
Après le départ de Viṣṇu de l’enceinte du sacrifice de Dakṣa, les gaṇas de Śiva submergent l’assemblée rituelle, humilient divers participants et jettent dieux, sages et astres dans le désordre. Brahmā, accablé, se rend à Kailāsa et offre à Śiva une stuti solennelle, le reconnaissant comme la source transcendante de l’ordre cosmique et de l’efficacité des rites. Śiva précise que la rupture du yajña de Dakṣa n’est pas une malveillance divine arbitraire, mais la conséquence karmique des actes mêmes de Dakṣa ; toute conduite qui fait souffrir autrui est réprouvée par le dharma. Il se rend ensuite à Kanakhala, examine les actions de Vīrabhadra et rend la vie à Dakṣa en le reconstituant avec une tête de substitution (tête animale), emblème de réconciliation et de réordonnancement du rituel sous un dharma supérieur. Dakṣa loue Śiva, puis Śiva enseigne une typologie graduée des dévots (ārta, jijñāsu, arthārthī, jñānī), en privilégiant la bhakti orientée vers le jñāna plutôt que les seules œuvres rituelles. Le chapitre présente aussi un catalogue de mérites liés au service du temple et à ses offrandes, suivi de récits exemplaires : le roi Indrasena est sauvé pour avoir prononcé par inadvertance le Nom de Śiva ; l’efficacité de la vibhūti et du pañcākṣara est affirmée ; et une longue histoire oppose l’adoration formelle fondée sur la richesse (Nandī, le marchand) à la dévotion ardente et non conventionnelle d’un chasseur (Kirāta), qui reçoit finalement la grâce de Śiva et la charge de pārṣada/dvārapāla.
Verse 1
लोमश उवाच । विष्णौ गते तदा सर्वे देवाश्च ऋषिभिः सह । विनिर्जिता गणैः सर्वे ये च यज्ञोपजीविनः
Lomaśa dit : Lorsque Viṣṇu fut parti, alors tous les dieux, avec les ṛṣi, furent entièrement vaincus par les gaṇa ; et de même tous ceux qui vivaient des sacrifices.
Verse 2
भृगुं च पातयामास स्मश्रूणां लुंचनं कृतम् । द्विजांश्चोत्पाटयामास पूष्णो विकृतविक्रियान्
Il abattit Bhṛgu et lui arracha la barbe. Il entraîna aussi les dvija, les « deux-fois-nés », et Pūṣan demeura avec ses fonctions hideusement déformées.
Verse 3
विडंबिता स्वधा तत्र ऋषयश्च विडंबिताः । ववृषुस्ते पुरीषेण वितानाग्नौ रुपान्विताः
Là, Svadhā fut tournée en dérision, et les ṛṣi furent eux aussi humiliés. Ces gaṇa, prenant diverses formes, firent pleuvoir des immondices sur le feu de l’autel sous le dais du sacrifice.
Verse 4
अनिर्वाच्यं तदा चक्रुर्गणाः क्रोधसमन्विताः । अंतर्वेद्यंतरगतो दक्षो वै महतो भयात्
Alors les gaṇa, emplis de colère, accomplirent des actes indicibles ; et Dakṣa, saisi d’une grande peur, se glissa dans l’enceinte intérieure du clos de l’autel sacrificiel.
Verse 5
तं निलीनं समाज्ञाय आनिनायरुषान्वितः । कपोलेषु गृहीत्वा तं खड्गेनोपहतं शिरः
Apprenant qu'il se cachait, Virabhadra, rempli de fureur, le traîna dehors ; le saisissant par les joues, il frappa sa tête avec une épée.
Verse 6
अभेद्यं तच्छिरो मत्वा वीरभद्रः प्रतापवान् । स्कंधं पद्भ्यां समाक्रम्य कधरेऽपीडयत्तदा
Pensant que sa tête était dure à briser, le puissant Virabhadra appuya alors, plantant ses pieds sur les épaules et écrasant le cou.
Verse 7
गंधरात्पाट्यमानाच्च शिरश्छिन्नं दुरात्मनः । दक्षस्य च तदा तेन वीरभद्रेण धीमता । तच्छिरः सुहुतं कुंडे ज्वलि
Alors qu'elle était arrachée du cou, la tête de Daksha à l'esprit maléfique fut tranchée par le sage Virabhadra ; et cette tête fut offerte dans le foyer sacrificiel en flammes.
Verse 8
ये चान्य ऋषयो देवाः पितरो यक्षराक्षसाः । गणैरुपद्रुताः सर्वे पलायनपरा ययुः
Et les autres sages, dieux, Pitris, Yakshas et Rakshasas, harcelés par les Ganas, cherchèrent tous à fuir et s'enfuirent.
Verse 9
चंद्रादित्यगणाः सर्वे ग्रहनक्षत्रतारकाः । सर्वे विचलिता ह्यासन्गणैस्तेपि ह्युपद्रुताः
Toutes les armées de la Lune et du Soleil — planètes, maisons lunaires et étoiles — furent jetées dans le désarroi ; car elles aussi furent affligées par les Ganas.
Verse 10
सत्यलोकं गतो ब्रह्मा पुत्रशोकेन पीडितः । चिंतयामास चाव्यग्रः किं कार्यं कार्यमद्य वै
Brahmā gagna Satyaloka, accablé par le chagrin pour son fils; et, d’un esprit ferme et sans trouble, il médita : «Que faut-il accomplir aujourd’hui ? Quel devoir demeure à parfaire ?»
Verse 11
मनसा दूयमानेन शंन लेभे पितामहः । ज्ञात्वा सर्वं प्रयत्नेन दुष्कृतं तस्य पापिनः
L’esprit consumé par la détresse, le Grand-Père (Brahmā) ne trouva point de paix ; car, avec un effort total, il avait appris avec certitude toute la mauvaise action de ce pécheur (Dakṣa).
Verse 12
गमनाय मतिं चक्रे कैलासं पर्वतं प्रति । हंसारूढो महातेजाः सर्वदेवैः समन्वितः
Il résolut de se rendre vers le mont Kailāsa ; Brahmā, d’un éclat immense, monté sur son cygne, se mit en route accompagné de tous les dieux.
Verse 13
प्रविष्टः पर्वतश्रेष्ठं स ददर्श सदाशिवम् । एकांतवासिनं रुद्रं शैलादेन समन्वितम्
Entrant dans cette montagne souveraine, il vit Sadāśiva — Rudra demeurant dans la retraite — entouré de Śailāda (Nandin) qui le servait.
Verse 14
कपर्द्दिनं श्रिया युक्तं वेदांगानां च दुर्गमम् । तथाविधं समालोक्य ब्रह्म क्षोभपरोऽभवत्
Voyant le Seigneur aux cheveux nattés (Kapardin), paré d’une splendeur divine et insondable même pour les sciences du Vedāṅga, Brahmā fut intérieurement bouleversé et saisi d’émoi.
Verse 15
दंडवत्पतितो भूमौक्षमापयितुमुद्यतः । संस्पृशं स्तत्पदाब्जं च चतुर्मुकुटकोटिभिः । स्तुतिं कर्तुं समारेभे शिवस्य परमात्मनः
S’étant prosterné de tout son long sur la terre, résolu à implorer le pardon, il effleura les pieds-lotus de Śiva avec les innombrables couronnes de ses quatre visages, puis entreprit de chanter un hymne à Śiva, le Soi suprême.
Verse 16
ब्रह्मोवाच । नमो रुद्राय शांताय ब्रह्मणे परमात्मने । त्वं हि विश्वसृजां स्रष्टा धाता त्वं प्रपितामहः
Brahmā dit : Hommage à Rudra, le paisible ; hommage à Brahman, le Soi suprême. Tu es vraiment le créateur parmi les créateurs de l’univers ; tu es le soutien, tu es l’Aïeul primordial de tous.
Verse 17
नमो रुद्राय महते नीलकंठाय वेधसे । विश्वाय विश्वबीजाय जगदानंदहेतवे
Hommage au grand Rudra, à Nīlakaṇṭha, à l’Ordonnateur. Hommage au Tout, à la Semence de l’univers, à la cause même de la béatitude du monde.
Verse 18
ओंकारस्त्वं वषट्कारः सर्वारंभप्रवर्तकः । यज्ञोसि यज्ञकर्मासि यज्ञानां च प्रवर्तकः
Tu es la syllabe Oṃ ; tu es l’exclamation Vaṣaṭ ; tu mets en mouvement toute entreprise. Tu es le sacrifice lui-même, tu es l’acte sacrificiel, et tu es celui qui fait avancer tous les sacrifices.
Verse 19
सर्वेषां यज्ञकर्तॄणां त्वमेव प्रतिपालकः । शरण्योसि महादेव सर्वेषां प्राणिनां प्रभो । रक्ष रक्ष महादेव पुत्रशोकेन पीडितम्
Toi seul protèges tous ceux qui accomplissent les sacrifices. Tu es le refuge, ô Mahādeva, Seigneur de tous les êtres. Protège, protège, ô Mahādeva, celui que tourmente le chagrin pour un fils.
