
Le chapitre 22 s’ouvre sur le récit de Sūta : les devas, conduits par Brahmā et Viṣṇu, s’approchent de Śiva, assis dans un samādhi très profond, entouré de ses gaṇa, paré d’ornements de serpents et des insignes de l’ascète. Ils le louent par des hymnes empreints de l’esprit védique ; Nandī s’enquiert de leur dessein, et les devas implorent d’être délivrés de l’asura Tāraka, déclarant que seul le fils de Śiva pourra le vaincre. Śiva répond en transformant leur requête en enseignement moral et contemplatif : il enjoint d’abandonner kāma (désir) et krodha (colère), avertit de l’illusion née de la passion, puis retourne à la méditation. Le récit se tourne ensuite vers le tapas de Pārvatī, dont l’austérité contraint Śiva à se manifester ; il éprouve sa résolution en prenant l’apparence d’un brahmacārin (batu) qui dénigre Śiva comme inauspicieux et socialement marginal. Pārvatī (par l’entremise de ses compagnes) repousse ces propos ; Śiva révèle alors sa forme véritable et accorde une grâce. Pārvatī demande que le mariage soit célébré selon la procédure rituelle, par l’intermédiaire d’Himālaya, afin d’accomplir les desseins divins, notamment la naissance de Kumāra destiné à la chute de Tāraka. Śiva expose un discours cosmologico-philosophique sur les guṇa, la dynamique prakṛti–puruṣa et la nature du monde manifesté conditionné par māyā, puis consent « selon la convention du monde » à procéder. Le chapitre s’achève avec l’arrivée d’Himālaya, la joie de la famille et le retour vers l’espace domestique, tandis que Pārvatī demeure intérieurement tournée vers Śiva.
Verse 1
सूत उवाच । एवमुक्तास्तदा देवा विष्णुना परमेष्ठिना । जग्मुः सर्वे महेशं च द्रष्टुकामाः पिनाकिनम्
Sūta dit : Ainsi exhortés alors par Viṣṇu, l’Exalté, tous les dieux se mirent en route, désireux de voir Maheśa, le Pinākin (Śiva porteur de l’arc).
Verse 2
परे पारे परमेण समाधिना । योगपीठे स्तितं शंभुं गणैश्च परिवारितम्
Là, sur la rive la plus lointaine (du transcendant), en samādhi suprême, ils virent Śambhu assis sur le siège du yoga, entouré de ses gaṇas.
Verse 3
यज्ञोपवितविधिना उरसा बिभ्रंत वृतम् । वासुकिं सर्पराजं च कंबलाश्वतरौ तथा
Ils le virent porter, selon le rite, le yajñopavīta (cordon sacré) en travers de la poitrine ; et, pour ornements, Vāsuki, roi des serpents, ainsi que Kambala et Aśvatara.
Verse 4
कर्णद्वये धारयंतं तथा कर्कोटकेन हि । पुलहेन च बाहुभ्यां धारयंतं च कंकणे
Ils le virent portant (des serpents) à ses deux oreilles—à savoir Karkoṭaka—et portant aussi Pulaha sur ses bras comme des bracelets.
Verse 5
सन्नृपुरे शङ्खकपद्मकाभ्यां संधारयंतं च विराजमानम् । कर्पूरगौरं शितिकंठमद्भुतं वृपान्वितं देववरं ददर्शुः
Là, dans cette cité divine, ils contemplèrent le Dieu suprême, rayonnant de gloire, portant la conque et le lotus ; merveille, d’éclat blanc comme le camphre, à la gorge bleue, et comblé de majesté.
Verse 6
तदा ब्रह्मा च विष्णुश्च ऋषयो देवदानवाः । तुष्टुवुर्विविधैः सूक्तैर्वेदोपनिपदन्वितैः
Alors Brahmā et Viṣṇu, les sages, ainsi que les cohortes des dieux et des dānavas, le louèrent par maints hymnes, riches de l’esprit des Veda et des Upaniṣad.
Verse 7
ब्रह्मोवाच । नमो रुद्राय देवाय मदनांतकराय च । भर्गाय भूरिभाग्याय त्रिनेत्राय त्रिविष्टषे
Brahmā dit : Hommage à Rudra, le Seigneur divin, destructeur de Madana ; hommage à Bharga, le très auspiceux ; hommage au Trois-Yeux ; et hommage à Celui qui est loué au ciel.
Verse 8
शिपिविष्टाय भीमाय शेषशायिन्नमोनमः । त्र्यंबकाय जगद्धात्रे विश्वरूपाय वै नमः
Hommage, encore et encore, à Śipiviṣṭa, au Terrible ; à Celui qui repose sur Śeṣa ; hommage à Tryambaka, soutien du monde ; et à Viśvarūpa, dont la forme est l’univers.
Verse 9
त्वं धाता सर्वलोकानां पिता माता त्वमीश्वरः । कृपया परया युक्तः पाह्यस्मांस्त्वं महेश्वर
Tu es l’Ordonnateur de tous les mondes ; tu es père et mère—tu es le Seigneur. Doué de la compassion suprême, protège-nous, ô Maheśvara.
Verse 10
इत्थं स्तुवत्सु देवेषु नन्दी प्रोवाच तान्प्रति । किमर्थमागता यूयं किं वा मनसि वर्तते
Tandis que les dieux louaient ainsi, Nandī leur dit : «Dans quel but êtes-vous venus, et qu’est-ce qui demeure en vos pensées ?»
Verse 11
ते प्रोचुर्देवकार्यार्थं विज्ञप्तुं शंभुमागता । विज्ञप्तो नंदिना तेन शैलादेन महात्मना । ध्यानस्थितो महादेवः सुरकार्यार्थसिद्धये
Ils répondirent : «Nous sommes venus présenter une requête à Śambhu pour l’œuvre des dieux.» Ainsi informé par Nandī—le fils magnanime de Śilāda—Mahādeva, demeurant en méditation, (se tourna) vers l’accomplissement du dessein des dieux.
