Adhyaya 46
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 46

Adhyaya 46

Ce chapitre célèbre la grandeur du Bahūdaka-kuṇḍa et transmet un enseignement sur les guṇa, le karma et le vairāgya (détachement) au sein d’un récit de tīrtha. Nandabhadra, après avoir adoré le liṅga de Kapileśvara sur la rive du Bahūdaka-kuṇḍa, exprime une protestation existentielle face à l’apparente injustice du saṃsāra : pourquoi le Seigneur, pur et sans attachement, aurait-il créé un monde de souffrances, de séparations et de destins inégaux (svarga/naraka). Un enfant malade de sept ans survient et reformule la question selon une psychologie éthique : les douleurs du corps et de l’esprit ont des causes discernables ; la racine de la détresse mentale est le « sneha » (attachement), d’où naissent rāga, désir (kāma), colère (krodha) et soif compulsive (tṛṣṇā). À la demande de Nandabhadra — comment renoncer à l’ego, au désir et à la colère tout en poursuivant le dharma — l’enfant expose une cosmologie d’inspiration sāṃkhya : prakṛti et puruṣa, apparition des guṇa, de l’ahaṃkāra, des tanmātra et des indriya, et nécessité pratique d’affiner rajas et tamas par sattva. Sur la question de la souffrance des dévots, il explique la pureté et l’impureté dans le culte, l’inéluctable maturation du karma, et la grâce divine qui permet de concentrer la jouissance ou l’épuisement des fruits au fil des naissances. Enfin, l’enfant révèle une biographie de vies antérieures (prédicateur hypocrite puni en naraka, renaissances en de multiples yoni, secours de Vyāsa par le mantra Sārasvata) et prescrit un rite : jeûne d’une semaine et japa solaire, crémation dans un tīrtha nommé, immersion des ossements, et installation d’une image de Bhāskara à Bahūdaka. La section des phala énumère les mérites du bain sacré, des offrandes, des rites, de l’aumône, de l’hospitalité, du yoga et de l’écoute attentive, jusqu’à la promesse orientée vers la libération.

Shlokas

Verse 1

नारद उवाच । बहूदकस्य कुंडस्य तीरस्थं लिंगमुत्तमम् । कपिलेश्वरमभ्यर्च्य नंदभद्रस्ततः सुधी

Nārada dit : Après avoir rendu un culte au liṅga excellent de Kapileśvara, situé sur la rive du bassin de Bahūdaka, le sage Nandabhadra alors (poursuivit).

Verse 2

प्रणम्य चाग्रतस्तस्थौ प्रबद्धकरसंपुटः । संसारचरितैः किंचिद्द्रुःखी गाथां व्यगायत

Après s’être prosterné, il se tint devant (le Seigneur) les mains jointes en signe de révérence. Un peu affligé par les voies du saṃsāra, il chanta une hymne de supplication.

Verse 3

स्रष्टारमस्य जगतश्चेत्पश्यामि सदाशिवम् । नानापृच्छाभिरथ तं कुर्यां नाथं विलज्जितम्

Si je pouvais contempler Sadāśiva, le créateur de ce monde, alors, à force de questions innombrables, j’en viendrais à mettre ce Seigneur dans l’embarras et la pudeur.

Verse 4

अपूर्यमाणं तव किं जगत्संसृजनं विना । निरीह बहुधा यत्ते सृष्टं भार्गववज्जगत्

Si Ton monde n’est jamais « à remplir » ni en manque, quel besoin y a-t-il de créer le monde? Ô Toi, sans désir, pourquoi as-Tu façonné cet univers en tant de formes—à la manière des créations attribuées à Bhārgava?

Verse 5

सचेतनेन शुद्धेन रागादिरहितेन च । अथ कस्मादात्मसदृशं न सृष्टं निर्मितं जडम्

Tu es conscience, pureté, libre de passion et de tout ce qui s’y rattache; pourquoi donc n’a-t-on pas créé quelque chose de semblable à Toi? Pourquoi avoir façonné ce monde inerte, sans conscience?

Verse 6

निर्वैरेण समेनाथ सुखदुःखभवाभवैः । ब्रह्मादिकीटपर्यन्तं किमेव क्लिश्यते जगत्

Ô Seigneur, Tu es sans inimitié et égal envers tous. Pourtant, par le plaisir et la douleur, par la naissance et la non-naissance, pourquoi le monde est-il tourmenté—de Brahmā jusqu’au plus infime insecte?

