
Le chapitre s’ouvre sur la question des sages à Sūta : dans le Kali-yuga, où la durée de vie est brève, comment les êtres peuvent-ils obtenir le fruit spirituel du bain sacré dans les innombrables tīrtha de la terre ? Sūta répond par une condensation doctrinale : il ordonne vingt-quatre réalités sanctifiées en huit triades (kṣetra, araṇya, purī, vana, grāma, tīrtha, parvata, nadī) et en énumère les ensembles, tels Kurukṣetra–Hāṭakeśvara-kṣetra–Prabhāsa ; Puṣkara–Naimiṣa–Dharmāraṇya ; Vārāṇasī–Dvārakā–Avantī ; Vṛndāvana–Khāṇḍava–Dvaitavana ; Kalpagrāma–Śāligrāma–Nandigrāma ; Agnitīrtha–Śuklatīrtha–Pitṛtīrtha ; Śrīparvata–Arbuda–Raivata ; et les fleuves Gaṅgā–Narmadā–Sarasvatī. Le texte affirme que se baigner en un seul membre d’une triade procure le mérite de la triade entière, et que parcourir l’ensemble confère le mérite complet attribué à d’immenses multitudes de tīrtha. Une seconde demande concerne la région de Hāṭakeśvara : ses tīrtha et sanctuaires sont si nombreux qu’on ne pourrait les accomplir même en cent ans ; les sages sollicitent donc un upāya (moyen pratique) pour un mérite universel et le darśana des divinités, surtout pour les personnes démunies. Sūta rapporte alors un ancien dialogue : un roi interroge Viśvāmitra sur une méthode aisée par laquelle le bain dans un seul tīrtha donnerait le fruit de tous. Viśvāmitra désigne quatre tīrtha principaux et leurs observances : (1) un puits sacré lié à Gayā, où le śrāddha à des moments lunaires/solaires précis délivre les ancêtres ; (2) Śaṅkha-tīrtha avec le darśana de Śaṅkheśvara, associé au temps de Māgha ; (3) un troisième tīrtha lié au Hara-liṅga installé par Viśvāmitra (Viśvāmitreśvara), à la huitième claire ; (4) Śakra-tīrtha (Bālamaṇḍana), avec bains sur plusieurs jours et darśana de Śakreśvara, à la huitième claire d’Āśvina. Le chapitre développe ensuite un protocole technique du śrāddha : exigence d’officiants brāhmaṇa locaux qualifiés (sthāna-udbhava), avertissements sur l’annulation des rites en cas de personnel impropre ou d’impureté, et hiérarchie de lignages locaux privilégiés (y compris des prétentions d’« aṣṭakula »). Un récit exemplaire conclut, expliquant l’exclusion sociale et rituelle par une étiologie de malédictions et de transgressions, avec l’épisode dramatique d’un hors-caste déguisé en brāhmaṇa, afin d’affermir les frontières éthico-rituelles et la logique d’efficacité du texte sacré.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । तिस्रःकोट्योर्धकोटी च तीर्थानामिह भूतले । श्रूयते सूत कार्त्स्न्येन कीर्त्यमाना मुनीश्वरैः
Les sages dirent : Ici, sur la terre, on entend qu’il existe trois crores et un demi-crore de tīrthas, pleinement célébrés par les seigneurs des munis. Ô Sūta, (parle-nous d’eux).
Verse 2
कथं लभ्येत सर्वेषां तीर्थानां स्नानजं फलम् । अल्पायुर्भिर्महाभाग कलिकाल उपस्थिते
Comment obtenir, ô bienheureux, le fruit né du bain sacré en tous les tīrthas, alors que le Kali-yuga est arrivé et que les hommes ont la vie brève ?
Verse 3
सूत उवाच । क्षेत्रत्रयमिहाख्यातं तथारण्यत्रयं महत् । पुरीत्रयं वनान्येव त्रीणि ग्रामास्तथात्रयः
Sūta dit : Ici est proclamée une triade de kṣetra sacrés, et de même une grande triade de forêts āraṇya. Il y a une triade de cités saintes (purī), trois étendues de bois (vana) et, pareillement, trois villages.
Verse 4
तथा तीर्थत्रयं चान्यत्पर्वतत्रितयान्वितम् । महानदीत्रयं चैव सर्वपातकनाशनम्
De même, il existe une autre triade de tīrtha, accompagnée d’une triade de montagnes ; et encore une triade de grands fleuves, qui détruisent toute faute.
Verse 5
मर्त्यलोकेस्थितं विप्राः सर्वतीर्थफलप्रदम् । सर्वेष्वेतेषु यः स्नाति स सर्वेषां फलं लभेत्
Ô brāhmaṇa, dans le monde des mortels est établi ce qui accorde le fruit de tous les tīrtha. Celui qui se baigne en tous ceux-ci obtient le mérite entier de l’ensemble.
Verse 6
चतुर्विंशतिसंख्यानामिदमाह प्रजापतिः । य एकस्मिंस्त्रिके स्नाति सर्व त्रिकफलं लभेत्
Au sujet de l’ensemble compté au nombre de vingt-quatre, Prajāpati déclara ceci : quiconque se baigne dans l’une quelconque des triades obtient le mérite de la triade entière.
Verse 7
ऋषय ऊचुः त्रीणि क्षेत्राणि कानीह तथारण्यानि कानि च । पुर्यस्तिस्रो महाभाग काःख्याताश्च वनानि च
Les sages dirent : Quels sont ici les trois kṣetra sacrés, et quelles sont les trois forêts āraṇya ? Ô très fortuné, quelles sont les trois cités célèbres, et quelles sont aussi les trois forêts (vana) renommées ?
Verse 8
के ग्रामाः कानि तीर्थानि के नगाः सरितश्च काः । नामभिर्वद नः सूत सर्वाण्येतानि विस्तरात्
Quels sont les villages, quels sont les tīrtha, quelles sont les montagnes et quelles sont les rivières ? Ô Sūta, dis-nous tout cela par leurs noms, en détail et au complet.
Verse 9
सूत उवाच कुरुक्षेत्रमिति ख्यातं प्रथमं क्षेत्रमुत्तमम् । हाटकेश्वरजं क्षेत्रं द्वितीयं परिकीर्तितम्
Sūta dit : La première région sacrée, la plus excellente, est célèbre sous le nom de Kurukṣetra. La seconde est proclamée comme le kṣetra né de (ou relevant de) Hāṭakeśvara.
Verse 10
प्राभासिकं तृतीयं तु क्षेत्रं हि द्विजसत्तमाः । एतत्क्षेत्रत्रयं पुण्यं सर्वपातकनाशनम्
Et le troisième kṣetra est Prābhāsika, ô le meilleur des deux-fois-nés. Cette triade de régions sacrées est sainte et détruit tous les péchés.
Verse 11
यथोक्तविधिना दृष्ट्वा नरः पापात्प्रमुच्यते । यो यं काममभिध्यायन्क्षेत्रेष्वेतेषु भक्तितः
Les ayant contemplés selon la règle prescrite, l’homme est délivré du péché. Et quiconque, avec dévotion dans ces kṣetra, médite sur un désir particulier—
Verse 12
स्नानं करोति तस्येष्टं मनसो जायते फलम् । चतुर्विंशतिमानेषु स्नातो भवति स द्विजाः
—et accomplit le bain rituel (snāna) : pour lui naît le fruit désiré selon l’intention de son esprit. Ô brāhmaṇa, on le tient pour ayant baigné dans l’ensemble complet des vingt-quatre.
Verse 13
एकं तु पुष्करारण्यं नैमिषारण्यमेव च । धर्मारण्यं तृतीयं तु तेषां संकीर्त्यते द्विजाः
L’un est la forêt sacrée de Puṣkara (Puṣkara-āraṇya), et l’autre est assurément la forêt de Naimiṣa (Naimiṣa-āraṇya). La troisième est Dharmāraṇya : ainsi est-il déclaré, ô brāhmanes.
Verse 14
त्रिष्वेतेषु च यः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Et quiconque se baigne dans ces trois lieux devient participant d’une part sur vingt-quatre du mérite (des vingt-quatre).
Verse 15
वाराणसी पुरीत्येका द्वितीया द्वारकापुरी । अवन्त्याख्या तृतीया च विश्रुता भुवनत्रये
Vārāṇasī est célébrée comme la première cité sacrée ; la seconde est Dvārakāpurī ; et la troisième, renommée dans les trois mondes, est appelée Avantī (Ujjayinī).