Verse 12
ब्रह्मादयः सुग्गणाः सुरसिद्धसंघास्त्वां द्रष्टुमेव सुरवर्य विसेषयंति । कार्य्यार्थिनोऽसुरवरैः परिभर्त्स्यमाना अभ्यागताः सपदि शत्रुभिरर्दिताश्च
Brahmā et les autres nobles cohortes—compagnies de dieux et assemblées de siddhas—sont venues, ô le meilleur des dieux, ne désirant que te voir. En quête de l’accomplissement de leur œuvre, harcelés par les asuras les plus redoutables, ils sont arrivés aussitôt, accablés par les ennemis.
Verse 13
तस्मात्त्वया हि देवेश त्रातव्याश्चाधुना सुराः । एवं तेन तदा शंभुर्विज्ञप्तो नंदिना द्विजाः
C’est pourquoi, ô Seigneur des dieux, les Devas doivent maintenant être protégés par toi. Ainsi, ô deux-fois-nés, Śambhu fut alors imploré de cette manière par Nandī.
Verse 14
शनैःशनैरुपरमच्छंभुः परमकोपनः । समाधेः परमात्माऽसावुवाच परमेश्वरः
Peu à peu, Śambhu—bien qu’embrasé de colère—s’apaisa. Alors le Soi suprême, le Parameśvara, sortant du samādhi, prit la parole.
Verse 15
महादेव उवाच । कस्माद्युयं महाभागा ह्यागता मत्समीपगाः । ब्रह्मादयो ह्यमी देवा ब्रूत कारणमद्य वै
Mahādeva dit : «Pour quelle raison, ô bienheureux, êtes-vous venus près de moi ? Vous êtes les dieux à commencer par Brahmā ; dites-moi maintenant la cause.»
Verse 16
तदा ब्रह्मा ह्युवाचेदं सुरकार्यं महत्तरम् । तारकेण कृतं शंभो देवानां परमाद्भुतम्
Alors Brahmā parla : «Ô Śambhu, une affaire très grande concernant les Deva s’est produite ; quelque chose d’étonnant a été accompli par Tāraka.»
Verse 17
कष्टात्कष्टतरं देव तद्विज्ञप्तुमिहागताः । हे शंभो तव पुत्रेण औरसेन हतो भवेत् । तारको देवशत्रुश्च नान्यथा मम भाषितम्
«Ô Seigneur, un malheur pire que le malheur s’est levé ; nous sommes venus t’en faire la requête. Ô Śambhu, Tāraka, l’ennemi des dieux, ne peut être tué que par ton propre fils né de toi ; ma parole ne peut être autrement.»
Verse 18
तस्मात्त्वया गिरिजा देव शंभो गृहीतव्या पाणिना दक्षिणेन । पाणिग्रहेणैव महानुभाव दत्ता गिरीन्द्रेण च तां कुरुष्व
C’est pourquoi, ô Śambhu divin, tu dois prendre Girijā par la main droite en mariage. Ô âme magnanime, reçois-la—elle t’a été donnée par le Seigneur des montagnes—par l’acte même de la prise de main.
Verse 19
ब्रह्मणो हि वचः श्रुत्वा प्रहसन्नब्रवीच्छिवः । यदा मया कृता देवी गिरिजा सर्वसुन्दरी
Ayant entendu les paroles de Brahmā, Śiva sourit et dit : «Lorsque je façonnai la Déesse Girijā, toute beauté incarnée…»
Verse 20
तदा सर्वे सुरेन्द्राश्च ऋषयो मुनयस्तथा । सकामाश्च भविष्यंति अक्षमाश्च परे पथि
«Alors tous les seigneurs des Devas, ainsi que les Ṛṣi et les Muni, seront saisis de désir ; et sur la voie suprême ils ne pourront soutenir leur retenue.»
Verse 21
मदनो हि मया दग्धः सर्वेषां कार्यसिद्धये । मया ह्यधि कृता तन्वी गिरिजा च सुमध्यमा
«En vérité, j’ai consumé Madana afin que s’accomplissent les desseins de tous. Et j’ai aussi pris sous ma conduite Girijā, la frêle, à la taille harmonieuse (Sumadhyamā).»
Verse 22
तदानीमेव भो देवाः पार्वती मदनं च सा । जीवयिष्यति भो ब्रह्मन्नात्र कार्या विचारणा
«Dès à présent, ô Devas, cette Pārvatī rendra la vie à Madana. Ô Brahmane, il n’est nul besoin de délibérer en cette affaire.»
Verse 23
एवं विमृश्य भो देंवाः कार्या कार्यविचारणा । मदनेनैव दग्धेन सुरकार्यं महत्कृतम्
«Ainsi donc, ô Devas, réfléchissez avec soin et délibérez sur ce qui doit être fait. Par Madana — désormais consumé — un grand service a déjà été rendu aux dieux.»
Verse 24
यूयं सर्वे च निष्कामा मया नास्त्यत्र संशयः । यथाहं च सुराः सर्वे तथा यूयं प्रयत्नतः
Vous tous êtes exempts de désir égoïste—là-dessus je n’ai aucun doute. Tels que je suis, et tels que sont tous les dieux, tels êtes-vous aussi, grâce à votre effort fervent.
Verse 25
तपः परमसंयुक्ताः पारयामः सुदुष्करम् । परमानन्दसंयुक्ताः सुखिनः सर्व एव हि
Doués de l’austérité suprême (tapas), nous accomplissons ce qu’il y a de plus difficile. Unis à la béatitude suprême (ānanda), en vérité nous sommes tous heureux.
Verse 26
यूयं समाधिना तेन मदनेन च विस्मृतम् । कामो हि नरकायैव तस्मात्क्रोधोऽभिजायते
Par ce samādhi vous avez oublié Madana (le dieu du désir). Car le désir (kāma) ne mène qu’à l’enfer; de lui naît la colère.
Verse 27
क्रोधाद्भवति संमोहः संमोहाद्भ्रमते मनः । कामक्रोधौ परित्यज्य भवद्भिः सुरसत्तमैः । सर्वैरेव च मंतव्यं मद्वाक्यं नान्यथा क्वचित्
De la colère naît l’égarement; de l’égarement, l’esprit s’égare. C’est pourquoi, ô les plus nobles des dieux, renoncez au désir et à la colère. Que tous reçoivent ma parole—jamais autrement, à aucun moment.
