
Le chapitre 29 s’ouvre sur la description, par Sūta, d’un kṣetra renommé où se rassemblent sages, ascètes et rois pour accomplir tapas et obtenir des siddhi. Au cœur du Hāṭakeśvara-kṣetra se tient le Siddheśvara-liṅga, dont on dit qu’il accorde des accomplissements par le simple souvenir, par le darśana et par le sparśa. Sūta introduit ensuite le mantra śaiva ṣaḍakṣara, dans un cadre associé à Dakṣiṇāmūrti, et relie le nombre de japa à l’allongement de la durée de vie, au grand étonnement des ṛṣi. Il rapporte un épisode vu de ses yeux : le brahmane Vatsa, d’apparence jeune malgré des années innombrables, attribue la stabilité de sa jeunesse, l’accroissement du savoir et le bien-être à une pratique soutenue du ṣaḍakṣara-japa près de Siddheśvara. Une légende enchâssée suit : un jeune homme riche trouble une fête de Śiva et, par la parole d’un disciple, est maudit en forme de serpent ; plus tard, il reçoit l’enseignement que le ṣaḍakṣara peut purifier même les fautes graves. La délivrance survient lorsque Vatsa frappe le serpent d’eau, libérant une forme divine. Le chapitre se tourne ensuite vers l’éthique : renoncer à tuer les serpents, affirmer l’ahiṃsā comme dharma suprême, réfuter les rationalisations de la consommation de viande et distinguer les degrés de complicité dans le tort causé. Il se conclut par des assurances de phala : l’écoute et la récitation régulières, ainsi que la pratique du mantra, sont présentées comme disciplines protectrices, sources de mérite et purificatrices des péchés.
Verse 1
। सूत उवाच । एवं सर्वेषु तीर्थेषु संस्थितेषु द्विजोत्तमाः । तत्क्षेत्रं ख्यातिमापन्नं समस्ते धरणीतले
Sūta dit : Ainsi, lorsque tous les tīrtha furent établis, ô meilleurs des deux-fois-nés, cette région sacrée acquit la renommée sur toute la surface de la terre.
Verse 2
समस्तेभ्यस्ततोऽदूरान्मुनयः शंसितव्रताः । संश्रयंति ततो भूपास्तपोऽर्थं जरयाऽन्विताः
Non loin de ces tīrtha, des sages aux vœux illustres prennent demeure; et là aussi des rois, alourdis par l’âge, viennent s’y réfugier pour la pratique de l’austérité (tapas).
Verse 3
तथा ते लिंगिनो दान्ताः सिद्धिकामाः समंततः । समाश्रयंति तत्क्षेत्रं सवर्तीर्थसमा श्रयम्
De même, des ascètes disciplinés, portant les marques du renoncement et désireux de siddhi, affluent de toutes parts et prennent refuge en ce kṣetra, demeure égale à tous les tīrtha.
Verse 4
तत्र सिद्धेश्वरंनाम लिंगमस्ति द्विजोत्तमाः । सर्वसिद्धिप्रदं नृणां स्वयं सिद्धिप्रदायकम्
Là, ô meilleurs des deux-fois-nés, se tient un liṅga nommé Siddheśvara, dispensant aux hommes toutes les siddhi, et lui-même, de sa propre manifestation, donateur de l’accomplissement.
Verse 5
निर्विद्य भूतले शर्वः सर्वव्यापी सदा शिवः । हाटकेश्वरसंज्ञेऽस्मिन्क्षेत्रे देवः स्वयं स्थितः
Bien qu’omniprésent, Śarva—Śiva toujours propice—comme lassé du monde terrestre, demeure en personne dans ce kṣetra sacré nommé Hāṭakeśvara.
Verse 6
लिंगरूपेण भगवान्प्रादुर्भूतः स्वयं हरः । स्मरणाद्दर्शनाच्चैव सर्वसिद्धिप्रदः सदा
Le Seigneur Bienheureux, Hara lui-même, s’est manifesté de lui-même sous la forme d’un liṅga; par le seul souvenir et par la vision, il accorde à jamais toutes les siddhi.
Verse 7
सिद्धेनाराधितो यस्मात्तस्मात्सिद्धेश्वरः स्मृतः । तस्यैव वरदानाद्धि अत्रैवावस्थितो हरः
Parce qu’il fut adoré par un Siddha, on se souvient de lui comme de Siddheśvara ; et par la grâce même accordée à ce dévot, Hara (Śiva) demeure ici, en ce lieu.
Verse 8
यस्तं पश्यति सद्भक्त्या शुचिः स्पृशति वा नरः । वांछितं लभते सद्यो यद्यपि स्यात्सुदुर्लभम्
Quiconque, avec une dévotion sincère, le contemple — ou, étant pur, le touche — obtient aussitôt le fruit désiré, fût-il extrêmement difficile à obtenir.
Verse 9
तत्र सिद्धिं गताः पूर्वं शतशः पुरुषा भुवि । दर्शनात्स्पर्शनाच्चान्ये प्रणामादपरे नराः
Là, jadis, des centaines d’hommes sur la terre atteignirent la siddhi : les uns par le seul darśana et le toucher, d’autres par une simple prosternation (praṇāma).
Verse 10
दक्षिणामूर्तिमासाद्य मन्त्रं तस्य षडक्षरम् । यो जपेच्छ्रद्धयोपेतस्तस्यायुः संप्रवर्धते
En s’approchant de Dakṣiṇāmūrti et en récitant avec foi son mantra de six syllabes, la durée de vie d’un homme s’accroît grandement.
Verse 11
यावत्संख्यं जपेन्मत्रं तावत्संख्यान्यहानि सः । आयुषः परतो मर्त्यो जीवते नात्र संशयः
Autant de fois qu’il répète le mantra, autant de jours supplémentaires il vit ; le mortel vit au-delà de la mesure qui lui était impartie — il n’y a là aucun doute.
Verse 12
ऋषय ऊचुः अत्याश्चर्यमिदं सूत यत्त्वया परिकीर्तितम् । आयुषोऽप्यधिकं मर्त्यो जीवते यदि मानवः
Les sages dirent : « C’est merveille au-delà de toute mesure, ô Sūta, ainsi que tu l’as proclamé : qu’un mortel humain puisse vivre même au-delà de la durée qui lui est impartie. »
Verse 13
सूत उवाच अत्र वः कीर्तयिष्यामि स्वयमेव मया श्रुतम् । वदतस्तत्समुद्दिश्य यद्वत्सस्य महात्मनः
Sūta dit : « Ici, je vous rapporterai ce que j’ai moi-même entendu : des paroles dites en référence à cette grande âme, le fils de Yadvatsa. »
Verse 14
पुरा मे वसमानस्य पुरतोऽत्र पितुर्गृहे । आयातः स मुनिस्तत्र वत्सो नाम महाद्युतिः
Autrefois, tandis que je demeurais ici, dans la maison de mon père, un muni d’un grand éclat vint en ce lieu ; il se nommait Vatsa.
Verse 15
वहमानो युवावस्थां द्वादशार्कस मद्युतिः । अंगैः सर्वैस्तु रूपाढ्यः कामदेव इवापरः
Il portait la fleur de la jeunesse, resplendissant comme douze soleils ; tous ses membres étaient parés de beauté, tel un autre Kāma-deva.
Verse 16
मत्पित्रा स तदा दृष्टस्ततो भक्त्याऽभिवादितः । अर्घ्यं दत्त्वा ततः प्रोक्तो विश्रांतो विनयेन च
Alors mon père le vit et le salua avec dévotion. Après lui avoir offert l’arghya, il le pria respectueusement de se reposer, avec l’humilité requise.
Verse 17
स्वागतं तव विप्रेंद्र कुतस्त्वमिह चागतः । आदेशो दीयतां मह्यं किं करोमि यथोचितम्
Sois le bienvenu, ô le meilleur des brāhmaṇas. D’où es-tu venu jusqu’ici ? Accorde-moi ton ordre : que dois-je faire, selon ce qui est juste et convenable ?
Verse 18
वत्स उवाच । तवाश्रमपदे सूत चातुर्मास्यसमुद्भवम् । कर्तुमिच्छाम्यनुष्ठानं शुश्रूषां चेत्करोषि मे
Vatsa dit : «Ô Sūta, dans ta demeure d’āśrama, je souhaite accomplir l’observance liée au Cāturmāsya. Si tu consens à me servir, que cela soit entrepris ici même.»
Verse 19
लोमहर्षण उवाच । एवं विप्र करिष्यामि तवादेशमसंशयम् । धन्योऽस्म्यनुगृहीतोऽस्मि यस्त्वं मे गृहमागतः
Lomaharṣaṇa dit : «Qu’il en soit ainsi, ô brāhmaṇa ; j’exécuterai ton ordre sans aucun doute. Je suis béni—je suis comblé de grâce—puisque tu es venu dans ma demeure.»
