Adhyaya 36
Prabhasa KhandaArbudha KhandaAdhyaya 36

Adhyaya 36

Le chapitre s’ouvre sur l’interrogation de Yayāti : comment l’āśrama de Chandikā est-il apparu sur l’Arbuda, à quelle époque, et quels bienfaits reviennent aux humains qui le contemplent ? Pulastya rapporte un récit « pāpa-pranāśinī », destructeur de péché : dans un ancien deva-yuga, le daitya Mahīṣa, fort d’une grâce de Brahmā (invulnérable sauf face à une unique catégorie de « femme »), asservit les devas, trouble la répartition des parts du yajña et contraint les agents cosmiques à servir sans réciprocité rituelle. Les devas consultent Bṛhaspati, qui les envoie à l’Arbuda pratiquer le tapas et adorer la Śakti suprême sous le nom de Chandikā, par mantra, nyāsa, offrandes et discipline soutenue. Après des mois d’ascèse, le tejas accumulé des devas est rituellement concentré dans un maṇḍala, d’où naît une jeune fille de splendeur : Chandikā. Elle reçoit les armes divines et est louée par une litanie d’épithètes (qui pénètre le monde, Mahāmāyā, protectrice, redoutable). Elle accorde la requête des devas et jure de tuer Mahīṣa au moment opportun. Puis Nārada, l’ayant vue, décrit à Mahīṣa sa beauté incomparable, éveillant son désir ; l’asura envoie des émissaires pour l’obtenir. Chandikā refuse et présente cette rencontre comme le prélude voulu de sa destruction. La bataille éclate : armées et présages sont décrits ; Chandikā neutralise de nombreux astras, y compris le Brahmāstra par le sien, triomphe des métamorphoses de Mahīṣa et le met à mort sans appel (décapitant la forme-buffle et abattant le guerrier qui en surgit). Les devas exultent et rétablissent la souveraineté d’Indra. Chandikā demande qu’un āśrama permanent et renommé soit établi sur l’Arbuda, où elle demeurera ; ceux qui la voient là obtiennent des états spirituels élevés, orientés vers le brahma-jñāna. Le chapitre déroule ensuite une vaste phalaśruti : snāna, piṇḍa-dāna, śrāddha, dāna aux brāhmaṇas, jeûnes d’une ou trois nuits, séjour de cāturmāsya—surtout en Āśvina, au kṛṣṇa-caturdaśī—donnent des fruits allant de l’équivalence du Gayā-śrāddha et de l’absence de peur, jusqu’à la santé, la richesse, la descendance, la restauration du royaume et la libération. Un épilogue avertit que l’afflux vers la Déesse fait décliner d’autres rites, et qu’Indra déploie des distractions personnifiées (kāma, krodha, etc.) pour réguler les humains ; pourtant, le darśana de l’Arbuda purifie de lui-même, et le mérite s’étend même à qui conserve le texte chez soi ou le récite avec foi.

Shlokas

Verse 1

ययातिरुवाच । चंडिकाया द्विजश्रेष्ठ कथं तत्राश्रमोऽभवत् । कस्मिन्काले फलं तेन किं दृष्टेन भवेन्नृणाम्

Yayāti dit : « Ô le plus excellent des brāhmanes, comment l’āśrama de Caṇḍikā vint-il à se trouver en ce lieu ? En quel temps son fruit s’est-il manifesté, et quel bienfait revient aux hommes par la seule vision de ce sanctuaire ? »

Verse 2

पुलस्त्य उवाच । शृणु राजन्प्रवक्ष्यामि कथां पापप्रणाशिनीम् । यां श्रुत्वा मानवः सम्यक्सर्वपापैः प्रमुच्यते

Pulastya dit : « Écoute, ô roi ; je vais te raconter un récit sacré qui anéantit les péchés. Celui qui l’entend comme il se doit est pleinement délivré de toutes les fautes. »

Verse 3

पुरा देवयुगे राजन्महिषोनाम दानवः । पितामहवराद्दृप्तः सर्वदेवभयंकरः

Ô roi, jadis, dans un âge ancien des dieux, il y eut un Daitya nommé Mahiṣa. Enivré d’orgueil par une grâce du Grand-Père (Brahmā), il devint l’effroi de tous les devas.

Verse 4

तेन शक्रादयो देवा जिताः संख्ये सहस्रशः । भयात्तस्य दिवं हित्वा गतास्ते वै यथादिशम्

Par lui, Indra et les autres dieux furent vaincus au combat, encore et encore, par milliers. Pris de peur, ils quittèrent le ciel et s’enfuirent dans toutes les directions possibles.

Verse 5

त्रैलोक्यं स वशे कृत्वा स्वयमिन्द्रो बभूव ह

Ayant soumis les trois mondes à son pouvoir, il devint lui-même « Indra », usurpant la souveraineté du ciel.

Verse 6

आदित्या वसवो रुद्रा नासत्यौ मरुतां गणाः । कृतास्तेन तथा दैत्या यथार्हं बलवत्तराः

Les Āditya, les Vasu, les Rudra, les deux Aśvin (Nāsatya) et les cohortes des Marut furent contraints de le servir ; et les Daitya, selon le rang qui leur convenait sous son autorité, furent rendus plus puissants encore.

Verse 7

वह्निर्भयं समापन्नस्त्यक्त्वा देवगणांस्तदा । दानवेभ्यो हविर्भागं देवेभ्यो न प्रयच्छति

Agni (Vahni), saisi de crainte, abandonna alors les assemblées des dieux ; il offrit la part du havis aux Dānava et ne la remit pas aux Deva.

Verse 8

उद्द्योतं कुरुते सूर्यो यादृक्तस्याभिसंमतः । यज्ञभागं विनाऽप्येष भयात्पार्थिवसत्तम

Ô meilleur des rois, même Sūrya ne répand sa clarté que dans la mesure approuvée par lui ; et, par crainte, il poursuit sa fonction sans même recevoir sa part du yajña.

Verse 9

लोकपालास्तथा सर्वे तस्य कर्म प्रचक्रिरे । दासवत्पार्थिवश्रेष्ठ यज्ञभागं विनाकृताः

De même, tous les Lokapāla, gardiens des mondes, accomplirent ses tâches ; ô meilleur des rois, ils furent contraints d’agir comme des serviteurs, privés de leur part du yajña.

Verse 10

कस्यचित्त्वथ कालस्य सर्वे देवाः समेत्य तु । पप्रच्छुर्विनयोपेता विप्रश्रेष्ठं बृहस्पतिम्

Après quelque temps, tous les dieux s’assemblèrent et, avec humilité, interrogèrent Bṛhaspati, le plus éminent des sages.

Verse 11

भगवान्किं वयं कुर्मः कुत्र यामो निराश्रयाः । तस्माद्ब्रूहि क्षयोपायं महिषस्य दुरात्मनः

Ô Vénérable, que devons-nous faire ? Où irons-nous, privés de refuge ? Dis-nous donc le moyen d'anéantir Mahisha à l'âme perverse.

Verse 12

एवमुक्तो गुरुर्द्देवैर्ध्यात्वा कालं चिरं नृप । ततस्तांस्त्रिदशान्प्राह जीवयन्निव भूपतेः

Ainsi interpellé par les dieux, leur gourou réfléchit longuement, ô Roi. Puis il s'adressa à ces trente dieux, comme pour les ranimer par l'espoir, ô seigneur de la terre.

Verse 13

बृहस्पतिरुवाच । ब्रह्मलब्धवरो दैत्यः पौरुषे च व्यवस्थितः । अवध्यः सर्वदेवानां मुक्त्वेकां योषितं सुराः । व्रजध्वं सहितास्तस्मादर्बुदं पर्वतोत्तमम्

Bṛhaspati dit : « Ce Dānava, ayant obtenu une faveur de Brahmā et étant fermement établi dans sa puissance virile, est invulnérable pour tous les dieux, sauf par une seule femme. C'est pourquoi, ô Devas, allez ensemble d'ici vers l'excellente montagne Arbuda. »

Verse 14

तपोऽर्थं तत्र संसिद्धिर्जायतामचिराद्धि वः । शक्तिरूपां परां देवीं चंडिकां कामरूपिणीम्

Pour l'ascèse, que l'accomplissement rapide vous soit accordé là-bas. Vénérez la Déesse Suprême Caṇḍikā, Elle qui est la Śakti elle-même et qui prend forme à volonté.

Verse 15

आराधयध्वमेकांते यया व्याप्तमिदं जगत् । सा तुष्टा वै वधार्थं तु महिषस्य दुरात्मनः

Adorez-la dans la solitude, Elle par qui ce monde entier est imprégné. Quand Elle sera satisfaite, ce sera dans le but de tuer ce méchant Mahisha.

Verse 16

करिष्यति समुद्योगमवतारसमुद्भवम् । तस्या हस्तेन सोऽवश्यं वधं प्राप्स्यति दुर्मतिः

Elle entreprendra l’effort né de Sa descente en avatāra. Par Sa propre main, cet être au mauvais esprit rencontrera assurément la mort.

Verse 17

अहं वः कीर्तयिष्यामि शक्तियं मंत्रमुत्तमम् । पूजाविधानसंयुक्तं भुक्तिमुक्तिप्रदं शुभम्

Je vous proclamerai l’excellent mantra Śākta : auspicious, accompagné des justes règles du culte, et dispensateur de jouissance terrestre comme de libération.