Verse 7

कांश्चित्स्वर्गेथ नरके पातयंस्त्वं सदाशिव । किं फलं समवाप्नोषि किमेवं कुरुषे वद

Ô Sadāśiva, jetant les uns au ciel et les autres en enfer, quel fruit en retires-Tu? Pourquoi agis-Tu ainsi? Dis-le-moi.

Verse 8

इष्टैः पुत्रादिभिर्नाथ वियुक्ता मानवा ह्यमी । क्रंदंति करुणासार किं घृणापि भवेन्न ते

Ô Seigneur—essence de compassion—ces hommes, séparés de leurs bien-aimés, tels que fils et proches, gémissent et pleurent dans la misère. Ne peut-il naître en Toi ne fût-ce qu’une étincelle de pitié?

Verse 9

अतीव नोचितं सर्वमेतदीश्वर सर्वथा । यत्ते भक्ताः समं पापैर्मज्जंते दुःखसागरे

Ô Īśvara, cela est entièrement indigne—que tes dévots sombrent, avec les pécheurs, dans l’océan de la souffrance.

Verse 10

एवंविधेन संसारचारित्रेण विमोहिताः । स्थानां तरं न यास्यामि भोक्ष्ये पास्यामि नोदकम्

Déconcerté par une telle conduite de l’existence mondaine, je n’irai nulle part ailleurs ; je ne mangerai pas et ne boirai pas d’eau.

Verse 11

मरणांतमेव यास्यामि स्थास्ये संचिंतयन्नदः । स एवं विमृशन्नेव नंदभद्रः स्वयं स्थितः

«Je n’irai que jusqu’à la mort elle-même ; je demeurerai ici», pensa-t-il. Ainsi méditant, Nandabhadra se tint là, seul.

Verse 12

ततश्चतुर्थे दिवसे बहूकतटे शुभे । कश्चिद्बालः सप्तवर्षः पीडापीडित आययौ

Puis, le quatrième jour, sur la rive bénie de Bahūka, vint un garçon de sept ans, accablé d’une douloureuse souffrance.

Verse 13

कृशोतीव गलत्कुष्ठी प्रमुह्यंश्च पदेपेद । नंदभद्रमुवाचेदं कृच्छ्रात्संस्तभ्य बालकः

L’enfant, très amaigri, la lèpre suintante, défaillant à chaque pas, se soutint avec peine et adressa ces paroles à Nandabhadra.

Verse 14

अहो सुरूपसर्वांग कस्माद्दुःखी भवानपि । ततोस्य कारणं सर्वं व्याचष्ट नंदभद्रकः

« Ah ! Ô toi dont les membres sont beaux et bien formés, pourquoi es-tu toi aussi dans la peine ? » Alors Nandabhadra lui exposa entièrement la cause de sa propre affliction.

Verse 15

श्रुत्वा तत्कारणं सर्वं बालो दीनमना ब्रवीत् । अहो हा कष्टमत्युग्रं बुधानां यदबुद्धिता

Ayant entendu toute la cause, le garçon, le cœur accablé, dit : « Hélas ! Quelle douleur si terrible : que même les sages puissent tomber dans la folie ! »

Verse 16

संपूर्णोद्रियगात्रा यन्मर्तुमिच्छंति वै वृथा । मुहूर्ताद्ध्यत्र खट्वांगो मोक्षमार्गमुपागतः

Bien que les sens et les membres soient intacts, les hommes désirent pourtant mourir—vraiment en vain. Car ici même, Khaṭvāṅga atteignit la voie de la délivrance en un seul instant.

Verse 17

तदहो भारतं खंडं सत्यायुषि त्यजेद्धि कः । अहमेव दृढो मन्ये पितृभ्यां यो विवर्जितः

Ah donc—qui délaisserait la terre de Bhārata tant que la vie véritable demeure encore ? Moi seul, je crois, suis le résolu—privé de père et de mère.

Verse 18

अशक्तश्चलितुं वापि मर्तुमिच्छामि नापि च । सर्वे लाभाः सातिमाना इति सत्या बतश्रुतिः

« Je n’ai pas la force même de bouger; et je ne souhaite pas non plus mourir. Hélas—vraie est l’antique parole : tout gain s’accompagne d’un fardeau d’orgueil et de peine. »

Verse 19

संतोषोऽप्युचितस्तुभ्यं देहं यस्य दृढं त्विदम् । शरीरं नीरुजं चेन्मे भवेदपि कथंचन

Le contentement sied vraiment à toi, dont le corps est ferme. Puissé-je, d’une manière ou d’une autre, voir mon propre corps délivré de toute maladie !