Verse 20
महादेव उवाच । श्रृणुष्वावहितो भूत्वा मम वाक्यं पितामह । दक्षस्य यज्ञभंगोयं न कृतश्च मया क्वचित्
Mahādeva dit : Écoute avec attention mes paroles, ô Pitāmaha. Cette rupture du sacrifice de Dakṣa n’a jamais été accomplie par moi, à aucun moment.
Verse 21
स्वीयेन कर्मणा दक्षो हतो ब्रह्मन्न संशयः
Par son propre acte, Dakṣa fut conduit à la ruine, ô Brahmā — il n’y a là aucun doute.
Verse 22
परेषां क्लेशदं कर्म न कार्यं तत्कदाचन । परमेष्ठिन्परेषां यदात्मनस्तद्भविष्यति
Un acte qui apporte la souffrance aux autres ne doit jamais être accompli. Ô Parameṣṭhin, ce que l’on fait aux autres, cela devient pour soi-même.
Verse 23
एवमुक्त्वा तदा रुद्रो ब्रह्मणा सहितः सुरैः । ययौ कनखलं तीर्थं यज्ञवाटं प्रजापतेः
Ayant ainsi parlé, Rudra, accompagné de Brahmā et des dieux, se rendit au tīrtha de Kanakhala, à l’enceinte sacrificielle de Prajāpati (Dakṣa).
Verse 24
रुद्रस्तदा ददर्शाय वीरभद्रेण यत्कृतम् । स्वाहा स्वधा तथा पूषा भृगुर्मतिमतां वरः
Alors Rudra vit ce qu’avait accompli Vīrabhadra : comment Svāhā et Svadhā, ainsi que Pūṣan et Bhṛgu, le plus éminent des sages, avaient été atteints dans ce tumulte du sacrifice.
Verse 25
तदान्य ऋषयः सर्वे पितरश्च तथाविधाः । येऽन्ये च बहवस्तत्र यक्षगंधर्वकिन्नराः
Alors les autres ṛṣi également, ainsi que les Pitṛ de cette même assemblée—et bien d’autres encore, parmi lesquels Yakṣa, Gandharva et Kinnara—furent eux aussi entraînés dans ce malheur.
Verse 26
त्रोटिता लुंचिताश्चैव मृताः केचिद्रणाजिरे
Les uns furent brisés, les autres déchirés, et certains même périrent sur ce sol semblable à un champ de bataille.
Verse 27
शंभुं समागतं दृष्ट्वा वीरभद्रो गणैः सह । दंडप्रणामसंयुक्तस्तस्थावग्रे सदाशिवम्
Voyant Śambhu arriver, Vīrabhadra, avec les Gaṇa, se tint devant Sadāśiva et fit la prosternation totale (daṇḍavat).
Verse 28
दृष्ट्वा पुरः स्थितं रुद्रो वीरभद्रं महाबलम् । उपाच प्रहसन्वाक्यं किं कृतं वीर नन्विदम्
Voyant devant lui Vīrabhadra, d’une grande puissance, Rudra dit en souriant : «Ô héros, qu’est-ce donc que ceci qui a été accompli ?»
Verse 29
दक्षमानय शीघ्रं भो येनेदं कृतमीदृशम् । यज्ञे विलक्षणं तात यस्येदं फलमीदृशम्
«Amène Dakṣa sans tarder, ô toi : c’est lui qui a fait advenir ceci de cette manière. Étrange est ce yajña, mon enfant, dont le fruit s’est ainsi manifesté.»
Verse 30
एवमुक्तः शंकरेण वीरभद्रस्त्वरान्वितः । कबंधमानयित्वाथ शंभोरग्रे तदाक्षिपत्
Ainsi interpellé par Śaṅkara, Vīrabhadra, en toute hâte, apporta le tronc sans tête et le jeta devant Śambhu.
Verse 31
तदोक्तः शंकरेणैव वीरभद्रो महामनाः । शिरः केना पनीतं च दक्षस्यास्य दुरात्मनः
Alors Śaṅkara demanda au noble Vīrabhadra : « Par qui la tête de ce Dakṣa à l'âme perverse a-t-elle été ôtée ? »
Verse 32
दास्यामि जीवनं वीर कुटिलस्यापि चाधुना । एवमुक्तः शंकरेण वीरभद्रोऽब्रवीत्पुनः
« Je vais accorder la vie maintenant, même à cet être tordu, ô héros. » Ainsi interpellé par Śaṅkara, Vīrabhadra répondit à nouveau.
Verse 33
मया शिरो हुतं चाग्नौ तदानीमेव शंकर । अवशिष्टं शिरःशंभो पशोश्च विकृताननम्
Vīrabhadra dit : « J'ai offert la tête au feu à ce moment précis, ô Śaṅkara. Ce qu'il reste, ô Śambhu, c'est la tête de la bête sacrificielle, au visage déformé. »
Verse 34
इति ज्ञात्वा ततो रुद्रः कबंधोपरि चाक्षिपत् । शिरः पशोश्च विकृतं कूर्चयुक्तं भयावहम्
Sachant cela, Rudra plaça alors sur le tronc sans tête la tête terrifiante et altérée d'une bête, ornée d'une touffe de poils, la rendant effrayante à voir.
Verse 35
स दक्षो जीवितं लेभे प्रसादाच्छंकरस्य च । स दृष्ट्वाग्रे तदा रुद्रं दक्षो लज्जासमन्वितः । तुष्टाव प्रणतो भूत्वा शंकरं लोकशंकरम्
Ainsi, Dakṣa recouvra la vie par la grâce de Śaṅkara. Puis, voyant Rudra devant lui, Dakṣa, saisi de honte, se prosterna et loua Śaṅkara, bienfaiteur des mondes.
Verse 36
दक्ष उवाच । नमामि देवं वरदं वरेण्यं नमामि देवेश्वरं सनातनम् । नमामि देवाधिपमीश्वरं हरं नमामि शंभुं जगदेकबंधुम्
Dakṣa dit : Je me prosterne devant le Dieu qui accorde les grâces, le plus digne d’adoration. Je me prosterne devant le Seigneur des dieux, l’Éternel. Je me prosterne devant Hara, le Souverain, maître des devas. Je me prosterne devant Śambhu, l’unique parent véritable de l’univers entier.
Verse 37
नमामि विश्वेश्वरविश्वरूपं सनातनं ब्रह्म निजात्मरूपम् । नमामि सर्वं निजभावभावं वरं वरेण्यं नतोऽस्मि
Je me prosterne devant le Seigneur de l’univers, dont la forme est l’univers même : le Brahman éternel, dont l’essence est le Soi. Je me prosterne devant Celui qui est tout, le fondement intérieur de tout état d’être : suprême, le plus digne ; devant Lui je m’abîme en prosternation.
Verse 38
लोमश उवाच । दक्षेण संस्तुतो रुद्रो बभाषे प्रहसन्रहः
Lomaśa dit : Ainsi loué par Dakṣa, Rudra parla, souriant doucement d’un rire léger.
Verse 39
हर उवाच । चतुर्विधा भजंते मां जनाः सुकृतिनः सदा । आर्तो जिज्ञासुरर्थार्थी ज्ञानी च द्विजसत्तम
Hara dit : Ô le meilleur des deux-fois-nés, les hommes de mérite m’adorent toujours de quatre manières : l’affligé, le chercheur de connaissance, le quêteur de biens mondains, et le connaisseur de la vérité.
Verse 40
तस्मान्मे ज्ञानिनः सर्वे प्रियाः स्युर्नात्र संशयः । विना ज्ञानेन मां प्राप्तुं यतंते ते हि बालिशः
Ainsi, tous les sages me sont chers—il n’y a là aucun doute. Ceux qui s’efforcent de m’atteindre sans connaissance sont véritablement puérils.
Verse 41
केवलं कर्मणा त्वं हि संसारात्तर्तुमिच्छसि
Toi, en vérité, tu veux franchir le saṃsāra par l’action seule.
Verse 42
न वेदैश्च न दानैश्च न यज्ञैस्तपसा क्वचित् । न शक्नुवंति मां प्राप्तुं मूढाः कर्म्मवशानराः
Ni par les Veda, ni par les dons, ni par les sacrifices, ni par l’austérité à aucun moment les hommes égarés, asservis à la seule action, ne peuvent m’atteindre.
Verse 43
तस्माज्ज्ञानपरो भूत्वा कुरु कर्म्म समाहितः । सुखदुःखसमो भूत्वा सुखी भव निरंतरम्
C’est pourquoi, voue-toi à la connaissance et accomplis tes actes l’esprit recueilli. Égal dans le plaisir et la peine, demeure dans une félicité intérieure ininterrompue.
Verse 44
लोमश उवाच । उपदिष्टस्तदा तेन शंभुना परमेष्ठिना । दक्षं तत्रैव संस्थापाय ययो रुद्रः स्वपर्वतम्
Lomaśa dit : Ainsi instruit par Śambhu—le Seigneur suprême—Rudra établit Dakṣa sur-le-champ, puis s’en alla vers sa propre demeure montagneuse.
