Adhyaya 271
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 271

Adhyaya 271

Le chapitre 271 s’ouvre sur l’exposé de Sūta concernant le « liṅgasaptaka », l’auguste groupe de sept liṅga dont le darśana et le culte accordent longévité, délivrance des maladies et effacement des fautes. Sont nommés notamment Mārkaṇḍeśvara, Indradyumneśvara, Pāleśvara, Ghaṇṭāśiva, Kalaśeśvara (associé à Vānareśvara) et Īśāna/Kṣetreśvara. Les ṛṣi demandent l’origine de chacun : qui l’a fondé, quels rites accomplir et quels dons offrir. Sūta raconte ensuite un long exemplum centré sur le roi Indradyumna : malgré d’immenses sacrifices et largesses, son rang céleste vacille lorsque sa renommée terrestre s’éteint ; il revient donc pour raviver sa kīrti par des œuvres sacrées. Afin d’attester son identité à travers des âges démesurés, il consulte une suite d’êtres d’une longévité prodigieuse—Mārkaṇḍeya, un être semblable à une grue (Baka/Nāḍījaṅgha), un hibou (Ulūka), un vautour (Gṛdhra), une tortue (Kūrma/Mantharaka), puis le sage Lomaśa—qui expliquent leur longévité par une dévotion tournée vers Śiva (offrande de feuilles de bilva, actes rituels) et leur forme animale par des malédictions d’ascètes. La chaîne aboutit à des instructions liées à Bhartṛyajña et Saṃvarta, conduisant à la résolution pratique : établir sept liṅga dans le kṣetra associé à Hāṭakeśvara et accomplir sept dāna emblématiques, conçus comme des « dons-montagnes » (Meru, Kailāsa, Himālaya, Gandhamādana, Suvela, Vindhya, Śṛṅgī) avec des matériaux prescrits. La phalaśruti conclut que le simple darśana matinal des sept liṅga délivre même des fautes involontaires ; et que le culte et les dons selon la règle procurent la proximité de Śiva (gaṇatva), une longue jouissance céleste et une haute souveraineté terrestre au fil des renaissances.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । अथान्यदपि तत्रास्ति सुपुण्यं लिंगसप्तकम् । येनार्चितेन दृष्टेन पूजितेन विशेषतः

Sūta dit : De plus, il s’y trouve un groupe de sept liṅga d’un mérite suprême ; en les adorant, en les contemplant et surtout en les honorant par la pūjā, on obtient un grand mérite.

Verse 2

दीर्घायुर्जायते मर्त्यः सर्वरोगविवर्जितः । मार्कण्डेश्वर इत्युक्तस्तत्र देवो महेश्वरः

Le mortel obtient une longue vie, exempt de toutes maladies. Là, Maheśvara est nommé Mārkaṇḍeśvara.

Verse 3

इन्द्रद्युम्नेश्वरोऽन्यस्तु सर्वपापहरो हरः । पालेश्वरस्तथा चैव सर्वव्याधिविनाशनः

Un autre est Indradyumneśvara : Hara, qui enlève tous les péchés. De même, Pāleśvara détruit toutes les afflictions et maladies.

Verse 4

ततो घंटशिवः ख्यातो यो घंटेन प्रतिष्ठितः । कलशेश्वरसंज्ञस्तु वानरेश्वरसंयुतः

Ensuite est renommé Ghaṇṭaśiva, établi par une cloche. Et un autre est nommé Kalaśeśvara, lié à Vānareśvara.

Verse 5

ईशान शिव इत्युक्तस्तत्र क्षेत्रेश्वरेश्वरः । पूजितो मानवैर्भक्त्या कामान्यच्छत्यमानुषान्

Là, le Seigneur du lieu sacré est appelé Īśāna Śiva, le Kṣetreśvareśvara. Lorsqu’il est honoré par les hommes avec bhakti, il accorde des vœux au-delà de la mesure humaine ordinaire.

Verse 6

वांछितान्मनसा सर्वान्कलिकालेऽपि संस्थिते

Tout ce que l’esprit désire—même lorsque l’âge de Kali prévaut—

Verse 7

ऋषय ऊचुः । कोऽयं मार्कंडसंज्ञस्तु येन लिंगं प्रतिष्ठितम् । इन्द्रद्युम्नो महीपालः कतमो वद सूतज

Les sages dirent : «Qui est celui nommé Mārkaṇḍa, par qui le liṅga fut établi ? Et quel Indradyumna est ce roi, seigneur de la terre ? Dis-le-nous, ô fils de Sūta.»

Verse 8

तथा पालकनामा च येनायं स्थापितो हरः । तथा यो घण्टसंज्ञस्तु कस्मिञ्जातः स चान्वये

«Et de même, qui est celui nommé Pālaka, par qui ce Hara (Śiva) fut installé ? Et celui qu’on appelle “Ghaṇṭa”, dans quelle lignée est-il né ?»

Verse 9

कलशाख्यस्तु यः ख्यातो वानरेण समन्वितः । ईशानोप्यखिलं ब्रूहि परं नःकौतुकं स्थितम्

«Et celui qui est renommé sous le nom de “Kalaśa”, lié à un singe : ô Īśāna, dis-nous tout en entier, car une grande curiosité s’est éveillée en nous.»

Verse 10

यतोऽत्र जायते श्रेयः पुनः पुंसां प्रकीर्तय । यैरेतैः स्थापिता देवाः क्षेत्रेऽस्मिन्मानवोत्तमैः

«Proclame encore comment, en ce lieu, le bien suprême naît pour les hommes ; et par quels hommes d’exception ces divinités furent établies dans ce kṣetra sacré.»

Verse 11

तथा तेषां समाचारं प्रभावं चैव सूतज । दानं वापि यथाकालं मंत्रांश्च विस्तराद्वद

«Et aussi, ô fils de Sūta, expose en détail leurs observances prescrites et leur puissance sacrée, ainsi que les dons faits au temps opportun et les mantras.»

Verse 12

सूत उवाच । अहं वः कीर्तयिष्यामि कथामेतां पुरातनीम् । कथितां भर्तृयज्ञेन आनर्ताधिपतेः स्वयम्

Sūta dit : « Je vais vous raconter ce récit très ancien, rapporté par Bhartṛyajña lui-même, seigneur d’Ānarta. »

Verse 13

श्रुतयापि यया मर्त्यो दीर्घायुर्जायतेनरः । नापमृत्युमवाप्नोति कथंचित्तत्प्रभावतः

« Rien qu’en l’entendant, le mortel devient longévif ; par sa puissance, il ne rencontre en aucune manière une mort avant l’heure. »

Verse 14

यो मार्कंड इति ख्यातः प्रथमं परिकीर्तितः । संभूतिस्तस्य संप्रोक्ता युष्माकं पापनाशिनी

« Celui qui est renommé sous le nom de Markaṇḍa sera évoqué en premier ; à présent, j’exposerai son origine — un récit qui détruit vos péchés. »

Verse 15

इंद्रद्युम्नं प्रवक्ष्यामि सांप्रतं मुनिसत्तमाः । यद्वंशो यत्प्रभावश्च सर्वभूपालमानितः

« À présent, ô meilleurs des sages, je parlerai d’Indradyumna : de sa lignée et de sa grandeur, honorées par tous les rois. »

Verse 16

इंद्रद्युम्नो महीपाल आसीत्पूर्वं द्विजोत्तमाः । ब्राह्मण्यश्च शरण्यश्च साधुलोकप्रपालकः । यज्वा दानपतिर्दक्षः सर्वभूतहिते रतः

« Indradyumna fut jadis un roi, ô meilleurs des brahmanes : dévoué aux brahmanes, refuge de tous, protecteur des gens vertueux. Il accomplissait les sacrifices, excellait dans le don, était habile dans l’action et se réjouissait du bien de tous les êtres. »

Verse 17

न दुर्भिक्षं न च व्याधिर्न च चौरकृतं भयम् । तस्मिञ्छासति धर्मज्ञे आसील्लोकस्य कस्यचित्

Tant que régnait ce roi connaisseur du Dharma, il n’y eut dans le royaume ni famine, ni maladie, ni crainte suscitée par les voleurs pour qui que ce soit.

Verse 18

यथैव वर्षतो धारा यथा वा दिवि तारकाः । गंगायां सिकता यद्वत्संख्यया परिवर्जिताः

Comme les filets de pluie qui tombent, comme les étoiles du ciel, comme les grains de sable du Gaṅgā, au-delà de tout dénombrement—ainsi sont-ils innombrables.

Verse 19

तद्वत्तेन कृता यज्ञाः सर्वे संपूर्णदक्षिणाः । अग्निष्टोमोऽतिरात्रश्च उक्थः षोडशिकास्तथा

Ainsi, il fit accomplir tous les yajñas selon la règle, chacun pleinement pourvu de sa dakṣiṇā due : l’Agniṣṭoma, l’Atirātra, l’Ukthya, et de même les rites Ṣoḍaśī.

Verse 20

सौत्रामण्याऽथ पशवश्चातुर्मास्या द्विजोत्तमाः । वाजपेयाश्वमेधाश्च राजसूया विशेषतः

Furent accomplis aussi le rite Sautrāmaṇī, les sacrifices Paśu et les rites saisonniers Cāturmāsya—ô le meilleur des deux-fois-nés—ainsi que le Vājapeya, l’Aśvamedha, et surtout le Rājasūya.

