Adhyaya 34
Mahesvara KhandaKedara KhandaAdhyaya 34

Adhyaya 34

Lomāśa décrit la splendeur royale de Śiva sur le Kailāsa : devas et ṛṣis se tiennent en service, les musiciens célestes jouent, et l’on rappelle les victoires du Seigneur sur de grands adversaires. Nārada se rend au Kailāsa, clair comme la lune, et y contemple une nature merveilleuse—arbres exauçant les vœux, oiseaux et animaux, ainsi que la descente prodigieuse de la Gaṅgā—avec des gardiens façonnés aux portes et des merveilles à l’intérieur de l’enceinte sacrée. Il voit ensuite Śiva auprès de Pārvatī, avec une insistance iconographique sur les ornements-serpents et la majesté aux formes multiples du Dieu. Un épisode enjoué s’ensuit : Nārada propose le jeu de dés comme « divertissement », Pārvatī le met au défi, et Śiva et Pārvatī s’affrontent entre taquineries, proclamations de victoire et surenchère verbale. Bhṛṅgī intervient pour rappeler, selon la doctrine, l’invincibilité et la suprématie de Śiva ; Pārvatī réplique vivement, va jusqu’à maudire Bhṛṅgī, puis, dans la colère, retire les ornements de Śiva comme si elle emportait l’enjeu. Śiva, blessé et méditant le détachement, se retire seul vers une forêt semblable à un ermitage, prend la posture yogique et entre en absorption contemplative, transformant l’épisode en leçon éthico-théologique sur l’ego, la parole et le renoncement.

Shlokas

Verse 1

लोमश उवाच । राज्यं चकार कैलास दवदवा जगत्पतिः । गणैः समेतो बहुभिर्वीरभद्रान्वितो महान्

Lomaśa dit : Le Seigneur de l’univers régnait en souverain sur le Kailāsa, entouré de nombreuses troupes de gaṇas, et assisté par le grand Vīrabhadra.

Verse 2

ऋषिभिः सहितो रुद्रो देवैरिन्द्रादिभिः सह । ब्रह्मा यस्य स्तुतिपरो विष्णुः प्रेष्यवदास्थितः

Rudra était entouré des ṛṣi et des dieux conduits par Indra ; pour Lui, Brahmā se vouait à la louange, et Viṣṇu se tenait auprès de Lui comme en service humble.

Verse 3

इंद्रो देवगणैः सार्द्धं सेवाधर्मपरोऽभवत् । यस्य च्छत्रधरश्चंद्रो वायुश्चामरधृक्तथा

Indra, avec les cohortes des dieux, se voua au dharma du service ; pour Lui, la Lune portait l’ombrelle royale, et Vāyu tenait de même l’éventail cāmara.

Verse 4

सूपान्नकर्ता सततं जातवदा निरन्तरम् । गंधर्वा गायका यस्य स्तावकाश्च पिनाकिनः

Jātavedā (Agni) préparait sans cesse des mets opulents ; les Gandharva chantaient pour Lui, et des bardes aussi louaient le Pinākin, le Seigneur portant l’arc Pināka.

Verse 5

विद्याधराश्च बहवस्तथा चाप्सरसां गणाः । ननृतुश्चाग्रगा यस्य सोऽसौ कैलासपर्वते

De nombreux Vidyādhara et des troupes d’Apsaras dansaient au premier rang pour Lui ; ainsi demeurait-Il sur le mont Kailāsa.

Verse 6

पुत्रैर्गणेशस्कंदाद्यैस्तथा गिरिजया सह । राज्यं प्रतापिभिश्चक्रेऽशंकश्चंक्रमणेन च

Avec ses fils — Gaṇeśa, Skanda et d’autres — et avec Girijā (Pārvatī), Il exerçait une souveraineté rayonnante, allant et venant sans crainte.

Verse 7

येनांधको महा दैत्यः स देवानामरिर्महान् । दुष्टो विद्धस्त्रिशूलेन गगने स्थापितश्चिरम्

Par Lui, le grand démon Andhaka—puissant ennemi des dieux—fut transpercé par le trident, et ce scélérat demeura suspendu dans le ciel durant longtemps.

Verse 8

हत्वा गजासुरं येन उत्कृत्त्य चर्म वै कृतम् । चिरं प्रावरणं दिव्यं तथा त्रिपुरदीपनम् । विष्णुना पाल्यभूतेन रेजे सर्वांगसुन्दरः

Par Lui, Gajāsura fut abattu, sa peau arrachée et faite en un manteau divin porté longtemps; de même s’accomplit l’embrasement de Tripura. Viṣṇu étant comme son protecteur et serviteur, le Beau en tous ses membres resplendit.

Verse 9

तं द्रष्टुकामो भगवान्नारदो दिव्य र्शनः । ययौ च पर्वतश्रेष्ठं कैलासं चन्द्रपांडुरम्

Désireux de Le contempler, le bienheureux Nārada, doué de vision céleste, se rendit vers le plus noble des monts : Kailāsa, pâle et rayonnant comme la lune.

Verse 10

सुधया परया चापि सेवितं परमाद्भुतम् । कर्पूरगौरं च तदा दृष्ट्वा तं सुमहाबलम् । नारदो विस्मयाविष्टः प्रविष्टो गन्धमादनम्

Il contempla ce qui était suprêmement merveilleux, servi même par le nectar le plus élevé; et voyant Celui-là, blanc comme le camphre et d’une force immense, Nārada, saisi d’émerveillement, entra dans Gandhamādana.

Verse 11

अनेकाश्चर्यसंयुक्तं तपनैश्च सुशोभितम् । गायद्विद्याधरीभिश्च पूरितं च महाप्रभम्

Ce lieu était rempli d’innombrables merveilles, magnifiquement paré de lueurs éclatantes, et résonnait des chants des jeunes Vidyādharī : un séjour de grande splendeur et de majesté divine.

Verse 12

कल्पद्रुमाश्च बहवो लताभिः परिवेष्टिताः । घनच्छायासू तास्वेव विशिष्टा कामधेनवः

Là se dressaient de nombreux Kalpadrumas, arbres exauçant les vœux, enlacés de lianes ; et, dans ces mêmes bosquets à l’ombre profonde, se trouvaient d’exceptionnelles Kāmadhenū, vaches dispensatrices de grâces.

Verse 13

पारिजातवनामोदलंपटा बहवोऽलयः । कलहंसाश्च बहवः क्रीडमानाः सरस्तु च

Il y avait de nombreuses demeures embaumées par le parfum porté depuis les bosquets de Pārijāta ; et, dans les lacs aussi, bien des cygnes s’ébattaient joyeusement.

Verse 14

शिखंडिनो महच्चक्रुस्तत्र केकारवं मुदा । पंचमालापिनः सर्वे विहंगाः संमदान्विताः

Là, les paons poussaient de grands cris de joie ; et tous les oiseaux, chantant suavement en notes mesurées, étaient emplis d’allégresse.

Verse 15

करिणः करिणीभिश्च मोदमानाः सुवर्चसः । सिंहास्तथा गर्जमानाः शार्दूलैः सह संगताः

Les éléphants, avec leurs compagnes, s’y réjouissaient, rayonnants et splendides ; de même les lions, rugissants, se mêlaient en harmonie même aux tigres.

Verse 16

वृषभा नंदिमुख्याश्च रेभमाना निरन्तरम् । देवद्रुमाश्च बहवस्तथा चंदनवाटिकाः

Les taureaux —Nandin en tête— mugissaient sans cesse ; et l’on y trouvait de nombreux arbres divins, ainsi que des bosquets de santal.