Verse 20

क्षणेक्षणे च तत्कुर्यां भुज्यते यद्युगेयुगे । इंद्रियाणि वशे यस्य शरीरं च दृढं भवेत्

À chaque instant, j’accomplirais ce par quoi l’on peut goûter la vie d’âge en âge—si seulement mes sens étaient maîtrisés et si mon corps devenait ferme.

Verse 21

सोऽप्यन्यदिच्छते चेच्च कोऽन्यस्तस्मादचेतनः । शोकस्थानसहस्राणि हर्षस्थानशतानि च

Si même un tel homme désire encore autre chose, qui serait plus inconsidéré que lui ? Les occasions de chagrin sont par milliers, tandis que celles de joie ne sont que par centaines.

Verse 22

दिवसे दिवसे मूढमावशंति न पंडितम् । न हि ज्ञानविरुद्धेषु बह्वबपायेषु कर्मसु

Jour après jour, les calamités accablent l’insensé, non le sage—car le sage ne s’engage pas dans des actes contraires à la connaissance et lourds de maints périls.

Verse 23

मूलघातिषु सज्जंते बुद्धिमंतो भवद्विधाः । अष्टांगां बुद्धिमाहुर्यां सर्वाश्रेयोविघातिनीम

Les intelligents—des êtres comme toi—s’emploient à frapper à la racine (de la souffrance). Ils parlent d’un discernement octuple, grâce auquel tout bien véritable est préservé de l’atteinte.

Verse 24

श्रुतिस्मृत्यविरुद्धा सा बुद्धिस्त्वय्यस्ति निर्मला । अथ कृच्छ्रेषु दुर्गेषु व्यापत्सु स्वजनस्य च

En toi demeure un discernement pur, qui ne contredit ni la Śruti ni la Smṛti. Il reste ferme dans les épreuves, dans les situations périlleuses, et même au cœur des calamités qui frappent les siens.

Verse 25

शारीरमानसैर्दुःखैर्न सीदंति भवद्विधाः । नाप्राप्यमभिवांछंति नष्टं नेच्छंति शोचितुम्

Ceux qui te ressemblent ne s’abattent ni sous la souffrance du corps ni sous celle de l’esprit. Ils ne convoitent pas l’inaccessible et ne choisissent pas de se lamenter sur ce qui est perdu.

Verse 26

आपत्सु च न मुह्यंति नराः पंडितबुद्धयः । मनोदेहसमुत्थाभ्यां दुःखाब्यामर्पितं जगत्

Dans les calamités, les hommes au discernement instruit ne s’égarent pas. Le monde est accablé par deux sortes de souffrance : celle qui naît de l’esprit et celle qui naît du corps.

Verse 27

तयोर्व्याससमासाभ्यां शमोपायमिमं श्रृणु । व्याधेरनिष्टसंस्पर्शाच्छ्रमादिष्टविसर्जनात्

Écoute maintenant le moyen d’apaiser ces deux (souffrances), exposé à la fois en détail et en bref : éviter les contacts néfastes qui engendrent la maladie, et renoncer à la fatigue et aux autres facteurs aggravants, selon l’instruction donnée.

Verse 28

चतुर्भिः कारणैर्दुःखं शीरिरं मानसं च यत् । मानसं चाप्यप्रियस्य संयोगः प्रियवर्जनम्

La souffrance est de deux sortes—corporelle et mentale—et elle naît de quatre causes. La souffrance de l’esprit, en vérité, vient de l’union avec ce qui est déplaisant et de la séparation d’avec ce qui est cher.

Verse 29

द्विप्रकारं महाकष्टं द्वयोरेतदुदाहृतम् । मानसेन हि दुःखैन शरीरमुपतप्यते

Cette grande affliction est dite double. Car par la souffrance de l’esprit, le corps lui-même est brûlé et tourmenté.

Verse 30

अयःपिंडेन तप्तेन कुंभसंस्थमिवोदकम् । तदाशु प्रति काराच्च सततं च विवर्जनात्

Tel l’eau dans une jarre chauffée par un bloc de fer rouge, ainsi le mal se soulage vite par l’application du remède et par l’évitement constant de la cause.