Verse 21

पौण्डरीकास्तथैवान्ये श्रद्धापूतेन चेतसा

De même, les rites Pauṇḍarīka et bien d’autres encore furent accomplis avec un esprit purifié par la śraddhā, la foi fervente.

Verse 22

तेन दानानि दत्तानि तीर्थेषु च विशेषतः । मिष्टान्नानि द्विजेंद्राणां दक्षिणासहितानि च

Par lui furent accordés des dons—tout particulièrement aux tīrtha, lieux sacrés d’ablution; et des mets sucrés furent offerts aux plus éminents brahmanes, avec la dakṣiṇā (rétribution rituelle) due.

Verse 23

न तदस्ति धरापृष्ठे नगरं पत्तनं तथा । तीर्थं वा यत्र नो तस्य विद्यते त्रिदशालयः

Sur la surface de la terre, il n’était ni cité ni bourg marchand—ni même un tīrtha, gué sacré—où l’on ne trouvât son sanctuaire, demeure des dieux.

Verse 24

तेन कन्यासहस्राणि अच्युतान्यर्बुदानि च । ब्राहमणेभ्यः प्रदत्तानि ब्राह्मणानां धनार्थिनाम्

Par lui furent données en aumône des milliers de jeunes filles, ainsi que des richesses innombrables—accordées aux brahmanes en manque de biens.

Verse 25

दशमीदिवसे तस्य रात्रौ च गजपृष्ठिगः । दुन्दुभिस्ताड्यमानस्तु बभ्राम सकलं पुरम्

Le jour de sa Daśamī, et aussi la nuit, juché sur le dos d’un éléphant, tandis que résonnaient les tambours dundubhi, il parcourut la cité entière.

Verse 26

प्रत्यूषे वैष्णवं भावि पापहारि च वासरम् । उपवासः प्रकर्त्तव्यो मुक्त्वा वृद्धं च बालकम् । अन्यथा निग्रहिष्यामि भोजनं यः करिष्यति

À l’aube, il proclama : « Demain est un jour vaiṣṇava, un jour qui efface le péché. Que l’on observe le jeûne (upavāsa), sauf les vieillards et les enfants. Sinon, je châtierai quiconque mangera. »

Verse 27

इंद्रद्युम्नः स राजर्षिस्तदा विष्णोः प्रसादतः । तेनैव स्वशरीरेण ब्रह्मलोकं तदा गतः

Alors le roi-sage Indradyumna, par la grâce de Viṣṇu, se rendit à Brahmaloka avec ce même corps.

Verse 28

तत्र कल्पसहस्रांते स प्रोक्तो ब्रह्मणा स्वयम् । इंद्रद्युम्न धरां गच्छ न स्थातव्यं त्वयाऽधुना

Là, au terme de mille kalpas, Brahmā lui-même lui dit : «Indradyumna, va sur la terre ; ce n’est pas le moment pour toi de demeurer ici».

Verse 29

इंद्रद्युम्न उवाच । कस्माच्च्यावयसे ब्रह्मन्निजलोकाद्द्रुतं हि माम् । अपापमपि देवेश तथा मे वद कारणम्

Indradyumna dit : «Ô Brahmā, pourquoi me fais-tu choir si vite de ton propre monde ? Ô Seigneur des dieux, bien que je sois sans faute, dis-moi en vérité la raison».

Verse 30

श्रीब्रह्मोवाच । तव कीर्तिसमुच्छेदः संजातोऽद्य धरातले । यावत्कीर्तिर्धरापृष्ठे तावत्स्वर्गे वसेन्नरः

Śrī Brahmā dit : «Aujourd’hui, sur la terre, la continuité de ta renommée a été tranchée. Tant que la gloire (le mérite) demeure à la surface de la terre, autant de temps l’homme séjourne au ciel».

Verse 31

एतस्मात्कारणाल्लोकाः स्वनामांकानि चक्रिरे । वापीकूपतडागानि देवतायतनानि च

C’est pour cette raison même que les hommes ont établi des œuvres commémoratives portant leur propre nom : puits à degrés, puits, étangs, et aussi des temples, demeures des divinités.

Verse 32

तस्माद्गच्छ धरापृष्ठं स्वां कीर्तिं नूतनां कुरु । यदि वांछसि लोकेऽस्मिन्मामके वसतिं चिरम्

C’est pourquoi, va sur la surface de la terre et renouvelle ta renommée par de nouvelles œuvres de mérite. Si tu désires demeurer longtemps dans ce monde qui est le mien (Svarga), voici la voie.

Verse 33

अथात्मानं स राजेंद्रो यावत्पश्यति तत्क्षणात् । तावत्प्राप्तं धरापृष्ठे कांपिल्य नगरं प्रति

Alors le seigneur des rois, dès qu’il reprit conscience de lui-même, constata qu’en cet instant même il était parvenu sur la terre, près de la cité de Kāṃpilya.

Verse 34

अथ पप्रच्छ लोकान्स किमेतन्नगरं स्मृतम् । कोऽयं देशः कोऽत्र राजा किं पुरं नगरं च किम्

Puis il interrogea les gens : « Comment se nomme cette cité ? Quelle est cette région ? Qui est le roi ici ? Et que signifie “pura”, et que signifie “nagara” ? »

Verse 35

ते तमूचुः परं चैतत्कांपिल्यमिति विश्रुतम् । आनर्तनामा देशोऽयं राजात्र पृथिवीजयः

Ils lui dirent : « Cette cité, en vérité renommée, se nomme Kāṃpilya. Cette terre est connue sous le nom d’Ānarta, et le roi ici est Pṛthivījaya. »

Verse 36

को भवान्किमिहायातः किंचित्कार्यं वदस्व नः

« Qui es-tu, et pourquoi es-tu venu ici ? Dis-nous quelle affaire t’amène. »

Verse 37

इंद्रद्युम्न उवाच इंद्रद्युम्नो महीपालः पुरासीद्रोचके पुरे । देशे वैजरुके पूर्वं स देशः क्व च तत्पुरम्

Indradyumna dit : «Je suis Indradyumna, souverain de la terre. Jadis je demeurais dans la cité nommée Rocaka, au pays de Vaijaruka. Où est maintenant ce pays, et où est cette cité ?»

Verse 38

जना ऊचुः । न वयं तत्पुरं विद्मो न देशं न च भूपतिम् । इन्द्रद्युम्नाभिधानं च यं त्वं पृच्छसि भद्रक

Le peuple dit : «Nous ne connaissons ni cette cité, ni ce pays, ni ce roi. Et nous ne savons rien non plus de celui nommé Indradyumna que tu demandes, ô homme de bien.»

Verse 39

इंद्रद्युम्न उवाच । चिरायुरस्ति कोऽप्यत्र यस्तं वेत्ति महीपतिम् । देशं वा तत्पुरं वापि तन्मे वदथ मा चिरम्

Indradyumna dit : «Y a-t-il ici quelqu’un de longue vie qui connaisse ce roi — son pays, ou ne fût-ce que sa cité ? Dites-le-moi sur-le-champ, sans tarder.»

Verse 40

जना ऊचुः । सप्तकल्पस्मरो नाम मार्कंडेयो महामुनिः । श्रूयते नैमिषारण्ये तं गत्वा पृच्छ वेत्स्यसि

Le peuple dit : «On dit que le grand sage Mārkaṇḍeya, connu comme “celui qui se souvient de sept kalpas”, demeure à Naimiṣāraṇya. Va vers lui et interroge-le : alors tu sauras.»

Verse 41

अथासौ सत्वरं गत्वा व्योममार्गेण तं मुनिम् । पप्रच्छ प्रणिपत्योच्चैर्नैमिषारण्यमाश्रितम्

Alors il se hâta et, par la voie du ciel, s’approcha de ce sage établi à Naimiṣāraṇya. S’étant prosterné, il l’interrogea d’une voix claire.

Verse 42

इंद्रद्युम्नेति वै भूपस्त्वया दृष्टः श्रुतोऽथ वा । चिरायुस्त्वं श्रुतोऽस्माभिः पृच्छामस्तेन सन्मुने

«As-tu vu, ou du moins entendu parler, du roi nommé Indradyumna ? Nous avons appris que tu es d’une longue vie ; c’est pourquoi, ô sage vénérable, nous t’interrogeons.»

Verse 43

श्रीमार्कंडेय उवाच सप्तकल्पांतरे भूपो न दृष्टो न मया श्रुतः । इंद्रद्युम्नाभिधानोऽत्र तत्र किं नु वदामि ते

Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Durant sept kalpas, je n’ai ici ni vu ni entendu parler d’aucun roi nommé Indradyumna. Que puis-je donc te dire de lui ?»

Verse 44

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा निराशः स महीपतिः । वैराग्यं परमं गत्वा मरणे कृतनिश्चयः

Entendant ces paroles, le roi fut sans espérance. Parvenu au détachement suprême (vairāgya), il prit la résolution de mourir.

Verse 45

तेन चानीय दारूणि प्रज्वाल्य च हुताशनम् । प्रवेष्टुकामः स प्रोक्त इन्द्रद्युम्नो महीपतिः

Puis il apporta du bois, alluma le feu, et l’on dit que ce roi—Indradyumna—désirait y entrer.

Verse 46

त्वया चात्र न कर्तव्यमहं ते मित्रतां गतः । नाशयिष्यामि ते मृत्युं यद्यपि स्यान्महत्तरम्

«Tu ne dois pas faire cela ici. Je suis devenu ton ami. J’écarterai ta mort, fût-elle des plus redoutables.»