Verse 17

नागपुंनागबकुलाश्चंपका नागकेसराः । तथा च वनजंब्वश्च तथा कनककेतकाः

Là se trouvaient des arbres nāga et bakula, des fleurs de campaka et de nāgakesara ; ainsi que des jambū sauvages et des ketaka à l’éclat d’or.

Verse 18

कह्लाराः करवीरिश्च कुमुदानि ह्यनेकशः । मंदाराश्च बदर्यश्च क्रमुकाः पाटलास्तथा

On y voyait des lotus kahlāra, des karavīra (lauriers-roses) et d’innombrables kumuda ; ainsi que des arbres mandāra, des badarī (jujubiers), des palmiers d’arec (kramuka) et des pāṭalā.

Verse 19

तथान्ये बहवो वृक्षाः शम्भोस्तोषकराह्यमी । ऐकपद्येन दृष्टास्ते नानाद्रुमलतान्विताः । आरामा बहवस्तत्र द्विगुणाश्च बभूविरे

Il y avait encore bien d’autres arbres, vraiment capables de réjouir Śambhu. D’un seul regard, on les voyait parés de maints arbres et lianes ; et de nombreux bosquets de délice s’y trouvaient, comme s’ils avaient doublé.

Verse 20

गगनान्निस्सृतः सद्यो गंगौघः परमाद्भुतः । पतितो मस्तके तस्य पर्वतस्य सुशोभिते

Un torrent de la Gaṅgā, merveille suprême, jaillit du ciel et, aussitôt, se précipita sur le sommet resplendissant de cette montagne.

Verse 21

कूपो हि पयसां ये न पवित्रं वर्तते जगत् । सोपि द्विधा तदा दृष्टो नारदेन महात्मना

Même un puits d’eau—par lequel le monde est soutenu et purifié—fut alors vu par le grand d’âme Nārada comme fendu en deux.

Verse 22

सर्वं तदा द्विधाभूतं दृष्टं तेन महात्मना । नारदेन तदा विप्राः परमेण निरीक्षितः

Alors, tout apparut comme partagé en deux aux yeux de cette grande âme, Nārada ; ô brāhmaṇas, il le contempla par une vision tout à fait extraordinaire et suprême.

Verse 23

एवं विलोकमानोऽसौ नारदो भगवानृषिः । त्वरितेन तथा यातः शिवालोकनतत्परः

Ainsi, tandis qu’il contemplait, le sage divin Nārada se hâta d’avancer, tout entier voué à la seule vision de Śiva.

Verse 24

यावद्द्वारि स्थितोपश्यन्महदाश्चर्यमेव च । द्वारपालौ तदा दृष्टौ कृतकौ विश्वक्मणा

Tandis qu’il se tenait au seuil et regardait, il vit un grand prodige : deux gardiens de la porte s’y tenaient, façonnés par Viśvakarman.

Verse 25

नारदो मोहितो ह्यासीत्पप्रच्छ च स तौ तदा । अहं प्रवेष्टुमिच्छामि शिवदर्शनलालसः

Nārada, saisi d’émerveillement, interrogea alors les deux : «Je désire entrer, avide du darśana, la vision de Śiva.»

Verse 26

तस्मादनुज्ञा दातव्या दर्शनार्थं शिवस्य च । अश्रृण्वन्तौ तदा दृष्ट्वा नारदो विस्मितोऽभवत्

«C’est pourquoi il faut accorder la permission, afin d’obtenir le darśana de Śiva.» Mais voyant que les deux n’écoutaient pas, Nārada en fut stupéfait.

Verse 27

ज्ञानदृष्ट्या विलोक्याथ दूष्णींभूतोऽभवत्तदा । कृत्रिमौ हि च तौ ज्ञात्वा प्रविष्टो हि महामनाः

Alors, les contemplant avec l’œil de la connaissance, il demeura silencieux ; comprenant que ces deux-là n’étaient qu’artifices, le magnanime entra.

Verse 28

तथान्ये तत्सरूपाश्च दृष्टास्तेन महात्मना । ऋषिः प्रणमितस्तैश्च नारदो भगवान्मु

De même, cette grande âme vit d’autres êtres de la même apparence ; et ils se prosternèrent devant le sage divin Nārada. (Le texte semble tronqué à la fin.)

Verse 29

एवमादीन्यनेकानि आश्चर्याणि ददर्श सः । ददर्शाथ च सुव्यक्तं त्र्यंबकं गिरिजान्वितम्

Ainsi vit-il maintes merveilles ; puis il contempla clairement Tryambaka (Śiva), accompagné de Girijā (Pārvatī).

Verse 30

अर्धासनगता साध्वी शंकरस्य महात्मनः । तनया गिरिराज्य यया व्याप्तं जगत्त्रयम्

La Dame vertueuse, assise sur la moitié du siège du magnanime Śaṅkara, elle, fille du Roi des Montagnes, par la Śakti de qui les trois mondes sont pénétrés.

Verse 31

गौरी सितेक्षणा बाला तन्वंगी चारुलोचना । यया रूपी कृतः शम्भुरुपादेयः कृतो महान्

Gaurī—claire, aux yeux lumineux, jeune, aux membres graciles et au regard charmant—par sa présence fit apparaître Śambhu en une forme manifeste, et rendit le Grand Seigneur souverainement digne de contemplation révérencieuse et de dévotion.

Verse 32

निर्विकानि विकारैश्च बहुभिर्विकलीकृतः । अर्द्धागलग्ना सा देवी दृष्टा तेन शिवस्य च

Bien qu’il soit sans changement, il paraissait comme transformé par de multiples modes; et la Déesse, unie à Śiva comme sa moitié inséparable, fut aussi contemplée par lui.

Verse 33

नारदेन तथा शम्भुर्दृष्टस्त्रिभुवनेश्वरः । शुद्धचामी करप्रख्यः सेव्यमानः सुरासुरैः

Ainsi Nārada contempla Śambhu, Seigneur des trois mondes, rayonnant comme l’or le plus pur, honoré et servi par les dieux comme par les asuras.

Verse 34

शंखेन भोगिवर्येण सेवितं चांघ्रिपंकजम् । धृतराष्ट्रेण च तथा तक्षकेण विशेषतः । तथा पद्मेन महा शेषेणापि विशेषतः

Ses pieds de lotus étaient servis avec vénération par le grand nāga Śaṅkha; de même par Dhṛtarāṣṭra—tout particulièrement par Takṣaka—et aussi par Padma et le grand Śeṣa, d’une manière éminente.

Verse 35

अन्यैश्च नागवर्यैश्च सेवितो हि निरंतरंम् । वासुकिः कंठलग्नो हि हारभूतो महाप्रभः

Il était sans cesse servi par d’autres nāgas éminents; et Vāsuki, le grand et rayonnant, s’enlaçait à son cou, devenu guirlande.

Verse 36

कंबलाश्वतरौ नित्यं कर्णभूषणभूषितौ । जटामूलगताश्चान्ये महाफणिवरा ह्यमी

Kambala et Aśvatara l’ornaient sans cesse comme parures d’oreilles; et d’autres grands seigneurs-serpents aux vastes capuchons demeuraient à la racine de ses mèches emmêlées.

Verse 37

अनेकजातिसंवीता नानावर्णाश्च पद्मिनः । तक्षकः कुलिकः शंखो धृतराष्ट्रो महाप्रभः

Entourés de maintes espèces et parés de couleurs diverses se tenaient ces seigneurs des serpents : Padma, Takṣaka, Kulika, Śaṅkha, et le puissant Dhṛtarāṣṭra.