Verse 18

पुलस्त्य उवाच । एवमुक्ताः सुराः सर्वे हर्षेण महतान्विताः । तेनैव सहिता राजन्गताः पर्वतमर्बुदम्

Pulastya dit : «Ainsi exhortés, tous les Devas, remplis d’une grande joie, partirent avec lui, ô Roi, vers le mont Arbuda.»

Verse 19

तत्र स्नाताञ्छुचीन्सर्वान्दीक्षयामास गीष्पतिः । शक्तियैः परमैर्मंत्रैः सद्यःसिद्धिकरैर्नृप

Là, après que tous se furent baignés et rendus purs, Gīṣpati (Bṛhaspati) les initia, ô Roi, par des mantras Śākta suprêmes, qui confèrent l’accomplissement sur-le-champ.

Verse 20

सार्धयामत्रयं तत्र परिवारसमन्विताः । बलिपूजोपहारैश्च गंधं माल्यानुलेपनैः

Là, accompagnés de leur entourage, ils accomplirent le culte durant trois veilles de la nuit et davantage, par des offrandes bali, la pūjā et des dons de vénération, avec parfums, guirlandes et onguents.

Verse 21

मंत्रेण विविधेनैव चारुस्तोत्रेण भक्तितः । प्रार्थयंतस्तथा नित्यं दीपज्योतिः समाहिताः

Par des mantras variés et de beaux hymnes, dans la bhakti, ils priaient chaque jour sans relâche, l’esprit recueilli et fermement fixé sur la lumière de la lampe.

Verse 22

निर्ममा निरहंकारा गुरुभक्तिपरायणाः । अंगन्याससमायुक्ताः समदर्शित्वमागताः

Sans attachement ni orgueil, voués à la dévotion envers le Guru, pourvus de l’aṅga-nyāsa, ils parvinrent à l’état de regard égal sur tous les êtres.

Verse 23

एवं संतिष्ठमानानां तेषां पार्थिवसत्तम । सप्त मासा व्यतिक्रांतास्ततस्तुष्टा सुरेश्वरी

Ô roi des plus excellents, tandis qu’ils demeuraient ainsi, fermes dans leur observance, sept mois s’écoulèrent ; alors la Déesse, Souveraine des dieux, fut satisfaite.

Verse 24

दीपज्योतिःसमावेशात्तेषां गात्रेषु पार्थिव । मंत्रेण परिपूतानां परं तेजो व्यवर्धत

Ô roi, par l’imprégnation de l’éclat de la flamme de la lampe dans leurs membres, et parce qu’ils furent purifiés par le mantra, leur splendeur suprême s’accrut puissamment.

Verse 25

द्वादशार्कप्रभा जाताः षण्मासाभ्यंतरेण ते । अथ तांस्तेजसा युक्ताञ्ज्ञात्वा जीवो महीपते

En l’espace de six mois, ils se mirent à resplendir de l’éclat de douze soleils. Alors, ô seigneur de la terre, Jīva, les reconnaissant comme pourvus de cette splendeur…

Verse 26

मंडलं रचयामास सर्वसिद्धिप्रदायकम् उपवेश्य ततः सर्वान्समस्तांस्त्रिदशालयान्

Alors il traça un maṇḍala dispensateur de toutes les perfections; puis il fit asseoir ensemble tous les habitants célestes en une même assemblée.

Verse 27

तेषां शरीरगं तेजः शक्तियैर्मंत्रसत्तमैः । आकृष्य न्यसयामास मंडले तत्र पार्थिव

Ô roi, par des énergies puissantes et les mantras les plus sublimes, il attira la splendeur logée dans leurs corps et la déposa là, dans le maṇḍala.

Verse 28

ततस्तेजोमयी कन्या तत्र जाता स्वरूपिणी । शक्तिरूपा महाकाया दिव्यलक्षणलक्षिता

Alors surgit là une jeune fille faite de pure splendeur, manifestée en sa forme véritable : incarnation de Śakti, d’une stature immense, marquée de signes divins.

Verse 29

इंद्रस्तस्यै ददौ वज्रं स्वपाशं च जलेश्वरः । शक्तिं च भगवानग्निः सिंहयानं धनाधिपः

Indra lui donna le vajra ; le Seigneur des eaux lui remit son propre lacet ; le bienheureux dieu du Feu lui conféra la puissance de la śakti en forme de lance ; et le Seigneur des richesses lui accorda un lion pour monture.

Verse 30

अन्ये चैव गणाः सर्वे निजशस्त्राणि हर्षिताः । तस्यै ददुर्नृपश्रेष्ठ स्तुतिं चक्रुः समाहिताः

Et toutes les autres troupes aussi, dans la joie, lui offrirent leurs propres armes ; et, ô le meilleur des rois, l’esprit recueilli, elles lui présentèrent des hymnes de louange.

Verse 31

देवा ऊचुः । नमस्ते देवदेवेशि नमस्ते कांचनप्रभे । नमस्ते पद्मपत्राक्षि नमस्ते जगदम्बिके

Les dieux dirent : Hommage à Toi, Souveraine du Dieu des dieux ; hommage à Toi, à l’éclat d’or. Hommage à Toi, aux yeux tels des pétales de lotus ; hommage à Toi, Mère du monde.

Verse 32

नमस्ते विश्वरूपे च नमस्ते विश्वसंस्तुते । त्वं मतिस्त्वं धृतिः कांतिस्त्वं सुधा त्वं विभावरी

Hommage à Toi dont la forme est l’univers ; hommage à Toi que le monde entier célèbre. Tu es l’intelligence, tu es la constance, tu es la beauté ; tu es l’ambroisie, tu es la nuit.

Verse 33

क्षमा ऋद्धिः प्रभा स्वाहा सावित्री कमला सती । त्वं गौरी त्वं महामाया चामुण्डा त्वं सरस्वती

Tu es Kṣamā, Ṛddhi, Prabhā et Svāhā ; tu es Sāvitrī, Kamalā et Satī. Tu es Gaurī ; tu es Mahāmāyā ; tu es Cāmuṇḍā ; tu es Sarasvatī.

Verse 34

भैरवी भीषणाकारा चंडमुंडासिधारिणी । भूतप्रिया महाकाया घटाली विक्रमोत्कटा

Tu es Bhairavī, à l’aspect redoutable, portant l’épée qui terrassa Caṇḍa et Muṇḍa. Tu es l’aimée des bhūtas, au corps immense, porteuse de cloche, et puissante en vaillance.

Verse 35

मद्यमांसप्रिया नित्यं भक्तत्राणपरायणा । त्वया व्याप्तमिदं सर्वं त्रैलोक्यं सचराचरम्

Toujours tu te plais aux offrandes de vin et de viande ; et tu te voues entièrement à la protection de tes dévots. Par Toi est pénétré tout ce triple monde—mobile et immobile—dans sa totalité.

Verse 36

पुलस्त्य उवाच । एवं स्तुता सुरैः सर्वैस्ततो देवी प्रहर्षिता । तानब्रवीद्वरं सर्वा गृह्णंतु मम देवताः

Pulastya dit : Ainsi louée par tous les dieux, la Déesse fut comblée de joie. Alors la suprême Devī leur déclara : «Que mes êtres divins reçoivent une grâce.»

Verse 37

देवा ऊचुः । दानवो महिषो नाम पितामहवरान्वितः । अवध्यः सर्वभूतानां देवानां च तथा कृतः

Les dieux dirent : «Il est un Dānava nommé Mahiṣa, pourvu de grâces du Grand-Père (Brahmā). Il a été rendu impossible à tuer par tous les êtres, et même par les dieux.»

Verse 38

मुक्त्वैकां योषितं देवि तस्मात्त्वं विनिपातय

C’est pourquoi, ô Déesse, en ne laissant de côté qu’une femme, abats-le et fais-le périr.

Verse 39

देव्युवाच । गच्छध्वं त्रिदशाः सर्वे स्वानि स्थानानि निर्वृताः

La Déesse dit : «Allez, vous tous, les Trente (dieux) ; retournez à vos demeures, apaisés, sans crainte et comblés.»

Verse 40

अहं तं सूदयिष्यामि समये पर्युपस्थिते । एवमुक्ता गताः सर्वे देवाः स्थानानि हर्षिताः

«Je le mettrai à mort lorsque l’heure propice sera venue.» Ainsi instruits, tous les dieux s’en allèrent joyeux vers leurs demeures.

Verse 41

देवी तत्रैव संहृष्टा स्थिता पर्वतरोधसि । कस्यचित्त्वथकालस्य नारदो भगवान्मुनिः

La Déesse demeura là même, toute réjouie, sur le flanc de la montagne. Après quelque temps, le bienheureux sage Nārada, le muni vénérable, y arriva.

Verse 42

तत्र देवीं च संदृष्ट्वा तीर्थयात्रापरायणः । त्रिविष्टपमनुप्राप्तो महिषो यत्र तिष्ठति

Là, après avoir contemplé la Déesse, lui—voué au pèlerinage sacré—se rendit à Triviṣṭapa (le ciel), au lieu où séjournait Mahiṣa.

Verse 43

तत्र दृष्ट्वा मुनिं प्राप्तं प्रणम्य महिषासुरः । विनयेन समायुक्तो ह्यभ्युत्थानमथाकरोत्

Là, voyant le muni arrivé, Mahiṣāsura se prosterna; empreint d’humilité, il se leva pour l’accueillir avec respect.

