Adhyaya 18
Mahesvara KhandaKedara KhandaAdhyaya 18

Adhyaya 18

Le chapitre se déploie en un dialogue à plusieurs strates. Lomāśa raconte que les devas, vaincus par les asuras, quittent Amarāvatī en prenant des formes animales et cherchent refuge dans l’āśrama sacré de Kaśyapa, où ils exposent leur détresse à Aditi. Kaśyapa explique que la puissance des asuras repose sur l’austérité (tapas) et prescrit à Aditi un vœu annuel structuré : dès Bhādrapada, maintenir la pureté et une alimentation réglée, jeûner à Ekādaśī, veiller la nuit, puis accomplir le pāraṇa correct à Dvādaśī en nourrissant d’éminents dvijas ; le vœu se répète douze mois et s’achève par un culte spécial de Viṣṇu sur un kalaśa. Janārdana, satisfait, se manifeste sous la forme de bāṭa et l’on le prie de protéger les devas. Le récit se tourne ensuite vers une réflexion éthique sur le dāna (don), opposant l’esprit d’accaparement d’Indra à la générosité de Bali. Une légende illustrative évoque un joueur pécheur dont l’offrande accidentelle à Śiva devient karmiquement efficace, lui conférant pour un temps un statut comparable à celui d’Indra, et révélant la logique purānique de l’intention, de l’offrande et de la grâce divine. Le chapitre s’oriente enfin vers la séquence Bali–Vāmana : le contexte de l’aśvamedha de Bali, l’arrivée de Vāmana, la promesse des trois pas et l’avertissement de Śukra, préparant la tension entre la générosité liée au vœu et le rééquilibrage cosmique.

Shlokas

Verse 1

। लोमश उवाच । कर्मणा परिभूतो हि महेंद्रो गुरुमब्रवीत् । विना यत्नेन संक्लेसात्तर्तुं कर्म्म किमुच्यताम्

Lomaśa dit : En vérité, Mahendra (Indra), accablé par la force de son propre karma, parla à son maître : «Quel est, dit-on, le moyen de traverser cette affliction karmique sans un effort exténuant ?»

Verse 2

बृहस्पतिरुवाचेदं त्यक्त्वा चैवामरावतीम् । यास्यामोऽन्यत्र सर्वे वै सकुटुंबा जिगीपवः

Bṛhaspati dit : «Quittons Amarāvatī ; allons tous ailleurs—avec nos maisonnées—désireux de reconquérir la victoire.»

Verse 3

तथा चक्रुः सुराः सर्वे हित्वा चैवामरावतीम् । बर्हिणो रुपमास्थाय गतः सद्यः पुरंदरः

Ainsi firent tous les dieux, abandonnant Amarāvatī. Et Purandara (Indra), prenant la forme d’un paon, s’en alla sur-le-champ.

Verse 4

काको भूत्वा यमः साक्षात्कृकलासो धनाधिपः । अग्निः कपोतको भूत्वा भेको भूत्वा महेश्वरः

Yama lui-même devint corbeau ; le Seigneur des Richesses devint lézard. Agni devint colombe, et Maheśvara devint grenouille.

Verse 5

नैरृतस्तत्क्षणादेव कपोतोऽभूत्ततो गतः । पाशी कपिंजलो भूत्वा वायुः पारावतोऽभवत्

Nairṛta, à l’instant même, devint un pigeon et s’en alla. Varuṇa, le porteur du lacet, devint une perdrix francolin; et Vāyu devint une tourterelle.

Verse 6

एवं नानातनुभृतो हित्वा ते त्रिदिवं गताः । कश्यपस्याश्रमं पुण्यं संप्राप्तास्ते भयातुराः

Ainsi, revêtant des corps multiples, ils quittèrent Tridiva, le séjour céleste; et, tourmentés par la peur, ils atteignirent l’ermitage sacré de Kaśyapa.

Verse 7

अदितिं मातरं सर्वे शशंसुर्दैत्यचेष्टितम्

Tous rapportèrent à leur mère Aditi les actes et les manœuvres des Daitya.

Verse 8

अप्रियं तदुपाकर्ण्य ह्यदितिः पुत्रलालसा । उवाच कश्यपं सा तु सुराणां व्यसनं महत् । महर्षे श्रयतां वाक्यं श्रुत्वा तत्कर्तुमर्हसि

Entendant cette nouvelle pénible, Aditi—désireuse de ses fils—parla à Kaśyapa du grand malheur qui frappait les dieux : «Ô grand ṛṣi, accueille mes paroles; les ayant entendues, fais ce qui convient».

Verse 9

दैत्यैः पराजिता देवा हित्वा चैवामरावतीम् । त्वदीयमाश्रमं प्राप्तास्तान्रक्षस्व प्रजापते

Vaincus par les Dānava, les dieux ont quitté Amarāvatī et sont venus à ton ermitage. Protège-les, ô Prajāpati.

Verse 10

तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा कश्यपो वाक्यमब्रवीत् । तपसा महता तन्वि जानीहि त्वं च भामिनि । अजेया ह्यसुराः साध्वि भृगुणा ह्यनुमोदिताः

Ayant entendu ses paroles, Kaśyapa déclara : «Sache, ô femme au corps svelte, ô dame au cœur ardent : c’est par une grande austérité (tapas) seule que cela peut être accompli. Car les Asura sont vraiment invincibles, ô vertueuse, puisqu’ils ont l’assentiment de Bhṛgu.»

Verse 11

तेषां जयो हि तपसा उग्रेणाऽद्येन भामिनि । कुरु शीघ्रतरेणैव सुराणां कार्यसिद्धये

«Leur victoire, ô dame ardente, s’obtient vraiment par une austérité farouche, dès aujourd’hui. Accomplis-la sur-le-champ, promptement, afin que l’œuvre des dieux aboutisse.»

Verse 12

व्रतमेतन्महाभागे कथयाम्यर्थसिद्धये । तत्कुरुष्व प्रयत्नेन यथोक्तविधिना शुभे

«Ô très fortunée, je vais exposer ce vrata afin d’obtenir le but recherché. Ô femme de bon augure, accomplis-le avec effort, exactement selon le rite prescrit.»

Verse 13

मासि भाद्रपदे देवि दशम्यां नियता शुचिः । एकभक्तं प्रकुर्वीत विष्णोः प्रीत्यर्थमेव च

«Au mois de Bhādrapada, ô Déesse, le dixième jour lunaire—dans la maîtrise et la pureté—qu’on observe l’ekabhakta (un seul repas), uniquement pour la joie de Viṣṇu.»

Verse 14

प्रर्थनीयो हरिः साक्षात्सर्वकामवरेश्वरः । मंत्रेणानेन सुभगे तद्भक्तैर्वरवर्णिनि

«Hari lui-même—Seigneur et dispensateur de tous les bienfaits désirés—doit être imploré par ce mantra, ô fortunée, ô femme au beau teint, par ses dévots.»

Verse 15

तव भक्तोस्म्यहं नाथ दशम्यादिदिनत्रयम् । व्रतं चराम्यहं विष्णो अनुज्ञां दातुमर्हसि

Ô Seigneur, je suis ton dévot. À partir de Daśamī, durant trois jours, j’accomplirai le vœu sacré. Ô Viṣṇu, daigne m’accorder ta permission.

Verse 16

अनेनैव च मंत्रेण प्रार्थनीयो जगत्पतिः । एकभक्तं प्रकुर्वीत तच्च भक्तं च केवलम्

Par ce même mantra, il faut implorer avec vénération le Seigneur du monde. Qu’on observe l’ekabhakta : ne prendre qu’un seul repas, et seulement cela, rien d’autre.

Verse 17

रंभापत्रे च भोक्तव्यं वर्जितं लवणेन हि । एकादश्यां चोपवासं प्रकुर्वीत प्रयत्नतः

Qu’on mange sur une feuille de bananier, en s’abstenant de sel. Et le jour d’Ekādaśī, qu’on observe le jeûne avec application.

Verse 18

रात्रौ जागरणं कुर्यात्प्रयत्नेन सुमध्यमे । द्वादश्यां निपुणत्वेन पारणा तु विधानतः । कर्तव्या ज्ञातिभिः सार्द्धं भोजयित्वा द्विजीत्तमान्

La nuit, qu’on veille avec soin (jāgaraṇa), ô femme à la taille fine. Au jour de Dvādaśī, qu’on accomplisse avec adresse la pāraṇā (rupture rituelle du vœu) selon la règle—avec les proches, après avoir nourri d’excellents brāhmaṇas.

Verse 19

एवं द्वादशमासांस्तु कुर्याद्व्रतमतंद्रितः । मासि भाद्रपदे प्राप्ते एकादश्यां प्रयत्नतः । विष्णुमभ्यर्च्य यत्नेन कलशोपरि संस्थितम्

Ainsi, sans négligence, qu’on observe ce vœu durant douze mois. Quand vient le mois de Bhādrapada, au jour d’Ekādaśī, avec un soin particulier, qu’on adore Viṣṇu, dûment établi au-dessus du kalaśa, le vase d’eau consacré.

Verse 20

सौवर्णं राजतं वापि यताशक्त्या प्रकल्पयेत् । श्रवणेन तु संयुक्तां द्वादशीं पापनाशिनीम् । व्रती उपवसेद्यत्नात्सर्वदोषप्रशांतये

Selon ses moyens, qu’on prépare une offrande ou un vase d’or, ou bien d’argent. Et, au jour de Dvādaśī qui anéantit les péchés, conjoint au nakṣatra Śravaṇa, que l’observant jeûne avec soin, afin d’apaiser toutes les fautes.