Verse 20
एवमुक्ताथ मामाह स पिता द्विजसत्तमाः । त्वया वत्सस्य कर्तव्या शुश्रूषा नित्यमेव हि
Après cela, mon père, brāhmaṇa éminent, me dit : «Tu dois, en vérité, rendre à Vatsa un service constant, jour après jour.»
Verse 21
ततोऽहं विनयोपेतस्तस्य कृत्यानि कृत्स्नशः । करोमि स च मे रात्रौ चित्राः कीर्तयते कथाः
Alors, empreint d’humilité, j’accomplis intégralement toutes ses tâches. Et la nuit, il me racontait des récits merveilleux, pleins d’éclat.
Verse 22
राजर्षीणां पुराणानां देवदानवरक्षसाम् । द्वीपानां पर्वतानां च स्वयं दृष्ट्वा सहस्रशः
(Il parla) des rois-sages et des antiques Purāṇa; des dieux, des dānavas et des rākṣasas; ainsi que des îles-continents (dvīpa) et des montagnes—choses qu’il avait vues lui-même, par milliers.
Verse 23
एकदा तु मया पृष्टः कथांते प्राप्य कौतुकम् । विस्मयाविष्टचित्तेन स द्विजो द्विजसत्तमाः
Un jour, lorsque le récit parvint à sa fin et que ma curiosité s’éveilla, j’interrogeai ce brāhmaṇa; l’émerveillement saisissait mon esprit—lui, le meilleur parmi les deux-fois-nés.
Verse 24
भगवन्सुकुमारं ते शरीरं प्रथमं वयः । द्वीपानां च करोषि त्वं कथा श्चित्राः पृथक्पृथक्
Ô Bienheureux, ton corps est jeune et délicat, comme au premier épanouissement de l’âge; et pourtant tu racontes, l’une après l’autre, tant d’histoires merveilleuses des dvīpas.
Verse 25
कथं सर्वं धरापृष्ठं ससमुद्रं निरीक्षितम् । स्वल्पेन वयसा तात विस्तरतो वद
Comment as-tu pu contempler toute la surface de la terre—avec les océans—alors que tu es si jeune, ô cher? Dis-le en détail.
Verse 26
त्वया ये कीर्तिता द्वीपाः समुद्राः पर्वतास्तथा । मनसापि न शक्यास्ते गन्तुं मर्त्यैः कथंचन
Les dvīpas, les océans et les montagnes que tu as décrits ne peuvent être atteints par les mortels d’aucune manière—pas même par la pensée.
Verse 27
अत्र कौतूहलं जातमश्रद्धेयं वचस्तथा । श्रुत्वा श्रद्धेयवाक्यस्य तस्मात्सत्यं प्रकीर्तय
Ici s’est éveillée une grande curiosité, et tes paroles semblent elles aussi difficiles à croire. C’est pourquoi, après avoir entendu la parole de celui dont le verbe est digne de foi, proclame clairement la vérité.
Verse 28
तपसः किं प्रभावोऽयं किं वा मंत्रपराक्रमः । येन पृथ्वीतलं कृत्स्नं त्वया दृष्टं मुनीश्वर
Est-ce là la puissance de l’austérité, ou la vaillance du mantra, grâce à laquelle tu as vu toute l’étendue de la terre, ô seigneur parmi les sages ?
Verse 29
किं वा देवप्रसादस्तु तवौषधिकृतोऽथवा । तच्च पुण्यतमं तात त्वं मे ब्रूहि सविस्तरम्
Ou bien est-ce la grâce des dieux, ou peut-être l’effet de quelque herbe sacrée qui t’est advenue ? Dis-le-moi, cher ami, en détail : cette cause si hautement méritoire.
Verse 30
अथ मां स मुनिः प्राह विहस्य मुनिसत्तमाः । सत्यमेतत्त्वया ज्ञातं मम मंत्रपराक्रमम्
Alors ce sage me parla en souriant, ô meilleurs des sages : «Tu as bien compris ; c’est en vérité la puissance de mon mantra.»
Verse 31
सदाहमष्टसंयुक्तं सहस्रं शिवसन्निधौ । जपामि शिवमंत्रस्य षडक्षरमितस्य च
Toujours, dans la présence même de Śiva, je récite en japa mille fois, jointes à huit de plus ; et je chante aussi la mesure à six syllabes du mantra de Śiva.
Verse 32
त्रिकालं तेन मे जातं सुस्थिरं यौवनं मुने । अतीतानागतं ज्ञानं जीवितं च सुखोदयम्
Par cette pratique, ô sage, ma jeunesse s’est affermie à travers les trois temps; et la connaissance du passé et de l’avenir s’est levée, avec une vie d’où naît le bonheur.
Verse 33
मम वर्षसहस्राणि बहूनि प्रयुतानि च । संजातानि महाभाग दृश्यते प्रथमं वयः
Pour moi, bien des milliers d’années, et même des dizaines de milliers, se sont écoulés, ô très fortuné; pourtant mon âge paraît comme la toute première jeunesse.
Verse 34
अत्र ते कीर्तयिष्यामि विस्तरेण महामते । यथा सिद्धिर्मया प्राप्ता प्रसादाच्छंकरस्य च
Ici, ô grand d’esprit, je te raconterai en détail comment j’ai obtenu la siddhi, l’accomplissement spirituel, par la grâce bienveillante de Śaṅkara.
Verse 35
अहं हि ब्राह्मणो नाम्ना वत्सः ख्यातो महीतले । नानाशास्त्रकृताभ्यासः पुराऽसं वेदपारगः
J’étais en vérité un brāhmaṇa, nommé Vatsa, renommé sur la terre. Jadis, je m’étais exercé à maints śāstras et j’étais passé maître dans les Veda.
Verse 36
एतस्मिन्नेव काले तु मेनका च वराप्सराः । वसंतसमये प्राप्ता मर्त्यलोके यदृच्छया
En ce même temps, Menakā —l’apsarā d’excellence— arriva par hasard dans le monde des mortels, au temps du printemps.
Verse 37
सा गता भ्रममाणाथ काम्यकंनाम तद्वनम् । मत्तकोकिलनादाढ्यं मनोज्ञद्रुमसं कुलम्
Errant çà et là, elle parvint à la forêt nommée Kāmyaka, pleine des chants de coucous enivrés et serrée d’arbres délicieux et charmants.
Verse 38
यत्रास्ते मुनिशार्दूलो देवरात इति स्मृतः । व्रतस्वाध्यायसंपन्नस्तपसा ध्वस्तकिल्विषः
Là demeurait un grand ascète, tigre parmi les munis, connu sous le nom de Devarāta : riche de vœux et d’étude sacrée, ses fautes consumées par l’austérité.
Verse 39
उपविष्टो नदीतीरे देवतार्च्चापरा यणः । श्रद्धया परया युक्त एकाकी निर्जने वने
Assis sur la rive du fleuve, tout entier voué au culte des divinités, il était animé d’une foi suprême, seul dans une forêt déserte et retirée.
Verse 40
अथ सा पश्यतस्तस्य विवस्त्रा प्राविशज्जलम् । दिव्यरूपसमोपेता घर्मार्ता वरवर्णिनी
Alors, sous son regard, elle—sans vêtement—entra dans l’eau, revêtue d’une beauté divine, accablée par la chaleur, d’une grâce exquise.
Verse 41
अथ तस्य मुनींद्रस्य रेतश्चस्कन्द तत्क्षणात् । दृष्ट्वा तां चारुसर्वांगीं जलमध्यं समाश्रिताम्
À cet instant même, la semence de ce seigneur parmi les munis s’écoula, lorsqu’il la vit, aux membres gracieux, demeurant au milieu des eaux.
Verse 42
एतस्मिन्नंतरे प्राप्ता सारंगी सुपिपा सिता । जलमिश्रं तया रेतः पीतं सर्वमशेषतः
À cet instant même, une biche survint, accablée de soif; et la semence mêlée à l’eau, elle la but entièrement, sans qu’il en restât rien.
Verse 43
अथ साऽपि दधे गर्भं मानुषं वै प्रभावतः । अमोघरेतसो मासे सुषुवे दशमे ततः
Alors elle aussi, par cette même puissance, conçut un embryon humain; puis, au dixième mois, elle enfanta—car la semence était infaillible dans sa force.
Verse 44
जनयामास दीप्तांगी कन्यां पद्मदलेक्षणाम् । तस्मिन्नेव जले पुण्ये देवराताश्रमं प्रति
Elle mit au monde une jeune fille aux membres resplendissants, aux yeux tels des pétales de lotus; dans cette même eau sacrée, en lien avec l’ermitage de Devarāta.