Verse 16
एतासु यो नरः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Tout homme qui se baigne dans ces (trois cités sacrées) devient bénéficiaire d’une part de mérite au vingt-quatreuple.
Verse 17
वृन्दावनं वनं चैकं द्वितीयं खांडवं वनम् । ख्यातं द्वैतवनं चान्यत्तृतीयं धरणीतले
Vṛndāvana est une forêt sacrée (éminente) ; la seconde est la forêt de Khāṇḍava ; et la troisième—également célébrée sur la terre—est la fameuse Dvaitavana.
Verse 18
त्रिष्वेतेषु च यः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Quiconque se baigne dans ces trois lieux sacrés reçoit une part de mérite multipliée par vingt-quatre.
Verse 19
कल्पग्रामः स्मृतश्चैकः शालिग्रामो द्वितीयकः । नंदिग्रामस्तृतीयस्तु विश्रुतो द्विजसत्तमाः
Kalpagrāma est tenu pour le premier; Śāligrāma pour le second; et le troisième, ô le meilleur des deux-fois-nés, est le renommé Nandigrāma.
Verse 20
त्रिष्वेतेषु च यः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Quiconque se baigne dans ces trois villages/tīrthas sacrés reçoit une part de mérite multipliée par vingt-quatre.
Verse 21
अग्नितीर्थं स्मृतं चैकं शुक्लतीर्थमथापरम् । तृतीयं पितृतीर्थं तु पितॄणामतिवल्लभम्
Agnitīrtha est tenu pour l’un; un autre est Śuklatīrtha; et le troisième est Pitṛtīrtha, infiniment cher aux Pitṛs, les ancêtres.
Verse 22
त्रिष्वेतेषु च यः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Quiconque se baigne dans ces trois tīrthas reçoit une part de mérite multipliée par vingt-quatre.
Verse 23
श्रीपर्वतः स्मृतश्चैको द्वितीयश्चार्बुदस्तथा । तृतीयो रैवताख्योऽत्र विख्यातः पर्वतोत्तमाः
Śrīparvata est tenu pour le premier; Arbuda (le mont Ābū) est pareillement le second; et ici le troisième, nommé Raivata, est renommé—ô le plus noble des monts.
Verse 24
त्रिष्वेतेषु च यः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Et quiconque se baigne dans ces trois (tīrtha de montagne) devient bénéficiaire d’une part de mérite au nombre de vingt-quatre.
Verse 25
गंगा नदी स्मृता पूर्वा नर्मदाख्या तथा परा । सरस्वती तृतीया तु नदी प्लक्षसमुद्भवा
D’abord on se souvient du fleuve Gaṅgā; ensuite de celui nommé Narmadā. Le troisième est le fleuve Sarasvatī, que l’on dit issu du Plakṣa (source/arbre sacré).
Verse 26
आसु सर्वासु यः स्नाति चतुर्विंशतिभाग्भवेत्
Quiconque se baigne dans toutes celles-ci obtient une part de mérite mesurée en vingt-quatre parts (un mérite réparti au nombre de vingt-quatre).
Verse 27
एतेष्वेव हि सर्वेषु यः स्नानं कुरुते नरः । सार्धकोटित्रयस्यात्र स कृत्स्नं फलमाप्नुयात्
En vérité, l’homme qui accomplit le bain rituel en tous ces lieux obtient ici le fruit entier, équivalant à trois crores et demi de mérites.
Verse 28
यश्चैकस्मिन्नरः स्नाति स त्रिकस्य फलं लभेत्
Et l’homme qui se baigne en un seul d’entre eux obtient le fruit d’une triade, c’est-à-dire le mérite égal à celui de trois tīrtha.
Verse 29
एतद्वः सर्वमाख्यातं यत्पृष्टोऽस्मि द्विजोत्तमाः । संक्षेपात्तीर्थजं पुण्यं लभ्यते यन्नरैर्भुवि
Ô meilleurs des deux-fois-nés, je vous ai exposé tout ce qui m’a été demandé. En bref, c’est ainsi que les hommes sur la terre obtiennent le mérite né des tīrtha.
Verse 30
सांप्रतं किं नु वो वच्मि यत्तद्वदत मा चिरम्
À présent, que puis-je vous dire de plus ? Dites ce que vous souhaitez demander, sans tarder.
Verse 31
ऋषय ऊचुः हाटकेश्वरजे क्षेत्रे यानि तीर्थानि सूतज । तानि प्रोक्तानि सर्वाणि त्वयाऽस्माकं सुविस्तरात्
Les sages dirent : Ô fils de Sūta, tu nous as exposé avec grande ampleur tous les tīrtha sacrés qui se trouvent dans le saint domaine de Hāṭakeśvara.
Verse 32
तथा चायतनान्येव संख्यया रहितानि च । अपि वर्षशतेनात्र स्नानं कर्तुं न शक्यते
Et de même, les sanctuaires (āyatana) d’ici sont véritablement innombrables ; même en cent ans, on ne saurait accomplir le bain sacré en tous ces lieux.
Verse 33
तेषु सर्वेषु मर्त्येन यथोक्तविधिना स्फुटम् । देवतायतनान्येव तथा द्रष्टुं महा मते
Parmi toutes ces choses, qu’un mortel accomplisse clairement les rites selon la règle énoncée, et qu’il puisse aussi contempler les sanctuaires mêmes, demeures des divinités, est chose difficile, ô grand d’âme.
Verse 34
यस्मिन्स्नातो दिने चैव तस्य व्युष्टिः प्रकीर्तिता । अल्पायुषस्तदा मर्त्याः कृतेऽपि परिकीर्तिताः
Le jour où l’on se baigne rituellement, pour ce jour est proclamée la ‘vyuṣṭi’ correspondante (jour compté/observance). Pourtant, en ce temps-là, les mortels sont dits de courte vie, même lorsqu’ils font effort.
Verse 35
त्रेतायां द्वापरे चापि किमु प्राप्ते कलौ युगे । एवमल्पायुषो ज्ञात्वा मानवान्सूतनंदन
Dans les âges de Tretā et de Dvāpara—et plus encore maintenant que l’âge de Kali est advenu—sachant ainsi que les hommes sont de courte vie, ô fils bien-aimé de Sūta, il faut chercher un moyen plus aisé d’obtenir les fruits du pèlerinage.
Verse 36
लभेरंश्च कथं सर्वतीर्थानां स्नानजं फलम् । देवदर्शनजं वापि विशेषान्निर्धनाश्च ये
Comment pourraient-ils obtenir le fruit né du bain dans tous les tīrthas, et aussi le mérite né de la vision des dieux, surtout ceux qui sont pauvres et démunis de moyens ?
Verse 37
अस्ति कश्चिदुपायोऽत्र दैवो वा मानुषोऽपि वा । येन तेषां भवेत्पुण्यं सर्वेषामेव हेलया
Y a-t-il ici quelque moyen—divin ou même humain—par lequel ils puissent obtenir le mérite de tous les tīrthas, et cela même avec aisance ?
Verse 38
सूत उवाच । अस्मिन्नर्थे पुरा पृष्टो विश्वामित्रो महामुनिः । समुपेत्याश्रमं तस्य आनर्तेन महीभुजा
Sūta dit : Jadis, sur cette même question, le grand sage Viśvāmitra fut interrogé, lorsque le roi d’Ānarta s’approcha de son āśrama.
Verse 39
राजोवाच । भगवन्नत्र तीर्थानि संख्यया रहितानि च । तेषु स्नानविधिः प्रोक्तः सर्वेष्वेव पृथक्पृथक्
Le roi dit : Ô Bienheureux, ici les tīrtha sont innombrables ; et pour chacun d’eux, la règle du bain sacré est enseignée séparément, l’un après l’autre.
Verse 40
मासे वारे दिने चैव कुत्रचिन्मुनिसत्तमैः । दानानि च तथोक्तानि यथा स्नान विधिस्तथा
En certains lieux, les meilleurs des sages prescrivent aussi des observances selon le mois, le jour de la semaine et le jour ; et les dons sont enseignés en conséquence, tout comme les règles du bain.
Verse 41
देवानां दर्शनं चापि पृथक्तेन प्रकीर्तितम् । न शक्यते फलं प्राप्तुं सर्वेषां केनचिन्मुने
Même la contemplation (darśana) des dieux est proclamée séparément. Ainsi, ô sage, nul ne peut obtenir le fruit de toutes ces pratiques.