Verse 31

व्याधेराधेश्च प्रशमः क्रियायोगद्वयेन तु । मानसं शमयेत्तस्माज्ज्ञानेनाग्निमिवांबुना

L’apaisement de la maladie et de la détresse intérieure s’obtient par une discipline double de pratique. Ainsi faut-il calmer le mental par la connaissance, comme on éteint le feu avec l’eau.

Verse 32

प्रशांते मानसे ह्यस्य शारीरमुपशाम्ति । मनसो दुःखमूलं तु स्नेह इत्युपलभ्यते

Quand l’esprit d’un homme devient paisible, l’affliction du corps s’apaise aussi. Et l’on reconnaît que la racine de la souffrance mentale est l’attachement (sneha).

Verse 33

स्नेहाच्च सज्जनो नित्यं जन्तुर्दुःखमुपैति च । स्नेहमूलानि दुःखानि स्नेहजानि भायानि च

Et par l’attachement, même l’homme de bien tombe sans cesse dans la peine. Les souffrances ont leur racine dans l’attachement, et les peurs aussi naissent de l’attachement.

Verse 34

शोकहर्षौ तथायासः सर्वं स्नेहात्प्रवर्तते

Le chagrin et la joie, ainsi que la fatigue et l’effort : tout procède de l’attachement.

Verse 35

स्नेहात्करणरागश्च प्रजज्ञे वैषयस्तथा । अश्रेयस्कावुभावतौ पूर्वस्तत्र गुरुः स्मृतः

De l’attachement naît la coloration des sens, et aussi le désir des objets. Tous deux sont causes de ce qui est malsain; et en cela, le premier (l’attachement) est tenu pour l’instigateur principal.

Verse 36

त्यागी तस्मान्न दुःखी स्यान्नर्वैरो निरवग्रहः । अत्यागी जन्ममरणे प्राप्नोतीह पुनःपुनः

Ainsi, le renonçant n’est pas dans la peine : sans inimitié et sans saisie. Mais celui qui ne renonce pas rencontre ici la naissance et la mort, encore et encore.

Verse 37

तस्मात्स्नेहं न लिप्सेन मित्रेभ्यो धनसंचयात् । स्वशरीरसमुत्थं च ज्ञानेन विनिर्वतयेत्

Ainsi, qu’on ne convoite pas l’attachement, qu’il vienne des amis ou de l’amassement des richesses. Et ce qui naît de son propre corps, qu’on l’écarte par la connaissance.

Verse 38

ज्ञानान्वितेषु सिद्धेषु शास्त्रूज्ञेषु कृतात्मसु । न तेषु सज्जते स्नेहः पद्मपत्रेष्विवोदकम्

Auprès des êtres accomplis, pourvus de vraie connaissance, versés dans les śāstras et maîtres d’eux-mêmes, l’attachement ne s’accroche pas : il glisse comme l’eau sur la feuille de lotus.

Verse 39

रागाभिभूतः पुरुषः कामेन परिकृष्यते । इच्छा संजायते चास्य ततस्तृष्णा प्रवर्धते

Quand l’homme est dominé par la passion (rāga), le désir (kāma) l’entraîne. De là naît l’aspiration (icchā), puis la soif (tṛṣṇā) croît peu à peu.

Verse 40

तृष्णा हि सर्वपापिष्ठा नित्योद्वेगकरी मता । अधर्मबहुला चैव घोररूपानुबंधिनी

La tṛṣṇā, la soif du désir, est tenue pour la plus fautive de toutes, et elle engendre sans cesse l’angoisse. Elle abonde en adharma et s’accompagne de suites redoutables.

Verse 41

या दुस्त्यजा दुर्मतिभिर्या न जीर्यतः । यासौ प्राणांतिको रोगस्तां तृष्णां त्यजतः सुखम्

Cette tṛṣṇā que les égarés peinent à quitter, qui ne vieillit jamais et qui est une maladie menant à la mort : en l’abandonnant, on obtient le bonheur.

Verse 42

अनाद्यंता तु सा तृष्णा ह्यंतर्देहगता नृणाम् । विनाशयति संभूता लोहं लोहमलो यथा

Cette tṛṣṇā est sans commencement ni fin et demeure au-dedans du corps des hommes ; une fois née, elle les détruit, comme la rouille ronge le fer.

