
Mārkaṇḍeya raconte que Rudra, demeurant sur la rive de la Narmadā avec Umā, reçoit de Nārada des nouvelles de Bāṇa et de son palais. Śiva médite la campagne contre Tripura et façonne un char cosmique et un dispositif d’armes, en assignant aux divinités, aux Veda, aux mètres sacrés et aux principes du cosmos les différentes parties du char. Lorsque les trois cités s’alignent, il décoche la flèche et Tripura est réduite en ruines; des présages et des images de désastre décrivent l’embrasement et le désarroi social qui s’ensuit. Bāṇa, reconnaissant sa faute morale et la destruction provoquée, cherche refuge auprès de Śiva et récite un stotra prolongé, proclamant Śiva comme le fondement omniprésent des dieux et des éléments. La colère de Śiva s’apaise; il accorde protection et rang à Bāṇa et arrête une partie du feu destructeur. Le récit relie ensuite les fragments enflammés tombés à des lieux saints tels que Śrīśaila et Amarakāṇṭaka, explique le nom de Jvāleśvara et fonde une théologie du pèlerinage. Mārkaṇḍeya expose encore une méthode réglée (kṛcchra, japa, homa, culte) pour la pratique prescrite de «pātana» à Amarakāṇṭaka et énumère les tīrtha voisins sur la rive sud de la Revā, en soulignant l’observance disciplinée, les rites aux ancêtres et l’effacement des fautes.
Verse 1
मार्कण्डेय उवाच । एतस्मिन्नन्तरे रुद्रो नर्मदातटमास्थितः । क्रीडते ह्युमया सार्द्धं नारदस्तत्र चागतः
Mārkaṇḍeya dit : Entre-temps, Rudra demeurait sur la rive de la Narmadā, se livrant au jeu sacré avec Umā ; et là même Nārada arriva.
Verse 2
प्रणम्य देवदेवेशमुमया सह शङ्करम् । व्यज्ञापयत्तदा देवं यद्वृत्तं त्रिपुरे तदा
S’étant prosterné devant Śaṅkara, Seigneur des seigneurs, avec Umā, il fit alors connaître au Dieu ce qui s’était produit à Tripura en ce temps-là.
Verse 3
गतोऽहं स्वामिनिर्देशाद्यत्र तद्बाणमन्दिरम् । दृष्टा बाणं यथान्यायं गतो ह्यन्तःपुरं महत्
«Sur l’ordre de mon Seigneur, je me rendis là où se dressait le palais de Bāṇa. Après avoir vu Bāṇa selon le rite convenable, j’entrai dans ses vastes appartements intérieurs.»
Verse 4
तत्र भार्यासहस्राणि दृष्ट्वा बाणस्य धीमतः । यथायोग्यं यथाकाममागतः क्षोभ्य तत्पुरम्
Là, voyant les milliers d’épouses du sage Bāṇa, il s’avança—selon ce qui convenait et selon son désir—et troubla ainsi cette cité.
Verse 5
नारदस्य वचः श्रुत्वा साधु साध्विति पूजयन् । चिन्तयामास देवेशो भ्रमणं त्रिपुरस्य हि
Ayant entendu les paroles de Nārada et les honorant par « Bien dit, bien dit ! », le Seigneur des dieux se mit à méditer sur la marche et le mouvement de Tripura.
Verse 6
करमुक्तं यथा चक्रं विष्णुना प्रभविष्णुना । महावेगं महायामं रक्षितं तेजसा मम
« De même que le disque, lâché de la main de Viṣṇu—puissant et rayonnant—se meut avec une vitesse immense et une portée lointaine, ainsi est-il soutenu et gardé par mon propre éclat spirituel. »
Verse 7
स च मे भक्तिनिरतो बाणो लोके च विश्रुतः । भारती च मया दत्ता ब्राह्मणानां विशेषतः
«Et ce Bāṇa est voué à ma dévotion et renommé dans le monde. De plus, je lui ai accordé Bhāratī, le don de l’éloquence, surtout à l’égard des Brāhmaṇas.»
Verse 8
एवं स सुचिरं कालं देवदेवो महेश्वरः । चिन्तयित्वा सुनिर्वाणं कार्यं प्रति जनेश्वरः
Ainsi, durant longtemps, Maheśvara—Dieu des dieux, Seigneur des êtres—médita profondément, puis s’arrêta sur une voie d’action nette et décisive.
Verse 9
ततोऽसौ मन्दरं ध्यात्वा चापे कृत्वा गुणे महीम् । विष्णुं सनातनं देवं बाणे ध्यात्वा त्रिलोचनः
Alors Trilocana (Śiva) contempla Mandara comme l’arc et fit de la Terre la corde; puis, méditant sur le Dieu éternel Viṣṇu, il le conçut comme la flèche.
Verse 10
फले हुताशनं देवं ज्वलन्तं सर्वतोमुखम् । सुपर्णं पुङ्खयोर्मध्ये जवे वायुं प्रकल्प्य च
Il établit Hutāśana, le dieu Feu flamboyant aux visages tournés vers toutes les directions, comme la pointe de la flèche; il plaça Suparṇa (Garuḍa) entre les plumes; et fixa Vāyu (le Vent) pour en être l’élan.
Verse 11
रथं महीमयं कृत्वा धुरि तावश्विनावुभौ । अक्षे सुरेश्वरं देवमग्रकील्यां धनाधिपम्
Ayant façonné le char de la Terre elle-même, il plaça les deux Aśvinī-kumāras au joug; il mit le Seigneur des dieux (Indra) sur l’essieu, et installa le Seigneur des richesses (Kubera) sur la cheville avant du char.
Verse 12
यमं तु दक्षिणे पार्श्वे वामे कालं सुदारुणम् । आदित्यचन्द्रौ चक्रे तु गन्धर्वानारकादिषु
Il plaça Yama sur le flanc droit et le terriblement farouche Kāla sur le gauche; et il établit le Soleil et la Lune comme roues, assignant des troupes telles que les Gandharvas, les Nāgas et d’autres à leurs stations propres.
Verse 13
यन्तारं च सुरज्येष्ठं वेदान्कृत्वा हयोत्तमान् । खलीनादिषु चाङ्गानि रश्मींश्छन्दांसि चाकरोत्
Il désigna l’aîné des dieux comme cocher; il fit des Vedas les chevaux d’excellence; il façonna le mors et les pièces qui s’y rattachent à partir des membres de l’ordre sacré, et fit des mètres védiques (chandas) les rênes.
Verse 14
कृत्वा प्रतोदमोंकारं मुखग्राह्यं महेश्वरः । धातारं चाग्रतः कृत्वा विधातारं च पृष्ठतः
Maheśvara fit de l’aiguillon la syllabe Oṃ, digne d’être tenue à l’avant; et il plaça Dhātṛ au-devant et Vidhātṛ à l’arrière.
Verse 15
मारुतात्सर्वतो दिग्भ्य ऊर्ध्वयन्त्रे तथैव च । महोरगपिशाचांश्च सिद्धविद्याधरांस्तथा
Des vents, de toutes les directions, et aussi sur le dispositif supérieur, il posta de grands serpents et des piśācas, ainsi que les Siddhas et les Vidyādharas.