Verse 47

नीरोगोऽसि सुभव्योऽसि कस्मान्मृत्युं प्रवांछसि । वद मे कारणं मृत्योः प्रतीकारं करोमि ते

«Tu es sans maladie; tu es béni et de bon augure. Pourquoi désires-tu la mort ? Dis-moi la cause de ce désir de mourir ; je te donnerai le remède.»

Verse 48

इंद्रद्युम्न उवाच । चिरायुर्मे भवान्प्रोक्तः कांपिल्यपुरवासिभिः । तेनाहं तव पार्श्वेऽत्र समायातो महामुने

Indradyumna dit : «Les habitants de Kāmpilyapura m’ont dit que tu es d’une longue vie. C’est pourquoi, ô grand muni, je suis venu ici, auprès de toi.»

Verse 49

इंद्रद्युम्नोद्भवां वार्तां त्वं वदिष्यसि सन्मुने । मत्कीर्तिर्न परिज्ञाता ततो मृत्युं व्रजाम्यहम्

«Ô muni vénérable, tu raconteras le récit lié à Indradyumna. Mais ma renommée n’est pas connue ; c’est pourquoi je vais vers la mort.»

Verse 50

सूत उवाच । तस्य तं निश्चयं ज्ञात्वा दयावान्स मुनीश्वरः । वृथाश्रमं च तं ज्ञात्वा दाक्षिण्यादिदमब्रवीत्

Sūta dit : Connaissant sa résolution inébranlable, ce seigneur compatissant parmi les sages—comprenant que, sinon, son effort serait vain—prononça ces paroles par courtoisie et bonté.

Verse 51

यद्येवं मा विशाग्निं त्वमहं ज्ञास्यामि तं नृपम् । नाडीजंघो बको नाम ममास्ति परमः सुहृत्

«S’il en est ainsi, ne sombre pas dans le désespoir, ô Viśāgni. Je m’informerai au sujet de ce roi. J’ai un ami très intime, nommé Baka, aussi appelé Nāḍījaṅgha.»

Verse 52

चिरंतनश्च सोऽस्माकं नूनं ज्ञास्यति तं नृपम् । तस्मादागच्छ गच्छावस्तस्य पार्श्वे हिमाचले

Il est très ancien, lié à nous depuis longtemps, et il connaîtra sûrement ce roi. Viens donc; allons vers lui, au flanc de l’Himālaya.

Verse 53

साधूनां दर्शनं जातु न वृथा जायते क्वचित्

La vision, l’audience des saints n’est jamais, en aucun temps, sans fruit.

Verse 54

एवमुक्त्वा ततस्तौ तु प्रस्थितौ मुनिपार्थिवौ । व्योममार्गेण संतुष्टौ बकं प्रति हिमाचले

Ayant parlé ainsi, le sage et le roi se mirent en route. Pleins de contentement, ils suivirent la voie du ciel vers Baka, dans la contrée de l’Himālaya.

Verse 55

बकोऽपि तं समालोक्य मार्कण्डेयं समागतम् । संमुखः प्रययौ तुष्टः स्वागतेनाभ्यपूजयत्

Baka aussi, voyant Mārkaṇḍeya arrivé, s’avança à sa rencontre. Dans la joie, il l’honora par des paroles de bienvenue.

Verse 56

धन्योऽहं कृतपुण्योऽहं यस्य मे त्वत्समागमः । भो भो ब्रह्मविदां श्रेष्ठ आतिथ्यं ते करोमि किम्

Je suis béni, je suis comblé de mérite, puisque j’ai cette rencontre avec toi. Ô le meilleur des connaisseurs de Brahman, quelle hospitalité puis-je t’offrir ?

Verse 57

श्रीमार्कंडेय उवाच । मत्तोपि त्वं चिरायुश्च यतो मित्रं व्यवस्थितः । इन्द्रद्युम्नो महीपालस्त्वया दृष्टः श्रुतोऽथवा

Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Tu as une vie plus longue que la mienne, puisque tu demeures établi comme ami. As-tu vu le roi Indradyumna, ou du moins en as-tu entendu parler ?»

Verse 58

एतस्य मम मित्रस्य तेन दृष्टेन कारणम् । अन्यथा जायते मृत्युस्ततोऽहं त्वां समागतः

Pour le bien de cet ami qui est mien—afin qu’il soit « vu », c’est-à-dire reconnu—je suis venu. Autrement, la mort surviendrait ; c’est pourquoi je me suis approché de toi.»

Verse 59

बक उवाच सप्तद्विगुणितान्कल्पान्स्मराम्यहमसंशयम् । न स्मरामि कथामेव इंद्रद्युम्नसमुद्भवाम्

Baka dit : «Sans aucun doute, je me souviens de quatorze kalpas. Pourtant, je ne me rappelle nullement le récit lié à l’origine du roi Indradyumna.»

Verse 60

आस्तां हि दर्शनं तावत्सत्यमेतन्मयोदिम्

«Laissons pour l’instant la question de ‘l’avoir vu’ ; ce que j’ai dit est la vérité.»

Verse 61

इंद्रद्युम्न उवाच । तपसः किं प्रभावोऽयं दानस्य नियमस्य च । यदायुरीदृशं जातं बकत्वेऽपि वदस्व नः

Indradyumna dit : «Quel est le pouvoir de l’austérité (tapas), du don (dāna) et de la discipline observée (niyama), par lequel une telle longévité est née, même dans l’état d’être Baka ? Dis-le-nous.»

Verse 62

बक उवाच घृतकंबलमाहात्म्याद्देवदेवस्य शूलिनः । ममायुरीदृशं जातं बकत्वं मुनिशापतः

Baka dit : «Par la grandeur de Ghṛtakambala—qui appartient au Dieu des dieux, au Seigneur Śiva, porteur du trident—ma durée de vie devint telle ; mais le fait d’être devenu “Baka” advint à cause de la malédiction d’un sage».

Verse 64

अहमासं पुरा बालो ब्राह्मणस्य निवेशने । चमत्कारपुरे रम्ये पाराशर्यस्य धीमतः

«Autrefois, j’étais un garçon dans la demeure d’un brāhmaṇa—le sage descendant de Parāśara—dans la charmante cité nommée Camatkārapura».

Verse 65

कस्यचित्त्वथ कालस्य संक्रांतौ मकरस्य भोः । संप्राप्यातीव चापल्याल्लिंगं जागेश्वरं मया । घृतकुम्भे परिक्षिप्तं पूजितं जनकेन यत्

«Puis, à un certain moment—lors de Makara Saṅkrānti—par simple agitation d’enfant, je pris le liṅga de Jāgeśvara et le déposai dans un pot de ghee, bien que mon père l’eût déjà adoré».

Verse 66

अथ रात्र्यां व्यतीतायां पृष्टोऽहं जनकेन च । त्वया पुत्र परिक्षिप्तं नूनं जागेश्वरं क्वचित् । तस्माद्वद प्रयच्छामि तेन ते भक्ष्यमुत्तमम्

«Quand la nuit fut passée, mon père me demanda : “Mon fils, tu as sûrement mis Jāgeśvara quelque part. Dis-le-moi ; alors je te donnerai une nourriture excellente”».

Verse 67

ततो मयाज्यकुम्भाच्च तस्मादादाय सत्वरम् । भक्ष्यलौल्यात्पितुर्हस्ते विन्यस्तं घृतसंप्लुतम्

«Alors, par avidité de nourriture, je le retirai en hâte de ce pot de ghee et le déposai dans la main de mon père, tout enduit et trempé de ghee».

Verse 68

कस्यचित्त्वथ कालस्य पंचत्वं च समागतः । जातिस्मरस्ततो जातस्तत्प्रभावान्नृपालये

Après quelque temps, la mort s’abattit sur moi. Ensuite, par cette même puissance, je renaquis avec le souvenir de ma naissance passée, au sein d’une maison royale.

Verse 69

आनर्ताधिपतेर्हर्म्ये नाम्ना ख्यातस्त्वहं बकः । चमत्कारपुरे देवो हरः संस्थापितो मया

Dans le palais du seigneur d’Ānarta, je devins célèbre sous le nom de « Baka ». Et à Camatkārapura, j’établis le dieu Hara (Śiva).

Verse 70

तत्प्रभावेण विप्रेंद्र प्राप्तः पैतामहं पदम्

Ô meilleur des brāhmaṇas, par la puissance de ce mérite, il atteignit l’état sublime du Grand-Père, le monde/la dignité de Brahmā.

Verse 71

ततो यानि धरापृष्ठे सुलिंगानि स्थितानि च । घृतेनच्छादयाम्येव मकरस्थे दिवाकरे । मया यत्स्थापितं लिंगं चमत्कारपुरे शुभम्

Puis, quels que fussent les liṅgas auspicious établis à la surface de la terre, lorsque le Soleil se trouvait en Makara (Capricorne), je les recouvrais assurément de ghṛta, le beurre clarifié. Et le liṅga propice que j’avais moi-même installé à Camatkārapura, je l’adorais de la même manière.

Verse 72

आराधितं दिवा नक्तं राज्ये संस्थाप्य पुत्रकम् । नियोज्य सर्वतो भृत्यान्धनवस्त्रसमन्वितान्

J’adorai (Śiva) jour et nuit. Après avoir établi mon fils sur le trône, je nommai des serviteurs de tous côtés, pourvus de richesses et de vêtements.