Verse 21

एवं हि कश्यपेनोक्तं श्रुत्वाऽदितिरथाचरत् । व्रतं सांवत्सरं यावन्नियमेन समन्वितता

Ayant entendu ce que Kaśyapa avait ainsi déclaré, Aditi le mit en pratique. Elle observa le vœu durant une année entière, pourvue de discipline et de règles de maîtrise.

Verse 22

वर्षांतेन व्रतेनैव परितुष्टो जनार्दनः । प्रादुर्बभूव द्वादश्यां श्रवणेन तदा द्विजाः

Satisfait par ce vœu achevé à la fin de l’année, Janārdana se manifesta. Au jour de Dvādaśī, lorsque prévalait le nakṣatra Śravaṇa—ô deux-fois-nés—il apparut alors.

Verse 23

बटुरूपधरः श्रीशो द्विभुजः कमलेक्षमः । अतसीपुष्पसंकाशो वनमालाविभूषितः

Le Seigneur de Śrī apparut en prenant la forme d’un jeune brahmacārin : à deux bras, aux yeux de lotus, rayonnant comme la fleur d’atasī, et paré d’une guirlande sylvestre.

Verse 24

तं दृष्ट्वा विस्मयाविष्टा पूजामध्येऽदितिस्तदा । कश्यपेन समायुक्ता साऽस्तौषीत्कमलेक्षणा

En le voyant, Aditi, saisie d’émerveillement au cœur même du culte, avec Kaśyapa, loua le Seigneur aux yeux de lotus.

Verse 25

अदितिरुवाच । नमोनमः कारणकारणाय ते विश्वात्मने विश्वसृजे चिदात्मने । वरेण्यरूपाय परावरात्मने ह्यकुंठबोधाय नमोनमस्ते

Aditi dit : Hommage, hommage à Toi, cause des causes ; Âme de l’univers et créateur de l’univers ; Soi de pure conscience. À Toi, dont la forme est la plus digne d’adoration ; au Soi à la fois suprême et présent en tout ; dont la connaissance est sans entrave : hommage à Toi, encore et encore.

Verse 26

इति स्मृतस्तदाऽदित्या देवानां परिरच्युतः । प्रहस्य भगवानाह अदितिं देवमातरम्

Ainsi, lorsque Aditi se souvint de Lui et L’invoqua, Acyuta — le Seigneur infaillible, refuge des dieux — sourit et s’adressa à Aditi, la Mère des Devas.

Verse 27

श्रीभगवानुवाच । तपसा परमेणैव प्रसन्नोहं तवानघे । अमुना वपुषा चैव देवानां कार्यसिद्धये

Le Seigneur Bienheureux dit : Par ton austérité suprême, Je suis pleinement satisfait de toi, ô irréprochable. Et c’est sous cette forme même que Je suis venu pour accomplir l’œuvre des dieux.

Verse 28

श्रुत्वा भगवतो वाक्यमदितिस्तमुवाचह । भगवन्पराजिता देवा असुरैर्बलवत्तरैः । तान्रक्ष शरणापन्नासुरान्सर्वाञ्जनार्दन

Entendant les paroles du Seigneur, Aditi Lui dit : « Ô Seigneur, les Devas ont été vaincus par les Asuras, plus puissants. Protège tous ces dieux venus chercher refuge — ô Janārdana. »

Verse 29

निशम्य वाक्यं किल तच्च तस्या विष्णुर्विकुंठाधिपतिः स एकः । ज्ञात्वा च सर्वं सुरचेष्टितं तदा बलेश्च सर्वं च चिकीर्षितं च

Entendant ses paroles, Viṣṇu — l’unique Seigneur de Vaikuṇṭha — comprit tout : l’intention des dieux et, en cet instant, toute la puissance ainsi que les desseins que Bali projetait d’accomplir.

Verse 30

किं कार्यमद्यैव मया हि कार्यं येनैव देवा जयमाप्नुवंति । पराजयं दैत्यवराश्च सर्वे विष्णुः परात्मैव विचिंत्य सर्वम्

« Que dois-je faire aujourd'hui, quel acte précis, pour que les dieux obtiennent la victoire et que tous les grands Daityas soient vaincus ? » Ainsi Viṣṇu, le Soi Suprême, médita sur toute chose.

Verse 31

गदमुवाच भगवान्गच्छस्वाद्य वधं प्रति । वैरोचनिं महाभागे घात यस्व त्वरान्विता

Le Seigneur Bienheureux dit à Gadā : « Va sur-le-champ accomplir le massacre. Ô fortunée, abats promptement Vairocani (Bali). »

Verse 32

गदोवाच हृषीकेशं प्रहसन्तीव भामिनी । मया ह्यशक्यो वधितुं ब्रह्मण्यो हि बलिर्महान्

Gadā dit à Hṛṣīkeśa, comme en souriant : « Je ne peux le tuer, car le grand Bali est dévoué aux Brāhmaṇes. »

Verse 33

चक्रं प्रति तदा विष्मुरुवाच परिसांत्वयन् । त्वं गच्छ बलिनं हंतुं शीघ्रमेव सुदर्शन

Alors Viṣṇu, les consolant, parla au Disque : « Va, tue Bali rapidement, ô Sudarśana. »

Verse 34

तदोवाच त्वरेणैव चक्रपाणिं सुदर्शनम् । न शक्यते मया हंतुं बलिनं तं महाप्रभो

Alors Sudarśana répondit promptement au Seigneur qui porte le disque : « Ô grand Seigneur, je ne suis pas capable de tuer ce Bali. »

Verse 35

ब्रह्मण्योऽसि यथा विष्णो तथासौ दैत्यपुंगवः । धनुषा च तथैवोक्तः शार्ङ्गपाणिश्च विस्मितः । चिंतयामास बहुधा विमृश्य सुचिरं बहु

«Ô Viṣṇu, de même que tu es voué aux Brāhmaṇa et les honores, ainsi l’est aussi celui-là, le plus éminent des Daitya.» À ces mots, Śārṅgapāṇi, porteur de l’arc Śārṅga, fut saisi d’étonnement et médita de maintes façons, longtemps et profondément.

Verse 36

अत्रिरुवाच । तदा ते ह्यसुराः सर्वे किमकुर्वस्तदुच्यताम्

Atri dit : «Alors, que firent tous ces Asura ? Je t’en prie, dis-le.»

Verse 37

लोमश उवाच । तदा ते ह्यसुराः सर्वे बलिप्रभृतयो दिवि । रुरुधुर्नगरीं रम्यां योद्धुकामाः पुरंदरम्

Lomaśa dit : «Alors tous ces Asura—à commencer par Bali—assiégèrent au ciel cette cité charmante, désireux de combattre Purandara (Indra).»

Verse 38

न विदुर्ह्यसुराः सर्वे गतान्देवांस्त्रिविष्टपात् । नानारूपधरां स्तस्मात्कश्यपस्याश्रयं प्रति

Tous les Asura ne surent pas que les dieux avaient quitté Triviṣṭapa (le ciel). Aussi les dieux, revêtant des formes diverses, allèrent-ils chercher refuge auprès de Kaśyapa.

Verse 39

प्राकारमारुह्य तदा हि संभ्रमाद्दैत्याः सुरेशं प्रति हंतुकामाः । यावत्प्रविष्टा ह्यमरावतीं तां शून्यामपश्यन्परितुष्टमानसाः

Alors, dans leur exaltation, les Daitya grimpèrent sur les remparts, voulant tuer le seigneur des dieux. Mais lorsqu’ils pénétrèrent dans cette Amarāvatī, ils la trouvèrent déserte, et leurs cœurs furent remplis de contentement.

Verse 40

इंद्रासने च शुक्रेण ह्यभिषिक्तो बलिस्तदा । सहाभिषेकविधिना ह्यसुरैः परिवारितः

Alors Bali fut consacré par Śukra sur le trône d’Indra ; entouré des Asuras, tous les rites de l’onction royale furent accomplis selon la règle sacrée.

Verse 41

तथैवाधिष्ठितो राज्ये बलिर्वैरोचनो महान् । शुशुभे परया भूत्या महेंद्राधिकृतस्तदा

Ainsi établi dans la royauté, le grand Bali Vairocana resplendit d’une splendeur suprême, ayant alors pris l’autorité jadis détenue par Mahendra (Indra).

Verse 42

नागैश्चासुरसंघैश्च सेव्यमानो महेंद्रवत् । सुरद्रुमो जितस्तेन कामधे नुर्मणिस्तथा

Servi par les Nāgas et les cohortes d’Asuras tel un autre Mahendra, il s’empara, par sa victoire, de l’arbre céleste qui exauce les vœux, ainsi que du joyau qui les accomplit et de Kāmadhenu.

Verse 43

दानैर्द्दाता च सर्वेषां येऽन्ये दानित्वमागताः । सर्वेषामेव भूतानां दानैर्दाता बलिर्महान्

Par ses dons, il surpassa tous ceux qui avaient acquis renom pour leur générosité ; par la charité, Bali le Grand devint le bienfaiteur de tous les êtres.

Verse 44

यान्यान्कामयते कामां स्तान्सर्वान्वितरत्यसौ । सर्वेभ्योऽपि स चार्थिभ्यो दानवानामधीश्वरः

Quels que fussent les désirs que les hommes formaient, il les accordait tous. À tous les suppliants, sans exception, le seigneur des Dānavas faisait don.

Verse 45

शौनक उवाच । देवेंद्रो हि महाभाग न ददाति कदाचन । कथं बलिरसौ दाता कथयस्व यथातथम्

Śaunaka dit : «Ô toi, comblé de grande fortune ! Devendra (Indra) ne donne jamais. Comment donc Bali est-il célébré comme un grand donateur ? Dis-le-nous exactement, tel que cela est.»