Verse 45
ब्रह्मणापि तथा सर्वे भृग्वाद्याश्च महर्षयः । आश्वासिता बोधिताश्च ज्ञानिनश्चाभवन्क्षणात्
De même, par Brahmā, tous les grands ṛṣi—à commencer par Bhṛgu—furent réconfortés et instruits, et en un instant ils s’établirent dans la connaissance véritable.
Verse 46
गतः पितामहो ब्रह्मा ततश्च सदनं स्वकम्
Alors Pitāmaha Brahmā s’en alla vers sa propre demeure.
Verse 47
दक्षोपि च स्वयं वाक्यात्परं बोधमुपागतः । शिवध्यानपरो भूत्वा तपस्तेपे महामनाः
Dakṣa aussi, par ces mêmes paroles, parvint à l’intelligence suprême. Tout entier voué à la méditation sur Śiva, ce grand d’âme accomplit des austérités (tapas).
Verse 48
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन संक्षेव्यो भगवाञ्छिवः
C’est pourquoi, de tout son effort, il convient de servir et d’adorer avec ardeur Bhagavān Śiva.
Verse 49
संमार्जनं च कुर्वंति नरा ये च शिवांगणे । ते वै शिवपुरं प्राप्य जगद्वंद्या भग्सि च
Ceux qui balaient et nettoient la cour de Śiva atteignent en vérité la cité de Śiva, et deviennent aussi dignes de vénération dans le monde.
Verse 50
ये शिवस्य प्रयच्छति दर्प्पणं सुमहाप्रभम् । भविष्यंति शिवस्याग्रे पार्षदत्वेन ते नराः
Ceux qui offrent à Śiva un miroir splendide, d’un éclat très grand, deviendront des pārṣadas, serviteurs auprès de Śiva en sa présence.
Verse 51
चामराणि प्रयच्छंति देवदेवस्य शूलिनः । चामरैर्वीज्यपानास्ते भविष्यंति जगत्त्रय
Ceux qui offrent des cāmaras (éventails de queue de yak) au Seigneur au trident, Dieu des dieux, seront, dans les trois mondes, éventés de cāmaras et honorés d’un service royal.
Verse 52
दीपदानं प्रयच्छंति महादेवालये नराः । तेजस्विनो भविष्यंति ते त्रैलोक्यप्रदीपका
Ceux qui offrent des lampes dans le temple de Mahādeva deviendront rayonnants ; tels des lampes, ils illumineront les trois mondes.
Verse 53
धूपं ये वै प्रयच्छन्ति शिवाय परमात्मने । यशस्विनो भविष्यंति उद्धरन्ति कुलद्वयम्
Ceux qui offrent vraiment l’encens à Śiva, le Soi suprême, deviendront illustres et relèveront les deux lignées de leur famille.
Verse 54
नैवेद्यं ये प्रयच्छंति भकया हरिहराग्रतः । सिक्थेसिक्थे क्रतुफलं प्राप्नुवंति हि ते नराः
Ceux qui, avec dévotion, offrent le naivedya (offrande de nourriture) devant Hari et Hara obtiennent le fruit des sacrifices ; en vérité, à chaque pas et en chaque petite mesure, ils reçoivent le mérite d’un yajña.
Verse 55
भग्नं शिवालयं ये च प्रकुर्वंति नरोत्तमाः । प्राप्नुवति फल ते वै द्विगुणं नात्र संशयः
Les meilleurs des hommes qui restaurent un sanctuaire de Śiva brisé obtiennent assurément un mérite double ; il n’y a là aucun doute.
Verse 56
नूतनं ये प्रकृर्वंति इष्टकैरश्मनापि वा । स्वर्गे हि ते प्रमोदंते यावत्तिष्ठति निर्मलम् । यशो भूमौ द्विजश्रेष्ठा कार्या विचारणा
Ceux qui rebâtissent à neuf—en briques ou même en pierre—se réjouissent au ciel tant que demeure ce sanctuaire immaculé. Leur renommée subsiste sur la terre ; ô meilleur des deux-fois-nés, médite ce devoir.
Verse 57
कारयंति च ये विप्राः प्रासादं बहुभूमिकम् । शिवस्याथ महाप्राज्ञाः प्राप्नुवंति परां गतिम्
Et les brāhmanes qui font édifier pour Śiva un temple-palais à plusieurs étages, ces grands sages, atteignent l’état suprême.
Verse 58
शुद्धं धवलितं ये च कुर्वन्ति हरमंदिरम् । स्वीयं परकृतं चापि तेऽपि यांति परां गतिम्
Ceux qui purifient et blanchissent le temple de Hara (Śiva), qu’il soit le leur ou bâti par autrui, eux aussi parviennent à l’état suprême.
Verse 59
वितानं ये प्रयच्छति नराः सुकृतिनोपि हि । तारयति कुलं कृत्स्नं शिवलोकं गताः पुनः
Même les âmes vertueuses qui offrent un vitāna (dais, baldaquin) pour l’espace sacré élèvent toute leur lignée ; parvenues au monde de Śiva, par ce mérite elles deviennent de nouveau les sauveurs de toute leur famille.
Verse 60
ये च नादमयीं घंटां निबध्नंति शिवालये । तेजस्विनः कीर्तिमंतो भविष्यंति जगत्त्रये
Ceux qui installent une cloche au son retentissant dans un temple de Śiva deviendront resplendissants et renommés à travers les trois mondes.
Verse 61
एककालं द्विकालं वा त्रिकालं चानुपश्यति । आढ्यो वापि दरिद्रो वा सुखं दुःखात्प्रचुच्यते
Qu’on contemple le Seigneur une, deux ou trois fois par jour—riche ou pauvre—on est délivré de la souffrance et l’on obtient le bien-être.
Verse 62
श्रद्धावान्भजते यो वा शिवाय परमात्मने । कुलकोटिं समुद्धृत्य शिवेन सह मोदते
Quiconque, animé de foi, adore Śiva—le Soi suprême—élève dix millions de membres de sa lignée et se réjouit avec Śiva.
Verse 63
अत्रैवोदाहरंतीम मितिहासं पुरातनम् । ऐंद्रद्युम्नेश्च संवादं यमस्य च महात्मनः
Ici même, nous citerons un ancien récit sacré : le dialogue d’Aindradyumna et de Yama, le grand d’âme.
Verse 64
पुरा कृतयुगे ह्यसीदिन्द्रसेनो नराधिपः । प्रतिष्ठानाधिपो वीरो मृगयारसिकः सदा
Dans les temps anciens, au Kṛta Yuga, il y eut un roi nommé Indrasena—seigneur des hommes—qui régnait à Pratiṣṭhāna. Bien qu’héroïque, il était toujours enivré par la passion de la chasse.
Verse 65
अब्रह्मण्यः सदा क्रूरः केवलासुतृपः सदा । परप्राणौर्निजप्राणान्पुष्णाति स खलः सदा
Il fut toujours hostile aux brāhmaṇa, toujours cruel et jamais rassasié ; il nourrissait sa propre vie et son plaisir des vies mêmes d’autrui. Ainsi vécut-il, scélérat sans cesse.
Verse 66
परस्त्रीलं पटोऽत्यंतं परद्रव्येषु लोलुपः । ब्राह्मणा घातितास्तेन सुरापश्च निरंतरम्
Il était d’une ruse extrême pour convoiter les épouses d’autrui et avide des biens des autres. Des brāhmaṇa furent mis à mort par lui, et il buvait l’alcool sans relâche.
Verse 67
गुरुलत्पगतोत्यर्थं सदा सौवर्णतस्करः । तथाभूतानुगाः सर्वे राज्ञस्तस्य दुरात्मनः
Il était tombé bien loin du respect dû aux aînés et aux maîtres, et demeurait toujours voleur d’or. Tous les suivants de ce roi pervers devinrent de même nature.
Verse 68
एवं बहुविधं राज्यं चकार स दुरात्मवान् । ततः कालेन महता पंचत्वं प्राप दुर्मतिः
Ainsi, par maintes voies mauvaises, cet homme à l’âme sombre gouverna son royaume. Puis, après un long temps, l’esprit pervers atteignit sa fin et retourna aux cinq éléments.
Verse 69
तदा याम्यैश्च नीतोऽसाविंद्रसेनो दुरात्मवान् । यमान्तिकमनुप्राप्तस्तदा राजा सकल्मषः
Alors le mauvais Indrasena fut emmené par les serviteurs de Yama. Le roi, souillé de péchés, fut conduit jusqu’à la présence même de Yama.
Verse 70
यमेन दृष्टस्तत्रासाविंद्रसेनोग्रतः स्थितः । अभ्युत्थानपरो भूत्वा ननाम शिरसा शिवम्
Lorsque Yama le vit en ce lieu, Indrasena se tint devant lui. Se levantant avec révérence, il inclina la tête et se prosterna devant Śiva.