Verse 16
गणांश्च भूतसङ्घांश्च सर्वे सर्वाङ्गसंधिषु । युगमध्ये स्थितो मेरुर्युगस्याधो महागिरिः
Il plaça les Gaṇas et les multitudes d’êtres à chaque articulation et jonction des membres du char. Au milieu du joug se tenait Meru, et sous le joug, la grande montagne.
Verse 17
सर्पा यन्त्रस्थिता घोराः शम्ये वरुणनैरृतौ । गायत्री चैव सावित्री स्थिते ते रश्मिबन्धने
De farouches serpents furent placés dans le mécanisme; Varuṇa et Nairṛta furent postés sur la traverse. Et Gāyatrī et Sāvitrī se tinrent là comme le lien des rênes.
Verse 18
सत्यं रथध्वजे शौचं दमं रक्षां समन्ततः । रथं देवमयं कृत्वा देवदेवो महेश्वरः
Il plaça la Vérité sur l’étendard du char; la pureté et la maîtrise de soi en furent la garde de toutes parts. Ainsi, le Dieu des dieux, Maheśvara, fit du char une réalité toute divine.
Verse 19
संनद्धः कवची खड्गी बद्धगोधाङ्गुलित्रवान् । बद्धा परिकरं गाढं जटाजूटं नियम्य च
Entièrement armé et revêtu de sa cuirasse, l’épée en main, portant un protège-doigts en peau d’iguane, il serra fortement sa ceinture et lia sa chevelure en jata.
Verse 20
सज्जं कृत्वा धनुर्दिव्यं योजयित्वा रथोत्तमम् । रथमध्ये स्थितो देवः शुशुभे च युधिष्ठिर
Ayant préparé son arc divin et attelé le char excellent, le Dieu se tint au milieu du char et resplendit, ô Yudhiṣṭhira.
Verse 21
धनुषः शब्दनादेनाकम्पयच्च जगत्त्रयम् । स्थानं कृत्वा तु वैशाखं निभृतं संस्थितो हरः
Par le fracas du claquement de son arc, Hara fit trembler les trois mondes. Puis, ayant pris sa place au mois de Vaiśākha, il demeura posé dans une profonde immobilité.
Verse 22
निरीक्ष्य सुचिरं कालं कोपसंरक्तलोचनः । ध्यात्वा तं परमं मन्त्रमात्मानं च निरुध्य सः
Après avoir longtemps observé, ses yeux rougirent de colère. Méditant ce mantra suprême et se maîtrisant lui-même, il se recueillit dans une concentration parfaite.
Verse 23
मुमोच सहसा बाणं पुरस्य वधकाङ्क्षया । यदा त्रीणि समेतानि अन्तरिक्षस्थितानि तु
Alors, désirant la ruine de la cité, il décocha soudain la flèche, au moment même où les trois (cités) s’étaient réunies, suspendues dans le ciel.
Verse 24
ततः कालनिमेषार्धं दृष्ट्वैक्यं त्रिपुरस्य च । त्रिपर्वणा त्रिशल्येन ततस्तान्यवसादयत्
Alors, voyant la triple Tripura se fondre en une seule—en l’espace d’un demi-clignement—Il les frappa d’une flèche aux trois jointures et aux trois pointes, et les précipita dans la ruine.
Verse 25
ततो लोका भयत्रस्तास्त्रिपुरे भरतोत्तम । सर्वासुरविनाशाय कालरूपा भयावहाः
Alors les mondes furent saisis d’effroi, ô meilleur des Bhārata, à Tripura ; des présages terribles apparurent, sous la forme même du Temps, annonçant l’anéantissement de tous les asura.
Verse 26
अट्टहासान् प्रमुञ्चन्ति कष्टरूपा नरास्तदा । निमेषोन्मेषणं चैव कुर्वन्ति लिपिकर्मसु
En ce temps-là, des hommes à l’aspect lugubre éclataient d’un rire âpre ; et, dans leurs travaux d’écriture, ils faisaient d’étranges mouvements de cligner et de ne pas cligner, comme saisis par l’effroi.
Verse 27
निष्पन्दनयना मर्त्याश्चित्रेष्वालिखिता इव । देवायतनगा देवा रटन्ति प्रहसन्ति च । स्वप्ने पश्यन्ति चात्मानं रक्ताम्बरविभूषितम्
Les mortels fixaient sans cligner, tels des figures peintes sur une image. Même les dieux dans les sanctuaires criaient et riaient étrangement ; et, en rêve, les gens se voyaient parés de vêtements rouges.
Verse 28
रक्तमाल्योत्तमाङ्गाश्च पतन्तः कार्दमे ह्रदे । पश्यन्ति नाम चात्मानं सतैलाभ्यङ्गमस्तकम्
Ils voyaient leurs propres têtes, couronnées de guirlandes rouges, tomber dans un étang boueux ; et ils se voyaient aussi la tête enduite d’une onction d’huile — visions assurément de mauvais augure.
Verse 29
पश्यन्ति यानमारूढं रासभैश्च नृपोत्तम । संवर्तको महावायुर्युगान्तप्रतिमो महान्
Ils se virent montés sur un char tiré par des ânes, ô le meilleur des rois ; et se leva le vaste vent Saṃvartaka, puissant, tel la bourrasque à la fin d’un yuga.
Verse 30
गृहानुन्मूलयामास वृक्षजातीननेकशः । भूमिकम्पाः सनिर्घाता उल्कापाताः सहस्रशः
Il déracina les maisons et maintes espèces d’arbres. Des tremblements de terre, avec fracas de tonnerre, survinrent, et des météores tombèrent par milliers : de terribles présages emplissant les mondes.
Verse 31
रुधिरं वर्षते देवो मिश्रितं कर्करैर्बहु । अग्निकुण्डेषु विप्राणां हुतः सम्यग्घुताशनः
Le dieu fit pleuvoir du sang, épais et mêlé de nombreux débris rugueux ; et dans les fosses de feu des brāhmaṇas, le Feu sacrificiel—dûment invoqué—reçut l’oblation et s’embrasa.
Verse 32
ज्वलते धूमसंयुक्तो विस्फुलिङ्गकणैः सह । कुंजरा विमदा जातास्तुरगाः सत्त्ववर्जिताः
Il flambait, chargé de fumée et accompagné d’une pluie d’étincelles. Les éléphants furent privés de leur ivresse du rut, et les chevaux dépouillés de vigueur et d’élan.
Verse 33
अवादितानि वाद्यन्ते वादित्राणि सहस्रशः । ध्वजा ह्यकम्पिताः पेतुश्छत्राणि विविधानि च
Des instruments qui n’avaient pas été joués se mirent à résonner d’eux-mêmes, par milliers. Des étendards, pourtant sans avoir été ébranlés, tombèrent, et maints parasols royaux de diverses sortes chutèrent aussi.