Verse 44

ततस्तं पूजयामास मधुपर्कार्घविष्टरैः । सुखासीनं सुविश्रांतं ज्ञात्वा वाक्यमुवाच ह

Alors il l’honora par le madhuparka, les offrandes d’arghya et un siège. Sachant le sage assis à l’aise et bien reposé, il prononça ces paroles.

Verse 45

कुतो भवानितः प्राप्तः किमर्थं मुनिसत्तम । अमी पुत्रास्तथा राज्यं कलत्राणि धनानि च

«D’où êtes-vous venu jusqu’ici, ô le meilleur des munis, et dans quel dessein? Ici aussi se trouvent des fils, un royaume, des épouses et des richesses.»

Verse 46

अहं भृत्यसमायुक्तः किमनेन द्विजोत्तम । सर्वं तेऽहं प्रदास्यामि ब्रूहि येन प्रयोजनम्

Je suis entouré de serviteurs—à quoi bon cela encore, ô meilleur des deux-fois-nés ? Je te donnerai tout ; dis-moi quel est ton dessein.

Verse 47

नारद उवाच । अभिनंदामि ते सर्वमेतत्त्वय्युपपद्यते । निःस्पृहा हि वयं नित्यं मुनिधर्मं समाश्रिताः

Nārada dit : «Je loue tout ce qui est tien ; cela te sied et t’appartient. Mais nous, les munis, sommes toujours sans convoitise, fermement établis dans le dharma des sages.»

Verse 48

कौतूहलादिह प्राप्तश्चिरात्ते दर्शनं गतः । मर्त्त्यलोकात्समायातो यास्यामि ब्रह्मणः पदम्

Par curiosité je suis venu ici ; après longtemps j’ai obtenu ta darśana. Étant venu du monde des mortels, je vais maintenant vers la demeure de Brahmā.

Verse 49

महिषासुर उवाच । क्वचिद्दृष्टं त्वया किञ्चिदाश्चर्यं भूतले मुने । दैवं वा मानुषं वापि दानवा लंभिता विभो

Mahiṣāsura dit : «Ô muni, as-tu vu quelque merveille sur la terre—divine ou humaine—par laquelle les Dānavas aient été surpassés, ô puissant ?»

Verse 50

नारद उवाच । अत्याश्चर्यं मया दृष्टं दानवेन्द्र धरातले । यत्र दृष्टं क्वचित्पूर्वं त्रैलोक्ये सचराचरे

Nārada dit : «Ô seigneur des Dānavas, j’ai vu sur la terre une merveille prodigieuse, jamais aperçue auparavant nulle part dans les trois mondes, avec tout ce qui se meut et ne se meut pas.»

Verse 51

सर्वर्तुपुष्पितैर्वृक्षैः शोभितः स्वर्गसन्निभः

Paré d’arbres fleurissant en toute saison, il semblait être le ciel lui-même.

Verse 52

बकुलैश्चंपकैश्चाम्रैरशोकैः कर्णिकारकैः । शालैस्तालैश्च खर्जूरैर्वटैर्भल्लातकैर्धवैः

Il était rempli de bakula et de campaka, de manguiers et d’aśoka, et de karṇikāra ; avec des śāla et des palmiers, des dattiers, des banians, des bhallātaka et des dhava aussi.

Verse 53

सरलैः पनसैर्वृक्षैस्तिंदुकैः करवीरकैः । मंदारैः पारिजातैश्च मलयैश्चंदनैस्तथा

Cette montagne était ornée de sarala semblables aux pins, de jacquiers, de tiṃduka et d’arbustes karavīra ; et aussi des fleurs célestes mandāra et pārijāta, ainsi que du santal parfumé de Malaya.

Verse 54

पुष्पजातिविशेषैश्च सुगंधैरप्यनेककैः । खाद्यैः सर्वेस्तथा लेह्यैश्चोष्यैः फलवरैर्वृतः

Il était entouré de nombreuses variétés particulières de fleurs et d’innombrables parfums ; et de même de toute sorte de mets—à manger, à lécher, à sucer—ainsi que des fruits les plus excellents.

Verse 55

न स वृक्षो न सा वल्ली नौषधी सा धरातले । न तत्र याऽसुरज्येष्ठ पर्वते वीक्षिता मया

Ô le plus éminent des Asuras, sur la terre il n’est ni arbre, ni liane, ni plante médicinale que je n’aie vue là, sur cette montagne.

Verse 56

पक्षिणो मधुरारावाश्चकोरशिखिचातकाः । कोकिला धार्तराष्ट्राश्च भ्रमराः श्वेतपत्रकाः

Il y avait des oiseaux aux chants suaves—cakoras, paons et cātakas; des coucous aussi, avec des oiseaux dhārtarāṣṭra, des abeilles, et des oiseaux aux ailes (ou plumages) blancs.

Verse 57

येषां शब्दं समाकर्ण्य मुनयोऽपि समाहिताः । क्षोभं यांति त्रिकालज्ञाः कंदर्पशरपीडिताः

À l’écoute de leurs chants, même les sages recueillis en samādhi—bien qu’ils connaissent les trois temps—sont troublés, meurtris comme frappés par les flèches de Kāma.

Verse 58

निर्झराणि सुरम्याणि नद्यश्च विमलोदकाः । पद्मिनीखंडसंयुक्ता ह्रदाः शतसहस्रशः

Il y avait des cascades d’une beauté exquise et des rivières aux eaux limpides; et des centaines de milliers de lacs, ornés d’étendues d’étangs de lotus.

Verse 59

पद्मपत्रविशालाक्षा मध्यक्षामाः शुचिस्मिताः । विवेकिनो नरास्तत्र शास्त्रव्रतसमन्विताः

Là demeuraient des hommes de discernement—aux yeux larges comme des pétales de lotus, à la taille fine, au sourire pur—pourvus de science et d’observances selon les śāstras.

Verse 60

किं चात्र बहुनोक्तेन यत्किंचित्तत्र पर्वते । स्वेदजांडजसंज्ञेया उद्भिज्जाश्च जरायुजाः । सर्वलोकोत्तरास्तत्र दृश्यंते पर्वतोत्तमे

Mais à quoi bon en dire davantage? Tout ce qui existe sur cette montagne—êtres nés de la sueur, nés de l’œuf, surgis de la terre et nés du sein—y apparaît prodigieux, surpassant les autres mondes, sur cette montagne suprême.

Verse 61

दशयोजनविस्तारो द्वाभ्यां संहितपर्वतः । उच्चैः पंच च स श्रीमान्मर्त्ये स्वर्गो व्यजायत

Cette montagne glorieuse s’étendait sur dix yojanas et s’élevait à la hauteur de cinq ; dans le monde des mortels, elle paraissait être le ciel même.

Verse 62

तत्राऽहं कौतुकाविष्ट इतश्चेतश्च वीक्षयन् । सर्वाश्चर्यमयीं नारीमपश्यं लोकसुंदरीम्

Là, saisi de curiosité et regardant de tous côtés, j’aperçus une femme d’une beauté prodigieuse, véritable enchanteresse du monde.

Verse 63

न देवी नापि गंधर्वी नासुरी न च मानुषी । तादृग्रूपा मया दृष्टा न श्रुता च वरांगना

Elle n’était ni déesse, ni jeune gandharvī, ni asurī, ni même femme humaine. Ô toi aux beaux membres, une telle forme, je ne l’avais jamais vue ni même entendue décrire.

Verse 64

रतिः प्रीतिरुमा लक्ष्मीः सावित्री च सरस्वती । तस्या रूपस्य लेशेन नैतास्तुल्याः स्त्रियोऽखिलाः

Rati, Prīti, Umā, Lakṣmī, Sāvitrī et Sarasvatī : même par une infime parcelle de sa beauté, aucune de ces femmes ne lui est comparable.

Verse 65

अहं दृष्ट्वा तथा रूपां नारीं कामेन पीडितः । तदा दानवशार्दूल वैक्लव्यं परमं गतः

En voyant une femme d’une telle beauté, je fus tourmenté par le désir ; et alors, ô tigre parmi les Dānavas, je tombai dans la plus grande confusion et faiblesse.

Verse 66

ततो धैर्यमवष्टभ्य मया मनसि चिंतितम् । न करिष्ये समालापं तया सह च कर्हिचित्

Alors, m’appuyant sur le courage, je méditai en mon cœur : «Jamais je n’engagerai de conversation avec elle, à aucun moment».

Verse 67

यस्या दर्शनमात्रेण कामो मे हृदि वर्द्धितः । तस्याः संभाषणेनेव किं भविष्यति मे पुनः

À sa seule vue, le désir a grandi dans mon cœur. Si je lui parlais, que deviendrais-je donc ?

Verse 68

चिरकालं तपस्तप्तं ब्रह्मचर्येण वै मया । नाशं यास्यति तत्सर्वं विषयैर्निर्जितस्य च । तस्माद्गच्छामि चान्यत्र यावन्न विकृतिर्भवेत्

Depuis longtemps j’ai pratiqué l’ascèse par le brahmacarya. Si je suis vaincu par les objets des sens, tout cela sera détruit. C’est pourquoi j’irai ailleurs, avant que l’esprit ne se trouble.