Verse 28
एवं विश्राव्य भगवान्स हि देवो वृषध्वजः । सुरान्प्रबोधयामास तथा ऋषिगणान्मुनीन्
Ayant ainsi parlé, le Seigneur Bienheureux—Śiva, dont l’étendard est le taureau—éveilla et instruisit les dieux, et de même les assemblées de ṛṣi et de muni, sages ascètes.
Verse 29
तूष्णींभूतोऽभवच्छंभुर्ध्यानमाश्रित्य वै पुनः । आस्ते पुरा यथावच्च गणैश्च परिवारितः
Alors Śambhu redevint silencieux et, s’appuyant de nouveau sur la méditation, demeura comme auparavant—solidement établi—entouré de ses gaṇas.
Verse 30
ध्यानास्थितं च तं दृष्ट्वा नन्दौ सर्वान्विसृज्य तान् । सब्रह्मसेन्द्रान्विबुधानुवाच प्रहसन्निव
Le voyant établi dans la méditation, Nandin les congédia tous, puis s’adressa aux dieux—avec Brahmā et Indra—comme en souriant.
Verse 31
यतागतेन मार्गेण गच्छध्वं मा विलंबितम् । तथेति मत्वा ते सर्वे स्वंस्वं स्थानमथाऽव्रजन्
«Partez par le même chemin que celui par lequel vous êtes venus; ne tardez pas.» Pensant «Qu’il en soit ainsi», tous gagnèrent alors leurs demeures respectives.
Verse 32
गतेषु तेषु सर्वेषु समाधिस्थोऽभवद्भवः । आत्मानमात्मना कृत्वा आत्मन्येन विचंतयन्
Quand tous furent partis, Bhava (Śiva) demeura établi en samādhi, faisant du Soi le moyen de réaliser le Soi, et contemplant uniquement au sein du Soi.
Verse 33
परात्परतरं स्वच्छं निर्मलं निरवग्रहम् । निरञ्जनं निराभासं यस्मिन्मुह्यंति सूरयः
Au-delà même de l’au-delà se tient Cette Réalité : parfaitement limpide, immaculée, sans entrave ; sans souillure et sans apparence illusoire—devant laquelle même les sages voyants demeurent déconcertés.
Verse 34
भानुर्नभात्यग्निरथो शशी वा न ज्योतिरेवं न च मारुतो न हि । यं केवलं वस्तुविचारतोऽपि सूक्ष्मात्परं सूक्ष्मतरात्परं च
Là, ni le soleil ne resplendit, ni le feu, ni la lune ; nulle lumière ordinaire n’y existe — pas même le vent. Cela qui, même scruté comme une « chose » par une enquête subtile, demeure au-delà du subtil et au-delà même du plus subtil.
Verse 35
अनिर्द्देश्य मचिन्त्यं च निर्विकारं निरामयम् । ज्ञप्तिमात्रस्वरूपं च न्यासिनो यांति तत्र वै
Indicible et inconcevable, immuable et sans souffrance — de la nature même de la pure Conscience. C’est à Cela, en vérité, que parviennent les renonçants (nyāsin).
Verse 36
शब्दातीनं निर्गुणं निर्विकारं सत्तामात्रं ज्ञानगम्यं त्वगम्यम् । यत्तद्वस्तु सर्वदा कथ्यते वै वेदातीतैश्चागमैर्मन्त्रभूतैः
Au-delà des mots, sans attributs et immuable — l’Être pur; accessible seulement par la vraie connaissance, mais insaisissable par les moyens ordinaires. Cette Réalité est sans cesse dite par les révélations transcendantes et par les Āgamas, dont l’essence est mantra.
Verse 37
तद्वस्तुभूतो भगवान्स ईश्वरः पिनाकपाणिर्भगवान्वृध्वजः । येनैव साक्षान्मकरध्वजो हतस्तपो जुषाणः परमेश्वरः सः
Cette Réalité même est le Seigneur Bienheureux, le Souverain — Śiva, tenant l’arc Pināka, marqué de l’étendard du taureau. Par Lui, en vérité, Makaradhvaja (Kāma) fut frappé à mort sur-le-champ — ce Seigneur Suprême qui se complaît dans l’austérité.
Verse 38
लोमश उवाच । गिरिजा हि तदा देवी तताप परमं तपः । तपसा तेन रुद्रोऽपि उत्तमं भयमागतः
Lomaśa dit : Alors, en vérité, la Déesse Girijā accomplit l’austérité suprême. Par cette austérité, même Rudra fut saisi d’une grande inquiétude.
Verse 39
विजित्य तपसा देवी पार्वती परमेण हि । शम्भुं सर्वार्थदं स्थाणुं केवलं स्वस्वरूपिणम्
Par son austérité suprême, la Déesse Pārvatī triompha de tous les obstacles et gagna Śambhu—dispensateur de tout bien, le Seigneur immobile (Sthāṇu), demeurant uniquement en sa propre essence.
Verse 40
यदा जितस्तया देव्या तपसा वृषभध्वजः । समाधेश्चलितो भूत्वा यत्र सा पार्वती स्थिता
Lorsque Vṛṣabhadhvaja (Śiva au drapeau du taureau) fut ainsi « gagné » par l’austérité de la Déesse, il fut ébranlé hors de son profond samādhi et se rendit là où Pārvatī demeurait.
Verse 41
जगाम त्वरितेनैव देवदेवः पिनाकधृक् । तत्रापश्यत्स्थितां देवीं सखीभिः परिवारिताम्
Le Dieu des dieux, porteur du Pināka, s’y rendit promptement. Là, il vit la Déesse debout, entourée de ses compagnes.
Verse 42
वेदिकोपरि विन्यस्तां यथैव शशिनः कलाम् । स देवस्तां निरीक्ष्याथ बटुर्भूत्वाथ तत्क्षणात्
Placée sur la plateforme de l’autel telle le croissant de lune, le Dieu la contempla; et, à l’instant même, il prit la forme d’un jeune ascète (baṭu).
