
Le chapitre 18 s’ouvre sur l’interrogation d’un roi au sujet des actes de Vāmana lorsqu’il parvient au vaste champ sacré de Vastrāpatha. Sārasvata relate sa discipline : bain dans les eaux de la Svarṇarekhā, adoration de Bhava (Śiva), puis stabilisation yogique assise—padmāsana, maîtrise des sens, silence et régulation du souffle. Le discours précise ensuite la terminologie du prāṇāyāma (pūraka, recaka, kumbhaka) et relie la connaissance du yoga à la purification des fautes accumulées. Vient alors un enseignement théologique : Īśvara expose une taxinomie des tattva de type Sāṅkhya, culminant au vingt-cinquième principe, le puruṣa, et suggère la réalisation du Soi suprême au-delà de toute énumération. Avec l’arrivée de Nārada, le récit s’élargit en une fresque cosmologique sur les fonctions divines et la suite des avatāra (de Matsya à Narasiṃha et au-delà), incluant l’épisode de Prahlāda et Hiraṇyakaśipu comme modèle de bhakti inébranlable et de vision métaphysique. Le chapitre se tourne ensuite vers le yajña de Bali : son vœu de générosité, l’avertissement de Śukra, la demande de Vāmana pour trois pas et l’apparition de l’image de Trivikrama. L’arc sacré s’achève sur le motif des eaux saintes—Gaṅgā comme l’eau issue du pied de Viṣṇu—et sur l’accent mis sur la purification, le culte et la délivrance par la connaissance et la pratique disciplinée.
Verse 1
राजोवाच । वस्त्रापथे महाक्षेत्रे सम्प्राप्तो वामनो यदा । तदाप्रभृति किं चक्रे तन्मे विस्तरतो वद
Le roi dit : «Lorsque Vāmana parvint au grand kṣetra sacré de Vastrāpatha, que fit-il dès lors ? Dis-le-moi en détail.»
Verse 2
सारस्वत उवाच । वामनो वसतिं चक्रे भवस्याग्रे नृपोत्तम । स्वर्णरेखाजले स्नात्वा भवं सम्पूज्य भावतः
Sārasvata dit : «Ô le meilleur des rois, Vāmana établit sa demeure en la présence de Bhava (Śiva). Après s’être baigné dans les eaux de la Svarṇarekhā, il rendit un culte à Bhava avec une dévotion du fond du cœur.»
Verse 3
एकांते निर्मले स्थाने कण्टकास्थिविवर्जिते । कृष्णाजिनपरिच्छन्न उपविष्टो वरा सने
Dans un lieu retiré et pur—sans épines ni ossements—il s’assit sur un siège excellent, recouvert d’une peau d’antilope noire.
Verse 4
कृत्वा पद्मासनं धीरो निश्चलोऽभूद्द्विजोत्तमः । विधाय कन्धराबंधमृजुनासावलोककः
Ayant pris la posture du lotus, le ferme, le meilleur des deux-fois-nés, demeura immobile. Ajustant correctement nuque et épaules, il fixa doucement le regard le long de la ligne droite du nez.
Verse 5
गृहक्षेत्रकलत्राणां चिंतां मुक्त्वा धनस्य च । मायां च वैष्णवीं त्यक्त्वा कृतमौनो जितेन्द्रियः
Ayant rejeté le souci de la maison, des terres et de la famille—ainsi que celui des richesses—il déposa même la puissance d’illusion vaiṣṇava. Il observa le silence sacré et maîtrisa ses sens.
Verse 6
निराहारो जितक्रोधो मुक्तसंसारबंधनः । भुजौ पद्मासने कृत्वा किञ्चिन्मीलितलो चनः । मनोतिचंचलं ज्ञात्वा स्थिरं चक्रे हृदि द्विजः
Jeûnant, ayant vaincu la colère et délivré des liens du saṃsāra, il plaça ses bras selon la posture du lotus et garda les yeux légèrement clos. Sachant l’esprit extrêmement instable, le deux-fois-né le rendit ferme dans le cœur.
Verse 8
एवं तं हृदये कृत्वा गृहीत्वा सर्वसन्धिषु । आनीय ब्रह्मणः स्थाने दृढं ब्रह्मण्ययोजयत्
Ainsi, ayant placé « Cela » dans le cœur et l’ayant maintenu fermement en tous les nœuds intérieurs (du corps), il le conduisit au séjour de Brahman et l’y attela avec une stabilité inébranlable.
Verse 9
गृहीत्वा पवनं बाह्यं यदा पूर यते तनुम् । तदा स पूरको ज्ञेयो रेचकं तु वदाम्यहम्
Quand on attire le souffle extérieur et qu’ainsi le corps se remplit, cela doit être connu comme pūraka (l’inspiration). À présent, j’expliquerai recaka (l’expiration).
Verse 10
यदा चाभ्यन्तरो वायुर्बाह्ये याति क्रमान्नृप । तदा स रेचको ज्ञेयः स्तम्भनात्कुम्भको भवेत्
Ô Roi, lorsque le souffle vital intérieur se meut peu à peu vers l’extérieur, cela doit être compris comme recaka (l’expiration). Lorsqu’on le retient et qu’on l’immobilise, il devient kumbhaka (la rétention du souffle).
Verse 11
पञ्चविंशतितत्त्वानि यदा जानंति योगिनः । मुच्यन्ते पातकैः सर्वैः सप्तजन्मकृतैरपि
Lorsque les yogins en viennent à connaître les vingt-cinq principes (tattva), ils sont délivrés de tous les péchés, même de ceux amassés au cours de sept naissances.
Verse 12
राजोवाच । कानि तत्त्वानि को देही किं ज्ञेयं योगिनां वद । उत्पन्नज्ञानसद्भावो योगयुक्तः कथं भवेत्
Le Roi dit : «Quels sont les principes (tattva) ? Qui est le dehī, l’être incarné ? Dis-moi ce qu’un yogin doit connaître. Et comment devient-on établi dans le yoga, lorsque la connaissance authentique s’est levée au-dedans ?»
Verse 13
ईश्वर उवाच । प्रकृतिश्च ततो बुद्धिरहंकारस्ततोऽभवत् । तन्मात्रपंचकं तस्मादेषा प्रकृतिरष्टधा
Īśvara dit : « D’abord est la Prakṛti ; d’elle naît la buddhi (l’intellect), et de la buddhi naît l’ahaṃkāra (le sentiment du “moi”). De celui-ci procèdent les cinq tanmātras (éléments subtils). Ainsi la Prakṛti est dite octuple. »
Verse 14
बुद्धीन्द्रियाणि पञ्चैव पञ्च कर्मेंद्रियाणि च । एकादशं मनो विद्धि महा भूतानि पंच च
Qu’on connaisse les cinq organes de perception et les cinq organes d’action ; qu’on sache que le mental (manas) est le onzième ; et il y a aussi les cinq grands éléments (mahābhūtas).
Verse 15
गणः षोडशकः सांख्ये विस्तरेण प्रकीर्तितः । चतुर्विंशतितत्त्वानि पुरुषः पंचविंशकः
Dans le Sāṃkhya, le groupe des seize est proclamé en détail. Il y a vingt-quatre tattvas (principes) ; le Puruṣa est le vingt-cinquième.
Verse 16
देहीति प्रोच्यते देहे स चात्मानं च पश्यति । विंदन्ति परमात्मानं षष्ठं तं विंशतेः परम्
Lorsqu’il demeure dans le corps, on l’appelle « dehī » (l’être incarné), et il contemple l’Ātman. Les sages réalisent le Paramātman, au-delà des « vingt », le comptant comme le « sixième » qui les dépasse.
Verse 17
आसनादिप्रकारा ये ते ज्ञेयाः प्रथमं सदा । यदा दीपशिखाप्रायं ज्योतिः पश्यंति ते हृदि
Les diverses disciplines commençant par l’āsana (la posture) doivent toujours être apprises d’abord. Lorsqu’ils voient dans le cœur une lumière pareille à la flamme d’une lampe,
Verse 18
उत्पन्नज्ञानसद्भावा भण्यास्ते योगिनो बुधैः । पूर्वं जरां जरयति रोगा नश्यति दूरतः
Les sages nomment yogins ceux en qui s’est levée la vraie connaissance. D’abord ils consument la vieillesse, et la maladie périt loin d’eux.
Verse 19
सर्वपापचये क्षीणे पश्चान्मृत्युं स विंदति । मृतो लोके नरो नास्ति योगी जानाति चेत्स्वयम्
Quand s’épuise l’amas de tous les péchés, alors il rencontre la mort. Pourtant, en ce monde, il n’est point d’« homme mort »—si le yogin le sait vraiment par lui-même.
Verse 20
तदा द्वाराणि संरुद्ध्य दश प्राणान्स मुञ्चति । पुण्य पापक्षयं कृत्वा प्राणा गच्छंति योगिनाम् । अणिमादिगुणैश्वर्यं प्राप्नुवंति शिवालये
Alors, ayant scellé les « portes » du corps (les ouvertures des sens), il relâche les dix souffles vitaux. Après avoir épuisé mérite et faute, les prāṇa du yogin s’en vont et parviennent au séjour de Śiva, où ils obtiennent les souveraines perfections yogiques, à commencer par aṇimā (l’infime petitesse).
Verse 21
अनेन ध्यानयोगेन भवं पश्यति मानवः । मनसा चिंतितं सर्वं सम्प्राप्तं भवदर्शनात्
Par ce yoga de méditation, l’homme contemple Bhava (Śiva). Par la vision de Bhava, tout ce que l’esprit avait conçu s’accomplit et s’obtient.