Verse 69

नारीनाम तपोविघ्नं पूर्वं सृष्टं स्वयंभुवा । अर्गला स्वर्गमार्गस्य सोपानं नरकस्य च

La femme, obstacle à l’ascèse, fut créée jadis par Svayambhū (Brahmā) : verrou sur la voie du ciel, et escalier menant à l’enfer.

Verse 70

तावद्धैर्यं तपः सत्यं तावत्स्थैर्यं कुलत्रपा । यावत्पश्यति नो नारीमैकांते च विशेषतः

Le courage, l’ascèse, la vérité, la constance, et même l’honneur du lignage ne durent que tant qu’on ne voit pas une femme, surtout dans la solitude.

Verse 71

एतत्संचिंत्य बहुधा निमील्य नयने ततः । अप्रजल्प्य वरारोहां तामहं चात्र संस्थितः

Ayant ainsi médité maintes fois, je fermai alors les yeux. Sans adresser une parole à cette dame aux belles cuisses, je demeurai là, debout.

Verse 72

पुलस्त्य उवाच । नारदस्य वचः श्रुत्वा महिषः कामपीडितः । श्रवणादपि राजेंद्र पुनः पप्रच्छ तं मुनिम्

Pulastya dit : Ayant entendu les paroles de Nārada, Mahiṣa—tourmenté par le désir—ô roi, rien qu’à les entendre, interrogea de nouveau ce sage.

Verse 73

महिषासुर उवाच । काऽसौ ब्राह्मणशार्दूल तादृग्रूपा वरांगना । यस्याः संदर्शनादेव भवानेव स्मरान्वितः

Mahīṣāsura dit : «Ô tigre parmi les brāhmaṇas, qui est cette femme d’une beauté souveraine, à la forme si merveilleuse, dont la seule vue t’a même ému sous l’élan de Kāma ?»

Verse 74

देवी वा मानुषी वापि यक्षिणी पन्नगी मुने । कुमारी वा सकांता वा ब्रूहि सर्वं सविस्तरम्

«Ô sage, dis-moi tout, pleinement et en détail : est-elle une déesse, ou une femme humaine, ou une yakṣiṇī, ou une jeune fille-serpent ? Est-elle une kumārī sans époux, ou bien une femme ayant mari/aimé ?»

Verse 76

नारद उवाच । न सा पृष्टा मया किंचिन्न जानामि तदन्वयम् । एतन्मे वर्त्तते वित्ते सा कुमारी यशस्विनी

Nārada dit : «Je ne lui ai rien demandé ; je ne connais donc pas sa lignée ni son histoire. Voici ce qui demeure en mon esprit : elle est une kumārī, une jeune fille de grande renommée.»

Verse 77

सोऽहं यास्यामि दैत्येश ब्रह्मलोकं सनातनम् । नोत्सहे तत्कथां कर्तुं कामबाणभयातुरः

Ainsi donc, ô seigneur des Daityas, je partirai vers l’éternel Brahmaloka. Tourmenté par la crainte des flèches de Kāma, je n’ose plus parler d’elle davantage.

Verse 78

एवमुक्त्वा ततो राजन्ब्रह्मलोकं गतो मुनिः । महिषोऽपि स्मराविष्टश्चरं तस्याः समादिशत्

Après avoir parlé ainsi, ô roi, le sage se rendit au Brahmaloka. Mahīṣa aussi, saisi par le désir, ordonna à un espion d’aller l’observer.

Verse 79

गत्वा भवान्द्रुतं तत्र दृष्ट्वा तां च वरांगनाम् । किमर्थं सा तपस्तेपे को वै तस्याः परिग्रहः

«Va vite là-bas ; après avoir vu cette femme exquise, découvre : dans quel but a-t-elle pratiqué l’austérité, et qui est véritablement son époux/consort (parigraha) ?»

Verse 80

अथाऽसौ महिषादेशाद्दूतो गत्वार्बुदाचलम् । दृष्ट्वा तां पद्मगर्भाभां ज्ञात्वा सर्व विचेष्टितम्

Alors, sur l’ordre de Mahīṣa, le messager se rendit à l’Arbudācala. L’ayant vue—rayonnante comme le cœur d’un lotus—et ayant appris toutes ses actions,

Verse 81

तस्मै निवेदयामास महिषाय सविस्मयः । दृष्टा दैत्यवर स्त्री च सर्वलक्षणलक्षिता

Avec étonnement, il en fit le récit à Mahīṣa : «Ô le meilleur des Daityas, j’ai vu cette femme, marquée de tous les signes de bon augure.»

Verse 82

देवतेजोभवा कन्या साऽद्यापि वरवर्णिनी । त्वद्वधार्थं तपस्तेपे कौमारव्रतमाश्रिता

C’est une jeune fille née de l’éclat des Deva, et, aujourd’hui encore, sa carnation est d’une beauté parfaite. Pour ta destruction, elle a pratiqué l’ascèse, ayant assumé le vœu de virginité (kaumāravrata).

Verse 83

एवं तत्र भवंती स्म पृष्टाः सर्वे तपस्विनः । सत्यमेतन्महाभाग कुरुष्व यदनंतरम्

Ainsi, lorsque tous les ascètes présents furent interrogés, ils répondirent de la sorte. C’est la vérité, ô très fortuné : accomplis maintenant ce qui doit suivre.

Verse 84

तस्या रूपं वयः कांतिर्वर्णितुं नैव शक्यते । नालापं कुरुते बाला सा केनापि समं विभौ

Sa beauté, sa jeunesse et son éclat ne peuvent être décrits en vérité. Ô Seigneur, cette jeune fille ne parle à personne comme à un égal.

Verse 85

पुलस्त्य उवाच । तच्छ्रुत्वा महिषो वाक्यं भूयः कामनिपीडितः । दूतं संप्रेषयामास दानवं च विचक्षणम्

Pulastya dit : Ayant entendu ces paroles, Mahiṣa—de nouveau tourmenté par le désir—dépêcha comme messager le Dānava nommé Vicakṣaṇa, plein de discernement.

Verse 86

विचक्षण द्रुतं गत्वा मदर्थे तां तपस्विनीम् । सामभेदप्रदानेन दंडेनापि समानय

«Vicakṣaṇa, va promptement et, pour moi, amène cette femme ascète : par la conciliation, par la discorde, par des présents, et même par la force si besoin est.»

Verse 87

अथाऽसौ प्रययौ शीघ्रं प्रणिपत्य विचक्षणः । अर्बुदे पर्वतश्रेष्ठे यत्र सा परमेश्वरी । प्रणम्य विनयोपेतो वाक्यमेतदुवाच ताम्

Alors Vicakṣaṇa partit sans tarder et, s’étant prosterné, se rendit à l’Arbuda, le plus excellent des monts, où demeurait la Déesse suprême. Après lui avoir rendu hommage avec respect et humilité, il lui adressa ces paroles.

Verse 88

महिषो नाम विख्यातस्त्रैलोक्याधिपतिर्बली । दनुवंशसमुद्भूतः कामरूपसमन्वितः

«Il en est un, célèbre sous le nom de Mahiṣa : puissant, se prétendant seigneur des trois mondes ; né de la lignée de Danu et pourvu du pouvoir de prendre forme à volonté.»

Verse 89

स त्वां वांछति कल्याणि धर्मपत्नीं स्वधर्मतः । तस्माद्वरय भद्रं ते सर्वकामप्रदं पतिम्

«Ô Dame de bon augure, il te désire pour épouse légitime, selon le “dharma” qu’il prétend être le sien. Choisis-le donc — que le bien t’advienne — comme époux capable d’accorder tous les désirs.»

Verse 90

यदि स्यात्तव कांतोऽसौ त्वं च तस्य तथा प्रिया । तत्कृतार्थं द्वयोरेव यौवनं नात्र संशयः

«S’il devenait ton bien-aimé et si, de même, tu lui étais chère, alors la jeunesse de vous deux trouverait son accomplissement; il n’y a là aucun doute.»

Verse 91

एवमुक्ता ततस्तेन देवी वचनमब्रवीत् । किञ्चित्कोपसमायुक्ता मुहुः प्रस्फुरिताधरा

Ainsi interpellée par lui, la Déesse répondit. Légèrement gagnée par la colère, ses lèvres frémirent à maintes reprises.

Verse 92

देव्युवाच । अवध्यः सर्वथा दूतः सर्वत्र परिकीर्तितः । अवस्थासु ततो न त्वं सहसा भस्मसात्कृतः

La Déesse dit : «Partout il est proclamé qu’un messager ne doit jamais être mis à mort, en toute circonstance. C’est pourquoi tu n’as pas été aussitôt réduit en cendres.»

Verse 93

गत्वा ब्रूहि दुराचारं महिषं दानवाधमम् । नाहं शक्या त्वया पाप लब्धुं नान्येन केनचित्

«Va dire à Mahiṣa, ce dépravé, le plus vil des Dānavas : “Ô pécheur, tu ne pourras m’obtenir, pas plus que quiconque.”»

Verse 94

वधार्थं ते समुद्योग एष सर्वो मया कृतः । तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा महिषं स पुनर्ययौ

«Tout cet effort, je l’ai entrepris pour ta destruction.» Ayant entendu ces paroles, il retourna de nouveau vers Mahiṣa.