Verse 42
अपि वर्षशतेनापि किं पुनः स्तोकवासरैः । तस्माद्वद महाभाग सुखोपायं च देहिनाम्
Même en cent ans, cela ne saurait s’accomplir — à plus forte raison en quelques jours. C’est pourquoi, ô très fortuné, dis-moi un moyen aisé pour les êtres incarnés.
Verse 43
एकस्मिन्नपि च स्नातस्तीर्थे प्राप्नोति मानवः । सर्वेषामेव तीर्थानां स्नानजं सकलं फलम्
En se baignant ne fût-ce que dans un seul tīrtha, l’homme obtient l’intégralité du fruit né du bain dans tous les tīrthas.
Verse 45
सूत उवाच । तच्छ्रुत्वा सुचिरं ध्यात्वा विश्वामित्रो महामुनिः । अब्रवीच्छृणु राजेंद्र सरहस्यं वदामि ते
Sūta dit : L’ayant entendu, le grand sage Viśvāmitra médita longuement, puis déclara : « Écoute, ô le meilleur des rois ; je te dirai cet enseignement avec son secret intérieur ».
Verse 46
चत्वार्यत्र प्रकृष्टानि मुख्यतीर्थानि पार्थिव । येषु स्नाने कृते राजञ्छ्राद्धे च तदनंतरम् । सर्वेषामेव तीर्थानां स्नानजं लभ्यते फलम्
Ô roi, il y a ici quatre tīrthas principaux, d’une excellence suprême. Si l’on s’y baigne et qu’ensuite, aussitôt, l’on accomplit le śrāddha, on obtient le mérite né du bain dans tous les tīrthas, quels qu’ils soient.
Verse 47
सप्तविंशतिलिंगानि तथात्रैव स्थितानि च । सिद्धेश्वरप्रपूर्वाणि सर्वपापहराणि च
Et ici même sont établis vingt-sept liṅgas, à commencer par Siddheśvara ; tous sont des effaceurs de tous les péchés.
Verse 48
तेषु सर्वेषु दृष्टेषु भक्त्या पूतेन चेतसा । सर्वेषामेव देवानां भवेद्दर्शनजं फलम्
Lorsque tout cela est contemplé avec dévotion, l’esprit purifié, on obtient le fruit né du darśana de tous les dieux.
Verse 49
तथैकस्मिन्सुरे दृष्टे सर्वदेवसमुद्भवम् । फलं दर्शनजं भावि नराणां द्विजसत्तम
De même, ô le meilleur des deux-fois-nés, en contemplant ici ne fût-ce qu’une seule divinité—source de tous les dieux—les hommes obtiennent le fruit du darśana, comme s’ils avaient tout vu.
Verse 50
राजोवाच । कानि चत्वारि तीर्थानि तत्र मुख्यानि सन्मुने । येषु स्नातो नरः सम्यक्सर्वेषां लभते फलम्
Le Roi dit : Ô saint sage, quels sont là-bas les quatre tīrtha principaux ? Celui qui s’y baigne correctement obtient le fruit de tous les tīrtha.
Verse 51
विश्वामित्र उवाच । अत्रास्ति कूपिका पुण्या यस्यां संश्रयते गया । कृष्णपक्षे चतुर्दश्याममावास्यादिने तथा
Viśvāmitra dit : Ici se trouve un puits sacré (kūpikā), où l’on dit que Gayā elle-même demeure. Surtout le quatorzième jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇa-pakṣa), et aussi le jour d’amāvāsyā (nouvelle lune),
Verse 52
विशेषेण महाभाग कन्यासंस्थे दिवाकरे । निर्विण्णा भूमिलोकानां कृतैः श्राद्धैरनेकधा
Ô bienheureux, surtout lorsque le Soleil se tient dans la Vierge (Kanyā), Gayā fut satisfaite des gens de la terre grâce aux śrāddha accomplis de multiples façons.
Verse 53
यस्तस्यां कुरुते श्राद्धं सम्यक्छ्रद्धासमन्वितः
Quiconque y accomplit le śrāddha correctement, animé de foi,
Verse 54
तस्मिन्नहनि राजेंद्र स संतारयते पितॄन् । तथा तीर्थं द्वितीयं तु शंखतीर्थमिति स्मृतम्
En ce jour même, ô seigneur des rois, il délivre et élève ses ancêtres. Et le second tīrtha est mémorisé sous le nom de « Śaṅkha-tīrtha ».
Verse 55
तत्र स्नात्वा नरो यस्तु पश्येच्छंखेश्वरं ततः । सर्वेषां फलमाप्नोति माघस्य प्रथमेऽहनि
Là, après s’être baigné, l’homme qui ensuite contemple Śaṅkheśvara obtient le fruit de tout (tīrtha et rite), au premier jour de Māgha.
Verse 56
तथा मन्नामकं तीर्थे तृतीयं मुख्यतां गतम् । अत्र स्नात्वा तु यः पश्येन्मया संस्थापितं हरम्
De même, le troisième tīrtha, portant mon propre nom, a atteint la prééminence. Celui qui s’y baigne et contemple Hara (Śiva) établi par moi…
Verse 57
विश्वामित्रेश्वरं नाम सर्वेषां स फलं लभेत् । नभस्यस्य सिताष्टम्यां सर्वेषां लभते फलम्
Ce Śiva est nommé Viśvāmitreśvara ; par son culte et son darśana, on obtient le fruit de tout. Au huitième tithi de la quinzaine claire du mois Nabhasya (Bhādrapada), on gagne le fruit de tous les mérites.
Verse 58
शक्रतीर्थमिति ख्यातं चतुर्थं बालमण्डनम् । तत्र स्नात्वा च पंचाहं शक्रेश्वरमवेक्ष्य च । आश्विनस्य सितेऽष्टम्यां सर्वेषां लभते फलम्
Le quatrième tīrtha est renommé Śakratīrtha, le « Bālamaṇḍana » (qui pare et bénit la jeunesse). Celui qui s’y baigne cinq jours et contemple Śakreśvara (Śiva), au huitième tithi de la quinzaine claire d’Āśvina obtient le fruit de tous les mérites.
Verse 59
राजोवाच । विधानं वद मे विप्र गयाकूप्याः समुद्भवम् । विस्तरेण महाभाग श्रद्धा मे महती स्थिता
Le Roi dit : «Ô brāhmane, dis-moi la règle rituelle et l’origine de Gayākūpī. Expose-le en détail, ô bienheureux, car ma śraddhā, ma foi, est grande et solidement établie.»
Verse 60
विश्वामित्र उवाच । अमावास्यादिने प्राप्ते तत्र कन्यागते रवौ । यः श्राद्धं कुरुते भक्त्या स पितॄंस्तारयेन्निजान्
Viśvāmitra dit : «Lorsque vient le jour d’Amāvāsyā (nouvelle lune) et que le Soleil est en Kanyā (la Vierge), quiconque accomplit là le śrāddha avec dévotion délivre ses propres ancêtres.»
Verse 61
भर्तृयज्ञविधानेन शुद्धैः स्थानोद्भवैर्द्विजैः । भर्तृयज्ञविधिं त्यक्त्वा योऽन्येन विधिना नरः
«Selon la règle juste du bhartṛ-yajña, il convient de l’accomplir avec des brāhmanes dvija, purs et originaires de ce lieu même. Mais l’homme qui, délaissant la procédure du bhartṛ-yajña, l’accomplit selon une autre méthode…»
Verse 62
श्राद्धं करोति मूढात्मा विहीनं स्थानजैर्द्विजैः । स्थानजैरपि वाऽशुद्धैस्तस्य तद्व्यर्थतां व्रजेत्
«L’homme à l’esprit égaré accomplit le śrāddha sans les brāhmanes du lieu ; ou même avec des brāhmanes locaux mais impurs : pour lui, ce rite devient vain.»
Verse 63
वृष्टिः स्यादूषरे यद्वत्सत्यमेतन्मयोदितम् । अंधस्याग्रे यथा नृत्यं प्रगीतं बधिरस्य च । तथा च व्यर्थतां याति अन्यस्थानोद्भवैर्द्विजैः
«Comme la pluie sur une terre stérile — telle est la vérité que j’ai dite ; comme danser devant l’aveugle ou chanter pour le sourd — ainsi le (śrāddha) devient vain lorsqu’il est accompli avec des brāhmanes nés en un autre lieu.»