Verse 22
एवमास्ते यदा विप्रो वामनो भवसन्निधौ । गगनादवतीर्णं तं तदा पश्यति नारदम्
Tandis que le brāhmane Vāmana demeurait ainsi, en la présence de Bhava (Śiva), il vit alors Nārada descendre du ciel.
Verse 23
वामन उवाच । महर्षे कुशलं तेऽद्य कस्मादागम्यते त्वया । प्रणमामि महर्षे त्वां ब्रह्मैव त्वं जगत्त्रये
Vāmana dit : «Ô grand ṛṣi, es-tu en paix aujourd’hui ? D’où es-tu venu ? Je me prosterne devant toi, ô voyant, car dans les trois mondes tu es véritablement Brahman lui-même.»
Verse 24
नारद उवाच । स्वर्ग लोकादहं प्राप्तः कुशलं किं ब्रवीमि ते
Nārada dit : «Je suis venu de Svarga-loka. Quelles nouvelles de bien-être pourrais-je donc te rapporter ?»
Verse 25
यातायातैर्दिनेशस्य पूर्य्यते ब्रह्मणो दिनम् । दिनांते जायते रात्री रात्रौ नश्यंति देवताः
Par les allées et venues du Soleil s’accomplit un « jour de Brahmā ». À la fin de ce jour, la nuit surgit, et dans cette nuit les dieux disparaissent (se retirent).
Verse 26
का कथा मृत्युलोकस्य ये म्रियंते दिनेदिने । नभो धूमाकुलं जातं देवा बलिगृहे गताः
Que dire alors du monde des mortels, où l’on meurt jour après jour ? Le ciel s’est empli de fumée, et les dieux sont allés à la demeure (palais) de Bali.
Verse 27
सप्तर्षयो गतास्तत्र ब्रह्मणा ब्रह्मचारिणः । हाहाहूहूस्तुंबरुश्च गतौ नारदपर्वतौ
Là aussi sont allés les Sept Ṛṣi—brahmacārin, disciples de Brahmā. Hāhā et Hūhū, ainsi que Tuṃbaru, s’y sont rendus ; et Nārada et Parvata également.
Verse 28
अप्सरोगणगन्धर्वाः संप्राप्ता बलिमंदिरे । उत्पातशांतिको यज्ञः क्रियते बलिना स्वयम्
Des cohortes d’Apsaras et de Gandharvas sont arrivées au palais de Bali. Bali lui-même accomplit un yajña destiné à apaiser les signes funestes.
Verse 29
तत्रैव गन्तुमिच्छामि द्रष्टुं यज्ञं बलेर्गृहे । सहस्रमेकं यज्ञानामेकोनं विदधे बलिः
Je souhaite moi aussi m’y rendre afin de voir le yajña dans la demeure de Bali. Bali a accompli un sacrifice de moins que mille : neuf cent quatre-vingt-dix-neuf.
Verse 30
दैत्यानां भुवनं सर्वं संपूर्णेऽस्मिन्भविष्यति । असावतिशयः कोऽपि प्रारब्धो यज्ञकर्मणि । द्विजातिभ्यो मया देयं येन यद्याच्यते स्वयम्
« Si ce yajña est mené à son terme, tout le royaume des Daityas sera pleinement affermi. Une entreprise extraordinaire a commencé dans cet acte sacrificiel. Aussi, quoi que me demande un dvija, quel qu’il soit, je dois l’accorder de mon plein gré. »
Verse 31
वारितेनापि मे देयं सत्यमस्तु वचो मम । आत्मानमपि दारांश्च राज्यं पुत्रान्प्रियान्मम
« Même si l’on me retient, je dois donner ; que ma parole soit vérité. Je donnerais même ma propre personne, mon épouse, mon royaume et mes fils bien-aimés. »
Verse 32
प्रार्थितश्चेन्न दास्यामि व्यर्थो भवतु मेऽध्वरः । अनेन वचसा जाता महती मे शिरो व्यथा । प्रतिज्ञाय कथं यज्ञः संपूर्णोऽयं भविष्यति
« Si, lorsqu’on me le demande, je ne donne pas, que mon sacrifice devienne vain. Par ces paroles, une grande douleur s’est levée dans ma tête. Ayant fait le vœu, comment ce yajña pourra-t-il s’achever ? »
Verse 33
भंगोपायं न पश्यामि भ्रमामि भुवनत्रये । विध्वंसकारिणं ज्ञात्वा भवंतं पर्युपस्थितः
Je ne vois aucun moyen de sortir de cette impasse ; j’erre à travers les trois mondes. Te sachant capable d’apporter la destruction ou la décision décisive, je suis venu me tenir devant toi pour chercher refuge.
Verse 34
यथा न पूर्यते यज्ञस्तथेदानीं विधीयताम्
Qu’on l’ordonne dès maintenant de telle sorte que le sacrifice (yajña) ne demeure pas inachevé.
Verse 35
वामन उवाच । महर्षे शृणु मे वाक्यं का शक्तिर्मम विद्यते । कोऽहं कस्मात्करिष्यामि यज्ञे देवाः समागताः
Vāmana dit : «Ô grand ṛṣi, écoute mes paroles. Quel pouvoir ai-je donc ? Qui suis-je, et que pourrais-je faire—alors que les dieux eux-mêmes se sont assemblés pour ce yajña ?»
Verse 36
ऋषयो ब्राह्मणाः सर्वे कथं व्यर्थो भविष्यति । अपरं शृणु मे वाक्यं ब्रह्मर्षे ब्रह्मणस्पते
Tous les ṛṣis et les brāhmaṇas sont présents : comment le yajña pourrait-il devenir sans fruit ? Écoute encore une parole de moi, ô brahmarṣi, seigneur de la parole sacrée (Brahmaṇaspati).
Verse 37
न कलत्रं न ते पुत्राः कस्मात्प्रकृतिरीदृशी । युद्धं विना न ते सौख्यं न सौख्यं कलहं विना
Tu n’as ni épouse ni fils : pourquoi ta nature est-elle ainsi ? Sans bataille tu ne trouves pas de joie, et sans querelle tu ne trouves pas de joie non plus.
Verse 39
नारदः कुरुते चान्यदन्यत्कुर्वंति ब्राह्मणाः । ममापि कौतुकं जातं महर्षे वद सत्वरम्
«Nārada fait une chose, tandis que les brāhmaṇa en font une autre. La curiosité s’est éveillée en moi aussi—ô grand ṛṣi, dis-le vite.»
Verse 40
नारद उवाच । पाद्मकल्पे व्यतिक्रांते रात्र्यंते शृणु वामन । ब्रह्माण्डं वारिणा व्याप्तमन्यत्किं चिन्न विद्यते
Nārada dit : «Écoute, ô Vāmana. Quand le Padma-kalpa fut révolu, à la fin de la nuit, tout le Brahmāṇḍa (l’univers) était envahi par les eaux ; rien d’autre n’existait.»
Verse 41
अप्सु शेते देवदेवः स च नारायणः स्मृतः । स ब्रह्मा स शिवो नास्ति भेदस्तेषां परस्परम्
Le Dieu des dieux repose sur les eaux cosmiques ; on se souvient de lui comme de Nārāyaṇa. Il est Brahmā, il est Śiva : entre eux, nulle différence.
Verse 42
यदा भवंति ते भिन्ना स्तदा देवत्रयं च ते । कर्त्तुं वाराहकल्पं तु भिन्ना जातास्त्रयस्तदा
Mais lorsqu’ils apparaissent comme distincts, on les nomme alors la triade des dieux. Afin d’accomplir le Varāha-kalpa, ils devinrent alors trois sous des formes différenciées.
Verse 43
ब्रह्मविष्णुहरा देवा रजःसत्त्वतमोमयाः । सृष्टिं ब्रह्मा करोत्येवं तां च पालयते हरिः
Les dieux—Brahmā, Viṣṇu et Hara—sont faits de rajas, sattva et tamas. Ainsi Brahmā fait naître la création, et Hari la préserve.
Verse 44
हरः संहरते सर्वं त्रैलोक्यं सचराचरम् । एवं प्रवर्त्य देवेश उपविष्टा वरासने । कैलासशिखरे रम्ये मंत्रयंति परस्परम्
Hara (Śiva) résorbe tout : les trois mondes, avec ce qui se meut et ce qui demeure immobile. Ayant ainsi ordonné le cours des fonctions cosmiques, les seigneurs des dieux, assis sur un trône d’excellence au gracieux sommet du Kailāsa, se consultent mutuellement.
Verse 45
त्रयाणां को वरो देवः को ज्येष्ठः को गुणाधिकः । चतुर्थो नास्ति यो वेत्ति सहसा ते त्रयः स्थिताः
Parmi les trois, qui est la divinité suprême ? Qui est l’aîné ? Qui l’emporte en qualités ? Il n’est point de quatrième pour trancher ; ainsi, tous trois demeurèrent soudain dans l’indécision.
Verse 46
तेभ्यः समुत्थितं ज्योतिरेकीभूतं तदंबरे । कालमानेन युक्तं तद्भ्राम्ते रविमंडलम्
D’eux s’éleva une splendeur, unifiée en une seule flamme dans le ciel. Accordée à la mesure du temps, elle tourne comme l’orbe du Soleil.
Verse 47
अहं ज्येष्ठो ह्यहं ज्येष्ठो वादोऽभूद्धरब्रह्मणोः । द्वयोर्विवदतोः क्रोधात्संजातोऽहं मुखात्प्रभो
«Je suis l’aîné—oui, je suis l’aîné !» Ainsi naquit une querelle entre Hara et Brahmā. De la colère des deux, tandis qu’ils disputaient, ô Seigneur, je naquis de la bouche.