Verse 43

यथैवैधः समुत्थेन वह्निना नाशमृच्छति । तथाऽकृतात्मा लोबेन स्वोत्पन्नेन विनश्यति

De même que le bois périt par le feu né du bois lui-même, ainsi l’homme sans maîtrise de soi est détruit par l’avidité (lobha) née en lui.

Verse 44

तस्माल्लोभो न कर्तव्यः शरीरे चात्मबंधुषु । प्राप्तेषु व न हृष्येत नाशो वापि न शोचयेत्

Ainsi, qu’on ne nourrisse pas l’avidité, ni envers son propre corps ni envers les siens. À l’acquisition, qu’on ne s’enivre pas de joie; à la perte, qu’on ne s’abîme pas dans le chagrin.

Verse 45

नंदभद्र उवाच । अहो बाल न बालस्त्वं मतो मे त्वां नमाम्यहम् । त्वद्वाक्यैरतितृप्तोऽहं त्वां तु प्रक्ष्यामि किंचन

Nandabhadra dit : «Ah, enfant—et pourtant, à mes yeux tu n’es pas un enfant. Je me prosterne devant toi. Rassasié au-delà de toute mesure par tes paroles, je voudrais encore te demander quelque chose.»

Verse 46

कामक्रोधावहंकारमिंद्रियाणि च मानवाः । निंदंति तत्र मे नित्यं विवक्षेयं प्रजायते

Les hommes blâment le désir, la colère, l’ego et les sens; pourtant, en moi, au sujet même de ces choses, naît sans cesse l’élan de parler.

Verse 47

अहमेष ममेदं च कार्यमीदृशकस्त्वहम् । इत्यादि चात्मविज्ञानमहंकार इति स्मृतः

«Je suis ceci; ceci est à moi; cet acte doit être accompli; je suis de telle nature»—de telles pensées centrées sur le moi sont tenues pour l’ego (ahaṃkāra).

Verse 48

परिहार्यः य चेत्तं च विनोन्मत्तः प्रकीर्यते । कामोऽभिलाष इत्युक्तः सं चेत्पुंसा विवर्ज्यते

Cet élan de l’esprit qui, une fois éveillé, éparpille le mental en une agitation sans repos doit être écarté. On l’appelle kāma—convoitise, désir ardent—et l’homme en quête du bien doit y renoncer.

Verse 49

कथं स्वर्गो मुमुक्षा वा साध्यते दृषदा यथा । क्रोधो वा यदि संत्याज्यस्ततः शत्रुक्षयः कथम्

Comment le ciel—ou même l’aspiration à la mokṣa—pourrait-il être accompli comme avec une simple pierre? Et si la colère doit vraiment être abandonnée, comment alors obtenir la ruine des ennemis?

Verse 50

बाह्यानामांतराणां वा विना तं तृणवद्विदुः । इंद्रियाणि निगृह्यैव दुष्टानीति निपीडयेत्

Sans maîtriser ce « principe intérieur », l’extérieur comme l’intérieur sont tenus pour de la paille sans valeur. Aussi faut-il contenir les sens et écraser les mauvais — ces puissances sensorielles indociles.

Verse 51

कथं स्याद्धर्मश्रवणं कथं वा जीवनं भवेत् । एतस्मिन्मे मनो विद्धंखिद्यतेऽज्ञानसंकटे

Comment y aurait-il écoute du dharma, et comment la vie pourrait-elle se maintenir? En cela, mon esprit—blessé—souffre dans l’épaisse broussaille périlleuse de l’ignorance.

Verse 52

तथा कस्मादिदं सृष्टं जडं विश्वं चिदात्मना । एवं यद्बहुधा क्लेशः पीड्यते हा कुतस्त्विदम्

Et encore : pourquoi cet univers inerte a-t-il été créé par le Soi conscient (Ātman)? Pourquoi la souffrance accable-t-elle sous tant de formes—hélas—d’où tout cela a-t-il surgi?

Verse 53

बाल उवाच । सम्यगेतद्यथा पृष्टं यत्र मुह्यंति जंतवः । श्रृण्वेकाग्रमना भूत्वा ज्ञातं द्वैपायनान्मया

Bāla dit : Tu as bien questionné ; c’est précisément sur ce point que les êtres s’égarent. Écoute l’esprit rassemblé en un seul point : je l’ai appris de Dvaipāyana (Vyāsa).