Verse 64
ब्राह्मणैः कारयेच्छ्राद्धं मूर्खैरपि द्विजोत्तमाः । चतुर्वेदा अपि त्याज्या अन्यस्थानसमुद्भवाः
Ô le meilleur des deux-fois-nés : que le śrāddha soit accompli par des brāhmaṇas, même s’ils sont peu instruits ; mais même ceux qui connaissent les quatre Veda doivent être évités s’ils viennent d’un autre lieu (non locaux).
Verse 65
दवे कर्मणि पित्र्ये वा सोमपाने विशेषतः । देशांतरगतो यस्तु श्राद्धं च कुरुते नरः । वैश्वानरपुरस्तेन कार्यं नान्यद्विजस्य च
Dans un rite de dāna (don) ou dans les rites aux ancêtres, et surtout lors des cérémonies de boisson du Soma : si un homme, parti en une autre contrée, accomplit le śrāddha, qu’il fasse d’abord le rite devant Vaiśvānara (Agni) ; et qu’il ne recoure à aucun autre brāhmaṇa non prescrit.
Verse 66
संनिवेश्य दर्भबटूञ्छ्राद्धं कुर्याद्द्विजोत्तमाः । दक्षिणा भोजनं देयं स्थानिकानां चिरादपि
Ô le meilleur des deux-fois-nés : après avoir fait asseoir les effigies de darbha, qu’il accomplisse le śrāddha. Qu’il offre aussi la dakṣiṇā et un repas—même aux gens du lieu—afin que le rite s’achève selon le dharma du lieu sacré.
Verse 67
पंचगव्यस्य संपूर्णो यथा कुम्भः प्रदुष्यति । बिंदुनैकेन मद्यस्य पतितेन नृपोत्तम
Ô le meilleur des rois : de même qu’un vase rempli de pañcagavya (les cinq produits de la vache) est souillé lorsqu’une seule goutte d’alcool y tombe, ainsi un rite sacré est gâté par une infime admixture impure.
Verse 68
एकेनापि च बाह्येन बहूनामपि भूपते । मध्ये समुपविष्टेन तच्छ्राद्धं दोषमाप्नुयात्
Ô roi : même si beaucoup sont présents, si un seul étranger—impropre au rite—s’assied au milieu, ce śrāddha encourt une faute et se trouve entaché.
Verse 69
स्थानजोऽपि चतुर्वेदो यद्यपि स्यान्न शुद्धिभाक् । बहूनामपि शुद्धानां मध्ये श्राद्धं विनाशयेत्
Même un brāhmane du lieu, instruit des quatre Veda, s’il manque de pureté, peut ruiner le śrāddha en étant assis parmi beaucoup d’hommes pourtant purs.
Verse 70
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन शुद्धं ब्राह्मणमानयेत्
C’est pourquoi, avec tous les efforts, il faut faire venir (inviter) un brāhmane pur pour le rite.
Verse 71
स्थानिकं मूर्खमप्येवमलाभे गुणिनामपि । हीनांगमधिकांगं वा दूषितं नो तथा परम्
Si l’on ne trouve pas de brāhmanes vertueux (qualifiés), on peut accepter un homme du lieu, fût-il ignorant ; car il n’est pas aussi nuisible que celui qui est « souillé » (impur), qu’il soit déficient ou pourvu d’un membre en trop.
Verse 72
कन्यादाने तथा श्राद्धे कुलीनो ब्राह्मणः सदा । आहर्तव्यः प्रयत्नेन य इच्छेच्छुभमात्मनः । सोऽपि शुद्धिसमायुक्तो यदि स्यान्नृपसत्तम
Dans le kanyādāna (don de la jeune fille) et de même dans le śrāddha, celui qui souhaite l’auspice pour lui-même—ô meilleur des rois—doit toujours, avec effort, se procurer un brāhmane de noble lignée, pourvu qu’il soit doté de pureté.
Verse 73
वृक्षाणां च यथाऽश्वत्थो देवतानां यथा हरिः । श्रेष्ठस्थानजविप्राणां तथा चाष्टकुलोद्भवः
De même que l’aśvattha est le premier des arbres et Hari le premier des dieux, de même, parmi les meilleurs brāhmanes du lieu, celui qui est né des « huit lignées » est tenu pour éminent.
Verse 74
आयुधानां यथा वज्रं सरसां सागरो यथा । श्रेष्ठस्थानजविप्राणां तथाष्टकुलसंभवः
De même que le vajra est le premier des armes et l’océan le premier des eaux, ainsi celui qui naît des « huit lignées » est le plus éminent parmi les brāhmaṇas locaux les plus excellents.
Verse 75
उच्चैःश्रवा यथाऽश्वानां गजानां शक्रवाहनः । श्रेष्ठस्थानजविप्राणां तथाष्टकुलसंभवः
De même qu’Uccaiḥśravā est le premier des chevaux, et la monture de Śakra (Airāvata) le premier des éléphants, ainsi le né de l’aṣṭakula est le plus éminent parmi les meilleurs brāhmaṇas du lieu.
Verse 76
नदीनां च यथा गंगा सतीनां चाप्यरुंधती । तद्वत्स्थानजविप्राणां श्रेष्ठोऽष्टकुलिकः स्मृतः
De même que la Gaṅgā est la première des rivières et Arundhatī la première des femmes chastes, ainsi, parmi les brāhmaṇas nés en ce lieu sacré, l’Aṣṭakulika est tenu en mémoire comme le «śreṣṭha», le prééminent.
Verse 77
ग्रहाणां भास्करो यद्वन्नक्षत्राणां निशाकरः । तद्वत्स्थानजविप्राणां श्रेष्ठोऽष्टकुलिकः स्मृतः
De même que le Soleil est le chef parmi les planètes et la Lune le chef parmi les astres, ainsi, parmi les brāhmaṇas nés en ce lieu sacré, l’Aṣṭakulika est rappelé comme le plus éminent.
Verse 78
पर्वतानां यथा मेरुर्द्विपदानां द्विजोत्तमः । स्थानजानां तु विप्राणां श्रेष्ठोऽष्टकुलिकस्तथा
De même que le mont Meru est suprême parmi les montagnes, et que parmi les bipèdes le dvijottama—le meilleur des « deux-fois-nés »—est suprême, ainsi, parmi les brāhmaṇas natifs de ce lieu, l’Aṣṭakulika est pareillement le premier.
Verse 79
पक्षिणां गरुडो यद्वत्सिंहोऽरण्यनिवासिनाम् । स्थानजानां तु विप्राणां श्रेष्ठोऽष्टकुलिकस्तथा
De même que Garuḍa est le chef des oiseaux et que le lion est le chef de ceux qui demeurent dans la forêt, de même, parmi les brāhmanes natifs de ce lieu, l’Aṣṭakulika est pareillement le plus éminent.
Verse 80
एवं ज्ञात्वा प्रयत्नेन श्राद्धे यज्ञे च पार्थिव । कन्यादाने विशेषेण योज्यश्चाष्टकुलोद्भवः
Sachant cela, ô roi, il convient, avec soin, de faire officier un descendant de l’Aṣṭakula lors des rites de Śrāddha et des sacrifices, et tout particulièrement lors du kanyādāna, le don de la fille en mariage.
Verse 81
नृत्यंति पितरस्तस्य गर्जंति च पितामहाः । वेदिमूले समालोक्य प्राप्तमष्टकुलं नृप
Pour lui, ô roi, les Pitṛs dansent et les aïeux rugissent de joie lorsqu’ils voient—au pied même de l’autel—l’arrivée d’un brāhmane de l’Aṣṭakula.
Verse 82
पुनर्वदंति संहृष्टाः किमस्माकं प्रदास्यति । दौहित्रश्चापसव्येन जलं दर्भतिलान्वितम्
Dans l’allégresse, ils disent encore : «Que va-t-il nous offrir ?»—lorsque le fils de la fille (dauhitra) présente l’eau accompagnée d’herbe darbha et de sésame, le cordon sacré porté en apasavya (à l’envers).
Verse 83
राजोवाच । यदेतद्भवता प्रोक्तं श्रैष्ठ्यमष्टकुलोद्भवम् । सर्वेषां नागराणां च तत्किं वद महामते
Le roi dit : «Tu as proclamé la prééminence de celui qui est né de l’Aṣṭakula. Mais parmi tous les brāhmanes Nāgara, pourquoi en est-il ainsi ? Dis-le-moi, ô sage au grand esprit.»
