
Dans le chapitre 144, raconté par Sūta, se déploie une suite étroitement liée de mythe d’origine et de légitimation rituelle. Rambhā, à la suite d’événements impliquant le sage Jābāli, met au monde une fille confiée au ṛṣi, qui l’élève à l’āśrama sous le nom de Phalavatī. Parvenue à l’âge, elle est rencontrée par le gandharva Citrāṅgada ; leur union illicite attise la colère de Jābāli, entraînant violence contre la jeune fille et malédiction sur Citrāṅgada, qui se traduit par une maladie accablante et la perte de mobilité et de vol. Au jour sacré de Caitra-śukla-caturdaśī, Śiva arrive au pīṭha de Citreśvara, entouré de gaṇas et de yoginīs farouches réclamant des offrandes. Citrāṅgada et Phalavatī, dans un abandon extrême, offrent leur propre « chair » ; Śiva s’enquiert alors de leur détresse et accorde la voie de guérison : installer le liṅga de Śiva au pīṭha et l’adorer pendant un an, par quoi la maladie se dissipe peu à peu et la condition céleste est restaurée. Phalavatī est intégrée comme yoginī liée au pīṭha, demeurant dans une nudité iconographique et recevant un culte qui accorde les fruits désirés. Le chapitre rapporte aussi une controverse entre Jābāli et Phalavatī sur l’évaluation morale des femmes, exposée comme enseignement théologique et argument éthique, se concluant par la réconciliation et l’instruction que le culte de la triade—Phalavatī, Jābāli et Citrāṅgadeśvara—confère une siddhi durable. La phalaśruti finale proclame ce récit « dispensateur de tous les désirs » pour ceux qui l’écoutent ou le lisent, en ce monde et au-delà.
Verse 1
सूत उवाच । सा गत्वा त्रिदिवं पश्चात्सहस्राक्षं सुरैर्युतम् । प्रोवाच भगवन्दिष्ट्या क्षोभितोऽसौ महामुनिः
Sūta dit : Alors elle se rendit au Tridiva (ciel) et s’adressa à Sahasrākṣa (Indra), entouré des dieux : «Ô Seigneur, par le décret du destin, ce grand sage a bel et bien été provoqué».
Verse 2
तपस्तस्य हतं कृत्स्नं यत्कृच्छ्रेण समाचितम् । तथा निस्तेजसत्वं च नीतस्त्वं सुखभाग्भव
Toute son austérité—amassée au prix de rudes épreuves—est anéantie ; et toi, tu as été réduit à un état sans éclat. Désormais, sois celui qui prend part à l’aisance et à la paix.
Verse 3
एवमुक्त्वाऽथ सा रंभा शंसिता निखिलैः सुरैः । अमोघरेतसस्तस्य दध्रे गर्भं निजोदरे
Après avoir ainsi parlé, Rambhā—louée par tous les dieux—conçut dans son propre sein l’embryon de ce sage, dont la semence était infaillible.
Verse 4
जाबालिरपि कृत्वा च पश्चात्तापमनेकधा । भूयस्तु तपसि स्थित्वा स्थितस्तत्रैव चाश्रमे
Jābāli aussi, s’étant repenti de maintes façons, se réinstalla dans l’austérité et demeura là même, dans son ermitage.
Verse 5
ततस्तु दशमे मासि संप्राप्ते सुषुवे शुभाम् । कन्यां सरोजपत्राक्षीं दिव्यलक्षणलक्षिताम्
Puis, lorsque advint le dixième mois, elle enfanta une fille de bon augure : aux yeux tels des pétales de lotus, marquée de signes divins.
Verse 6
अथ तां मानुषोद्भूतां मत्वा तस्यैव चाश्रमम् । गत्वा मुमोच प्रत्यक्षं तस्यर्षेश्चेदमब्रवीत्
Alors, la croyant née parmi les humains, elle se rendit à ce même ermitage, la plaça ouvertement devant le sage et prononça ces paroles.
Verse 7
तव वीर्यसमुद्भूतामेनां मज्जठरोषिताम् । कन्यकां मुनिशार्दूल तस्मात्पालय सांप्रतम्
Cette jeune fille est née de ta puissance et a demeuré dans mon sein. C’est pourquoi, ô tigre parmi les sages, protège-la à présent.
Verse 8
न स्वर्गे विद्यते वासो मानुषाणां कथंचन । एतस्मात्कारणात्तुभ्यं मया ब्रह्मन्समर्पिता
Il n’est point de demeure au ciel pour les humains, d’aucune manière. Pour cette raison, ô brahmane, je te l’ai confiée.
Verse 9
एवमुक्त्वा ययौ रंभा सत्वरं त्रिदशालयम् । जाबालिरपि तां दृष्ट्वा कन्यकां स्नेहमाविशत्
Ayant ainsi parlé, Rambhā partit en hâte vers la demeure des Trente dieux. Et Jābāli, en voyant la jeune fille, fut envahi d’une tendre affection.
Verse 10
ततस्तां कन्यकां कृत्वा सुष्ठु गुप्ते लतागृहे । रसैर्मिष्टफलोद्भूतैः पुपोष च दिवानिशम्
Puis, plaçant la jeune fille dans une tonnelle de lianes soigneusement dissimulée, il la nourrit jour et nuit de sucs tirés de fruits doux.
Verse 11
सापि कन्या परां वृद्धिं शनैर्याति दिनेदिने । शुक्लपक्षं समासाद्य यथा चन्द्रकला दिवि
Et la jeune fille grandissait peu à peu, de jour en jour, telle la parcelle de lune au ciel qui croît durant la quinzaine claire.
Verse 12
यथायथाथ सा याति वृद्धिं कमललोचना । तथातथास्य सुस्नेहो जाबालेरप्यवर्धत
À mesure que cette jeune fille aux yeux de lotus grandissait, l’affection douce de Jābāli pour elle croissait de même.
Verse 13
सा शिशुत्वे मृगैः सार्द्धं पक्षिभिश्च सुशोभना । क्रीडां चक्रे सुविश्रब्धैर्वर्धयंती मुनेर्मुदम्
Dans son enfance, cette belle jeune fille jouait avec les cerfs et les oiseaux en une confiance paisible, augmentant ainsi la joie du sage.
Verse 14
ततो बाल्यं परित्यक्त्वा वल्कलावृतगात्रिका । तस्यर्षेः सर्वकृत्येषु साहाय्यं प्रकरोति च
Puis, quittant l’enfance et couvrant son corps d’un vêtement d’écorce, elle se mit à assister ce ṛṣi dans tous ses devoirs quotidiens.
Verse 15
समित्कुशादि यत्किंचित्फलपुष्पसमन्वितम् । वनात्तदानयामास तस्य प्रीतिमवर्धयत्
Tout ce qu’elle pouvait—bois de feu, herbe kuśa et autres, avec fruits et fleurs—elle l’apportait de la forêt, augmentant sa satisfaction et son affection.
Verse 16
ततः कतिपयाहस्य फलार्थं सा मृगेक्षणा । निदाघसमये दूरं स्वाश्रमात्प्रजगाम ह
Puis, après quelques jours, cette jeune fille aux yeux de biche, en la saison de la grande chaleur, s’en alla loin de son propre āśrama à la recherche de fruits.
Verse 17
एतस्मिन्नंतरे तत्र विमानवरमाश्रितः । प्राप्तश्चित्रांगदोनाम गन्धर्वस्त्रिदिवौकसाम्
Cependant, en ce même lieu, survint un Gandharva des demeures célestes, nommé Citrāṅgada, assis dans un vimāna d’excellence.