Verse 71
दूतान्संभर्त्सयामास यमो धर्मभृतां वरः । पाशैर्बद्धं चंद्रसेनं मुक्त्वा प्रोवाच धर्मराट्
Yama, le plus éminent gardien du dharma, réprimanda ses messagers. Délivrant Candrasena des liens du lacet, le Seigneur de la Justice prit la parole.
Verse 72
गच्छ पुण्यतमांल्लोकान्भुंक्ष्व राजन्यसत्तम । यावदिंद्रश्च नाकेऽस्ति यावत्सूर्यो नभस्तले
«Va vers les mondes les plus méritoires et jouis des fruits de tes vertus, ô le meilleur des rois—tant qu’Indra demeure au ciel et tant que le soleil brille dans la voûte céleste.»
Verse 73
पंचभूतानि यावच्च तावत्त्वं च सुखी भव । सुकृती त्वं महाराज शिवभक्तोऽसि नित्यदा
«Et tant que dureront les cinq éléments, puisses-tu demeurer heureux. Tu es riche de mérite, ô grand roi, car tu es à jamais un dévot de Śiva.»
Verse 74
यमस्य वचनं श्रुत्वा इंद्रसेनोभ्यभाषत । अहं शिवं न जानामि मृगयारसिको ह्यहम्
Entendant les paroles de Yama, Indrasena répondit : «Je ne connais pas Śiva ; en vérité, je suis un homme qui se plaît à la chasse.»
Verse 75
तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य यमो भाष्यमभाषत । आहर प्रहरस्वेति उक्तं चेदं सदा त्वया
Ayant entendu ses paroles, Yama répondit : «Pourtant, tu as toujours proféré cette même injonction : “Apporte ! Frappe !”»
Verse 76
तेन कर्मविपाकेन सदा पूतोसि मानद । तस्मात्त्वं गच्छ कैलासं पर्वतं शंकरं प्रति
«Par la maturation de ce karma, tu es sans cesse purifié, ô dispensateur d’honneur ; va donc au mont Kailāsa, auprès de Śaṅkara.»
Verse 77
एवं संभाषमाणस्य यमस्य च महात्मनः । आगताः शिवद्वतास्ते वृषारूढा महाप्रभाः
Ainsi que le magnanime Yama s’entretenait, arrivèrent les messagers de Śiva, puissants et resplendissants, montés sur des taureaux.
Verse 78
नीलकंठा दशभुजाः पंचवक्त्रास्त्रिलोचनाः । कपर्द्दिनः कुंडलिनः शशंकांकितमौलयः
Ils étaient à la gorge bleue, aux dix bras, aux cinq visages et aux trois yeux ; portant les cheveux en nattes, des pendants d’oreilles, et la lune marquée sur leurs couronnes.
Verse 79
तान्दृष्ट्वा सहसोत्थाय यमो धर्मभृतां वरः । पूजयामास तान्सर्वान्महेंद्रप्रतिमांस्तदा
Les voyant, Yama—le premier des gardiens du Dharma—se leva aussitôt et leur rendit hommage à tous, resplendissants tels Mahendra (Indra).
Verse 80
त्वरीरेनैव ते सर्वे ऊचुर्वैवस्वतं यमम् । अत्रागतो महाभाग इंद्रसेनोऽमितद्युतिः । नाम्नाः प्रवर्त्तको नित्यं रुद्रस्य च महात्मनः
Aussitôt, tous s’adressèrent à Yama Vaivasvata : «Ô bienheureux, Indrasena, à l’éclat sans mesure, est venu ici — lui qui, sans cesse, met en mouvement sur ses lèvres le Nom du magnanime Rudra.»
Verse 81
श्रुत्वा च वचनं तेषां यमेन च पुरस्कृतः । इंद्रसेनो विमानस्थः प्रेषितो हि शिवालयम्
Ayant entendu leurs paroles, et après avoir été honoré selon le rite par Yama, Indrasena —assis dans un vimāna, char céleste— fut véritablement dépêché vers la demeure de Śiva.
Verse 82
आनीतोयं तदा तैश्च पार्षदप्रवरोत्तमैः । शंभुना हि तदा दृष्ट इंद्रसेनोऽमितद्युतिः
Alors, il fut amené par ces serviteurs, les plus éminents et les plus excellents; et, en cet instant, Indrasena, à la splendeur sans bornes, fut aperçu par Śambhu (Śiva).
Verse 83
अभ्युत्थायागतो रुद्रः परिष्वज्य तदा नृपम् । अर्द्धासनगतं कृत्वा इंद्रसेनं ततोऽब्रवीत्
Rudra se leva et s’avança; il étreignit le roi, puis fit asseoir Indrasena sur la moitié de son propre siège, et ensuite lui adressa la parole.
Verse 84
किं दातव्यं नृपश्रेष्ठ प्रयच्छामि तवेप्सितम् । इति श्रुत्वा वचस्तस्य महेशस्य तदा नृपः । आनंदाश्रुकणान्मुंचन्प्रेम्णा नोवाच किंचन
«Ô le meilleur des rois, que faut-il te donner ? Je t’accorderai tout ce que tu désires.» Entendant ces paroles de Maheśa, le roi, versant des larmes de joie, ne put rien dire, submergé d’amour et de dévotion.
Verse 85
तदा कृतो महेशेन पार्षदो हि महात्मना । चंडो नाम्नाच विख्यातोमुण्डस्य च सखा प्रियः
Alors, le magnanime Maheśa le fit pārṣada, serviteur des gaṇa. Il devint célèbre sous le nom de Caṇḍa et fut aussi l’ami bien-aimé de Muṇḍa.
Verse 86
नामोच्चारणमात्रेण रुद्रस्य परमात्मनः । सिद्धिं प्राप्तो हि पापिष्ठ इद्रसेनो नराधिपः
Par la seule énonciation du Nom de Rudra, le Soi suprême, même le roi le plus pécheur, Idrasena, obtint la siddhi, l’accomplissement spirituel.
Verse 87
रहेहरेति वै नाम्ना शंभोश्चक्रधरस्य च । रक्षिता बहवो मर्त्याः शिवेन परमात्मना
Par le cri sacré «Rahe Hare», un Nom associé à Śambhu et aussi au Porteur du Cakra, bien des mortels furent protégés par Śiva, le Soi suprême.
Verse 88
महेशान्नापरो देवो दृश्यतेभुवनत्रये । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन पूजनीयः सदाशिवः
Dans les trois mondes, on ne voit aucune divinité plus grande que Maheśa. C’est pourquoi, de tout effort, Sadāśiva doit être adoré.
Verse 89
पत्रैःपुष्पैः फलैर्वापि जलैर्वा विमलैः सदा । करवीरैः पूज्यमानः शंकरो वरदो भवेत्
Qu’on l’honore avec des feuilles, des fleurs, des fruits, ou toujours avec de l’eau pure : lorsque Śaṅkara est adoré, surtout avec des fleurs de karavīra, il devient le dispensateur de grâces.
Verse 90
करवीराद्दशगुणमर्कपुष्पं विशिष्यते । विभूत्यादिकृतं सर्वं जगदेतच्चराचरम्
On dit que la fleur d’arka est dix fois plus excellente que la karavīra (pour l’adoration). En vérité, tout cet univers, mobile et immobile, est façonné par Sa puissance glorieuse (vibhūti) et ce qui s’y apparente.
Verse 91
शिवस्यांगणलग्ना या तस्मात्तां धारयेत्सदा । ततस्त्रिपुंड्रे यत्पुम्यं तच्छृणुध्वं द्विजोत्तमाः
Ainsi, qu’on porte toujours ce qui est attaché au corps de Śiva : Sa cendre sacrée (vibhūti). Et maintenant, ô meilleurs des deux-fois-nés, écoutez le mérite contenu dans le tripuṇḍra, les trois lignes de cendre.
Verse 92
सर्वपापहरं पुण्यं तच्छृणुध्वं द्विजोत्तमाः । स्तेनः कोऽपि महापापो घातितो राजदूतकैः
Écoutez, ô meilleurs des deux-fois-nés, ce mérite sacré qui efface tous les péchés. Un certain voleur—chargé d’un grand péché—fut mis à mort par les agents du roi.
Verse 93
तं खादितुं समायातः श्वाशिरस्युपरिस्थितः । नखांतरालसंलग्ना रक्षा तस्यैव पापिनः
Lorsqu’un chien vint pour le dévorer, se tenant au-dessus de sa tête, un talisman protecteur—logé entre ses ongles—devint la protection même de ce pécheur.
Verse 94
ललाटे पतिता तस्य त्रिपुंड्रांकिंतमुद्रया । चैतन्येन विना तस्य देहमात्रैकलग्नया
Marqué du sceau du tripuṇḍra, les trois lignes sacrées de cendre, il tomba sur son front. Mais, privé de conscience dévotionnelle, il ne s’attacha à lui que comme un simple signe du corps.