Verse 38

पद्मो दंभः सुदंभश्च करालो भीषणस्तथा । एते चान्ये च बहवो नागाश्चाशीविषा ह्यमी

Padma, Dambha, Sudambha, Karāla et Bhīṣaṇa : ceux-ci, et bien d’autres Nāgas encore, farouches porteurs de venin, étaient présents en ce lieu.

Verse 39

अंगभूता हरस्या सन्पूज्यस्यास्य जगत्त्रये । फणैकया शोभमानाः केचिद्धि पन्नगोत्तमाः

Comme s’ils devenaient des membres de Hara—digne d’adoration dans les trois mondes—certains serpents d’élite resplendissaient, parés d’une seule et unique coiffe.

Verse 40

फणानां द्वितयं केषां त्रितयं च महाप्रभम् । चतुष्क पंचकषट्कं सप्तकं चाष्टकं तथा

Les uns portaient deux coiffes, les autres trois, d’un éclat majestueux ; et, en splendide ordonnance, il s’en trouvait à quatre, cinq, six, sept, et même huit coiffes.

Verse 41

नवकं दशकं चैव तथैकादशकं त्वथ । द्वादशकं चाष्टादशकमेकोनविंशकं तथा

Certains portaient neuf coiffes, d’autres dix ; de même, quelques-uns en avaient onze ; puis il s’en trouvait à douze, à dix-huit, et même à dix-neuf coiffes.

Verse 42

चत्वारिंशत्फणाः केऽपि पंचाशत्कं च षष्टिकम् । सप्ततिश्चाप्यशीतिश्च नवतिश्च तथैव च

Les uns avaient quarante capuchons; d’autres cinquante et soixante; certains soixante-dix, d’autres quatre-vingts, et d’autres encore quatre-vingt-dix.

Verse 43

तथा शतसहस्राणि ह्ययुतप्रयुतानि च । अर्बुदानि च रत्नानि तथा शङ्खमितानि च

De même, il y avait des centaines de milliers—des dizaines de milliers et des millions—des myriades sur des myriades; et des joyaux au-delà de tout compte, mesurés aussi en unités dites «śaṅkha».

Verse 44

अनंताश्च फणा येषां ते सर्पाः शिवभूषणाः । दृष्टास्तदानीं ते सर्वे नारदेन महात्मना

Ces serpents dont les capuchons étaient sans fin étaient les ornements mêmes de Śiva; et alors, tous furent vus par le magnanime Nārada.

Verse 45

विद्यावंतोऽपि ते सर्वे भोगिनोऽपि सुशोभिताः । हारभूषणभूतास्ते मणिमंतोऽमितप्रभाः

Tous étaient savants; tous étaient aussi de splendides nāgas—devenus colliers et ornements, sertis de gemmes, d’une splendeur incommensurable.

Verse 46

अर्द्धचंद्रांकितो यस्य कपर्द्दस्त्वतिसुंदरः । चक्षुषा च तृतीयेन भालस्थेन विराजितः

Celui dont le chignon de cheveux emmêlés était d’une beauté exquise, marqué du croissant de lune; et qui rayonnait du troisième œil posé sur son front.

Verse 47

पंचवक्त्रो महादेवो बाहुभिर्द्दशभिर्वृतः । तथा मरकतश्यामकंधरोऽतीवसुंदरम्

Mahādeva avait cinq visages, entouré de dix bras ; son cou et ses épaules, d’un vert sombre d’émeraude, étaient d’une beauté incomparable.

Verse 48

उरो यस्य विशालं च तथोरुजघनं परम् । चरणद्वयं च रुद्रस्य शोभितं परमं महत्

Sa poitrine était vaste, ses cuisses et ses hanches d’une puissance suprême ; et la paire de pieds de Rudra resplendissait—sublime et magnifique au-delà de toute mesure.

Verse 49

तद्दृष्टं चरणारविंदमतुलं तेजोमयं सुंदरं संध्यारागसुमंगलं च परमं तापापनुत्तिंकरम् । तेजोराशिकरं परात्परमिदं लावण्यलीलस्पदं सर्वेषां सुखवृद्धिकारणपरं शंभोः पदं पावनम्

Alors fut contemplé ce lotus incomparable des pieds : tout de splendeur, beau, souverainement auspice comme le pourpre du crépuscule, et suprême dissipateur de la souffrance. Artisan de torrents de lumière, au-delà de l’au-delà, terrain de jeu de la grâce et de la beauté : les pieds saints de Śambhu, cause suprême de l’accroissement du bonheur de tous, purifient.

Verse 50

तथैव दृष्ट्वा परमं पराणां परा सती रूपवती च सुंदरी । सौभाग्यलावण्यमहाविभूत्या विराजमाना ह्यतिसुंदरी शुभा

Puis, ayant contemplé le Suprême des suprêmes, Satī—transcendante, rayonnante de forme et de beauté—resplendit, infiniment gracieuse et de bon augure, par la grande majesté de la fortune et de la grâce.

Verse 51

दृष्ट्वा तौ दपती शुद्धौ राजमानौ जगत्त्रये । अभिन्नौ भेदमापन्नौ निर्गुणौ गुणिनौ च तौ

En contemplant ce couple divin et pur, resplendissant dans les trois mondes, Nārada vit que : bien qu’ils ne soient en vérité pas différents, ils apparaissent comme deux ; et bien qu’au-delà de toute qualité, ils se manifestent aussi avec des qualités.

Verse 52

साकारौ च निराकारौ निरातंकौ सुखप्रदौ । ववंदे च मुदा तौ स नारदो भगवत्प्रियः । उत्थायोत्थाय च तदा तुष्टाव जगदीश्वरौ

Avec forme et au-delà de toute forme, exempts de toute affliction et dispensateurs de béatitude—Nārada, bien-aimé du Seigneur, se prosterna devant Eux avec joie. Se relevant encore et encore, il loua alors les deux Souverains du monde.

Verse 53

नारद उवाच । नतोस्म्यहं देववरौ युवाभ्यां परात्पराभ्यां कलया तथापि । दृष्टौ मया दंपती राजमानौ यौ वीजभूतौ सचराचरस्य

Nārada dit : Je me prosterne devant vous deux, ô les meilleurs des dieux, Suprêmes au-delà du suprême, bien que vous ne vous manifestiez qu’en une part de votre plénitude. J’ai contemplé le couple divin resplendissant, semence-source de tout ce qui se meut et de tout ce qui demeure immobile.

Verse 54

पितरौ सर्वललोकस्य ज्ञातौ चाद्यैव तत्त्वतः । मया नास्त्यत्र संदेहो भवतोः कृपया तथा

Vous êtes les parents de tous les mondes ; aujourd’hui je l’ai su en vérité. Par votre grâce, je n’ai plus aucun doute à ce sujet.

Verse 55

एवं स्तुतौ तदा तेन नारदेन महात्मना । तुतोष भगवाञ्छंभुः पार्वत्या सहितस्तदा

Ainsi, loué alors par le magnanime Nārada, le Bienheureux Śaṃbhu—avec Pārvatī—fut comblé de satisfaction.

Verse 56

महादेव उवाच । सुखेन स्थीयते ब्रह्मन्किं कार्यं करवाणि ते । तच्छ्रुत्वा वचनं शंभोर्नारदो वाक्यमब्रवीत्

Mahādeva dit : «Demeure dans la joie, ô brahmane. Que dois-je faire pour toi ?» Entendant les paroles de Śaṃbhu, Nārada répondit.