Verse 18
तेन सा विजने बाला पूर्णचन्द्रनिभानना । दृष्टा चांद्रमसी लेखा पतितेव धरातले
En ce lieu désert, il vit la jeune fille, le visage pareil à la pleine lune, telle une traînée de clarté lunaire tombée sur la terre.
Verse 19
ततः कामपरीतांगः सोवतीर्य धरातलम् । विमानान्मधुरैर्वाक्यैस्तामुवाच कृतांजलिः
Alors, le corps envahi par le désir, il descendit du vimāna sur la terre; puis, les mains jointes en hommage, il lui adressa de douces paroles.
Verse 20
का त्वं कमलगर्भाभा निर्जनेऽथ महावने । भ्रमस्येकाकिनी बाले वनमध्ये सुलोचने
Qui es-tu, rayonnante comme le cœur du lotus ? Pourquoi erres-tu seule dans cette grande forêt déserte—ô jeune fille, ô aux beaux yeux—au milieu des bois ?
Verse 21
कन्योवाच । अहं फलवतीनाम जाबालेर्दुहिता मुने । फलपुष्पार्थमायाता तदर्थमिह कानने
La jeune fille dit : «Ô sage, je me nomme Phalavatī, fille de Jābāli. Je suis venue dans cette forêt pour y chercher des fruits et des fleurs».
Verse 22
चित्रांगद उवाच । कुमारब्रह्मचारी स श्रूयते मुनिसत्तमः । तत्कथं तस्य वामोरु त्वं जाता भार्यया विना
Citrāṅgada dit : «Ce grand sage est renommé comme brahmacārin, gardien du célibat sacré. Alors, ô toi aux belles cuisses, comment es-tu née de lui sans épouse ?»
Verse 23
कन्योवाच । सत्यमेतन्महाभाग नास्ति दारपरिग्रहः । तस्यर्षेः किं तु संजाता यथा तन्मेऽवधारय
La jeune fille dit : «C’est vrai, ô noble : il n’a point pris d’épouse. Pourtant, je suis bien née de ce rishi ; écoute-moi et comprends comment cela advint.»
Verse 24
रंभा नामाप्सरास्तेन पुरा दृष्टा सुरांगना । ततः कामपरीतेन सेविता च यथासुखम्
«Autrefois, il vit une apsarā nommée Rambhā, une jeune céleste. Puis, submergé par le désir, il s’unit à elle selon son bon plaisir.»
Verse 25
ततस्तदुदराज्जाता देवलोके महत्तरे । तयापि चेह तस्यर्षेर्भूय एव नियोजिता
«Puis je naquis de son sein dans le très haut séjour des dieux ; et elle-même me renvoya ici, me confiant de nouveau à ce rishi.»
Verse 26
एवं स मे पिता जातो जाबालिर्मुनिसत्तमः । पोषिताऽहं ततस्तेन नानाफलसमुद्रवैः
«Ainsi Jābāli, le meilleur des sages, devint mon père ; puis il me nourrit avec d’abondantes réserves de fruits de toutes sortes.»
Verse 27
ततः फलवती नाम कृतं तेन महात्मना । ममानुरूपमेतद्धि यन्मां त्वं परिपृच्छसि
Ainsi, ce grand être au cœur noble me donna le nom de « Phalavatī ». En vérité, il me convient ; c’est pourquoi tu t’enquiers de moi.
Verse 28
चित्रांगद उवाच । तव रूपं समालोक्य कामस्याहं वशं गतः । तस्माद्भजस्व मां भीरु नो चेद्यास्यामि संक्षयम्
Citrāṅgada dit : « À la vue de ta beauté, je suis tombé sous l’empire du désir. Aussi, ô timide, accueille-moi ; sinon je courrai à ma perte. »
Verse 29
अहं चित्रांगदोनाम गन्धर्वस्त्रिदिवौकसाम् । तीर्थयात्राकृते प्राप्तः क्षेत्रेऽस्मिञ्छ्रद्धयाऽन्वितः
Je me nomme Citrāṅgada, gandharva parmi les habitants du ciel. Ayant entrepris un pèlerinage vers les tīrtha, je suis venu en ce kṣetra sacré, animé d’une foi fervente.
Verse 30
कन्योवाच । कुमारधर्मिणी चाहमद्यापि वशगा पितुः । कामधर्मं न जानामि चित्रांगद कथंचन
La jeune fille dit : « Je demeure encore dans la règle d’une vierge et sous l’autorité de mon père. Je ne connais en rien les voies de la passion, ô Citrāṅgada. »
Verse 31
तस्मात्प्रार्थय मे तातं स मां तुभ्यं प्रदास्यति । अनुरूपाय योग्याय तरुणाय मनस्विनीम्
Aussi, adresse ta demande à mon père ; il me donnera à toi, car tu es convenable, digne et jeune, et moi je suis une femme à la volonté ferme.
Verse 32
ममापि रुचितं चित्ते तव वाक्यमिदं शुभम् । धन्याहं यदि ते कण्ठमालिंगामि यथेच्छया
Tes paroles de bon augure réjouissent même mon cœur. Je serais béni, si je pouvais enlacer ton cou selon mon désir.
Verse 33
चित्रांगद उवाच । न शक्नोमि महाभागे तावत्कालं प्रतीक्षितुम् । मां दहत्येष गात्रोत्थः सुमहान्कामपावकः
Citrāṅgada dit : «Ô fortunée, je ne puis attendre si longtemps. Ce grand feu du désir, né de mes propres membres, me consume».
Verse 34
तस्मात्कुरु प्रसादं मे रतिदानेन शोभने । को जानाति हि तच्चित्तं कीदृग्रूपं भविष्यति
Ainsi, ô belle, fais-moi grâce en m’accordant le don de la joie amoureuse. Car qui peut savoir quelle forme prendra cet esprit (s’il est frustré) ?
Verse 35
कन्योवाच । एवं ते वर्तमानस्य मम तातः प्रकोपतः । दहिष्यति न संदेहः शापं दत्त्वा सुदारुणम्
La jeune fille dit : «Si tu agis ainsi, mon père—courroucé—te brûlera à coup sûr, sans aucun doute, après t’avoir donné une malédiction des plus terribles».
Verse 36
चित्रांगद उवाच । तव तातः स कालेन मां दहिष्यति मानदे । कामानलः पुनः सद्य एष भस्म करिष्यति
Citrāṅgada dit : «Ton père pourra me brûler en son temps, ô dame honorée ; mais ce feu du désir, dès maintenant, me réduira en cendres».
Verse 37
एवमुक्त्वाऽथ तां बालां वेपमानां त्रपावतीम् । गृहीत्वा दक्षिणे पाणौ प्रविवेश सुरालयम्
Ayant ainsi parlé, il prit de sa main droite la jeune fille—tremblante et pleine de pudeur—et entra dans la demeure céleste.
Verse 38
तत्र तां रमयामास तदा कामप्रपीडितः । तत्कालजातरागांधां निर्लज्जत्वमुपागताम्
Là, il se divertit avec elle, alors tourmenté par le désir; et elle, aveuglée par la passion née à l’instant, tomba dans l’impudeur.
Verse 39
एवं तस्याः समं तेन स्थिताया दिवसो गतः । निमेषवन्मुनिश्रेष्ठास्ततश्चास्तं गतो रविः
Ainsi, demeurant auprès de lui, le jour s’écoula comme un clin d’œil, ô le meilleur des sages; puis le Soleil descendit au couchant.
Verse 40
एतस्मिन्नंतरे विप्रो जाबालिर्दुःख संयुतः । अनायातां सुतां ज्ञात्वा परिबभ्राम सर्वतः
Cependant, le brāhmane Jābāli, accablé de chagrin, comprenant que sa fille n’était pas revenue, erra de tous côtés à sa recherche.