Verse 45
अथ तां स मुनिर्ज्ञात्वा स्वज्ञानेन स्ववीर्यजाम् । कृपया परयाविष्टो जग्राह च पुपोष च
Alors le sage, reconnaissant par sa propre clairvoyance qu’elle était née de sa propre puissance, fut saisi d’une profonde compassion; il la recueillit et l’éleva.
Verse 46
स्नेहेन महता युक्तः कृतकौतुकमंगलः । रक्षमाणो वने चैनां श्वापदेभ्यः प्रयत्नतः
Lié à elle par une grande tendresse et après avoir accompli pour elle des rites de bon augure, il la protégeait avec soin dans la forêt contre les bêtes sauvages.
Verse 47
आजहार सुमृष्टानि तत्कृते सुफलानि सः । स्वयं गत्वा सुदूरं च कानने श्वापदाकुले
Pour elle, il rapporta des fruits exquis, choisis avec soin—allant lui-même au loin, dans une forêt peuplée de bêtes sauvages.
Verse 48
तत्रस्था ववृधे सा च नाम्ना ख्याता मृगावती । शुक्लपक्षे यथा व्योम्नि कलेव शशलक्ष्मणः
Là, demeurant, elle grandit et fut connue sous le nom de Mṛgāvatī—pareille au croissant de lune qui s’accroît durant la quinzaine claire dans le ciel.
Verse 49
अथ सा भ्रममाणेन मया दृष्टा मृगेक्षणा । ततोऽहं कामबाणेन तत्क्षणात्ताडितो हृदि
Puis, tandis que j’errais, je la vis—aux yeux de biche; et à l’instant même, la flèche de Kāma me frappa au cœur.
Verse 50
विज्ञाय च कुमारीं तां सवर्णां चारुहासिनीम् । आदरेण गृहं गत्वा स मुनिर्याचितस्ततः
Ayant appris qu’elle était une jeune fille—de rang assorti et au sourire gracieux—il se rendit avec respect à la demeure du sage; puis il lui adressa sa requête.
Verse 51
प्रयच्छैनां मम ब्रह्मन्पत्न्यर्थं निज कन्यकाम् । यथात्मा पोषयिष्यामि भोजनाच्छादनादिभिः
«Accorde-la-moi, ô sage brahmane, pour épouse—ta propre fille. Je la nourrirai comme moi-même, de nourriture, de vêtements et de tout ce qui est nécessaire.»
Verse 52
ततस्तेन प्रदत्ता मे तत्क्षणादेव सुन्दरी । विधिना शास्त्रदृष्टेन नक्षत्रे भग दैवते
Alors, sur-le-champ, cette belle jeune fille me fut donnée par lui, selon le rite approuvé par les écritures, sous le nakshatra présidé par Bhaga.
Verse 53
ततः कतिपयाहस्य मयोढा सा सुविस्मिता । सखीजनसमायुक्ता फलार्थं निर्गता वने
Quelques jours après m'avoir épousé, elle, encore tout étonnée, sortit dans la forêt avec ses compagnes pour cueillir des fruits.
Verse 54
अथ वीरुधसंछन्ने वने तस्मि न्सुसंस्थिते । तया न्यस्तं पदं मूर्ध्नि तृणाच्छन्नस्य भोगिनः
Puis, dans cette forêt envahie par les lianes, elle posa le pied sur la tête d'un serpent dissimulé sous l'herbe.
Verse 55
सा दष्टा सहसा तेन पतिता वसुधातले । विषार्दिता गतप्राणा तत्क्षणादेव भामिनी
Soudainement mordue par lui, elle tomba sur le sol ; tourmentée par le poison, la femme radieuse perdit la vie à cet instant même.
Verse 56
अथ सख्यः समागत्य तस्या दुःखेन दुःखिताः । शशंसुस्ता यथावृत्तं रुदन्त्यो मम सूतज
Alors ses compagnes se rassemblèrent, affligées par son malheur, et en pleurant, elles me racontèrent exactement ce qui s'était passé, ô fils de cocher.
Verse 57
ततोऽहं सत्वरं गत्वा दृष्ट्वा तां पतितां भुवि । विलापान्कृतवान्दीनो रुदितं करुणस्वरम्
Alors je m’y rendis en hâte ; la voyant étendue à terre, accablé, je me lamentai et pleurai d’une voix pleine de compassion.
Verse 58
इयं मे सुविशालाक्षी मनःप्राणसमा प्रिया । मृता भूमौ यया हीनो नाहं जीवितुमुत्सहे
Celle-ci, ma bien-aimée aux très grands yeux, aussi chère que mon esprit et mon souffle, gît morte sur la terre ; privé d’elle, je n’ai plus la force de vivre.
Verse 59
सोऽहमद्य गमिष्यामि परलोकं सहानया । प्रियारहितहर्म्यस्य जीवितस्य च किं फलम्
Ainsi, aujourd’hui, moi aussi j’irai dans l’autre monde avec elle ; car à quoi sert la vie, et quelle joie est une demeure, lorsque l’aimée est absente ?
Verse 60
पुत्रपौत्रवधूभिश्च भृत्यवर्गयुतस्य च । पत्नीहीनानि नो रेजुर्गृहाणि गृहमेधिनाम्
Quand bien même la demeure d’un maître de maison serait remplie de fils, de petits-fils, de brus et d’une suite de serviteurs, un foyer sans épouse ne rayonne pas.
Verse 61
यदीयं कर्णनेत्रांता तन्वंगी मधुरस्वरा । न जीवति पृथुश्रोणी मरिष्येऽ हमसंशयम्
Si cette femme aux membres graciles et à la voix douce — dont les pendants d’oreilles touchent l’extrémité des yeux et dont les hanches sont larges — ne vit pas, alors je mourrai sans aucun doute.
Verse 62
एवं विलपमानस्य मम सूत कुलोद्वह । आगताः सुहृदः सर्वे रुरुदुस्तेऽपि दुःखिताः
Tandis que je me lamentais ainsi, ô Sūta, gloire de ta lignée, tous mes amis arrivèrent ; eux aussi, accablés de peine, se mirent à pleurer.
Verse 63
रुदित्वा सुचिरं तत्र तैः समं महतीं चिताम् । कृत्वा तां संनिधायाथ प्रदत्तो हव्यवाहनः
Après avoir longtemps pleuré là avec eux, je préparai un grand bûcher funéraire ; puis, l’y ayant déposée, on alluma le Feu, porteur des offrandes.
Verse 64
तत आदाय मां कृच्छ्रान्निन्युश्च स्वगृहं प्रति । रुदन्तं प्रस्खलन्तं च मुह्यमानं पदेपदे
Alors, non sans peine, ils me prirent et me ramenèrent vers leur demeure, tandis que je pleurais, trébuchais et défaillais à chaque pas.
Verse 65
ततो निशावशेषेऽहमुत्थाय त्वरयाऽन्वितः । कांतादुःखपरीतात्मा गतोऽरण्यं तदेव हि
Puis, quand il ne resta qu’un peu de nuit, je me levai en hâte ; l’âme envahie par la douleur de mon aimée, je retournai à cette même forêt.
Verse 66
कामेनोन्मत्ततां प्राप्तो भ्रममाण इतस्ततः । विलपन्नेव दुःखार्तो वने जनविवर्जिते
Poussé jusqu’à la folie par le désir, j’errai çà et là, me lamentant dans l’angoisse, au sein d’une forêt déserte d’hommes.
Verse 67
क्व गतासि विशालाक्षि विजनेऽस्मिन्विहाय माम् । नाहं गृहं गमिष्यामि मम दुःखाय निर्दयः
O toi aux grands yeux, où es-tu allée, me laissant en ce lieu désert? Je ne rentrerai pas chez moi : le destin impitoyable n’en a fait que la source de ma douleur.
Verse 68
एषोऽरुणकरस्पर्शात्स्वाभां त्यजति चंद्रमाः । निशाक्षये निरुत्साहो यथाहं विधिना कृतः
Au contact des rayons de l’aurore, la lune renonce à sa propre clarté ; de même, quand la nuit s’achève, je demeure sans élan — ainsi le destin m’a façonné.
Verse 69
अयं तनुः समायाति सविता रक्तमंडलः । निगदिष्यति मे वार्तां नूनं कच्चित्त्वदुद्भवाम्
Voici que le soleil s’avance, d’apparence douce, portant un disque cramoisi. Sans doute m’apportera-t-il des nouvelles — peut-être quelque chose survenu à ton sujet.
Verse 70
गगनं व्यापयन्सूर्यः संतापयति मां भृशम् । बाह्ये चाभ्यंतरे कामः कथं वक्ष्यामि जीवितम्
Le soleil, envahissant le ciel, me brûle cruellement. Le désir me tourmente au-dehors comme au-dedans : comment pourrais-je seulement parler de vivre encore ?