Verse 54

प्रकृतिः पुरुषश्चैव अनादी श्रृणुमः पुरा । साधर्म्येणावतिष्ठेते सृष्टेः प्रागजरामरौ

Prakṛti et Puruṣa sont véritablement sans commencement—ainsi l’avons-nous entendu depuis les temps anciens. Avant la création, ils demeurent ensemble en une condition commune, tous deux sans vieillesse et sans mort.

Verse 55

ततः कालस्वबावाभ्यां प्रेरिता प्रकृतिः पुरा । पुंसः संयोगमैच्छत्सा तदभावात्प्रकुप्यत

Alors, jadis, Prakṛti—poussée par le Temps et par sa nature propre—désira l’union avec Puruṣa ; et faute de cette union, elle s’agita.

Verse 56

ततस्तमोमयी सा च लीलया देववीक्षिता । राजसी समभूद्दूष्टा सात्त्विकी समजायत

Ensuite, elle—faite de tamas—fut effleurée du regard, dans le jeu divin, par la Divinité. Elle devint rajasique, turbulente et souillée, et le sattva se manifesta aussi.

Verse 57

एवं त्रिगुणतां याता प्रकृतिर्देवदर्शनात् । तां समास्थाय परमस्त्रिमूर्तिः समजायत

Ainsi, Prakṛti atteignit l’état des trois guṇa par la vision (le regard) de la Divinité. La prenant pour support, la Trimūrti suprême se manifesta.

Verse 58

तस्याः प्रोच्चारणार्थं च प्रवृत्तः स्वांशतस्ततः । असूयत महत्तत्त्वं त्रिगुणं तद्विदुर्बुधाः

Alors, de Sa propre part, Il se mit en mouvement afin qu’elle puisse s’énoncer et se manifester. De là naquit le principe nommé Mahat, pourvu des trois guṇa, ainsi que l’affirment les sages.

Verse 59

अहंकार स्ततो जातः सत्त्वराजसतामसः । तमो रजस्त्वमापद्य रजः सत्त्वगुणं नयेत्

Ensuite naquit l’ahaṃkāra (principe du moi), de nature sattva, rajas et tamas. Tamas tend vers rajas, et rajas à son tour mène à la qualité de sattva.

Verse 60

शुद्धसत्त्वे ततो मोक्षं प्रवदंति मनीषिणः । तमसो रजसस्त स्मात्संशुद्ध्यर्थं च सर्वशः

Les sages enseignent que la délivrance (mokṣa) naît du sattva purifié. C’est pourquoi tamas et rajas doivent être purifiés de toutes les manières, en vue d’une purification totale.

Verse 61

जीवात्मसंज्ञान्स्वीयांशान्व्यभजत्परमेश्वरः । तावंतस्ते च क्षेत्र्ज्ञा देहा यावंत एव हि

Parameśvara répartit Ses propres parts en ce que l’on nomme jīvātman, les âmes individuelles. Autant il y a de kṣetrajña, « connaisseurs du champ », autant il y a, en vérité, de corps.

Verse 62

निःसरंति यथा लोहात्तप्तल्लिंगात्स्फुलिंगकाः । तन्मात्रभूतसर्गोयमहंकारात्तु तामसात्

De même que des étincelles jaillissent d’un fer chauffé à blanc, ainsi l’émanation des tanmātra et des éléments grossiers procède de l’ahaṃkāra sous sa forme tamasique.

Verse 63

इंद्रियाणां सात्त्विकाच्च त्रिगुणानि च तान्यपि । एतैः संसिद्धयंत्रेण सच्चिदानन्दवीक्षणात्

Et de l’aspect sāttvique naissent les facultés (indriya) de perception et d’action ; elles aussi opèrent sous les trois guṇa. Par cet instrument d’une discipline accomplie, grâce à la vision de Sat–Cit–Ānanda (Être–Conscience–Béatitude), on atteint l’accomplissement.

Verse 64

रजस्तमश्च शोध्यंते सत्त्वेनैव मुमुक्षुभिः । तस्मात्कामं च क्रोधं च इंद्रियाणां प्रवर्तनम्

Les aspirants à la délivrance purifient rajas et tamas uniquement par sattva. C’est pourquoi l’élan des sens vers le désir et la colère doit être contenu et affiné.