Verse 43
ब्रह्मचारिस्वरूपेण महेशो भगवान्भवः । सखीनां मध्यमाश्रित्य ह्युवाच बटुरूपवान् । किमर्थमालिमध्यस्था तन्वी सर्वांगसुन्दरी
Bhagavān Maheśa—Bhava lui-même—prit l’apparence d’un brahmacārin. Se tenant au milieu de ses compagnes, sous la forme d’un jeune ascète, il dit : « Dans quel but, ô frêle aux charmes parfaits, te tiens-tu ici au milieu de tes amies ? »
Verse 44
केयं कस्य कुतो याता किमर्थं तप्यते तपः । सर्वं मे कथ्यतां सख्यो याथा तथ्येन संप्रति
«Qui est-elle ? À qui appartient-elle ? D’où est-elle venue ? Pour quelle raison accomplit-elle l’austérité ? Dites-moi tout, ô amies, en toute vérité, ici et maintenant.»
Verse 45
तदोवाच जया रुद्रं तपसः कारणं परम्
Alors Jayā s’adressa à Rudra, proclamant la raison suprême de son austérité.
Verse 46
हिमाद्रेर्दुहितेयं वै तपसा रुद्रमीश्वरम् । प्राप्तुकामा पतित्वन सेय मत्रोपविश्य च
«Elle est vraiment la fille d’Himādri. Désirant obtenir Rudra, le Seigneur, pour époux, elle s’est assise ici et accomplit l’austérité.»
Verse 47
तपस्तताप सुमहत्सर्वेषां दुरतिक्रमम् । बटो जानीहि मे वाक्यं नान्यथा मम भाषितम्
«Elle a entrepris une austérité très grande, difficile à surpasser pour tous. Ô jeune ascète, sache mes paroles : ce que j’ai dit n’est rien d’autre que la vérité.»
Verse 48
तच्छत्वा वचनं तस्याः प्रहस्येदमुवाच ह । श्रृण्वतीनां सखीनां वै महेशो बटुरूपवान्
Ayant entendu ses paroles, Maheśa—demeurant sous la forme d’un jeune ascète—sourit et dit ceci, tandis que les compagnes écoutaient.
Verse 49
मूढेयं पार्वती सख्यो न जानाति हिताहितम् । किमर्थं च तपः कार्यं रुद्रपाप्त्यर्थमेव च
Ô mes amies, cette Pārvatī est dans l’illusion ; elle ne distingue pas ce qui est salutaire de ce qui est nuisible. Pourquoi donc entreprendre des austérités—uniquement pour obtenir Rudra ?
Verse 50
सोऽमंगलः कपाली च श्मशानालय एव च । अशिवः शिवशब्देन भण्यते च वृथाथ वै
On le dit inauspicieux, porteur de crâne et habitant des lieux de crémation. Bien qu’il soit « a-śiva » (non-auspice), on le nomme vainement « Śiva ».
Verse 51
अनया हि वृतो रुद्रो यदा सख्यः समेष्यति । तदेयमशुभा तन्वी भविष्यति न संशयः
Ô mes amies, lorsque Rudra sera choisi par elle et viendra s’unir à elle, alors cette jeune fille frêle deviendra assurément infortunée—sans aucun doute.
Verse 52
यो दक्षशापाद्विकृतो यज्ञबाह्योऽभवद्विटा । ये ह्यंगभूताः शर्वस्य सर्पा ह्यासन्महाविषाः
Ô dame, c’est lui qui, par la malédiction de Dakṣa, devint difforme et fut rejeté hors du sacrifice. Et ce qui compose les membres/ornements de Śarva, ce sont des serpents, certes, au venin redoutable.
Verse 53
शवभस्मान्वितो रुद्रः कृत्तिवासा ह्यमंगलः । पिशाचैः प्रमथैर्भूतैरावृतो हि निरंतरम्
Rudra est enduit de la cendre des cadavres ; il porte une peau et l’on le dit inauspicieux ; et sans cesse il est entouré de piśācas, de pramathas et d’autres esprits.
Verse 54
तेन रुद्रेण किं कार्यमनया सुकुमारया । निवार्यतां सखीभिश्च मर्तुकामा पिशाचवत्
Qu’aurait donc à faire cette jeune fille si délicate avec ce Rudra ? Que ses compagnes la retiennent : elle semble courir vers la mort, telle une personne se précipitant vers les piśācas.
Verse 55
इंद्रं हित्वा मनोज्ञं च यमं चैव महाप्रभम् । नैरृतं च विशालाक्षं वरुणं च अपां पतिम्
Ayant écarté Indra le charmant, et Yama le grand seigneur, ainsi que Nairṛta aux larges yeux, et Varuṇa, maître des eaux—
Verse 56
कुबेरं पवनं चैव तथैव च विभावसुम् । एवमादीनि वाक्यानि उवाच परमेश्वरः । सखीनां श्रृण्वतीनां च यत्र सा तपसि स्थिता
—ainsi que Kubera, et Pavana (Vāyu), et de même Vibhāvasu (Agni). Telles furent, et d’autres semblables, les paroles que prononça Parameśvara, tandis que ses compagnes écoutaient, là où elle demeurait ferme dans l’austérité.
Verse 57
इत्याकर्ण्य वचस्तस्य रुद्रस्य बटुरूपिणः । चुकोप च शिवा साध्वी महेशं बटुरूपिणम्
Entendant ces paroles de Rudra, qui avait pris la forme d’un jeune brahmacārin, la vertueuse Śivā s’irrita contre Maheśa sous cette apparence de baṭu.
Verse 58
जये त्वं विजये साध्वि प्रम्लोचेऽप्यथ सुन्दरि । सुलोचने महाभागे समीचीनं कृतं हि मे
«Jaya et Vijaya, ô femme vertueuse ; et toi aussi, Pramlocā—ô belle ; Sulocanā, ô très fortunée—ce que j’ai fait est, en vérité, ce qui convient.»
Verse 59
किमेतस्य बटोः कार्यं भवतीनामिहाधुना । बटुस्वरूपमास्थाय आगतो देवनिंदकः
«Quelle affaire ce baṭu a-t-il avec vous, mesdames, ici et maintenant ? Ayant pris l’apparence d’un baṭu, un calomniateur des dieux est venu.»