Verse 71
करींदः स्वयमभ्येति तत्कुचाभौ समुद्वहन् । कुम्भौ गत्वा तु पृच्छामि यदि शंसति तां प्रियाम्
Un éléphant s’avance de lui-même, portant deux bosses frontales semblables à ses seins. M’approchant de ces « kumbhas », je lui demande s’il peut m’indiquer ma bien-aimée.
Verse 72
एवं प्रलपमानस्य मम मोहो महानभूत् । भास्करांशुप्रतप्तस्य मदनाकुलितस्य च
Tandis que je délirais ainsi, mon égarement devint immense—brûlé par les rayons du Soleil et bouleversé par le dieu de l’Amour.
Verse 73
यंयं पश्यामि तत्राहं भ्रममाणो महावने । वृक्षं वा प्राणिनो वापि तंतं पृच्छामि मोहतः
Errant dans cette grande forêt, quiconque—ou quoi que ce fût—que je voyais, arbre ou être vivant, je l’interrogeais, emporté par mon égarement.
Verse 74
त्वद्दंतमुसलप्रख्यं यस्या ऊरुयुगं गज । तां बालां वद चेद्दृष्टा दयां कृत्वा ममोपरि
Ô éléphant ! Si tu as vu cette jeune fille—dont la paire de cuisses est ferme comme un pilon, pareille à la vigueur de tes défenses—dis-le-moi, par pitié pour moi.
Verse 75
त्वया जंबूक चेद्दृष्टा बिंबाफलनिभाधरा । दयिता मम तद्ब्रूहि श्रेयस्ते भविता महत्
Ô chacal ! Si tu as vu ma bien-aimée—aux lèvres semblables au fruit bimba—dis-le-moi ; une grande bénédiction sera tienne.
Verse 76
अथवा बिल्व शंस त्वं यदि बिल्वोपमस्तनी । भ्रममाणा वने दृष्टा मम प्राणसमा प्रिया
Ou bien, ô arbre bilva, dis-le-moi—si tu as vu ma bien-aimée, aux seins pareils au fruit bilva, errant dans la forêt ; elle m’est chère comme mon propre souffle de vie.
Verse 77
त्वत्पुष्पसदृशांगी सा मम भार्या मनस्विनी । स त्वं चंपक जानीषे यदि त्वं शंस मे द्रुतम्
Ses membres sont pareils à tes fleurs; elle est mon épouse au cœur résolu. Ô campaka, si tu sais quelque chose d’elle, dis-le-moi vite.
Verse 78
मधूक तव पुष्पेण दयितायाः समौ शुभौ । कपोलौ पांडुरच्छायौ दृष्ट्वा त्वां स्मृतिमागतौ
Ô arbre madhūka, ta fleur me rappelle les deux joues de bon augure de ma bien-aimée—d’une pâleur douce et charmante; en te voyant, ce souvenir m’est revenu.
Verse 79
कदलीस्तंभ सुव्यक्तं प्रियायाश्च सुकोमलौ । ऊरू त्वत्तोऽपि तन्वंग्याः सत्येनात्मानमालभे
Ô tronc de bananier, il est manifeste que les cuisses de ma bien-aimée—aux membres graciles—sont plus tendres encore que toi; par cette vérité, je me touche en signe de serment.
Verse 80
भोभो मृग न मे भार्या त्वया दृष्टाऽत्र कानने । त्वत्समे लोचने स्पष्टे कज्जलेन समावृते
Hé, ô cerf ! N’as-tu pas vu mon épouse ici, dans cette forêt ? Ses yeux sont comme les tiens—nets et lumineux—mais ombrés de khôl.
Verse 82
कांतायाः पुरतो नित्यं विधत्तेंऽगं कलापकृत् । विहंगयोनि जातोऽपि वृद्ध्यर्थं पुष्पधन्वनः
Le paon, toujours devant sa bien-aimée, déploie son corps; bien que né de la race des oiseaux, il le fait pour accroître la puissance de l’Arc-de-Fleurs (Kāma).
Verse 83
योऽयं संदृश्यते हंसो हंसीमनुस्मरत्यसौ । गतिस्तादृङ्न चाप्यस्य मत्प्रियायाश्च यादृशी
Ce cygne que l’on voit ici se souvient de sa compagne; pourtant sa démarche n’est pas telle que celle de mon aimée, si chère à mon cœur.
Verse 84
एक एव सुधन्योऽयं चक्रवाको विहंगमः । मुहूर्तमपि योऽभीष्टां न त्यजेच्चक्रवाकिकाम्
Vraiment béni est cet unique oiseau cakravāka : pas même un instant il n’abandonne la compagne désirée, la cakravākī.
Verse 85
य एष श्रूयते रावो विभ्रमं जनयन्मम । किंवा पिकसमुत्थो ऽयं किं वा मे दयितोद्भवः
Ce cri que l’on entend à présent, semant le trouble en moi, vient-il du pīka, le coucou, ou bien naît-il de mon aimée elle-même ?
Verse 86
मां दृष्ट्वाऽयं मृगो याति तं मृगी याति पृष्ठतः । धावमाना ममाप्येवमनुयाति पुरा प्रिया
Me voyant, ce cerf s’enfuit en courant et la biche le suit par derrière ; ainsi jadis mon aimée courait-elle aussi à ma suite.
Verse 87
वारणोऽयं प्रियां कांतामनुरागानुयायिनीम् । स्पर्शयत्यग्रहस्तेन मम संस्मारयन्प्रियाम
Cet éléphant touche du bout de sa trompe son aimée, la chère compagne qui le suit par amour, et me fait ainsi me souvenir de ma bien-aimée.
Verse 88
हा प्रिये मृगशावाक्षि तप्तकांचनसंनिभे । कथं मां न विजानासि भ्रमंतमिह कानने
Hélas, mon aimée, aux yeux de faon, resplendissante comme l’or chauffé à blanc—comment ne me reconnais-tu pas, tandis que j’erre ici dans cette forêt ?
Verse 89
क्व सा भक्तिः क्व सा प्रीतिः क्व सा तुष्टिः क्व सा दया । निगदन्तं सुदीनं मां संभाषयसि नो यतः
Où est cette dévotion, où est cet amour, où est cette joie, où est cette compassion—puisque tu ne m’adresses pas la parole, alors même que je me lamente dans une misère profonde ?
Verse 90
एवं प्रलपमानस्य मम प्राप्ताः सुहृज्जनाः । अन्वेषंतः पदं तत्र वनेषु विषमेषु च
Tandis que je me lamentais ainsi, mes amis de bon vouloir arrivèrent là, cherchant la trace—à travers les forêts et même les terrains escarpés.
Verse 91
ततस्तैः कोपरक्ताक्षैः प्रोक्तोऽहं सूतनंदन । भर्त्सद्भिः परुषैर्वाक्यैर्धिक्त्वां काममयाधुना
Alors ces hommes, les yeux rougis de colère, s’adressèrent à moi—ô fils de cocher—me blâmant de paroles dures : «Honte à toi ! À présent tu es dévoré par le désir.»
Verse 92
त्वं किं शोचसि मूढात्मन्नशोच्यं जीवितं नृणाम् । यतस्त्वामपि शोचंतं शोचयिष्यंति चापरे
Pourquoi t’affliges-tu, esprit égaré ? La vie des hommes n’est pas chose à pleurer ; car tandis que tu pleures, d’autres aussi, un jour, pleureront pour toi.
Verse 93
यूयं वयं तथा चान्ये संजाताः प्राणिनो भुवि । सर्व एव मरिष्यामस्तत्र का परिदेवना
Vous et nous, et tous les êtres nés sur la terre—nous mourrons tous à coup sûr; quelle place reste-t-il donc pour les lamentations ?
Verse 94
अदर्शनात्प्रिया प्राप्ता पुनश्चादर्शनं गता । न सा तव न तस्यास्त्वं वृथा किमनुशोचसि
De l’absence de sa vue, tu as comme ‘retrouvé’ ta bien-aimée; puis elle est repartie vers l’invisible. Elle n’est pas à toi, ni toi à elle—pourquoi te chagriner en vain ?
Verse 95
नायमत्यंतसंवासः कस्यचित्केनचित्सह । अपि स्वेन शरीरेण किमुतान्यैर्वृथा जनैः
Nul ne demeure vraiment à jamais avec qui que ce soit. Même avec son propre corps, il n’est point de compagnie durable—à plus forte raison avec autrui, simples compagnons de passage.
Verse 96
मृतं वा यदि वा नष्टं योतीतमनुशोचति । स दुःखेन लभेद्दुःखं द्वावनर्थो प्रपद्यते
Quiconque s’afflige sans cesse de ce qui est mort, perdu ou déjà révolu—par la peine même il récolte la peine, et tombe dans un double malheur.