Verse 34
ज्वलति पादपास्तत्र पर्णानि च सभं ततः । सर्वं तद्व्याकुलीभूतं हाहाकारसमन्वितम्
Là, les arbres flambaient, et même les feuilles ; alors tout ce lieu fut bouleversé, rempli de cris : « Hélas ! Hélas ! »
Verse 35
उद्यानानि विचित्राणि प्रबभञ्ज प्रभञ्जनः । तेन संप्रेरिताः सर्वे ज्वलन्ति विशिखाः शिखाः
Le vent puissant, Prabhañjana, brisa les jardins merveilleux. Poussées par lui, les flammes surgirent partout, flamboyant comme des langues de feu dressées.
Verse 36
वृक्षगुल्मलतावल्ल्यो गृहाणि च समन्ततः । दिग्विभागैश्च सर्वैश्च प्रवृत्तो हव्यवाहनः
De toutes parts, arbres, buissons, lianes et plantes grimpantes — et les maisons aussi — furent saisis ; de chaque direction se répandit Agni, le Porteur des offrandes.
Verse 37
सर्वं किंशुकपर्णाभं प्रज्वलच्चैव दृश्यते । गृहाद्गृहं तदा गन्तुं नैव धूमेन शक्यते
Tout paraissait en flammes, rouge comme les feuilles du kiṃśuka. Alors, à cause de la fumée, il était impossible d’aller même de maison en maison.
Verse 38
हरकोपाग्निनिर्दग्धाः क्रन्दन्ते त्रिपुरे जनाः । प्रदीप्तं सर्वतो दिक्षु दह्यते त्रिपुरं परम्
Brûlés par le feu de la colère de Hara, les gens de Tripura gémissaient. Embrasée de toutes parts, en toutes directions, la grande Tripura se consumait.
Verse 39
पतन्ति शिखराग्राणि विशीर्णानि सहस्रशः । पावको धूमसंपृक्तो दह्यमानः समन्ततः
Brisées en éclats, les pointes des tours tombèrent par milliers. Le feu, mêlé de fumée, faisait rage de toutes parts, tandis que tout brûlait.
Verse 40
नृत्यन्वै व्याप्तदिग्देशः कान्तारेष्वभिधावति । देवागारेषु सर्वेषु गृहेष्वट्टालकेषु च
Dansant dans sa course, se répandant en toute région et en tout quartier, il se rua à travers les forêts — dans tous les temples, dans les maisons, et jusque sur les tours de guet.
Verse 41
प्रवृत्तो हुतभुक्तत्र पुरे कालप्रचोदितः । ददाह लोकान्सर्वत्र हरकोपप्रकोपितः
Là, au cœur de cette cité, le Feu s’embrasa — poussé par le Temps lui-même — et, attisé par la colère de Hara, il brûla les mondes de toutes parts.
Verse 42
दहते त्रैपुरं लोकं बालवृद्धसमन्वितम् । सपुरं सगृहद्वारं सवाहनवनं नृप
Ô Roi, le monde de Tripura brûlait — avec ses enfants et ses vieillards — sa cité entière, ses maisons et ses portes, ses chars, et même ses bosquets et ses forêts.
Verse 43
केचिद्भोजनसक्ताश्च पानासक्तास्तथापरे । अपरा नृत्यगीतेषु संसक्ता वारयोषितः
Les uns étaient absorbés par le festin, d’autres par la boisson; et d’autres encore — des courtisanes — étaient tout entières prises par la danse et le chant.
Verse 44
अन्योन्यं च परिष्वज्य हुताशनशिखार्दिताः । दह्यमाना नृपश्रेष्ठ सर्वे गच्छन्त्यचेतनाः
S’étreignant les uns les autres, tourmentés par les flammes du Feu, ils brûlaient ; ô meilleur des rois, tous erraient, privés de sens et égarés.
Verse 45
अथान्ये दानवास्तत्र दह्यन्तेऽग्निविमोहिताः । न शक्ताश्चान्यतो गन्तुं धूमेनाकुलिताननाः । हंसकारण्डवाकीर्णा नलिन्यो हेमपङ्कजाः
Alors d’autres Dānavas, là, égarés par le feu, brûlaient. Le visage étouffé par la fumée, ils ne pouvaient aller ailleurs. Les étangs de lotus, remplis de cygnes et d’oiseaux kāraṇḍava, portaient des lotus d’or.
Verse 46
दह्यन्ते विविधास्तत्र वाप्यः कूपाश्च भारत । दृश्यन्तेऽनलदग्धानि पुरोद्यानानि दीर्घिकाः । अम्लानैः पङ्कजैश्छन्ना विस्तीर्णावसुयोजनाः
Ô Bhārata, là brûlaient divers bassins et puits. On voyait les jardins royaux et les longs réservoirs, roussis par le feu—couverts de lotus qui ne se flétrissent pas et s’étendant sur bien des yojanas.
Verse 47
गिरिकूटनिभास्तत्र प्रासादा रत्नशोभिताः । दृश्यन्तेऽनलसंदग्धा विशीर्णा धरणीतले
Là, des palais pareils à des cimes de montagne, ornés de joyaux, apparaissaient—brûlés par le feu et disloqués sur le sol.
Verse 48
नरस्त्रीबालवृद्धेषु दह्यमानेषु सर्वतः । निर्दयं ज्वलते वह्निर्हाहाकारो महानभूत् । काचिच्च सुखसंसुप्ताप्रमत्तान्या नृपोत्तम
Tandis que, de toutes parts, hommes, femmes, enfants et vieillards brûlaient, le feu flambait sans pitié et un grand cri de « Hélas ! » s’éleva. Pourtant, certains dormaient dans le confort, et d’autres demeuraient insouciants—ô meilleur des rois.
Verse 49
क्रीडित्वा च सुविस्तीर्णशयनस्था वराङ्गना । काचित्सुप्ता विशालाक्षी हारावलिविभूषिता । धूमेनाकुलिता दीना न्यपतद्धव्यवाहने
Après les jeux, une noble femme s’étendit sur une couche vaste ; une dame aux grands yeux, parée de rangs de colliers, s’endormit. Accablée par la fumée, misérable, elle tomba dans le feu dévorant.
Verse 50
काचित्तस्मिन्पुरे दीप्ते पुत्रस्नेहानुलालसा । पुत्रमालिङ्गते गाढं दह्यते त्रिपुरेऽग्निना
Dans cette cité embrasée, une mère, brûlant d’amour pour son fils, le serra étroitement dans ses bras ; et, à Tripura, elle fut consumée par le feu.
Verse 51
काचित्कनकवर्णाभा इन्द्रनीलविभूषिता । भर्तारं पतितं दृष्ट्वा पतिता तस्य चोपरि
Une femme, d’éclat d’or et parée d’ornements de saphir, voyant son époux tombé, tomba aussitôt sur lui.
Verse 52
काचिदादित्यवर्णाभा प्रसुप्ता तु प्रियोपरि । अग्निज्वालाहता गाढं कंठमालिङ्गते नृप
Une autre femme, rayonnante comme le soleil, dormait sur son bien-aimé ; frappée par les langues de feu, elle s’agrippa pourtant étroitement à son cou, ô roi.
Verse 53
मेधवर्णा परा नारी चलत्कनकमेखला । श्वेतवस्त्रोत्तरीया तु पपात धरणीतले
Une noble femme, au teint clair, la ceinture d’or ondoyant, vêtue de blanc avec son voile, s’effondra sur la terre.