Verse 60
अयं विसृज्यतां सख्यः किमनेन प्रयोजनम् । बटुस्वरूपिणं रुद्रं कुपिता सा ततोऽब्रवीत्
«Amies, renvoyez-le : à quoi peut-il servir ?» Ainsi, irritée, elle parla à Rudra qui avait pris la forme d’un baṭu.
Verse 61
बटो गच्छाशु त्वरितो न स्थेयं च त्वयाऽधुना । किमनेन प्रलापेन तव नास्ति प्रयोजनम्
«Ô baṭu, va-t’en vite ; ne demeure pas ici maintenant. À quoi sert ce bavardage ? Tu n’as rien à faire ici.»
Verse 62
बटुर्निर्भर्त्सितस्तत्र तया चैवं तदा पुनः । प्रहस्य वै स्थिरो भूत्वा पुनर्वाक्यमथाब्रवीत्
Ainsi, réprimandé là par elle, le baṭu se mit à rire, demeura ferme, puis prononça de nouveau ces paroles.
Verse 63
शनैः शनैरवितथं विजयां प्रति सत्वरम् । कस्मात्कोपस्तयातन्वि कृतः केनैव हेतुना
«Peu à peu, et pourtant sans faillir, on atteint la victoire. Ô toi la svelte, pourquoi t’es-tu mise en colère ? Pour quelle raison cette fureur s’est-elle levée ?»
Verse 64
सर्वेषामपि तद्वाच्यं वचनं सूक्तमेव यत् । यथोक्तेन च वाक्येन कस्मात्तन्वी प्रकोपिता
Cette parole peut être dite devant tous, car elle est véritablement bien formulée. Pourquoi donc, ô toi la svelte, t’es-tu irritée de mots prononcés exactement tels qu’ils furent dits ?
Verse 65
यः शंभुरुच्यते लोके भिक्षुको भिक्षुकप्रियः । यदि मे ह्यनृतं प्रोक्तं तदा कोप इहोचितः
Śambhu—connu dans le monde comme le mendiant, cher aux mendiants—si j’ai proféré un mensonge, alors la colère ici serait vraiment légitime.
Verse 66
इयं तावत्सुरूपा च विरूपोऽसौ सदाशिवः । विशालाक्षी त्वियं बाला विरूपाक्षो भवस्तथा
Elle est vraiment belle, tandis que ce Sadāśiva a une forme étrange. Cette jeune fille a de grands yeux, alors que Bhava est lui aussi « aux yeux singuliers ».
Verse 67
एवंभूतेन रुद्रेण मोहितेयं कथं भवेत् । सभाग्यो हि पतिः स्त्रीणां सदा भाव्यो रतिप्रियः
Comment pourrait-elle s’éprendre d’un tel Rudra ? Car un époux, en vérité, doit être fortuné et toujours désirable aux femmes, celui qui se réjouit de l’amour.
Verse 68
इयं कथं मोहितास्ति निर्गुणेन युगात्मिका । न श्रुतो न च विज्ञातो न दृष्टः केन वा शिवः
Comment celle qui incarne les âges mêmes pourrait-elle être troublée par l’Être sans attributs ? Śiva n’a été ni entendu, ni véritablement connu, ni vu par qui que ce soit.
Verse 69
सकामानां च भूतानां दुर्लभो हि सदाशिवः । तपसा परमेणैव गर्वितेयं सुमध्यमा
Pour les êtres mus par le désir, Sadāśiva est vraiment difficile à atteindre. Cette dame à la taille fine ne s’est enorgueillie que par l’austérité suprême.
Verse 70
निःस्तंभो हि सदा स्थाणुः कथं प्राप्स्यति तं पतिम् । मयोक्तं किं विशालाक्षि कस्मान्मे रुषिताऽधुना
Sthāṇu demeure toujours sans appui : comment pourrait-elle l’obtenir pour époux ? Ô toi aux grands yeux, qu’ai-je dit pour que tu te fâches contre moi à présent ?
Verse 71
यावद्रोषो भवेन्नॄणां नारीणां च विशेषतः । तेन रोषेण तत्सर्वं भस्मीभूतं भविष्यति
Tant que la colère s’élève chez les êtres—et tout particulièrement chez les femmes—par cette colère même, tout cela sera réduit en cendres.
Verse 72
सुकृतं चोर्जितं तन्वि सत्यमेवोदितं सति । कामः क्रोधश्च लोभश्च दंभो मात्सर्यमेव च
Ô toi la svelte, ce que j’ai dit est vraiment vrai : le mérite durement acquis s’amasse, et pourtant il est assailli par le désir, la colère, l’avidité, l’hypocrisie et aussi l’envie.
Verse 73
च प्रपंचश्चतेन सर्वं विनश्यति । तस्मात्तपस्विभिर्युक्तं कामक्रोधादिवर्जनम्
Et par là, tout l’enchevêtrement mondain est détruit. C’est pourquoi il convient aux ascètes d’abandonner le désir, la colère et tout ce qui leur ressemble.
Verse 74
यदीश्वरो हृदि मध्ये विभाव्यो मनीषिभिः सर्वदा ज्ञप्तिमात्रः । तदा सर्वैर्मुनिवृत्त्या विभाव्यस्तपस्विभिर्नान्यथा चिंतनीयः
Si le Seigneur doit être sans cesse contemplé par les sages au centre même du cœur comme pure Conscience seule, alors les ascètes doivent Le méditer avec l’attitude des munis, et ne Le concevoir d’aucune autre manière.
Verse 75
एतच्छ्रुत्वा वचनं तस्य शंभोस्तदाब्रवीद्विजया तं च सर्वम् । गच्छात्र किंचित्तव नास्ति कार्यं न वक्तव्यं वचनं बालिशान्यत्
Ayant entendu ces paroles de Śambhu, Vijayā lui répondit en entier : «Va-t’en d’ici : tu n’as rien à faire. Ne prononce plus de paroles puériles.»