Verse 57

दर्शनं जातमद्यैव तेन तुष्टोऽस्म्यहं विभो । दर्शनात्सर्वमेवाद्य शंभो मम न संशयः

(Nārada dit :) «Aujourd’hui même j’ai reçu ton darśana ; par cela je suis comblé, ô Seigneur. Par ce darśana, tout est devenu clair aujourd’hui, ô Śaṃbhu — il n’y a plus de doute en moi.»

Verse 58

क्रीडनार्थमिहायातः कैलासं पर्वतोत्तमम् । हृदिस्थो हि सदा नॄणामास्थितो भगवन्प्रभो

(Nārada dit :) «Tu es venu ici, au Kailāsa, la plus excellente des montagnes, pour ta līlā, le jeu divin. Et pourtant, ô Seigneur Bienheureux, tu demeures à jamais établi dans le cœur des hommes.»

Verse 59

तथापि दर्शनं भाव्यं सततं प्राणिनामिह

Et pourtant, en ce monde, les êtres vivants doivent sans cesse recevoir (ton) darśana.

Verse 60

गिरिजोवाच । का क्रीडा हि त्वया भाव्या वद शीघ्रं ममाग्रतः । तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा उवाच प्रहसन्निव

Girijā dit : «Quelle līlā, quel jeu divin, vas-tu entreprendre ? Dis-le-moi vite, ici devant moi.» Ayant entendu ses paroles, il répondit comme en souriant.

Verse 61

द्यूतक्रीडा महादेव दृश्यते विविधात्र च । भवेद्द्वाभ्यां च द्यूते हि रमणाच् महत्सुखम्

Ô Mahādeva, ici l’on voit le jeu de dés (dyūta) sous des formes variées et charmantes ; et dans une partie jouée à deux, vraiment, du divertissement partagé naît une grande joie.

Verse 62

इत्येवमुक्त्वो परतं सती भृशमुवाच वाक्यं कुपिता ऋषिं प्रति । कथं विजानासि परं प्रसिद्धं द्यूतं च दुष्टोदरकं मनस्विनाम्

Après avoir parlé ainsi puis s’être arrêtée, Satī—saisie d’une grande colère—s’adressa au sage : «Comment connais-tu si bien ce jeu de dés, tristement célèbre, ce vice au “ventre mauvais”, indigne des cœurs nobles ?»

Verse 63

त्वं ब्रह्मपुत्रोऽसि मुनिर्मनीषिणां शास्ता हि वाक्यं विविधैः प्रसिद्धैः । चरिष्यमाणो भुवनत्रये न हि त्वदन्यो ह्यपरो मनस्वी

Tu es le fils de Brahmā, un muni—précepteur des sages—célèbre pour tes nombreuses paroles d’autorité. Parcourant les trois mondes, il n’est vraiment nul autre au cœur noble qui te soit comparable.

Verse 64

एवमुक्तस्तदा देव्या नारदो देवदर्शनः । उवाच वाक्यं प्रहसन्गिरिजां शिवसन्निधौ

Ainsi interpellé par la Déesse, Nārada—celui qui voit les dieux—sourit et parla à Girijā en la présence même de Śiva.

Verse 65

नारद उवाच । द्यूतं न जानामि न चाश्रयामि ह्यहं तपस्वी शिवकिंकरश्च कथं च मां पृच्छसि राजकन्यके योगीश्वराणां परमं पवित्रे

Nārada dit : «Je ne connais pas le jeu de dés et je n’y ai point recours ; je suis un ascète et un serviteur de Śiva. Pourquoi donc m’interroges-tu, ô princesse—ô la plus pure parmi les seigneurs des yogins ?»

Verse 66

निशम्य वाक्यं गिरिजा सती तदा ह्युवाच वाक्यं च विहस्य तं प्रति । जानासि सर्वं च बटोऽद्य पश्य मे द्यूतं महेशेन करोमि तेऽग्रतः

Entendant ses paroles, Girijā Satī lui répondit en riant : «Tu sais tout, enfant ! Aujourd’hui, regarde : je jouerai aux dés avec Maheśa, juste devant toi.»

Verse 67

इत्येवमुक्त्वा गिरिराजकन्यका जग्राह चाक्षान्भुवनैकसुंदरी । क्रीडां चकाराथ महर्षिसाक्ष्यके तत्रास्थिता सा हि भवेन संयुता

Ayant ainsi parlé, la fille du Roi des Montagnes—unique beauté des mondes—prit les dés et commença le jeu, le grand ṛṣi pour témoin; là, elle demeura, unie à Bhava (Śiva).

Verse 68

तौ दंपती क्रीडया सज्जमानौ दृष्टौ तदा ऋषिणा नारदेन । सविस्मयोत्फुल्लमना मनस्वी विलोकमानोऽतितरां तुतोष

Alors le sage Nārada vit les deux époux tout entiers absorbés dans leur jeu; saisi d’émerveillement, le cœur en fleur, ce noble, en les regardant, se réjouit au plus haut point.

Verse 69

सखीजनेन संवीता तदा द्यूतपरा सती । शिवेन सह संगत्य च्छलाद्द्यूतमकारयत्

Alors Satī, entourée de ses compagnes et tout entière portée vers le jeu, se joignit à Śiva et—par une ruse enjouée—fit se poursuivre la partie de dés.

Verse 70

स पणं च तदा चक्रे छलेन महता वृतः । जिता भवानी च तदा शिवेन प्रहसन्निव

Puis il fit un pari, couvert d’une grande ruse; et alors Bhavānī fut vaincue par Śiva, comme s’il riait.

Verse 71

नारदोऽस्याः शिवेनाथ उपहासकरोऽभवत् । निशम्य हारितं द्यूतमुपहासं निशम्य च

Ô Seigneur, Nārada devint pour elle (Pārvatī) un sujet de plaisanterie. Ayant entendu parler du jeu de dés et de ce qui y fut perdu, il entendit aussi le rire moqueur.

Verse 72

नारदस्य दुरुक्तैश्च कुपिता पार्वती भृशम् । उवाच त्वरिता चैव दत्त्वा चैवार्द्धचंद्रकम्

Piquée par les paroles dures de Nārada, Pārvatī s’irrita vivement. Promptement elle parla et donna, pour mise, l’ornement du demi-croissant lunaire.

Verse 73

तथा शिरोमणी चैव तरले च मनोहरे । मुखं सुखोभनं चैव तथा कुपितसुंदरम् । दृष्टं हरेण च पुनः पुनर्द्यूतमकारयत्

Elle offrit aussi le joyau de tête, ainsi que des ornements chatoyants et ravissants; et même son visage—doucement lumineux, beau jusque dans la colère. Voyant cela, Hara fit reprendre, encore et encore, le jeu de dés.

Verse 74

तथा गिरिजया प्रोक्तः शंकरो लोकशंकरः । हारितं च मया दत्तः पण एव च नान्यथा

Ainsi, Girijā s’adressa à Śaṅkara, bienfaiteur des mondes : « Ce que j’ai perdu a bien été donné ; c’est la mise, et rien d’autre. »

Verse 75

क्रियते च त्वया शंभो कः पणो हि तदुच्यताम् । ततः प्रहस्य चोवाच पार्वतीं च त्रिलोचनः

« Ô Śambhu, quel gage fais-tu donc ? Qu’on le dise. » Alors Trilocana, le Seigneur aux Trois Yeux, souriant, parla à Pārvatī.