Verse 73

ततःकालेन महता तुष्टो मे भगवाञ्छिवः । मत्समीपं समासाद्य वाक्यमेतदुवाच सः

Après un long temps, le Seigneur bienheureux Śiva fut satisfait de moi. S’approchant de ma présence, il prononça ces paroles :

Verse 74

परितुष्टोऽस्मि भद्रं ते तव पार्थिवसत्तम । घृतकंबलदानेन संख्यया रहितेन च

«Je suis pleinement satisfait de toi—que l’auspice soit tien, ô meilleur des rois—à cause de ton don de couvertures imprégnées de ghee, et parce que tu l’as fait sans compter, sans mesure.»

Verse 75

तस्माद्वरय भद्रं ते वरं यन्मनसि स्थितम् । अदेयमपि दास्यामि यद्यपि स्यात्सुदुर्लभम्

«Choisis donc une grâce—que le bien soit tien—tout ce qui demeure en ton cœur. Même ce qui, d’ordinaire, ne se donne pas, je te l’accorderai, fût-ce d’une extrême rareté.»

Verse 76

ततो मया हरः प्रोक्तो यदि तुष्टोऽसि मे प्रभो । कुरुष्व मां गणं देव नान्यत्किंचिद्वृणोम्यहम्

Alors je dis à Hara : «Si tu es satisfait de moi, ô Seigneur, fais de moi l’un de tes gaṇa, ô Dieu. Je ne demande rien d’autre.»

Verse 77

श्रीभगवानुवाच । बकैहि त्वं महाभाग कैलासं पर्वतोत्तमम् । मया सार्धमनेनैव शरीरेण गणो भव

Le Seigneur bienheureux dit : «Dis tes adieux et viens, ô très fortuné, au Kailāsa, le plus excellent des monts. Avec moi, dans ce corps même, deviens un gaṇa.»

Verse 78

अन्योऽपि मर्त्यलोकेत्र यः करिष्यति मानवः । मकरस्थे रवौ मह्यं संक्रांतौ रजनीमुखे । स नूनं मद्गणो भावी सकृत्कृत्वाऽथ कंबलम्

Et tout autre homme, dans le monde des mortels, qui accomplira cela pour Moi—lorsque le Soleil sera en Makara (Capricorne), au moment de la saṅkrānti, à l’orée de la nuit—celui-là deviendra assurément mon gaṇa, fût-ce en l’accomplissant une seule fois : la confection ou l’offrande du kambala (couverture de ghee sacré).

Verse 79

त्वं पुनर्मामकं लिंगं समं कुर्वन्भविष्यसि । धर्मसेनेति विख्यातो विकृत्या परिवर्जितः

Et toi, de nouveau, tu deviendras celui qui rend mon liṅga égal et bien formé ; tu seras connu sous le nom de « Dharmasena », exempt de difformité et de corruption.

Verse 80

एवमुक्त्वा स भगवान्मामादाय ततः परम् । कैलासं पर्वतं गत्वा गणकोटीशतामदात्

Ayant ainsi parlé, le Seigneur Bienheureux me prit avec Lui ; puis, se rendant au mont Kailāsa, Il me conféra des centaines de koṭis de gaṇas, ses assistants.

Verse 81

कस्यचित्त्वथ कालस्य भ्रममाणो यदृच्छया । गतोऽहं पर्वतश्रेष्ठं हिमवंतं महागिरिम्

Après quelque temps, tandis que j’errais au hasard, j’arrivai auprès du seigneur des montagnes : Himavān, le grand sommet.

Verse 82

यत्रास्ते गालवो नाम सदैव तपसि स्थितः । तस्य भार्या विशालाक्षी सर्वलक्षणलक्षिता

Là demeurait un sage nommé Gālava, toujours établi dans l’austérité (tapas) ; son épouse, Viśālākṣī, aux grands yeux, était pourvue de tous les signes de bon augure.

Verse 83

सप्तरक्ता त्रिगंभीरा गूढगुल्फा कृशोदरी । तां दृष्ट्वा मन्मथाविष्टः संजातोऽहं मुनीश्वर

Elle rayonnait de teintes profondes, gracieuse dans ses trois courbes, aux chevilles bien dessinées et à la taille fine. En la voyant, ô seigneur des sages, je fus saisi par Kāma, le désir.

Verse 84

चिंतितं च मया चित्ते कथमेतां हराम्यहम् । तस्माच्छिष्यत्वमासाद्य भक्तिमस्य करोम्यहम्

Je me dis en mon cœur : «Comment pourrai-je l’emporter ?» Aussi, en obtenant la condition de son disciple, je lui offrirai la bhakti, la dévotion sacrée.

Verse 85

शुश्रूषानिरतो भूत्वा येन प्राप्नोमि भामिनीम्

En me vouant avec zèle à l’assistance et au service, par ce moyen je pourrai obtenir la femme au désir ardent.

Verse 86

ततो बटुकरूपेण संप्राप्तो गालवो मया । संसारस्य विरक्तोऽहं करिष्यामि मह्त्तपः

Alors, sous la forme d’un baṭuka, jeune étudiant célibataire, je m’approchai de Gālava et dis : «Je suis détaché du saṃsāra ; j’entreprendrai une grande austérité (tapas).»

Verse 87

दीक्षां यच्छ विभो मह्यं येन शिष्यो भवामि ते

Accorde-moi la dīkṣā, ô vénérable, afin que je devienne ton disciple.

Verse 88

आहरिष्याम्यहं दर्भांस्तथा सुमनसः सदा । समिधश्च सदैवाहं फलानि जलमेव च

Je porterai toujours l’herbe kuśa et des fleurs; et j’apporterai sans cesse aussi les bois d’offrande, les fruits et l’eau.

Verse 89

स मां विनयसंपन्नं ज्ञात्वा ब्राह्मणरूपिणम् । ददौ दीक्षां ततो मह्यं शास्त्रदृष्टेन कर्मणा

Me reconnaissant comme un être empreint de discipline, apparaissant sous la forme d’un brāhmaṇa, il me conféra alors l’initiation, selon le rite prescrit par les Écritures.

Verse 90

अथ दीक्षां समासाद्य तोषयामि दिनेदिने । तं चैव तस्य पत्नीं तां यथोक्तपरिचर्यया । अशुद्धेनापि चित्तेन छिद्रान्वेषणतत्परः

Après avoir reçu l’initiation, je m’appliquais à le satisfaire jour après jour; et je servais aussi son épouse exactement selon ce qui est prescrit. Pourtant, l’esprit impur, je demeurais attentif à chercher une faille, guettant la moindre ouverture.

Verse 91

अन्यस्मिन्दिवसे प्राप्ते सा स्त्रीधर्मसमन्विता । उटजं दूरतस्त्यक्त्वा रात्रौ सुप्ता मनस्विनी

Un autre jour, cette femme au cœur noble, ferme dans les devoirs du dharma féminin, s’éloigna quelque peu de la hutte de l’ermitage et s’endormit la nuit.

Verse 92

सोऽहं रूपं महत्कृत्वा तामादाय तपस्विनीम् । सुखसुप्तां सुविश्रब्धां प्रस्थितो दक्षिणामुखः

Alors, prenant une forme immense et terrifiante, je saisis cette ascète; tandis qu’elle dormait paisiblement, sans méfiance, je partis le visage tourné vers le sud.

Verse 93

अथासौ संपरित्यक्ता संस्पर्शान्मम निद्रया । चौररूपं परिज्ञाय मां शिष्यं प्ररुरोद ह

Alors elle s’éveilla, troublée par mon attouchement. Reconnaissant en moi une allure de voleur, elle s’écria : «(C’est) ton disciple !»

Verse 94

साब्रवीच्च स्वभर्तारं गालवं मुनिसत्तमम् । एष शिष्यो दुराचारो हरते मामितः प्रभो

Et elle dit à son époux—Gālava, le plus excellent des sages—: «Seigneur, ce disciple au mauvais comportement m’emporte d’ici !»

Verse 95

तस्माद्रक्ष महाभाग यावद्दूरं न गच्छति

C’est pourquoi, ô bienheureux, protège-moi avant qu’il ne s’éloigne trop loin.

Verse 96

तच्छ्रुत्वा गालवः प्राह तिष्ठतिष्ठेति चासकृत् । पापाचार सुदुष्टात्मन्गतिस्ते स्तंभिता मया

L’ayant entendu, Gālava répéta : «Arrête ! Arrête !» Et il déclara : «Ô pécheur, ô âme foncièrement perverse, ton mouvement est figé par moi.»

Verse 97

तस्य वाक्यात्ततो मह्यं गतिस्तंभो व्यजायत । यद्वल्लिखित एवाहं प्रतिष्ठामि सुनिश्चलः

À ses paroles, mon mouvement fut aussitôt arrêté ; je demeurai parfaitement immobile, comme dessiné dans une image.

Verse 98

ततस्तेन च शप्तोऽहं गालवेन महात्मना । वंचितोऽहं त्वया यस्माद्बको भव सुदुर्मते

Alors je fus maudit par le magnanime Gālava : «Puisque tu m’as trompé, deviens une grue (baka), ô toi dont l’esprit est entièrement pervers !»