Verse 95
कैलासं तस्करो नीतो रुद्रदूतैस्ततस्तदा । विभूतेर्महिमानं तु को विशेषितुर्महति
À cet instant même, le voleur fut conduit au Kailāsa par les messagers de Rudra. En vérité, qui pourrait décrire pleinement la grande gloire de la vibhūti, la cendre sacrée ?
Verse 96
विभूत्वा मंडितांगानां नराणां पुण्यकर्मणाम् । मुखे पंचाक्षरो येषां रुद्रास्ते नात्र शंशयः
Ceux dont les membres sont ornés de vibhūti et dans la bouche desquels demeure le mantra aux cinq syllabes, ces êtres méritants sont des Rudra sous forme humaine ; il n’y a là aucun doute.
Verse 97
जटाकलापिनो ये च ये रुद्राक्षविभूषणाः । ते वै मनुष्यरूपेण रुद्रा नास्त्यत्र संशयः
Ceux qui portent les jaṭā, les mèches emmêlées, et ceux qui sont parés de graines de rudrākṣa, sont en vérité des Rudra apparaissant sous forme humaine ; il n’y a aucun doute.
Verse 98
तस्मात्सदाशिवः पुंभिः पूजनीयो हि नित्यशः । प्रातर्मध्याह्नकाले च सायं संध्या विशिष्यते
C’est pourquoi Sadāśiva doit être adoré par les hommes chaque jour, sans cesse ; surtout le matin, à midi et au crépuscule du soir (sandhyā).
Verse 99
प्रातस्तु दर्शनाच्छंभोर्नैशमेनो व्यपोहति । मध्याह्ने दर्शनाच्छंभोः सप्तजन्मार्जितं नृणाम् । पापं प्रणाशमायाति निशायां नैव गण्यते
En contemplant Śambhu au matin, les fautes de la nuit s’effacent. En contemplant Śambhu à midi, les péchés accumulés par les hommes durant sept naissances sont détruits. Quant au mérite de la nuit, il est au-delà de toute mesure.
Verse 100
शिवेति द्व्यक्षरं नाम महा पापप्रणाशनम् । येषां मुखोद्गतं नॄणां तैरिदं धार्यते जगत्
« Śiva »—ce Nom de deux syllabes—détruit les grands péchés. Par ceux dont la bouche le fait jaillir, ce monde même est soutenu.
Verse 101
शिवांगणे तु या भेरी स्थापिता पुण्यकर्मभिः । तस्या नादेन पूता वै ये च पापरता जनाः । पाषंडिनोऽप्यसद्वादास्तेऽपि यांति परां गतिम्
Le tambour bherī, établi dans la cour de Śiva par des actes méritoires, purifie par son seul son même ceux qui s’adonnent au péché ; même les hérétiques et les tenants de doctrines mensongères atteignent l’état suprême.
Verse 102
पशोर्यस्य च संबद्धा चर्मणा च शिवालये । नृभिर्या स्थापिता भेरी मृदंगमुरजादि च । स पशुः शिवसान्निध्यमाप्नोत्यत्र न संशयः
Même l’animal dont la peau est utilisée dans le temple de Śiva pour des instruments installés par les hommes—tels le bherī, le mṛdaṅga, le muraja et autres—obtient la proximité de Śiva ; il n’y a là aucun doute.
Verse 103
तस्मात्ततं च विततं घनं सुषिरमेव च । चामराणि महार्हाणि मंचकाः शयनानि च
C’est pourquoi qu’on offre et qu’on dispose des instruments de toute sorte—à cordes, à peaux tendues, massifs et à vent—ainsi que de précieux chāmara (éventails rituels), des couches et des lits.
Verse 104
गाथाश्च इतिहासाश्च गायनं च यथाविधि । बहुरूपादिकं शंभोः प्रियान्येतानि कल्पयेत्
Qu’on organise selon la règle la récitation de chants sacrés et de récits anciens, ainsi que le chant dévotionnel prescrit ; car ces offrandes de louange, aux formes multiples, sont chères à Śambhu (Śiva).
Verse 105
कल्पयित्वा च गच्छंति शिवलोकं हि पापिनः । सुधर्माणो महात्मानः शिवपूजाविशारदाः
Même ceux que le péché accable, après avoir accompli ces observances, vont véritablement au monde de Śiva; ils deviennent justes, grands d’âme et experts dans le culte de Śiva.
Verse 106
गुरोर्मुखाच्च संप्राप्तशिवपूजारताश्च ये । शिवरूपेण ये विश्वं पश्यंति कृतनिश्चयाः
Ceux qui ont reçu l’enseignement de la bouche même du guru et se réjouissent du culte de Śiva — ces êtres résolus qui voient l’univers entier comme la forme même de Śiva — sont souverainement bénis.
Verse 107
सम्यग्बुद्ध्या समाचारा वर्णाश्रमयुता नराः । ब्राह्मणाः क्षत्रिया वैश्वयाः शूद्राश्चान्ये तथा नराः
Les hommes établis dans la juste intelligence et la bonne conduite, vivant selon les disciplines du varṇa et de l’āśrama — qu’ils soient brāhmaṇas, kṣatriyas, vaiśyas, śūdras, et d’autres encore — sont inclus dans cette voie.
Verse 108
श्वपचोऽपि वरिष्ठः स शंभोः प्रियतरो भवेत् । शंभुनाधिष्ठितं सर्वं जगदेतच्चराचरम्
Même le cuiseur de chien (parmi les plus bas-nés), s’il est dévot, devient le meilleur et le plus aimé de Śambhu; car ce monde entier, mobile et immobile, est gouverné et pénétré par Śambhu.
Verse 109
तस्मात्सर्वं शिवमयं ज्ञातव्यं सुविशेषतः । वेदैः पुराणैः शास्त्रैश्च तथौपनिपदैरपि
Ainsi, il faut comprendre, tout particulièrement, que tout est empli de Śiva; les Veda, les Purāṇa, les Śāstra et les Upaniṣad l’enseignent également.
Verse 110
आगमैर्विविधैः शंभुर्ज्ञातव्यो नात्र संशयः । निष्कामैश्च सकामैश्च पूजनीयः सदा शिवः
Śambhu se connaît par les multiples Āgama ; là-dessus, nul doute. Qu’on soit sans désir ou mû par le désir, Śiva doit être adoré en tout temps.
Verse 111
लोमश उवाच । कथयामि पुरावृत्तमितिहासं पुरातनम् । नंदी नाम पुरा वैश्यो ह्यवंतीपुरमावसत्
Lomaśa dit : Je vais raconter une antique légende des temps passés. Jadis vivait un vaiśya nommé Nandī, qui demeurait dans la cité d’Avantī (Ujjayinī).
Verse 112
शिवध्यानपरो भूत्वा शिवपूजां चकार सः । नित्यं तपोवनस्थं हि लिंगमेकं समर्चयत्
Tout absorbé dans la méditation sur Śiva, il accomplit le culte de Śiva. Chaque jour, en vérité, il vénérait avec respect un unique liṅga établi dans une forêt d’ascètes.
Verse 113
उषस्युषसि चोत्थाय प्रत्यहं शिववल्लभः । नंदीलिंगार्च्चनरतो बभूवातिशयेन हि
Se levantant chaque jour à l’aurore, ce bien-aimé de Śiva devint, en vérité, d’une ferveur extrême dans l’adoration du Nandī-liṅga.
Verse 114
लिंगं पंचामृतेनैव यथोक्तेनाभ्यषेचयत् । विप्रैः समावृतो नित्यं वेदवेदांगपारगैः
Il aspergea le Śiva-liṅga du pañcāmṛta prescrit, exactement selon l’injonction. Chaque jour, durant le culte, il était entouré de brāhmaṇa, maîtres des Veda et des Vedāṅga.
Verse 115
यथाशास्त्रेण विधिना लिंगार्चनपरोऽभवत् । स्नापयित्वा ततः पुष्पैर्नानश्चर्यसमन्वितैः
Selon les śāstra et le rite prescrit, il se voua tout entier au culte du Liṅga. Après l’avoir baigné, il l’honora encore par des fleurs de maintes espèces merveilleuses.
Verse 116
मुक्ताफलैरिंद्रनीलैर्गोमेदैश्च निरंतरम् । वैडूर्यैश्चैव नीलैश्च माणिक्यैश्च तथार्चयत्
Sans relâche, il l’adora avec des perles, des saphirs (indranīla), des gemmes gomedaka, des pierres œil-de-chat (vaidūrya), des gemmes bleues et des rubis, parant le Liṅga d’offrandes précieuses.
Verse 117
एवं नंदी महाभागो बहून्यब्दानि चार्च्चयत् । विजनस्थं तदा लिंगं नानाभोगसमन्वितम्
Ainsi, le très fortuné Nandī rendit un culte durant de longues années. En ce lieu solitaire se tenait le Liṅga, pourvu de maintes offrandes et de services sacrés.
Verse 118
एकदा मृगयासक्तः किरातो भूतहिंसकः । अविवेकपरो भूत्वा मृगयारसिकः सदा
Un jour, un Kirāta, adonné à la chasse et porté à nuire aux êtres vivants, errait çà et là. Privé de discernement, il se complaisait sans cesse dans l’ivresse de la poursuite.