Verse 76
एवं विवदमानं तं बटुरूपं सदाशिवम् । विसर्जयामास तदा विजया वाक्यकोविदा
Ainsi, tandis qu’il continuait à contester — Sadāśiva sous la forme d’un jeune brahmacārin — Vijayā, habile en parole, le congédia.
Verse 77
तिरोधानं गतः सद्यो महेशो गिरिजां प्रति । अलक्ष्यमाणः सर्वासां सखीनां परमेश्वरः
Aussitôt, Maheśa entra dans le voile de l’invisibilité, se tournant vers Girijā ; le Seigneur suprême devint imperceptible à toutes ses compagnes.
Verse 78
प्रादुर्बभूव सहसा निजरूपधरस्तदा । यदा ध्यानस्थिता देवी निजध्यानपरा सती
Alors, soudain, il se manifesta dans sa forme véritable, lorsque la Déesse, la vertueuse Satī, était assise en méditation, tout entière vouée à sa contemplation intérieure.
Verse 79
तदा हृदिस्थो देवेशो बहिर्हृष्टिचरोभवत् । नेत्रे उन्मील्य सा साध्वी गिरिजायतलोचना । अपश्यद्देवदेवेशं सर्वलोकमहेश्वरम्
Alors le Seigneur des dieux, qui demeurait dans le cœur, se manifesta au-dehors. Ouvrant les yeux, la sainte—Girijā aux larges regards—vit le Dieu des dieux, le Grand Seigneur de tous les mondes.
Verse 80
द्विभुजं चैकवक्त्रं कृत्तिवाससमद्भुतम् । कपर्दं चंद्ररेखांकं निवीतं गजचर्मणा
Il était merveilleux : deux bras et un seul visage, vêtu d’un habit de peau ; les cheveux en nattes emmêlées, marqués de la ligne du croissant de lune, et ceint d’une peau d’éléphant.
Verse 81
कर्णस्थौ हि महानागौ कंबलाश्वतरौ तदा । वासुकिः सर्पराजश्च कृताहारो महाद्युति
En ce temps-là, deux grands serpents—Kambala et Aśvatara—étaient placés à ses oreilles ; et Vāsuki, roi des serpents, rayonnant et bien repu, l’ornait lui aussi.
Verse 82
वलयानि महार्हाणि तदा सर्पमयानि च । कृतानि तेन रुद्रेण तथा शोभाकराणि च
Puis il y eut aussi de précieux bracelets—faits de serpents—façonnés par ce Rudra, et ils étaient eux aussi dispensateurs d’éclat.
Verse 83
एवंभूतस्तदा शंभुः पार्वतीं प्रति चाग्रतः । उवाच त्वरया युक्तो वरं वरय भामिनि
Alors Śambhu, en cet état, s’adressa à Pārvatī qui se tenait devant lui ; pressé, il dit : «Ô belle, choisis une grâce : demande ce que tu désires».
Verse 84
व्रीडया परया युक्ता साध्वी प्रोवाच शंकरम् । त्वं नाथो मम देवेश त्वया किं विस्मृतं पुरा
Pleine d’une profonde pudeur, la dame vertueuse s’adressa à Śaṅkara : «Tu es mon Seigneur, ô Dieu des dieux ; qu’as-tu donc oublié de ce qui fut accompli jadis ?»
Verse 85
दक्षयज्ञविनाशं च यदर्थं कृतवान्प्रभो । स त्वं साहं समुत्पन्ना मेनायां कार्यसिद्धये
«Ô Seigneur, pour la cause même qui jadis te fit anéantir le sacrifice de Dakṣa—te voici, et me voici, renaissant de Menā, afin que s’accomplisse ce dessein divin.»
Verse 86
देवानां देवदेवेश तारकस्य वधं प्रति । भवतो हि मया देव भविष्यति कुमारकः
«Ô Dieu des dieux, pour le bien des dieux et pour la mise à mort de Tāraka : de toi et de moi, ô Seigneur, naîtra assurément un fils.»
Verse 87
तस्मात्त्वया हि कर्तव्यं मम वाक्यं महेश्वर । गंतव्यं हिमवत्पार्श्व नात्र कार्या विचारणा
«Ainsi donc, ô Maheśvara, tu dois accomplir ma parole : va auprès d’Himavat ; il n’y a ici nul besoin de délibération.»
Verse 88
याचस्व मां महादेव ऋषिभिः परिवारितः । करिष्यति न संदेहस्तव वाक्यं च मे पिता
«Ô Mahādeva, demande ma main, entouré des ṛṣi. Sans nul doute, mon père accomplira ta requête et honorera ta parole.»
Verse 89
दक्षकन्या पुराहं वै पित्रा दत्ता यदा तव । यथोक्तविधिना तत्र विवाहो न कृतस्त्वया
Autrefois, lorsque j’étais la fille de Dakṣa et que mon père me donna à toi, tu n’accomplis pas là le mariage selon le rite prescrit.
Verse 90
न ग्रहाः पूजितास्तेन दक्षेण च महात्मना । ग्रहाणां विषयत्वेन सच्छिद्रोऽयं महानभूत्
Et le magnanime Dakṣa ne rendit pas hommage aux grahas (les planètes). Les grahas ayant été laissés dans la négligence, cette grande affaire devint défectueuse, pleine d’une brèche.
Verse 91
तस्माद्यथोक्तविधिना कर्तुमर्हसि सुव्रत । विवाहं स्वं महाभाग देवानां कार्यसिद्धये
C’est pourquoi, ô toi au vœu noble, ô bienheureux, il te convient de faire célébrer ton propre mariage selon le rite prescrit, afin que s’accomplisse l’œuvre des dieux.
Verse 92
तदोवाच महाबाहो गिरिजां प्रहसन्निव । स्वभावेनैव तत्सर्वं जंगमाजंगमं महत् । जातं त्वया मोहितं च त्रिगुणैः परिवेष्टितम्
Alors le Seigneur aux bras puissants répondit à Girijā, comme en souriant : « Par ta propre nature est né tout cet immense monde, le mobile et l’immobile ; et il est aussi dans l’illusion, enveloppé par les trois guṇas. »
Verse 93
अहंकारात्समुत्पन्नं महत्तत्त्वं च पार्वति । महत्तत्त्वात्तमो जातं तमसा वेष्टितं नभः
De l’ahaṃkāra (l’egoïté) naît le principe de Mahat, ô Pārvatī. De Mahat naît tamas, l’obscurité ; et l’espace (nabhas) se trouve enveloppé par cette obscurité.