Verse 99

ततः पश्यामि चात्मानं सहसा बकरूपिणम् । बकत्वेऽपि न मे नष्टा या स्मृतिः पूर्वसंभवा

Puis, soudain, je me vis moi-même sous la forme d’une grue (baka). Pourtant, même en cet état de grue, la mémoire née de mon existence antérieure ne s’éteignit pas.

Verse 100

ततः साऽपि च तत्पत्नी सचैलं स्नानमाश्रिता । मत्स्पर्शादुःखितांगी च शापाय समुपस्थिता

Alors son épouse aussi, encore vêtue, eut recours à un bain de purification. Le corps meurtri par ce contact fautif, elle s’avança, résolue à proférer une malédiction.

Verse 101

यस्मात्पाप त्वया स्पृष्टा प्रसुप्ताहं रजस्वला । बकधर्मं समाश्रित्य भर्त्ता मे वंचितस्त्वया । अन्यरूपं समास्थाय तस्मात्सत्यं बको भव

«Parce que toi, ô pécheur, tu m’as touchée pendant mon sommeil, alors que j’étais dans mes règles ; et qu’en te réfugiant dans la “voie de la grue” tu as trompé mon époux—ainsi, prenant une autre forme, deviens véritablement une grue (baka) !»

Verse 102

एवं शप्तस्ततो द्वाभ्यां ताभ्यां वै दुःखसंयुतः । चरणाभ्यां प्रलग्नस्तु गालवस्य महात्मनः

Ainsi, maudit par ces deux-là, il fut accablé de douleur et s’agrippa aux pieds du sage magnanime Gālava.

Verse 103

गणोऽहं देवदेवस्य त्रिनेत्रस्य महात्मनः । पालकेति च विख्यातो गणकोटिप्रभुः स्थितः

Je suis un gaṇa du Dieu des dieux, le Seigneur aux Trois Yeux, à la grande âme. Je suis renommé Pālaka, établi comme chef sur des crores de gaṇas.

Verse 104

सोऽहमत्र समायातः प्रभोः कार्येण केनचित् । तव भार्यां समालोक्य कामदेववशं गतः

Je suis venu ici pour quelque tâche de mon Seigneur ; mais en voyant ton épouse, je suis tombé sous l’emprise de Kāma (le désir).

Verse 105

क्षमापराधं त्वं मह्यमेवं ज्ञात्वा मुनीश्वर । दुर्विनीतः श्रियं प्राप्य विद्यामैश्वर्यमेव च

Ô seigneur des sages, sachant cela, pardonne ma faute. Indocile que j’étais, j’ai obtenu la prospérité, ainsi que le savoir et la puissance.

Verse 106

न तिष्ठति चिरं स्थाने यथाहं मदगर्वितः । शिष्यरूपं समास्थाय ततः प्राप्तस्तवांतिकम्

On ne demeure pas longtemps en sa position quand, comme moi, on est ivre d’orgueil. Aussi ai-je pris la forme d’un disciple, puis je suis venu en ta présence.

Verse 107

अस्या हरणहेतोश्च महासत्या मुनीश्वर । तस्मात्कुरु प्रसादं मे दीनस्य प्रणतस्य च

Ô seigneur des sages, à cause de ce qui touche à l’avoir emmenée — et puisqu’elle est d’une véracité suprême — accorde-moi ta grâce, à moi, misérable et prosterné.

Verse 108

अनुग्रहप्रदानेन क्षमा यस्मात्तपस्विनाम् । कोकिलानां स्वरो रूपं नारीरूपं पतिव्रता । विद्या रूपं कुरूपाणां क्षमा रूपं तपस्विनाम्

Parce que les ascètes dispensent la grâce, le pardon est véritablement leur parure. La beauté du coucou est sa voix; la beauté de la femme est sa fidélité d’épouse; les laids sont embellis par le savoir; et les ascètes sont embellis par le pardon.

Verse 109

सूत उवाच । तस्य तत्कृपणं श्रुत्वा सोपि माहेश्वरो मुनिः । ज्ञात्वा तं बांधवस्थाने दयां कृत्वाऽब्रवीद्वचः

Sūta dit : Ayant entendu sa supplique pitoyable, ce sage māheśvara lui aussi — le reconnaissant comme tenant la place d’un parent — fut saisi de compassion et prononça ces paroles.

Verse 110

सत्यवाक्तिष्ठते विप्रश्चमत्कारपुरे शुभे

Ô brāhmane, l’homme véridique demeure dans la cité de bon augure nommée Camatkārapura.

Verse 111

भर्त्तृयज्ञ इति ख्यातस्तदा तस्योपदेशतः । बकत्वं यास्यते नूनं मम वाक्यादसंशयम्

Alors, selon son enseignement, il devint célèbre sous le nom de « Bhartṛyajña ». Et assurément—sans aucun doute—par ma parole il entrera dans l’état d’être un héron.

Verse 112

ततः पश्यामि चात्मानं बकत्वेन समाश्रितम्

Alors je me vois moi-même—ayant pris refuge dans l’état de héron, c’est-à-dire changé en héron.

Verse 113

एवं मे दीर्घमायुष्यं संजातं शिवभक्तितः । घृतकम्बलमाहात्म्याद्बकत्वं मुनिशापतः

Ainsi, par la dévotion à Śiva, une longue vie m’advint. Mais, en raison de la grandeur liée à Ghṛtakambala, sous l’effet de la malédiction d’un sage, j’atteignis l’état de héron (baka).

Verse 114

इंद्रद्युम्न उवाच एतदर्थं समानीतस्त्वत्सकाशं विहंगम । इंद्रद्युम्नस्य वार्तार्थं मरणे कृतनिश्चयः

Indradyumna dit : Ô oiseau, c’est pour cela même que tu as été amené en ma présence : afin d’apporter des nouvelles d’Indradyumna ; car moi, j’ai résolu de mourir.

Verse 115

सा त्वया नैव विज्ञाता ममाभाग्यैर्विहंगम । सेवयिष्याम्यहं तस्मात्प्रदीप्तं हव्यवाहनम्

Ô oiseau, par mon infortune, tu n’as point connu cette affaire. C’est pourquoi je me tournerai vers le Feu flamboyant, Agni.

Verse 116

प्रतिज्ञातं मया पूर्वमेतन्निश्चित्य चेतसि । इंद्रद्युम्ने ह्यविज्ञाते संसेव्यः पावको मया

Jadis, j’ai fait ce vœu, l’ayant arrêté fermement en mon cœur : si Indradyumna demeure inconnu, alors je devrai recourir au Feu.

Verse 117

तस्माद्देहि ममादेशं मार्कंडेयसमन्वितः । प्रविशामि यथा वह्निं भ्रष्टकीर्तिरहं बक

Accorde-moi donc ta permission, avec Mārkaṇḍeya à mes côtés, afin que j’entre dans le feu — moi, le héron (baka) dont la renommée s’est flétrie.

Verse 118

मार्कंडेय उवाच । वेत्सि चान्यं नरं कञ्चिद्वयसा चात्मनोऽधिकम् । पृच्छामि येन तं गत्वा कृते ह्यस्य महात्मनः

Mārkaṇḍeya dit : « Connais-tu quelque autre homme, plus âgé que toi en années ? Je le demande afin d’aller vers lui et d’accomplir quelque chose pour cette grande âme. »

Verse 119

श्रद्धया परया युक्तः संप्राप्तोऽयं मया सह । तत्कथं त्यजति प्राणान्सहाये मयि संस्थिते

Doué d’une foi suprême, il est venu avec moi. Comment donc pourrait-il abandonner le souffle de vie, tandis que moi, son compagnon, me tiens à ses côtés ?

Verse 120

अपरं च क्षमं वाक्यं यत्त्वां वच्मि विहंगम । अयं दुःखेन संयुक्तः साधयिष्यति पावकम् । अहमेनमनुद्धृत्य कस्माद्गच्छामि चाश्रमम्

« Ô oiseau, supporte encore une parole que je vais dire. Celui-ci, accablé de douleur, s’apprête à entrer dans le feu. Comment pourrais-je retourner à mon ermitage sans l’avoir d’abord sauvé ? »

Verse 121

सूत उवाच । तयोस्तं निश्चयं ज्ञात्वा बकः परमदुर्मना । सुचिरं चिंतयामास कथं स्यादेतयोः सुखम्

Sūta dit : « Ayant connu leur résolution, l’oiseau Baka fut profondément accablé. Longtemps il réfléchit : “Comment le bien-être pourrait-il advenir à ces deux-là ?” »

Verse 122

ततो राजा मुनिश्चैव दारूण्याहृत्य पावकम् । प्रवेष्टुकामौ तौ दृष्ट्वा बको वचनमब्रवीत्

Alors le roi et le sage, ayant rassemblé du bois, préparèrent le feu. Voyant que tous deux voulaient y entrer, Baka prononça ces paroles.

Verse 123

मम वाक्यं कुरु प्राज्ञ यदि जीवितुमिच्छसि । ज्ञातः सोऽद्य मया व्यक्तमिन्द्रद्युम्नं नराधिपम्

Ô sage, fais selon ma parole si tu veux vivre. Aujourd’hui je l’ai reconnu clairement : le seigneur des hommes, le roi Indradyumna.

Verse 124

यो ज्ञास्यति मम ज्येष्ठः सर्वशास्त्रविचक्षणः । तत्त्वमेनं समादाय मरणे कृतनिश्चयम्

Mon aîné, pénétrant dans toutes les Écritures, saura sûrement la vérité à son sujet. Emmène-le avec nous, bien qu’il se soit résolu à la mort.