Verse 48
कथं देव न जानासि यदुक्तं ब्रह्मणा तदा । दशावतारास्ते रंतुं मत्स्यकूर्मादयः पुरा
«Ô dieu, comment peux-tu ignorer ce que Brahmā déclara alors : que tes dix avatāra, à commencer par Matsya et Kūrma, se manifestèrent jadis pour le jeu divin (līlā) ?»
Verse 49
रुद्रेण वारिता गत्वा कलहो वो न युज्यते । तथैव कृतवान्विष्णुरवतारान्दशैव तान्
Retenus par Rudra, cessez : cette querelle ne vous sied pas. De même, Viṣṇu assuma en vérité ces dix avatāra.
Verse 50
कल्पादौ ब्रह्मणो वक्त्रात्संजातोऽहं द्विजोत्तम । कलहाजन्म मे यस्मात्तस्मान्मे कलहः प्रियः
Au commencement du kalpa, je naquis de la bouche de Brahmā, ô meilleur des deux-fois-nés. Puisque ma naissance vient de la querelle, la querelle m’est donc chère.
Verse 51
कल्पादौ सृजता पूर्वं चिन्वितं ब्रह्मणा स्वयम् । वेदान्तिना कथं सृष्टिः कर्त्तव्याऽहो हरे मया
Au tout début de l’éon, Brahmā lui-même médita avant d’entreprendre la création : «Ô Hari, moi qui suis établi dans les Veda et leur sens ultime, comment donc accomplirai-je cet acte de création ?»
Verse 52
नष्टान्वेदान्न जानामि क्व वेदास्ते गता इति । पृथ्वीमपि न जानामि किं स्थाने किमधो गता
Je ne sais où sont allés les Veda perdus. Je ne sais même pas où est la Terre : en quel lieu elle se tient, ou dans quelles profondeurs elle est tombée.
Verse 54
जले जलेचरो मत्स्यो महानद्यां भविष्यसि । आदाय वेदान्वेगेन मम त्वं दातुमर्हसि
Dans les eaux tu deviendras un poisson, se mouvant dans les eaux du grand fleuve. Saisis promptement les Veda et tu dois me les remettre.
Verse 55
तथा च कृतवान्देवो मत्स्यरूपं जले महत् । वेदान्समानयामास ददौ च ब्रह्मणे पुरा । कूर्मरूपं पुनः कृत्वा मंदरं धारयिष्यसि
Ainsi, le Seigneur prit la grande forme du Poisson (Matsya) dans les eaux immenses; il ramena les Veda et jadis les remit à Brahmā. Puis, reprenant la forme de la Tortue (Kūrma), tu soutiendras le mont Mandara.
Verse 56
इत्युक्तो ब्रह्मणा विष्णुर्लक्ष्मीस्त्वां वरयिष्यति । पुरा चित्रं चरित्रं ते मथने दृष्टवानहम्
Ainsi Brahmā s’adressa à Viṣṇu : «Lakṣmī te choisira. Jadis, lors du barattage de l’océan, j’ai vu tes actes merveilleux.»
Verse 57
यदा रसातलं प्राप्ता पृथिवी नैव दृश्यते । ब्रह्मांडार्थे स्थानकृते तत्र सा नैव दृश्यते
Lorsque la Terre fut descendue à Rasātala, on ne la voyait plus du tout ; même dans le lieu établi pour la finalité du Brahmāṇḍa (l’œuf cosmique de l’univers), elle n’y apparaissait pas.
Verse 58
वाराहं क्रियतां रूपं ब्रह्मणा प्रेरितः स्वयम् । महावराहरूपं स कृत्वा भूमेरधो गतः
«Prends la forme du Sanglier (Varāha)»,—ainsi l’y exhorta Brahmā lui-même. Alors il revêtit la forme du Grand Varāha et descendit sous la Terre.
Verse 59
उद्धृत्य च तदा विष्णुर्दंष्ट्राग्रेण वसुंधराम् । स निनाय यथास्थानं मुस्तां व धरणीतलात्
Alors Viṣṇu souleva la Terre sur la pointe de sa défense et la ramena à sa juste place—comme on arrache du sol une touffe d’herbe mustā.
Verse 60
अवतारं तृतीयं वै हरस्यापि मनोहरम् । येन सा पृथिवी पृथ्वी पर्वतैः सहिता धृता
Ce fut en vérité la troisième descente, enchanteresse, de Hari ; par elle, la Terre, avec ses montagnes, fut soutenue et établie fermement.
Verse 61
चतुर्थं नरसिंहं वै कथयामि सुदारुणम् । आदित्या अदितेः पुत्रा दितेः पुत्रौ महावलौ
À présent, je vais dire la quatrième descente, Narasiṃha, d’une férocité extrême. Les Āditya sont les fils d’Aditi, tandis que les deux fils de Diti sont d’une grande puissance.
Verse 62
हिरण्यकशिपुर्दैत्यो हिरण्याक्षो महाबलः । स्वर्गे देवाः स्थिताः सर्वे पाताले दैत्यदानवाः
Hiraṇyakaśipu, le Daitya, et Hiraṇyākṣa, d’une grande force : tandis que tous les Deva demeuraient au ciel, les Daitya et les Dānava tenaient leur place dans le Pātāla, le monde inférieur.
Verse 63
हिरण्यकशिपुश्चक्रे दैत्यो राज्यं रसातले । मनुपुत्रा धरापृष्ठे स्थापिता देवदानवैः
Hiraṇyakaśipu, le Daitya, établit sa souveraineté en Rasātala ; et les fils de Manu furent placés sur la surface de la terre par les Deva et les Dānava.
Verse 64
क्रमेणाभ्यासयोगेन भिन्नांश्चक्रे स चैकतः । प्राणापानव्यानोदानसमानाख्यांश्च मारुतान्
En bon ordre, par la discipline d’une pratique répétée, il fit que les forces divisées deviennent une seule ; et il maîtrisa les souffles vitaux nommés prāṇa, apāna, vyāna, udāna et samāna.
Verse 65
सप्तद्वीपवतीं पृथ्वीं गृहीत्वा साऽमरावतीम् । ग्रहीतुकामो बुभुजे पुत्रपौत्रैः कृतादरः
Ayant saisi la terre aux sept continents, il désira ensuite s’emparer d’Amarāvatī ; et, témoignant sa faveur, il se réjouit avec ses fils et ses petits-fils.
Verse 66
प्रह्लादप्रमुखान्पुत्रान्स पीडयति मंदधीः । पुत्रेषु पाठ्यमानेषु प्रह्लादोऽपि पपाठ तत्
Cet être à l’esprit obtus tourmentait ses fils, Prahlāda en tête. Tandis qu’on leur faisait répéter la leçon, Prahlāda aussi récita cet enseignement.
Verse 67
येन वै पठ्यमानेन जायते तस्य वेदना । भुवनद्वयराज्येन दैत्यो देवान्न मन्यते
Cette leçon, lorsqu’elle était récitée, lui causait de la douleur. Détenant la souveraineté sur les deux mondes, le Daitya ne tenait plus les Devas en aucune estime.
Verse 68
तपसा तोषितो ब्रह्मा ददौ तस्मै वरं प्रभुः । अमरत्वं स देवेभ्यो मनुष्येभ्यः सुरोत्तम
Brahmā, le Seigneur, satisfait par son austérité, lui accorda une grâce : l’immortalité—la sûreté contre les Devas et contre les hommes, ô le meilleur des dieux.
Verse 69
कस्मादपि न मे भूयान्मरणं यदि चेद्भवेत् । किंचित्सिंहो नरः किंचिद्यो भवेद्धरणीधरः
Que la mort ne vienne à moi de rien quel qu’il soit ; et si la mort doit advenir, qu’elle vienne de celui qui est en partie lion et en partie homme, le soutien de la terre.
Verse 70
तस्मात्कररुहैभिन्नो मरिष्ये न धरातले । एवं भविष्यतीत्युक्त्वा गतो ब्रह्मा च विस्मयम्
Ainsi, je ne mourrai pas à la surface de la terre ; je ne mourrai que lorsque des ongles me déchireront. Ayant dit : « Ainsi en sera-t-il », Brahmā s’en alla, saisi d’étonnement.
Verse 71
कालेन गच्छता तस्य संजातो विग्रहो महान् । देवाः किं मे करिष्यंति विष्णुना किं प्रयोजनम्
Avec le temps qui s’écoulait, sa puissance orgueilleuse devint immense. «Que peuvent donc me faire les Deva ? À quoi me servirait Viṣṇu ?»
Verse 72
यष्टव्योऽहं सदा यज्ञै रुद्रः किं मे करिष्यति । एवं हि वर्त्तमानस्य प्रह्लादः स्तौति तं हरिम्
«Je dois être honoré sans cesse par les sacrifices ; que pourrait Rudra contre moi ?» Ainsi, tandis que les choses en étaient là, Prahlāda continuait de louer ce Seigneur Hari.
Verse 73
येनास्य जायते मृत्युस्तमेव स्मरते हरिम् । यदासौ वार्यमाणोऽपि विरौति च हरिं हरिम्
Il ne se souvient que de Hari—de Celui par qui la mort advient aux êtres ; et même lorsqu’on le retient, il crie encore : « Hari ! Hari ! »
Verse 74
चतुर्भुजं शंखगदासिधारिणं पीतांबरं कौस्तुभ लाञ्छितं सदा । स्मरामि विष्णुं जगदेकनायकं ददाति मुक्तिं स्मृतमात्र एव यः
Je me souviens de Viṣṇu—le Seigneur aux quatre bras portant conque, massue et épée ; vêtu de jaune et toujours marqué du joyau Kaustubha—l’unique maître de l’univers, qui accorde la délivrance par le seul souvenir de Lui.