Verse 119
पापी पापसमाचारो विचरन्गिरिकंदरे । अनेकश्वापदाकीर्णे हन्यमान इतस्ततः
Pécheur, voué aux actes de péché, il errait dans les grottes des montagnes. Dans des contrées remplies de bêtes sauvages, il était frappé et pourchassé de-ci de-là.
Verse 120
एवं विचरमाणोऽसौ किरातो भूतहिंसकः । यदृच्छयागतस्तत्र यत्र लिंगं सुपूजितम्
Ainsi, tandis qu’il errait, ce Kirāta meurtrier des êtres arriva là par pur hasard — précisément au lieu où le liṅga était magnifiquement adoré.
Verse 121
उदकं वीक्ष्माणोऽसौ तृषया पीडितो भृशम् । ततो वने सरः शीघ्रं दृष्ट्वा तोये समाविशत्
Tourmenté violemment par la soif, il cherchait de l’eau. Puis, apercevant vite un lac dans la forêt, il entra dans ses eaux.
Verse 122
तीरे संस्थाप्य दुष्टात्मा तत्सर्वं मृगयादिकम् । गंडूषोत्सर्जनं कृत्वा पीत्वा तोयं च निर्गतः
Cet homme à l’âme mauvaise déposa sur la rive tout son attirail de chasse et son butin. Après s’être rincé la bouche et avoir rejeté l’eau, puis avoir bu, il sortit du lac.
Verse 123
शिवालयं ददर्शाग्रे अनेकाश्चर्यमंडितम् । दृष्टं सुपूजितं लिंगं नानारत्नैः पृथक्पृथक्
Devant lui, il vit un sanctuaire de Śiva, orné de maintes merveilles. Il contempla le liṅga, magnifiquement adoré et paré, séparément, de joyaux de toutes sortes.
Verse 124
तथा लिंगं समालक्ष्य यदा पूजां समाहरत् । रत्नानि सर्वभूतानि विधूतानि इतस्ततः
Alors, après avoir bien observé le liṅga, lorsqu’il se mit à disposer le culte, les joyaux et diverses offrandes, éparpillés çà et là, furent rassemblés de toutes parts.
Verse 125
स्नपनं तस्य लिंगस्य कृतं गंडूषवारीणा । करेणैकेन पूजार्थं बिल्वपत्राणि सोऽर्पयत्
Il accomplit l’ablution sacrée (abhisheka) de ce liṅga avec l’eau gardée dans sa bouche, et d’une main il offrit des feuilles de bilva pour l’adoration.
Verse 126
द्वितीयेन करेंणैव मृगमांसं समर्पयत् । दण्डप्रणामसंयुक्तः संकल्पं मनसाऽकरोत्
De sa seconde main, il offrit de la viande de cerf; puis, dans une prosternation totale (daṇḍa-praṇāma), il forma intérieurement son vœu (saṅkalpa).
Verse 127
अद्यप्रभृति पूजां वै करिष्यामि प्रयत्नतः । त्वं मे स्वामी च भक्तोहमद्यप्रभृति शंकर
«Dès aujourd’hui, je célébrerai vraiment le culte avec ardeur. Tu es mon Seigneur, et je suis ton dévot—dès aujourd’hui, ô Śaṅkara.»
Verse 128
एवं नैयमिको भूत्वा किरातो गृहमागतः । नन्दी ददर्श तत्सर्वं किरातेन इतस्ततः
Ainsi, devenu un observant rigoureux de la pratique religieuse, le chasseur rentra chez lui. Nandī vit tout ce que le chasseur avait accompli, ici et là.
Verse 129
चिंतायुक्तोऽभवन्नंदी जातं किं छिद्रमद्य मे । कथितानि च विघ्नानि शिवपूजारतस्य च । उपस्थितानि तान्येव मम भाग्यविपर्ययात्
Nandī fut saisi d’anxiété : «Quelle faille s’est levée en moi aujourd’hui ? Les obstacles dont on parle pour celui qui se voue au culte de Śiva—ce sont précisément eux qui se sont présentés, par mon mauvais sort.»
Verse 130
एवं विमृश्य सुचिरं प्रक्षाल्य शिवमंदिरम् । यथागतेन मार्गेण नंदी स्वगृहमागतः
Ainsi, après avoir longuement médité et avoir lavé pour le purifier le temple de Śiva, Nandī retourna à sa demeure par le même chemin qu’à l’aller.
Verse 131
ततो नंदिनमागत्य पुरोधा गतमानसम् । अब्रवोद्वचनं तं तु कस्मात्त्वं गतमानसः
Alors le prêtre de la maison s’approcha de Nandī et, le voyant abattu, lui dit : «Pourquoi ton esprit est-il si troublé ?»
Verse 132
पुरोहितं प्रति तदा नन्दी वचनमब्रवीत्
Alors Nandī adressa des paroles au prêtre.
Verse 133
अद्य दृष्टं मया विप्र अमेध्यं शिवसंनिधौ । केनेदं कारितं तत्र न जानामि कथंचन
Nandī dit : «Aujourd’hui, ô brāhmane, j’ai vu une souillure dans la présence même de Śiva. Qui a fait cela là-bas, je ne le sais nullement.»
Verse 134
ततः पुरोधा वचनं नन्दिनं चाब्रवीत्तदा । येन विस्खलितं तत्र रत्नादीनां प्रपूजनम् । सोऽपि मूढो न संदेहः कार्याकार्येषु मंदधीः
Alors le prêtre dit à Nandī : «Celui par qui le culte y fut troublé—avec les offrandes de gemmes et autres présents—est assurément un égaré, d’intelligence lente pour discerner ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.»
Verse 135
तस्माच्चिंता न कर्तव्या त्वया अमुरपि प्रभो । प्रभाते च मया सार्द्धं गम्यतां तच्छिवालयम्
Ainsi donc, ô Seigneur, ne te tourmente pas à son sujet. À l’aube, viens avec moi vers ce sanctuaire de Śiva.
Verse 136
निरीक्षणार्थं दुष्टस्य तत्कार्यं विदधाम्यहम् । एतच्छ्रुत्वा तु वचनं नन्दी तस्य पुरोधसः
Afin d’observer et d’éprouver ce scélérat, j’accomplirai moi-même cette affaire. Ayant entendu ces paroles de son prêtre, Nandin…
Verse 137
आस्थितः स्वगृहे नक्तं दूयमानेन चेतसा । तस्यां रात्र्यां व्यतीतायामाहूय च पुरोधसम्
Il demeura chez lui toute la nuit, l’esprit brûlant de détresse. Quand cette nuit fut passée, il fit appeler le prêtre.
Verse 138
गतः शिवालयं नन्दी समं तेन महात्मना । ततो दृष्टं पूर्वदिने कृतंतेन दुरात्मना
Nandin se rendit au temple de Śiva avec ce prêtre au grand cœur. Là, il vit ce que, la veille, avait accompli ce misérable.
Verse 139
सम्यक्प्रपूजनं कृत्वा नानारत्नपरिच्छदम् । पञ्चोपचारसंयुक्तं चैकादस्यन्वितं तथा
Après avoir accompli le culte comme il se doit, avec une profusion de joyaux et d’objets rituels, pourvu des cinq offrandes (pañcopacāra), il observa aussi dûment la sainte observance d’Ekādaśī.
Verse 140
अनेकस्तुतिभिः स्तुत्वा गिरीशं ब्राह्मणैः सह । तदा यामद्वयं जातं स्तूयमानस्य नंदिनः
Après avoir loué Girīśa (Seigneur de la Montagne, Śiva) par de nombreux hymnes avec les brāhmaṇas, deux veilles s’écoulèrent tandis que Nandin poursuivait sa louange.
Verse 141
आयातो हि महाकालस्थारूपो महाबलः । कालरूपो महारौद्रो धनुष्पाणिः प्रतापवान्
En vérité survint un être puissant, sous la forme établie en Mahākāla : incarnation du Temps, d’une férocité extrême, l’arc à la main, rayonnant de puissance.
Verse 142
तं दृष्ट्वा भयवित्रस्तो नन्दी स विललाप ह । पुरोधाश्चैव सहसा भयभीतस्तदाभवत्
À sa vue, Nandin, saisi d’effroi, se mit à gémir; et le prêtre, lui aussi, fut soudainement terrifié.
Verse 143
किरातेन कृतं तत्र यथापूर्वमविस्खलम् । तां पूजां प्रपदाहत्य बिल्वपत्रं समर्पयत्
Là, ce qu’avait accompli le Kirāta (le chasseur) demeurait comme auparavant, sans la moindre rupture. S’approchant de ce culte, il offrit une feuille de bilva.
Verse 144
स्नपनं तस्य कृत्वा च ततो गंडूषवारिणा । नैवेद्यं तत्पलं चैव किरातः शिवमर्पयत्
Après avoir accompli le snāpana, le bain rituel, de ce (Śiva-liṅga), puis avec l’eau gardée en bouche comme libation, le Kirāta offrit à Śiva le naivedya (offrande de nourriture) ainsi que ce même fruit.