Verse 97
एवं संबोधयित्वा मां गृहीत्वा ते मुहुर्जनैः । निन्यु र्गृहं ततः सर्वे वनात्तस्मात्सुदारुणात्
Après m’avoir ainsi consolé et instruit, ces gens me saisirent à maintes reprises; puis tous me ramenèrent à la maison, loin de cette forêt extrêmement redoutable.
Verse 98
ततो मम गृहस्थस्य स्मरमाणस्य तां प्रियाम् । उत्पन्नः सुमहान्कोपः सर्पान्प्रति महामते
Alors moi, le maître de maison, me souvenant de ma bien-aimée, je sentis s’élever en moi une colère immense contre les serpents, ô sage.
Verse 99
ततः कोपपरीतेन प्रतिज्ञातं मया स्फुटम् । सर्पानुद्दिश्य यत्सर्वं तन्निबोधय दारुणम्
Puis, envahi par la colère, je fis un vœu en toute clarté. Écoute maintenant l’entière et terrible résolution que je proclamai, les serpents pour cible.
Verse 100
अद्यप्रभृति चेन्नाहं सर्पं दृष्टिवशं गतम् । निहन्मि दण्डघातेन तत्पापं स्याद्ध्रुवं मम
Dès aujourd’hui, si je n’abats pas d’un coup de bâton tout serpent qui tombe sous mon regard, alors, assurément, ce péché sera le mien.
Verse 101
यच्च निक्षेपहर्तॄणां यच्च विश्वासघातिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché de ceux qui dérobent les dépôts et de ceux qui trahissent la confiance retombe sur moi, si je ne tue pas le serpent qui tombe sous mon regard.
Verse 102
यत्पापं साधुनिंदायां मातापितृवधे च यत् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché de blâmer les vertueux et le péché de tuer sa mère et son père viennent sur moi, si je ne tue pas le serpent qui tombe sous mon regard.
Verse 103
परदाररतानां च यत्पापं जीवघातिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché de ceux qui se complaisent dans l’épouse d’autrui, et le péché des meurtriers des êtres vivants, retombe sur moi—si je ne tue pas le serpent venu sous mon regard.
Verse 104
उक्तौ चाभिरतानां च यत्पापं गरदायिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché de ceux qui se délectent de paroles mensongères, et le péché des donneurs de poison, retombe sur moi—si je ne tue pas le serpent venu sous mon regard.
Verse 105
कृतघ्नानां च यत्पापं परवित्तापहारिणाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché des ingrats et celui de ceux qui dérobent la richesse d’autrui s’abatte sur moi—si je ne terrasse pas le serpent passé sous la puissance de mon regard.
Verse 106
यत्पापं शस्त्रकर्तृणां तथा वह्निप्रदायिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché de ceux qui façonnent des armes, et pareillement celui de ceux qui allument le feu pour nuire, soit mien—si je ne terrasse pas le serpent passé sous la puissance de mon regard.
Verse 107
व्रतभंगेन यत्पापं व्रतिनां निंदयापि यत् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché né de la rupture d’un vœu, et celui qui vient de l’outrage aux observants du vœu, s’abatte sur moi—si je ne terrasse pas le serpent passé sous la puissance de mon regard.
Verse 108
यत्पापं भ्रूणहत्यायां मृष्टमांसाशिनां च यत् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je n’abats pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que le péché de l’infanticide dans le sein et celui de ceux qui mangent une viande impure ou interdite retombent sur moi.
Verse 109
वृक्षच्छेद प्रसक्तानां यत्पापं शल्यकारिणाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je n’abats pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que le péché de ceux qui s’adonnent à abattre les arbres et celui de ceux qui blessent par épines ou lances, par des actes nuisibles, retombent sur moi.
Verse 110
पाखंडिनां च यत्पापं नास्तिकानां च यद्भवेत् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je n’abats pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que le péché des imposteurs hypocrites et tout péché des incroyants, négateurs du Dharma, retombent sur moi.
Verse 111
मांसमद्यप्रसक्तानां यत्पापं विटभोजिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je n’abats pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que le péché de ceux qui s’adonnent à la viande et aux enivrants, et celui de ceux qui vivent d’une nourriture vile et impure, retombent sur moi.
Verse 112
मृषावादप्रसक्तानां पररंध्रावलोकिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je n’abats pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que le péché de ceux qui s’adonnent au mensonge et celui de ceux qui épient les défauts et les secrets d’autrui retombent sur moi.
Verse 113
यत्पापं साक्ष्यकर्तृणां धान्यसंग्रहकारिणाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je ne frappe pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que le péché de ceux qui portent un faux témoignage et de ceux qui thésaurisent le grain retombe sur moi.
Verse 114
आखेटकरतानां च यत्पापं पाशदायिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je ne frappe pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que retombe sur moi le péché des chasseurs et de ceux qui posent des pièges et des liens.
Verse 115
नित्यं प्रेषणकर्तॄणां यत्पापं मधुजीविनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je ne tue pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que retombe sur moi le péché de ceux qui envoient sans cesse autrui en commissions et de ceux qui vivent du miel.
Verse 116
अदृष्टदेववक्त्राणां यत्पापं मत्स्यजीविनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Si je ne tue pas le serpent tombé sous la puissance de mon regard, que retombe sur moi le péché de ceux qui n’ont pas contemplé le visage des dieux et de ceux qui vivent de la pêche.
Verse 117
विवादे पृच्छमानानां पक्षपातेन जल्पताम् । भयाद्वा यदि वा लोभाद्द्वेषाद्वा कामतोऽपि वा
Dans les litiges : ceux qu’on interroge pour juger, mais qui parlent avec parti pris, que ce soit par crainte, par avidité, par haine, ou même par désir—
Verse 118
यत्पापं तु भवेत्तेषां निर्दयानां दुरात्मनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Quel que soit le péché qui naît chez ces êtres sans pitié, au cœur mauvais—qu’il retombe sur moi, si je ne tue pas le serpent passé sous l’empire de mon regard.
Verse 119
कन्याविक्रयकर्तृणां यत्पापं पापसंगिनाम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché de ceux qui vendent une jeune fille, et de ceux qui fréquentent le péché, retombe sur moi—si je ne tue pas le serpent passé sous l’empire de mon regard.
Verse 120
विद्याविक्रयकर्तॄणां यत्पापं समुदाहृतम् । तन्मे स्याद्यदि नो हन्मि सर्पं दृष्टिवशं गतम्
Que le péché proclamé pour ceux qui vendent le savoir retombe sur moi—si je ne tue pas le serpent passé sous l’empire de mon regard.
Verse 121
एवं मया प्रतिज्ञाय कोपाविष्टेन सूतज । गृहीतो लगुडः स्थूलो वधार्थं पवनाशिनाम्
«Ainsi fis-je mon vœu, ô fils du cocher; et, saisi de colère, je pris une lourde massue, résolu à tuer les dévoreurs d’air (les serpents)».
Verse 122
ततःप्रभृत्यहं भूमौ भ्रमामि लगुडायुधः । ब्राह्मीं वृत्तिं परित्यज्य मार्गमाणो भुजंग मान्
Dès lors, j’errai sur la terre, armé d’une massue—abandonnant la conduite de vie du brahmane—à la recherche des serpents.
Verse 123
मया कोपपरीतेन बहवः पन्नगा हताः । विषोल्बणा महाकायास्तथान्ये मध्यमाधमाः
Submergé par la colère, j'ai tué de nombreux serpents, certains au corps immense et au venin féroce, ainsi que d'autres, moyens et petits.
Verse 124
एकदाहं वनं प्राप्तो गहनं लगु डायुधः । शयानं तत्र चापश्यं जलसर्पं वयोऽधिकम्
Une fois, armé de ma massue, je pénétrai dans une forêt dense ; et là, je vis un vieux serpent d'eau qui reposait.
Verse 125
ततोऽहं दंडमुद्यम्य कालदंडोपमं रुषा । हन्मि तं यावदेवाहं स मां प्रोवाच पन्नगः
Alors, dans ma colère, je levai mon bâton — tel le sceptre de châtiment de Yama — et alors que j'allais le frapper, ce serpent s'adressa à moi.
Verse 126
नापराध्यामि ते किंचिदहं ब्राह्मणसत्तम । संरंभात्तत्किमर्थं मां जिघांससि वयोऽधिकम्
« Ô meilleur des brahmanes, je n'ai commis aucune offense envers toi. Pourquoi, dans une fureur soudaine, souhaites-tu me tuer, moi qui suis âgé ? »
Verse 127
ततो मया स संप्रोक्तः कोपात्सलि लपन्नगः । महामन्युपरीतेन स्मृत्वा भार्यां मृगावतीम् । मम भार्या प्रिया पूर्वं सर्पेणासीद्विनाशिता
Alors, envahi par la colère, je répondis à ce serpent d'eau, me souvenant de mon épouse Mṛgāvatī avec une grande rage : « Ma bien-aimée épouse fut jadis anéantie par un serpent. »
Verse 128
ततोऽहं तेन वैरेण सूदयामि महो रगान् । अद्य त्वामपि नेष्यामि वैवस्वतगृहं प्रति । हत्वा दंडप्रहारेण तस्मादिष्टतमं स्मर
Ainsi, poussé par cette inimitié, je mets à mort de grands serpents. Aujourd’hui, toi aussi, je t’enverrai vers la demeure de Vaivasvata (Yama). Quand je t’abattrai d’un coup de mon bâton, souviens-toi de ce qui t’est le plus cher.