Verse 65

अहंकारं च संसेव्य सात्त्विकीं सिद्धिमश्नुते । राजसास्तामसाश्चैव त्याज्याः कामादयस्त्वमी

En cultivant l’ahaṃkāra selon le mode sāttvique, on atteint l’accomplissement sāttvique. Mais les impulsions rajasiques et tamasiques—à commencer par le désir—doivent être abandonnées.

Verse 66

सात्त्विकाः सर्वदा सेव्याः संसारविजिगीषुभिः । गुणत्रयस्य वक्ष्यामि संक्षेपाल्लक्षणं तव

Ceux qui veulent vaincre le saṃsāra doivent toujours cultiver ce qui est sāttvique. À présent, je t’exposerai brièvement les signes distinctifs des trois guṇa.

Verse 67

सास्त्राभ्यासस्ततो ज्ञानं शौचमिंद्रियनिग्रहः । धर्मक्रियात्मचिंता च सात्त्विकं गुण लक्षणम्

L’étude des śāstra, l’éclosion de la connaissance, la pureté, la maîtrise des sens, l’accomplissement des actes de dharma et la contemplation du Soi—tels sont les signes du guṇa sāttvique.

Verse 68

अन्यायेन धनादानं तंद्री नास्तिक्यमेव च । क्रौर्यं च याचकाद्यं च तामसं गुणलक्षणम्

Donner des richesses par des moyens injustes, la torpe léthargie, l’irrévérence ou l’incrédulité, la cruauté, et l’habitude de mendier et autres—tels sont les signes du guṇa tamasique.

Verse 69

तस्माद्बुद्धिमुकैस्त्वतैः सात्त्विकैर्देवतां भजेत् । राजसैर्मानवत्वं च तामसैः स्थाणुयोनिता

Ainsi, par des dispositions sāttviques, conduites par l’intelligence éveillée, qu’on adore la Divinité et l’on atteint l’état des dieux ; par des dispositions rājasiques, on obtient la naissance humaine ; et par des dispositions tāmasiques, on tombe dans le yoni des êtres immobiles (sthāṇu).

Verse 70

बुद्ध्याद्यैरेव मुक्तिः स्यादेतैरेव च यातना

Par ces mêmes facteurs—à commencer par l’intelligence—naît la libération ; et par ces mêmes facteurs naissent aussi la souffrance et le tourment.

Verse 71

अमीषां चाप्य भावे वै न किंचिदुपपद्यते । कलादो हि कलादीनां सुवर्णं शोधयेद्यथा

Et si ceux-ci font défaut, en vérité rien ne s’accomplit comme il se doit. De même que l’essai et le raffinage purifient l’or et ses alliages, ainsi un principe plus élevé épure les facteurs inférieurs.

Verse 72

तथा रजस्तमश्चैव संशोध्ये सात्त्विकैर्गुणैः । अस्मादेव गुणानां च समवायादनादिजात्

De même, rajas et tamas doivent être entièrement purifiés par les qualités sāttviques. Car de cette conjonction sans commencement naît le mélange des guṇa.

Verse 73

सुखिनो दुःखिनश्चैव प्राणिनः शास्त्रदर्शिनः । अष्टाविंशतिलक्षैश्च गुणमेकैकमीश्वरः

Les êtres sont vus comme heureux et malheureux, et aussi comme ceux qui discernent l’enseignement des śāstras. Et le Seigneur (Īśvara) a réparti chaque guṇa, un à un, en mesures comptées à vingt-huit lakhs, comme une immense distribution parmi les créatures.

Verse 74

व्यभजच्चतुरा शीतिलक्षास्ता जीवयोनयः । सकाशान्मनसस्तद्वदात्मनः प्रभवंति हि

Il divisa encore ces matrices des êtres vivants en quatre-vingt-quatre lakhs. Elles surgissent de la proximité du mental, et de même, en vérité, elles procèdent du Soi (Ātman).

Verse 75

ईश्वरांशाश्च ते सर्वे मोहिताः प्राकृतैर्गुणैः । क्लेशानासादयंत्येव यथैवाधिकृता विभोः

Tous ces êtres sont des parts du Seigneur Īśvara, mais ils sont abusés par les guṇa de la Prakṛti. Ils rencontrent assurément les afflictions (kleśa), selon la manière dont le Puissant les gouverne et les conduit.