Verse 75
अनेन वचसा क्षुब्धो दैत्यो देत्यान्दि देश ह । मारयध्वं तु तं दुष्टं गज सर्पजलाग्नितः
Enragé par ces paroles, le Daitya ordonna aux Dānavas : « Tuez ce méchant, par l'éléphant, le serpent, l'eau ou le feu ! »
Verse 76
प्रह्लाद उवाच । गजेपि विष्णुर्भुजगेऽपि विष्णुर्जलेऽपि विष्णुर्ज्वलनेऽपि विष्णुः । त्वयि स्थितो दैत्य मयि स्थितश्च विष्णुं विना दैत्यगणाऽपि नास्ति
Prahlāda dit : « Dans l'éléphant aussi est Viṣṇu ; dans le serpent aussi est Viṣṇu ; dans l'eau aussi est Viṣṇu ; dans le feu aussi est Viṣṇu. Il demeure en toi, ô Daitya, et Il demeure en moi également ; sans Viṣṇu, même les armées de démons ne peuvent exister. »
Verse 77
यदा स मार्यमाणोऽपि मृत्युं प्राप्नोति न क्वचित् । हिरण्यकशिपोर्वक्षो दह्यते क्रोधवह्निना । तदा शिक्षयितुं पुत्रं मुखाग्रे संनिवेश्य च
Lorsque, bien qu'attaqué à maintes reprises, il ne trouva la mort d'aucune façon, la poitrine de Hiraṇyakaśipu brûla du feu de la colère. Alors, souhaitant « discipliner » son fils, il l'assit devant son visage.
Verse 78
वचोभिः कठिनैः पुत्रं स्वयं हन्तुं समुद्यतः । धिक्त्वा नारायणं स्तौषि ममारिं स्तौषि चेत्पुनः
Avec des mots durs, il se leva pour tuer son fils lui-même : « Fi ! Tu loues Nārāyaṇa ! Si tu loues encore mon ennemi… ! »
Verse 79
पुष्पलावं लविष्यामि शिरस्तेऽहं वरासिना । अहं विष्णुरहं ब्रह्मा रुद्र इन्द्रो वरं वद
« Je couperai ta tête avec cette excellente épée comme on tranche un amas de fleurs. Je suis Viṣṇu, je suis Brahmā, je suis Rudra, je suis Indra — parle, demande une faveur ! »
Verse 80
आत्मीयं पितरं मुक्त्वा कमन्यं स्तौषि बालक
Abandonnant ton propre père, ô enfant, qui donc loues-tu encore ?
Verse 81
यदा न पठते बालः स्तौति नो पितरं स्वकम् । दण्डेनाहत्य गुरुणा प्रह्लादः प्रेरितः पुनः । वदैकं वचनं शिष्य देहि मे गुरुदक्षिणाम्
Comme l’enfant ne voulait ni réciter ni louer son propre père, le maître le frappa d’un bâton et pressa de nouveau Prahlāda : «Dis une seule parole, disciple ; donne-moi ma guru-dakṣiṇā, l’offrande due au maître».
Verse 82
यथा मे तुष्यते स्वामी ददाति विपुलं धनम्
«Afin que mon seigneur soit satisfait de moi et m’accorde d’abondantes richesses».
Verse 83
प्रह्लाद उवाच । प्रहरस्व प्रथमं मां करिष्ये वचनं गुरो । स्तौमि विष्णुमहं येन त्रैलोक्यं सचराचरम्
Prahlāda dit : «Frappe-moi d’abord ; j’accomplirai ton ordre, ô Guru. Je loue Viṣṇu, par qui sont soutenus les trois mondes, avec tout ce qui bouge et ne bouge pas».
Verse 84
कृतं संवर्द्धितं शांतं स मे विष्णुः प्रसीदतु । ब्रह्मा विष्णुर्हरो विष्णु रिन्द्रो वायुर्यमोऽनलः
«Que ce Viṣṇu—qui crée, nourrit et apaise—me soit favorable. Brahmā est Viṣṇu ; Hara est Viṣṇu ; Indra, Vāyu, Yama et Agni sont aussi Viṣṇu».
Verse 85
प्रकृत्यादीनि तत्त्वानि पुरुषं पंचविंशकम् । पितृदेहे गुरोर्देहे मम देहेऽपि संस्थितः
Les principes commençant par Prakṛti, et le Puruṣa comme le vingt-cinquième—Il demeure dans le corps du père, dans le corps du maître, et aussi dans mon corps.
Verse 86
एवं जानन्कथं स्तौमि म्रियमाणं नराधमम्
Sachant cela, comment pourrais-je louer un misérable homme en train de mourir ?
Verse 87
गुरुरुवाच । नरेषु कोऽधमः शिष्य जन्मादिमरणेऽधम । कथं न पितरं स्तौषि म्रियमाणो हरिं हरिम्
Le Guru dit : «Parmi les hommes, qui est “vil”, ô disciple, lorsque la naissance et la mort elles-mêmes sont viles ? Comment se fait-il qu’au moment de mourir tu ne loues pas le Père—Hari, Hari ?»
Verse 89
भये राजकुले युद्धे व्याधौ स्त्रीसंगमे वने । अशक्तौ वाऽथ संन्यासे मरणे भूमिसंस्थिताः । स्मरंति मातरं मूर्खाः पितरं च नराधमाः
Dans la peur, à la cour du roi, à la guerre, dans la maladie, en compagnie des femmes, dans la forêt; dans la faiblesse ou même dans le renoncement; et à la mort, gisant à terre—les sots se souviennent de la mère, et les plus vils des hommes se souviennent du père.
Verse 90
माता नास्ति पिता नास्ति नास्ति मे स्वजनो जनः । हरिं विना न कोऽप्यस्ति यद्युक्तं तद्विधीयताम्
Il n’y a ni mère, ni père ; je n’ai aucun parent. Sans Hari, pour moi nul n’existe véritablement. Ce qui est juste—qu’on l’accomplisse ainsi.
Verse 91
इत्यादिवचनैः क्रुद्धो हन्तुं दैत्यः समुत्थितः । तदा माता समागत्य पुत्रस्य पुरतः स्थिता
Irrité par de telles paroles, l’asura se leva pour tuer. Alors la mère s’avança et se tint devant son fils.
Verse 92
भ्रातरः स्वजनो भगिनी भाषते मा हरिं वद । अहं माता स्वसा चेयं भ्रातरः स्वजनो जनः । यथा संमिलितैर्वत्स स्थीयते वहुवासरम्
Elle dit : «Frères, parents et sœur, ne prononcez pas “Hari”. Je suis la mère ; voici la sœur ; voici les frères, les nôtres. Enfant chéri, demeure avec nous tous de longs jours».
Verse 93
गंतुं न विद्यते शक्तिर्जलमध्ये ममाधुना । अवतारैस्त्वया कार्यं दशभिः सृष्टिरक्षण म्
À présent, au milieu de ces eaux, je n’ai plus la force d’avancer. C’est pourquoi tu dois assurer la sauvegarde de la création par dix descentes (avatāra).
Verse 94
यस्याः पीतं मया मूत्रं पुरीषमुदरे बहु । सा माता नरकोऽस्माकमग्रे वक्तुं न शक्यते
Celle dont j’ai bu l’urine, et dans le ventre de qui j’ai porté tant d’impuretés, c’est ma mère. Mais l’enfer qui naît de la médire ne peut, en vérité, être décrit.
Verse 95
निर्मितो न द्वितीयस्तु निर्मितो विश्वकर्मणा । त्वादृशस्तु पुमान्कश्चिद्यस्य नो हदये हरिः
Bien que façonné par Viśvakarman, il n’est point de second qui te ressemble. Pourtant, quel homme es-tu, si Hari ne demeure pas dans ton cœur ?
Verse 96
दशमासं ध्रुवं मन्ये मूत्रं पास्यति तर्पितः । भ्रातरो भ्रातरः सत्यं गर्भेऽपि स्युः कथं यदि
Je tiens pour certain que, durant dix mois, l’embryon, soutenu dans le sein, boit l’urine. Si l’on dit : « les frères sont vraiment frères », comment le seraient-ils, même dans le ventre maternel ?
Verse 97
युध्यतस्तान्कथं माता वराकी वारयिष्यति । स्वजनो दृश्यते वृद्धः परेषु पण्डितायते
Lorsqu’ils se battent, comment cette pauvre mère pourrait-elle les retenir ? On ne paraît « l’aîné » qu’auprès des siens ; mais devant les autres, on se donne des airs de savant.
Verse 98
कुटुंबं भण्यते कस्माद्यश्च नायाति याति च । बंधनं च कुटुम्बस्य जायते नरकाय नः
Pourquoi appelle-t-on « famille » (kuṭumba) ce qui ne vient pas vraiment et ne s’en va pas vraiment ? En vérité, l’attachement à la famille devient un lien, nous menant vers la souffrance infernale.
Verse 99
माता मे विद्यते चान्या पितान्यो भ्रातरश्च ये । स्वसा स्वजनसम्वन्धं ज्ञात्वा मुक्तिमवाप्नुयात्
J’ai une autre mère, un autre père, et d’autres frères aussi. En connaissant le véritable lien de la « sœur » et des « siens », on peut obtenir la délivrance (mokṣa).
Verse 100
माता प्रकृतिरस्माकं स्वसा बुद्धिर्निगद्यते । अहंकारस्ततो जातो योऽहमित्यनुमीयते
On dit que Prakṛti est notre mère, et que Buddhi est appelée notre sœur. De là naît Ahaṃkāra — l’ego — par lequel on conclut : « je suis ».
Verse 101
तन्मात्राः सोदराः पञ्च ये गच्छन्ति सहैव मे । एषा प्रकृतिरस्माकं विकारः स्वजनो मम
Les cinq tanmātra sont mes propres frères, qui cheminent avec moi d’un même pas. Telle est notre Prakṛti ; et sa transformation, je l’appelle « les miens ».