Verse 84
न ह्यत्र कारणं स्वल्पं भविष्यति द्विजोत्तम
Assurément, ô meilleur des deux-fois-nés, la cause de ceci ne sera point mince.
Verse 85
विश्वामित्र उवाच । सत्यमेतन्महाराज यत्त्वया व्याहृतं वचः । अन्येऽपि नागराः संति वेदवेदांगपारगाः
Viśvāmitra dit : «C’est vérité, ô grand roi, la parole que tu as prononcée. Il existe aussi d’autres brāhmanes Nāgara, versés dans les Veda et les Vedāṅga».
Verse 86
श्राद्धार्हा यज्ञयोग्याश्च कन्यायोग्या विशेषतः । परं ते स्थापिता राजन्स्वयमिंद्रेण तत्र च
Ils sont dignes d’être conviés au śrāddha, qualifiés pour les rites du yajña et—plus que tout—propres aux alliances matrimoniales. Ô roi, Indra lui-même les a établis là, en cette condition suprême.
Verse 87
प्रधानत्वेन सर्वेषां नागरैश्चापि कृत्स्नशः । तेन ते गौरवं प्राप्ताः स्थानेत्रैव विशेषतः
Parce que les Nāgara détiennent la primauté sur tous (les groupes) en tout point, ils ont obtenu l’honneur—tout particulièrement en ce lieu même.
Verse 88
तस्माच्छ्रूाद्धं प्रकर्तव्यं विप्रै श्चाष्टकुलोद्भवैः । अप्राप्तौ चैव तेषां तु कार्यं नागरसंभवैः
Ainsi, le śrāddha doit être accompli avec des brāhmanes issus des huit lignées ; et s’ils ne sont pas disponibles, qu’il soit alors fait avec ceux d’origine Nāgara.
Verse 89
नान्यस्थानसमुद्भूतैश्चतुर्वेदैरपि द्विजैः । भर्तृयज्ञेन मर्यादा कृता ह्येषा महा त्मना
Même des brāhmanes dvija, maîtres des quatre Veda mais nés ailleurs, ne doivent pas l’accomplir. Cette règle de frontière rituelle fut instituée par le magnanime Bhartṛyajña.
Verse 90
मुक्त्वा तु नागरं विप्रं योऽन्येनात्र करिष्यति । श्राद्धं वा यदि वा यज्ञं व्यर्थं तस्य भविष्यति
Celui qui, écartant un brāhmane Nāgara, fait accomplir ici un śrāddha ou un yajña par un autre officiant, verra ce rite devenir sans fruit pour lui.
Verse 91
राजोवाच । संत्यन्ये विविधा विप्रा वेदवेदांगपारगाः । मध्यदेशोद्भवाः शान्तास्तथान्ये तीर्थसंभवाः
Le Roi dit : «Il existe aussi bien d’autres brāhmanes, accomplis dans les Veda et les Vedāṅga, nés au Madhyadeśa et d’une conduite paisible ; et d’autres encore nés dans des lieux saints de pèlerinage (tīrtha).»
Verse 92
भर्तृयज्ञेन ये त्यक्ताः श्राद्धे यज्ञे विशेषतः । हीनांगाश्चाधिकांगाश्च द्विर्नग्नाः श्यावदंतकाः
(Le Roi poursuivit :) «Ceux que Bhartṛyajña a écartés—surtout pour le śrāddha et le yajña—sont décrits comme ayant des membres déficients ou excessifs, “deux fois nus”, et aux dents sombres.»
Verse 93
कुनखाः कुष्ठसंयुक्ता मूर्खा अपि विगर्हिताः । श्राद्धार्हाः सूचितास्तेन एतं मे संशयं वद
«(Certains) ont des ongles difformes, sont atteints de lèpre, sont sots et même blâmés ; et pourtant, lui les a désignés comme dignes du śrāddha. Dis-moi donc ce doute qui est le mien.»
Verse 94
विश्वामित्र उवाच । कीर्तयिष्ये नरव्याघ्र कारणानि बहूनि च । चमत्कारस्य पत्न्याश्च दानेन पतिता यतः
Viśvāmitra dit : «Ô tigre parmi les hommes, je vais exposer de nombreuses causes. Car l’épouse de Camatkāra déchut de la bienséance à cause d’un don, d’un acte d’offrande.»
Verse 95
स्त्रीणां प्रतिग्रहेणैव विप्रेषु प्रोषितेषु च । पृथक्त्वं च ततो जातं बाह्याभ्यन्तरसंज्ञकम्
Par l’acceptation de dons venant des femmes—surtout lorsque les brāhmaṇas étaient au loin—naquit de là une scission, dite «extérieure» et «intérieure».
Verse 96
दुर्वाससा ततः शप्ता रुष्टेनेवाहिना यथा । विद्याधनाभिमानेन शापेन पतिताः सदा
Puis Durvāsas les maudit—comme ceux que terrasse un serpent courroucé—et ils déchurent de leur condition. Par orgueil de science et de richesse, cette malédiction les abaissa sans cesse.
Verse 97
कुशे राज्यगते राजन्राक्षसानां महाभयम् । प्रजयाऽवेदितं सर्वं तस्य राज्ञो महात्मनः
Ô Roi, lorsque Kuśa entra dans la royauté, la grande terreur suscitée par les rākṣasas fut entièrement rapportée par les sujets à ce souverain au grand cœur.
Verse 98
विभीषणस्य लंकायां दूतश्च प्रेषितस्तदा । सर्वं निवेदयामास प्रजानां भयसंभवम्
Alors un messager fut envoyé à Vibhīṣaṇa, à Laṅkā, et il rapporta en détail la peur qui s’élevait parmi le peuple.
Verse 99
अभिवन्द्य कुशादेशं रामस्य चरितं स्मरन् । पुर्यां विलोकयामास लङ्कायां रामशासनात्
Après s’être incliné et avoir reçu l’ordre de Kuśa, se remémorant les hauts faits de Rāma, il parcourut du regard la cité de Laṅkā selon l’ordonnance de Rāma.
Verse 100
उपप्लवस्य कर्तारो नष्टाः सर्वे दिशो दश । गन्धर्वाणां च लोकं हि भयेन महता गताः
Les auteurs du trouble s’évanouirent vers les dix directions; en vérité, saisis d’une grande crainte, ils gagnèrent le monde des Gandharvas.
Verse 101
स्थातुं तत्र न शक्तास्ते विभीषणभयेन च । पृथिव्यां समनुप्राप्ताः स्थानान्यपि बहूनि च
Incapables de demeurer là, et craignant Vibhīṣaṇa, ils descendirent sur la terre et parvinrent encore à bien d’autres lieux.
Verse 102
भयेन महता तत्र कुशस्यैव तु शासने । ब्राह्मणानां च रूपाणि कृत्वा तत्र समागताः
Là, sous l’autorité même de Kuśa, poussés par une grande crainte, ils se rassemblèrent après avoir pris l’apparence de brāhmaṇas.
Verse 103
वाडवानां महिम्ना च मध्ये स्थातुं न तेऽशकन् । पतितानां च संस्थानं चमत्कारपुरं गताः
Et, en raison de la puissance (mahimā) des Vāḍavas, ils ne purent demeurer au milieu de ce lieu; aussi gagnèrent-ils Camatkārapura, un établissement associé aux déchus.
Verse 104
मायाविशारदैस्तैश्च धनेन विद्यया ततः । अध जग्धं ततस्तैस्तु तेषां मध्ये स्थितं च तैः
Alors, ceux qui étaient versés dans la māyā, s’appuyant sur la richesse et le savoir, causèrent une déchéance plus profonde encore ; ainsi, ce qui avait été placé au milieu d’eux fut dévoré et ruiné par eux-mêmes.
Verse 105
ततःप्रभृति ते सर्वे राक्षसत्वं प्रपेदिरे । क्रूराण्यपि च कर्माणि कुर्वंति च पदेपदे
Dès lors, tous atteignirent l’état de rākṣasas ; et, à chaque pas, ils accomplissaient aussi des actes cruels.
Verse 106
ततस्ते सर्वथा राजन्वर्जनीयाः प्रयत्नतः । श्राद्धे यज्ञे नरव्याघ्र नरके पातयंति च
C’est pourquoi, ô Roi, il faut les éviter de toutes les manières, avec le plus grand soin. Ô tigre parmi les hommes, dans les rites de śrāddha et dans le yajña, ils font choir en enfer.