Verse 54
काचित्कुन्देन्दुवर्णाभा नीलरत्नविभूषिता । शिरसा प्राञ्जलिर्भूत्वा विज्ञापयति पावकम्
Une autre femme, blanche comme le jasmin et la lune, parée de joyaux bleus, inclina la tête, les mains jointes, et supplia le Feu.
Verse 55
कस्याश्चिज्ज्वलते वस्त्रं केशाः कस्याश्च भारत । ज्वलज्ज्वलनसङ्काशैर्हेमभाण्डैस्त्रसंहित च
Pour l’une, les vêtements brûlaient; pour une autre, les cheveux, ô Bhārata. Et d’autres encore étaient tourmentées par des vases d’or flamboyants, pareils au feu lui-même.
Verse 56
काचित्प्रभूतदुःखार्ता विललाप वराङ्गना । भस्मीभूतं पतिं दृष्ट्वा क्रन्दन्ती कुररी यथा
Une noble dame, accablée d’une immense douleur, se mit à gémir; voyant son époux réduit en cendres, elle pleura comme l’oiseau kurarī.
Verse 57
आलिङ्ग्य गाढं सहसा पतिता तस्य मूर्धनि । काचिच्च बहुदुःखार्ता व्यलपत्स्त्री स्ववेश्मनि
L’ayant serré dans une étreinte, elle s’effondra soudain sur sa tête. Et une autre femme, accablée de grande peine, se lamenta dans sa propre demeure.
Verse 58
भस्मसाच्च कृतं दृष्ट्वा क्रन्दते कुररी यथा । मातरं पितरं काचिद्दृष्ट्वा विगतचेतनम्
Voyant quelqu’un réduit en cendres, elle pleura comme l’oiseau kurarī. Une autre, voyant sa mère et son père gisant sans connaissance, perdit toute maîtrise d’elle-même.
Verse 59
वेपते पतिता भूमौ खेदिता वडवा यथा । इतश्चेतश्च काचिच्च दह्यमाना वराङ्गना
L’une gisait à terre, tremblante comme une jument épuisée. Une autre dame de noble rang, brûlante d’effroi, courait çà et là, affolée.
Verse 60
नापश्यद्बालमुत्सङ्गे विपरीतमुखी स्थिता । कुम्भिलस्य गृहं दग्धं पतितं धरणीतले
Debout, le visage détourné à l’envers, elle ne vit pas l’enfant sur ses genoux. La demeure de Kumbhila, brûlée par le feu, s’effondra sur le sol.
Verse 61
कूष्माण्डस्य च धूम्रस्य कुहकस्य बकस्य च । विरूपनयनस्यापि विरूपाक्षस्य चैव हि
« (Le feu flamba) dans les demeures de Kūṣmāṇḍa et de Dhūmra, de Kuhaka et de Baka, ainsi que de Virūpa-nayana et, certes, de Virūpākṣa. »
Verse 62
शुम्भो डिम्भश्च रौद्रश्च प्रह्लादश्चासुरोत्तमः । दण्डपाणिर्विपाणिश्च सिंहवक्त्रस्तथानघ
« (De même dans les demeures de) Śumbha et Ḍimbha, de Raudra, et de Prahlāda—le plus éminent des Asuras—de Daṇḍapāṇi et Vipāṇi, et aussi de Siṃhavaktra, ô sans faute. »
Verse 63
दुन्दुभश्चैव संह्रादो डिण्डिर्मुण्डिस्तथैव च । बाणभ्राता च बाणश्च क्रव्यादव्याघ्रवक्त्रकौ
« Et (dans les demeures de) Dundubha et Saṃhrāda, de Ḍiṇḍi et Muṇḍi également ; et de l’frère de Bāṇa et de Bāṇa lui-même ; et de Kravyāda et Vyāghravaktra. »
Verse 64
एवमन्येऽपि ये केचिद्दानवा बलदर्पिताः । तेषां गृहे तथा वह्निर्ज्वलते निर्दयो नृप । दह्यमानाः स्त्रियस्तात विलपन्ति गृहे गृहे
Ainsi, dans les demeures des autres Dānavas, enivrés de l’orgueil de leur force, le même feu impitoyable flamboya, ô roi. Tandis qu’ils brûlaient, les femmes, cher ami, gémissaient dans chaque maison.
Verse 65
करुणाक्षरवादिन्यो निराधारा गताः शिवम् । यदि वैरं सुरारेश्च पुरुषोपरिपावक
Disant des paroles de pitié, privées de tout appui, elles cherchèrent refuge auprès de Śiva. «S’il est inimitié envers l’ennemi des dieux, ô Feu qui te meuves au commandement d’un homme…»
Verse 66
स्त्रियः किमपराध्यन्ति गृहपञ्जरकोकिलाः । अनिर्दयो नृशंसस्त्वं कस्ते कोपः स्त्रियं प्रति
Quelle faute les femmes ont-elles commise, elles qui sont comme des coucous enfermés dans la cage de la maison ? Tu es sans pitié et cruel ; quelle est donc ta colère contre les femmes ?
Verse 67
किं त्वया न श्रुतं लोके अवध्याः सर्वथा स्त्रियः । किं तु तुभ्यं गुणो ह्यस्ति दहने पवनेरितः
N’as-tu pas entendu dans le monde que les femmes, en toute manière, ne doivent pas être mises à mort ? Pourtant, quelle « vertu » y a-t-il en toi, ô Feu, si tu ne brûles que poussé par le vent ?
Verse 68
न कारुण्यं त्वया किंचिद्दाक्षिण्यं च स्त्रियं प्रति । दयां म्लेच्छा हि कुर्वन्ति वचनं वीक्ष्य योषिताम्
Tu ne montres aucune compassion ni aucune bienveillance envers les femmes. Même les mlecchas, en entendant les paroles des femmes, éprouvent de la pitié.
Verse 69
म्लेच्छानामपि च म्लेच्छो दुर्निवार्यो ह्यचेतनः । एवं विलपमानानां स्त्रीणां तत्रैव भारत
Même parmi les mlecchas, il est un « mleccha » : un être sans discernement, difficile à retenir. Tandis que les femmes s’y lamentaient ainsi, ô Bhārata…
Verse 70
ज्वालाकलापबहुलः प्रज्वलत्येव पावकः । एवं दृष्ट्वा ततो बाणो दह्यमान उवाच ह
Épais de gerbes de flammes, le feu flamboyait avec violence. Voyant cela, alors Bāṇa—tandis qu’il brûlait—prit la parole.
Verse 71
अवज्ञाय विनष्टोऽहं पापात्मा हरमञ्जसा । मया पापेन मूर्खेण ये लोका नाशिता ध्रुवम्
Pour avoir méprisé Hara, moi—au cœur pécheur—j’ai été perdu sur-le-champ. Par mon propre péché, moi l’insensé, j’ai certes attiré la ruine sur ces gens.