Verse 102
एतेषां वाहको यस्तु पुरुषः पञ्च विंशकः । स मे पिता शरीरेऽस्मिन्परमात्मा हरिः स्थितः
Celui qui porte et gouverne tout cela — le vingt-cinquième, le Puruṣa —, c’est mon Père. Dans ce corps même, Hari demeure comme le Paramātman, le Soi suprême.
Verse 103
यद्यसौ चित्यन्ते चित्ते दृश्यते हृदये हरिः । अणिमादिगुणैश्वर्यं पदं तस्यैव जायते
Si Hari est médité et contemplé dans l’esprit et dans le cœur, alors naît pour cet être même l’état de souveraineté, pourvu de qualités et de pouvoirs tels qu’aṇimā (subtilité) et autres.
Verse 104
भवता सम्मतं राज्यं तन्मे नित्यं तृणैः समम् । यत्र नो पूज्यते विष्णुर्ब्रह्मा रुद्रोऽनिलोऽनलः
Le royaume que tu approuves m’est à jamais pareil à de l’herbe—là où l’on ne vénère ni Viṣṇu, ni Brahmā, ni Rudra, ni Vāyu, ni Agni.
Verse 105
प्रत्यक्षो दृश्यते यस्तु निरालम्बो भ्रमत्यसौ । स एव भगवान्विष्णुर्य एते गगने स्थिताः
Ce que l’on voit de ses yeux se mouvoir, sans aucun appui—c’est bien Bhagavān Viṣṇu. C’est lui, en vérité, par qui ceux-ci demeurent établis dans le ciel.
Verse 106
ध्रुवे बद्धा ग्रहाः सर्वे य एतेऽप्युडवः स्थिताः । ते सर्वे विष्णुवचसा न पतंति धरातले
Toutes les planètes, et même ces étoiles qui demeurent immobiles, sont liées à Dhruva ; par l’ordre de Viṣṇu, elles ne tombent pas sur la terre.
Verse 107
काले विनाशः सर्वेषां तेनैव विहितः स्वयम् । इति संचिंत्य मे नास्ति भवद्भ्यो मरणाद्भयम्
En son temps, la destruction de toutes choses est ordonnée par Lui seul. Ayant ainsi réfléchi, je n’ai plus peur de la mort à cause de vous.
Verse 108
इति तद्वचनस्यांते पदा हत्वा पिताऽब्रवीत् । कुत्राऽसौ हन्मि तत्पूर्वं पश्चात्त्वां हरिभाषिणम्
Quand ces paroles prirent fin, le père le frappa du pied et dit : « Où est-Il ? Je Le tuerai d’abord — puis toi, qui parles de Hari. »
Verse 109
प्रह्लाद उवाच । पृथिव्यादीनि भूतानि तान्येव भगवान्हरिः । स्थले जले किं बहुना सर्वं विष्णुमयं जगत्
Prahlāda dit : « La terre et les autres éléments — ces réalités mêmes sont Bhagavān Hari. Sur la terre, dans l’eau… que dire de plus ? Le monde entier est pénétré de Viṣṇu. »
Verse 110
तृणे काष्ठे गृहे क्षेत्रे द्रव्ये देहे स्थितो हरिः । ज्ञायते ज्ञानयोगेन दृश्यते किं नु चक्षुषा
Hari demeure dans l’herbe, dans le bois, dans les maisons, dans les champs, dans les biens et dans le corps. On Le connaît par le yoga de la vraie connaissance — comment Le verrait-on seulement avec les yeux ?
Verse 111
ब्रह्मालये याति रसातले वा धरातलेऽसौ भ्रमति क्षणेन । आघ्राति गन्धं विदधाति सर्वं शृणोति जानाति स चात्र विष्णुः
Il se rend à la demeure de Brahmā, ou au Rasātala, ou parcourt la terre en un instant. Il perçoit les parfums, ordonne et accomplit tout, entend et sait : en vérité, c'est ici Viṣṇu.
Verse 112
इत्युक्तः सहजां मायां त्यक्त्वा सिंहासनोत्थितः । दृढं परिकरं बद्ध्वा खङ्गं चाकृष्य चोज्ज्वलम्
Ainsi interpellé, il rejeta son illusion innée, se leva du trône, serra fermement sa ceinture et dégaina une épée étincelante.
Verse 113
हत्वा तं फलकाग्रेण बभाषे दुस्सहं वचः । इदानीं स्मर रे विष्णुं नो चेज्जवलितकु ण्डलम् । पतिष्यति शिरो भूमौ फलं पक्वं यथा नगात्
L'ayant frappé de la pointe de son épée, il prononça des paroles insupportables : « Maintenant, misérable, souviens-toi de Viṣṇu ! Sinon, ta tête, ornée de boucles d'oreilles flamboyantes, tombera à terre comme un fruit mûr tombe d'un arbre. »
Verse 114
नो चेद्दर्शय तं विष्णुमस्मात्स्तंभाद्विनिर्गतम् । प्रह्लादस्तु भयं त्यक्त्वा चक्रे पद्मासनं भुवि
« Sinon, montre ce Viṣṇu sortant de ce pilier même ! » Mais Prahlāda, rejetant la peur, prit la posture du lotus sur le sol.
Verse 115
विधाय कंधरां नेतुमुच्चैः श्वासं निरुध्य च । हृदि ध्यात्वा हरिं देवं मरणायोन्मुखः स्थितः
Fixant son cou comme pour être mené à l'exécution, et retenant son souffle, il médita dans son cœur sur Hari, le Divin, se tenant prêt même pour la mort.
Verse 116
प्रभो मया तदा दृष्टमाश्चर्यं गगनाद्भुवि । पुष्पमाला स्थिता कण्ठे प्रह्लादस्य स्वयं गता
Ô Seigneur, alors je fus témoin d’un prodige : du ciel jusqu’à la terre, une guirlande de fleurs vint d’elle-même et se posa au cou de Prahlāda.
Verse 117
गगनं व्याप्यमानं च किंकिमेवं कृतं जनैः । झटिति त्रुट्यति स्तम्भाच्छब्देन क्षुभितो जनः
Le ciel semblait rempli de cliquetis retentissants, et les gens s’écriaient : « Qu’est-ce donc ? » Soudain, le pilier se fendit ; son fracas tonitruant jeta la foule dans l’agitation.
Verse 118
धरणी याति पातालं द्यौर्वा भूमिं समेष्यति । पतिष्यति शिरो भूमौ खड्गघाताहतं नु किम्
« La terre s’enfonce-t-elle dans Pātāla, ou bien le ciel s’effondre-t-il sur le sol ? La tête de quelqu’un va-t-elle tomber à terre, comme frappée d’un coup d’épée — que se passe-t-il ? »
Verse 119
तावत्स्तंभाद्विनिष्क्रान्तः सिंहनादो भयंकरः । भूमौ निपतिताः सर्वे दैत्याः शब्देन मूर्च्छिताः
À cet instant, du pilier jaillit un rugissement de lion terrifiant ; tous les Dānavas tombèrent à terre, évanouis sous la puissance de ce son.
Verse 120
हिरण्यकशिपोर्हस्तात्खड्गचर्म पपात च । न स जानाति किं किमेतदिति पुनःपुनः
De la main d’Hiraṇyakaśipu tombèrent l’épée et le bouclier ; encore et encore, incapable de comprendre, il répétait : « Qu’est-ce donc—qu’est-ce donc ? »
Verse 121
उत्थितो वीक्षते यावत्तावत्पश्यति तं हरिम् । अधो नरं स्थितं सिंहमुपरिष्टाद्विभी षणम्
S’étant relevé et regardant autour de lui, il aperçut alors Hari : en bas, un homme ; en haut, un lion—d’une forme terrifiante.
Verse 122
दंष्ट्रा करालवदनं लेलिहानमिवांबरम् । जाज्वल्यमानवपुषं पुच्छाच्छोटितमस्तकम्
Avec des crocs effrayants et une gueule béante, terrible, comme s’il léchait le ciel même ; le corps flamboyant, la tête fouettée par le balayage de sa queue.
Verse 123
महाकण्ठकृतारावं सशब्द मिव तोयदम् । समुच्छ्वसितकेशांतं दुर्निरीक्ष्यं सुरासुरैः
De sa gorge puissante jaillit un rugissement tonitruant, tel un nuage grondant ; sa crinière se hérissait à chaque souffle, et il devint insoutenable à regarder même pour dieux et asuras.
Verse 124
नरसिंहमथो दृष्ट्वा निपपात पुनः क्षितौ । विगृह्य केशपाशे तं भ्रामयामास चांबरम्
Alors, voyant Narasiṃha, il retomba de nouveau à terre. Narasiṃha le saisit par une mèche de cheveux et le fit tournoyer dans le ciel.
Verse 125
भ्रामयित्वा शतगुणं पृथिव्यां समपोथयत् । न ममार स दैत्येन्द्रो ब्रह्मणो वरकारणात्
Après l’avoir fait tournoyer cent fois, il le fracassa contre la terre. Pourtant, ce seigneur des démons ne mourut pas, en raison d’un don accordé par Brahmā.
Verse 126
गगनस्थैस्तदा देवै रुच्चैः संस्मारितो हरिः । दैत्यं जानुनि चानीय वक्षो हृष्टो निरीक्ष्य च
Alors Hari, rappelé à haute voix par les dieux stationnés dans le ciel, attira le démon sur Son genou ; et, fixant sa poitrine avec une joie féroce, Il se prépara à l'anéantir.