Verse 94
भसो वायुरुत्पन्नो वायोरग्निरजायत । अग्नेरापः समुत्पन्ना अद्भ्यो जाता मही तदा
De cette base surgit le vent; du vent naquit le feu. Du feu jaillirent les eaux; et des eaux la terre apparut alors.
Verse 95
मह्यादिकानि स्थास्नूनि चराणि च वरानने । दृश्यंयत्सर्वमेवैतन्नश्वरं विद्धि मानिनि
Ô toi au beau visage, la terre et le reste—l’immobile comme le mobile—tout ce qui se voit: sache que tout cela est périssable, ô femme orgueilleuse.
Verse 96
एकोऽनेकत्वमापन्नो निर्गुणो हि गुणावृतः । स्वज्योतिर्भाति यो नित्यं परज्योत्स्नान्वितोऽभवत् । स्वतंत्रः परतंत्रश्च त्वया देवि महत्कृतम्
L’Unique en est venu à paraître multiple; le Sans-attributs, comme voilé par les attributs. Celui qui resplendit éternellement de sa propre lumière s’est trouvé accompagné de l’éclat d’autrui. L’indépendant est devenu dépendant: cette grande métamorphose, c’est toi qui l’as accomplie, ô Déesse.
Verse 97
मायामयं कृतमिदं च जगत्समग्रं सर्वात्मना अवधृतं परया च बुद्ध्या । सर्वात्मभिः सुकृतिभिः परमार्थभावैः संसक्तिरिंद्रियगणैः परिवेष्टितं च
Cet univers tout entier a été façonné comme une œuvre de Māyā, et il est soutenu par le Soi suprême et par l’intelligence transcendante. Même les méritants établis dans la vérité ultime se trouvent pris—encerclés par les cohortes des sens.
Verse 98
के ग्रहाः के उडुगणाः के बाध्यंते त्वया कृताः । विमुक्तं चाधुना देवि शर्वार्थं वरवर्णिनि
Quelles planètes, quelles constellations, et quels êtres as-tu contraints, les rendant tels par ton œuvre? Et maintenant, ô Déesse, qu’as-tu libéré pour le dessein de Śarva, ô la plus belle?
Verse 99
गुणकार्यप्रसंगेन आवां प्रादुर्भवः कृतः । त्वं हि वै प्रकृतिः सूक्ष्मा रजःसत्त्वतमोमयी
Par le déploiement des guṇa et de leurs effets, notre manifestation a été accomplie. Car toi, en vérité, tu es la subtile Prakṛti, faite de rajas, sattva et tamas.
Verse 100
व्यापारदक्षा सततमहं चैव सुमध्यमे । हिमालयं न गच्छामि न याचामि कथंचन
Moi, toujours habile à accomplir les œuvres, ô toi à la taille fine, je ne vais pas à l’Himālaya et je ne mendie d’aucune manière.
Verse 101
देहीति वचनात्सद्यः पुरुषो याति लाघवम् । इत्थं ज्ञात्वा च भो देवि किमस्माकं वदस्व वै
À la seule injonction «Donne !», l’homme s’allège aussitôt (de son fardeau). Sachant cela, ô Déesse, dis-nous en vérité : que devons-nous faire ?
Verse 102
कार्यं त्वदाज्ञया भद्रे तत्सर्वं वक्तुमर्हसि । तेनोक्तात्र तदा साध्वी उवाच कमलेक्षणा
«Ce qui doit être accompli selon ton ordre, ô Dame de bon augure, daigne tout l’énoncer.» Ainsi sollicitée en ce lieu, la vertueuse Dame aux yeux de lotus prit alors la parole.
Verse 103
त्वमात्मा प्रकृतिश्चाहं नात्र कार्या विचारणा । तथापि शंभो कर्तव्यं मम चोद्वहनं महत्
«Toi, tu es l’Ātman suprême, et moi je suis Prakṛti ; il n’y a ici nul besoin de délibération. Pourtant, ô Śambhu, tu dois accomplir le grand acte : me prendre solennellement pour épouse.»
Verse 104
देहो ह्यविद्ययाक्षिप्तो विदेहो हि भवान्परः । तथाप्येवं महादेव शरीरावरणं कुरु
Ce corps, en vérité, est jeté dans l’existence par l’ignorance; mais Toi, Tu es le Transcendant, l’Incorporel. Pourtant, ô Mahādeva, revêts un voile de corps.
Verse 105
प्रपंचरचनां शंभो कुरु वाक्यान्मम प्रभो । याचस्व मां महादेव सौभाग्यं चैव देहि मे
Ô Śambhu, ô Seigneur, façonne l’ordonnance du monde selon mes paroles. Ô Mahādeva, demande ma main et accorde-moi la fortune nuptiale de bon augure.
Verse 106
इत्येवमुक्तः स तया महात्मा महेश्वरो लोकविडंबनाय । तथेति मत्वा प्रहसञ्जगाम स्वमालयं देववरैः सुपूजितः
Ainsi interpellé par elle, Maheśvara, le grand d’âme—désireux d’accomplir le jeu divin pour le monde—acquiesça en disant : « Qu’il en soit ainsi ». Souriant, et hautement honoré par les plus éminents des dieux, il se rendit à sa propre demeure.
Verse 107
एतस्मिन्नंतरे तत्र हिमवान्गिरिभिः सह । मेनया भार्यया सार्द्धमाजगाम त्वरान्वितः
Cependant, en cet intervalle même, Himavān arriva là en hâte, accompagné des montagnes et avec son épouse Menā.
Verse 108
पार्वतीदर्शनार्थं च सुतैश्च परिवारितः । तेन दृष्टा महादेवी सखीभिः परिवारिता
Désireux de voir Pārvatī, et entouré de ses fils, il aperçut la Grande Déesse, elle aussi entourée de ses compagnes.