Verse 107
अन्यच्च दूषणं तेषां कीर्तयिष्ये तवाऽनघ । त्रिजाताः स्थापिता राजन्सर्पाणां गरनाशनात्
Et je te dirai encore une autre faute des leurs, ô irréprochable. Ô Roi, ils furent établis comme « trijātā » pour avoir détruit le venin des serpents.
Verse 108
नगरत्वं ततो जातं चमत्कार पुरस्य तु । त्रिजातत्वं तु सर्वेषां जातं तत्र विशेषतः
De là naquit le statut de « cité » de cette ville merveilleuse. Et là, tout particulièrement, l’état de « trijātā » advint pour eux tous.
Verse 109
एतेभ्यः कारणेभ्यश्च भर्तृयज्ञेन वर्जिताः । पुनश्च कारणं तेषां स्पर्शादपि न शुद्धिभाक्
Pour ces raisons, ils sont exclus du Bhartṛ-yajña. Et de plus, pour une autre cause, ils n’obtiennent pas la pureté, même par le simple contact (avec les moyens de purification).
Verse 110
कुम्भकोत्थं च संप्राप्तं महच्चण्डालसंभवम्
Et alors s’éleva Kumbhaka, né d’une grande lignée de Caṇḍāla.
Verse 111
राजोवाच । एतच्च कारणं विप्र कथयस्व प्रसादतः । स्थावरस्य चरस्यैव जगतो ज्ञानमस्ति ते
Le roi dit : Ô brāhmane, par grâce, dis-moi cette raison. Tu possèdes la connaissance du monde entier, du mobile comme de l’immobile.
Verse 112
विश्वामित्र उवाच । अत्र ते कीर्तयिष्यामि पूर्ववृत्तकथांतरम् । भर्तृयजेन ये त्यक्ताः सर्वेन्ये ब्राह्मणोत्तमाः
Viśvāmitra dit : Ici, je vais te raconter un autre récit des événements d’autrefois. Ceux que le Bhartṛ-yajña a rejetés—tandis que tous les autres étaient d’excellents brāhmanes—écoute comment cela advint.
Verse 113
वर्धमाने पुरे पूर्वमासीदंत्यजजातिजः । चण्डालः कुंभकोनाम निर्दयः पापकर्मकृत्
Autrefois, dans la cité de Vardhamāna, vivait un homme né parmi les communautés proscrites : un Caṇḍāla nommé Kumbhaka, cruel et voué aux actes de péché.
Verse 114
कस्यचित्त्वथ कालस्य तस्य पुत्रो बभूव ह । विरूपस्यापि रूपाढ्यः पूर्वकर्मप्रभावतः
Après quelque temps, un fils lui naquit ; bien que le père fût difforme, le fils était beau, sous l’influence des actes accomplis auparavant.
Verse 115
पिंगाक्षस्य सुकृष्णस्य वयोमध्यस्य पार्थिव । दक्षः सर्वेषु कृत्येषु सर्वलक्षणलक्षितः
Ô Roi, il avait des yeux fauves et un teint sombre agréable, au plein milieu de la jeunesse ; il était habile en toutes les tâches et marqué de tous les signes de bon augure.
Verse 116
स वृद्धिं द्रुतमभ्येति शुक्लपक्षे यथोडुराट् । तथाऽसौ शंस्यमानस्तु सर्वलोकैः सुरूपभाक् । दृष्ट्वा कुटुंबकं नित्यं वैराग्यं परमं गतः
Comme la lune croît rapidement durant la quinzaine claire, ainsi s’éleva-t-il promptement—loué par tous et doté d’une belle apparence. Pourtant, voyant la répétition incessante de la vie de foyer, il atteignit le détachement suprême (vairāgya).
Verse 117
ततो देशांतरं दुःखाद्भ्रममाण इतस्ततः । चमत्कारपुरं प्राप्तो द्विजरूपं समाश्रितः । स स्नाति सर्वकृत्येषु भिक्षान्नकृतभोजनः
Puis, accablé de peine, il erra de lieu en lieu. Parvenu à Camatkārapura, il prit l’apparence d’un deux-fois-né (brāhmaṇa). Il se baignait pour tous ses devoirs rituels et vivait de nourriture reçue en aumône.
Verse 118
एतस्मिन्नेव काले तु ब्राह्मणः शंसितव्रतः । छांदोग्यगोत्रविख्यातः सुभद्रोनाम पार्थिवः
En ce même temps, il y avait un brāhmaṇa renommé pour ses vœux loués, célèbre comme issu de la lignée Chāndogya ; il se nommait Subhadra, seigneur parmi les hommes.
Verse 119
नागरो वर्षयाजी च वेदवेदांगपारगः । तत्रासीत्तस्य सञ्जाता कन्यका द्विगुणै रदैः
C’était un homme du pays de Nāgara, accomplissant les sacrifices annuels, et passé maître des Veda et de leurs auxiliaires. Il lui naquit là une fille, remarquable par ses dents doubles.
Verse 120
तथा त्रिभिःस्तनै रौद्रा पृष्ठ्यावर्तकसंयुता । दरिद्रोऽपि सुदुःस्थोऽपि कुलहीनोपि पार्थिव
De même, elle était d’un naturel farouche, pourvue de trois seins et marquée d’un tourbillon sur le dos. Ô roi, quand bien même un homme serait pauvre, très accablé, et même sans lignée—
Verse 121
दीयमानामपि न तां प्रतिगृह्णाति कश्चन । यद्भक्षयति भर्तारं षण्मासाभ्यंतरे हि सा
Même lorsqu’on la proposait en mariage, nul ne l’acceptait, car elle dévorerait son époux dans l’espace de six mois.
Verse 122
यस्याः स्युर्द्विगुणा दंता एवं सामुद्रिका जगुः । त्रिस्तनी कन्यका या तु श्वशुरस्य कुलक्षयम् । संधत्ते नात्र सन्देहस्तस्मात्तां दूरतस्त्यजेत्
Les maîtres du sāmudrika (physiognomonie) déclarent : la jeune fille aux dents doubles, et plus encore celle qui a trois seins, entraîne la ruine de la lignée de son beau-père ; il n’y a nul doute. C’est pourquoi il faut la rejeter de loin.
Verse 123
पृष्ठ्यावर्तो भवेद्यस्या असती सा भवेद्द्रुतम् । बहुपापसमाचारा तस्मात्तां परिवर्जयेत्
La femme qui porte un tourbillon sur le dos devient vite inconstante et se livre à de nombreux actes fautifs ; c’est pourquoi il faut l’éviter.
Verse 124
अथ तां वृद्धिमापन्नां दृष्ट्वा विप्रः सुभद्रकः । चिन्ताचक्रं समारूढो न शांतिमधिगच्छति
Alors le brāhmane Subhadra, la voyant parvenue à la maturité, fut saisi par un tourbillon d’inquiétude et ne put trouver la paix.
Verse 125
किं करोमि क्व गच्छामि कथमस्याः पतिर्भवेत् । न कश्चित्प्रतिगृह्णाति प्रार्थितोऽपि मुहुर्मुहुः
«Que dois-je faire ? Où irai-je ? Comment obtiendra-t-elle un époux ? Nul ne l’accepte, même si je supplie encore et encore.»
Verse 126
दरिद्रो व्याधितो वाऽपि वृद्धोऽपि ब्राह्मणो हि सः । स्मृतौ यस्मादिदं प्रोक्तं कन्यार्थे प्राङ्महर्षिभिः
Fût-il pauvre, malade ou d’un âge avancé, il demeure un brāhmane ; car cette règle même fut énoncée dans la Smṛti par les grands ṛṣi d’autrefois au sujet du devoir et de la protection d’une jeune fille.
Verse 127
अष्टवर्षा भवेद्गौरी नववर्षा च रोहिणी । दशवर्षा भवेत्कन्या अत ऊर्ध्वं रजस्वला
À huit ans on l’appelle «Gaurī» ; à neuf ans, «Rohiṇī» ; à dix ans, «Kanyā». Au-delà de cet âge, on la tient pour «rajasvalā», c’est-à-dire parvenue aux menstrues.
Verse 128
माता चैव पिता चैव ज्येष्ठो भ्राता तथैव च । त्रयस्ते नरकं यांति दृष्ट्वा कन्यां रजस्वलाम्
La mère et le père, ainsi que le frère aîné : ces trois-là vont en enfer si, par négligence, ils laissent la jeune fille être vue comme «rajasvalā» (parvenue aux menstrues sans la protection requise).