Verse 41
अहो सा दुहिता मह्यं किमु व्यालैः प्रभक्षिता । वृक्षं कंचित्समारूढा पतिता धरणी तले
«Hélas ! Qu’est-il arrivé à ma fille ? Les bêtes sauvages l’auraient-elles dévorée ? Ou bien, montée sur quelque arbre, serait-elle tombée à terre ?»
Verse 42
किं वा जलाशयं कंचित्प्राप्य गाधमजानती । निमग्ना तत्र सा बाला संप्रविष्टा जलार्थिनी
Ou peut-être, cherchant de l’eau, parvint-elle à quelque étang sans en connaître la profondeur ; et la jeune fille y sombra, étant entrée pour puiser l’eau.
Verse 43
एवं स प्रलपन्विप्रो बभ्राम गहने वने । कुशकण्टकविद्धांगः क्षुत्पिपासासमाकुलः
Ainsi, se lamentant, le brāhmane erra dans l’épaisse forêt ; le corps transpercé par l’herbe kuśa et les épines, tourmenté par la faim et la soif.
Verse 44
यंयं शृणोति शब्दं स मृगपक्षिसमुद्भवम् । रजन्यां तत्र निर्याति मत्वा फलवतीं च ताम्
Quel que fût le son qu’il entendît—venu des cerfs ou des oiseaux—la nuit, il s’y précipitait, la prenant pour elle et espérant un heureux aboutissement.
Verse 45
अथ क्रमात्समायातो हरहर्म्यं स सन्मुनिः । यत्र चित्रांगदोपेता सा संतिष्ठति कन्यका
Puis, au fil du temps, ce saint muni parvint au palais de Hara, où la jeune fille se tenait, parée d’ornements éclatants sur ses membres.
Verse 46
निःशंका जल्पमाना च रागवाक्यान्यनेकशः । अनर्हाणि कुमारीणां ब्रह्मजानां विशेषतः
Elle parlait sans crainte, proférant maintes paroles de passion—un langage indigne des jeunes filles, et plus encore de celles nées dans une lignée de brāhmanes.
Verse 47
ततः स सुचिरं श्रुत्वा दूरस्थो विस्मयान्वितः । कुमार्याश्चेष्टितं दृष्ट्वा कोपसंरक्तलोचनः
Alors, après avoir longtemps écouté de loin, saisi d’étonnement, et voyant la conduite de la jeune fille, ses yeux rougirent de colère.
Verse 48
अथ दुद्राव वेगेन गृह्य काष्ठसमुच्चयम् । द्वाभ्यामेव विनाशाय भर्त्समानो मुहुर्मुहुः
Puis il accourut avec violence, saisissant un fagot de bois ; maintes fois il la menaça de la faire périr, la réprimandant encore et encore.
Verse 49
धिग्धिक्पापसमाचारे कौमार्यं दूषितं त्वया । लांछनं च समानीतं मम लोकत्रयेऽपि च
«Honte à toi, vile pratiquante du péché ! Par toi, ma pureté de jeune fille a été souillée, et une tache d’opprobre est venue sur moi, jusque dans les trois mondes.»
Verse 50
नितरां पतिमासाद्य कर्मणानेन चाधमे । तस्मादनेन पापेन युक्तां त्वां नाशयाम्यहम्
«Par cet acte infâme, tu t’es pleinement attachée à un époux ; ainsi, puisque tu es liée à ce péché, je te détruirai.»
Verse 51
एवमुक्त्वा प्रहारं स यावत्क्षिपति सन्मुनिः । तावच्चित्रांगदो नष्टो व्योममार्गेण सत्वरम्
Ayant ainsi parlé, au moment même où le saint sage allait porter le coup, Citrāṅgada disparut aussitôt, s’enfuyant promptement par la voie du ciel.
Verse 52
विवस्त्रा सापि तत्रैव खिन्नांगी कामसेवया । न शशाक क्वचिद्गंतुं समुत्थाय ततः क्षितौ
Elle aussi, laissée là dévêtue, le corps épuisé par cet acte de luxure forcé, ne put se relever du sol pour aller où que ce soit.
Verse 53
ततः काष्ठप्रहारोघैर्हत्वा तां पतितां क्षितौ । मृतामिति परिज्ञाय स क्रोधपरिवारितः
Puis, la frappant d'une pluie de coups avec un morceau de bois, il la tua alors qu'elle gisait à terre ; réalisant qu'elle était morte, il resta enveloppé de rage.
Verse 54
ततश्चित्रांगदस्यापि ददौ शापं सुदारुणम् । स दृष्ट्वाऽकाशमार्गेण गच्छमानं भयातुरम्
Alors, il prononça aussi une malédiction des plus terribles contre Citrāṅgada, le voyant voyager terrifié à travers la voie céleste.
Verse 55
य एष कन्यकां मह्यं धर्षयित्वा समुत्पतेत् । स पतत्वचिरात्पापश्छिन्नपक्ष इवांडजः
« Ce pécheur, qui après avoir agressé ma jeune fille tente de s'envoler, tombera rapidement, tel un oiseau aux ailes coupées. »
Verse 56
कुष्ठव्याधिसमायुक्तश्चलितुं नैव च क्षमः । एतस्मिन्नन्तरे भूमौ स पपात नभस्तलात्
Affligé par la maladie de la lèpre et incapable même de bouger, à cet instant précis, il tomba du ciel vers la terre.
Verse 57
कुष्ठव्याधिसमायुक्तः स च चित्रांगदो युवा । ततस्तं स मुनिः प्राह काष्ठोद्यतकरः क्रुधा
Ce jeune Citrāṅgada, affligé par la lèpre, fut alors apostrophé par le sage, qui leva un bâton avec colère.
Verse 58
कस्त्वं पापसमाचार येन मे धर्षिता बलात् । कुमारी तन्नयाम्येष त्वामद्य यम शासनम्
« Qui es-tu, homme à la conduite pécheresse, toi qui as violé ma fille par la force ? Aujourd'hui, je t'enverrai au châtiment de Yama. »
Verse 59
चित्रांगद उवाच । अहं चित्रांगदोनाम गन्धर्वस्त्रिदिवौकसाम् । तीर्थयात्राप्रसंगेन क्षेत्रेऽस्मिन्समुपागतः
Citrāṃgada dit : « Je me nomme Citrāṃgada, un Gandharva parmi les célestes. Je suis venu en ce lieu saint à l'occasion d'un pèlerinage. »
Verse 60
ततस्तु कन्यकां दृष्ट्वा कामदेववशं गतः
Alors, en voyant la jeune fille, il tomba sous l'emprise de Kāmadeva, le dieu du désir.
Verse 61
ततः सेवितवानत्र लताहर्म्ये जनच्युते । तस्मात्कुरु क्षमां मह्यं दीनस्य प्रणतस्य च
« Par la suite, dans cette tonnelle isolée couverte de vignes, je me suis uni à elle. C'est pourquoi, accorde-moi ton pardon, car je suis affligé et prosterné devant toi. »
Verse 62
यथा व्याधेर्भवेन्नाशो यथा स्याद्गगने गतिः । भूयोऽपि त्वत्प्रसादेन स्वल्पः कोपो हि साधुषु
Tout comme la maladie est guérie et que l'on traverse le ciel, que par ta grâce la colère des vertueux soit éphémère et vite apaisée.