Verse 125

निश्वसन्तं यथा नागं बाष्पव्याकुललोचनम् । समागच्छ मया सार्धं कैलासं पर्वतं प्रति

Il soupire tel un nāga, les yeux troublés de larmes. Viens avec moi vers le mont Kailāsa.

Verse 126

यत्रास्ति दयितो मह्यमुलूकश्चिरजीवभाक् । स नूनं ज्ञास्यते तं हि मा वृथा मरणं कृथाः

Là demeure mon cher compagnon Ulūka, doté d’une longue vie. Il le reconnaîtra sûrement et saura la vérité. Ne te livre pas à la mort en vain.

Verse 127

ततोऽसौ तेन संयुक्तो बकेन सुमहात्मना । मार्कंडेयेन संप्राप्तः कैलासं पर्वतोत्तमम्

Alors, accompagné du magnanime Baka et de Mārkaṇḍeya, il parvint à Kailāsa, le plus éminent des monts.

Verse 128

सोऽपि दृष्ट्वा बकं प्राप्तं मित्रं परमसंमतम् । समागच्छदसौ हृष्टः स्वागतेनाभ्यनन्दयत्

Lui aussi, voyant Baka arriver—son ami le plus estimé—s’avança dans la joie et l’accueillit par des paroles de salutation.

Verse 129

अथ तं चैव विश्रान्तं समालिङ्ग्य मुहुर्मुहुः । प्राकारवर्णनामासौ वाक्यमेतदुवाच ह

Puis, lorsqu’il se fut reposé, il l’embrassa à maintes reprises; et celui qui se nommait Prākāravarṇa prononça ces paroles.

Verse 130

स्वागतं ते द्विजश्रेष्ठ भूप सुस्वागतं च ते । सख्येऽद्य यच्च ते कार्यं वदागमनकारणम्

Sois le bienvenu, ô le meilleur des deux-fois-nés; et sois le bienvenu aussi, ô roi. Aujourd’hui, en ami, dis-moi quelle tâche tu portes et quelle est la cause de ta venue.

Verse 131

कावेतौ पुरुषौ प्राप्तौ त्वया सार्धं ममांतिकम् । दिव्यरूपौ महाभागौ तेजसा परिवारितौ

Qui sont ces deux hommes venus jusqu’à moi avec toi—d’apparence divine, grandement fortunés et entourés d’éclat ?

Verse 132

बक उवाच । एष मार्कंडसंज्ञोऽत्र प्रसिद्धो भुवनत्रये । महेश्वरप्रसादेन संसिद्धिं परमां गतः । द्वितीयोऽसौ सुहृच्चास्य कश्चिन्नो वेद्मि तत्त्वतः । मार्कंडेन समायातः सुहृदा व ममांतिकम्

Baka dit : «Celui-ci, nommé Mārkaṇḍa, est renommé dans les trois mondes. Par la grâce de Maheśvara, il a atteint la perfection suprême. Le second est son ami—quelqu’un; en vérité, je n’en connais pas l’essence. Il est venu avec Mārkaṇḍa jusqu’à moi, tel un compagnon et un ami.»

Verse 135

यदि जानासि तं भूपमिन्द्रद्युम्नं महामते । तत्त्वं कीर्तय येनासौ मरणाद्विनिवर्तते

Ô grand d’esprit, si tu connais ce roi Indradyumna, proclame la vérité par laquelle il pourra se détourner de la mort.

Verse 136

चिरायुस्त्वं मया ज्ञातो ह्यतः प्राप्तोऽस्मि तेंऽतिकम्

Je t’ai su doué d’une longue vie; c’est pourquoi je suis venu en ta présence.

Verse 137

उलूक उवाच । अष्टाविंशत्प्रमाणेन कल्पा जातस्य मे स्थिताः । न दृष्टो न श्रुतः कश्चिदिंद्रद्युम्नो महीपतिः

Ulūka dit : «Selon le décompte, vingt-huit kalpa se sont écoulés dans mon existence. Pourtant, je n’ai vu ni entendu parler d’aucun roi nommé Indradyumna.»

Verse 138

इंद्रद्युम्न उवाच । तव कस्मादुलूकत्वं शीघ्रं तन्मे प्रकीर्तय । एतन्मे कौतुकं भावि यत्ते ह्यायुरनन्तकम् । उलूकत्वं च संजातं रौद्रं लोकविगर्हितम्

Indradyumna dit : «Pourquoi es-tu devenu un hibou ? Dis-le-moi vite. Cela éveille mon étonnement : ta vie est vraiment sans fin, et pourtant l’état de hibou est survenu, terrible et blâmé par le monde.»

Verse 139

उलूक उवाच । शृणु तेऽहं प्रवक्ष्यामि दीर्घायुर्मे यथा स्थितम् । महेश्वरप्रसादेन बिल्वपत्रार्चनान्मया । उलूकत्वं मया प्राप्तं भृगोः शापान्महात्मनः

Ulūka dit : «Écoute ; je vais t’expliquer comment s’est établie ma longue vie. Par la grâce de Maheśvara—grâce à mon culte avec des feuilles de bilva—je l’ai obtenue. Mais l’état de hibou, je l’ai reçu à cause de la malédiction du grand Bhṛgu.»

Verse 140

अहमासं पुरा विप्रः सर्वविद्यासु पारगः । चमत्कारपुरे श्रेष्ठे नाम्ना ख्यातस्तु घंटकः । ब्रह्मचारी दमोपेतो हरपूजार्चने रतः

Autrefois, j’étais un brāhmane, parvenu au terme de toutes les sciences. Dans l’excellente cité nommée Cāmatkārapura, j’étais renommé sous le nom de Ghaṇṭaka — vivant dans la chasteté, doté de maîtrise de soi et de discipline, et voué au culte et à l’adoration de Hara (Śiva).

Verse 141

अखंडितैर्बिल्वपत्रैरग्रजातैस्त्रिपत्रकैः । त्रिकालं पूजितः शंभुर्लक्षमात्रैः सदा मया

Avec des feuilles de bilva intactes—tendres, nouvellement écloses et à trois folioles—je vénérais sans cesse Śambhu trois fois par jour, les offrant toujours par lakhs (cent mille).

Verse 142

ततो वर्षसह्स्रांते तुष्टो मे भगवान्हरः । प्रोवाच दर्शनं गत्वा मेघगंभीरया गिरा

Puis, lorsque mille années se furent écoulées, le Seigneur bienheureux Hara, satisfait de moi, apparut en vision et parla d’une voix profonde comme les nuées du tonnerre.

Verse 143

अहं तुष्टोऽस्मि ते वत्स वरं वरय सुव्रत । अखंडितैर्बिल्वपत्रैस्त्रिकाले यत्त्वयार्चितः

«Mon enfant, je suis satisfait de toi. Ô toi qui demeures ferme dans tes vœux, choisis une grâce : car tu m’as honoré trois fois par jour avec des feuilles de bilva intactes.»

Verse 144

बिल्वस्य प्रसवाग्रेण त्रिपत्रेण प्रजायते । एकेनापि यथातुष्टिस्तथान्येषां न कोटिभिः

Du tendre bourgeon du bilva naît l’offrande à trois feuilles ; d’une seule feuille ainsi, Śiva se trouve comblé, tandis qu’avec des crores d’autres offrandes on n’obtient pas la même satisfaction.

Verse 145

पुष्पाणामपि भद्रं ते सुगंधानामपि ध्रुवम् । सखे मया प्रणम्योच्चैः स प्रोक्तः शशिशेखरः

Même parmi les fleurs, la plus auspicieuse est la tienne; même parmi les offrandes parfumées, la tienne est la suprême. Ô ami—m’étant incliné avec vénération—je proclame ainsi Śiva, le Seigneur au croissant de lune pour diadème.

Verse 146

यदि तुष्टोसि मे देव यदि देयो वरो मम । तन्मां कुरु जगन्नाथ जरामरणवर्जितम्

«Si tu es satisfait de moi, ô Seigneur—si un bienfait doit m’être accordé—alors, ô Jagannātha, Maître du monde, rends-moi exempt de vieillesse et de mort.»

Verse 147

स तथेति प्रतिज्ञाय महादेवो महेश्वरः । कैलासं प्रति देवेशः क्षणाच्चादर्शनं गतः

Mahādeva, le grand Maheśvara, promit : «Qu’il en soit ainsi.» Puis le Seigneur des dieux se tourna vers Kailāsa ; en un instant, il disparut aux regards.

Verse 148

ततोहं परितुष्टोथ वरं प्राप्य महेश्वरात् । कृतकृत्यमिवात्मानं चिंतयामि प्रहर्षितः

Alors moi aussi je fus pleinement comblé ; ayant reçu la grâce de Maheśvara, je me tins pour un être dont le but de la vie était accompli, dans une joie exultante.

Verse 149

एतस्मिन्नेव काले तु भार्गवो मुनिसत्तमः । कुशलः सर्वशास्त्रेषु वेदवेदांग पारगः

En ce même temps vivait Bhārgava, le plus excellent des sages : habile en tous les śāstra, et parfaitement versé dans les Veda et leurs Vedāṅga.