Verse 46

लोमश उवाच । यत्नतो येन यत्किंचित्क्रियते सुकृतं नरैः । शुभं वाप्यशुभं वापि ज्ञातव्यं हि विपश्चिता

Lomaśa dit : «Tout acte qu’un homme accomplit avec un effort délibéré—qu’il soit propice ou néfaste—doit être compris avec justesse par celui qui discerne.»

Verse 47

शक्रो हि याज्ञिको विप्रा अश्वमेधशतेन वै । प्राप्तराज्योऽमरावत्यां केवलं भोगलोलुपः

Ô brāhmanes ! Śakra (Indra) fut certes un accomplisseur de sacrifices ; par cent Aśvamedha il obtint la royauté à Amarāvatī—mais il n’était que avide de jouissances.

Verse 48

अर्थितं तत्फलं विद्धि पुनः कार्पण्यमाविशत् । पुनर्मरणमाविश्य श्रीणपुण्यो भविष्यति

Sache que tel fut le fruit qu’il recherchait ; puis l’avarice l’envahit de nouveau. Et, rentrant encore dans le cycle de la mort, il deviendra celui dont le mérite s’amoindrit.

Verse 49

य इंद्र कृमिरेव स्यात्कृमिरंद्रो हि जायते । तस्माद्दानात्परतरं नान्यदस्तीह मोचनम्

Même un Indra peut devenir un simple ver, et d’un ver peut naître un «seigneur parmi les vers». Ainsi, en ce monde, il n’est pas de délivrance plus haute que le dāna (le don charitable).

Verse 50

दानाद्धि प्राप्यते ज्ञानं ज्ञानान्मोक्षो न संशयः । मोक्षात्परतरा भक्तिः शूलपाणौ हि वै द्वजाः

De la charité, en vérité, naît la connaissance; de la connaissance vient la délivrance—sans aucun doute. Pourtant, la bhakti envers le Seigneur au Trident (Śūlapāṇi) est plus haute encore que la délivrance, ô deux-fois-nés.

Verse 51

ददाति सर्वं सर्वेशः प्रसन्नात्मा सदाशिवः । किंचिदल्पेन तोयेन परितुष्यति शंकरः

Sadāśiva, le Seigneur de tout, lorsque son cœur est apaisé, accorde tout. Śaṅkara se contente même d’un peu d’eau offerte avec sincérité.

Verse 52

अत्रैवोदाहरंतीममितिहासं पुरातनम् । विरोचनसुतेनेदं कृतमस्ति न संशयः

Ici même, je vais citer cette antique légende sacrée. Cela fut accompli par le fils de Virocana—il n’y a aucun doute.

Verse 53

कितवो हि महापापो देवब्राह्मणनिंदकः । निकृत्या परयोपेतः परदाररतो महान्

Ce joueur était, en vérité, un grand pécheur : il blasphémait les dieux et les brāhmaṇas; rempli de ruse, il était profondément adonné à la femme d’autrui.

Verse 54

एकदा तु महापापात्कैतावाच्च जितं धनम् । गणिकार्थे च पुष्पाणि तांबूलं चंदनं तथा

Un jour, par grand péché et par tromperie, il gagna quelque argent; et pour une courtisane il se procura des fleurs, du tāmbūla (bétel) et aussi du santal.

Verse 55

कौपीनमात्रं तस्यैव कितवस्य प्रदृश्यते । कराभ्यां स्वस्तिकं कृत्वा गंधमाल्यादिकं च यत्

On vit ce joueur ne porter qu’un simple pagne. Joignant ses mains en formant le signe de la svastika, il tenait ce qu’il avait : parfums, guirlandes et autres offrandes semblables.

Verse 56

गणिकार्थमुपादाय धावमानो गृहं प्रति । तदा प्रस्खलितो भूमौ निपपात च तत्क्षणात्

Portant ces choses pour la courtisane, il courut vers sa demeure ; alors il glissa sur le sol et tomba à l’instant même.

Verse 57

पतनान्मूर्छया युक्तः क्षणमात्रं तदाऽभवत् । ततो मूर्छागतस्यास्य पापिनोऽनिष्टकारिणः

À cause de la chute, il s’évanouit et demeura ainsi un bref instant. Puis, tandis qu’il gisait dans cette syncope —lui, pécheur et fauteur d’actes funestes—

Verse 58

बुद्धिः सद्यः समुत्पन्ना कर्मणा प्राक्तनेन हि । निर्वेदं परमापन्नः कितवो दुःखसंयुतः

Aussitôt, par la force de son karma ancien, la juste intelligence s’éveilla en lui. Le joueur, accablé de peine, tomba dans un profond détachement et un vif repentir.

Verse 59

भूम्यां निपतितं यच्च गंधपुष्पादिकं महत् । समर्पितं शिवायेति कितवेनाप्यबुद्धिना

Même cette abondante offrande de parfums, de fleurs et d’objets semblables, tombée à terre —bien qu’un joueur, d’entendement limité, l’ait présentée en disant : « (Je l’offre) à Śiva »— fut reçue comme offrande à Śiva.

Verse 60

चित्रगुप्तेन चाख्यातं दत्तमस्ति त्वया पुनः । पतितं चैव देहांते शिवाय परमात्मने

Et, comme l’a rapporté Citragupta, tu as bien fait de nouveau une offrande—au moment de ta mort—consacrant même ce qui était tombé à Śiva, le Soi suprême.

Verse 61

पचनीयोसि मे मंद नरकेषु महत्सु च । इत्युक्तो धर्मराजेन कितवो वाक्यमब्रवीत्

Dharmarāja dit : « Ô insensé, tu dois être “cuit”, c’est-à-dire tourmenté, dans les grands enfers. » Ainsi interpellé, le joueur répondit en ces termes.

Verse 62

पापाचारो हि भगवन्कश्चिन्नैव मया कृतः । विमृश्यतां मे सुकृतं याथातथ्येन भो यम

Il dit : « Ô Seigneur, je n’ai commis aucun acte de péché délibéré. Examine, ô Yama, mes mérites tels qu’ils sont en vérité. »

Verse 63

चित्रगुप्तेन चाख्यातं द्त्तमस्ति त्वया पुनः । पतितं चैव देहांते शिवाय परमात्मने

Et Citragupta a déclaré que tu as bien fait de nouveau une offrande—à la fin de ta vie—consacrant même ce qui était tombé à Śiva, le Soi suprême.

Verse 64

तेन कर्मविपाकेन घटिकात्रयमेव च । शचीपतेः पदं विद्धि प्राप्स्यसि त्वं न संशयः

Par la maturation de ce karma, pour seulement trois ghaṭikās (un bref instant), sache que tu atteindras la dignité du seigneur de Śacī (Indra), sans aucun doute.

Verse 65

आगतस्तत्क्षणाद्देवः सुर्वैः समन्वितः । ऐरावतं समारूढो नीतोऽसौ शक्रमंदिरम् । शक्रः प्रबोधितस्तेन गुरुणा भावितात्मना

À l’instant même, un dieu arriva, accompagné des Devas. Monté sur Airāvata, cet homme fut conduit au palais d’Indra ; et Indra fut éveillé par ce guru, dont l’âme était disciplinée et illuminée.

Verse 66

घटिकात्रितयं यावत्तावत्कालं पुरंदर । निजासनेऽपि संस्थाप्यः कितवोऽपि ममाज्ञया

« Ô Purandara (Indra), durant trois ghaṭikās—rien que ce laps de temps—par mon ordre, même ce joueur devra être assis sur ton propre trône. »

Verse 67

गुरोर्वचनमार्कर्ण्य कृत्वा शिरसि तत्क्षणात् । गतोऽन्वत्रैव शक्रोऽसौ कितवो हि प्रवेशितः । भवनं देवराजस्य नानाश्चर्यसमन्वितम्

Entendant l’ordre du guru et le portant aussitôt sur sa tête (en signe d’obéissance), Śakra s’y rendit sur-le-champ ; et le joueur fut bel et bien introduit dans le palais merveilleux du roi des dieux, empli de mille prodiges.

Verse 68

शक्रासनेऽभिषिक्तोऽसौ राज्यं प्राप्तः शतक्रतोः । शंभोर्गंधप्रदानाच्च पुष्पतांबूलसंयुतम्

Consacré sur le trône d’Indra, il obtint la souveraineté de Śatakratu (Indra). Cela advint pour avoir offert à Śambhu des parfums, avec des fleurs et du tāmbūla (bétel).

Verse 69

किं पुनः श्रद्धया युक्ताः शिवाय परमात्मने । अर्पयंति सदा भक्त्या गंधपूष्पादिकं महत्

Combien plus bénis sont ceux qui, pourvus de foi, offrent sans cesse avec dévotion à Śiva, le Soi suprême, de grands présents de culte tels que parfums, fleurs et autres offrandes semblables !

Verse 70

शिवसायुज्यमायाताः शिवसेनासमन्विताः । प्राप्नुवंति महामोदं शक्रो ह्येषां च किंकरः

Ayant atteint l’union avec Śiva et accompagnés des cohortes divines de Śiva, ils obtiennent la béatitude suprême ; en vérité, même Śakra (Indra) devient leur serviteur.

Verse 71

शिवपूजारतानां च यत्सुखं शांतचेतसाम् । ब्रह्मशक्रादिकानां च तत्सुखं दुर्लभं महत्

Le bonheur de ceux qui se consacrent au culte de Śiva, l’esprit pacifié, est une grande joie difficile à obtenir ; même Brahmā, Śakra (Indra) et les autres dieux peinent à l’atteindre.

Verse 72

वराकास्ते न जानंति मूढा विषयलोलुपाः । वंदनीयो महादेवो ह्यर्चनीयः सदाशिवः

Misérables sont ces insensés, avides des objets des sens : ils ne comprennent pas que Mahādeva est digne de prosternation, et que Sadāśiva, en vérité, est digne d’adoration.