Verse 63
जाबालिरुवाच । ईदृग्रूपधरस्त्वं हि मम वाक्याद्भविष्यसि । एषापि मत्सुता पापा वस्त्रहीना सदेदृशी
Jābāli dit : « En effet, par ma parole, tu prendras cette forme. Et ma fille pécheresse restera ainsi, dénuée de vêtements, dans cette condition même. »
Verse 64
भविष्यति न संदेहो जीवयिष्यति चेत्क्वचित् । यद्येषा धास्यति क्वापि वस्त्रं गात्रे निजे क्वचित्
« Il en sera ainsi sans aucun doute, si elle survit quelque part. Si jamais elle met un vêtement sur son propre corps, où que ce soit... »
Verse 65
तन्नूनं च शिरोऽप्यस्याः फलिष्यति न संशयः । एवमुक्त्वा विकोपश्च स जगाम निजाश्रमम्
« Alors, assurément, sa tête éclatera ; il n'y a aucun doute. » Ayant ainsi parlé, et restant en colère, il partit vers son propre ermitage.
Verse 66
चित्रांगदोऽपि तत्रैव तया सार्धं तथा स्थितः । कस्यचित्त्वथ कालस्य तत्र क्षेत्रे समाययौ
Citrāṅgada resta lui aussi là, avec elle, dans cette même condition. Puis, après un certain temps, une présence divine arriva en ce lieu sacré.
Verse 67
चैत्रशुक्लचतुर्दश्यां भगवाञ्छशिशेखरः । गन्तुं चित्रेश्वरे पीठे गणै रौद्रैः समावृतः । योगिनीभिः प्रचण्डाभिः सार्धं प्राप्ते निशामुखे
Au quatorzième jour lunaire de la quinzaine claire de Caitra, le Seigneur Bienheureux, Celui dont la lune est le diadème (Śiva), se mit en route vers le siège de Citreśvara—entouré de gaṇa farouches et accompagné de Yoginī terrifiantes—lorsque la nuit venait de commencer.
Verse 68
अथ प्राप्ते निशार्धे तु योगिन्यस्ताः सुदारुणाः । महामांसं महामांसमित्यूचुर्भक्षणाय वै
Puis, lorsque vint minuit, ces Yoginīs d’une effroyable cruauté crièrent pour avoir à manger, disant : « Grande chair ! Grande chair ! »
Verse 69
नृत्यमानाः पुरस्तस्य देवदेवस्य शूलिनः । सस्पर्धा गणमुख्यैस्तैर्नर्तमानैः समंततः
Dansant devant ce Dieu des dieux, le Porteur du trident (Śiva), les gaṇa les plus éminents dansaient de toutes parts, rivalisant entre eux dans leur ardeur.
Verse 70
यस्तत्र समये तासां महामांसं प्रयच्छति । मंत्रपूतं स संसिद्धिं समवाप्नोति वांछिताम्
Quiconque, à cet instant même, leur offre la grande offrande de chair—purifiée par le mantra—obtient pleinement l’accomplissement désiré.
Verse 71
मद्यं मांसं तथा चान्यन्नैवेद्यं वा फलादिकम् । तस्य सिद्धिः समादिष्टा यथा स्वहृदये स्थिता
Qu’il s’agisse de vin, de chair ou d’autres offrandes—naivedya tels que fruits et semblables—il est proclamé que sa réussite correspond à ce qu’il porte en son propre cœur (son intention).
Verse 72
एतस्मिन्नंतरे कन्या सा जाबालिसमुद्भवा । स च चित्रांगदस्तत्र गत्वा प्रोवाच सादरम्
Cependant, cette jeune fille—née de Jābāli—apparut. Et Citraṅgada s’y rendit et parla avec une respectueuse dévotion.
Verse 73
अस्मदीयमिदं मांसं योगिन्यो हर्षसंयुताः । भक्षयन्तु यथासौख्यं स्वयमेव प्रकल्पितम्
«Que les Yoginīs—emplies de joie—mangent cette chair qui est nôtre, selon leur bon plaisir ; nous l’avons nous-mêmes apprêtée.»
Verse 74
अथ तं पुरुषं दृष्ट्वा कुष्ठव्याधिसमावृतम् । विवस्त्रां कन्यकां तां च सर्वास्ता विस्मयान्विताः
Alors, voyant cet homme enveloppé par la maladie de la lèpre, et voyant aussi la jeune fille sans vêtement, tous furent saisis d’étonnement.
Verse 75
ते च सर्वे गणा रौद्राः स च देवस्त्रिलोचनः । पप्रच्छ कौतुकाविष्टस्तत्र चित्रांगदं प्रभुः
Et tous ces farouches Gaṇas, ainsi que le Seigneur aux trois yeux—saisi de curiosité—, le Maître en ce lieu interrogea Citraṅgada.
Verse 76
कस्त्वं धैर्यसमायुक्तो महत्सत्त्वे व्यवस्थितः । यः प्रयच्छसि जीवं त्वं कीटस्यापि सुवल्लभम्
«Qui es-tu—doué d’un courage inébranlable, établi dans une grande vertu—, toi qui accordes la vie, si chère, même à un insecte ?»
Verse 77
केयं च वसनैंर्हीना त्वया सार्धं गतव्यथा । प्रयच्छति निजं देहं यद्देयं नैव कस्यचित्
«Et qui est cette femme, dépourvue de vêtements, venue avec toi sans peine—qui offre son propre corps, un don qui ne doit pas être accordé à n’importe qui ?»
Verse 78
सूत उवाच । ततः स कथयामास सर्वमात्मविचेष्टितम् । यथा कन्यासमं संगः कृतः शापश्च सन्मुनेः
Sūta dit : Alors il raconta tout ce qui s’était produit par ses propres actes—comment il s’était lié à la jeune fille, et comment il avait encouru la malédiction d’un sage vénérable.
Verse 79
ततश्चित्रांगदं दृष्ट्वा स गन्धर्वं दिवौकसाम् । तथारूपं कृपाविष्टस्ततः प्रोवाच शंकरः
Alors Śaṅkara, voyant le Gandharva Citrāṅgada—l’un des êtres célestes—tombé en un tel état, fut saisi de compassion et prit la parole.
Verse 80
मम संदर्शनं प्राप्य न मृत्युर्जायते क्वचित् । न वृथा दर्शनं चैतत्तस्मात्प्रार्थय सादरम्
«Ayant obtenu Mon darśana, la mort ne surgit pour nul être à aucun moment. Cette vision n’est pas vaine ; aussi, demande avec révérence.»
Verse 81
चित्रांगद उवाच । व्याधिनाऽहं सुनिर्विण्णस्तेन देवात्र चागतः । येन व्याधिक्षयो भावी देहनाशेन शंकर
Citrāṅgada dit : «Accablé et brisé par la maladie, je suis venu ici vers Toi, ô Dieu. Ô Śaṅkara, par quel moyen ce mal prendra-t-il fin—fût-ce au prix de la destruction de ce corps ?»
Verse 82
तस्मात्कुरु क्षयं व्याधेर्यदि यच्छसि मे वरम् । खेचरत्वं पुनर्देहि येन स्वर्गं व्रजाम्यहम्
Ainsi, si tu veux m’accorder une grâce, mets fin à ma maladie. Et rends-moi de nouveau l’état de parcourir le ciel, afin que je retourne au Svarga.
Verse 83
श्रीशंकर उवाच । त्वं स्थापयात्र मल्लिंगं पीठे गन्धर्वसत्तम । ततश्चाराधय प्रीत्या यावद्वर्षमुपस्थितम्
Śrī Śaṅkara dit : « Ô le plus noble des Gandharvas, établis ici un liṅga d’argile sur un piédestal. Puis adore-le avec dévotion jusqu’à ce qu’une année entière soit accomplie. »
Verse 84
यथायथा सुपूजां त्वं मल्लिंगस्य करिष्यसि । दिनेदिने तथा व्याधेस्तव नाशो भविष्यति
Selon la mesure où tu accompliras une excellente adoration de ce liṅga d’argile, jour après jour, dans la même mesure ta maladie sera détruite.