Verse 127
जयजयेति यक्षानां सुराणां सोऽवधारयत् । शब्दं कर्णे भुजौ सज्जौ कृत्वा तौ पद्मलांछितौ
Il écouta le cri de « Victoire ! Victoire ! » poussé par les Yakṣas et les dieux. Puis, ses bras marqués de lotus étant prêts, Il fixa son attention sur le son.
Verse 128
बिभेद वक्षो दैत्यस्य वज्रघातकिणांकितम् । नखैः कुन्दसुमप्रख्यैरस्थिसंघातकर्शितम्
Avec des ongles brillants comme des fleurs de jasmin, Il déchira la poitrine du démon — cicatrisée comme si elle avait été frappée par la foudre, et usée jusqu'à l'os.
Verse 129
भिन्ने वक्षसि दैत्येन्द्रो ममारच पपात च । तदा सहर्षमभवत्त्रैलोक्यं सचराचरम्
Lorsque sa poitrine fut fendue, le roi des démons mourut et tomba. Alors les trois mondes — mouvants et immobiles — furent remplis de joie.
Verse 130
ममापि तृप्तिः सञ्जाता प्रसादात्तव केशव । यदा पुरत्रये दग्धे प्रसादाच्छंकरस्य च
Même moi, je fus satisfait par ta grâce, ô Keśava — tout comme (je le fus) lorsque les trois cités furent brûlées, par la grâce de Śaṅkara.
Verse 131
हिण्याक्षे पुनर्जाता सा काले विनिपातिते । इदानीं नास्ति मे तृप्तिः कुत्र यामि करोमि किम्
Cette même satisfaction renaquit lorsque Hiṇyākṣa fut terrassé. Mais à présent je n’ai plus de contentement : où irai-je, que ferai-je ?
Verse 132
पृथिव्यां क्षत्रियाः सन्ति न युध्यंते परस्परम् । देवानां दानवैः सार्द्धं नास्ति युद्धं कथं प्रभो
Sur la terre, il y a des kṣatriya, et pourtant ils ne se combattent pas entre eux. Et il n’y a pas non plus de guerre entre les dieux et les dānavas : comment cela se fait-il, ô Seigneur ?
Verse 133
इदानीं बलिना व्याप्तं त्रैलोक्यं सचराचरम् । पञ्चमो योऽवतारस्ते न जाने किं करिष्यति । वलिनिग्रहकालोऽयं तद्दर्शय जनार्दन
À présent, Bali a envahi les trois mondes, tout ce qui est mobile et immobile. Ton cinquième avènement (avatāra) est proche ; j’ignore ce qu’il accomplira. Voici l’heure de contenir Bali : révèle-moi ce dessein divin, ô Janārdana.
Verse 134
सारस्वत उवाच । तदेतत्सकलं श्रुत्वा बभाषे वामनो मुनिम्
Sārasvata dit : Ayant entendu tout cela, Vāmana s’adressa au sage.
Verse 135
वामन उवाच । शृणु नारद यद्वृत्तं हिण्यकशिपौ हते । दैत्यराजः कृतो राजा प्रह्लादोऽतीव वैष्णवः
Vāmana dit : Écoute, ô Nārada, ce qui advint après que Hiraṇyakaśipu eut été tué. Prahlāda, d’une dévotion ardente envers Viṣṇu, fut établi roi des Daitya.
Verse 136
तेन राज्यं धरापृष्ठे कृतं संवत्सरान्बहून् । तस्यापि कुर्वतो राज्यं विग्रहो हि सुरैः समम्
Ainsi régna-t-il sur la face de la terre durant de longues années. Pourtant, tandis qu’il gouvernait, un conflit s’éleva aussi avec les Devas.
Verse 137
नो पश्याम्यपि दैत्यानां पूर्ववैरमनुस्मरन् । उत्पाद्य पुत्रान्सबहून्राज्यं चक्रे स पुष्कलम्
Tout en se souvenant de l’ancienne inimitié, il ne posa même pas le regard sur les Daityas. Ayant engendré de nombreux fils, il établit un royaume prospère et opulent.
Verse 138
विरोचनाद्बलिर्जातो बाल एव यदाऽभवत् । एकान्ते स हरिं ज्ञात्वा तदा योगेन केनचित्
De Virocana naquit Bali ; et alors qu’il n’était encore qu’un enfant, dans la solitude, il en vint à connaître Hari par quelque discipline yogique.
Verse 139
मुक्त्वा राज्यं प्रियान्पुत्रान्गतोऽसौ गिरिसानुषु । कल्पान्तस्थायिनं देहं तस्य चक्रे जनार्द्दनः
Abandonnant son royaume et ses fils bien-aimés, il gagna les pentes des montagnes. Janārdana lui accorda un corps qui demeure jusqu’à la fin d’un kalpa.
Verse 140
दैत्यानां दानवानां च बहूनां राज्यकारणे । विवादोतीव संजातः को नो राजा भवेदिति
Parmi les nombreux Daityas et Dānavas, au sujet de la royauté, une grande querelle éclata : «Qui donc, parmi nous, sera roi ?»
Verse 141
नारद उवाच । हिण्याक्षस्य ये पुत्राः पौत्राश्च बलवत्तराः । विरोचनप्रभृतयः सन्ति ये बलवत्तराः
Nārada dit : Les fils et les petits-fils d’Hiraṇyākṣa sont d’une grande puissance ; ceux qui commencent par Virocana sont véritablement redoutables.
Verse 142
वृषपर्वापि बलवान्राज्यार्थे समुपस्थितः । इन्द्रवित्तेशवरुणा वायुः सूर्योनलो यमः
Vṛṣaparvan aussi, plein de puissance, se présenta pour la royauté. (En face se tenaient) Indra, Kubera—seigneur des richesses, Varuṇa, Vāyu, Sūrya, Agni et Yama.
Verse 143
दैत्येन सदृशा न स्युर्बलरूपक्षमादिभिः । औदार्यादिगुणैः कृत्वा सन्तत्या चासुराधिकः
En force, beauté, patience et autres qualités semblables, nul n’égale ce Daitya. Par des vertus telles que la générosité, et par sa lignée aussi, il est même supérieur parmi les Asuras.
Verse 144
शुक्रेणा चार्यमाणास्ते युद्ध्यंते च परस्परम् । अमृताहरणे दौष्ट्यं यदा दैत्याः स्मरन्ति तत्
Poussés par Śukra, ils se battent les uns contre les autres. Car lorsque les Daityas se souviennent de la perfidie liée à l’enlèvement de l’amṛta, leur hostilité s’embrase.
Verse 145
पीतावशेषममृतं कस्माद्यच्छंति देवताः । नास्माकमिति संनह्य युध्यन्ते च परस्परम्
«Pourquoi les dieux ne donnent-ils que l’amṛta restant après avoir bu ?»—ainsi, avec la pensée «ce n’est pas pour nous», ils s’arment et se combattent entre eux.
Verse 146
कदाचिदपि नो युद्धं विश्रांतिमुपगच्छति । एककार्योद्यता यस्माद्बहवो दैत्यदानवाः
Notre guerre ne connaît jamais de répit, car de nombreux Daitya et Dānava sont sans cesse mobilisés vers un unique dessein.
Verse 147
पीत्वाऽमृतं सुरा जाता अमरास्ते जयन्ति च । देवदानवदैत्यानां गन्धर्वोरगरक्षसाम् । विष्णुर्बलाधिको युद्धे तदेतत्कारणं वद
«Ayant bu l’amṛta, les dieux devinrent immortels et ainsi ils triomphent. Pourtant, au combat, Viṣṇu est plus puissant que les Deva, Dānava, Daitya, Gandharva, Nāga et Rākṣasa : dis-moi la raison de cela.»
Verse 148
वामन उवाच । अनादिनिधनः कर्त्ता पाता हर्त्ता जनार्दनः । एकोऽयं स शिवो देवः स चायं ब्रह्मसंज्ञितः । एकस्य तु यदा कार्यं जायते भुवने नृप
Vāmana dit : «Janārdana est sans commencement ni fin : créateur, protecteur et celui qui retire tout en lui. Lui seul est le Dieu appelé Śiva, et lui encore est connu sous le nom de Brahmā. Mais lorsque, ô roi, une tâche particulière surgit dans le monde…»
Verse 149
तस्य देहं समाश्रित्य मृत्युकार्यं कुर्वंति ते । ब्रह्मांडं सकलं विष्णोः करदं वरदो यतः । तस्माद्बलाधिको विष्णुर्न तथान्योऽस्ति कश्चन
S’abritant dans son propre corps, ils accomplissent l’œuvre de la mort. Car l’univers tout entier est tributaire de Viṣṇu, dispensateur de grâces ; ainsi Viṣṇu surpasse tous en puissance — nul n’est semblable à lui.
Verse 150
पालनायोद्यतो विष्णुः किमन्यैश्चर्मचक्षुभिः । इन्द्राद्याश्च सुराः सर्वे विष्णोर्व्यापारकारिणः
Viṣṇu est voué à la protection : à quoi bon d’autres qui ne voient qu’avec des yeux de chair ? Tous les dieux, à commencer par Indra, ne sont que des agents accomplissant l’œuvre de Viṣṇu.
Verse 151
सृष्टिं कृत्वा ततो ब्रह्मा कैलासे संस्थितो हरः । न शक्यते सुरैर्विष्णुर्भ्राम्यन्ते भुवनत्रये
Après l’œuvre de création, Brahmā (se retire) ; et Hara (Śiva) demeure au Kailāsa. Mais Viṣṇu ne peut être circonscrit par les dieux : il pénètre tout et se meut à travers les trois mondes.
Verse 152
जगत्यस्मिन्यदा कश्चिद्वैपरीत्येन वर्तते । तस्योच्छेदं समागत्य करोत्येव जनार्दनः
Dans ce monde, lorsque quelqu’un agit de façon perverse, à rebours du dharma, Janārdana vient à coup sûr et accomplit son retranchement.