Verse 73

पूजनीयो महादेवः प्राणिभिस्तत्त्ववेदिभिः । तस्मादिंद्रत्वमगमत्कितवो घटिकात्रयम्

Mahādeva doit être honoré par les êtres vivants qui connaissent la vérité. Ainsi Kitava atteignit la condition d’Indra — mais seulement pour trois ghaṭikās (un court instant).

Verse 74

पुरोधसाभिषिक्तोऽसौ पुरंदरपदे स्थितः । तदानीं नारदेनोक्तः कितवोऽसौ महायशाः

Consacré par le prêtre et établi au rang de Purandara (Indra), en ce moment-là, l’illustre Kitava fut apostrophé par Nārada.

Verse 75

इन्द्राणीमानयस्त्वेति यथा राज्यं सुशोभितम् । ततः प्रहस्य चोवाच कितवः शिववल्लभः

Nārada dit : «Amenez Indrāṇī, afin que le royaume soit magnifiquement paré.» Alors Kitava, bien-aimé de Śiva, sourit et répondit.

Verse 76

इन्द्राण्या नास्ति मे कार्यं न वाच्यं ते महामते । एवमुक्त्वाथ कितवः प्रदातुमुपचक्रमे

Kitava dit : «Je n’ai nul besoin d’Indrāṇī ; qu’on n’en parle plus, ô noble d’esprit.» Ayant ainsi parlé, Kitava se mit à faire des dons.

Verse 77

ऐरावतमगस्त्याय प्रददौ शिववल्लभः । विश्वामित्राय कितवो ददौ हयमुदारधीः

Le bien-aimé de Śiva donna Airāvata à Agastya. Kitava, au cœur noble, offrit un cheval à Viśvāmitra.

Verse 78

उच्चैःश्रवससंज्ञं च कामधेनुं महायशाः । ददौ वशिष्ठाय तदा चिंतामणिं महाप्रभम्

Cet illustre donna aussi à Vasiṣṭha les dons merveilleux nommés Uccaiḥśravas et Kāmadhenu ; puis il offrit la resplendissante gemme exauçant les vœux, Cintāmaṇi.

Verse 79

गालवाय महातेजास्तदा कल्पतरुं च सः । कौंडिन्याय महाभागः कितवोपि गृहं तदा

Puis cet être puissant et illustre accorda à Gālava le Kalpataru, l’arbre qui exauce les vœux ; et, en ce même temps, Kitava, le « joueur » sous déguisement, donna aussi une maison au fortuné Kauṇḍinya.

Verse 80

एवमादीन्यनेकानि रत्नानि विविधानि च । ददावृषिभ्यो मुदितः शिवप्रीत्यर्थमेव च

Ainsi, tout réjoui, il offrit aux sages de nombreux joyaux de diverses sortes, uniquement afin de plaire à Śiva.

Verse 81

घटितकात्रितयं यावत्तावत्कालं ददौ प्रभुः । घटिकात्रितयादूध्व पूर्वस्वामी समागतः

Le Seigneur accorda ce laps de temps : trois ghaṭikās (brève mesure du temps). Une fois ces trois ghaṭikās écoulées, l’ancien maître arriva.

Verse 82

पुरंदरोऽमरावत्यामुपविश्य निजासने । ऋषिभिः संस्तुतश्चैव शच्या सह तदाऽभवत्

Purandara (Indra), assis sur son propre trône à Amarāvatī, fut alors loué par les sages et demeura là avec Śacī.

Verse 83

शचीमुवाच दुर्मेधाः कितवेनासि भामिनि । भुक्ता ह्यस्यैव कथय याथातथ्येन शोभने

L’insensé dit à Śacī : «Ô femme ardente, as-tu été possédée par ce “joueur” ? Dis-moi la vérité telle qu’elle s’est passée, ô belle.»

Verse 84

तदा प्रहस्य चोवाच पुरंदरमकल्मषा । आत्मौपम्येन सर्वत्र पश्यति त्वं पुरंदर

Alors l’irréprochable Śacī, en riant, dit à Purandara : «Ô Purandara, tu regardes tout, partout, en le mesurant à toi-même.»

Verse 85

असौ महात्मा कितवस्वरूपी शिवप्रसादात्परमार्थविज्ञः । वै राग्ययुक्तो हि महानुभावो येनापि सर्वं परमं प्रपन्नम्

Cette grande âme, bien qu’elle paraisse sous la forme d’un « joueur », connaît la Vérité suprême par la grâce de Śiva. Douée d’un véritable détachement, elle est un être d’exception—par qui tout est conduit vers le Suprême.

Verse 86

राज्यादिकं मोहमयं च पाशं त्यक्ता परेभ्यो विजयी स जातः

Ayant rejeté le piège illusoire de la royauté et autres choses semblables, il devint victorieux, surpassant les autres.

Verse 87

वचो निशम्य देवेश इंद्राण्याः स पुरंदरः । व्रीडायुक्तोऽभवत्तूष्णीमिंद्रासनगतस्तदा

Entendant les paroles d’Indrāṇī, le seigneur des dieux, Purandara, fut saisi de honte et demeura silencieux, assis alors sur le trône d’Indra.

Verse 88

बृहस्पतिमुवाचेदं वाक्यं वाक्यविदां वरः । ऐरावतो न दृश्येत तथैवोच्चैःश्रवा हयः

Le plus habile en paroles dit à Bṛhaspati : «Qu’Airāvata ne soit pas vu ; et de même, que le cheval Uccaiḥśravā ne soit pas vu».

Verse 89

पारिजातादयः सर्वे पदार्थाः केन वा हृताः । गुरुरुवाचेदं कितवेन कृतं महत्

«Qui a emporté toutes ces richesses, à commencer par l’arbre Pārijāta ?» Le Guru répondit : «Cette grande action a été accomplie par ce joueur (trompeur).»

Verse 90

ऋषिभ्यो दत्त मद्यैव यावत्सत्ता हि तस्य वै । स्वसत्तायां महत्यां च स्वसत्ता ये भवंति च

«C’est bien moi qui l’ai donné aux Ṛṣi, tant que sa puissance et sa position demeuraient réellement. Et dans sa propre grande dignité, ceux qui subsistent par leur juste assise demeurent eux aussi en sûreté.»

Verse 91

अप्रमात्ताश्च ये नित्यं शिवध्यानपरायणाः । ते प्रियाः शंकरस्यैव हित्वा कर्मफलानि वै । केवलं ज्ञानमाश्रित्य ते यांति परमं पदम्

«Ceux qui, toujours vigilants, se vouent sans cesse à la méditation de Śiva sont véritablement chers à Śaṅkara. Ayant renoncé à l’attachement aux fruits des actes et ne prenant refuge que dans la connaissance libératrice, ils atteignent l’état suprême.»

Verse 92

एतच्छ्रुत्वा वचनं तस्य चेंद्रो बृहस्पतेर्वाक्यमिदं वभाषे । प्रायो यमो वक्ष्यति सर्वमेतत्समृद्धये ह्यात्मनश्चैव शक्रः

Après avoir entendu ses paroles, Indra dit à Bṛhaspati : «Assurément Yama expliquera tout cela, afin que je retrouve ma prospérité et mon bien-être.»

Verse 93

तथेति मत्वा गुरुणा सहैव राजा सुराणां सहसा जगाम । स्वकार्यकामो हि तथा पुरंदरो ययौ पुरीं संयमिनीं तदानीम्

Pensant : «Qu’il en soit ainsi», le roi des dieux partit aussitôt avec son Guru. Désireux d’accomplir son dessein, Purandara (Indra) se rendit alors sans délai à Saṃyaminī, la cité de la maîtrise, demeure de Yama.

Verse 94

यमेन पूज्यमानो हि शक्रो वाक्यमुवाच ह । त्वया दत्तं मम पदं कितवाय दुरात्मने

Tandis qu’il était honoré par Yama, Śakra (Indra) déclara : «Tu as donné mon rang et ma dignité à ce joueur, à cet être au cœur mauvais.»

Verse 95

अनेनैतत्कृतं कर्म्म जुगुप्सितं महत्तरम् । मदीयानि च रत्नानि यानि सर्वाण्यनेन वै । एभ्य एभ्यः प्रदत्तानि धर्म्म जानीहि तत्त्वतः

Par lui, cet acte a été accompli — honteux et d’une gravité extrême. Et tous mes joyaux, quels qu’ils fussent, il les a vraiment dispersés çà et là. Sache, en vérité, la réalité de cette affaire du « Dharma », telle qu’elle est.

Verse 96

त्वं धर्मनामासि कथं कितवाय प्रदत्तवान् । मम राज्यविनाशाय कृतमस्ति त्वयाऽधुना

Toi qui portes le nom de « Dharma », comment as-tu pu donner (ma dignité, mon pouvoir) à un joueur? Par cela, tu as désormais provoqué la ruine de mon royaume.

Verse 97

आनयस्व महाभाग गजादीनि च सत्वरम् । अन्यानि चैव रत्नानि दत्तानि च यतस्ततः

Ô noble seigneur, ramène sans tarder les éléphants et le reste, ainsi que les autres joyaux qui ont été donnés çà et là.

Verse 98

निशम्य वाक्यं शक्रस्य यमो वचनमब्रवीत् । कितवं च रुषाविष्टः किं त्वया पापिना कृतम्

Entendant les paroles de Śakra, Yama répondit : «Et ce joueur, saisi de colère, qu’as-tu fait, ô pécheur ?»

Verse 99

भोगार्थं चैव यद्दत्तं शक्रराज्यं त्वयाऽधुन् । प्रदत्तं च द्विजातिभ्यो ह्यन्यथा वै कृतं महत्

La souveraineté d’Indra qui t’a été accordée à l’instant n’était destinée qu’à ta jouissance. Mais tu l’as donnée aux dvija, les « deux fois nés » ; en vérité, tu as accompli un acte grave, contraire à l’ordre juste.