Verse 85
ततस्तु खे गतिं प्राप्य पुनः स्वर्गं प्रयास्यसि । मत्प्रसादान्न सन्देहः सत्यमेतन्मयोदितम्
Alors, obtenant le pouvoir de te mouvoir dans le ciel, tu iras de nouveau au Svarga. Par Ma grâce, il n’y a aucun doute : ceci est vérité, ainsi l’ai-Je proclamé.
Verse 86
एषापि कन्यका यस्मात्प्रविष्टा पीठमध्यतः । तस्मात्फलवतीनाम योगिनी सम्भविष्यति
Et puisque cette jeune fille est entrée au milieu du piédestal, c’est pourquoi une Yoginī nommée Phalavatī viendra à se manifester ici.
Verse 87
अनेनैव तु रूपेण नग्नत्वेन व्यवस्थिता । मुख्यामवाप्स्यते पूजां वांछितं च प्रदास्यति । पूजकानां स्थितं चित्ते शतसंख्यगुणं तदा
Établie en cette forme même—demeurant sans vêtement—elle recevra l’adoration la plus éminente et accordera ce qui est désiré. Alors, pour les dévots, l’intention tenue dans le cœur s’accomplira au centuple.
Verse 88
एतां संपूजयेन्मर्त्यः पीठमेतत्ततः परम् । पूजयिष्यति तस्येष्टा सिद्धिरेवं भविष्यति
Que le mortel la vénère comme il se doit, puis qu’il vénère ce piédestal comme le support plus élevé. Pour celui qui adore ainsi, l’accomplissement désiré adviendra de cette manière.
Verse 89
एवमुक्त्वा ततः साऽथ हर्षेण महताऽन्विता । योगिनीवृंदमध्यस्था नृत्यं चक्रे ततः परम्
Après avoir ainsi parlé, elle, remplie d’une grande joie, se tint au milieu de la troupe des Yoginīs et, ensuite, accomplit une danse sublime.
Verse 90
एवं बभूव सा तत्र योगिनी च वरांगना । तथा चक्रे परं नृत्यं यथा तुष्टो महेश्वरः
Ainsi, là, elle apparut comme une Yoginī et comme une jeune fille d’excellence; et elle accomplit une danse suprême, si bien que Maheśvara en fut satisfait.
Verse 91
ततः प्रोवाच तां हृष्टः सर्वयोगिनिसंनिधौ । अनेन तव नृत्येन गीतेन च विशेषतः
Alors, réjoui, il lui parla en présence de toutes les Yoginīs : «Par cette danse qui est tienne—et tout particulièrement par ton chant—…».
Verse 92
परितुष्टोस्मि ते वत्से तस्माच्छृणु वचो मम । निशीथेऽद्य दिने प्राप्ते यस्ते पूजां करिष्यति
Ô chère enfant, je suis pleinement satisfait de toi ; écoute donc mes paroles. Lorsque, en ce jour même, viendra l’heure de minuit, quiconque accomplira ton culte…
Verse 93
सुरा मांसान्नसत्कारैर्मंत्रैरागमसंभवैः । स भविष्यति तत्कालं शापानुग्रहशक्तिमान्
Par des offrandes de liqueur, de viande et de nourriture, avec les honneurs et les mantras issus des Āgamas, ce fidèle deviendra aussitôt doté du pouvoir de maudire et de bénir.
Verse 94
बंधनं मोहनं चापि शत्रोरुच्चाटनं तथा । करिष्यति न सन्देहो वशीकरणमेव च
Il accomplira l’entrave, l’illusion et aussi l’expulsion de l’ennemi ; sans aucun doute, il accomplira également la subjugation (vaśīkaraṇa).
Verse 95
त्रिकोणं कुण्डमास्थाय दिशां पालान्प्रपूजयेत् । क्षेत्रपालं च सर्वास्ता देवता गमनोद्भवाः
Après avoir établi un kuṇḍa (foyer sacrificiel) triangulaire, qu’on adore d’abord les gardiens des directions, ainsi que Kṣetrapāla ; et toutes les divinités qui se manifestent comme assistants pour la marche du rite.
Verse 96
तथा चत्वरपूजां च प्रकृत्वा विधिपूर्वकम् । पश्चात्त्वां पूजयित्वा च होमं यश्च करिष्यति
De même, après avoir accompli selon la règle le culte du quadrilatère sacré (catvara-pūjā), puis t’avoir adorée, quiconque accomplira ensuite le homa (offrande au feu)…
Verse 97
शत्रुवामपदोत्थेन स्पृष्टेन रजसाऽथवा । गुग्गुलेन सहस्रांतं स्तंभनं च करिष्यति
Avec la poussière touchée par l’empreinte du pied gauche de l’ennemi—ou bien avec le guggulu—il accomplira le stambhana (paralysie, immobilisation), en l’achevant par mille récitations ou offrandes.
Verse 98
यश्च शत्रुं हृदि स्थाप्य शत्रूद्वर्तनसंभवम् । मलं धात्रीफलैः सार्धं मोहनं स करिष्यति
Et celui qui, plaçant l’ennemi dans son cœur (par une intention concentrée), emploie l’impureté issue de l’udvartana (onguent ou poudrage par friction) lié à l’ennemi, avec des fruits de dhātrī (āmalakī), accomplira le mohana (envoûtement, égarement).
Verse 99
यः शत्रोः स्नानजं तोयं गृहीत्वा चाथ कर्दमम् । शिवनिर्माल्यसंयुक्तं जुह्वयिष्यति पावके
Quiconque prend l’eau du bain de l’ennemi, avec de la boue, et l’offre dans le feu sacré mêlée au nirmālya de Śiva (les restes consacrés du culte), pourra, par ce rite, dompter cet ennemi.
Verse 100
तवाग्रे स नरो नूनं शत्रुमुच्चाटयिष्यति । एषोपि तव संगेन तव चित्रांगदः प्रियः । संप्राप्स्यति च सत्पूजामनुषंगात्त्वदुद्भवात्
Devant toi, cet homme chassera à coup sûr et dominera son ennemi. Et ce cher Citrāṅgada qui t’appartient aussi—par sa proximité avec toi—obtiendra un hommage honorable, par l’heureuse conséquence de ce qui est né de toi.
Verse 101
फलवत्युवाच । यदि देव प्रसन्नो मे तथान्यमपि सद्वरम्
Phalavatī dit : «Si, ô Seigneur, tu es satisfait de moi, accorde-moi aussi une autre grâce excellente.»
Verse 102
हृदिस्थं देहि मे सौख्यं येन संजायतेऽखिलम् । पिता ममैष जाबालिर्निर्मुक्तो वसनैः सदा
Accorde-moi la paix intérieure, demeurant au cœur, par laquelle tout bien prend naissance. Et quant à mon père, Jābāli, il demeure toujours privé de vêtements convenables.
Verse 103
अहं यथा तथात्रैव संतिष्ठतु दिवानिशम् । येन संतापमायाति पश्यन्मम विरोधिनीम्
Qu’elle demeure ici même, jour et nuit, quelle que soit ma condition, afin qu’en voyant ma rivale elle soit saisie d’une brûlante affliction.
Verse 104
क्रीडां ब्राह्मणवंशस्य मद्यमांससमुद्भवाम् । मद्यगन्धं समाघ्राति मांसं पश्यति संस्कृतम् । मां स्वच्छंदरतां नित्यं दुःखं याति दिनेदिने
Qu’elle voie le ‘jeu’ honteux qui couvre d’opprobre une lignée de brāhmaṇas, né de l’alcool et de la chair. Qu’elle respire l’odeur du vin et voie la viande apprêtée ; et me voyant vivre toujours libre selon mon gré, qu’elle tombe dans la peine jour après jour.