Verse 95

भयेन महताविष्टस्तस्या रूपेण विस्मितः । सर्वं निवेदयामास महिषाय विचेष्टितम् । तस्याश्चैव तथाऽलापानस्पृहत्वं च कृत्स्नशः

Saisi d’une grande peur et stupéfait par sa forme, il rapporta tout à Mahiṣa : ses actes, sa manière de parler, et entièrement son absence de tout désir (pour lui).

Verse 96

तच्छुत्वा महिषो राजन्कामबाणप्रपीडितः । सेनापतिं समाहूय वाक्यमेतदुवाच ह

En entendant cela, ô Roi, Mahiṣa—percé et tourmenté par les flèches du désir—fit venir son commandant et prononça ces paroles.

Verse 97

अर्बुदे पर्वते सेनां कल्पयस्व सुदुर्धराम् । हस्त्यश्वकल्पितां भीमां रथपत्तिसमाकुलाम्

Sur le mont Arbuda, rassemble pour moi une armée redoutable—terrible, rangée d’éléphants et de chevaux, pressée de chars et d’infanterie.

Verse 98

ततोऽसौ कल्पयामास चतुरंगां वरूथिनीम् । पताकाच्छत्रशबलां वादित्रारावभूषिताम्

Alors il ordonna une armée aux quatre corps—bigarrée d’étendards et d’ombrelles, et parée du fracas des tambours et des instruments.

Verse 99

ततो द्विपाश्च संनद्धा दृश्यंतेऽधिष्ठिता भटैः । इतश्चेतश्च धावन्तः सपक्षाः पर्वता इव

Puis l’on vit des éléphants cuirassés, montés par des guerriers, chargeant çà et là—tels des montagnes auxquelles auraient poussé des ailes.

Verse 100

अश्वाश्चैवाप्यकल्माषा वायुवेगाः सुवर्चसः । अंगत्राणसमायुक्ताः शतशोऽथ सहस्रशः

Et les chevaux aussi—sans tache, rapides comme le vent, resplendissants—munis d’armures, par centaines puis par milliers.

Verse 101

विमानप्रतिमाकारा रथास्तेन प्रकल्पिताः । किंकिणीजालसद्घंटापताकाभिरलंकृताः

Il fit préparer des chars, semblables à des vimāna célestes, ornés de réseaux de clochettes tintantes, d’ornements retentissants et d’étendards flottants.

Verse 102

पत्तयश्च महाकाया महेष्वासा महाबलाः । असिचर्मधराश्चान्ये प्रासपट्टिशपाणयः

Il y avait des fantassins au corps immense, de grands archers à la force redoutable ; d’autres portaient l’épée et le bouclier, tenant en main la lance et la hache de guerre.

Verse 103

लक्षमेकं मतंगानां रथानां त्रिगुणं ततः । अश्वा दशगुणा राजन्नसंख्याताः पदातयः

Il y avait cent mille éléphants ; les chars étaient trois fois plus ; les chevaux, dix fois davantage, ô Roi — et les fantassins étaient innombrables.

Verse 104

ततश्चार्बुदमासाद्य वेष्टयित्वा स दूरतः । संमितैः सचिवैः सार्धं तदंतिकमुपाद्रवत्

Puis, parvenu à Arbuda, il encercla le lieu de loin ; et, avec ses ministres choisis, il se rua vers les abords où elle se trouvait.

Verse 105

ध्यानस्थां वीक्ष्य तां देवीं कन्दर्पशरपीडितः । ततोऽब्रवीत्स तां वाक्यं विनयेन समन्वितः

Voyant la Déesse assise en méditation, tourmentée par les flèches de Kāma, il lui adressa alors des paroles extérieurement parées d’humilité.

Verse 106

श्रुत्वा तवेदृशं रूपमहं प्राप्तो वरानने । गांधर्वेण विवाहेन तस्माद्वरय मां द्रुतम्

«Ayant entendu parler de ta beauté ainsi faite, ô toi au visage gracieux, je suis venu. Choisis-moi donc sur-le-champ, selon le mariage gāndharva.»

Verse 107

षष्टिभार्यासहस्राणि मम संति शुचिस्मिते । कृत्वा मां दर्पितं कांतं तासां त्वं स्वामिनी भव

Ô toi au sourire pur, j’ai soixante mille épouses. Fais de moi un bien-aimé splendide et fier ; deviens la maîtresse souveraine de toutes.

Verse 108

अनर्हं ते तपो बाले भुंक्ष्व भोगान्यथेप्सितान् । त्रैलोक्यस्वामिनी भूत्वा मया सार्धमहर्निशम्

Jeune fille, l’austérité ne te sied pas. Jouis des plaisirs selon ton désir ; devenue souveraine des trois mondes, demeure avec moi jour et nuit.

Verse 109

एवमुक्ताऽपि सा तेन नोत्तरं प्रत्यभाषत । ततः कामसमाविष्टस्तदंतिकमुपाययौ

Bien qu’il lui eût parlé ainsi, elle ne répondit rien. Alors, saisi par le désir, il s’approcha d’elle.

Verse 110

ततस्तं लोलुपं दृष्ट्वा सा देवी कोपसंयुता । अस्मरद्वाहनं सिंहं समायातः स साऽरुहत्

Alors, voyant cet homme avide, la Déesse fut saisie de colère. Elle se souvint de son lion, sa monture ; lorsqu’il vint, elle le chevaucha.

Verse 111

अब्रवीत्परुषं वाक्यं गच्छगच्छेति चासकृत् । नो चेत्त्वां च वधिष्यामि स्थानेऽस्मिन्दानवाधम

Elle proféra des paroles dures, répétant sans cesse : «Va-t’en, va-t’en !» «Sinon, je te tuerai ici même, ô le plus vil des Dānavas».

Verse 112

अथाऽसौ सचिवैः सार्द्धं समंतात्पर्यवेष्टयत् । प्रग्रहार्थं तु तां देवीं कामबाणप्रपीडितः

Alors, avec ses ministres, il l’encercla de toutes parts—cherchant à saisir la Déesse, tourmenté par les flèches du désir.

Verse 113

ततो जहास सा देवी सशब्दं परमेश्वरी । तस्मादहर्निशं सार्द्धं निष्क्रांता पुरुषा घनाः

Alors la Déesse, Souveraine suprême, éclata d’un rire sonore; et de ce rire, jour et nuit, jaillirent ensemble d’épaisses multitudes d’hommes.

Verse 114

सुसन्नद्धाः सशस्त्राश्च रोषेण महताऽन्विताः । ततस्तानब्रवीद्देवी पापोऽयं वध्यतामिति

Entièrement cuirassés et armés, animés d’une grande colère, ils se tinrent prêts. Alors la Déesse leur dit : « Celui-ci est un pécheur : qu’il soit mis à mort ».

Verse 115

ततस्ते सहिताः सर्वे महिषं समुपाद्रवन् । तिष्ठतिष्ठेति जल्पन्तो मुंचन्तोऽस्त्रणि भूरिशः

Alors tous ensemble se ruèrent sur Mahiṣa, criant : « Arrête ! Arrête ! », et décochant sans cesse une multitude d’armes.

Verse 116

ततः समभवद्युद्धं गणानां दानवैः सह । ततस्ते सचिवाः सर्वे वैवस्वतगृहं गताः

Alors s’éleva une bataille entre les Gaṇas et les Dānavas. Ensuite, tous ses ministres se rendirent à la demeure de Vaivasvata (Yama).

Verse 117

अथाऽसौ महिषो रुष्टः सचिवैर्विंनिपातितैः । स्वसैन्यमानयामास तस्मिन्पर्वतरोधसि

Alors ce Mahiṣa, courroucé de voir ses ministres terrassés, rassembla sa propre armée là même, au défilé de la montagne qui faisait obstacle.

Verse 118

रथप्रवरमारुह्य सारथिं समभाषत । नय मां सारथे तूर्णं यत्र साऽस्ते व्यवस्थिता

Montant sur son char d’élite, il dit au cocher : « Ô cocher, conduis-moi sans tarder là où elle se tient, établie en son poste. »

Verse 119

हत्वैनामद्य यास्यामि पारं रोषस्य दुस्तरम् । एवमुक्तस्ततो राजन्प्रेरयामास सारथिः

« L’ayant tuée aujourd’hui, je franchirai au-delà cet océan de colère, si difficile à traverser. » Ainsi parla-t-il, ô Roi, et le cocher lança le char en avant.

Verse 120

रथं तेनैव मार्गेण यत्र सा तिष्ठते ध्रुवम् । एतस्मिन्नेव काले तु तत्रोत्पाताः सुदारुणाः

Par la même route, il mena le char jusqu’au lieu où elle se tenait inébranlable. Or, en cet instant même, d’effroyables présages s’y manifestèrent.

Verse 121

बहवस्तेन मार्गेण येनासौ प्रस्थितो नृप । सम्मुखः प्रववौ वातो रूक्षः कर्करसंयुतः

Ô Roi, bien des funestes signes apparurent sur la route même qu’il avait prise. Un vent rude, sec, chargé de sable et de âpreté, souffla droit contre lui.

Verse 122

पपात महती चोल्का निहत्य रविमंडलम् । अपसव्यं मृगाश्चक्रुस्तस्य मार्गे नृपोत्तम

Un grand météore tomba, comme s’il frappait le disque du soleil. Et les bêtes, de façon néfaste, se déplacèrent vers la gauche sur sa route, ô meilleur des rois.