Verse 76

मया पणोऽयं क्रियते भवानि त्वदर्थमेतच्च विभूषणं महत् । सा चंद्रलेखा हि महान्हि हारस्तथैव कर्णोत्पलभूषणद्वयम्

« Bhavānī, c’est pour toi que je fais cette mise : voici de magnifiques parures — cet ornement en croissant de lune, un grand collier, et de même la paire d’ornements d’oreilles en lotus. »

Verse 77

इदमेव त्वया तन्वि मां जित्वा गृह्यतां सुखम् । ततः प्रवर्तितं द्यूतं शंकरेण सहैव च

«Ô fine et gracieuse, puisque tu m’as vaincu, prends ceci même avec aisance.» Alors le jeu de dés fut mis en mouvement, avec Śaṅkara lui-même pour joueur.

Verse 78

एवं विक्रीडमानौ तावक्षविद्याविशारदौ । तदा जितो भवान्याथ शंकरो बहुभूषणः

Ainsi, tous deux, experts dans la science des dés, poursuivirent leur jeu. Alors Śaṅkara, paré de nombreux ornements, fut vaincu par Bhavānī.

Verse 79

प्रहस्य गौरी प्रोवाच शंकरं त्वतिसुंदरी । हारितं च पणं देहि मम चाद्यैव शंकर

Souriant, Gaurī, d’une beauté incomparable, dit à Śaṅkara : «Donne-moi le gage que tu as perdu, aujourd’hui même, ô Śaṅkara.»

Verse 80

तदा महेशः प्रहसन्सत्यं वाक्यमुवाच ह । न जितोऽहं त्वया तन्वि तत्त्वतो हि विमश्यताम्

Alors Maheśa, souriant, dit une parole de vérité : «Je n’ai pas été réellement vaincu par toi, ô fine; médite la réalité dans son essence».

Verse 81

अजेयोऽहं प्राणिनां सर्वथैव तस्मान्न वाच्यं तु वोच हि साध्वि । द्यूतं कुरुष्वाद्य यथेष्टमेव जेष्यामि चाहंच पुनः प्रपश्या

«Je suis, en vérité, invincible pour les êtres vivants de toute manière; aussi, ô vertueuse, ne dis pas cela. Joue aujourd’hui aux dés comme il te plaît, et tu verras encore que moi aussi je vaincrai.»

Verse 82

तदाम्बिकाह स्वपतिं महेशं मया जितोऽस्यद्य न विस्मयोऽत्र । एवमुक्त्वा तदा शंभुं करे गृह्य वरानना । जितोऽसि त्वं न संदेहस्त्वं न जानासि शंकर

Alors Ambikā dit à son époux, Maheśa : «Aujourd’hui je t’ai vaincu — il n’y a là rien d’étonnant.» Ayant parlé ainsi, la Déesse au beau visage prit Śambhu par la main et dit : «Tu es vaincu — sans aucun doute. Ô Śaṅkara, tu ne comprends pas.»

Verse 83

एवं प्रहस्य रुचिरं गिरिजा तु शंभुं सा प्रेक्ष्या नर्मवचसा स तयाभिभूतः । देहीति म सकलमंगलमंगलेश यद्धारितं स्मररिपो वचसानुमोदितम्

Ainsi, souriant avec grâce, Girijā regarda Śambhu et, par des paroles enjouées, le domina. Elle dit : «Donne-le-moi, ô Seigneur de toute auspiciosité — ô ennemi de Smara — ce que tu avais mis en gage et que tes propres paroles ont approuvé.»

Verse 84

शिव उवाच । अजेयोऽहं विशालाक्षि तव नास्त्यत्र संशयः । अहंकारेण यत्प्रोक्तं तत्त्वतस्तद्विमृश्यताम्

Śiva dit : «Ô toi aux grands yeux, il n’est aucun doute que je suis, pour toi, invincible. Mais ce qui fut prononcé par orgueil, qu’on l’examine selon la vérité.»

Verse 85

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा प्रोवाच च विहस्य सा । अजेयो हि महादेवः सर्वेषामपि वै प्रभो

Entendant ces paroles, elle reprit en souriant : «Oui, en vérité, Mahādeva, ô Seigneur, est invincible pour tous les êtres.»

Verse 86

मयैकया जितोऽसि त्वं द्यूतेन विमलेन हि । न जानासि च किंचिच्च कार्याकार्यं विवक्षितम्

«Et pourtant, par moi seule tu as été vaincu, oui, par un jeu de dés sans tache. Et tu ne discernes nullement ce qu’il convient de faire et ce qu’il ne convient pas de faire, selon l’intention.»

Verse 87

एवं विवदमानौ तौ दंपती परमेश्वरौ । नारदः प्रहसन्वाक्यमुवाच ऋषिसत्तमः

Ainsi, tandis que les deux époux divins se querellaient, Nārada—le plus éminent des sages—sourit et prononça ces paroles.

Verse 88

नारद उवाच । आकर्णयाऽकर्णविशालनेत्रे वाक्यं तदेकं जगदेकमंगलम् । असौ महाभाग्यवतां वरेण्यस्त्वया जितः किं च मृषा ब्रवीषि

Nārada dit : «Écoute, ô Déesse aux yeux si vastes qu’ils touchent les oreilles, cette unique parole—l’unique vérité de bon augure pour le monde entier : Lui, le plus digne parmi les très fortunés, a été vaincu par toi ; pourquoi donc parler avec mensonge ?»

Verse 89

अजितो हि महादेवो देवानां परमो गुरुः । अरूपोऽयं सुरूपोयं रूपातीतोऽयमुच्यते

«Mahādeva est vraiment invincible, le Maître suprême des dieux. On le dit sans forme, et pourtant d’une forme merveilleuse ; on le proclame aussi au-delà de toute forme.»

Verse 90

एक एव परं ज्योतिस्तेषामपि च यन्महः । त्रैलोक्यनाथो विश्वात्मा शंकरो लोकशंकरः

«Lui seul est la Lumière suprême ; sa splendeur est la gloire même des dieux. Śaṅkara est le Seigneur des trois mondes, l’Âme de l’univers—le bienfaiteur qui apporte le salut aux mondes.»

Verse 91

कथं त्वया जितो देवि ह्यजेयो भुवनत्रये । शिवमेनं न जानासि स्त्रीभावाच्च वरानने

Ô Déesse, comment pourrais-tu avoir « vaincu » Śiva, lui qui est réellement invincible dans les trois mondes ? Ô toi au beau visage, par orgueil de femme tu ne le reconnais pas tel qu’il est en vérité.

Verse 92

नारदेनैवमुक्ता सा कुपिता पार्वती भृशम् । बभाषे मत्सरग्रस्ता साक्षेपं वचनं सती

Ainsi interpellée par Nārada, Pārvatī s’emporta violemment. Submergée par la jalousie, la vertueuse Satī proféra des paroles pleines de reproche.

Verse 93

पार्वत्युवाच । चापल्याच्च न वक्त्व्यं ब्रह्मपुत्र नमोस्तु ते तव भीतास्मि भद्रं ते देवर्षे मौनमावह

Pārvatī dit : «Ne parle pas avec témérité, ô fils de Brahmā ; je te rends hommage. Je me défie de tes paroles, ô rishi divin — garde le silence ; que le bien soit pour toi.»