Verse 105
श्रीभगवानुवाच । एवं भविष्यति प्रोक्तं संजातं चाधुना शुभे । अहं यास्यामि कैलासं त्वं तिष्ठात्र यथोदिता
Le Seigneur Bienheureux dit : «Ainsi en sera-t-il, selon tes paroles — et dès à présent, ô être de bon augure, cela s’est accompli. Je pars pour Kailāsa ; toi, demeure ici comme je te l’ai prescrit.»
Verse 106
सूत उवाच । एवं स भगवान्प्रोक्त्वा गतश्चादर्शनं हरः । योगिन्यश्चैव ताः सर्वाः स्वेस्वे स्थाने व्यवस्थिताः
Sūta dit : «Après avoir ainsi parlé, le Seigneur Hara s’en alla et devint invisible. Et toutes ces yoginīs demeurèrent établies, chacune en son propre lieu.»
Verse 107
चित्रांगदोपि तत्रैव कृत्वा प्रासादमुत्तमम् । लिंगं संस्थापयामास देवदेवस्य शूलिनः
Citrāṅgada, en ce même lieu, érigea un temple excellent et y consacra un liṅga du Seigneur au trident, le Dieu des dieux.
Verse 108
ततश्चाराधयामास दिवारात्रमतंद्रितः
Ensuite, sans fatigue et sans relâche, il adora jour et nuit.
Verse 109
ततः संवत्सरस्यांते व्याधिमुक्तः सुरूपधृक् । विमानवरमारूढो जगाम त्रिदशालयम् । सोऽपि जाबालिनामाथ विवस्त्र समपद्यत
Puis, au terme d’une année, il fut délivré de la maladie et revêtit une belle forme. Monté sur un excellent char céleste, il gagna la demeure des dieux. Mais Jābāli, ensuite, tomba dans un état de nudité et de honte, dans le dénuement.
Verse 110
जनहास्यकरो लोके स्थितस्तत्रैव सर्वदा । पश्यमानो विकारांस्तान्दुःखितः स्वसुतोद्भवान्
Devenu la risée des gens du monde, il demeura là sans cesse, accablé de douleur en voyant ces difformités nées de sa propre descendance.
Verse 111
ततश्च गर्हयामास स्त्रीणां जन्म महामुनिः । तस्मिन्पीठे समासाद्य दुःखेन महताऽन्वितः
Alors le grand sage se mit à blâmer jusqu’au fait de naître femme. Parvenu à ce pīṭha sacré, il fut submergé d’une immense affliction.
Verse 112
अहो पापात्मनां पुंसां संभविष्यंति योषितः । यासामीदृक्समाचारो द्विजवंशोद्भवास्वपि
Hélas ! Des hommes pécheurs naissent des femmes ; et même parmi celles issues de lignées de brāhmanes, la conduite peut devenir de cette sorte.
Verse 113
सकृदेव मया संगः कृतो नार्या समन्वितः । आजन्ममरणं यावत्पापं प्राप्तं यथेदृशम्
Une seule fois je me suis lié à une femme ; et pourtant, de la naissance jusqu’à la mort, j’ai contracté un péché de cette même espèce.
Verse 114
ये पुनस्तासु संसक्ताः सदैव पुरुषाधमाः । का तेषां जायते लोके गतिर्वेद्मि न चिंतयन्
Et ces hommes abjects, toujours enlacés à elles—quel sort obtiennent-ils en ce monde ? Je ne puis même le supporter en pensée.
Verse 115
एवं तस्य ब्रुवाणस्य योगिन्यस्ताः क्रुधान्विताः । तमूचुर्ब्राह्मणं तत्र घृणया परिवारितम्
Comme il parlait ainsi, ces Yoginīs, emplies de colère, s’adressèrent là à ce brāhmane, l’entourant d’une réprobation sévère.
Verse 116
योगिन्य ऊचुः । मा निंदां कुरु मूढात्मंस्त्वं स्त्रीणां योगमाश्रितः । एतच्चराचरं विश्वं स्त्रीभिः संधार्यते यतः
Les Yoginīs dirent : «Ne blâme pas les femmes, ô esprit égaré, car toi-même tu t’appuies sur le yoga, la puissance du féminin. En vérité, tout cet univers, le mobile et l’immobile, est soutenu par les énergies féminines».
Verse 117
याभिः संजनितः शेषः कूर्मश्च तदनंतरम् । याभ्यां संधार्यते पृथ्वी यस्यां विश्वं प्रतिष्ठितम्
Par Elle fut engendré Śeṣa, et ensuite Kūrma également ; par Elle la terre est soutenue—sur Elle l’univers tout entier demeure établi.
Verse 118
धन्येयं ते सुता मूढ या प्राप्ता योगमुत्तमम् । प्राप्ता च परमं स्थानं स्तोकैरेवात्र वासरैः
Vraiment, ta fille est bénie, ô égaré : elle a atteint le yoga suprême ; et en quelques jours seulement ici, elle est parvenue à l’état souverain.
Verse 119
त्वं पुनर्मूर्खतां प्राप्तश्छांदसं मार्गमास्थितः । अविद्यया समायुक्तः संसारेऽत्र भ्रमिष्यसि
Mais toi, retombé dans la sottise et ayant pris la voie chāndasa, tu erreras ici—lié à l’ignorance—dans le cycle du saṃsāra.
Verse 120
मुनिरुवाच । स्त्रियो निंद्यतमाः सर्वाः सर्वावस्थासु दुःखदाः । इहलोके परे चैव ताभ्यः सौख्यं न लभ्यते
Le sage dit : « Toutes les femmes sont les plus blâmables ; en toute condition elles apportent la souffrance. Ni en ce monde ni dans l’autre on n’obtient le bonheur par leur entremise. »
Verse 121
यदर्थं निहतः शुम्भो निशुम्भश्च महासुरः । रावणो दण्डभूपश्च तथान्येऽपि सहस्रशः
C’est pour ce même dessein que Śumbha et Niśumbha—les grands asuras—furent mis à mort ; et pour ce dessein aussi Rāvaṇa et le roi Daṇḍa furent abattus, ainsi que des milliers d’autres—(telle est la puissance sacrée proclamée dans la glorification de ce Tīrtha).
Verse 122
प्राप्य तादृग्द्विजं कांतं गौतमं स्त्रीस्वभावतः । अहिल्या शक्रमासाद्य चकमे शीलवर्जिता
Ayant obtenu un brahmane « deux fois né » si digne et aimé—Gautama—, pourtant, par l’inconstance ici attribuée à sa nature de femme, Ahalyā, dépouillée de chasteté, s’approcha de Śakra (Indra) et désira s’unir à lui.
Verse 123
कन्योवाच । यच्च निंदसि मूढात्मन्संति निंद्याश्च योषितः । तद्वदस्व मया सार्धं येन त्वां बोधयाम्यहम्
La jeune fille dit : « Ô esprit égaré, tu blâmes les femmes en disant qu’il en est de blâmables. Dis-le-moi pleinement, avec moi, afin que je t’éveille à la juste compréhension. »
Verse 124
न तेऽस्ति हृदये बुद्धिर्न लज्जा न दया मुने । किमंत्यजोऽपि तत्कर्म कुरुते यत्त्वया कृतम्
Ô sage, il n’y a dans ton cœur ni discernement, ni pudeur, ni compassion. Ce que tu as fait est tel que même un paria ne commettrait pas cet acte.
Verse 125
अहं तावत्प्रहारेण त्वया व्यापादिताऽधम । स्त्रीहत्योद्भवपापस्य न चिन्ता विधृता हृदि
« Par ton coup, j’ai été réellement tuée, ô misérable. Et pourtant, dans mon cœur, je n’ai nourri aucune crainte du péché qui naît du meurtre d’une femme. »
Verse 126
विशेषेण सुतायाश्च कोपाविष्टेन चेतसा । गच्छंति पातकान्यत्र प्रायश्चित्तैः पृथग्विधैः
Ici, par diverses expiations (prāyaścitta) distinctes, les péchés sont chassés—surtout ceux commis l’esprit saisi par la colère, et même ceux qui naissent en rapport avec sa propre fille.