Verse 123

उपविष्टास्तथा वांता बहुमूत्रं प्रसुस्रुवुः । रथध्वजे समाविष्टो गृध्रः शब्दमथाकरोत्

Assis là, ils vomirent et urinèrent abondamment. Et un vautour, se posant sur l’étendard du char, poussa alors un cri.

Verse 124

स तान्सर्वाननादृत्य महोत्पातान्सुदारुणान् । प्रययौ सम्मुखस्तस्या देव्याः कोपपरायणः

Sans tenir compte de tous ces présages terribles et funestes, il s’avança droit vers cette Déesse, tout entier voué à la colère et à l’affrontement.

Verse 125

विमुंचंश्च शरान्नादांस्तिष्ठतिष्ठेति च ब्रुवन् । न कश्चिद्दृश्यते तत्र तेषां मध्ये नृपोत्तम

Décochant des flèches avec de grands cris et clamant : «Arrête ! Arrête !», l’excellent roi ne vit personne en ce lieu : nul adversaire n’apparaissait parmi eux.

Verse 126

महिषं रोषसंयुक्तं यो वारयति संगरे । तेन हत्वा गणगणान्कृतं रुधिरकर्दमम्

Qui pourrait retenir le démon-buffle lorsqu’il est, au combat, uni à la fureur ? Par lui, après avoir abattu des troupes sur des troupes, le sol devint un bourbier de sang.

Verse 127

ततो देवी समासाद्य प्रोक्ता गर्वेण पार्थिव । न त्वया संगरो भीरु नूनं कर्तुं ममोचितः

Alors la Déesse s’avança et parla avec fierté : «Ô roi, tu es craintif ; assurément tu n’es pas digne de me faire la guerre.»

Verse 128

न च बालिशि मे वीर्यं न सौभाग्यं न वा धनम् । न करोषि हि तेन त्वं मम वाक्यं कथञ्चन

«Et toi, insensé, tu ne tiens compte ni de ma puissance, ni de ma bonne fortune, ni de mes richesses ; c’est pourquoi tu ne suis en rien mon ordre.»

Verse 129

नूनं तत्त्वेन जानामि अवलिप्तासि भामिनि । कुरुष्वाद्यापि मे वाक्यं भार्या भव मम प्रिया

Il dit : «À présent je comprends en vérité : tu es orgueilleuse, ô femme au cœur ardent. Même maintenant, fais selon ma parole : deviens mon épouse bien-aimée.»

Verse 130

स्त्रियं त्वां नोत्सहे हंतुं पौरुषे च व्यवस्थितः । असकृन्निर्जितः संख्ये मया शक्रः सुरैः सह

«Parce que tu es une femme, je ne veux pas te tuer, bien que je demeure ferme dans la vaillance virile. Bien des fois au combat, j’ai vaincu Śakra (Indra) avec les dieux.»

Verse 131

त्रैलोक्ये नास्ति मत्तुल्यः पुमान्कश्चिच्च बालिशि । एवमुक्ता ततो देवी कोपेन महताऽन्विता

«Dans les trois mondes, nul homme n’est mon égal, insensé !» Ainsi interpellée, la Déesse fut saisie d’une grande colère.

Verse 132

प्रगृह्य सशरं चापं वाक्यमेतदुवाच ह । नालापो युज्यते पाप कर्तुं सह मम त्वया

Saisissant son arc garni de flèches, elle dit ces paroles : «Ô pécheur, la conversation ne te sied pas avec moi ; seule l’action au combat convient.»

Verse 133

कुमार्याः कामयुक्तेन तथापि शृणु मे वचः । न त्वया निर्जितः शक्रः स्ववीर्येण रणाजिरे

«Bien que le désir te pousse vers une jeune fille, écoute pourtant mes paroles : sur le champ de bataille, tu n’as pas vaincu Śakra (Indra) par ta propre vaillance.»

Verse 134

पितामह वरं देवा मन्यंते दानवाधम । गौरवात्तस्य तेन त्वमात्मानं मन्यसेऽधिकम्

«Ô le plus vil des Dānavas ! Parce que les dieux tiennent le Grand-Père (Brahmā) pour suprême et, par révérence envers lui, tu t’imagines supérieur.»

Verse 135

मुक्त्वैकां कामिनीं पाप त्वं कृतः पद्मयोनिना । अवध्यः सर्वसत्त्वानां पुंसः जातौ धरातले

«Ô pécheur ! Hormis une seule femme, le Né du Lotus (Brahmā) t’a façonné pour être invulnérable à tous les êtres, parmi la race des hommes sur la terre.»

Verse 136

पितामहवरः सोऽत्र जयशीलोऽसि दानव । यदि ते पौरुषं चास्ति तच्छीघ्रं संप्रदर्शय

«Voici le don du Grand-Père, présent ici ; tu te vantes de victoire, ô Dānava. Si tu possèdes vraiment la vaillance d’un homme, montre-la sur-le-champ.»

Verse 137

एषा त्वामिषुभिस्तीक्ष्णैर्नयामि यमसादनम् । एवमुक्त्वा ततो देवी शरानष्टौ मुमोच ह

Maintenant, avec ces flèches acérées, je vais t'envoyer dans la demeure de Yama. Ayant ainsi parlé, la Déesse décocha alors huit flèches.

Verse 138

चतुर्भिश्चतुरो वाहाननयद्यमसादनम् । सारथेश्च शिरः कायाच्छरेणैकेन चाक्षिपत्

Avec quatre flèches, elle envoya les quatre coursiers dans la demeure de Yama ; et d'une seule flèche, elle trancha et fit tomber la tête du cocher de son corps.

Verse 139

ध्वजं चिच्छेद चैकेन ततोऽन्येन हृदि क्षतः । स गात्रविद्धो व्यथितो ध्वजयष्टिं समाश्रितः

D'une flèche, elle abattit son étendard ; d'une autre, elle le blessa au cœur. Percé dans ses membres et tourmenté par la douleur, il s'accrocha à la hampe de l'étendard pour se soutenir.

Verse 140

मूर्छया सहितो राजन्किंचित्कालमधोमुखः । ततः स चेतनो भूत्वा मुमोच निशिताञ्छरान्

Ô Roi, saisi par l'évanouissement, il resta face contre terre un moment. Puis, reprenant conscience, il décocha des flèches acérées.

Verse 141

देवी सखीसमायुक्ता सर्वदेशेष्वताडयत् । ततः क्षुरप्रबाणेन धनुस्तस्य द्विधाऽकरोत्

La Déesse, accompagnée de ses compagnes, le frappa de toutes parts. Puis, avec une flèche au tranchant de rasoir, elle fendit son arc en deux.

Verse 142

छिन्नधन्वा ततो दैत्यश्चर्मखङ्गसमन्वितः । विद्राव्य सहसा देवीं तिष्ठतिष्ठेति चाब्रवीत्

Alors le Daitya, l’arc tranché, saisit bouclier et épée; il se rua soudain sur la Déesse et s’écria : «Tiens-toi ! Tiens-toi !»

Verse 143

तस्य चापततस्तूर्णं खड्गं द्वाभ्यां ह्यकृन्तयत् । शराभ्यामर्धबाणेन प्रहस्य प्रासमेव च

Comme il fondait sur elle avec vitesse, elle trancha son épée de deux flèches; puis, dans un rire, elle abattit aussi sa lance par des flèches et une demi-flèche.

Verse 144

विशस्त्रो विरथो राजन्स तदा दानवाधमः । ततोऽस्मरच्छरान्भूप शस्त्राणि विविधानि च

Ô Roi, en cet instant le plus vil des Dānavas demeura sans armes et sans char. Puis, ô maître de la terre, il se remémora des flèches et des armes de maintes sortes.

Verse 145

ब्रह्मास्त्रं मनसि ध्यायंस्तृणं तस्यै मुमोच सः । मुक्तेनास्त्रेण तस्मिंस्तु धूमवर्तिर्व्यजायत

Méditant en son esprit le Brahmāstra, il le lâcha vers elle comme une simple brindille d’herbe. Mais lorsque l’astra fut décoché, une volute de fumée tourbillonnante s’éleva.

Verse 146

एतस्मिन्नेव काले तु स ब्रह्मास्ते दिवौकसः । परं भयमनुप्राप्ता दृष्ट्वा तस्य पराक्रमम्

En ce même moment, les dieux du ciel—avec Brahmā—furent saisis d’une grande crainte en voyant sa vaillance.

Verse 147

ततो देवी क्षणं ध्यात्वा तदस्त्रं पार्थिवोत्तम । ब्रह्मास्त्रेणाहनत्तूर्णं ततो व्यर्थं व्यजायत

Alors la Devī, après avoir médité un bref instant, ô le meilleur des rois, frappa promptement cette arme avec l’Astra de Brahmā ; et ainsi elle devint vaine.

Verse 148

ब्रह्मास्त्रे विफले जाते ह्याग्नेयं दानवोत्तमः । प्रेषयामास तां क्रुद्धो ह्यहनद्वारुणेन सा

Quand l’Astra de Brahmā se révéla sans effet, le plus éminent des Dānavas, courroucé, lança l’Agni-astra ; mais elle le terrassa par le Vāruṇa-astra.

Verse 149

एवं नानाप्रकाराणि तेन मुक्तानि सा तदा । अस्त्राणि विफलान्येव चक्रे देवी सहस्रशः

Ainsi la Devī rendit vaines, par milliers, ces armes de maintes sortes qu’il avait décochées alors.