Verse 129
एवं चिन्तयतस्तस्य सोंऽत्यजो द्विजरूपधृक् । भिक्षार्थं तद्गृहं प्राप्तो दृष्टस्तेन महात्मना
Tandis qu’il méditait ainsi, un intouchable—revêtu de l’apparence d’un deux-fois-né—parvint à cette maison pour demander l’aumône, et fut aperçu par ce noble homme.
Verse 130
पृष्टश्च विस्मयात्तेन दृष्ट्वा रूपं तथाविधम् । कुतस्त्वमिह सम्प्राप्तः क्व यास्यसि च भिक्षुक
Étonné de voir une telle apparence, il l’interrogea : «D’où viens-tu ici, et où vas-tu, ô mendiant ?»
Verse 131
ईदृग्भव्यतरो भूत्वा कस्मान्माधुकरीं गतः । किं गोत्रं तव मे ब्रूहि कतमः प्रवरश्च ते
«Avec une apparence si noble, pourquoi as-tu choisi la mādhukarī (vivre en recueillant de petites aumônes) ? Dis-moi ton gotra, et quel est ton pravara.»
Verse 132
सोऽब्रवीद्गौडदेशीयं स्थानं मे सुमहत्तरम् । नाम्ना भोजकटं ख्यातं नानाद्विजसमाश्रितम्
Il répondit : «Ma demeure est au pays de Gauḍa, en un lieu très grand, renommé sous le nom de Bhojakaṭa, où résident de nombreux brāhmaṇas.»
Verse 133
तत्रासीन्माधवोनाम ब्राह्मणो वेदपारगः । वसिष्ठगोत्रविख्यात एकप्रवरसूचितः
«Là vivait un brāhmaṇa nommé Mādhava, accompli dans les Veda ; célèbre comme appartenant au gotra de Vasiṣṭha, et connu pour n’avoir qu’un seul pravara.»
Verse 134
तस्याहं तनयो नाम्ना चंद्रप्रभ इति स्मृतः
Je suis son fils, connu et rappelé sous le nom de Candraprabha.
Verse 135
ततोऽहमष्टमे वर्षे यदा व्रतधरः स्थितः । तदा पंचत्वमापन्नः पिता मे वेदपारगः
Puis, lorsque j’avais huit ans et que je demeurais établi dans les observances sacrées (vrata), mon père—versé dans les Veda—en ce temps-là rencontra la mort.
Verse 136
माता मे सह तेनैव प्रविष्टा हव्यवाहनम् । ततो वैराग्यमापन्नो निष्क्रांतोऽहं निजालयात्
Ma mère, avec lui, entra dans le feu. Ensuite, saisi de détachement (vairāgya), je quittai ma propre demeure.
Verse 137
तीर्थानि भ्रममाणोऽत्र संप्राप्तस्तु पुरं तव । अधुना संप्रयास्यामि प्रभासं क्षेत्रमुत्तमम्
Errant de tīrtha en tīrtha, je suis parvenu ici, dans ta cité. À présent, je partirai pour Prabhāsa, le domaine sacré suprême, sans égal.
Verse 138
यत्र सोमेश्वरो देवस्त्यक्त्वा कैलासमागतः । न मया पठिता वेदा न च शास्त्रं नृपोत्तम । तीर्थयात्राप्रसंगेन तेन भिक्षां चराम्यहम्
Là se trouve le lieu où le dieu Someśvara vint après avoir quitté le Kailāsa. Ô roi excellent, je n’ai étudié ni les Veda ni les traités (śāstra) ; c’est seulement à l’occasion du pèlerinage aux tīrtha que je vis d’aumônes.
Verse 139
विश्वामित्र उवाच । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा चिन्तयामास चेतसि । ब्राह्मणोऽयं सुदेशीयस्तथा भव्यतमाकृतिः । यदि गृह्णाति मे कन्यां तदस्मै प्रददाम्यहम्
Viśvāmitra dit : Ayant entendu ses paroles, je méditai en mon cœur : « Cet homme est un brāhmaṇa, venu d’un pays благоприятный, et son aspect est d’un augure très heureux. S’il accepte ma fille, alors je la lui donnerai. »
Verse 140
यावद्रजस्वला नैव जायते सा निरूपिता । कृत्स्नं दूषयति क्षिप्रं नैव वंशं ममाधमा
Tant qu’on ne la voit pas devenir rajasvalā (atteindre l’âge de femme), tout demeure incertain ; cet être indigne souillerait bien vite toute ma lignée.
Verse 141
ततः प्रोवाच तं म्लेच्छं संमंत्र्य सह भार्यया । यदि गृह्णासि मे कन्यां तव यच्छाम्यहं द्विज
Alors, après s’être concerté avec son épouse, il dit à ce mleccha : « Ô dvija, si tu acceptes ma fille, je te la donnerai. »
Verse 142
भरणं पोषणं द्वाभ्यां करिष्यामि सदैव हि
En vérité, je pourvoirai toujours à l’entretien et à la subsistance de vous deux.
Verse 143
तच्छ्रुत्वा हर्षितः प्राह सोंऽत्यजो नृपसत्तमम् । तवादेशं करिष्यामि यच्छ मे कन्यकां नृप
L’ayant entendu, cet antyaja, tout réjoui, dit au meilleur des rois : « J’accomplirai ton ordre ; accorde-moi la jeune fille, ô roi. »
Verse 144
तथेत्युक्त्वा गतस्तेन तस्मै दत्ता निजा सुता । गृह्योक्तेन विधानेन विवाहो विहितस्ततः
Disant : « Qu’il en soit ainsi », il partit avec lui ; il lui donna sa propre fille, puis le mariage fut célébré selon les règles prescrites par la tradition Gṛhya.
Verse 145
ततो ददौ धनं धान्यं गृहं क्षेत्रं च गोधनम् । तस्मै तुष्टिसमायुक्तो मन्यमानः कृतार्थताम्
Puis, comblé de satisfaction et jugeant l’affaire accomplie, il lui donna des richesses, des grains, une maison, des terres et du bétail.
Verse 146
अथ सोऽपि च तां प्राप्य विलासानकरोद्बहून् । खाद्यैः पानैः सुवस्त्रैश्च गन्धमाल्यैर्विभूषणैः
L’ayant obtenue, lui aussi se livra à de nombreux plaisirs : il l’honora de mets et de boissons, de beaux vêtements, de parfums et de guirlandes, ainsi que de parures.
Verse 147
परं स व्रजति प्रायो येन मार्गेण केनचित् । सारमेयाः सशब्दाश्च पृष्ठतोऽनुव्रजंति वै
Mais, chaque fois qu’il empruntait quelque route, des chiens—aboyant avec fracas—le suivaient véritablement par derrière.
Verse 148
अन्येषामंत्यजात्यानां यद्वत्तस्य विशेषतः । वेदाभ्यासपरश्चैव यदि संजायते क्वचित् । रक्तं पतति वक्त्रेण तत्क्षणात्तस्य दुर्मतेः
Et, comme chez d’autres d’état d’intouchable—dans son cas plus encore—s’il venait parfois à s’appliquer à la récitation védique, aussitôt du sang tombait de sa bouche, à cause de sa nature mauvaise.
Verse 149
एतस्मिन्नंतरे लोकः सर्व एव प्रशंकितः । अब्रवीच्च मिथोऽभ्येत्य चंडालोऽयमसंशयम्
Cependant, tout le peuple fut saisi de soupçon ; s’approchant les uns des autres, ils dirent : « Cet homme est un caṇḍāla, sans aucun doute. »
Verse 150
यदेते पृष्ठतो यांति भषमाणाः शुनीसुताः । सुभद्रोऽपि च तत्तेषां श्रुत्वा चिन्तापरोऽभवत्
« Car ces chiens, en aboyant, ne cessent de marcher derrière lui » ; entendant leurs propos, Subhadra aussi fut envahi d’angoisse.
Verse 151
मन्यमानश्च तत्सत्यं दुःखेन महतान्वितः । नूनमंत्यजजातीयो भविष्यति सुतापतिः
Tenant ce récit pour vrai, accablé d’une grande peine, il pensa : « Assurément, l’époux de Sutā doit être né parmi les antyaja, les rejetés. »
Verse 152
ज्ञायते चेष्टितैः सर्वैर्यथाऽयं जल्पते जनः
Car, par l’ensemble de ses actes, dit-on, on sait bien quel genre d’homme il est.