Verse 145
दण्डवत्पतितो भूमावुत्थाय स्वगृहं गतः । तद्दृष्ट्वा महदाश्चर्यं चिंतयामास वै चिरम्
S’étant prosterné de tout son long sur la terre, il se releva et regagna sa demeure; ayant vu ce grand prodige, il y réfléchit longuement.
Verse 146
पुरोधसा सह तदा नंदीव्याकुलचेतसा । तेन चाकारिता विप्रा बहवो वेदवादिनः
Alors, avec son prêtre domestique, Nandī, l’esprit troublé, fit venir de nombreux brahmanes, doctes exégètes des Veda.
Verse 147
निवेद्य तेषु तत्सर्वं किरातेन च यत्कृतम् । किं कार्यमथ भो विप्राः कथ्यतां च यथातथम्
Après leur avoir rapporté tout ce que le Kirāta avait accompli, il demanda : «Que faut-il faire maintenant, ô brahmanes ? Dites-le exactement, comme il convient».
Verse 148
संप्रधार्य ततः सर्वे मिलित्वा धर्मशास्त्रतः । ऊचुः सर्वे तदा विप्रा नंदिनं चातिशंकिनम्
Alors tous délibérèrent ensemble selon les Dharmaśāstra, et les brahmanes s’adressèrent à Nandī, fort anxieux.
Verse 149
इदं विघ्नं समुत्पन्नं दुर्निवार्यं सुरैरपि । तस्मादानय लिंगं त्वं स्वगृहं वैश्यसत्त्
«Cet obstacle est survenu, difficile à écarter même pour les dieux. Aussi, apporte le liṅga dans ta propre maison, ô vaiśya d’élite».
Verse 150
तथेति मत्वासौ नंदी शिवस्योत्पाटनं तदा । कृत्वा स्वगृह मानीय प्रतिष्ठाप्य यताविधि
Pensant : « Qu’il en soit ainsi », Nandī arracha alors le liṅga de Śiva ; l’ayant porté dans sa propre demeure, il l’y établit selon le rite prescrit.
Verse 151
सुवर्णपीठिकां कृत्वा नवरत्नसुशोभिताम् । उपचारैरनेकैश्च पूजयामास वै तदा
Ayant fait un piédestal d’or, resplendissant de neuf gemmes, il l’adora alors (le liṅga) par de multiples offrandes et services rituels.
Verse 152
अथापरे द्युरायातः कितरातः शिवमंदिरम् । यावद्विलोक्यामास लिंगमैशं न दृष्टवान्
Puis, un autre jour, le Kirāta vint au temple de Śiva ; regardant tout autour, il ne vit pas le liṅga du Seigneur.
Verse 153
मौनं विहाय सहसा ह्याक्रोशन्निदमब्रवीत् । हे शंभो क्व गतोसि त्वं दर्शयात्मानमद्य वै
Renonçant au silence, il s’écria soudain et dit : « Ô Śambhu, où es-tu allé ? Montre-toi à moi aujourd’hui même, assurément ! »
Verse 154
न दृष्टोसि मया त्वं हि त्यजाम्यद्य कलेवरम् । हे शंभो हे जगन्नाथ त्रिपुरांतकर प्रभो
« Puisque je ne T’ai point contemplé, aujourd’hui j’abandonnerai ce corps. Ô Śambhu, ô Jagannātha, Seigneur de l’univers, ô glorieux Destructeur de Tripura ! »
Verse 155
हे रुद्र हे महादेवदर्शयात्मानमात्मना
Ô Rudra, ô Mahādeva, révèle-Toi par Ta propre puissance !
Verse 156
एवं साक्षेपमधुरैर्वाक्यैः क्षिप्तः सदाशिवः । किरातेन ततो रंगैर्वीरोसौ जठरं स्वकम्
Ainsi interpellé par le Kirāta avec des mots doux mais empreints de reproche, ce chasseur héroïque frappa son propre ventre.
Verse 157
विभेदाशु ततो बाहूनास्फोट्यैव रुषाब्रवीत् । हे शंभो दर्शयात्मानं कुतो मां त्यज्य यास्यसि
Puis, se déchirant rapidement et frappant ses bras avec agitation, il dit avec colère : 'Ô Śambhu, révèle-Toi ! Où iras-Tu en m'abandonnant ?'
Verse 158
इति क्षित्वा ततोंत्राणि मांसमुकृत्त्य सर्वतः । तस्मिन्गर्ते करेणैव किरातः सहसाक्षिपत्
Disant cela, il arracha ses entrailles et coupa sa chair de tous côtés ; puis le Kirāta jeta soudainement le tout dans cette fosse de sa propre main.
Verse 159
स्वस्थं च हृदयं कृत्वा सस्नौ तत्सरसि ध्रुवम् । तथैव जलमानीय बिल्वपत्त्रं त्वरान्वितः
Puis, apaisant son cœur, il se baigna assurément dans ce lac. De même, apportant de l'eau et des feuilles de bilva en toute hâte,
Verse 160
पूजयित्वा यथान्यायं दंडवत्पतितो भुवि
Après avoir rendu le culte selon la règle prescrite, il se jeta à terre en prosternation totale (daṇḍavat).
Verse 161
ध्यानस्थितस्ततस्तत्र किरातः शिवसंनिधौ । प्रादुर्भूतस्तदा रुद्रः प्रमथैः परिवारितः
Alors, tandis que le Kirāta demeurait absorbé en méditation là, en la présence de Śiva, Rudra se manifesta, entouré des Pramathas.
Verse 162
कर्पूरगौरोद्युतिमान्कपर्दी चंद्रशेखरः । तं गृहीत्वा करे रुद्र उवाच परिसांत्वयन्
Rudra—rayonnant d’une blancheur de camphre, aux cheveux nattés, couronné par la Lune—le prit par la main et parla pour l’apaiser.
Verse 163
भोभो वीर महाप्राज्ञ मद्भक्तोसि महामते । वरं वृणीष्वात्महितं यत्तेऽभिलषितं महत्
«Ô héros, ô très sage, ô esprit noble : en vérité, tu es Mon dévot. Choisis une grâce pour ton bien suprême, quel que soit le grand désir que tu portes.»
Verse 164
एवमुक्तः स रुद्रेण महाकालो मुदान्वितः । पपात दंडवद्भूमौ भक्त्या परमया युतः
Ainsi interpellé par Rudra, Mahākāla, rempli de joie, tomba à terre tel un bâton, animé d’une dévotion suprême.
Verse 165
ततो रुद्रं बभापे स वरं सम्प्रार्थयाम्यहम् । अहं दासोस्मि ते रुद्र त्वं मे स्वामी न संशयः
Alors il s’adressa à Rudra : «Je sollicite une grâce. Ô Rudra, je suis ton serviteur ; tu es mon Seigneur—il n’y a là aucun doute.»
Verse 166
एतद्बुद्धात्मनो भक्तिं देहि जन्मनिजन्मनि । त्वं माता च पिता त्वं च त्वं बंधुश्च सखा हि मे
Accorde-moi—moi dont le cœur est fixé sur cela—la dévotion de naissance en naissance. Tu es ma mère et tu es mon père ; tu es mon parent et, en vérité, mon ami.
Verse 167
त्वं गुहुस्त्वं महामंत्रो मंत्रवेद्योऽसि सर्वदा । तस्मात्त्वदपरं नान्यत्त्रिषु लोकेषु किंचन
Tu es le mystère caché ; tu es le grand mantra, et tu es à jamais Celui que l’on connaît par le mantra. Ainsi, dans les trois mondes, il n’existe rien du tout au-delà de toi.
Verse 168
निष्कामं वाक्यमाकर्ण्य किरातस्य तदा भवः । ददौ पार्षदमुख्यत्वं द्वारपालत्वमेव च
Entendant les paroles désintéressées du Kirāta, Bhava lui accorda le rang de chef parmi ses serviteurs, ainsi que la charge de gardien de la porte.
Verse 169
तदा डमरुनादेन नादितं भुवनत्रयम् । भेरीभांकारशब्देन शंखानां निनदेन च
Alors les trois mondes retentirent du son du ḍamaru, du fracas des timbales et de la résonance des conques sacrées.
Verse 170
तदा दुंदुबयो नेदुः पटहाश्चसहस्रशः । नंदी तं नादमाकर्ण्य विस्मयात्तवरीतो ययौ
Alors les tambours dundubhi grondèrent, et les tambours paṭaha retentirent par milliers. Entendant ce tumulte, Nandī, saisi d’étonnement, se hâta de sortir.
Verse 171
तपोवनं यत्र शिवः स्थितः प्रमथसंवृतः । किरातो हि तथा दृष्टो नंदिना च तदा भृशम्
Nandī parvint au bois des austérités où Śiva demeurait, entouré des Pramathas ; et là, il vit distinctement le Kirāta.