Verse 150

एवं निःशेषितास्त्रोऽसौ दानवो बलवत्तरः । चकार परमां मायां दिव्यैरस्त्रैः सुरेश्वरी

Ainsi, lorsque ce Dānava puissant eut épuisé toutes ses armes, la Souveraine Déesse déploya la māyā suprême, appuyée par des astras divins.

Verse 151

व्यक्षिपच्च महाकायं महिषं पर्वताकृतिम् । दीर्घतीक्ष्णविषाणाभ्यां युक्तमंजनसंनिभम्

Et elle fit surgir un buffle immense, au corps colossal, semblable à une montagne, noir comme le khôl, muni de deux cornes longues et acérées.

Verse 152

सिंहस्कंधं च सा देवी ततस्तमध्यरोहत । खड्गेन तीक्ष्णेन शिरो देवी तस्य न्यकृंतत

Alors la Devī le chevaucha, au port héroïque, comme aux épaules de lion, et d’une épée acérée la Déesse lui trancha la tête.

Verse 153

शूलेन भेदयामास पृष्ठदेशे सुरेश्वरी । ततः कलेवरात्तस्मान्निश्चक्राम महान्पुमान्

La Souveraine Déesse le perça dans le dos de son trident. Alors, de ce corps sortit un grand être.

Verse 154

चर्मखड्गधरो रौद्रस्तिष्ठतिष्ठेति चाब्रवीत् । तमप्येवं गृहीत्वा तत्केशपाशे सुरेश्वरी

Un être farouche, portant bouclier de cuir et épée, s’écria : « Halte ! Halte ! » Mais la Souveraine Déesse le saisit de même, l’empoignant par sa mèche de cheveux.

Verse 155

निस्त्रिंशेनाहनत्प्रोच्चैः स च प्राणैर्व्ययुज्यत । दानवः पार्थिवश्रेष्ठ पार्श्वे सिंहविदारिते

Elle le frappa puissamment de son épée, et il fut séparé de ses souffles de vie. Ô roi excellent, ce Dānava tomba, le flanc déchiré comme par un lion.

Verse 156

ततो जघान भूयोऽपि दानवान्सा रुषान्विता । हतशेषाश्च ये दैत्या निर्भिद्य धरणीतलम्

Puis, emplie de courroux, elle abattit de nouveau les Dānavas. Et les Daityas restants—ceux qui survécurent au carnage—fendirent la surface de la terre et s’enfuirent vers les profondeurs.

Verse 157

प्रविष्टा भयसंत्रस्ताः पातालं जीवितैषिणः । ततो देव गणाः सर्वे वसवो मरुतोऽश्विनौ

Terrifiés et ne désirant que sauver leur vie, ils entrèrent dans Pātāla. Alors toutes les cohortes des dieux—les Vasus, les Maruts et les deux Aśvins—se rassemblèrent.

Verse 158

विश्वेदेवास्तथा साध्या रुद्रा गुह्यककिन्नराः । आदित्याः शक्रसंयुक्ताः समेत्य परमेश्वरीम्

Les Viśvedevas et les Sādhyas, les Rudras, les Guhyakas et les Kinnaras, ainsi que les Ādityas avec Śakra (Indra), se rassemblèrent devant la Déesse Suprême.

Verse 159

समंताद्दिव्यपुष्पैश्च तां देवीं समवाकिरन् । स्तुवंतो विविधैः स्तोत्रैर्नमंतो भक्तितत्पराः

De toutes parts, ils couvrirent la Déesse de fleurs célestes; ils la louaient par maints hymnes et se prosternaient, tout entiers voués à la dévotion.

Verse 160

युक्तं कृतं महेशानि यद्धतः पापकृत्तमः । त्रैलोक्यं सकलं ध्वस्तं पापेनानेन सुंदरि

«Il est juste, ô Maheśānī, que ce pire artisan de péchés ait été abattu. Ô belle, par sa faute, l’ensemble des trois mondes allait à la destruction.»

Verse 161

त्वया दत्तं पुना राज्यं वासवस्य त्रिविष्टपे । तस्माद्वरय भद्रं ते वरं यन्मनसीप्सितम् । सर्वे देवाः प्रसन्नास्ते प्रदास्यंति न संशयः

«C’est toi qui as rendu de nouveau la souveraineté de Vāsava (Indra) dans Triviṣṭapa (le ciel). Choisis donc—que le bien soit sur toi—la grâce que ton cœur désire. Tous les dieux te sont favorables et l’accorderont, sans aucun doute.»

Verse 162

देव्युवाच । यदि देवाः प्रसन्ना मे यदि देयो वरो मम । आश्रमोऽत्रैव मे पुण्यो जायतां ख्यातिसंयुतः

La Déesse dit : «Si les dieux sont satisfaits de moi, et si une grâce doit m’être accordée, qu’ici même naisse mon āśrama sacré, paré de renommée.»

Verse 163

अस्मिंश्चाहं सदा देवाः स्थास्यामि वरपर्वते

«Et ici même, ô dieux, je demeurerai à jamais—sur cette montagne excellente (Varaparvata).»

Verse 164

रूपेणानेन देवेशि ये त्वां द्रक्ष्यंति मानवाः । आश्रमेऽत्र महापुण्ये ते यास्यंति परां गतिम्

Ô Souveraine des dieux, ceux qui te verront en cette forme même, ici dans cet āśrama d’un mérite suprême, atteindront l’état le plus élevé.

Verse 165

ब्रह्मज्ञानसमायुक्तास्ते भविष्यंति मानवाः

Ces personnes seront alors pourvues de la connaissance de Brahman (brahma-jñāna).

Verse 166

यस्माच्चंडं कृतं कर्म त्वया दानवसूदनात् । तस्मात्त्वं चंडिकानाम लोके ख्यातिं गमिष्यसि

Puisque tu as accompli un acte terrible—en terrassant le dānava, le démon—ainsi tu deviendras célèbre dans le monde sous le nom de «Caṇḍikā».

Verse 167

तव नाम्ना तथा ख्यात आश्रमोऽयं भविष्यति

Cet āśrama aussi deviendra célèbre par ton saint Nom même.

Verse 168

येऽत्र कृष्ण चतुर्द्दश्यामाश्विने मासि शोभने पिंडदानं करिष्यंति स्नानं कृत्वा समाहिताः

Ceux qui, ici—au quatorzième jour de la quinzaine sombre, dans le mois auspicious d’Āśvina—après s’être baignés, l’esprit recueilli, offriront le piṇḍa,

Verse 169

गयाश्राद्धफलं कृत्यं तेषां देवि भविष्यति त्वद्दर्शनात्तथा मुक्तिः पातकस्य भविष्यति

Ô Déesse, ce rite donnera le fruit même d’un Gayā-śrāddha; et par ton darśana, il y aura aussi délivrance du péché.

Verse 170

कृष्ण उवाच । एकरात्रिं भविष्यंति येऽत्र श्रद्धासमन्विताः । उपवासपरास्तेषां पापं यास्यति संक्षयम्

Kṛṣṇa dit : Ceux qui demeurent ici une seule nuit avec foi, voués au jeûne, verront leur péché se consumer jusqu’à s’éteindre.

Verse 171

पुत्रहीनश्च यो मर्त्यो नारी वापि समाहिता । तन्मनाः पिंडदानं वै तथा स्नानं करिष्यति । अपुत्रो लभते शीघ्रं सुपुत्रं नात्र संशयः

Tout homme sans fils—ou bien une femme au cœur paisible—qui, l’esprit fixé, accomplit ici l’offrande de piṇḍa et le bain sacré : celui qui est sans enfant obtient bientôt un fils vertueux ; il n’y a là aucun doute.

Verse 172

इन्द्र उवाच । भ्रष्टराज्यो नृपो योऽत्र स्नानं दानं करिष्यति । सर्वशत्रुक्षयस्तस्य राज्यावाप्तिर्भविष्यति

Indra dit : Le roi déchu, s’il accomplit ici le bain sacré et l’aumône, verra tous ses ennemis anéantis et recouvrera la souveraineté.

Verse 173

अग्निरुवाच । अत्रागत्य शुचिः श्राद्धं यः करिष्यति मानवः । आत्मवित्तानुसारेण तस्य यज्ञफलं भवेत्

Agni dit : Quiconque vient ici purifié et accomplit le śrāddha selon ses moyens recevra le fruit d’un sacrifice (yajña).

Verse 174

यम उवाच । अत्र स्नात्वा तिलान्यस्तु ब्राह्मणेभ्यः प्रदास्यति । अल्पमृत्युभयं तस्य न कदाचिद्भविष्यति

Yama dit : Celui qui se baigne ici puis offre des graines de sésame aux brāhmanes ne verra jamais naître en lui la crainte d’une mort prématurée.

Verse 175

राक्षसा ऊचुः । पिंडदानं नरा येऽत्र करिष्यंति तवाऽश्रमे । प्रेतोत्थं न भयं तस्य देवि क्वापि भविष्यति

Les Rākṣasas dirent : Ô Déesse, les hommes qui, ici dans ton ermitage, accompliront l’offrande des piṇḍas (piṇḍa-dāna) ne seront nulle part tourmentés par la crainte née des pretas (esprits errants).