Verse 94

कथं शिवो हि देवर्ष उक्तोऽतो हि त्वया बहु । मत्प्रसादा स्छवो जात ईश्वरो यो हि पठ्यते

«Comment se fait-il, ô rishi divin, que tu aies tant parlé de Śiva ? C’est par ma grâce qu’il devint “Īśvara”, celui que l’on célèbre comme le Seigneur.»

Verse 95

मया लब्धप्रतिष्ठोऽयं जातो नास्त्यत्र संशयः

«C’est par moi qu’il a obtenu sa dignité et son rang ; là-dessus, il n’y a aucun doute.»

Verse 96

एवं बहुविधं श्रुत्वा नारदो मौनमाश्रयत् । पस्थितं च तद्दृष्ट्वा भृंगी वाक्यमथाब्रवीत्

L’ayant entendue parler de tant de façons, Nārada se réfugia dans le silence. Le voyant prêt à s’en aller, Bhṛṅgī prononça alors ces paroles.

Verse 97

भृंग्युवाच । त्वया बहु न वक्तव्यं पुनरेव च भामिनि । अजेयो निर्विकारो हि स्वामी मम सुमध्यमे

Bhṛṅgī dit : «Ne parle pas tant de nouveau, ô femme ardente. Mon Seigneur est vraiment invincible et sans changement, ô toi à la taille fine.»

Verse 98

स्त्रीभावयुक्तासि वरानने त्वं देवं न जानासि परं पराणाम् । कामं पुरस्कृत्य पुरा भवानि समागतास्येव महेशमुग्रम

Ô Bhavānī au visage charmant, liée à l’orgueil de la condition féminine, tu ne reconnais pas le Dieu, plus haut que le plus haut. Jadis, plaçant le désir en avant, tu t’es approchée du farouche Mahādeva.

Verse 99

यथा कृतं तेन पिनाकिना पुरा एतत्स्मृतं किं सुभगे वदस्व नः । कृतो ह्यनंगो हि तदा ह्यनेन दग्धं वनं तस्य गिरेः पितुस्ते

Dis-nous, ô bienheureuse, si tu te souviens de ce que fit jadis ce Seigneur porteur de Pināka. Car alors, par lui, Kāma fut rendu sans corps, et la forêt de ton père—la Montagne—fut brûlée.

Verse 100

वात्त्वयाराधित एव एष शिवः पराणां परमः परात्मा

En vérité, c’est ce Śiva—suprême parmi les suprêmes, le Soi le plus élevé—que tu as adoré.

Verse 101

भृंगिणेत्येवमुक्ता सा ह्युवाच किपिता भृशम् । श्रृण्वतो हि महेशस्य वाक्यं पृष्टा च भृंगिणम्

Ainsi, appelée «Bhṛṅgiṇī», elle, vivement courroucée, parla tandis que Mahēśa écoutait ; et elle interrogea Bhṛṅgi afin qu’il réponde de ses paroles.

Verse 102

पार्वत्युवाच । हं भृंगिन्पक्षपातित्वाद्यदुक्तं वचनं मम । शिवप्रियोऽसि रे मन्द भेदबुद्धिरतो ह्यसि

Pārvatī dit : «Ah ! Ô Bhṛṅgi—par esprit de parti tu m’as adressé ces paroles. Bien que tu sois cher à Śiva, ô esprit obtus, tu demeures attaché à une pensée de division.»

Verse 103

अहं शिवात्मिका मूढ शिवो नित्यं मयि स्थितः । कथं शिवाभ्यां भिन्नत्वं त्वयोक्तं वाग्बलेन हि

«Je suis de la nature même de Śiva, ô égaré ; Śiva demeure sans cesse en moi. Comment donc as-tu, par la seule force des mots, proclamé une différence entre Śiva et moi ?»

Verse 104

श्रुतं च वाक्यं शुभदं पार्वत्या भृंगिणा तदा । उवाच पार्वतीं भृंगी रुषितः शिवसन्निधौ

Ayant alors entendu les paroles de bon augure de Pārvatī, Bhṛṅgi, courroucé, s’adressa à Pārvatī en la présence même de Śiva.

Verse 105

पुतुर्यज्ञे च दक्षस्य शिवनिंदा त्वया श्रुता । अप्रियक्षवणात्सद्यस्त्वया त्यक्तं कलेवरम्

«Au sacrifice de Dakṣa, tu as entendu l’outrage fait à Śiva ; et, à l’écoute de l’insupportable, tu as aussitôt abandonné ton corps.»

Verse 106

तत्क्षणादेव नन्वंगि ह्यधुना किं कृतं त्वया । संभ्रमात्किं न जानासि शिवनिंदकमेव च

«Et pourtant, ô toi aux membres gracieux—à présent, qu’as-tu fait ? Dans ton trouble, ne reconnais-tu pas que ceci aussi n’est rien d’autre qu’un outrage à Śiva ?»

Verse 107

कथं वा पर्वतश्रेष्ठाज्जाता से वरवर्णिनि । कथं वा तपसोग्रेण संतप्तासि सुमध्यमे

Ô toi à la beauté exquise, comment es-tu née de la plus noble des montagnes ? Ô toi à la taille fine, comment as-tu été purifiée par de farouches austérités ?

Verse 108

सप्रेमा च शिवे भक्तिस्तव नास्तीह संप्रातम् । शिवप्रियासि तन्वंगि तस्नादेवं ब्रवीमि ते

À présent, ici, je ne vois pas en toi une bhakti aimante envers Śiva. Pourtant, ô toi au corps gracieux, tu es chère à Śiva ; c’est pourquoi je te parle ainsi.

Verse 109

शिवात्परतरं नान्यत्त्रिषु लोकेषु विद्यते । शिवे भक्तिस्त्वया कार्या सप्रेमा वरवर्णिनि

Dans les trois mondes, rien n’est plus élevé que Śiva. Aussi, ô la plus belle, dois-tu cultiver une bhakti aimante envers Śiva.

Verse 110

भक्तासि त्वं महादेवि महाभाग्यवतां वरे । संसेव्यतां प्रयत्नेन तपसोपार्जितस्त्वया

Ô Mahādevī, tu es une dévote, la meilleure parmi les très fortunés. Que cette dévotion soit pratiquée et honorée avec effort, car tu l’as acquise par l’austérité.

Verse 111

शिवो वरेण्यः सर्वेशो नान्यथा कर्तुमर्हसि । भृंगिणो वचनं श्रुत्वा गिरिजा तमुवाचह

Śiva est le plus excellent, le Seigneur de tout ; tu ne dois pas agir autrement. Ayant entendu les paroles de Bhṛṅgi, Girijā (Pārvatī) lui adressa la parole.

Verse 112

गिरिजोवाच । रे भृंगिन्मौनमालंब्य स्थिरो भवाथ वा व्रज । वाच्यावाच्यं न जानासि किं ब्रवीषि पिशाचवत्

Girijā dit : «Ô Bhṛṅgi ! Prends refuge dans le silence : demeure ferme, sinon va-t’en. Tu ne sais pas ce qui doit être dit ni ce qui ne doit pas l’être ; pourquoi parles-tu comme un piśāca (goule) ?»

Verse 113

तपसा केन चानीतः कया चापि शिवो ह्ययम् । काहं कोऽसौ त्वया ज्ञातो भेदबुद्ध्या ब्रवीषि मे

«Par quelle austérité l’aurait-on “amené” ici, et par qui donc ce Śiva pourrait-il être dit “amené” ? Qui suis-je, et qui est-il, pour que tu me parles l’esprit fixé sur la différence ?»