Verse 127
स्त्रीवधोत्थं पुनर्याति यदि तत्त्वं प्रकीर्तय । एतन्मे न च दुःखं स्याद्यद्धतास्मि द्विजाधम
«Si tu proclames en vérité le principe réel, le péché né du meurtre d’une femme retombera sur toi. Quant à moi, je n’aurai point de chagrin en ceci : d’avoir été tué par un brahmane misérable.»
Verse 128
यच्छप्ता नग्नसद्भावं नीता तत्पातकं च ते । कल्पांतेऽपि सुदुर्बुद्धे न संयास्यति कुत्रचित्
Parce que tu fus maudit, tu as été conduit à l’état de nudité, et ce péché même est retombé sur toi. Ô esprit perverti, même à la fin d’un kalpa il ne s’éteindra pour toi nulle part.
Verse 129
तस्माद्भुंक्ष्व सुदुःखार्तः स्थितोऽत्रैव मया सह । न भूयो निंदसि प्रायो न च व्यापादयिष्यसि
Ainsi donc, ô toi que tourmente une douleur extrême, demeure ici avec moi et prends ton repas. Tu ne te livreras plus, comme jadis, à la médisance, et tu ne commettras plus de violence ni ne causeras de tort.
Verse 130
अनिंद्या योषितः सर्वा नैता दुष्यंति कर्हिचित् । मासिमासि रजो ह्यासां दुष्कृतान्यपकर्षति
Les femmes ne doivent pas être vouées au blâme ; elles ne deviennent souillées en aucun temps. Car, mois après mois, leur flux menstruel emporte réellement leurs méfaits.
Verse 131
मुनि रुवाच । स्त्रियः पापसमाचारा नैताः शुध्यंति कर्हिचित् । परकांते रतिर्यासामंत्यजत्वं प्रयच्छति
Le sage dit : «Les femmes aux actes pécheurs — de telles femmes ne se purifient jamais. Et celles dont la joie est dans la bien-aimée d’autrui sont conduites à l’état d’exclues, hors caste.»
Verse 132
कन्योवाच । मा मैवं वद मूढात्मन्नमेध्या इति योषितः । अत्र श्लोकः पुरा गीतो मनुना तं निबोध मे
La jeune fille dit : « Ne parle pas ainsi, ô esprit égaré ; ne traite pas les femmes d’“impures”. Ici fut jadis chanté un vers par Manu ; apprends-le de moi. »
Verse 133
ब्राह्मणाः पादतो मेध्या गावो मेध्यास्तु पृष्ठतः । अजाश्वा मुखतो मेध्या स्त्रियो मेध्याश्च सर्वतः
« Les brāhmanes sont purs par les pieds ; les vaches sont pures par le dos ; les chèvres et les chevaux sont purs par la bouche ; et les femmes sont pures de toutes parts. »
Verse 134
मुनिरुवाच । ब्राह्मणाः सर्वतो मेध्या गावो मेध्याश्च सर्वतः । अजाश्वा मुखतो मेध्या न मेध्याश्च स्त्रियः क्वचित्
Le sage dit : « Les brāhmanes sont purs de toutes parts, et les vaches aussi sont pures de toutes parts. Les chèvres et les chevaux sont purs par la bouche ; mais les femmes ne sont jamais pures. »
Verse 135
कन्योवाच । तस्य चिंतामणिर्हस्ते तस्य कल्पद्रुमो गृहे । कुबेरः किंकरस्तस्य यस्य स्यात्कामिनी गृहे
La jeune fille dit : « Pour lui, le joyau Cintāmaṇi est dans sa main ; pour lui, l’arbre Kalpadruma se dresse dans sa demeure ; et Kubera devient son serviteur—lui dont la maison abrite une femme bien-aimée. »
Verse 136
मुनिरुवाच । तस्यापदोऽखिला दुःखं दुःखं तस्याखिलं गृहे । नरकः सर्वतस्तस्य यस्य स्यात्कामिनीगृहे
Le sage dit : « Pour lui, tout malheur est souffrance ; dans sa maison, tout est souffrance. L’enfer l’enserre de toutes parts—lui dont la demeure abrite une femme poussée par le désir. »
Verse 137
कन्योवाच । यानि कान्यत्र सौख्यानि भोगस्थानानि यानि च । धर्मार्थकामजातानि तानि स्त्रीभ्यो भवंति हि
La jeune fille dit : «Quels que soient les bonheurs ici, et quels que soient les lieux de jouissance—ceux qui naissent du dharma, de l’artha et du kāma—ils adviennent en vérité grâce aux femmes».
Verse 138
मुनिरुवाच । यानि कानि सुदुःखानि क्लेशानि यानि देहिनाम् यानि कष्टान्यनिष्टानि स्त्रीभ्यस्तानि भवंति च
Le sage dit : «Quelles que soient les souffrances aiguës et les afflictions des êtres incarnés, et quelles que soient les peines et les maux non désirés—eux aussi naissent à cause des femmes».
Verse 139
कन्योवाच । धर्मार्थकाममोक्षान्स्त्री चतुरोऽपि चतसृभिः । वह्निप्रदक्षिणाभिस्तान्विवाहेऽपि प्रदर्शयेत्
La jeune fille dit : «La femme, par les quatre circumambulations autour du feu sacré, expose même dans le mariage les quatre buts : dharma, artha, kāma et mokṣa».
Verse 140
मुनिरुवाच । संसारभ्रमणं नारी प्रथमेऽपि समागमे । वह्निप्रदक्षिणान्यायव्याजेनैव प्रदर्शयेत्
Le sage dit : «Dès la première union, la femme fait voir l’errance même du saṃsāra—sous le prétexte de la règle de tourner autour du feu sacré».
Verse 141
कन्योवाच । के नाम न विरज्यंति ज्ञानाढ्या अपि मानवाः । कर्णांतलग्ननेत्रांतां दृष्ट्वा पीन पयोधराम्
La jeune fille dit : «Qui donc ne serait pas saisi de désir—même l’homme riche de connaissance—en voyant une femme aux seins pleins, dont les yeux semblent atteindre le bord des oreilles ?»
Verse 142
मुनिरुवाच । के नाम न विनश्यंति मूढज्ञाना नितंबिनीम् । रम्यबुद्ध्योपसर्पंति ये ज्वालाः शलभा इव
Le sage dit : «Qui ne serait pas perdu—ceux dont le “savoir” n’est que folie—lorsqu’ils s’approchent d’une femme voluptueuse, l’esprit la croyant délicieuse, tels des papillons de nuit se jetant dans la flamme ?»
Verse 143
कन्योवाच । निर्मुखौ च कठोरौ च प्रोद्धतौ च मनोरमौ । स्त्रीस्तनौ सेवते धन्यो मधुमांसे विशेषतः
La jeune fille dit : «Durs et dressés, charmants bien que “sans visage” ; bienheureux celui qui se complaît aux seins d’une femme, surtout au temps du printemps.»
Verse 144
मुनिरुवाच । आभोगिनौ मंडलिनौ तत्क्षणान्मुक्तकंचुकौ । वरमाशीविषौ स्पृष्टौ न तु पत्न्याः पयोधरौ
Le sage dit : «Mieux vaut toucher deux serpents à capuchon, lovés, qui en un instant se dépouillent de leur enveloppe, que toucher les seins de sa propre épouse.»