Verse 129
ततः स मां पुनः प्राह भयेन महतावृतः । शृणु तावद्वचोऽस्माकं ततः कुरु यथोचितम्
Alors il me parla de nouveau, enveloppé d’une grande peur : «Écoute d’abord nos paroles ; ensuite fais ce qui convient».
Verse 130
अन्ये ते पन्नगा विप्र ये दशंतीह मानवान् । वयं सलिलसंभूता निर्विषाः सर्परूपिणः
«Ô brāhmane, il est ici d’autres serpents qui mordent les hommes ; mais nous sommes nés de l’eau : sans venin, bien que sous forme de serpents.»
Verse 131
एवं प्रजल्पमानोऽपि स दंडेन मया हतः । सूत तत्सूदनार्थाय निर्विकल्पेन चेतसा
Même tandis qu’il parlait ainsi, je le frappai de mon bâton et le tuai—ô Sūta—résolu à le supprimer, l’esprit ferme et sans hésitation.
Verse 132
अथासौ लगुडस्पर्शात्तत्क्षणादेव पन्नगः । द्वादशार्क प्रतीकाशो बभूव पुरुषो महान्
Alors, dès que la massue le toucha, ce serpent devint aussitôt un grand homme, rayonnant comme douze soleils.
Verse 133
तदाश्चर्यं समालोक्य ततोऽहं विस्मयान्वितः । उक्तवांस्तं प्रणम्योच्चैः क्षम्यतामिति सादरम्
À la vue de ce prodige, je fus saisi d’émerveillement ; m’inclinant devant lui, je dis respectueusement à haute voix : « Qu’il me soit accordé pardon. »
Verse 134
को भवान्किमिदं रूपं कृतं सर्पमयं विभो । किं वा ते ब्रह्मशापोऽयं किं वा क्रीडा सदेदृशी
« Qui es-tu, ô puissant ? Pourquoi as-tu pris cette forme de serpent ? Est-ce une malédiction d’un brāhmaṇa, ou bien quelque jeu merveilleux de cette sorte ? »
Verse 135
ततः प्रोवाच मां हृष्टः स नरः प्रश्रयान्वितः । शृणुष्वावहितो भूत्वा वृत्तांतं स्वं वदामि ते
Alors cet homme, joyeux et plein d’humilité, me dit : « Écoute avec attention ; je vais te raconter entièrement mon propre récit. »
Verse 136
अहमासं पुरा विप्र चमत्कारपुरोत्तमे । युवा परमतेजस्वी धनवान्सुसमृद्धिभाक्
« Jadis, ô brāhmaṇa, dans l’excellente cité nommée Camatkārapura, j’étais un jeune homme, rayonnant d’une grande vigueur, riche et comblé d’une prospérité abondante. »
Verse 138
कस्यचित्त्वथ कालस्य तत्र यात्रा व्यजायत । तत्र वादित्रघोषेण नादितं भुवनत्रयम्
« Après quelque temps, il s’y leva une fête de pèlerinage ; et, dans le fracas des instruments de musique, cela résonna comme si les trois mondes étaient emplis de ce son. »
Verse 139
अथ तत्र समायाता मुनयः संशितव्रताः । देवस्य दर्शनार्थाय शतशोऽथ सहस्रशः
Alors s’y rassemblèrent des sages aux vœux inébranlables, par centaines et par milliers, cherchant le darśana, la vision divine du Seigneur.
Verse 140
शैवाः पाशुपताश्चैव तथा कापालिकाश्च ये । महाव्रतधराश्चान्ये शिवभक्तिपरायणाः
Vinrent les Śaiva, les Pāśupata, ainsi que les Kāpālika, et d’autres porteurs du grand vœu, entièrement voués à la bhakti et au culte de Śiva.
Verse 141
एकाहारा निराहारा वायुभक्षास्तथापरे । अब्भक्षाः फल भक्षाश्च शीर्णपर्णाशिनस्तथा
Les uns ne prenaient qu’un seul repas par jour, d’autres aucun; certains se nourrissaient d’air, d’autres d’eau; certains de fruits, et d’autres ne mangeaient que des feuilles flétries.
Verse 142
तेऽभिवन्द्य यथान्यायं देवदेवं महेश्वरम् । उपाविष्टाः पुरस्तस्य कथाश्चक्रुः पृथग्विधाः
Après avoir salué comme il se doit Maheśvara, le Dieu des dieux, ils s’assirent devant Lui et engagèrent de multiples entretiens sacrés.
Verse 143
राजर्षीणां पुराणानां देवेन्द्राणां च हर्षिताः । दयाधर्मसमोपेतास्तथान्येऽपि च भूरिशः
Dans la joie, ils parlèrent des rājārṣi, des antiques récits des Purāṇa et des seigneurs des dieux; et bien d’autres encore étaient présents, dotés de compassion et de dharma.
Verse 146
एवं महोत्सवे तत्र वर्तमाने महोदये । आगतो बहुभिः सार्धमहं यौवनगर्वितः
Tandis que se déroulait là cette grande fête—moment d’augure suprême—j’y arrivai avec beaucoup d’autres, gonflé de l’orgueil de la jeunesse.
Verse 147
शिवदर्शनविद्वेषी तमसा संवृताशयः । यात्रोत्सव विनाशाय प्रेरितोऽन्यैः सुदुर्जनैः
Haïssant jusqu’au darśana de Śiva, le cœur voilé de ténèbres, je fus poussé par d’autres scélérats à anéantir la fête du pèlerinage.
Verse 148
जलसर्पं समादाय सुदीर्घं भीषणाकृतिम् । लेलिहानं मुहुर्जिह्वां जरया परया वृतम्
Il saisit un serpent d’eau—très long, d’une forme terrifiante—dont la langue vacillait sans cesse, le corps enveloppé d’une vieillesse extrême; et il le tendit au-dehors.
Verse 149
ततश्च क्षिप्तवांस्तत्र महाजनसमागमे । तं दृष्ट्वा विद्रुताः सर्वे जना मृत्युभयार्दिताः
Alors, au milieu de cette grande assemblée, il la lança là. En la voyant, tous s’enfuirent, accablés par la peur de la mort.
Verse 150
तत्रासीत्तापसो नाम्ना सुप्रभः शंसितव्रतः । समाधिस्थः सुशिष्याढ्यस्तपसा दग्धकिल्बिषः
Là vivait un ascète nommé Suprabha, renommé pour ses vœux—établi en samādhi, entouré de disciples dignes, et dont les fautes avaient été brûlées par l’austérité.
Verse 151
निष्कंपां सुदृढामृज्वीं नातिस्तब्धां न कुंचिताम् । ग्रीवां दधत्स्थिरां यत्नाद्गात्रयष्टिं च सर्वतः
Avec effort, il maintint le cou immobile : sans tremblement, très ferme, droit, ni trop raide ni courbé, gardant de toutes parts la posture du corps entière et stable.
Verse 152
संपश्यन्नासिकाग्रं स्वं दिशश्चानवलोकयन् । तालुमध्यगतेनैव जिह्वाग्रेणाचलेन च
Fixant le regard sur la pointe de son propre nez et sans regarder vers les directions, il garda immobile la pointe de la langue, posée au milieu du palais.
Verse 155
पश्यन्पद्मासनस्थं च वैदनाथं महेश्वरम् । यमक्षरं वदंत्येव सर्वगं सर्ववेदिनम्
Il contempla Maheśvara Vaidyanātha, assis en padmāsana—Lui qu’on appelle en vérité la « Syllabe impérissable », omniprésent et omniscient.
Verse 156
अनिंद्यं चाप्यभेद्यं च जरामरणवर्जितम् । पुलकांचितसर्वांगो योगनिद्रावशंगतः
Irréprochable et inviolable, exempt de vieillesse et de mort—le corps tout entier frémissant de ravissement—il était entré sous l’emprise du sommeil yogique (yoganidrā).
Verse 158
अंगुष्ठतर्जनीयोगं कृत्वा हृदयसंगतम् । एवं तत्रोपविष्टस्य स सर्पस्तस्य विग्रहम्
Joignant le pouce et l’index et les portant au cœur, tandis qu’il demeurait assis ainsi, ce serpent s’approcha de la forme de son corps.