Verse 114

कोऽसि त्वं केन युक्तोऽसि कस्माच्च बहु भाषसे । शापं तव प्रदास्यामि शिवः किं कुरुतेऽधुना

«Qui es-tu ? De quelle puissance es-tu pourvu pour tant parler ? Je te donnerai une malédiction : que fera Śiva maintenant ?»

Verse 115

भृंगिणोक्ता तिरस्कृत्य तदा शापं ददौ सती । निमामो भव रे मन्द रे भृंगिञ्छिंकरप्रिय

Alors Satī, méprisant les paroles de Bhṛṅgi, prononça une malédiction : «Deviens sans chair, ô insensé—ô Bhṛṅgi, toi qui chéris Śaṅkara !»

Verse 116

एवमुक्त्वा तदा देवी पार्वती शंकरप्रिया । अथ कोपेन संयुक्ता पार्वती शंकरं तदा

Après avoir ainsi parlé, la Déesse Pārvatī, bien-aimée de Śaṅkara, fut saisie de colère et se tourna alors vers Śaṅkara.

Verse 117

कर गृह्य च तन्वंगी भुजंगं वासुकिं तथा । उदतारयत्कंठात्सा तथान्यानि बहूनि च

La Déesse aux membres graciles saisit de sa main le serpent Vāsuki et l’arracha du cou (de Śiva), emportant avec lui bien d’autres choses encore.

Verse 118

शंभोर्जग्राह कुपिता भूषणानि त्वरान्विता । हृत चंद्रकला तस्य गजाजिनमनुत्तमम्

Courroucée et pressée, elle s’empara des parures de Śambhu ; elle lui ôta aussi l’emblème du croissant de lune et l’incomparable peau d’éléphant.

Verse 119

कंबलाश्वतरौ नागौ महेशकृतभूषणौ । हृतौ तया महादेव्या छलोक्त्यां च प्रहस्य वै

Kambala et Aśvatara — les deux serpents que Maheśa avait faits ornements — furent emportés par Mahādevī, tandis qu’elle plaisantait et riait.

Verse 120

कौपीनाच्छा दनं तस्या च्छलोक्त्या च प्रहस्य वै । तदा गणाश्च सख्यश्च त्रपया पीडिता भवन्

Et même son pagne, son vêtement de pudeur, elle le lui ôta, le raillant de paroles enjouées et de rires. Alors les gaṇas et ses compagnes furent accablés de honte.

Verse 121

पराङ्गमुखाश्च संजाता भृङ्गी चैव महातपाः । तथा चण्डो हि मुण्डश्च महालोमा महोदरः

Ils détournèrent le visage, saisis de honte, et devinrent abattus — Bhṛṅgī et d’autres grands ascètes ; de même Caṇḍa et Muṇḍa, Mahāloman et Mahodara aussi.

Verse 122

एते चान्ये च बहवो गणास्ते दुःखिनोऽभवन् । तांश्च दृष्ट्वा तथाभूतन्महेशो लज्जितोऽभवत्

Eux et bien d’autres gaṇa furent accablés de peine. Les voyant en cet état, Maheśa lui-même éprouva de la honte.

Verse 123

उवाच वाक्यं रुषितः पार्वतीं प्रति शंकरः

Irrité, Śaṅkara adressa ces paroles à Pārvatī.

Verse 124

रुद्र उवाच । उपहासं प्रकुर्वंति सर्वे हि ऋषयो भृशम् । तथा ब्रह्मा च विष्णुश्च तथा चेन्द्रादयो ह्यमी

Rudra dit : «Tous les ṛṣi se livrent à une moquerie violente ; de même Brahmā et Viṣṇu, ainsi qu’Indra et les autres dieux».

Verse 125

उपहासपराः सर्वे किं त्वयाद्य कृतं शुभे । कुले जातासि तन्वंगि कथमेवं करिष्यसि

«Tous ne cherchent que la moquerie. Ô Bienheureuse, qu’as-tu fait aujourd’hui ? Ô femme aux membres graciles, née dans une noble lignée, comment peux-tu agir ainsi ?»

Verse 126

त्वया जितो ह्यहं सुभ्रु यदि जानासि तत्त्वतः । तर्ह्येवं कुरु मे देहि कौपीनाच्छादनं परम् । देहि कौपी नामात्रं मे नान्यथा कर्तुमर्हसि

«Ô toi aux beaux sourcils, tu m’as vraiment vaincu, si tu connais la réalité en sa vérité. Alors fais ceci : accorde-moi un vêtement suprême, un kaupīna. Donne-moi au moins le nom de “kaupīna” ; tu ne dois pas agir autrement.»

Verse 127

एवमुक्ता सती तेन शंभुना योगिना तदा । प्रहस्य वाक्यं प्रोवाच पार्वती रुचिरानना

Ainsi interpellée par Śambhu, le yogin, Satī—Pārvatī au visage radieux—sourit et répondit par des paroles.

Verse 128

किं कौपीनेन ते कार्यं मुनिना भावितात्मना । दिगम्बरेणैव तदा कृतं दारुवनं तथा

«Ô muni à l’âme maîtrisée, qu’as-tu besoin d’un kaupīna ? En vérité, en ascète digambara—vêtu du ciel—tu agis jadis ainsi dans le Dāruvana.»

Verse 129

भिक्षाटनमिषेणैव ऋषिपत्न्यो विरोहिताः । गच्छ तस्ते तदा शंभो पूजनं तैर्महत्कृतम्

«Sous prétexte de quête, les épouses des ṛṣi furent émues et entraînées. Va donc, ô Śambhu : en ce temps-là, elles t’offrirent un grand culte.»

Verse 130

कौपीनं पतितं तत्र मुनिभिर्नान्यथोदितम् । तस्मात्त्वया प्रहातव्यं द्यूतोहारितमेव तत्

«Les munis ont affirmé que le kaupīna est tombé là, et non autrement. C’est pourquoi tu dois l’abandonner : il est vraiment comme un bien perdu au jeu.»

Verse 131

तच्छ्रुत्वा कुपितो रुद्रः पार्वतीं परमेश्वरः । निरीक्षमाणोऽतिरुषा तृतीयेनैव चक्षुषा

Entendant ces paroles, Rudra—Parameśvara—s’irrita contre Pārvatī et, brûlant d’une colère farouche, la fixa de son troisième œil.

Verse 132

कुपितं शंकरं दृष्ट्वा सर्व देवगणास्तदा । भयेन महताविष्टास्तथा गणकुमारकाः

Voyant Śaṅkara courroucé, toutes les cohortes des dieux en ce moment-là—avec les jeunes serviteurs des Gaṇas—furent saisies d’une grande crainte.

Verse 133

ऊचुः सर्वे शनैस्तत्र शंकितेन परस्परम् । अद्यायं कुपितो रुद्रो गिरिजां प्रति संप्रति

Là, tous se parlèrent à voix basse, anxieux et inquiets : « Aujourd’hui, en vérité, Rudra s’est irrité contre Girijā (Pārvatī). »

Verse 134

यथा हि मदनो दग्धस्तथेयं नान्यथा वचः । एवं मीमांसमानास्ते गणा देवर्षयस्तदा

« De même que Kāma (Madana) fut réduit en cendres, ainsi en sera-t-il de ceci ; il ne peut en être autrement », disaient-ils. Ainsi, en ce temps-là, les Gaṇas et les sages divins délibéraient entre eux.