Verse 153
त्वमेजय महाबाहो न मनो नारदाऽदयम् । सर्वपापहरां दिव्यां तां कथां कथयाम्यहम्
Ô roi Janamejaya aux bras puissants, fixe ton esprit—avec Nārada et les autres—sur ceci. Je vais raconter ce récit divin qui détruit tous les péchés.
Verse 154
पुरा विवदतां तेषां दैत्यानां राज्यहेतवे । प्रह्लादेन समागत्य व्यवस्था विहिता स्वयम्
Autrefois, lorsque ces Daityas se querellaient pour la royauté, Prahlāda s’avança lui-même et, de sa propre autorité, établit un accord.
Verse 155
सर्वलक्षणसं पन्नो दीर्घायुर्बलवत्तरः । यज्ञशीलः सदानंदो बहुपुत्रोतिदुर्जयः
Pourvu de tous les signes de bon augure, longévif et d’une force suréminente ; voué au sacrifice, toujours dans la joie ; béni de nombreux fils et très difficile à vaincre.
Verse 156
न युध्यते सुरैः साकं विष्णुं यो वेत्ति दुर्जयम् । संग्रामे मरणं नास्ति यस्य यः सर्वदक्षिणः
Celui qui sait que Viṣṇu est invincible ne fait pas la guerre avec les dieux. Pour un tel homme, il n’y a pas de mort au combat, et il demeure toujours généreux en dons et en honneurs.
Verse 157
आत्मनो वचनं व्यर्थं न करोति कथंचन । सर्वेषां पुत्रपौत्राणां मध्ये यो राजते श्रिया
Il ne rend jamais vaine sa propre parole, d’aucune manière. Parmi tous les fils et petits-fils, c’est lui qui rayonne de prospérité et d’éclat.
Verse 158
अभिषिक्तस्तु शुक्रेण स वो राजा भवेदिति । गुरुप्रमाणमित्युक्त्वा ययौ यत्रागतः पुनः
«Celui que Śukra aura oint sera votre roi.» Disant : «La parole du guru fait autorité», ils repartirent vers le lieu d’où ils étaient venus.
Verse 159
तथा च कृतवंतस्ते सहिता दैत्यदानवाः । विरोचनप्रभृतयः पुत्राः पौत्राः स्वयंगताः
Ainsi firent-ils : les Daityas et les Dānavas assemblés — Virocana et les autres — fils et petits-fils, vinrent d’eux-mêmes.
Verse 160
प्रत्येकं वीक्षिताः सर्वे गुरुणा ज्ञानपूर्वकम् । प्रह्लादेन गुणाः प्रोक्ता न ते संति विरोचने
Chacun fut examiné séparément par le guru, avec un savoir pénétrant. Prahlāda énonça les vertus, mais ces vertus ne se trouvaient pas en Virocana.
Verse 161
अन्येषामपि दैत्यानां वृषपर्वापि नेदृशः । यथा निरीक्षिताः पुत्रा बलिप्रभृतयो मुने । सर्वान्संवीक्ष्य शुक्रेण बलौ दृष्टा गुणास्तथा
Même parmi les autres Daitya, Vṛṣaparvan n’était pas d’une telle stature. De même, ô sage, les fils—à commencer par Bali—furent examinés; et lorsque Śukra les eut tous considérés avec soin, ces mêmes vertus furent reconnues en Bali.
Verse 162
बलिदेहेऽधिकान्दृष्ट्वा दैत्येभ्यो विनिवेदिताः । बलिर्गुणाधिको दैत्याः कथं कार्यं भवेन्मया
Voyant en la personne de Bali des qualités supérieures, il en fit rapport aux Daitya : «Bali surpasse tous par ses vertus. Ô Daitya, que dois-je faire à présent ?»
Verse 163
केनापि दैवयोगेन बलिरिंद्रो भविष्यति । यादृशस्तु पिता लोके तादृशस्तु सुतो भवेत्
Par quelque concours providentiel du destin, Bali deviendra Indra (seigneur de la souveraineté). Car en ce monde, tel est le père, tel tend à être le fils.
Verse 164
पौत्रश्च निश्चितं तादृग्भवतीति न चेत्सुतः । प्रह्लादस्तु महायोगी वैष्णवो विष्णुवल्लभः
Et si le fils n’est pas ainsi, alors le petit-fils, à coup sûr, devient de cette même nature. Mais Prahlāda est un grand yogin : un vaiṣṇava, dévoué à Viṣṇu et aimé de Viṣṇu.
Verse 165
तस्माद्विरोचने केचिद्धिरण्यकशिपोर्गुणाः । ज्येष्ठो विरोचनो राज्ये यदि चेत्क्रियतेऽसुराः । नरसिंहः समागत्य निश्चितं मारयिष्यति
Ainsi, en Virocana se trouvent réellement certains traits d’Hiraṇyakaśipu. Ô Asura, si l’aîné Virocana est établi sur le trône du royaume, Narasiṃha viendra à coup sûr et le mettra à mort.
Verse 166
मुक्तं विरोचनेनापि राज्यं मरणभीरुणा । प्रह्लादस्य गुणाः सर्वे बलिदेहे व्यवस्थिताः
Même Virocana, saisi de la crainte de la mort, abandonna le royaume. Toutes les vertus de Prahlāda furent établies dans la personne même de Bali.
Verse 167
एवं ते समयं कृत्वा बलिं राज्येऽभ्यषिंचय न् । यः प्रह्लादः स वै विष्णुर्यो विष्णुः स बलिः स्वयम्
Ainsi, après avoir conclu l’accord, ils consacrèrent Bali à la royauté. Celui qui est Prahlāda est bien Viṣṇu ; et celui qui est Viṣṇu est Bali lui-même.
Verse 168
अतो मित्रीकृतो देवैर्विग्रहैस्तु विवर्जितः । एकीभावं कृतं सर्वं बलिराज्ये सुरासुरैः
C’est pourquoi les dieux le prirent pour ami, et il fut exempt de toute hostilité. Sous le règne de Bali, dieux et asuras unirent ensemble toutes choses en une seule harmonie.
Verse 169
तस्यापि भाषितं श्रुत्वा देवेंद्रो मम मंदिरे । समागता वालखिल्याः शप्तोहं वामनः कृतः
Entendant même ses paroles, Devendra vint à mon sanctuaire. Les sages Vālakhilya s’y assemblèrent ; je fus frappé d’une malédiction et contraint de devenir Vāmana.
Verse 170
प्रसाद्य ते मया प्रोक्ताः शापमुक्तिप्रदा मम । भविष्यतीति तैरुक्तं बलिनिग्रहणादनु
Les ayant apaisés, je leur exposai le moyen qui me donnerait délivrance de ma malédiction. Ils dirent que cela s’accomplirait après la mise au frein de Bali.
Verse 171
तवापि कौतुकं युद्धे बलिर्यज्ञं करोति च । देवानां निग्रहो नास्ति सर्वे यज्ञे समागताः
Même ton ardeur pour la guerre est déplacée, car Bali accomplit un yajña. Il n’y a nulle oppression des dieux—en vérité, tous se sont rassemblés au sacrifice.
Verse 172
स मां यजति यज्ञेन वधं तस्य करोतु कः । अहं च वामनो जातो नारदः कौतुकान्वितः
Il m’honore par le yajña—qui donc pourrait se résoudre à le tuer ? Et moi, je suis né en tant que Vāmana ; et Nārada aussi, rempli d’émerveillement devant ce qui se déploie.
Verse 173
विपरीतमिदं सर्वं वर्त्तते मम चेतसि । तथाऽपि क्रमयोगेन सर्वं भव्यं करोम्यहम्
Tout cela se meut à rebours dans mon esprit ; et pourtant, par l’ordre discipliné de la juste méthode, je conduirai tout vers un accomplissement de bon augure.
Verse 174
नारद उवाच । प्रसादं कुरु देवेश युद्धार्थं कौतुकं मम । एकेन ब्राह्मणेनाजौ हन्यंते क्षत्रिया यदा । पित्रा प्रोक्तं च मे पूर्वं तदा युद्धं भविष्यति
Nārada dit : «Accorde-moi ta grâce, ô Seigneur des dieux. Une vive merveille m’habite au sujet de la guerre : lorsque, sur le champ de bataille, des kṣatriya seront abattus par un seul brāhmaṇa—comme mon père me l’a jadis prédit—alors cette guerre adviendra réellement.»
Verse 175
ब्राह्मणोसि भवाञ्जातः कदा युद्धं करिष्यसि । विहस्य वामनो ब्रूते सत्यं तव भविष्यति
«Tu es né brāhmaṇa—quand feras-tu la guerre ?» Alors, souriant, Vāmana répondit : «Ce que tu dis deviendra vérité.»
Verse 176
जमदग्निसुतो भूत्वा गुरुं कृत्वा महेश्वरम् । कार्त्तवीर्यं वधिष्यामि बहुभिः क्षत्रियैः सह
Devenant le fils de Jamadagni et prenant Maheśvara pour gourou, je tuerai Kārttavīrya ainsi que de nombreux kṣatriyas.
Verse 177
समंतपंचके पंच करिष्ये रुधिरह्रदान् । तत्राहं तर्पयिष्यामि पितॄनथ पितामहान्
À Samantapañcaka, je créerai cinq lacs de sang ; là, j'offrirai des libations pour satisfaire les Pères et les Aïeux.
Verse 178
पुण्यक्षेत्रं करिष्यामि भवांस्तत्रागमिष्य ति । परं च कौतुकं युद्धे भविष्यति तव प्रियम्
Je l'établirai comme un champ sacré de mérite ; et tu y viendras. Dans cette guerre, une merveille suprême — chère à ton cœur — aura également lieu.