Verse 150

तस्य भार्याऽभवत्साध्वी नाम्ना ख्याता सुदर्शना । प्राणेभ्योऽपि प्रिया तस्य गालवस्य मुनेः सुता

Son épouse était une femme vertueuse, renommée sous le nom de Sudarśanā—plus chère à ses yeux que la vie même—fille du sage Gālava.

Verse 151

तस्य कन्या समभवद्रूपेणाप्रतिमा भुवि । सा मया सहसा दृष्टा क्रीडमाना यथेच्छया

Il eut une fille, sans pareille en beauté sur la terre. Soudain je la vis, jouant librement selon son bon plaisir.

Verse 152

मध्यक्षामा सुकेशी च बिंबोष्ठी दीर्घलोचना । तामहं वीक्षयित्वा तु कामदेववशं गतः

Elle avait la taille fine, une belle chevelure, des lèvres pareilles au fruit bimba et de longs yeux. À peine l’eus-je vue que je tombai sous l’empire de Kāma, le dieu du désir.

Verse 153

ततः पृष्टा मया कस्य कन्येयं चारुलोचना । विभक्तसर्वावयवा देवकन्येव राजते

Alors je demandai : « De qui est la fille cette jeune vierge aux beaux yeux ? » Tous ses membres étant harmonieusement formés, elle brillait telle une jeune céleste.

Verse 154

सखीभिः कीर्तिता मह्यं भार्गवस्य मुनेः सुता । एषा चाद्यापि कन्यात्वे वर्तते चारुहासिनी

Ses compagnes me dirent : « Elle est la fille du sage Bhārgava. Jusqu’à ce jour, elle demeure vierge »,—la jeune fille au sourire doux et charmant.

Verse 155

ततोऽहं भार्गवं गत्वा विनयेन समन्वितः । ययाचे कन्यकां ता च कृतांजलिपुटः स्थितः

Alors je me rendis auprès de Bhārgava, animé d’humilité, et je sollicitai la jeune fille ; je demeurai là, les mains jointes en signe de vénération.

Verse 156

सवर्णं मां परिज्ञाय सोऽपि भार्गवनंदनः । दत्तवांस्तां महाभाग विरूपस्यापि कन्यकाम्

Me reconnaissant comme digne par le rang, ce fils de Bhārgava—ô bienheureux—donna pourtant la jeune fille, même à Virūpa.

Verse 158

सुलज्जा साऽतिदुःखार्ता पश्यांब जनकेन च । विरूपाय प्रदत्तास्मि नाहं जीवितुमुत्सहे

Toute honteuse et accablée de douleur, elle dit : «Vois, Mère : mon propre père m’a donnée à Virūpa. Je ne veux plus vivre».

Verse 159

विषं वा भक्षयिष्यामि प्रवेक्ष्यामि हुताशनम् । तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा निषिद्धः स द्विजस्तया

«J’avalerai du poison, ou j’entrerai dans le feu.» À ces mots, ce brahmane fut retenu, arrêté par sa protestation.

Verse 160

कस्मान्नाथ प्रदत्तासौ विरूपाय त्वया विभो । कन्यकेयं सुरूपाढ्या सर्वलक्षणसंयुता

«Pourquoi, ô seigneur souverain, l’as-tu donnée à Virūpa ? Cette jeune fille est riche de beauté et porte tous les signes de bon augure.»

Verse 161

एतच्छ्रुत्वा तु वचनं भार्गवो मुनिसत्तमः । ततस्तां गर्हयित्वासौ धिङ्नारी पुरुषायते

En entendant ces mots, Bhārgava, le meilleur des sages, la réprimanda : « Fi ! Une femme qui agit ainsi se comporte comme un homme. »

Verse 162

अनेन प्रार्थिता कन्या मया चास्मै प्रदीयते । तत्किं निषेधयसि मां दीयमानां सुतामिमाम्

« Cet homme a demandé la jeune fille, et je lui donne ma fille. Pourquoi donc m'interdis-tu de donner cette fille qui est offerte ? »

Verse 163

इत्युक्त्वा स प्रसुष्वाप पत्न्याथ कन्यया समम्

Ayant ainsi parlé, il s'endormit, avec sa femme et la jeune fille.

Verse 164

ततोऽर्द्धरात्रे चागत्य मया सुप्ता च भार्गवी । हृत्वा स्वभवने नीता निशि सुप्ते जने तदा

Alors, à minuit, je vins ; et Bhārgavī dormait. Je l'enlevai et l'amenai dans ma propre demeure, tandis que les gens dormaient dans la nuit.

Verse 165

नियुक्ता कामधर्मेण ह्यनिच्छंती बलान्मया । विप्रः प्रातर्जजागार पिता तस्यास्ततः परम्

Bien qu'involontaire, elle fut forcée par moi aux actes de la passion. Puis, par la suite, son père — le brāhmaṇa — s'réveilla le matin.

Verse 166

क्वासौ सा दुहिता केन हृता नष्टा मदीयिका । अथासौ वीक्षितुं बाह्ये बभ्राम स्ववनांतिकम्

«Où est ma fille—par qui a-t-elle été emmenée, perdue pour moi ?» Alors il sortit pour la chercher, errant près de son propre bosquet forestier.

Verse 167

पदसंहतिमार्गेण मुनिभिर्बहुभिर्वृतः । तेन दृष्टाऽथ सा कन्या कृतकौतुकमंगला

Sur le chemin bien foulé, entouré de nombreux sages, il vit alors la jeune fille—parée du fil nuptial de bon augure et des rites propices.

Verse 168

रुदंती सस्वनं तत्र लज्जमाना ह्यधोमुखी । ततः कोपपरीतात्मा मां प्रोवाच स भार्गवः

Là, elle pleurait à grands sanglots, honteuse et le visage baissé. Alors Bhārgava, l’âme envahie de colère, me parla.

Verse 169

निशाचरस्य धर्मेण यस्मादूढा सुता मम । निशाचरो भवानस्तु कर्मणानेन सांप्रतम्

«Puisque tu as pris ma fille à la manière d’un rôdeur de la nuit, par cet acte même—à l’instant—deviens toi-même un niśācara !»

Verse 170

घंटक उवाच । निर्दोषं मां द्विजश्रेष्ठ कस्मात्त्वं शपसि द्रुतम् । त्वयैषा मे स्वयं दत्ता तेन रात्रौ हृता मया

Ghaṃṭaka dit : «Ô le meilleur des brāhmanes, pourquoi me maudis-tu si vite alors que je suis sans faute ? C’est toi-même qui me l’as donnée de ton plein gré ; c’est pourquoi je l’ai emmenée de nuit.»

Verse 171

यो दत्वा कन्यकां पूर्वं पश्चाद्यच्छेन्न दुर्मतिः । स याति नरकं घोरं यावदाभूतसंप्लवम्

Celui qui, après avoir d’abord donné une jeune fille, cherche ensuite à la reprendre—cet homme au cœur pervers va en un enfer effroyable, jusqu’à la dissolution des êtres.

Verse 172

अथासौ चिंतयामास सत्यमेतेन जल्पितम् । पश्चात्तापसमोपेतो वाक्यमेतदुवाच ह

Alors il réfléchit : «Ce qu’il a dit est vrai». Empli de repentir, il prononça ces paroles.

Verse 173

सत्यमेतत्त्वया प्रोक्तं न मे वचनमन्यथा । उलूकरूपसंयुक्तो भविष्यसि न संशयः

«Ce que tu as dit est bien vrai ; ma parole n’en sera pas autrement. Sans aucun doute, tu seras revêtu de la forme d’un hibou.»

Verse 174

उत्पत्स्यते यदा चात्र भर्तृयज्ञो महामुनिः । तस्योपदेशमासाद्य भूयः प्राप्स्यसि स्वां तनुम्

«Et lorsque, ici, naîtra le grand sage Bhartṛyajña, alors—en t’approchant de lui et en recevant son enseignement—tu retrouveras de nouveau ton propre corps.»

Verse 175

ततः कौशिकरूपं तु पश्याम्यात्मानमेव च । तथापि न स्मृतिर्नष्टा मम या पूर्वसंभवा

«Alors je me vis moi-même, en vérité, sous la forme de Kauśika. Et pourtant, ma mémoire—née de mon existence antérieure—ne s’éteignit pas.»

Verse 176

अथ या तत्सुता चोढा मया तस्मिन्गिरौ तदा । सापि मां संनिरीक्ष्याथ तद्रूपं दुःखसंयुता । प्रविष्टा हव्यवाहं सा विधवात्वमनिच्छती

Alors la fille de cet homme — que j’avais épousée sur cette montagne —, me voyant ensuite sous cette forme altérée, fut accablée de chagrin. Ne voulant pas subir la condition de veuve, elle entra dans le feu sacré.

Verse 177

एवं मे कौशिकत्वं हि संजातं तु महाद्युते । भार्गवस्य तु शापेन कन्यार्थे यत्तवोदितम्

Ainsi, ô toi d’éclat immense, mon état de Kauśika advint en vérité, par la malédiction du Bhārgava, exactement comme tu l’avais dit au sujet de la jeune fille.

Verse 178

अखंडबिल्वपत्रेण पूजितो यन्महेश्वरः । चिरायुस्तेनसंजातं सत्यमेतन्मयोदितम्

Parce que Maheśvara fut honoré par une feuille de bilva intacte, il en naquit la longue vie. Ceci est vérité — telle est ma déclaration.