Verse 100

अकार्यं वै त्वया मूढ परद्रव्यापहारणम् । तेन पापेन महता निरयं प्रतिगच्छसि

Insensé ! Tu as commis ce qui ne devait pas être fait : dérober le bien d’autrui. Par ce grand péché, tu iras en enfer.

Verse 101

यमस्य वचनं श्रुत्वा कितवो वाक्यमब्रवीत् । अहं निरयगामी च नात्र कार्या विचारणा

Entendant les paroles de Yama, le joueur répondit : «Oui, je suis voué à l’enfer ; ici, nul besoin de délibération.»

Verse 102

यावत्स्वता मम विभो जाता शक्रासने तथा । तावद्दत्तं हि यत्किंचिद्द्विजेभ्यो हि यथातथम्

«Ô Seigneur ! Tant que j’occupai moi-même le trône d’Indra, durant ce temps, tout ce que je possédais—d’une manière ou d’une autre—je l’ai offert aux deux-fois-nés.»

Verse 103

यम उवाच । दानं प्रशस्तं भूम्यां च दृश्यते कर्म्मणः फलम् । स्वर्गे दानं न दातव्यं केनचित्कस्यचित्क्वचित् । तस्माद्दंड्योऽसि रे मूढ अशास्त्रीयं कृतं त्वया

Yama dit : «L’aumône est louable sur la terre, et son fruit se voit comme résultat de l’acte. Mais au ciel, nul ne doit faire de dons à quiconque, en aucun temps. Ainsi, tu es punissable, insensé, car tu as agi à l’encontre du śāstra.»

Verse 104

गुरुरात्मवतां शास्ता राजा शास्ताः दुरात्मनाम् । सर्वेषां पापशीलानां शास्तऽहं नात्र संशयः

«Pour ceux qui se maîtrisent, le guru est le correcteur ; pour les méchants, le roi est le correcteur. Mais pour tous ceux qui s’adonnent au péché, je suis le châtieur—là-dessus, point de doute.»

Verse 105

एवं निर्भर्त्सयित्वा तं कितवं धर्मराट्स्वयम् । उवाच चित्रगुप्तं च नरके पच्यतामयम् । तदा प्रहस्य चोवाच चित्रगुप्तो यमं प्रति

Ainsi, après avoir réprimandé ce joueur, Dharmarāja lui-même dit à Citragupta : «Qu’on fasse cuire cet homme en enfer.» Alors, souriant, Citragupta répondit à Yama.

Verse 106

कथं निरयगामित्वं कितवस्य भविष्यति । येन दत्तो ह्यगस्त्याय गज ऐरावतो महान्

«Comment ce joueur pourrait-il être voué à l’enfer, alors que c’est lui qui offrit au sage Agastya le grand éléphant Airāvata ?»

Verse 107

तथाश्वो ह्यब्धिसंभूतो गालवाय महात्मने । विश्वामित्राय भद्रं ते चिंतामणिर्महाप्रभः

«De même, le cheval né de l’océan fut offert au magnanime Gālava ; et à Viśvāmitra —que le bien soit sur toi— fut donnée la gemme Cintāmaṇi, splendide et d’une grande puissance.»

Verse 108

एवमादीनि रत्नानि दत्तानि कितेवन हि । तेन कर्मविपाकेन पूजनीयो जगत्त्रये

«De telles gemmes, et d’autres encore, furent réellement offertes par le joueur. Par la maturation de ce karma, il devient digne d’honneur dans les trois mondes.»

Verse 109

शिवमुद्दिश्य यदत्तं स्वर्गे मर्त्ये च यैर्नरैः । तत्सर्वं त्वक्षयं विद्यान्निश्छिद्रं कर्म चोच्यते । तस्मान्नरकगामित्वं कितवस्य न विद्यते

«Tout don que les hommes offrent en ayant Śiva pour intention —au ciel comme sur la terre— sache-le : tout cela est impérissable ; on l’appelle un acte karmique sans faille, sans rupture. Ainsi, Kitava ne tombe pas en enfer.»

Verse 110

यानियानि च पापानि कितवस्य महात्मनः । भस्मीभूतानि सर्वाणि जातानि स्मरणाच्च वै

Quels que fussent les péchés du noble Kitava, tous, en vérité, furent réduits en cendres par le seul souvenir.

Verse 111

शंभोः प्रसादात्सर्वाणि सुकृतानि च तत्क्षणात् । तद्वचश्चित्रगुप्तस्य निशम्य प्रेतराट् स्वयम्

Par la grâce de Śambhu, tous ses mérites se révélèrent à l’instant même. Entendant les paroles de Citragupta, Yama lui-même, seigneur des défunts…

Verse 112

प्रहस्यावाङ्मुखो भूत्वा इद माह शतक्रतुम् । त्वं हि राजा सुरेंद्राणां स्थविरो राज्यलंपटः

Souriant, le visage baissé, il dit ainsi à Śatakratu (Indra) : «Tu es le roi des dieux ; mais, déjà vieilli, tu demeures avide de souveraineté».

Verse 113

अश्वमेधशतेनैव एकं जन्मार्जितं कृतम् । त्वया नास्त्यत्र संदेहो ह्यर्ज्जितं तेन वै महत्

Par cent sacrifices Aśvamedha, on obtient le mérite acquis en une seule existence. Pour toi, il n’y a nul doute : par cela, une grande réalisation a été véritablement obtenue.

Verse 114

प्रार्थयित्वा ह्यगस्त्यादीन्मुनीन्सर्वान्विशेषतः । अर्थेन प्रणिपातेन त्वया लभ्यानि तानि च । गजादिकानि रत्नानि येन त्वं च सुखी त्वरन्

Après avoir imploré comme il se doit tous les sages—tout particulièrement Agastya—par des offrandes et des prosternations, tu pourras obtenir ces trésors : des éléphants et d’autres richesses précieuses, grâce auxquels tu deviendras promptement heureux.

Verse 115

तथेति मत्वा वचनं पुरंदरो गतः पुरीं स्वामविवेकदृष्टिः । अभ्यर्थयामास विनम्रकंधरश्चर्षीस्ततो लब्धवान्पारिजातम्

Pensant : « Qu’il en soit ainsi », et obéissant à l’injonction, Purandara (Indra) regagna sa cité, le discernement rétabli. Le cou incliné avec humilité, il implora les rishis ; et d’eux il obtint l’arbre Pārijāta.

Verse 116

अनेनैव प्रकारेण लब्धराज्यः पुरंदरः । जातस्तदामरावत्यां राजा सह महात्मभिः

Ainsi, de la même manière, Purandara (Indra) recouvra son royaume ; puis, à Amarāvatī, il redevint roi, en compagnie des êtres divins au grand cœur.

Verse 117

कितवस्य पुनर्जन्म दत्तं वैवस्वतेन हि । किंचितकर्मविपाकेन विरोचनसुतोऽभवत्

À Kitava, Vaivasvata (Yama) accorda véritablement une nouvelle naissance. Par la maturation de quelque karma résiduel, il devint le fils de Virocana.

Verse 118

सुरुचिर्जननी तस्य कितवस्याभवत्तदा । विरोचनस्य महिषी दुहिता वृषपर्वणः । तस्थौ जठरमास्थाय तस्याः सोऽपि महात्मनः

Alors Suruci devint la mère de ce Kitava : elle, reine de Virocana, fille de Vṛṣaparvan. Et ce grand être prit aussi place, entrant dans son sein.

Verse 119

तदाप्रभृति तस्यैव प्रह्लादस्यात्मजात्स वै । सुरुचेश्च तथाप्यासीद्धर्मेदाने महामतिः

Dès lors, ce même fils de Prahlāda—nommé Suruce—devint un homme à la grande pensée, ferme dans le dharma et, plus que tout, dévoué au dāna, l’offrande généreuse.

Verse 120

तेनैव जठरस्थेन कृता मतिरनुत्तमा । कितवेन कृता विप्रा दुर्लभा या मनीषिणाम्

Par lui-même—alors qu’il était encore dans le sein maternel—naquit une résolution sans égale. Ô brāhmaṇas, une telle détermination, fût-elle formée par celui qu’on nomme « joueur/trompeur », est rare même parmi les sages.

Verse 121

एकदा वै तदा शक्रो ययौ वैरोचनं प्रति । हंतुकामो हि दैत्येंद्रं विप्रो भूत्वाऽथ याचकः

Un jour, en ce temps-là, Śakra (Indra) se rendit auprès de Virocana, désireux de tuer ce seigneur des Dānavas ; aussi prit-il l’apparence d’un brāhmaṇa et s’approcha comme un mendiant.

Verse 122

विरोचनगृहं प्राप्त इंद्रो वाक्यमुवाच ह । स्थविरो ब्राह्मणो भूत्वा देहीति मम सुव्रत । मनस्वी त्वं च दैत्येंद्र दाता च भुवनत्रये

Parvenu à la demeure de Virocana, Indra déclara : «Ayant pris l’apparence d’un brāhmaṇa âgé, je te demande : donne-moi, ô toi aux vœux excellents. Tu es noble de cœur, ô seigneur des Daityas, et renommé comme donateur dans les trois mondes.»

Verse 123

तव विप्रा महाभाग चरितं परमाद्भुतम् । वर्णयन्ति समा जेषु स्थित्वा कीर्ति च निर्मलाम् । याचकोऽहं च दैत्येंद्र दातुरर्महसि सुव्रत

«Ô fortuné, ô seigneur à la grande âme : les brāhmaṇas racontent tes actes merveilleusement sublimes, et, en les racontant, ils affermissent dans les assemblées ta renommée sans tache. Moi aussi je suis un suppliant, ô roi des Daityas ; ô toi aux vœux excellents, tu es le refuge et l’appui des donateurs.»