Verse 179
ब्राह्मणेभ्यो ग्रहीष्यंति यदा कुं क्षत्रियाः पुनः । तदैव तान्हनिष्यामि पुनर्दा स्यामि मेदिनीम्
Lorsque les kṣatriyas s'empareront à nouveau des biens des brāhmaṇas, alors je les tuerai sur-le-champ ; et de nouveau je ferai don de la terre.
Verse 180
त्रिसप्तवारं दास्यामि जित्वा जित्वा वसुंधराम् । शस्त्रन्यासं करिष्यामि निर्विण्णो युद्धकर्मणि । विहरिष्यामि रम्येषु वनेषु गिरिसानुषु
Vingt et une fois, je conquerrai la terre puis je la donnerai. Las du travail de la guerre, je déposerai mes armes et j'errerai dans de belles forêts et sur les pentes des montagnes.
Verse 181
लंकायां रावणो राज्यं करिष्यति महाबलः । त्रैलोक्यकंटकं नाम यदासौ धारयिष्यति
À Laṅkā, le puissant Rāvaṇa régnera; et lorsqu’il portera le nom d’« Épine des Trois Mondes », alors le destin suivra son cours.
Verse 182
तदा दाशरथी रामः कौसल्यानंदवर्द्धनः । भविष्ये भ्रातृभिः सार्द्धं गमिष्ये यज्ञमंडपे
Alors paraîtra Rāma, fils de Daśaratha—celui qui accroît la joie de Kauśalyā—; et, avec ses frères, il se rendra au mandapa du sacrifice (yajña).
Verse 183
ताडकां ताडयित्वाहं सुबाहुं यज्ञमंदिरे । नीत्वा यज्ञाद्गमिष्यामि सीतायास्तु स्वयंवरे
Après avoir terrassé Tāḍakā et, dans l’enceinte du yajña, maîtrisé Subāhu, je quitterai ce sacrifice et me rendrai au svayaṃvara de Sītā.
Verse 184
परिणेष्याभि तां सीतां भंक्त्वा माहेश्वरं धनुः । त्यक्त्वा राज्यं गमिष्यामि वने वर्षांश्चतुर्दश
J’épouserai Sītā en brisant le grand arc de Maheśvara; puis, renonçant au royaume, j’irai en forêt durant quatorze ans.
Verse 185
सीताहरणजं दुःखं प्रथमं मे भविष्यति । नासाकर्णविहीनां तां करिष्ये राक्षसीं वने
Mon premier grand chagrin naîtra de l’enlèvement de Sītā; et, dans la forêt, je rendrai cette rākṣasī privée de nez et d’oreilles.
Verse 186
चतुर्द्दशसहस्राणि त्रिशिरःखरदूषणान् । धत्वा हनिष्ये मारीचं राक्षसं मृगरूपिणम्
«Après avoir abattu les quatorze mille—Triśiras, Khara et Dūṣaṇa—je tuerai ensuite Mārīca, le rākṣasa qui prend la forme d’un cerf.»
Verse 187
हृतदारो गमिष्यामि दग्ध्वा गृध्रं जटायुषम् । सुग्रीवेण समं मैत्रीं कृत्वा हत्वाऽथ वालिनम्
«Privé de mon épouse, je poursuivrai ma route ; après avoir incinéré le vautour Jaṭāyus, je nouerai amitié avec Sugrīva, puis j’abattrai Vālin.»
Verse 188
समुद्रं बंधयिष्यामि नलप्रमुखवानरैः । लंकां संवेष्टयिष्यामि मारयिष्यामि राक्षसान्
«Je lierai l’océan avec les vānara conduits par Nala ; j’assiégerai Laṅkā et j’anéantirai les rākṣasas.»
Verse 189
कुम्भकर्णं निहत्याजौ मेघनादं ततो रणे । निहत्य रावणं रक्षः पश्यतां सर्वरक्षसाम्
«Après avoir terrassé Kumbhakarṇa au combat, puis Megha-nāda dans la mêlée, je tuerai Rāvaṇa—le rākṣasa—sous les yeux de tous les rākṣasas.»
Verse 190
विभीषणाय दास्यामि लंकां देवविनिर्मिताम् । अयोध्यां पुनरागत्य कृत्वा राज्यमकंटकम्
«Je donnerai à Vibhīṣaṇa Laṅkā—édifiée par les dieux—; puis, revenu à Ayodhyā, j’établirai un royaume sans épines (sans peine ni entrave).»
Verse 191
कालदुर्वाससोश्चित्रचरित्रेणामरावतीम् । यास्येहं भ्रातृभिः सार्द्धं राज्यं पुत्रे निवेद्य च
Et alors, par le cours merveilleux des événements impliquant le Temps et Durvāsas, j'irai à Amarāvatī avec mes frères, après avoir confié le royaume à mon fils.
Verse 192
द्वापरे समनुप्राप्ते क्षत्रियैर्बहुभिर्मही । भाराक्रांता न शक्नोति पातालं गंतुमुद्यता
Lorsque l'âge de Dvāpara arrivera, la terre, envahie par de nombreux kṣatriyas, sera écrasée par le fardeau ; bien qu'elle s'efforce, elle ne pourra pas descendre au Pātāla.
Verse 193
मथुरायां तदा कर्त्ता कंसो राज्यं महासुरः । शिशुपालजरासंधौ कालनेमिर्महासुरः
À Mathurā, à cette époque, le puissant démon Kaṃsa régnait sur le royaume ; et parmi Śiśupāla et Jarāsandha, le grand démon Kālanemi se tenait également en évidence.
Verse 194
पौंड्रको वासुदेवश्च बाणो राजा महासुरः । गजवाजितुरंगाढ्या वध्यंते मे तदा मुने
Pauṇḍraka Vāsudeva et le roi Bāṇa — de grands démons — ainsi que des forces riches en éléphants, chevaux et chars, seront alors tués par moi, ô sage.
Verse 195
कलौ स्वल्पोदका मेघा अल्पदुग्धाश्च धेनवः । दुग्धे घृतं न चैवास्ति नास्ति सत्यं जनेषु च
Au Kali-yuga, les nuages donneront peu d'eau et les vaches donneront peu de lait ; même dans le lait, il n'y aura pas de ghee, et parmi les gens, la vérité ne demeurera plus.
Verse 196
चोरैरुपहता लोका व्याधिभिः परिपीडिताः । त्रातारं नाभि गच्छंति युद्धावस्थां गता अपि
Les hommes seront frappés par les voleurs et tourmentés par les maladies ; même tombés dans l’état de guerre et de péril, ils n’iront pas chercher refuge auprès d’un protecteur.
Verse 197
क्षुद्राः पश्चिमवाहिन्यो नद्यः शुष्यंति कार्त्तिके । एकादशीव्रतं नास्ति कृष्णा या च चतुर्द्दशी
Les rivières deviendront chétives, couleront vers l’ouest et se dessécheront au mois de Kārttika ; l’observance du vœu d’Ekādaśī disparaîtra, et la sainte Caturdaśī du Kṛṣṇa-pakṣa sera pareillement négligée.
Verse 198
न जानाति जनः कश्चिद्विक्रांतमपि स्वे गृहे । दरिद्रोपहतं सर्वं संध्यास्नानविवर्जितम् । भविष्यति कलौ सर्वं न तत्पूर्वयुगत्रये
Nul ne reconnaîtra l’excellence, même au sein de sa propre demeure. Tout sera meurtri par la pauvreté et privé du bain du crépuscule (sandhyā-snāna). Tout cela adviendra au Kali ; on ne le trouvait pas dans les trois yuga précédents.
Verse 199
पितरं मातरं पुत्रस्त्यक्त्वा भार्यां निषेवते । न गुरुः स्वजनः कश्चित्कोऽपि कं नानुसेवते
Le fils délaissera père et mère pour s’attacher à son épouse. Il n’y aura plus de guru vénérable, plus de parent véritable : nul ne suivra ni ne servira fidèlement qui que ce soit.
Verse 200
यथायथा कलिर्व्याप्तिं करोति धरणीतले । तथातथा जनः सर्व एकाकारो भविष्यति
À mesure que Kali s’étend davantage sur la face de la terre, de même tous les hommes deviendront de plus en plus d’un seul et même type, perdant leurs vertus et disciplines propres.
Verse 201
म्लेच्छैरुपहतं सर्वं संध्यास्नानविवर्जितम् । कल्किरित्यभिविख्यातो भविष्ये ब्राह्मणो ह्यहम्
Lorsque tout sera accablé par les mlecchas et que l’ablution sacrée du crépuscule sera délaissée, je naîtrai dans l’avenir en tant que brāhmane, renommé sous le nom de Kalki.
Verse 202
म्लेच्छानां छेदनं कृत्वा याज्ञवल्यपुरोहितः । बहुस्वर्णेन यज्ञेन यक्ष्ये निष्कृतिकारणात्
Après avoir tranché les mlecchas, avec Yājñavalkya pour purohita, j’accomplirai un yajña riche en or, afin d’obtenir l’expiation et le rétablissement.
Verse 203
भविष्यंत्यवतारा मे युद्धं तेषु भविष्यति । इदानीं बलिना युद्धं करिष्यंति न देवताः
«Mes descentes (avatāra) auront bien lieu dans l’avenir, et en elles il y aura combat. Mais pour l’heure, les dieux ne feront pas la guerre à Bali.»
Verse 204
स मां यजति दैत्येन्द्रो न मे वध्यो बलिर्भवेत् । सर्वस्वदाननियमं करोति स महाध्वरे
«Le seigneur des Daitya m’adore; ainsi Bali ne doit pas être mis à mort par moi. Dans ce grand sacrifice, il observe le vœu de tout donner en aumône.»