Verse 109
पार्वत्या च तदा दृष्टो हिमवान्गिरिभिः सह । अभ्युत्थानपरा साध्वी प्रणम्य शिरसा तदा । पितरौ च तदा भ्रातॄन्बंधूंश्चैव च सर्वशः
Alors Pārvatī vit Himavān avec les montagnes. La dame vertueuse, prête à se lever par respect, inclina la tête et, en cet instant, rendit hommage à ses parents, à ses frères et à tous ses proches, de toute manière.
Verse 110
स्वमंकमारोप्य महायशास्तदा सुतां परिष्वज्य च बाष्पपूरितः । उवाच वाक्यं मधुरं हिमालयः किं वै कृतं साध्वि यथा तथेन
Alors l’illustre Himālaya prit sa fille sur ses genoux et l’étreignit, les yeux pleins de larmes. D’une voix douce il dit : « Ô noble dame, qu’est-il donc arrivé, pour que les choses soient ainsi ? »
Verse 111
तत्कथ्यतां महाभागे सर्वं शुश्रूषतां हि नः । तच्छ्रुत्वा मधुरं वाक्यमुवाच पितरं प्रति
«Ô très fortunée, dis tout ; nous désirons vraiment écouter.» Entendant ces paroles douces, elle répondit à son père.
Verse 112
तपसा परमेणैव प्रार्थितो मदनांतकः । शांतं च मे महात्कार्यं सर्वेषामपि दुर्ल्लभम्
Elle dit : «Par l’austérité suprême seule, j’ai imploré Madanāntaka (le destructeur de Kāma). Et mon grand dessein—si difficile à accomplir pour tous les êtres—s’est maintenant achevé dans la paix.»
Verse 113
तत्र तुष्टो महादेवो वरणार्थं समागतः । स मयोक्तस्तदा शंभुर्ममषाणिग्रहः कथम्
Là, Mahādeva, pleinement satisfait, vint afin d’accepter l’épouse. Alors je m’adressai à Śambhu : «Comment ma main sera-t-elle donnée en mariage ?»
Verse 114
क्रियते च तदा शंभो मम पित्रा विनाधुना । यतागतेन मार्गेण गतोऽसौ त्रिपुरांतकः
«Et maintenant, ô Śambhu, mon père accomplit le rite sans Toi. Tripurāntaka s’en est allé par le même chemin qu’il avait emprunté à l’aller.»
Verse 115
तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा अवाप परमां मुदम् । बंधुभिः सह धर्मात्मा उवाच स्वसुतां पुनः
Ayant entendu ses paroles, l’homme juste fut rempli d’une joie suprême; et, avec ses proches, il s’adressa de nouveau à sa propre fille.
Verse 116
स्वगृहं चाद्य गच्छामो वयं सर्वे च भूधराः । अनया राधितो देवः पिनाकी वृषभध्वजः
«Allons aujourd’hui, nous tous, seigneurs des montagnes, vers notre demeure. Par elle, le Dieu—Pinākī, dont l’étendard est le Taureau—a été dûment apaisé et honoré.»
Verse 117
इत्यूचुस्ते सुराः सर्वे हिमालयपुरोगमाः । पार्वतीसहिताः सर्वे तुष्टुर्वाग्भिरादृताः
Ainsi parlèrent tous ces dieux, avec l’Himālaya à leur tête; et tous, avec Pārvatī, louèrent le Seigneur par des paroles empreintes de révérence.
Verse 118
तां स्तूयमानां च तदा हिमालयो ह्यारोप्य चांसं वरवर्णिनीं च । सर्वेथ शैलाः परिवार्य चोत्सुकाः समानयामासुरथ स्वमालयम्
Tandis qu’on la célébrait, l’Himālaya souleva la jeune fille au beau teint et la posa sur son épaule; puis toutes les montagnes, l’entourant avec ardeur, la conduisirent jusqu’à leur demeure.
Verse 119
देवदुंदुभयो नेदुः शंखतूर्याण्यनेकशः । वादित्राणि बहून्येव वाद्यमानानि सर्वशः
Les timbales divins retentirent; les conques (śaṅkha) et les trompettes sonnèrent maintes et maintes fois. De nombreux instruments étaient joués partout, de tous côtés.
Verse 120
पुष्पर्षेण महता तेनानीता गृहं प्रति
Sous une grande pluie de fleurs, elle fut escortée vers la demeure.
Verse 121
सा पूज्यमाना बहुभिस्तदानीं महाविभूत्युल्लसिता तपस्विनी । तथैव देवैः सह चारणैश्च महर्षिभिः सिद्धगणैश्च सर्वशः
Alors cette jeune ascète, rayonnante d’une grande splendeur, fut honorée par beaucoup : par les dieux, par les Cāraṇas, par les grands Ṛṣi et par des multitudes de Siddhas, de tous côtés.
Verse 122
पूज्यमाना तदा देवी उवाच कमलासनम् । देवानृषीन्पितॄन्यक्षानन्यान्सर्वान्समागतान्
Tandis qu’on la vénérait, la Déesse s’adressa alors à Kamalāsana (Brahmā), ainsi qu’à tous ceux qui s’étaient assemblés : dieux, sages, ancêtres, Yakṣas et autres.
Verse 123
गच्छध्वं सर्व एवैते येन्ये ह्यत्र समागताः । स्वंस्वं स्थानं यताजोषं सेव्यतां परमेश्वरः
«Allez maintenant, vous tous qui vous êtes assemblés ici. Retournez chacun à votre demeure légitime, et là—selon votre rang—rendez un culte à Parameśvara (Śiva, le Seigneur Suprême).»
Verse 124
एवं तदानीं स्वपितुर्गृहं गता संशोभमाना परमेण वर्चसा । सा पार्वती देववरैः सुपूजिता संचिंतयंती मनसा सदाशिवम्
Ainsi, en ce temps-là, Pārvatī retourna à la demeure de son père, rayonnante d’une splendeur suprême. Dûment honorée par les plus éminents des dieux, elle ne cessait, en son cœur, de contempler Sadāśiva.