Verse 124

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा दैत्येंद्रो वाक्यमब्रवीत् । किं दातव्यं तव विभो वद शीघ्रं ममाधुना

Entendant ces paroles, le seigneur Daitya répondit : «Que dois-je te donner, ô vénérable ? Dis-le-moi vite, dès maintenant.»

Verse 125

इंद्रो हि विप्ररूपेण विरोचनमुवाच ह । याचयामि च दैत्येंद्र यदहं परिभावितः

Indra, sous l’apparence d’un brāhmaṇa, dit à Virocana : «Ô seigneur des Daitya, je te demande précisément ce que mon cœur a résolu de désirer.»

Verse 126

आत्मप्रीत्या च दातव्यं मम नास्त्यत्र संशयः । उवाच प्रहसन्वाक्यं प्रह्लादस्यात्मजोऽसुरः

«Il faut donner avec la joie même de son cœur ; là-dessus je n’ai aucun doute.» Ainsi parla, en souriant, l’Asura, fils de Prahlāda.

Verse 127

ददाम्यात्मशिरो विप्र यदि कामयसेऽधुना । इदं राज्यमनायासमियं श्रीर्नान्यगामिनी । अहं समर्पयिष्यामि तव नास्त्यत्र सशयः

«Ô brāhmaṇa, si tu le désires à l’instant, je te donnerai ma propre tête. Ce royaume acquis sans peine, et cette fortune qui ne s’en va vers nul autre, je te les remettrai. Là-dessus, point de doute.»

Verse 128

इत्युक्तस्तेन दैत्येन विमृश्य च तदा हरिः । उवाच देहि मे स्वीयं शिरो मुकुटसेवितम्

Ainsi interpellé par ce Daitya, Hari (Indra) réfléchit un instant puis dit : «Donne-moi ta propre tête, honorée par le port de la couronne.»

Verse 129

एवमुक्ते तु वचने शक्रेण द्विजरूपिणा । त्वरन्महेंद्राय तदा शिवर उत्कृत्त्य वै मुदा । स्वकरेण ददौ तस्मै प्रह्लादस्यात्मजोऽसुरः

Quand Śakra (Indra), déguisé en brāhmaṇa, eut parlé ainsi, l’asura, fils de Prahlāda, se hâta vers Mahendra et, dans la joie, se trancha lui-même la tête, puis la déposa en offrande dans les mains d’Indra.

Verse 130

प्रह्लादेन पुरा यस्तु कृतो धर्म्मः सुदुष्करः । केवलां भक्तिमाश्रित्य विष्णोस्तत्परचेतसा

Ce dharma extrêmement difficile que Prahlāda pratiqua jadis fut accompli en s’appuyant uniquement sur la bhakti envers Viṣṇu, l’esprit entièrement tourné vers Lui.

Verse 131

दानात्परतरं चान्यत्क्वचिद्वस्तु न विद्यते । तद्दानं च महापुण्यमार्तेभ्यो यत्प्रदीयते

Nulle chose, en aucun lieu, n’est supérieure au don. Et le don d’un très grand mérite est celui qui est offert aux affligés.

Verse 132

स्वशक्त्या यच्च किंचिच्च तदानंत्याय कल्पते । दानात्परतरं नान्यत्त्रिषु लोकेषु विद्यते

Tout ce que l’on donne, fût-ce peu, selon sa propre capacité, devient cause de mérite sans fin. Dans les trois mondes, rien n’est plus élevé que le don.

Verse 133

सात्त्विकं राजसं चैव तामसं च प्रकीर्तिततम् । तथा कृतमनेनैव दानं सात्त्विकलक्षणम्

On proclame que les dons sont de trois sortes : sāttvika, rājasa et tāmasa. Ainsi accompli, avec une telle intention, cet acte de donner porte les marques du don sāttvika.

Verse 134

शिर उत्कृत्त्य चेंद्राय प्रदत्तं विप्ररूपिणे । किरीटः पतितस्तत्र मणयो हि महाप्रभाः

Lorsque la tête fut tranchée et offerte à Indra, déguisé en brāhmaṇa, la couronne tomba là, et ses joyaux brillèrent d’un éclat magnifique.

Verse 135

ऐकपद्येन पतितास्ते जाता मंडलाय वै । दैत्यानां च नरेंद्राणां पन्नगानां तथैव च

Tombant tous ensemble en une seule chute, ces joyaux devinrent des ornements circulaires, dignes des Daitya, des rois parmi les hommes, et pareillement des seigneurs des serpents.

Verse 136

विरोचनस्य तद्दानं त्रिषु लोकेषु विश्रुतम् । गायंत्यद्यापि कवयो दैत्येंद्रस्य महात्मनः

Ce don de Virocana est renommé dans les trois mondes ; aujourd’hui encore, les poètes chantent la gloire du seigneur des Daitya, à l’âme magnanime.

Verse 137

विरोचनस्य पुत्रोऽभूत्कितवोऽसौ महाप्रभः । मृते पितरि जातोऽसौ माता तस्य पतिव्रता

Virocana eut un fils — Kitava — d’un éclat majestueux. Il naquit après la mort de son père, et sa mère était une pativratā, fidèle à son vœu d’épouse.

Verse 138

कलेवरं च तत्याज पतिलोकं गता ततः । भार्गवेणाभिषिक्तोऽसौ जनकस्य निजासने

Alors elle quitta son corps et gagna le monde de son époux. Quant au fils, Bhārgava l’oignit lors de la consécration, et il prit place sur le trône même de son père.

Verse 139

नाम्ना बलिरिति ख्यातो बभूव च महायशाः । तेन सर्वे सुरगणास्त्रासिताः सुमहाबलाः

Il devint célèbre sous le nom de Bali, d’une grande renommée ; et par sa puissance, toutes les cohortes des dieux, si puissantes fussent-elles, furent saisies de crainte.

Verse 140

गतस्ते कथिताः पूर्वं कश्यपस्याश्रमं शुभम् । तदा बलिरभूदिन्द्रो देवपुर्यां महायशाः

Comme il fut dit auparavant, ils se rendirent à l’āśrama auspicious de Kaśyapa ; et alors Bali, au grand renom, devint Indra dans la cité des dieux.

Verse 141

स्वयं तताप तपसा सूर्यो भूत्वा तदाऽसुरः । ईशो भूत्वा स्वयं चास्ते ऐशान्यां दिशि पालयन्

Cet asura, de lui-même, accomplit des austérités, rayonnant tel le Soleil ; puis, devenu seigneur, il demeura à gouverner le quartier du nord-est.

Verse 142

तथा च नैरृतो भूत्वा तथा त्वंबुपतिः स्वयम् । धनाध्यक्ष उदीच्यां वै स्वयमास्ते बलिस्तदा । एवमास्ते बलिः साक्षात्स्वयमेव त्रिलोकभुक्

De même, il devint le régent du quartier de Nirṛti, et, de lui-même, le seigneur des eaux ; et, comme gardien des richesses au nord, Bali occupa alors ces charges. Ainsi Bali se tint, en vérité, comme le maître et jouisseur des trois mondes.

Verse 143

शिवार्चनरतेनैव कितवेन बलिर्द्विजाः । पूर्वाभ्यासेन तेनैव महादानरतोऽभवत्

Ô deux-fois-nés, Bali — bien qu’astucieux —, par son goût même pour le culte de Śiva et par cette habitude née d’exercices antérieurs, devint porté aux grands dons et à la largesse.

Verse 144

एकदा तु सभामध्ये आस्थितो भृगुणा सह । दैत्येंद्रैः संवृतः श्रीमाञ्छंडामर्कौ वचोऽब्रवीत्

Un jour, assis au milieu de l’assemblée avec Bhṛgu, le resplendissant—entouré des seigneurs des daityas—adressa des paroles à Chaṇḍa et à Amarka.

Verse 145

आवासः क्रियतामत्र क्रियतामत्र असुरैर्म्मम सन्निधौ । हित्वा पातालमद्यैव मा विलंबितुमर्हथ

Qu’on établisse des demeures ici—oui, ici même—par les asuras, en ma propre présence. Abandonnez Pātāla dès aujourd’hui; vous ne devez point tarder.

Verse 146

भार्गवस्तदुपश्रुत्य प्रहस्येदमुवाच ह । यज्ञैश्च विविधैश्चैव स्वर्गलोके महीयते

À ces mots, Bhārgava (Bhṛgu) éclata de rire et dit : « C’est par les sacrifices variés, et par eux seuls, que l’on est honoré et exalté dans le monde céleste. »

Verse 147

याज्ञिकैश्च महाराज नान्यथा स्वर्गमेव हि । भोक्तुं हि पार्यते राजन्नान्यता मम भाषितम्

« Ô grand roi, c’est uniquement par les rites sacrificiels—et nullement autrement—que l’on peut vraiment jouir du ciel. Ô roi, telle est la conclusion que j’énonce. »

Verse 148

गुरोर्वचनमाज्ञाय दैत्येंद्रो वाक्यमब्रवीत् । मया कॉतं च यत्कर्म तेन सर्वे महासुराः । स्वर्गे वसंतु सुचिरं नात्र कार्या विचारणा

Ayant compris l’injonction du guru, le seigneur des daityas déclara : « Par l’acte que j’accomplirai, que tous les grands asuras demeurent longtemps au ciel ; il n’y a point lieu d’en délibérer. »

Verse 149

प्रहस्यो वाच भगवान्भार्गवाणां महातपाः । बलिनं बालिशं मत्वा शुक्रो बुद्धिमतां वरः

Souriant, le vénérable Śukra—grand ascète et le plus éminent des Bhārgavas—prit la parole, jugeant que Bali, bien que puissant, demeurait encore naïf.