Verse 159
वेष्टयामास भोगेन निश्चलस्य महात्मनः । एतस्मिन्नंतरे शिष्यस्तस्यासीत्सुतपोऽन्वितः
Le serpent s’enroula autour de la grande âme, demeurée immobile, la ceignant de ses anneaux. Cependant, son disciple, pourvu d’une austérité excellente, se trouvait là.
Verse 160
श्रीवर्धनैतिख्यातो नानाशास्त्रकृतश्रमः । स दृष्ट्वा सर्पभोगेन समंताद्वेष्टितं गुरुम्
Connu sous le nom de Śrīvardhana, lui qui s’était épuisé dans maintes branches du savoir sacré, il vit son guru entièrement ceint de l’étreinte du serpent.
Verse 161
नातिदूरस्थितं मां च ज्ञात्वा तत्कर्मकारिणम् । उवाच परुषं वाक्यं कोपसंरक्तलोचनः
Sachant que je me tenais non loin et que j’étais l’auteur de cet acte, il proféra des paroles dures, les yeux rougis par la colère.
Verse 162
स्फुरताधरयुग्मेन बाष्पगद्गदया गिरा । मया चेत्सुतपस्तप्तं गुरुशुश्रूषया सदा
Les lèvres frémissantes et la voix étranglée de larmes, il dit : «Si j’ai vraiment accompli une austérité noble, toujours par le service dévoué envers mon guru…»
Verse 163
निर्विकल्पेन चित्तेन यदि ध्यातो महेश्वरः । तेन सत्येन दुष्टोऽयं पापात्मा ब्राह्मणाधमः । ईदृक्कायो भवत्वाशु गुरुर्मे येन धर्षितः
«Si, l’esprit sans hésitation, j’ai médité Maheśvara, alors, par cette vérité, que ce scélérat pécheur, le plus vil des brāhmaṇas, prenne aussitôt un corps tel que le mien, puisqu’il a outragé mon guru.»
Verse 164
अथाहं सर्पतां प्राप्तस्तत्क्षणादेव दारुणाम् । पश्यतां सर्वलोकानां वदतां साधुसाध्विति
Alors, à l’instant même, j’atteignis un état de serpent redoutable, tandis que tous les gens regardaient et s’écriaient : « Bien ! Bien ! »
Verse 165
अथ गत्वा समाधेः स पर्यंतं संयतो मुनिः । ददर्श निज गात्रस्थं द्विजिह्वं दारुणाकृतिम्
Puis le sage, maître de lui, parvenu au terme de son samādhi, vit sur son propre corps une forme terrible, à langue fourchue.
Verse 166
अथ सर्पाकृतिं मां च दुःखेन महतान्वितम् । तटस्थं भयसंत्रस्तं तथा सर्वजनं तदा
Alors (il vit) que j’étais sous forme de serpent, accablé d’une grande douleur, me tenant à l’écart, saisi de peur ; et tout le peuple, en ce moment-là, était pareillement épouvanté.
Verse 168
न मे प्रियं कृतं शिष्य त्वयैतत्कर्म कुर्वता । शपता ब्राह्मणं दीनंनैष धर्मस्तपस्विनाम्
« Disciple, en accomplissant cet acte tu n’as pas fait ce qui m’est agréable : tu as maudit un brāhmaṇa sans défense. Ce n’est pas là le dharma des ascètes. »
Verse 169
समो मानेऽपमाने च समलोष्टाश्मकांचनः । तपस्वी सिद्धिमायाति सुहृच्छत्रुसमाकृतिः
Égal dans l’honneur et le déshonneur, égal devant la motte de terre, la pierre et l’or, et regardant l’ami et l’ennemi d’un même œil : tel ascète parvient à la perfection.
Verse 170
तस्मादजानता वत्स शप्तोऽयं ब्राह्मणस्त्वया । बाल्यभावात्प्रसादोऽस्य भूयोयुक्तो ममाज्ञया
Ainsi, mon cher enfant, sans le savoir tu as maudit ce brāhmaṇa. En raison de l’immaturité de ta jeunesse, par mon ordre tu dois à présent lui accorder une grâce encore plus grande, afin de réparer cela.
Verse 171
अथ श्रीवर्धनः प्राह प्रणिपत्य निजं गुरुम् । अमर्षवशमापन्नः कृतांजलिपुटः स्थितः
Alors Śrīvardhana prit la parole : s’étant prosterné devant son propre guru, il demeura debout, les paumes jointes, bien qu’encore saisi d’indignation.
Verse 172
अज्ञानाद्यदिवा ज्ञानान्मया यद्व्याहृतं वचः । तत्तथैव न संदेहस्तस्मान्मौनं गुरो कुरु
Que j’aie prononcé ces paroles par ignorance ou par connaissance véritable, elles sont exactement ainsi, sans aucun doute. C’est pourquoi, ô Guru, observe le silence et ne conteste pas.
Verse 173
न मृषा वचनं प्रोक्तं स्वैरेणापि गुरो मया । किं पुनर्यत्तवार्थाय तस्मान्मौनं समाचर
Ô Guru, je n’ai pas prononcé de paroles mensongères, même par négligence ; à plus forte raison ne mentirais-je pas lorsqu’il s’agit de ton dessein. C’est pourquoi, pratique le silence.
Verse 174
पश्चादुदयते सूर्यः शोषं याति महार्णवः । अपि मेरुश्च शीर्येत न मे स्यादन्यथा वचः
Le soleil peut se lever à l’occident ; le grand océan peut se dessécher ; même le mont Meru peut se disloquer ; pourtant mes paroles ne sauraient être autrement.
Verse 175
तमुवाच गुरुः शिष्यं स पुनः श्लक्ष्णया गिरा । जानाम्यहं न ते वाणी कथंचिज्जायतेऽन्यथा
Alors le guru s’adressa de nouveau au disciple d’une voix douce : «Je sais que tes paroles ne deviennent, d’aucune manière, autres que vraies.»
Verse 176
सदा शिष्यो वयःस्थोपि शासनीयः प्रयत्नतः । किं पुनर्बाल एव त्वं तेन त्वां वच्मि भूरिशः
Même un disciple âgé doit toujours être corrigé avec soin ; à plus forte raison quand tu es encore jeune. C’est pourquoi je t’instruis maintes fois.
Verse 177
धर्मं न व्ययते कोऽपि मुनीनां पूर्वसंचितम् । तपोधर्मविहीनानां गतिस्तेषां न विद्यते
Nul ne peut amoindrir le Dharma amassé par les sages d’autrefois ; mais pour ceux qui sont dépourvus d’austérité et de Dharma, il n’est point de voie véritable ni de destinée heureuse.
Verse 178
तस्मात्क्षमां पुरस्कृत्य वर्तितव्यं तपस्विभिः
C’est pourquoi les ascètes doivent se conduire en plaçant le pardon au premier rang.
Verse 179
न पापं प्रति पापः स्याद्बुद्धिरेषा सनातनी । आत्मनैव हतः पापो यः पापं तु समाचरेत्
On ne doit pas répondre au péché par le péché : telle est la compréhension éternelle. Le pécheur est ruiné par lui-même lorsqu’il commet le mal.
Verse 180
दग्धः स दहते भूयो हतमेवनिहंति च । सम्यग्ज्ञानपरित्यक्तो यः पापे पापमाचरेत्
Ce qui a été brûlé brûle encore ; ce qui a été tué tue encore. Ayant renoncé au juste discernement, celui qui répond au péché par le péché ne fait qu’accroître la ruine.
Verse 181
उपकारिषु यः साधुः साधुत्वे तस्य को गुणः । अपकारिषु यः साधुः कीर्त्यते जनैः
Si l’on n’est vertueux qu’envers ceux qui nous ont fait du bien, quel mérite singulier y a-t-il là ? Mais celui qui demeure vertueux même envers ceux qui lui nuisent, le peuple le célèbre.
Verse 182
एवमुक्त्वा स तं शिष्यं ततो मामिदमब्रवीत् । दयया परया युक्तः सुव्रतः शंसितव्रतः
Après avoir ainsi parlé à son disciple, il s’adressa ensuite à moi en ces mots. Suvrata—plein de compassion suprême et renommé pour ses observances votives—prit la parole.