Verse 145
कन्योवाच । न चासां रचनामात्रं केवलं रम्यमंगिभिः । परिष्वंगोऽपि रामाणां सौख्याय पुलकाय च
La jeune fille dit : «Ce n’est pas seulement leur forme qui charme les êtres incarnés ; même l’étreinte des femmes aimées apporte délice et frisson (chair de poule).»
Verse 146
मुनिरुवाच । न चासां रचनामात्रं रम्यं स्यात्पापदं दृशः । वपुः स्पृष्टं विनाशाय स्त्रीणां प्रेत्य नरकाय च
Le sage dit : «Leur forme n’est pas vraiment “délicieuse” ; pour les yeux elle devient cause de péché. Toucher le corps mène à la ruine et, après la mort, à l’enfer.»
Verse 147
कन्योवाच । को नाम न सुखी लोके को नाम सुकृती न च । स्पृहणीयतमः को न स्त्रीजनो यस्य रज्यते
La jeune fille dit : «Qui, dans le monde, n’est pas heureux ? Qui n’est pas méritant ? Et qui n’est pas le plus enviable — celui pour qui la compagnie des femmes s’éprend d’amour ?»
Verse 148
मुनिरुवाच । को न मुक्तिं व्रजेत्तत्र को न शस्यतरो भवेत् । को न स्यात्क्षेमसंयुक्तः स्त्रीजने यो न रज्यते
Le sage dit : «Qui ne marcherait pas vers la délivrance ? Qui ne deviendrait pas vraiment digne de louange ? Et qui ne serait pas établi dans la sûreté et le bien-être — celui qui ne s’attache pas à la compagnie des femmes ?»
Verse 149
कन्योवाच । संसारांतः प्रसुप्तस्य कीटस्यापि प्ररोचते । स्त्रीशरीरं नरस्यात्र किं पुनर्न विवेकिनः
La jeune fille dit : «Même un ver, assoupi dans la fange du saṃsāra, trouve quelque chose qui lui plaît. Ainsi, en ce monde, le corps d’une femme paraît séduisant à l’homme — combien plus à celui qui manque de discernement !»
Verse 150
मुनिरुवाच । अमेध्यजा तस्य यथा तथा तद्रोचनं कृमेः । तथा संसारसूतस्य स्त्रीशरीरं च कामिनः
Le sage dit : «De même que le ver, né de l’impureté, trouve agréable cette impureté même, ainsi l’homme poussé par le désir, filé par les fils du saṃsāra, se délecte du corps d’une femme.»
Verse 151
कन्योवाच । सौख्यस्थानं नृणां किंचिद्वेधसा ऽन्यदपश्यता । शाश्वतं चिंतयित्वाथ स्त्रीरत्नमिदमाहृतम्
La jeune fille dit : «Le Créateur, ne voyant pour les hommes nul autre refuge de bonheur, contempla ce qui est éternel et fit alors paraître ce joyau : la féminité.»
Verse 152
मुनिरुवाच । बंधनं जगतः किंचिद्वेधसाऽन्यदपश्यता । स्त्रीरूपेण ततः कोपि पाशोऽयं स्त्रीमयः कृतः
Le sage dit : «Le Créateur, ne voyant pour le monde aucun autre lien, façonna ce piège sous la forme de la femme — un lacet tissé de fascination.»
Verse 153
सूत उवाच । एवं स मुनिशार्दूलस्तयातीव समागमे । निरुत्तरीकृतो यावत्ततः प्राह निजां सुताम्
Sūta dit : «Ainsi, ce tigre parmi les sages, pleinement réfuté par elle au fil de l’entretien, demeura sans parole ; puis il s’adressa à sa propre fille.»
Verse 154
मुनिरुवाच । त्वया सह न संवादो मया कार्योऽधुना क्वचित् । या त्वं बालापि मामेवं निषेधयसि सर्वतः
Le sage dit : «Désormais, je n’ai plus aucun débat à mener avec toi ; car toi, bien que jeune fille, tu me retiens ainsi de toutes parts.»
Verse 155
तस्माद्धन्यतरं मन्ये अहमात्मानमद्य वै । यस्य मे त्वं सुता ईदृगीदृक्छास्त्रविचक्षणा
«C’est pourquoi, aujourd’hui, je me tiens pour le plus fortuné : car tu es ma fille, si clairvoyante et si experte dans l’intelligence des śāstra.»
Verse 156
तस्मान्न मे महाभागे कोपः स्वल्पोऽपि विद्यते । तस्माद्यथेच्छया क्रीडां कुरु योगिनिमध्यगा
«C’est pourquoi, ô noble âme, il n’y a en moi pas même la moindre colère. Fais donc, selon ton gré, ton jeu sacré, toi qui chemines au milieu des yoginī.»
Verse 157
ततः सा लज्जिता दृष्ट्वा पितरं स्नेहवत्सलम् । प्रणिपत्य पुनःप्राह योगिनीमध्यसंस्थिता
Alors, saisie de pudeur en voyant son père tout empli d’affection, elle se prosterna et parla de nouveau, assise au milieu des yoginīs.
Verse 158
अज्ञानाद्यदि वा ज्ञानात्त्वं निषिद्धो मया प्रभो । क्षंतव्यं सकलं मेऽद्य वालिकाया विशेषतः
«Que ce soit par ignorance ou même par un savoir mal appliqué, si je t’ai retenu, ô Seigneur, pardonne tout cela aujourd’hui, d’autant plus que je ne suis qu’une jeune fille.»
Verse 159
अत्र पीठे समागत्य प्रथमं ते द्विजोत्तमाः । पूजां सर्वे करिष्यंति मानवा भक्तितत्पराः । पश्चाच्च सर्वपीठस्य यास्यंति च परां गतिम्
Étant venus d’abord à ce pīṭha sacré, les meilleurs des deux-fois-nés y sont honorés par le culte; et les hommes dévots, tout entiers voués à la bhakti, y accomplissent l’adoration. Ensuite, par la grâce de ce pīṭha suprême, ils atteignent l’état le plus élevé.
Verse 160
एवं सा तत्र संजाता जाबालिमुनिसंभवा । जाबालिश्च मुनिश्रेष्ठस्तथा चित्रांगदेश्वरः
Ainsi prit-elle naissance en ce lieu, issue du sage Jābāli. Et Jābāli, le meilleur des munis, s’y trouvait aussi, de même que Citraṅgadeśvara (le Seigneur de Citraṅga).
Verse 161
त्रयाणामपि यस्तेषां पूजां मर्त्यः समाचरेत् । दिवसेदिवसे तत्र स सिद्धिं समवाप्नुयात्
Tout mortel qui, en ce lieu, accomplit jour après jour le culte de ces trois, obtient assurément la siddhi, l’accomplissement spirituel.
Verse 162
नासाध्यं विद्यते किंचित्तावदत्र धरातले । पूज्यते भूमिपालाद्यैर्भोगान्दिव्यांस्तथा लभेत्
Sur cette terre, rien ne demeure hors d’atteinte. On devient digne d’honneur même parmi les rois et les puissants, et l’on obtient aussi des jouissances et des bénédictions divines.
Verse 163
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन स मुनिः सा च कन्यका । पूजनीया विशेषेण स देवोऽथ महेश्वरः
C’est pourquoi, avec tous les efforts, ce sage et cette jeune fille doivent être vénérés—tout particulièrement—et de même ce Dieu, Maheśvara.
Verse 164
एतद्वः सर्वमाख्यातमाख्यानं सर्वकामदम् । पठतां शृण्वतां चैव इहलोके परत्र च
Tout cela vous a été exposé : un récit qui accorde tous les désirs légitimes. À ceux qui le récitent et à ceux qui l’écoutent, il porte ses fruits ici-bas et dans l’au-delà.