Verse 72
गोब्राह्मणा हता नित्यमिह लोके परत्र च । नाशितान्यन्नपानानि मठारामाश्रमास्तथा
Des vaches et des brāhmaṇas ont été sans cesse lésés, ici-bas comme dans l’au-delà. Les réserves de nourriture et de boisson ont été détruites, ainsi que les monastères, les jardins et les āśramas.
Verse 73
ऋषीणामाश्रमाश्चैव देवारामा गणालयाः । तेन पापेन मे ध्वंसस्तपसश्च बलस्य च
Les āśramas des ṛṣis, les jardins divins et les demeures des gaṇas de Śiva ont été dévastés. Par ce même péché, mon tapas et ma force ont aussi été anéantis.
Verse 74
किं धनेन करिष्यामि राज्येणान्तःपुरेण च
Que ferai-je de la richesse, de la royauté, ou même des appartements intérieurs du palais ?
Verse 75
वरं शङ्करपादौ च शरणं यामि मूढधीः । न माता न पिता चैव न बन्धुर्नापरो जनः
Mieux vaut—quoique mon esprit soit égaré—que je prenne refuge aux pieds de Śaṅkara ; car ni mère ni père, ni parent ni aucun autre ne peut vraiment me protéger.
Verse 76
मुक्त्वा चैव महेशानं परमार्तिहरं परम् । आत्मना च कृतं पापमात्मनैव तु भुज्यते
Abandonner Maheśāna, le suprême ôteur des plus profondes détresses, est une faute extrême. Le péché accompli par soi-même, c’est soi-même qui l’éprouve.
Verse 77
अहं पुनः समस्तैश्च दह्यामि सह साधुभिः । एवमुक्त्वा शिवं लिङ्गं कृत्वा तन्मस्तकोपरि
«Et moi, avec tous (mes compagnons), je brûlerai avec les saints.» Ayant ainsi parlé, il façonna un Śiva-liṅga et le posa sur sa tête.
Verse 78
निर्जगाम गृहाच्छीघ्रं पावकेनावगुण्ठितः । स खिन्नः स्विन्नगात्रस्तु प्रस्खलंस्तु मुहुर्मुहुः
Il sortit promptement de la maison, enveloppé de feu. Épuisé, le corps ruisselant de sueur, il trébuchait sans cesse.
Verse 79
हरं गद्गदया वाचा स्तुवन्वै शरणं ययौ । त्वत्कोपानलनिर्दग्धो यदि वध्योऽस्मि शङ्कर
D’une voix étranglée, il loua Hara et se réfugia en Lui : «Si je dois être mis à mort, ô Śaṅkara, consumé par le feu de Ta colère, qu’il en soit ainsi.»
Verse 80
त्वत्प्रसादान्महादेव मा मे लिङ्गं प्रणश्यतु । अर्चितं मे सुरश्रेष्ठ ध्यातं भक्त्या मया विभो
Par Ta grâce, ô Mahādeva, que mon liṅga ne périsse pas. Ô meilleur des dieux, ô Seigneur : je l’ai adoré et médité avec dévotion, ô Vibhū.
Verse 81
प्राणादिष्टतमं देव तस्माद्रक्षितुमर्हसि । यदि तेऽहमनुग्राह्यो वध्यो वा सुरसत्तम
Ô Dieu, plus cher pour moi que la vie elle-même; c’est pourquoi Tu dois me protéger. Ô meilleur des dieux : que Tu m’accordes Ta grâce ou que Tu me mettes à mort, cela ne relève que de Toi.
Verse 82
प्रतिजन्म महादेव त्वद्भक्तिरचलास्तु मे । पशुकीटपतङ्गेषु तिर्यग्योनिगतेषु च । स्वकर्मणा महादेव त्वद्भक्तिरचलास्तु मे
Ô Mahādeva, à chaque naissance, que ma dévotion envers Toi demeure inébranlable. Même parmi les bêtes, les vers et les insectes—dans toute matrice animale—par la force de mon propre karma, ô Mahādeva, que ma bhakti reste ferme envers Toi.
Verse 83
एवमुक्त्वा महाभागो बाणो भक्तिमतां वरः । स्तोत्रेण देवदेवेशं छन्दयामास भारत
Ayant ainsi parlé, le fortuné Bāṇa—le premier parmi les dévots—commença, ô Bhārata, à réjouir et à apaiser le Seigneur des dieux par un hymne.
Verse 84
बाण उवाच । शिव शङ्कर सर्वहराय नमो भवभीतभयार्तिहराय नमः । कुसुमायुधदेहविनाशंकर प्रमदाप्रियकामक देव नमः
Bāṇa dit : Hommage à Śiva, à Śaṅkara, le destructeur de tout ; hommage à Celui qui ôte la peur et la détresse de ceux que terrifie le devenir du monde. Ô Divinité qui as réduit en cendres le corps de l’Archer aux flèches de fleurs (Kāma), ô Toi qui exauces les vœux de Ton aimée (Pārvatī), hommage à Toi.
Verse 85
जय पार्वतीश परमार्थसार जय विरचितभीमभुजङ्गहार । जय निर्मलभस्मविलिप्तगात्र जय मन्त्रमूल जगदेकपात्र
Victoire à Toi, Seigneur de Pārvatī, essence de la vérité suprême ; victoire à Toi qui portes en guirlande le serpent redoutable. Victoire à Toi dont les membres sont enduits de cendre immaculée ; victoire à Toi, racine des mantras, unique réceptacle et soutien de l’univers.
Verse 86
जय विषधरकपिलजटाकलाप जय भैरवविघृतपिनाकचाप । जय विषमनयनपरिमुक्तसङ्ग जय शङ्कर धृतगाङ्गतरङ्ग
Victoire à Toi dont les mèches fauves et emmêlées sont ornées de serpents ; victoire à Toi dont l’arc Pināka est porté dans la forme farouche de Bhairava. Victoire à Toi, l’Inégal-aux-yeux (le Trois-Yeux), libre de tout attachement ; victoire à Toi, Śaṅkara, qui portes les flots du Gaṅgā.
Verse 87
जय भीमरूप खट्वाङ्गहस्त शशिशेखर जय जगतां प्रशस्त । जय सुखरेश सुरलोकसार जय सर्वसकलनिर्दग्धसार
Victoire à Toi, de forme redoutable, tenant le khaṭvāṅga en ta main ; ô Toi dont le front est couronné par la lune, victoire, loué par les mondes. Victoire à Toi, Seigneur de la béatitude, essence du séjour des devas ; victoire à Toi dont la puissance consume tout ce qui est impur et sans substance.
Verse 88
जय कीर्तनीय जगतां पवित्र जय वृषाङ्क बहुविधचरित्र । जय विरचितनरकङ्कालमाल अघासुरदेहकङ्कालकाल
Victoire à Toi, digne d’être chanté, purificateur des mondes ; victoire à Toi, marqué du Taureau, aux actes divins innombrables. Victoire à Toi qui portes une guirlande de squelettes de l’enfer ; ô Kāla, le Temps, qui fais ta proie même du squelette du corps pécheur (Aghāsura).