Verse 183
नान्यथा वचनं भावि मम शिष्यस्य पन्नग । कञ्चित्कालं प्रतीक्षस्व तस्मात्सर्पवपुःस्थितः
« Ô serpent, la parole de mon disciple ne sera pas autrement : elle s’accomplira à coup sûr. Attends donc quelque temps, en demeurant dans ta forme de serpent. »
Verse 184
सर्प उवाच । कस्मिन्काले मुनिश्रेष्ठ शापो मेऽस्तमुपैष्यति । प्रसादं कुरु दीनस्य शापस्याज्ञानिनस्तथा
Le serpent dit : « Ô le meilleur des sages, à quel moment ma malédiction prendra-t-elle fin ? Accorde ta grâce à moi, misérable que je suis, moi qui n’ai pas compris la nature de cette malédiction. »
Verse 185
सुव्रत उवाच । मुहूर्तमपि गीतादि यः करोति शिवालये । न तस्य शक्यते कर्तुं संख्या धर्मस्य भद्रक
Suvrata dit : «Ô bien-aimé, celui qui, ne fût-ce qu’un seul muhūrta, chante des hymnes et accomplit des actes semblables dans un temple de Śiva, le mérite (dharma) qu’il acquiert ne peut être dénombré.»
Verse 186
मुहूर्तमपि यो विघ्नं करोति च महोत्सवे । तस्य पापस्य नो संख्या कर्तुं शक्या हि केनचित्
«Mais celui qui, ne fût-ce qu’un seul muhūrta, suscite un empêchement durant une grande fête, nul ne peut mesurer l’étendue de son péché.»
Verse 188
शैवं षडक्षरं मंत्रं योजपेच्छ्रद्धयान्वितः । अपि ब्रह्मवधा त्पापं जातं तस्य प्रणश्यति
«Quiconque, empli de foi, répète le mantra śivaïte de six syllabes, même le péché né du meurtre d’un brahmane est détruit pour lui.»
Verse 189
दशभिर्दिनजं पापं विंशत्या वत्सरोद्भवम् । षडक्षरस्य जाप्येन पापं क्षालयते नरः
«Par dix récitations, on lave le péché né d’un jour ; par vingt, le péché accumulé d’une année. Par la répétition du mantra de six syllabes, l’homme purifie le péché.»
Verse 190
तस्मात्त्वं जलमध्यस्थस्तं मंत्रं जप सादरम् । येन पापं क्षयं याति कृतमप्यन्यजन्मनि
«C’est pourquoi, demeurant au milieu des eaux, récite ce mantra avec révérence ; par lui, le péché, même commis dans une autre naissance, va à sa destruction.»
Verse 191
यदा त्वां जलमध्यस्थं वत्सोनाम द्विजो रुषा । ताडयिष्यति दण्डेन तदा मोक्षमवाप्स्यसि
Lorsque tu seras au milieu des eaux, un brāhmane nommé Vatsona, dans sa colère, te frappera d’un bâton ; alors tu atteindras la délivrance (mokṣa).
Verse 192
तस्माद्गच्छ द्रुतं सर्प स्थानादस्माज्जलाशये । किञ्चिदिष्टं मया प्रोक्तो विरराम स सन्मुनिः
Ainsi donc, ô serpent, va vite d’ici vers le réservoir d’eau. Après avoir dit ce qui était utile et souhaitable, ce sage véridique se tut.
Verse 193
ततोऽहं दुःखसंयुक्तः संप्राप्तोऽत्र जलाशये । षडक्षरं जपन्मन्त्रं नित्यमेव व्यवस्थितः
Alors, accablé de peine, je parvins à ce réservoir d’eau sacré et, chaque jour, demeurant ferme, je récitais sans cesse le mantra aux six syllabes.
Verse 194
त्वत्प्रसादादहं मुक्तः सर्पत्वाद्ब्राह्मणोत्तम । किं करोमि प्रियं तेऽद्य तस्माच्छीघ्रतरं वद
Par ta grâce, ô meilleur des brāhmanes, j’ai été délivré de la condition de serpent. Quel service agréable puis-je accomplir pour toi aujourd’hui ? Dis-le-moi donc sans tarder.
Verse 195
वत्सोनाम न सन्देहः स त्वं यः कीर्तितो मम । सुव्रतेन विमानं मे पश्यैतदुपसर्पति
Ton nom est Vatsa, sans aucun doute ; c’est bien toi dont j’ai parlé. Par la puissance de ton noble vœu, vois : mon char céleste s’approche d’ici.
Verse 196
ततः प्रोक्तो मया सम्यक्स सर्पो दिव्यरूपधृक् । भगवन्नुपदेशं मे किञ्चिद्देहि शुभाव हम्
Alors je m’adressai comme il se doit à ce serpent—désormais revêtu d’une forme divine—: «Ô Vénérable, accorde-moi quelque enseignement porteur d’auspice.»
Verse 197
येन नो जायते दुःखं प्रियलोपसमुद्भवम् । न दारिद्यं न च व्याधिर्न च शत्रुपराभवः
Par cela ne naît point la peine issue de la perte de ce qui est cher; point de pauvreté, point de maladie, ni défaite sous la main des ennemis.
Verse 198
अथोवाच स मां भूयः सोत्सुकः पुरुषोत्तमः । प्रश्नभारः समाख्यातस्त्वया मम द्विजोत्तम
Alors ce noble être, de nouveau plein d’ardeur, me dit : «Ô meilleur des deux-fois-nés, tu m’as exposé tout le poids de tes questions.»
Verse 199
न चैतच्छक्यते वक्तुं विमाने समुपस्थिते । विस्तरात्तु ततो वच्मि संक्षेपेण तव द्विज
Cela ne peut être exposé en détail à présent, car le char céleste est déjà là. Aussi, ô deux-fois-né, te le dirai-je brièvement.
Verse 200
शैवः षडक्षरो मन्त्रो नृणामशुभहारकः । स त्वया शक्तितो विप्र जपनीयो दिवानिशम्
Le mantra śaiva de six syllabes ôte l’inauspice des hommes. Ô brāhmane, récite-le en japa jour et nuit, selon ta force.
Verse 201
ततः प्राप्स्यत्यसंदिग्धं यद्यद्वांछसि चेतसा । स्वर्गं वा यदि वा मोक्षं विमुक्तः सर्वपातकैः
Par cette pratique, tu obtiendras sans aucun doute tout ce que ton cœur désire—le ciel ou la délivrance (mokṣa)—étant affranchi de tous les péchés.
Verse 202
मया हि सुमहत्पापं सर्वदा समनुष्ठितम् । तत्रापि मंत्रमाहात्म्यात्प्राप्ता लोका महोदयाः
En vérité, j’avais sans cesse commis un très grand péché ; et pourtant, par la grandeur du mantra, j’ai atteint des mondes sublimes, riches d’une haute prospérité.
Verse 203
एको दानानि सर्वाणि यच्छति श्रद्धयान्वितः । षडक्षरं जपेन्मंत्रमन्यस्ताभ्यां समं फलम्
L’un, animé de foi, offre toutes sortes de dons ; l’autre récite en japa le mantra de six syllabes : on déclare que son fruit est égal à celui de cette vaste charité.
Verse 204
सर्वतीर्थाभिषेकं च कुरुतेऽन्यो नरो द्विज । षडक्षरं जपेन्मंत्रमन्यस्ताभ्यां समं फलम्
Ô brāhmane, l’un accomplit l’ablution rituelle dans tous les tīrtha ; l’autre récite le mantra de six syllabes : on dit que son fruit est égal à celui-là.
Verse 205
चांद्रायणसहस्रं तु कुरुतेऽन्यो यथोचितम् । षडक्षरं जपेदन्यो मंत्रं ताभ्यां समं फलम्
Un autre accomplit, comme il convient, mille observances de Cāndrāyaṇa ; un autre récite le mantra de six syllabes : on se souvient que son fruit est égal à celui-là.
Verse 206
वर्षास्वाकाशशायी च हेमंते सलिलाशयः । पञ्चाग्निसाधको ग्रीष्मे यावद्वर्षशतं नरः
Un homme demeure couché à découvert sous le ciel durant la saison des pluies, séjourne dans l’eau en hiver et pratique l’ascèse des cinq feux en été—ainsi pendant cent années entières.
Verse 207
अन्यः षडक्षरं मन्त्रं शुचिः श्रद्धासमन्वितः । जपेदहर्निशं मर्त्यः फलं ताभ्यां समं स्मृतम्
Mais un autre—pur et rempli de foi—répète jour et nuit le mantra de six syllabes; son fruit est tenu pour égal à celui de cette ascèse.
Verse 208
पितृपक्षे सदा चैको गयायां श्राद्धमाचरेत् । अन्यः षडक्षरं मन्त्रं जपेत्ताभ्यां समं फलम्
L’un, durant le Pitṛpakṣa, accomplit régulièrement le śrāddha à Gayā; un autre récite le mantra de six syllabes—le fruit en est égal à cela.
Verse 209
गोसहस्रं ददात्येकः कार्तिक्यां ज्येष्ठपुष्करे । षडक्षरं जपेन्मंत्रमन्यस्ताभ्यां समं फलम्
L’un offre mille vaches à Jyeṣṭha-Puṣkara au mois de Kārttika; un autre récite le mantra de six syllabes—le fruit en est égal à cela.