Verse 153
एवं रात्रिंदिवं तस्य चिन्तयानस्य भूपतेः । लोकापवादयुक्तस्य कियान्कालोऽभ्यवर्तत
Ainsi, ce roi, ruminant jour et nuit et chargé du blâme public, laissa s’écouler on ne sait combien de temps.
Verse 154
अन्यस्मिन्नहनि प्राप्ते आद्याद्या द्विजसत्तमाः । मध्यगेन समायुक्ता ब्रह्मस्थानं समागताः । तस्य शुद्धिकृते प्रोचुर्येन शंका प्रणश्यति
Un autre jour, les brāhmanes éminents revinrent encore et encore, accompagnés de l’officiant, et se rassemblèrent à Brahmasthāna. Ils exposèrent alors le rite de sa purification, par lequel tout soupçon serait dissipé.
Verse 155
अथोचुस्तं द्विजश्रेष्ठा ब्रह्मस्थानस्य मध्यगम् । मध्यगस्य तु वक्त्रेण विवर्णवदनं स्थितम्
Alors les brāhmanes les plus éminents s’adressèrent à lui, qui se tenait au milieu de Brahmasthāna ; et, à cet instant, le visage de l’officiant parut pâle et décoloré.
Verse 156
कुलं गोत्रं निजं ब्रूहि प्रवरांश्च विशेषतः । स्थानं देशं च विप्राणां येन शुद्धिः प्रदीयते
«Déclare ton lignage et ton gotra, et précise tout particulièrement tes pravaras ; dis aussi le lieu et la région des brāhmanes, afin que soit accordé le juste rite de purification.»
Verse 157
अथासौ वेपमानस्तु प्रस्विन्नवदनस्तथा । अधोदृष्टिरुवाचेदं गद्गदं विहिताञ्जलिः
Alors, tremblant, le visage couvert de sueur, les yeux baissés, il prononça ces paroles d’une voix étranglée, les paumes jointes en signe de révérence.
Verse 158
गर्भाष्टमे पिता मह्यं वर्षे मृत्युं गतस्ततः । ततः सा तं समादाय जननी मे पतिव्रता । मां त्यक्त्वा दुःखितं दीनं प्रविष्टा हव्यवाहनम्
«Dans ma huitième année, mon père mourut. Alors ma mère—fidèle à son époux—l’emporta pour le rite funéraire et, me laissant dans la peine, pauvre et démuni, entra dans le feu sacré.»
Verse 159
अहं वैराग्यमापन्नस्तीर्थयात्रां समाश्रितः । बालभावे पितुर्दुःखात्तापसैरपरैः सह
Ainsi je tombai dans le vairāgya, le détachement; et dès l’enfance, affligé par la peine pour mon père, je pris refuge dans le pèlerinage vers les tīrtha, en compagnie d’autres ascètes.
Verse 160
न मया पठितो वेदो न च शास्त्रं निरूपितम् । तीर्थयात्रापरोऽहं च समायातो भवत्पुरम्
Je n’ai pas étudié le Veda, ni examiné les śāstra; voué seulement au pèlerinage vers les tīrtha, je suis venu jusqu’à votre cité.
Verse 161
अभद्रेण सुभद्रेण श्वशुरेण दुरात्मना । एतज्जानाम्यहं विप्रा गोत्रं वासिष्ठमेव वा
Ô Brāhmaṇas, je ne sais que ceci—rapporté par mon beau-père au cœur mauvais, Abhadra, fils de Subhadra—que mon gotra est Vāsiṣṭha.
Verse 162
अथैकप्रवरो देशो गौडो मधुपुरं पुरम् । ततस्ते ब्राह्मणाः प्रोचुर्यस्य नो ज्ञायते कुलम् । तस्य शुद्धिः प्रदातव्या धटद्वारेण केवला
Alors (dit-il) : «Ma région est Gauḍa, ma cité est Madhupura, et je n’ai qu’un seul pravara.» Les Brāhmaṇas déclarèrent alors : «Pour celui dont la lignée est inconnue, la purification doit être accordée uniquement par le rite appelé “par la porte du dhaṭa”.»
Verse 163
स त्वं धटं समारुह्य ब्राह्मण्यार्थं च केवलम् । शुद्धिं प्राप्य ततो भोगान्भुंक्ष्वात्रस्थोऽपि केवलम्
Ainsi donc, monte sur le dhaṭa uniquement afin d’obtenir l’état de Brāhmaṇa; ayant reçu la purification, jouis ensuite ici même de ta subsistance légitime, selon la règle seule.
Verse 164
सोऽब्रवीत्साहसं कृत्वा सर्वानेव द्द्विजोत्तमान् । प्रतिगृह्णाम्यहं कामं तप्तमाषकमेव च
Alors, s’étant affermi, il déclara devant tous les meilleurs des deux-fois-nés : « J’accepte cette épreuve selon mon choix ; même la māṣaka, la pièce chauffée à blanc (taptamāṣaka), je la recevrai. »
Verse 165
प्रविशामि हुताशं वा भक्षयिष्याम्यहं विषम्
« S’il le faut, j’entrerai dans le feu, ou bien j’absorberai le poison. »
Verse 166
किं पुनर्धटदिव्यं च क्रियमाणे सुखावहम् । ब्राह्मणस्य कृते विप्राश्चित्ते नो मामके घृणा
«À plus forte raison, lorsque s’accomplit l’ordalie divine du ghaṭa, porteuse de bon augure et de bienfait ! Ô brāhmaṇas, qu’il n’y ait point de mépris dans vos cœurs à mon égard, car cela a été fait pour le bien d’un brāhmaṇa.»
Verse 167
अथ ते ब्राह्मणास्तस्य धटारोहणसंभवम् । शुद्धिं निर्दिश्य वारं च सूर्यस्य च ततः परम् । जग्मुः स्वंस्वं गृहं सर्वे सोऽपि विप्रोंऽत्यजो द्विजाः
Alors ces brāhmaṇas, après avoir indiqué la purification issue du rite de l’ascension au ghaṭa, et après avoir prescrit l’observance convenable liée au Soleil, s’en allèrent ensuite chacun vers sa demeure. Et ce « vipra » aussi—révélé comme un antyaja—demeura là, ô deux-fois-nés.
Verse 168
ततः प्राह निजां भार्यां रहस्ये नृपसत्तम । ज्ञातोऽहं ब्राह्मणैः सर्वैरंत्यजातिसमुद्भवः । देशातरं गमिष्यामि त्वमागच्छ मया सह
Puis il dit en secret à son épouse : « Ô le meilleur des rois, tous les brāhmaṇas m’ont reconnu comme né d’une lignée antyaja. Je partirai vers un autre pays ; viens avec moi. »
Verse 169
भार्योवाच । अहमग्निं प्रवेक्ष्यामि न यास्यामि त्वया सह । पापबुद्धे पतिष्यामि न चाहं नरकाग्निषु
L’épouse dit : « J’entrerai dans le feu ; je n’irai pas avec toi. Ô esprit mauvais—laisse-moi tomber (mourir) ici ; je ne tomberai pas dans les feux de l’enfer. »
Verse 170
बुध्यमाना न सेविष्ये त्वामंत्यजसमुद्भवम् । पाप संदूषितं सर्वं त्वयैतत्स्थानमुत्तमम्
« Maintenant que je comprends, je ne demeurerai pas avec toi—toi, né d’une lignée d’antyaja. Par ta faute, tout ce lieu excellent a été souillé par le péché. »
Verse 171
तथा मम पितुर्हर्म्यं संवत्सरप्रयाजिनः । तस्माद्द्रुततरं गच्छ यावन्नो वेत्ति कश्चन
«Et évite aussi la demeure de mon père—lui qui a maintenu les sacrifices durant une année entière. Va donc plus vite, avant que quelqu’un ne l’apprenne. »
Verse 172
नो चेत्पापसमाचार संप्राप्स्यसि महाऽपदम्
«Sinon, ô toi dont la conduite est pécheresse, tu rencontreras un grand malheur. »
Verse 173
ततो निशामुखे प्राप्ते कौपीनावरणान्वितः । नष्टोऽभीष्टां दिशं प्राप्य तदा जीवितजाद्भयात्
Puis, à la tombée de la nuit, vêtu seulement d’un pagne, il s’éclipsa et atteignit la direction qu’il désirait—poussé alors par la peur pour sa propre vie.