Verse 89
जय नीलकंठ वरवृषभगमन जय सकललोकदुरितानुशमन । जय सिद्धसुरासुरविनतचरण जय रुद्र रौद्रभवजलधितरण
Victoire à Toi, Nīlakaṇṭha, qui montes le taureau noble ; victoire à Toi, qui apaises les péchés et les souffrances de tous les mondes. Victoire à Toi, dont les pieds sont vénérés par les Siddha, les deva et les asura ; victoire à Toi, Rudra, qui fais traverser aux êtres l’effroyable océan du devenir.
Verse 90
जय गिरिश सुरेश्वरमाननीय जय सूक्ष्मरूप संचितनीय । जय दग्धत्रिपुर विश्वसत्त्व जय सकलशास्त्रपरमार्थतत्त्व
Victoire à Toi, Girīśa, Seigneur de la montagne, honoré même par les seigneurs des deva ; victoire à Toi, de forme subtile, à recueillir et à réaliser au-dedans. Victoire à Toi, qui as consumé Tripura, Toi qui es l’être même de l’univers ; victoire à Toi, Réalité, suprême portée de tous les śāstra.
Verse 91
जय दुरवबोध संसारतार कलिकलुषमहार्णवघोरतार । जय सुरासुरदेवगणेश नमो हयवानरसिंहगजेन्द्रमुख
Victoire à Toi — difficile à connaître, et pourtant Sauveur qui fait traverser aux êtres le saṃsāra ; redoutable Libérateur à travers l’océan terrifiant des souillures de Kali. Victoire à Toi, Seigneur des troupes de deva et d’asura ; salut à Toi dont les visages se manifestent en cheval, singe, lion et seigneur des éléphants.
Verse 92
अतिह्रस्वस्थूलसुदीर्घतम उपलब्धिर्न शक्यते ते ह्यमरैः । प्रणतोऽस्मि निरञ्जन ते चरणौ जय साम्ब सुलोचनकान्तिहर
Même les amara ne peuvent te saisir pleinement—que Tu sois l’infiniment petit, le grossier, l’immensément vaste, ou le Suprême au-delà de tout. Je me prosterne devant Tes pieds sans tache. Victoire à Toi, Sāmba, Seigneur aux beaux yeux, qui ravis toute splendeur en la surpassant.
Verse 93
अप्राप्य त्वां किमत्यन्तमुच्छ्रयी न विनाशयेत् । अतिप्रमाथि च तदा तपो महत्सुदारुणम्
Sans T’atteindre, quelle élévation, si haute soit-elle, ne finirait pas en ruine ? C’est pourquoi il faut alors entreprendre un grand tapas, d’une austérité très sévère, qui brise entièrement les impuretés.
Verse 94
न पुत्रबान्धवा दारा न समस्तः सुहृज्जनः । सङ्कटेऽभ्युपगच्छन्ति व्रजन्तमेकगामिनम्
Ni les fils, ni les parents, ni l’épouse, ni même tout le cercle des amis ne viennent au secours dans l’épreuve : quand l’être s’en va, il chemine seul sur l’unique voie (de la mort).
Verse 95
यदेव कर्म कैवल्यं कृतं तेन शुभाशुभम् । तदेव सार्थवत्तस्य भवत्यग्रे तु गच्छतः
Quelque acte qu’un homme ait accompli—bon ou mauvais—cela même devient pour lui l’unique vraie « richesse », celle qui porte du sens au-delà, lorsqu’il poursuit sa route (après la mort).
Verse 96
निर्धनस्यैव चरतो न भयं विद्यते क्वचित् । धनीभयैर्न मुच्येत धनं तस्मात्त्यजाम्यहम्
Pour celui qui chemine sans richesse, nulle peur ne se trouve nulle part ; mais le riche ne se délivre pas des craintes nées de la richesse. C’est pourquoi je renonce aux biens.
Verse 97
लुब्धाः पापानि कुर्वन्ति शुद्धांशा नैव मानवाः । श्रुत्वा धर्मस्य सर्वस्वं श्रुत्वा चैवावधार्य तत्
Les cupides commettent des péchés ; les hommes ne sont pas, en vérité, purs dans leur part. Même après avoir entendu toute l’essence du dharma—l’avoir entendue et l’avoir méditée—(ils chutent encore par avidité).
Verse 98
त्वं विष्णुस्त्वं जगन्नाथो ब्रह्मरूपः सनातनः । इन्द्रस्त्वं देवदेवेश सुरनाथ नमोऽस्तु ते
Tu es Viṣṇu ; tu es Jagannātha, Seigneur de l’univers ; tu es l’Éternel dont la forme est Brahmā. Tu es Indra. Ô Seigneur des seigneurs des devas, ô Maître des suras, hommage à toi.
Verse 99
त्वं क्षितिर्वरुणश्चैव पवनस्त्वं हुताशनः । त्वं दीक्षा यजमानश्च आकाशं सोम एव च
Tu es la terre ; tu es Varuṇa ; tu es le vent ; tu es le feu. Tu es la dīkṣā, la consécration, et l’officiant du sacrifice ; tu es le ciel, et tu es aussi Soma.
Verse 100
त्वं सूर्यस्त्वं तु वित्तेशो यमस्त्वं गुरुरेव च । त्वया व्याप्तं जगत्सर्वं त्रैलोक्यं भास्वता यथा
Tu es le Soleil ; tu es le Seigneur des richesses ; tu es Yama ; et tu es aussi le Guru. Par toi tout l’univers est pénétré, tel l’éclat lumineux qui emplit les trois mondes.
Verse 101
एतद्बाणकृतं स्तोत्रं श्रुत्वा देवो महेश्वरः । क्रोधं मुक्त्वा प्रसन्नात्मा तदा वचनमब्रवीत्
Ayant entendu cet hymne composé par Bāṇa, le dieu Maheśvara abandonna sa colère. L’âme apaisée et bienveillante, il prononça alors ces paroles.
Verse 102
ईश्वर उवाच । न भेतव्यं न भेतव्यमद्यप्रभृति दानव । सौवर्णे भवने तिष्ठ मम पार्श्वेऽथवा पुनः
Īśvara dit : «Ne crains pas, ne crains pas, ô Dānava, dès ce jour. Demeure dans la demeure d’or, ou bien reste tout près de Moi».
Verse 103
पुत्रपौत्रप्रपौत्रैश्च बान्धवैः सह भार्यया । अद्यप्रभृति वत्स त्वमवध्यः सर्वशत्रुषु
«Avec tes fils, tes petits-fils, tes arrière-petits-fils, tes proches et ton épouse, ô bien-aimé, dès ce jour tu seras invincible : nul ennemi ne pourra te tuer».
Verse 104
मार्कण्डेय उवाच । भूयस्तस्य वरो दत्तो देवदेवेन भारत । स्वर्गे मर्त्ये च पाताले पूजितः ससुरासुरैः
Mārkaṇḍeya dit : «De nouveau, ô Bhārata, le Dieu des dieux lui accorda une autre grâce : au ciel, sur la terre et dans le monde souterrain, il fut honoré, par les Devas comme par les Asuras».
Verse 105
अक्षयश्चाव्ययश्चैव वस त्वं वै यथासुखम् । ततो निवारयामास रुद्रः सप्तशिखं तदा
«Sois impérissable et sans déclin ; demeure à ton gré, dans la quiétude». Alors Rudra, en ce temps-là, retint Saptashikha.