Verse 176

वरुण उवाच । स्नानार्थं ब्राह्मणेंद्राणां योऽत्र तोयं प्रदास्यति । विमलस्तु सदा भावि इह लोके परत्र च

Varuṇa dit : Celui qui, ici, offre de l’eau pour le bain des éminents brāhmanes demeure à jamais pur, en ce monde comme dans l’au-delà.

Verse 177

वायुरुवाच । विलेपनानि शुभ्राणि सुगंधानि विशेषतः । योत्र दास्यति विप्रेभ्यो नीरोगः स भविष्यति

Vāyu dit : Celui qui, en ce lieu, offre aux brāhmaṇa des onguents purs, d’un blanc éclatant et surtout parfumés, sera délivré des maladies.

Verse 178

धनद उवाच । योऽत्र वित्तं यथाशक्त्या ब्राह्मणेभ्यः प्रदास्यति । न भविष्यति लोके स वित्तहीनः कथंचन

Dhanada dit : Celui qui, ici, selon ses moyens, donne des richesses aux brāhmaṇa ne connaîtra jamais la pauvreté en ce monde.

Verse 179

ईश्वर उवाच । योऽत्र व्रतपरो भूत्वा चातुर्मास्यं वसिष्यति । इह लोके परे चैव तस्य भावि सदा सुखम्

Īśvara dit : Celui qui demeure ici durant la période de Cāturmāsya, voué aux vœux sacrés, connaîtra un bonheur ininterrompu, en ce monde comme dans l’autre.

Verse 180

वसव ऊचुः । त्रिरात्रं यो नरः सम्यगुपवासं करिष्यति । आजन्ममरणात्पापान्मुक्तः स च भविष्यति

Les Vasus dirent : L’homme qui observe correctement un jeûne de trois nuits sera délivré des péchés amassés de la naissance jusqu’à la mort.

Verse 181

आदित्य उवाच । अत्राश्रमपदे पुण्ये ये नरा भक्तिसंयुताः । छत्रोपानत्प्रदातारस्तेषां लोकाः सनातनाः

Āditya dit : En ce lieu sacré d’ermitage, les hommes animés de dévotion qui offrent ombrelles et chaussures atteignent des mondes éternels.

Verse 182

अश्विनावूचतुः । मिष्टान्नं श्रद्धयोपेतो ब्राह्मणाय प्रदास्यति । योऽत्र तस्य परा प्रीतिर्भविष्यत्यविनाशिनी १

Les Aśvin dirent : Celui qui, en ce lieu, avec foi, offre une nourriture douce à un brāhmaṇa obtiendra une joie suprême, impérissable.

Verse 183

तीर्थान्यूचुः । अद्यप्रभृति सर्वेषां तीर्थानामिह संस्थितिः । भविष्यति विशेषेण ह्याश्रमे लोकविश्रुते

Les Tīrthas dirent : À partir d’aujourd’hui, la présence de tous les lieux saints demeurera ici, tout particulièrement dans cet āśrama renommé dans le monde entier.

Verse 185

गंधर्वा ऊचुः । गीतवाद्यानि यश्चात्र प्रकरिष्यति मानवः । सप्तजन्मांतराण्येव रूपवान्स भविष्यति

Les Gandharvas dirent : L’homme qui, en ce lieu, accomplit le chant et la musique instrumentale deviendra beau et rayonnant durant sept naissances successives.

Verse 186

ऋषय ऊचुः । आश्रमेऽस्मिंस्त्रिरात्रं य उपवासं करिष्यति । चांद्रायणसहस्रस्य फलं तस्य भविष्यति

Les sages dirent : Celui qui, dans cet āśrama, observe un jeûne de trois nuits obtiendra un mérite égal à mille vœux de Cāndrāyaṇa.

Verse 187

पुलस्त्य उवाच । एवं सर्वे वरान्दत्त्वा देव्यै देवा नृपोत्तम । तदाज्ञया दिवं जग्मुर्देवी तत्रैव संस्थिता

Pulastya dit : Ainsi, ô meilleur des rois, après que tous les dieux eurent accordé des dons à la Déesse, ils partirent vers le ciel sur son ordre, tandis que la Déesse demeura établie en ce lieu même.

Verse 188

अथ मर्त्त्या दिवं जग्मुर्दृष्ट्वा देवीं तदाश्रमे । अनायासेन संपूर्णास्ततो मर्त्यैस्त्रिविष्टपः

Alors les mortels, ayant contemplé la Déesse dans cet āśrama, montèrent au ciel ; ainsi, sans peine, le svarga se trouva rempli d’êtres humains.

Verse 189

अग्निष्टोमादिकाः सर्वाः क्रिया नष्टा धरातले । धर्मक्रियास्तथा चान्या मुक्त्वा देव्याः प्रपूजनम्

Tous les rites, à commencer par le sacrifice Agniṣṭoma, disparurent de la terre ; de même les autres observances du dharma, sauf l’adoration fervente de la Déesse.

Verse 190

ततो भीतः सहस्राक्षः संमंत्र्य गुरुणा सह । आह्वयामास वेगेन कामं क्रोधं भयं मदम्

Alors Sahasrākṣa (Indra), saisi de crainte, se consulta avec son précepteur et convoqua promptement Kāma, Krodha, Bhaya et Mada : Désir, Colère, Peur et Ivresse.

Verse 191

व्यामोहं गृहपुत्रोत्थं तृष्णामायासमन्वितम् । गत्वा यूयं द्रुतं मर्त्ये स्थातुकामान्नरान्स्त्रियः

Avec l’égarement né du foyer et des enfants—joint à la soif du désir et à la lassitude—allez vite au monde des hommes et saisissez ceux et celles qui veulent y demeurer, liés à la vie mondaine.

Verse 192

चंडिकायतने पुण्ये सेवध्वं हि ममाज्ञया । विशेषेणाश्विने मासि कृष्णपक्षेंऽत्यवासरे

Par mon ordre, servez et fréquentez le saint sanctuaire de Caṇḍikā ; surtout au mois d’Āśvina, le dernier jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇa-pakṣa).

Verse 193

एवमुक्तास्ततः सर्वे कामाद्यास्ते द्रुतं ययुः । मर्त्यलोके महाराज रक्षां चक्रुश्च सर्वशः

Ainsi interpellés, tous ceux qui commençaient par Kāma (le Désir) s’en allèrent en hâte. Dans le monde des mortels, ô grand roi, ils établirent leur « garde » partout, répandant leur influence de tous côtés.

Verse 194

एवं ज्ञात्वा द्रुतं गच्छ तत्र पार्थिवसत्तम । यदीच्छसि परं श्रेय इह लोके परत्र च

Sachant cela, rends-toi là-bas sans tarder, ô le meilleur des rois, si tu désires le bien suprême, en ce monde et dans l’au-delà.

Verse 195

यो याति चंडिकां द्रष्टुमबुर्दं प्रति पार्थिव । नृत्यंति पितरस्तस्य गर्जंति च पितामहाः

Ô roi, celui qui se rend à Arbuda pour contempler Caṇḍikā, ses ancêtres se réjouissent et dansent, et même les aïeux les plus anciens exultent en poussant des acclamations de victoire.

Verse 196

तारयिष्यति नः सर्वान्स पुत्रो य इहाश्रमे । चंडिकायाः प्रगत्वाऽथ कुर्याच्छ्राद्धं समाहितः

«Ce fils nous fera tous traverser vers la délivrance : dans cet āśrama sacré, il ira vers Caṇḍikā puis, l’esprit recueilli, accomplira le Śrāddha.»

Verse 197

एकया लभ्यते राज्यं स्वर्गश्चैव द्वितीयया । तृतीयया भवेन्मोक्षो यात्रया तत्र पार्थिव

Ô roi, par un seul pèlerinage là-bas on obtient la royauté; par le second, le svarga (ciel); et par un troisième pèlerinage, on atteint la mokṣa, la délivrance.

Verse 198

तस्मात्सर्वप्रयत्नेन यात्रां तत्र समाचरेत् । अर्बुदे पर्वतश्रेष्ठे सर्वतीर्थमये शुभे

Ainsi, avec tous les efforts, qu’on accomplisse le pèlerinage en ce lieu : à Arbuda, le plus excellent des monts, de bon augure, portant en lui le mérite de tous les tīrtha.

Verse 200

पुनंत्येवान्यतीर्थानि स्नानदानैरसंशयम् । अर्बुदालोकनादेव विपाप्मा तत्र जायते

D’autres lieux saints purifient assurément par le bain sacré et les dons; mais par la seule vision d’Arbuda, on y devient sans péché.

Verse 201

यः शृणोति सदाख्यानमेत च्छ्रद्धासमन्वितः । स प्राप्नोति नरश्रेष्ठ कामान्मनसि वांछितान्

Celui qui écoute ce récit sacré avec foi—ô meilleur des hommes—obtient les désirs chéris dans son cœur.

Verse 202

यस्यैतत्तिष्ठते गेहे लिखितं पुस्तकं नृप । तस्यापि वांछिताः कामाः संपद्यते दिनेदिने

Ô roi, dans la maison de celui qui conserve ce livre écrit, ses vœux se réalisent aussi de jour en jour.

Verse 203

पठति श्रद्धयोपेतो यो वा भूमिपते नरः । सोऽपि यात्राफलं राजंल्लभते पुरुषोत्तमः

Ô seigneur de la terre, l’homme qui le lit avec foi—ô roi—obtient lui aussi le fruit du pèlerinage ; un tel être est éminent.