Verse 150

यत्त्वयोक्तं च वचनं बले मम न रोचते । इहैव त्वं समा गत्य वस्तुं चेच्छसि सुव्रत

Ô Bali, les paroles que tu as prononcées ne me plaisent point. Si tu souhaites demeurer en sûreté, viens ici et reste ici même, ô homme aux vœux vertueux.

Verse 151

अश्वमेधशतेनैव यज त्वं जातवेदसम् । कर्म्मभूमिं गतो भूत्वा मा विलंबितुमर्हसि

Adore Jātavedas (Agni) en accomplissant cent sacrifices d’Aśvamedha. Parvenu au lieu convenable de l’acte sacré, tu ne dois point tarder.

Verse 152

तथेति मत्वा स बलिर्महात्मा हित्वा तदानीं त्रिदिवं मनस्वी । दैत्यैः समेतो गुरुणा च संगतो ययौ भुवं सोनुचरैः समेतः

Pensant : «Qu’il en soit ainsi», Bali, magnanime et résolu, quitta alors le ciel des trois mondes et descendit sur la terre, accompagné des Daityas, escorté par son guru et entouré de ses fidèles.

Verse 153

तन्नर्मदाया गुरुकुल्यसंज्ञकं तीरे महातीर्थमुदारशोभम् । गत्वा तदा दैत्यपतिर्महात्मा जित्वा समग्रं वसुधावलं च

Alors le seigneur des Daityas, magnanime, se rendit au grand gué sacré, splendide et majestueux, nommé Gurukulya, sur la rive de la Narmadā ; puis il soumit l’ensemble du cercle des rois de la terre.

Verse 154

ततोऽश्वमेधैर्बहुभिर्विचक्षणो गुरुप्रयुक्तः स महायशाबलिः । ईजे च दीक्षां परमामुपेतो वैरोचनिं सत्यवतां वरिष्ठः

Par la suite, Bali, illustre et clairvoyant, poussé par son guru, accomplit de nombreux sacrifices d’Aśvamedha ; et, ayant reçu la consécration suprême, ce fils de Virocana, le meilleur des véridiques, adora selon le rite.

Verse 155

कृत्वा ब्राह्मणमाचार्यमृत्विजः षोडशाऽभवन् । सुपरीक्षितेन तेनैव भार्गवेण महात्मना

Après avoir établi ce brāhmane Bhārgava comme ācārya, il y eut seize ṛtvij, prêtres officiants, choisis et éprouvés par ce même grand d’âme (Śukra).

Verse 156

यज्ञानामूनमेकेन शतं दीक्षापरेण हि । बलिना चाश्वमेधानां पूर्णं कर्तुं समादधे

Pour ce roi voué à la dīkṣā, le nombre des sacrifices manquait d’un pour atteindre cent ; aussi Bali résolut-il d’achever entièrement le compte des Aśvamedha.

Verse 157

यावद्यज्ञशतं पूर्णं तस्य राज्ञो भविष्यति । पुरा प्रोक्तं मया चात्र ह्यदित्या व्रतमुत्तमम्

Jusqu’à ce que les cent sacrifices de ce roi soient accomplis—comme je l’ai déjà dit ici auparavant—le vœu excellent (vrata) d’Aditi prend toute sa portée.

Verse 158

व्रतेन तेन संतुष्टो भगवान्हरिरीश्वरः । बटुरूपेम महता पुत्रभूतो बभूव ह

Satisfait par ce vœu, le Seigneur Hari—Souverain suprême—devint en vérité le fils d’Aditi, se manifestant sous la forme élevée d’un baṭu, un jeune brahmacārin.

Verse 159

अदित्याः कश्यपेनैव उपनीतस्तदा प्रभुः । उपनीतेऽथ संप्राप्तो ब्रह्मा लोकपितामहः

Alors, pour Aditi, Kaśyapa lui-même conféra au Seigneur l’upanayana, le rite du cordon sacré. Et lorsque l’upanayana fut accompli, Brahmā—le Pitāmaha, aïeul des mondes—arriva en ce lieu.

Verse 160

दत्तं यज्ञोपवीतं च ब्रह्मणा परमेष्ठिना । दंडकाष्ठं प्रदत्तं हि सोमेन च महात्मना

Brahmā, le Paramēṣṭhin, Souverain Ordonnateur, conféra le yajñopavīta, le fil sacré; et Soma, l’âme magnanime, donna en vérité le bâton de bois.

Verse 161

मेखला च समानीता अजिनं च महाद्भुतम् । तथा च पादुके चैव मह्या दत्ते महात्मनः

On apporta la mekhalā, la ceinture, ainsi qu’une merveilleuse peau d’antilope; et la Terre elle-même donna aussi les pādukā, les sandales, à ce magnanime.

Verse 162

तत्र भिक्षा समानीता भवान्या चार्थसिद्धये । एवं भगवते दत्तं विष्णवे बटुरूपिणे

Là, Bhavānī apporta la bhikṣā, l’aumône, afin que le dessein s’accomplît. Ainsi ces offrandes furent-elles données à Bhagavān Viṣṇu, qui avait pris la forme d’un jeune brahmacārin.

Verse 163

अभिवंद्य श्रीशो वामनो ह्दितिं तथा । कश्यपंच महातेजा यज्ञवाटं जगाम च । याज्ञिकस्य बलेराह च्छलनार्थं स्वयं प्रभुः

Après avoir rendu hommage, Śrīśa—Vāmana—salua Aditi ainsi que le rayonnant Kaśyapa, puis se rendit à l’enceinte du sacrifice. Le Seigneur lui-même partit avec l’intention de déjouer Bali, l’officiant du rite.

Verse 164

तदा महेशः स जगाम स्वर्गं प्रकंपयन्गां प्रपदा भरेण । स वामनो बटुरूपी च साक्षाद्विष्णुः परात्मा सुरकार्यहेतोः

Alors le Grand Seigneur s’avança vers le ciel, faisant trembler la terre sous le poids de ses pas. Ce Vāmana, sous l’apparence d’un jeune ascète, n’était autre que Viṣṇu lui-même—le Paramātman—agissant pour l’œuvre des dieux.

Verse 165

गीर्भिर्यथार्थाभिरभिष्टुतो जनैर्मुनीश्वरैर्देवगणैर्महात्मा । त्वरेण गच्छन्स च यज्ञवाटं प्राप्तस्तदानीं जगदेकबंधुः

Loué par des paroles justes et véridiques par les hommes, par les grands munis et par les cohortes des dieux, ce Grand-Âme se hâta et parvint à l’enceinte du yajña—l’unique Ami du monde entier.

Verse 166

उद्गापयन्साम यतो हि साक्षाच्चकार देवो बटुरूपवेषः । उद्गीयमानो भगवान्स ईश्वरो वेदांत वेद्यो हरिरीश्वरः प्रभुः

Car Lui—bien qu’il portât l’apparence d’un jeune brahmacārin—fit chanter, directement et manifestement, les hymnes du Sāman. Et tandis qu’on le chantait, ce Bhagavān—Hari, le Seigneur—était l’Īśvara même, le Souverain, connaissable par le Vedānta.

Verse 167

ददर्श तं महायज्ञमश्वमेधं बलेस्तदा । द्वारि स्थितो महातेजा वामनो बटुरूपधृक्

Alors il vit le grand sacrifice de Bali, l’Aśvamedha. À l’entrée se tenait le rayonnant Vāmana, revêtu de la forme d’un jeune ascète.

Verse 168

ब्रह्मरूपेण महता व्याप्तमासीद्दिगंतरम् । पवमानस्य च बटोर्वामनस्य महात्मनः

L’étendue des directions fut pénétrée par sa forme immense, semblable à celle de Brahmā—celle du jeune ascète Vāmana, purifié (pavamāna), le Grand-Âme.

Verse 169

तच्छ्रुत्वा च बलिः प्राह शंडामर्क्कौ च बुद्धिमान् । ब्राह्मणाः कतिसंख्याश्च आगताः संति ईक्ष्यताम्

À ces mots, le sage Bali dit à Śaṇḍa et à Marka : «Allez voir : combien de brāhmanes sont arrivés ?»

Verse 170

तथेति मत्वा त्वरितावुत्थितौ तौ तदा द्विजाः । शंडामर्कौ समागम्य मंडपद्वारि संस्थितौ

Pensant : « Qu’il en soit ainsi », ces deux brāhmanes, Śaṇḍa et Marka, se levèrent promptement, s’avancèrent et se tinrent au seuil du maṇḍapa.

Verse 171

ददृशाते महात्मानं श्रीहरिं बटुरूपिणम् । त्वरितौ पुनरायातौ बलेः शंसयितुं तदा

Ils virent le grand d’âme Śrī Hari sous l’apparence d’un jeune brahmacārin ; puis, en hâte, ils revinrent pour en faire le récit à Bali.

Verse 172

ब्रह्मचारी समायात एक एव न चापरः । पठनादौ महाराज चागतस्तव सन्निधौ । किमर्थं तन्न जानीमो जानीहि त्वं महामते

« Un brahmacārin est venu — un seul, nul autre. Ô grand roi, il est arrivé en ta présence en récitant les Veda. Dans quel dessein, nous l’ignorons ; toi, ô très sage, discerne-le. »

Verse 173

एवमुक्ते तु वचने ताभ्यां स च महामनाः । उत्थितस्तत्क्षणादेव दर्शनार्थे बटुं प्रति

À ces paroles prononcées par eux deux, celui au grand esprit (Bali) se leva aussitôt, désireux de voir le jeune brahmacārin.