Verse 106
तृतीयं रक्षितं तस्य पुरं देवेन शम्भुना । ज्वालामालाकुलं चान्यत्पतितं धरणीतले
La troisième de ses cités fut gardée par le dieu Śambhu ; mais une autre part, toute encombrée de guirlandes de flammes, tomba sur la terre.
Verse 107
अर्धेन प्रस्थितादूर्ध्वं तस्य ज्वाला दिवं गताः । हाहाकारो महांस्तत्र ऋषिसङ्घैरुदीरितः
Quand la moitié s’élança vers le haut, ses flammes montèrent jusqu’au ciel. Là, les assemblées de ṛṣis poussèrent un grand cri : «Hélas !».
Verse 108
दैवतैश्च महाभागैः सिद्धविद्याधरादिभिः । एकं तु पतितं तत्र श्रीशैले खण्डमुत्तरम्
Et les dieux bienheureux, avec les Siddhas, les Vidyādharas et d’autres encore, virent là tomber sur Śrīśaila un fragment venu du nord.
Verse 109
द्वितीयं पतितं राजञ्छैले ह्यमरकण्टके । प्रज्वलत्पतितं तत्र तेन ज्वालेश्वरं स्मृतम्
Un second fragment tomba, ô Roi, sur la montagne appelée Amarakāṇṭaka. Comme il y tomba en flammes, ce lieu fut dès lors connu sous le nom de Jvāleśvara.
Verse 110
दग्धे तु त्रिपुरे राजन्पतिते खण्ड उत्तमे । रुद्रो देवः स्थितस्तत्र ज्वालामालानिवारकः
Lorsque Tripura eut été brûlée et que le fragment excellent fut tombé, ô Roi, le dieu Rudra demeura établi en ce lieu, Lui qui repousse et apaise les guirlandes de flammes qui encerclent.
Verse 111
हाहाकारपराणां तु ऋषीणां रक्षणाय च । स्वयं मूर्तिर्महेशानुमावृषभसंयुतः
Afin de protéger les ṛṣis qui poussaient des cris de détresse, Maheśa Lui-même se manifesta en personne—accompagné d’Umā et monté sur le taureau (Nandin).
Verse 112
मनसापि स्मरेद्यस्तु भक्त्या ह्यमरकण्टकम् । चान्द्रायणाधिकं पुण्यं स लभेन्नात्र संशयः
Quiconque, avec dévotion, ne fût-ce qu’en son esprit, se souvient d’Amarakāṇṭaka, obtient un mérite supérieur à celui du vœu de Cāndrāyaṇa ; là-dessus, point de doute.
Verse 113
अतिपुण्यो गिरिश्रेष्ठो यस्माद्भरतसत्तम । अस्मान्नित्यं भवेद्राजन्सर्वपापक्षयंकरः
Car c’est une montagne d’un mérite surabondant, la meilleure des montagnes, ô le plus noble des Bhārata ; par elle, ô Roi, s’accomplit sans cesse, pour des êtres tels que nous, la destruction de tous les péchés.
Verse 114
नानाद्रुमलताकीर्णो नानापुष्पोपशोभितः । नानागुल्मलताकीर्णो नानावल्लीभिरावृतः
Il était rempli d’arbres et de lianes de toutes sortes, embelli par maintes espèces de fleurs ; serré de buissons et de vignes variés, et recouvert d’innombrables plantes grimpantes.
Verse 115
सिंहव्याघ्रसमाकीर्णो मृगयूथैरलंकृतः । श्वापदानां च घोषेण नित्यं प्रमुदितोऽभवत्
Il était peuplé de lions et de tigres, orné de hardes de cerfs ; et, par les cris des bêtes sauvages, il demeurait sans cesse rempli d’une joie vive.
Verse 116
ब्रह्मेन्द्रविष्णुप्रमुखैर्ह्यमरैश्च सहस्रशः । सेव्यते देवदेवेशः शङ्करस्तत्र पर्वते
Sur cette montagne, Śaṅkara—Seigneur des seigneurs des dieux—est honoré par des milliers d’immortels, conduits par Brahmā, Indra et Viṣṇu.
Verse 117
पतनं कुरुते योऽस्मिन्पर्वतेऽमरकण्टके । क्रीडते क्रमशो राजन्भुवनानि चतुर्दश
Quiconque se précipite du haut de cette montagne, Amarakaṇṭaka, se joue, ô Roi, pas à pas, à travers les quatorze mondes.
Verse 118
ऐन्द्रं वाह्नं च कौबेरं वायव्यं याम्यमेव च । नैरृत्यं वारुणं चैव सौम्यं सौरं तथैव च
Le royaume d’Indra, celui d’Agni, de Kubera, de Vāyu et de Yama ; celui de Nairṛta, de Varuṇa, ainsi que ceux de Soma et de Sūrya—
Verse 119
ब्राह्मं च पदमक्लिष्टं वैष्णवं तदनन्तरम् । उमारुद्रं महाभाग ऐश्वरं तदनन्तरम्
Vient ensuite le séjour sans tache de Brahmā, puis le séjour de Viṣṇu ; puis le séjour d’Umā‑Rudra, ô toi le très fortuné, et ensuite le séjour Aiśvara.
Verse 120
परं सदाशिवं शान्तं सूक्ष्मं ज्योतिरतीन्द्रियम् । तस्मिन्याति लयं धीरो विधिना नात्र संशयः
Au‑delà de tout se tient Sadāśiva : paisible, subtil, lumière au‑delà des sens. En Lui le sage résolu se fond, selon la règle prescrite ; là‑dessus, point de doute.
Verse 121
युधिष्ठिर उवाच । कोऽप्यत्र विधिरुद्दिष्टः पतने ऋषिसत्तम । एतन्मे सर्वमाचक्ष्व संशयोऽस्ति महामुने
Yudhiṣṭhira dit : «Ô le meilleur des ṛṣi, quelque règle est‑elle ici énoncée au sujet du patana, l’acte de tomber ? Dis‑moi tout en entier, ô grand muni, car le doute s’est levé en moi.»
Verse 122
श्रीमार्कण्डेय उवाच । शृणुष्व कथयिष्यामि तं विधिं पाण्डुनन्दन । यत्कृत्वा प्रथमं कर्म निपतेत्तदनन्तरम्
Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Écoute, ô fils de Pāṇḍu. Je vais t’exposer la règle prescrite : après avoir d’abord accompli l’acte préliminaire, on doit ensuite procéder au patana.»
Verse 123
कृत्वा कृच्छ्रत्रयं पूर्वं जप्त्वा लक्षं दशैव तु । शाकयावकभुक्चैव शुचिस्त्रिषवणो नृप
«D’abord, après avoir accompli trois austérités Kṛcchra, et après avoir récité en japa dix lakṣa (un million) de fois ; se nourrissant de verdures et de bouillie d’orge, demeurant pur, et observant les trois rites quotidiens aux trois sandhyā, ô roi—»
Verse 124
त्रिकालमर्चयेदीशं देवदेवं त्रिलोचनम् । दशांशेन तु राजेन्द्र होमं तत्रैव कारयेत्
Qu’il adore Īśa—Dieu des dieux, le Seigneur aux Trois Yeux—aux trois moments du jour; et, avec le dixième (du japa en offrande), ô meilleur des rois, qu’il fasse accomplir sur place le homa.