Verse 135

विलोकितास्तया देव्या सर्वे सौभाग्यमुद्रया । उवाच प्रहसन्नेव सती सत्पुरुषं तदा

Alors la Déesse les considéra tous avec un signe de bon augure, plein de grâce ; et Satī, souriante, parla en cet instant au noble Seigneur.

Verse 136

किमालोकपरो भूत्वा चक्षुषा परमेण हि । नाहं कालो न कामोऽहं नाहं दभस्य वै मखः

« Pourquoi fixes-tu ton regard avec cet œil suprême ? Je ne suis ni le Temps, ni Kāma, ni le sacrifice de Dabha (Dākṣa). »

Verse 137

त्रिपुरो नैव वै शंभो नांधको वृषभध्वज । वीक्षितेनैव किं तेन तव चाद्य भविष्यति । वृथैव त्वं विरूपाक्षो जातोऽसि मम चाग्रतः

«Ô Śambhu, Seigneur au drapeau du Taureau ! Ce n’est ni Tripura ni Andhaka. Que gagneras-tu à seulement regarder (de cet œil), et que t’adviendra-t-il aujourd’hui ? En vain es-tu devenu “Virūpākṣa”, le Trois-Yeux, devant moi.»

Verse 138

एवमादीन्यनेकानि हयुवाच परमेश्वरी । निशम्य देवो वाक्यानि गमनाय मनो दधे

Ainsi Parameśvarī prononça bien des paroles de ce genre. Les ayant entendues, le Dieu prit en son cœur la résolution de s’en aller.

Verse 139

वनमेव वरं चाद्य विजनं परमार्थतः । एकाकी यतचित्तात्मा त्यक्तसर्वपरिग्रहः

«En vérité, aujourd’hui la forêt—solitaire et retirée—est ce qu’il y a de meilleur pour moi : seul, l’esprit et le corps maîtrisés, ayant renoncé à toute possession et à tout attachement.»

Verse 140

स सुखी परमार्थज्ञः स विद्वान्स च पंडितः । येन मुक्तौ कामरागौ स मुक्तः स सुखी भवेत्

Lui seul est heureux : il connaît la vérité suprême, il est vraiment savant et sage, celui qui a relâché et abandonné désir et passion. Celui-là est libéré ; celui-là devient heureux.

Verse 141

एवं विमृश्य च तदा गिरिजां विहाय श्रीशंकरः परमकारुणिकस्तदानीम् । यातः प्रियाविरहितो वनमद्भुतं च सिद्धाटवीं परमहंसयुतां तथैव

Ayant ainsi médité, Śrī Śaṅkara—d’une compassion suprême—quitta alors Girijā. Séparé de sa bien-aimée, il se rendit vers une forêt merveilleuse, et aussi vers Siddhāṭavī, le bois-ermitage fréquenté par les sages paramahaṃsa.

Verse 142

निर्गतं शंकरं दृष्ट्वा सर्वे कैलासवासिनः । निर्ययुश्च गणाः सर्वे वीरभद्रादयोऽनु तम्

Voyant Śaṅkara s’avancer, tous les habitants du Kailāsa sortirent; et toutes les troupes de gaṇa, menées par Vīrabhadra, le suivirent à sa suite.

Verse 143

छत्रं भृंगी समादाय जगाम तस्य पृष्ठतः । चामरे वीज्यमाने च गंगायमुनसन्निभे

Bhṛṅgī, portant l’ombrelle royale, marcha derrière Lui; et tandis que l’on agitait les cāmara, ils resplendissaient tels la Gaṅgā et la Yamunā.

Verse 144

ताभ्यां युक्तस्तदा नंदी पृष्ठतोऽन्वगमत्सुधीः । वृषभों ह्यग्रतो भूत्वा पुष्पकेण विराजितः

Alors le sage Nandī, les ayant pour compagnons, suivit derrière; et le Taureau (Vṛṣabha) allait en tête, resplendissant, paré du puṣpaka, ornement de fleurs.

Verse 145

शोभमानो महादेव एभिः सर्वैः सुशोभनैः । अंतःपुरगता देवी पार्वती सा हि दुर्मनाः

Mahādeva resplendissait, entouré de tous ces êtres magnifiques; mais la Déesse Pārvatī, demeurée dans les appartements intérieurs, avait le cœur véritablement accablé.

Verse 146

सखीभिर्बहुभिस्तत्र तथान्याभिः सुसंवृता । गिरिजा चिंतयामास मनसा परमेश्वरम्

Là, entourée de nombreuses amies et d’autres suivantes, Girijā contempla en son esprit Parameśvara.

Verse 147

ततो दूरं गतः शंभुर्विसृज्य च गणांस्तदा । गणेशं च कुमारं च वीरभद्रं तथाऽपरान्

Alors Śambhu s’en alla au loin, et en ce moment il congédia les gaṇas : Gaṇeśa, Kumāra (Skanda), Vīrabhadra, et les autres également.

Verse 148

भृंगिणं नंदिनं चंडं सोमनंदिनमेव च । एतानन्यांश्च सर्वांश्च कैलासपुरवासिनः

Bhṛṅgin, Nandin, Caṇḍa, et Somanandin aussi : eux et tous les autres, habitants de la cité de Kailāsa, furent pareillement laissés en arrière.

Verse 149

विसृज्य च महादेव एक एव महातपाः । गतो दूरं वनस्यांते तथा सिद्धवटं शिवः

Les ayant congédiés, Mahādeva — grand en austérités — s’en alla seul, au loin, jusqu’à la lisière de la forêt ; ainsi Śiva parvint à Siddhavaṭa, le « Banians des Siddhas ».

Verse 150

काश्मीररत्नोपलसिद्धरत्नवैदूर्यचित्रं सुधया परिष्कृतम् । दिव्यासनं तस्य च कल्पितं भुवा तत्रास्थितो योगपतिर्महेशः

Là, sur le sol, on façonna pour lui un siège divin, chamarré de gemmes du Cachemire, de dalles précieuses, de joyaux parfaits et de vaidūrya, poli d’un enduit de chaux. Sur ce siège prit place Maheśa, le Seigneur du Yoga.

Verse 151

पद्मासने चोपविष्टो महेशो योगवित्तमः । केवलं चात्मनात्मानं दध्यौ मीलितलोचनः

Assis en posture du lotus, Maheśa — le plus éminent connaisseur du yoga — ferma les yeux et médita uniquement sur le Soi par le Soi, absorbé dans la contemplation intérieure.

Verse 152

शुशुभे स महादेवः समाधौ चंद्रशेखरः । योगपट्टः कृतस्तेन शेषस्य च महात्मनः । वासुकिः सर्पराजश्च कटिबद्धः कृतो महान्

En samādhi, Mahādeva, Candrasekhara, resplendissait d’un éclat sublime. Le magnanime Śeṣa devint sa ceinture yogique, et Vāsuki, roi des serpents, fut fait son puissant baudrier.

Verse 153

आत्मानमात्मात्मतया च संस्तुतो वेदांतवेद्यो न हि विश्वचेष्टितः । एको ह्यनेको हि दुरंतपारस्तथा ह्यर्क्यो निजबोधरूपः । स्थितस्तदानीं परमं पराणां निरीक्षमाणो भुवनैकभर्ता

Loué comme le Soi en la modalité du Soi, connaissable par le Vedānta et non mû par l’agitation du monde, il est Un et pourtant paraît multiple; insondable et sans mesure, rayonnant tel le soleil, forme même de la conscience innée. Ainsi, l’unique Seigneur des mondes se tint là, contemplant l’état suprême au-delà de tout.