Verse 174

स ददर्श महातेजा विरोचनसुतो महान् । दंडवत्पतितो भूमौ ननाम शिरसा बटुम्

Le puissant et rayonnant fils de Virocana (Bali) le vit ; tombant à terre comme un bâton, il se prosterna et inclina la tête devant le jeune brahmacārin.

Verse 175

आनयित्वा बटुं सद्यः संनिवेश्यः निजासने । अर्घ्यपाद्येन महताभ्यर्चयामास तं बटुम्

Ayant aussitôt fait venir le jeune brahmacārin et l’ayant assis sur son propre siège, il rendit un culte à cet enfant avec une abondante offrande d’arghya et l’eau pour laver les pieds.

Verse 176

विनम्रकंधरो भूत्वा उवाच श्लक्ष्णया गिरा । कुतः कस्माच्च कस्यासि तच्छिघ्रं कथ्यतां प्रभो

Les épaules courbées par l’humilité, il parla d’une voix douce : « D’où viens-tu, qui es-tu, et à qui appartiens-tu ? Dis-le-moi vite, ô vénérable Seigneur. »

Verse 177

तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य विरोचनसुतस्य वै । मनसा हृषितश्चासौ वामनो वक्तुमारभत्

Entendant les paroles de ce fils de Virocana, Vāmana, le cœur réjoui, se mit à parler.

Verse 178

भगवानुवाच । त्वं हि राजा त्रिलोकेशो नान्यो भवितुमर्हसि । स्वकुलं न्यूनतां गच्छेद्यो वै कापुरुषः स्मृतः

Le Seigneur Bienheureux dit : « Tu es vraiment le roi, le maître des trois mondes ; nul autre n’est digne de l’être. Mais celui dont on se souvient comme d’un lâche mène sa propre lignée au déclin. »

Verse 179

समं वा चाधिको वापि यो गच्छेत्पुरुषः स्मृतः । त्वया कृतं च यत्कर्म्म न कृतं पूर्वजैस्तव

Tout homme qui s’approche—qu’il soit ton égal ou même supérieur—doit recevoir l’honneur qui lui est dû. Et l’acte que tu as accompli est un acte que tes ancêtres n’ont jamais réalisé.

Verse 180

दैत्यानां च वरिष्ठा ये हिरण्यकसिपादयः । कृतं महत्तपो येन दिव्यं वर्षसहस्रकम्

Parmi les Daitya, les plus éminents—Hiraṇyakaśipu et d’autres—accomplirent une austérité immense, durant mille années divines.

Verse 181

शरीरं भक्षितं यस्य जुषाणस्य तपो महत् । पिपीलिकाभिर्बहुभिर्दंशैश्चैव समावृतम्

Tandis qu’il demeurait voué à sa grande austérité, son corps fut rongé, entièrement couvert de nombreuses fourmis et de leurs morsures.

Verse 182

अभवत्तस्य तज्ज्ञात्वा सुरेंद्रो ह्यगमत्पुरा । नगरं तस्य च तदा सैन्येन महता वृतः

Quand cela advint, Indra—seigneur des dieux—l’ayant appris, se rendit dans sa cité; et alors celle-ci était entourée d’une grande armée.

Verse 183

तत्सन्निधौ हताः सर्वे असुरा दैत्यशत्रुणा । विंध्या तु महिषी तस्य नीयमाना निवारिता

En sa présence même, tous les Asura furent tués par l’ennemi des Daitya. Mais Vindhyā—son buffle (compagnon ou monture)—quand on l’emmenait, fut arrêté.

Verse 184

नारदेन पुरा राजन्किंचित्कार्यं चिकीर्षुणा । शंभोः प्रसादादखिलं मनसा यत्समीक्षितम् । दैत्येंद्रेण च तत्सर्वं तपसैव वशीकृतम्

Ô Roi, jadis Nārada, voulant accomplir une certaine œuvre, contempla tout en son esprit par la grâce de Śambhu (Śiva) ; pourtant le roi des Daitya soumit tout cela par la seule austérité.

Verse 185

तस्याः पुत्रो महातेजा येन नीतोऽभवत्सभाम् । तस्य पुत्रो महाभाग पिता ते पितृवत्सलः । नाम्ना विरोचनो विद्वानिंद्रो येन महात्मना

Son fils était un homme d’un éclat immense, par qui l’on fut conduit dans l’assemblée. Le fils de celui-ci, ô bienheureux, fut ton père—fidèle aux ancêtres—nommé Virocana, sage à la grande âme, par qui même Indra fut tenu en échec.

Verse 186

दानेन तोषितो राजन्स्वेनैव शिरसा तदा । तस्यात्मजोसि भो राजन्कृतं ते परमं यशः

Ô Roi, alors il fut satisfait par un don : en vérité, par l’offrande de sa propre tête. Tu es son fils, ô Roi ; ainsi as-tu obtenu la renommée la plus haute.

Verse 187

यशोदीपेन महता दग्धाः शलभवत्सुराः । इंद्रोपि निर्जितो येन त्वया नास्त्यत्र संशयः

Par la grande lampe de ta renommée, les dieux furent brûlés comme des papillons de nuit; même Indra fut vaincu par toi—là-dessus, nul doute.

Verse 188

श्रुतमस्ति मया सर्वं चरितं तव सुव्रत । अल्पकोऽहमिहायातो ब्रह्मचर्यव्रते स्थितः

J’ai entendu tout le récit de tes actes, ô toi aux vœux nobles. Je suis venu ici humblement, établi dans le vœu de brahmacarya (continence sacrée).

Verse 189

उटजार्थे च मे देहि भूमीं भूमिभृतांवर । बटोस्तस्यैव तद्वाक्यं श्रुत्वा बलिरभाषत

«Accorde-moi une terre pour y établir un ermitage, ô le meilleur des rois.» Ayant entendu ces paroles mêmes du jeune brahmacārin, Bali répondit.

Verse 190

हे बटो पंडितो भूत्वा यदुक्तं वचनं पुरा । शिशुत्वात्तन्न जानासि श्रुत्वा मन्ये यथार्थतः

«Ô garçon! Bien que tu sois devenu savant, tu répètes des paroles prononcées jadis; mais parce que tu es encore enfant, tu ne les saisis pas vraiment—t’ayant entendu, j’en comprends ainsi le sens véritable.»

Verse 191

वद शीघ्रं महाभाग कियन्मात्रां महीं तव । दास्यामि त्वरितेनैव मनसा तद्विमृश्यताम्

«Parle vite, ô bienheureux: quelle étendue de terre te faut-il? Je te la donnerai sur-le-champ—réfléchis-y bien en ton esprit.»

Verse 192

तदाह वामनो वाक्यं स्मयन्मधुरया गिरा । असंतोषपरा ये च विप्रा नष्टा न संशयः

Alors Vāmana, souriant, parla d’une voix douce : «Les brahmanes voués au mécontentement sont perdus—il n’y a là aucun doute.»

Verse 193

संतुष्टा ये हि विप्रास्ते नान्ये वेषधरा ह्यमी । स्वधर्मनिरता राजन्निर्दंभा निरवग्रहाः

«Les brahmanes qui sont satisfaits sont les vrais brahmanes; les autres ne portent qu’un déguisement. Ô Roi, les satisfaits demeurent voués à leur propre dharma—sans feinte et sans esprit de possession.»

Verse 194

निर्मत्सरा जितकोधावदान्या हि महामते । विप्रास्ते हि महाभाग तैरियं धार्यते मही

«Ô sage, ces brahmanes sont sans envie, vainqueurs de la colère et véritablement généreux. Ô Roi noble, c’est par de tels brahmanes que cette terre est soutenue.»

Verse 195

मनस्वी त्वं बहुत्वाच्च दातासि भुवनत्रये । तथापि मे प्रदातव्या मही त्रिपदसंमिता

Tu es résolu et renommé pour tes dons abondants dans les trois mondes. Pourtant, il te faut m’accorder une terre mesurée en trois pas.

Verse 196

बहुत्वे नास्ति मे कार्यं मह्या वै सुरसूदन । प्रवेशमात्रमुटजं तथा मम भविष्यति

Je n’ai nul besoin de beaucoup de terre, ô pourfendeur des démons. Une simple hutte d’ermitage, à peine l’espace d’y entrer, me suffira.

Verse 197

त्रिपदं पूर्यतेऽस्माकं वस्तुं नास्त्यत्र संशयः । देहि मे क्रमतो राजन्यावद्भूमिभविष्यति । तावत्संख्या प्रदातव्या यदि दातासि भो बले

Nos « trois pas » seront assurément accomplis, sans aucun doute. Donne-les-moi pas à pas, ô Roi, tant que la terre subsistera. Ce compte entier doit être accordé, si tu es vraiment donateur, ô Bali.

Verse 198

प्रहस्य तमुवाचेदं बलिर्वैरोचनात्मजः । दास्यामि ते महीं कृत्सां सशैलवनकाननाम्

Souriant, Bali — fils de Virocana — lui dit : «Je te donnerai la terre entière, avec ses montagnes, ses forêts et ses étendues sauvages».

Verse 199

मदीयां वै महाभाग मया दत्तां गृहाम वै । याचकोऽसि बटो पश्य दानं दैत्याप्रयाचसे

Ô bienheureux ! Reçois ce qui est mien, que je t’ai moi-même donné. Vois : tu es un demandeur, ô jeune ascète, et pourtant tu ne sollicites même pas comme il se doit ce don auprès d’un Daitya.

Verse 200

याचको ह्यल्पको वास्तु दाता सर्वं विमृश्य वै । तथा विलोक्य चात्मानं ह्यर्थिभ्यश्च ददाति वै

La demande du suppliant est bien petite, mais le donateur considère toute chose ; puis, mesurant sa propre capacité, il donne à ceux qui le sollicitent.