Verse 125
लक्षवारं जपेद्देवं गन्धमाल्यैश्च पूजयेत् । रात्रौ स्वप्ने तदा पश्येद्विमानस्थं ततः क्षिपेत्
Qu’il récite le Seigneur cent mille fois et le vénère par des parfums et des guirlandes. Alors, la nuit, en songe, il le voit assis dans un vimāna; ensuite, qu’il se jette (accomplisse le patana).
Verse 126
अनेनैव विधानेन आत्मानं यस्तु निक्षिपेत् । स्वर्गलोकमनुप्राप्य क्रीडते त्रिदशैः सह
Quiconque, selon ce même rite, se jette lui‑même, parvient au monde du ciel et s’y ébat en compagnie des dieux.
Verse 127
त्रिंशद्वर्षसहस्राणि त्रिंशत्कोट्यस्तथैव च । मुक्त्वा मनोरमान्भोगांस्तदा गच्छेन्महीतलम्
Pendant trente mille ans, et de même pendant trente crores, après avoir goûté des jouissances ravissantes, il revient alors sur la surface de la terre.
Verse 128
पृथिवीमेकच्छत्रेण भुनक्ति लोकपूजितः । व्याधिशोकविनिर्मुक्तो जीवेच्च शरदां शतम्
Il gouverne la terre sous un unique parasol royal, honoré par les peuples; délivré de maladie et de chagrin, il vit cent automnes, un siècle accompli.
Verse 129
ज्वालेश्वरं तु तत्तीर्थं त्रिषु लोकेषु विश्रुतम् । तत्र ज्वाला नदी पार्थ प्रस्रुता शिवनिर्मिता
Ce gué sacré est Jvāleśvara, renommé dans les trois mondes. Là, ô fils de Pṛthā, coule la rivière nommée Jvālā, suscitée par Śiva.
Verse 130
निर्वाप्य तद्बाणपुरं रेवया सह संगता । तत्र स्नात्वा महाराज विधिना मन्त्रसंयुतः
Ayant éteint ce Bāṇapura et s’étant jointe à la Revā, (ainsi s’écoule la Jvālā). Là, ô grand roi, après t’être baigné selon la règle prescrite, accompagné de mantras—
Verse 131
तिलसंमिश्रतोयेन तर्पयेत्पितृदेवताः । पिण्डदानेन च पित्ःन् पैण्डरीकफलं लभेत्
Avec de l’eau mêlée de sésame, qu’on offre les libations (tarpaṇa) aux divinités ancestrales : ainsi les Pitṛs sont apaisés. Et par le don des piṇḍas aux ancêtres, on obtient le mérite nommé le fruit « Paiṇḍarīka ».
Verse 132
अनाशकं तु यः कुर्यात्तस्मिंस्तीर्थे नराधिप । मुच्यते सर्वपापेभ्यो रुद्रलोकं स गच्छति
Ô roi, quiconque accomplit un jeûne en ce lieu de pèlerinage est délivré de tous les péchés et gagne le monde de Rudra.
Verse 133
अमराणां शतैश्चैव सेवितो ह्यमरेश्वरः । तथैव ऋषिसङ्घैश्च तेन पुण्यतमो महान्
Amareśvara est véritablement honoré par des centaines de dieux, et de même par des assemblées de ṛṣis ; c’est pourquoi ce (Seigneur et ce lieu) est d’un mérite suprême et d’une grandeur éminente.
Verse 134
समन्ताद्योजनं तीर्थं पुण्यं ह्यमरकण्टकम् । रुद्रकोटिसमोपेतं तेन तत्पुण्यमुत्तमम्
Amarkaṇṭaka est un tīrtha sacré s’étendant d’un yojana en tout sens ; il est doté de crores de Rudra, et c’est pourquoi son mérite sacré est sans égal.
Verse 135
तस्य पर्वतराजस्य यः करोति प्रदक्षिणम् । प्रदक्षिणीकृता तेन पृथिवी नात्र संशयः
Quiconque accomplit la pradakṣiṇā de ce roi des montagnes, c’est comme s’il avait fait le tour de toute la terre ; là-dessus, nul doute.
Verse 136
वाचिकं मानसं चैव कायिकं त्रिविधं च यत् । नश्यते पातकं सर्वमित्येवं शङ्करोऽब्रवीत्
Ainsi Śaṅkara déclara-t-il : «Tout péché, triple—par la parole, par l’esprit et par le corps—s’évanouit».
Verse 137
अमरेश्वरपार्श्वे च तीर्थं शक्रेश्वरं नृप । तपस्तप्त्वा पुरा तत्र शक्रेण स्थापितं किल
Ô roi, près d’Amareśvara se trouve un tīrtha nommé Śakreśvara ; après y avoir pratiqué jadis de sévères austérités, Śakra (Indra) l’aurait établi.
Verse 138
कुशावर्तं नाम तीर्थं ब्रह्मणा च कृतं शुभम् । ब्रह्मकुण्डमिति ख्यातं हंसतीर्थं तथा परम्
Il est un tīrtha de bon augure nommé Kuśāvarta, créé par Brahmā ; il est renommé sous le nom de Brahmakuṇḍa, et il y a aussi l’excellent Haṃsatīrtha.
Verse 139
अम्बरीषस्य तीर्थं च महाकालेश्वरं तथा । कावेर्याः पूर्वभागे च तीर्थं वै मातृकेश्वरम्
Là se trouve aussi le tīrtha d’Ambarīṣa, ainsi que Mahākāleśvara ; et sur la rive orientale de la Kāverī se tient le tīrtha nommé Mātṛkeśvara.
Verse 140
एतानि दक्षिणे तीरे रेवाया भरतर्षभ । संसेवनस्नानदानैः पापसङ्घहराणि च
Ô taureau parmi les Bhārata, ces tīrtha se trouvent sur la rive méridionale de la Revā ; en les fréquentant, en s’y baignant et en offrant le dāna, ils dissipent des amas de péchés.
Verse 141
भृगुतुङ्गे महाराज प्रसिद्धो भैरवः शिवः । तस्य याम्यविभागे च तीर्थं वै चपलेश्वरम्
Ô grand roi, sur Bhṛgutunga, Śiva est renommé sous le nom de Bhairava ; et sur son versant méridional se trouve assurément le tīrtha appelé Capaleśvara.
Verse 142
एतौ स्थितौ दुःखहरौ रेवाया उत्तरे तटे । तावभ्यर्च्य तथा नत्वा सम्यग्यात्राफलं भवेत् । अदृष्टपूजितौ तौ हि नराणां विघ्नकारकौ
Ces deux-là, établis sur la rive septentrionale de la Revā, ôtent la souffrance. Les ayant honorés comme il se doit et s’étant incliné, le pèlerin obtient le fruit complet du voyage. Car s’ils ne sont ni vus ni adorés, ils deviennent pour les hommes cause d’entraves.