Verse 172
उवाच प्रश्रितो वाक्यं स नंदी विस्मयान्वितः । किरातं स्तोतुकामऽसौ परमेण समाधिना
Émerveillé, Nandī prononça des paroles avec humilité ; désireux de louer le Kirāta, son esprit demeurait établi dans la contemplation suprême.
Verse 173
इहानीतस्त्वया शंभुस्त्वं भक्तोसि परंतप । त्वं भक्तोऽहमिह प्राप्तो मां निवेदय शंकरे
«C’est par toi que Śambhu a été amené ici ; tu es un dévot, ô dompteur des ennemis. Moi aussi, dévot, je suis venu ici : annonce-moi à Śaṅkara.»
Verse 174
तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य किरातस्त्वरयान्वितः । नंदिनं च करे गृह्य शंकरं समुपागतः
À ces mots, le Kirāta, pressé d’agir, prit Nandī par la main et s’approcha de Śaṅkara.
Verse 175
प्रहस्य भगवान्रुद्रः किरातं वाक्यमब्रवीत् । कोऽयं त्वया समानीतो गणानामिह सन्निधौ
Souriant, le Bienheureux Rudra dit au Kirāta : «Qui est donc cet homme que tu as amené ici, en présence de mes Gaṇas ?»
Verse 176
किरात उवाच । विज्ञप्तोऽसौ किरातेन शंकरो लोकशंकरः । तव भक्तः सदा देव तव पूजारतो ह्यसौ
Le Kirāta dit : «Ô Śaṅkara, bienfaiteur des mondes, cet homme m’a été présenté par un Kirāta. Ô Seigneur, il est toujours ton dévot et demeure sans cesse voué à ton culte.»
Verse 177
प्रत्यहं रत्नमाणिक्यैः पुष्पैश्चोच्चावचैरपि । जीवितेन धनेनापि पूजितोऽसि न संशयः
«Jour après jour, avec des joyaux et des gemmes, avec des fleurs de toutes sortes, et même avec sa vie et ses biens, il t’a rendu un culte, sans aucun doute.»
Verse 178
तस्माज्जानीहि मन्मित्रं नंदिनं भक्तवत्सल
«Ainsi donc, ô Toi qui chéris tes dévots, daigne reconnaître Nandin, mon ami.»
Verse 179
महादेव उवाच । न जानामि महाभाग नंदिनं वैश्यचर्चितम् । त्वं मे भक्तः सखा चेति महाकाल महामते
Mahādeva dit : «Ô fortuné, je ne connais pas ce Nandin dont on parle parmi les Vaiśyas. Mais toi, tu es mon dévot et aussi mon ami, ô Mahākāla, ô esprit avisé.»
Verse 180
उपाधिरहिता च येऽपि चैव मनस्विनः । तेऽतीव मे प्रिया भक्तास्ते विशिष्टा नरोत्तमाः
Ceux qui sont sans upādhi, affranchis des étiquettes et des distinctions mondaines, et dont l’esprit demeure ferme—de tels dévots me sont infiniment chers; ils sont les plus éminents parmi les hommes.
Verse 181
तव भक्तो ह्यहं तात स च मे प्रियकृत्तरः । तावुभौ स्वीकृतौ तेन पार्षदत्वेन शंभुना
Père, je suis ton dévot, et lui encore davantage s’emploie à me plaire. C’est pourquoi, par ce Śambhu, nous fûmes tous deux admis au rang de pārṣada, serviteurs de son entourage.
Verse 182
ततो विमानानि बहूनि तत्र समागतान्येव महाप्रभाणि । किरातवर्येण स वैश्यवर्य उद्धारितस्तेन महाप्रभेण
Alors, de nombreux vimānas, éclatants et d’une grande splendeur, s’y rassemblèrent. Par ce chef Kirāta illustre, le plus éminent des Vaiśyas fut élevé et délivré par ce Mahāprabhu.
Verse 183
कैलासं पर्वतं प्राप्तौ विमानैर्वेगवत्तरैः । सारूप्यमेव संप्राप्तावीश्वरेण महात्मना
Ils atteignirent le mont Kailāsa dans des vimānas d’une vitesse extrême; et, par le Seigneur à la grande âme, ils obtinrent le sārūpya, la ressemblance de forme avec le Divin.
Verse 184
नीराजितौ गिरिजया शिवेन सहितौ तदा । उवाचेदं ततो देवी प्रहस्य गजगामिनी
Alors Girijā, avec Śiva à ses côtés, les honora tous deux par le nīrājana, le geste dévot d’agiter les lumières. Puis la Déesse, au pas d’éléphant, sourit et dit ces paroles.
Verse 185
यथा त्वं हि महादेव तथा चैतौ न संशयः । स्वरूपेण च गत्या च हास्यभावैः सुपूजितौ
Ô Mahādeva, de même qu’ils t’ont honoré, de même ces deux-là—sans nul doute—ont été dignement vénérés, par leur propre apparence, par leur démarche, et par leur humeur enjouée et souriante.
Verse 186
मया त्वमेक एवासीः सेवितो वै न संशयः । देव्यास्तद्वचनं श्रुत्वा किरातो वैश्य एव च
«Par moi, Toi seul as été véritablement servi—sans aucun doute.» Entendant la parole de la Déesse, le Kirāta et le Vaiśya présents réagirent alors.
Verse 187
सद्यः पराङ्मुखौ भूत्वा शंकरस्य च पश्यतः । भवावस्त्वनुकंप्यौ च भवता हि त्रिलोचन
Aussitôt ils détournèrent le visage, tandis que Śaṅkara les regardait. La Déesse dit : «Ô Trilocana, ils doivent assurément recevoir ta compassion».
Verse 188
तव द्वारि स्थितौ नित्यं भाववस्ते नमोनमः
«Ils demeurent sans cesse à ta porte—tel est leur dessein. À Toi, ô Bhava, salutations encore et encore.»
Verse 189
तयोर्भावं स भगवान्विदित्वा प्रहसन्भवः । उवाच परया भक्त्या भवतोरस्तु वांछितम्
Connaissant l’élan intérieur de ces deux êtres, le Seigneur bienheureux Bhava sourit et dit : «Par votre dévotion suprême, que s’accomplisse le vœu que vous désirez».
Verse 190
तदा प्रभृति तावेतौ द्वारपालौ बभूवतुः । शिवद्वारि स्थितौ विप्रा मध्याह्ने शिवदर्शिनौ
Dès lors, ces deux-là devinrent les gardiens de la porte. Postés au seuil de Śiva, ô brāhmanes, à midi ils avaient la vision de Śiva.
Verse 191
एको नंदी महाकालो द्वावेतौ शिववल्लभौ । ऊचतुस्तौ मुदायुक्तावेक एव सदाशिवः
L’un (devint) Nandī, l’autre Mahākāla : tous deux, bien-aimés de Śiva. Emplis de joie, ils proclamèrent : «En vérité, Sadāśiva est l’Unique».
Verse 192
एकांगुलिं समुद्धृत्य महादेवोभ्यभाषत । तथा नंदी उवाचेदमुद्धृत्य स्वांगुलिद्वयम्
Levantant un seul doigt, Mahādeva parla. Puis Nandī parla à son tour, levant ses deux doigts.
Verse 193
एवं संज्ञान्वितौ द्वारि तिष्ठतस्तौ महात्मनः । शंकरस्य महाभागाः श्रृण्वंतु ऋषयो ह्यमी
Ainsi, instruits par ces signes, les deux grandes âmes demeurèrent à la porte. Ô bienheureux, écoutez au sujet de Śaṅkara : ces ṛṣis écoutent vraiment avec attention.
Verse 194
शैलादेन पुरा प्रोक्तं शिवधर्ममनंतकम् । प्राणिनां कृपया विप्राः सर्वेषां दुष्कृतात्मनाम्
Ô brāhmanes, jadis Śailāda, par compassion, enseigna le Dharma infini de Śiva aux êtres vivants—même à tous ceux dont la nature est imprégnée de mauvaises actions.
Verse 195
ये पापिनोऽप्यधर्मिष्ठा अंधा मूकाश्च पंगवः । कुलहीना दुरात्मानः श्वपचा अपि मानवाः
Même ceux qui sont pécheurs et voués à l’adharma—aveugles, muets ou boiteux; sans noble lignée, d’âme mauvaise, même les hommes nés parmi les cuiseurs de chair de chien—
Verse 196
यादृशास्तादृशाश्चान्ये शिवभक्तिपुरस्कृताः । तेऽपि गच्छंति सांनिध्यं देवदेवस्य शूलिनः
Quels que soient les êtres, de toute condition—lorsqu’ils sont conduits par la dévotion à Śiva—eux aussi atteignent la proximité du Seigneur au trident, le Dieu des dieux.
Verse 197
लिंगं सिकतामयं ये पूजयंति विपश्चितः । ते रुद्रलोकं गच्छंति नात्र कार्या विचारणा
Les dévots clairvoyants qui vénèrent même un liṅga fait de sable vont au monde de Rudra; là-dessus, nul besoin de doute ni de délibération.