Verse 179

सत्यं कथय यत्कृत्यं गृहायातस्य किं तव । प्रकरोमि महाभाग यद्यपि स्यात्सुदुर्लभम्

Dis la vérité : quelle tâche te reste-t-il maintenant que tu es rentré chez toi ? Ô bienheureux, je l’accomplirai, fût-ce chose très difficile à obtenir.

Verse 180

इन्द्रद्युम्न उवाच । इन्द्रद्युम्नस्य ज्ञानाय प्राप्तोऽहं यत्तवांतिकम् । नाडीजंघेन चानीतो मरणे कृतनिश्चयः

Indradyumna dit : « Je suis venu auprès de toi afin qu’Indradyumna soit reconnu par la connaissance véritable. Nāḍījaṅgha m’a conduit ici, ayant pris la résolution de mourir. »

Verse 181

यदि नो ज्ञास्यति भवांस्तं कीर्त्या च कुलेन च । प्रविशामि ततो नूनं प्रदीप्तं हव्यवाहनम्

«Si vous ne le reconnaissez pas—par sa renommée et par sa lignée—alors, en vérité, j’entrerai dans le feu flamboyant.»

Verse 182

नो चेत्कीर्तय मे कञ्चिदन्यं तु चिरजीविनम् । पृच्छामि तेन तं गत्वा येन वेत्ति न वा च सः

«Sinon, parle-moi d’un autre être à la longue vie. J’irai vers lui et je lui demanderai—s’il le connaît ou non.»

Verse 183

बक उवाच । युक्तमुक्तमनेनाद्य तत्कुरुष्व वदास्य भोः । यदि जानासि कंचित्वमात्मनश्चिरजीविनम्

Baka dit : «Ce qu’il a dit aujourd’hui est vraiment juste. Fais donc ainsi et dis-le-moi, seigneur—si, pour ton propre bien, tu connais sur cette terre quelqu’un de longue vie (cirajīvin).»

Verse 184

नो चेदहमपि क्षिप्रं प्रविशामि हुताशनम् । मार्कंडेनापि सहितः सांप्रतं तव पश्यतः

«Sinon, moi aussi j’entrerai promptement dans le feu—même avec Mārkaṇḍa—à l’instant, sous tes propres yeux.»

Verse 185

एवम् ज्ञात्वा महाभाग चिन्तयस्व चिरंतनम् । कंचिद्भूमितलेऽन्यत्र यतस्त्वं चिरजीवधृक्

«Sachant cela, ô noble, réfléchis avec soin et dans la durée. Cherche quelqu’un ailleurs sur la terre—puisque tu es celui qui soutient la longue vie.»

Verse 186

आशया परया प्राप्तस्तवाहं किल मंदिरे । पुमानेष विशेषेण मार्कंडेयः प्रियो मम

Avec l’espérance la plus haute, je suis venu jusqu’à ta demeure. Cet homme—Mārkaṇḍeya en particulier—m’est très cher.

Verse 187

संत्यत्र पर्वतश्रेष्ठाः शतशोऽथ सहस्रशः । येषु सन्ति महाभागास्तापसाश्चिरजीविनः । नान्यथा जीवितं चास्य कथंचित्संभविष्यति

Ici se trouvent des montagnes excellentes—par centaines et par milliers—où demeurent de nobles ascètes, doués de longue vie. Autrement, sa vie ne pourra être sauvegardée d’aucune manière.

Verse 188

इंद्रद्युम्नस्य राजर्षेर्हितं परमकं भवेत् । तथावयोर्द्वयोश्चापि तस्माच्चिंतय सत्वरम्

Ce serait d’un bénéfice suprême pour le roi-sage Indradyumna, et pareillement pour nous deux. C’est pourquoi réfléchis et décide sans tarder.

Verse 189

तस्य तं निश्चयं ज्ञात्वा मरणार्थं महीपतेः । स उलूकः कृपां गत्वा ततो वचनमब्रवीत्

Ayant connu cette résolution du roi—son dessein de mourir—Ulūka, le hibou, ému de compassion, prononça alors ces paroles.

Verse 190

यद्येवं तु महाभाग मर्तुकामोऽसि सांप्रतम् । तदागच्छ मया सार्धं गन्धमादनपर्वतम्

S’il en est ainsi, ô noble être, et si tu désires vraiment mourir à présent, viens avec moi au mont Gandhamādana.

Verse 191

तत्र संतिष्ठते गृध्रः स च मे परमः सुहृत् । चिरंतनस्तथा सम्यक्स ते ज्ञास्यति तं नृपम् । कथयिष्यत्यसंदिग्धं मम वाक्यादसंशयम्

Là demeure un vautour, et il est mon plus grand ami—ancien et pénétrant. Il reconnaîtra comme il se doit ce roi pour toi, et il exposera l’affaire sans doute, selon mes paroles—sans aucune incertitude.

Verse 192

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा मार्कंडेयादिभिस्त्रिभिः । प्रोक्तः सर्वैर्महाभाग मा त्वं प्रविश पावकम्

Ayant entendu ses paroles, les trois—conduits par Mārkaṇḍeya—avec tous les autres, s’adressèrent au noble : « N’entre pas dans le feu. »

Verse 193

वयं यास्यामहे सर्वे त्वया सार्धं च तत्र हि । कदाचित्सोऽपि जानाति इंद्रद्युम्नं महीपतिम्

« Nous irons tous là-bas avec toi. Peut-être celui-là connaît-il aussi le roi Indradyumna, seigneur de la terre. »

Verse 194

तेषां तद्वचनं श्रुत्वा आशया परया युतः । स राजा सह तैः सर्वैः प्रययौ गंधमादनम्

Ayant entendu leurs paroles, le roi, rempli de la plus haute espérance, partit avec eux tous vers Gandhamādana.

Verse 195

गृध्रराजोऽपि तान्दृष्ट्वा सर्वानेव कृतांजलिः । उलूकं पुरतो दृष्ट्वा प्रहृष्टः सन्मुखो ययौ

Le roi des vautours, les voyant tous, les salua les mains jointes. Et, apercevant Ulūka au premier rang, il se réjouit et s’avança à sa rencontre.

Verse 196

ततोऽब्रवीत्प्रहृष्टात्मा स्वागतं ते द्विजोत्तम । चिरकालात्प्रदृष्टोऽसि क एतेऽन्येऽत्र ये स्थिताः

Alors, le cœur empli d’allégresse, il dit : « Sois le bienvenu, ô le meilleur des deux-fois-nés ! Après si longtemps, te voilà de nouveau visible. Qui sont ces autres qui se tiennent ici ? »

Verse 197

उलूक उवाच । एष मे परमं मित्रं नाडीजंघो बकः स्मृतः । एतस्यापि तु मार्कण्डः संस्थितः परमः सुहृत्

Ulūka dit : « Voici mon ami le plus cher, connu sous le nom de Nāḍījaṅgha, la grue. Et pour lui aussi, Mārkaṇḍa se tient comme l’ami le plus intime, le bienveillant suprême. »

Verse 198

असौ त्रैलोक्यविख्यातः सप्तकल्पस्मरो भुवि । एतस्यापि सुहृत्कश्चिन्नैनं जानामि सत्वरम्

« Il est renommé dans les trois mondes, et sur la terre on se souvient de lui à travers sept âges. Pourtant, quant à son propre ami — il en est bien un — je ne sais pas promptement qui c’est. »

Verse 199

म्रियमाणो मया ह्येष समानी तस्तवांतिकम् । अयं जीवति विज्ञात इंद्रद्युम्ने नरेश्वरे । नो चेत्प्रविशति क्षिप्रं प्रदीप्तं हव्यवाहनम्

« Celui-ci, je l’ai amené auprès de toi alors qu’il agonisait. Il a été établi qu’il ne vit que tant que le roi Indradyumna demeure connu. Sinon, il entrera bien vite dans le Feu flamboyant. »

Verse 200

स त्वं जानासि चेद्ब्रूहि इन्द्रद्युम्नं महीपतिम् । चिरंतनो मयापि त्वं तेन प्रष्टुं समागतः

« Ainsi, si tu le sais, parle-moi du roi Indradyumna, souverain de la terre. Tu es ancien, et moi aussi je suis venu t’interroger à son sujet. »

Verse 201

गृध्र उवाच । इन्द्रद्युम्नेति विख्यातं राजानं न स्मराम्यहम् । न दृष्टो न श्रुतश्चापि इन्द्रद्युम्नो महीपतिः

Le vautour dit : «Je ne me souviens d’aucun roi renommé sous le nom d’“Indradyumna”. Indradyumna, seigneur de la terre, je ne l’ai ni vu ni même entendu nommer.»

Verse 202

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा सोऽपि राजा सुदुर्मनाः । मनसा चिन्तयामास मरणे कृतनिश्चयः

À ces paroles, le roi fut saisi d’un profond abattement ; et, dans son esprit, il se mit à méditer, résolu à la mort.

Verse 203

ततस्तु कौतुकाविष्टस्तं पप्रच्छ द्विजोत्तमम् । कर्मणा केन संप्राप्तमायुष्यं चेदृशं वद

Alors, saisi de curiosité, il interrogea le meilleur des deux-fois-nés : «Par quel acte as-tu obtenu une telle longévité ? Dis-le-moi.»

Verse 204

ततः संभावयिष्यामि श्रुत्वा तेऽहं विभावसुम्

«Alors, après t’avoir écouté, j’honorerai et tiendrai en haute estime Vibhāvasu, comme il se doit.»