Verse 76

अन्नानां पयसां चापि जीवानां चाथ श्रेयसे । मानुष्यमाहुस्तत्त्वज्ञाः शिवभावेन भावितम्

Pour le bien des grains, du lait et des êtres vivants, les connaisseurs de la vérité déclarent que la naissance humaine est la plus bénéfique, lorsqu’elle est imprégnée de la disposition de Śiva (Śiva-bhāva).

Verse 77

नंदभद्र उवाच । एवमेतत्किं तु भूयः प्रक्ष्याम्येतन्महामते । ईश्वराः सर्वदातारः पूज्यंते यैश्च देवताः

Nandabhadra dit : «Il en est ainsi ; pourtant, ô grand d’esprit, je veux encore demander. Les Seigneurs sont les dispensateurs de tout ; par qui donc les divinités sont-elles adorées ?»

Verse 78

स्वभक्तांस्तान्न दुःखेभ्यः कस्माद्रक्षंति मानवान् । विशेषात्केपि दृश्यंते दुःखमग्नाः सुरान्रताः

Pourquoi les dieux ne protègent-ils pas des souffrances les humains qui sont leurs propres dévots ? En vérité, on voit même certains—attachés aux dieux et à leurs vœux (vrata)—engloutis dans la détresse.

Verse 79

इति मे मुह्यते बुद्धिस्त्वं वा किं बाल मन्यसे

Ainsi mon intelligence est troublée; ô enfant, que penses-tu de cela ?

Verse 80

बाल उवाच । अशुचिश्च शुचिश्चापि देवभक्तो द्विधा स्मृतः । कर्मणा मनसा वाचा तद्रतो भक्त उच्यते

L’enfant dit : Le dévot de la Divinité est tenu pour de deux sortes — impur et pur. Celui qui Lui est voué par l’acte, la pensée et la parole est appelé un dévot véritable.

Verse 81

अशुचिर्देवताश्चैव यदा पुजयते नरः । तदा भूतान्या विशंति स च मुह्यति तत्क्षणात्

Quand un homme impur adore les divinités, alors des esprits entrent en lui, et à l’instant même il tombe dans la confusion.

Verse 82

विमूढश्चाप्टयकार्याणि तानि तानि निषेवते । ततो विनश्यति क्षिप्रं नाशुचिः पूजयेत्ततः । शुचिर्वाभ्यर्चयेद्यश्च तस्य चेदशुभं भवेत्

Dans son égarement, il s’adonne à toutes sortes d’actes inconvenants; de là, il court vite à sa perte. Ainsi l’impur ne doit pas adorer. Mais si le pur adore et qu’il lui advienne pourtant quelque chose de néfaste—

Verse 83

तस्य पूर्वकृतं व्यक्तं कर्मणां कोटि मुच्यते । महेश्वरो ब्रह्महत्याभयाद्यत्र ततस्ततः

Pour lui, les fruits manifestes des actes accomplis auparavant — fût-ce par des crores de karmas — s’épuisent. Et Maheśvara (Śiva), là et alors, le délivre des craintes telles que le péché du meurtre d’un brahmane et autres semblables.

Verse 84

सस्नौ तीर्थेषु कस्माच्च इतरो मुच्यते कथम् । अम्बरीषसुतां हृत्वा पर्वतान्नारदात्तथा

On se baigne dans les tīrtha sacrés—pourquoi donc la souffrance demeure-t-elle ? Et comment un autre serait-il délivré ? Ayant enlevé la fille d’Ambarīṣa depuis la montagne, et de même (dit-on) selon Nārada—

Verse 85

सीतापहारमापेदे रामोऽन्यो मुच्यते कथम् । ब्रह्मापि शिरसश्छेदं कामयित्वा सुतामगात्

Rāma subit l’épreuve liée à l’enlèvement de Sītā ; comment donc un autre serait-il délivré ? Même Brahmā, désirant la section d’une tête, poursuivit sa propre fille.

Verse 86

इंद्रचंद्ररविविष्णुप्रमुखाः प्राप्नुयुः कृतम् । तस्मादवश्यं च कृतं भोज्यमेव नरैः सदा

Indra, Candra, Ravi (le Soleil), Viṣṇu et d’autres êtres éminents obtiennent tous le fruit de leurs actes. Ainsi, ce qui est accompli doit nécessairement être éprouvé—toujours—par les humains.

Verse 87

मुच्यते कोऽपि स्वकृतान्नैवेति श्रुतिनिर्णयः । किं तु देवप्रसादेन लभ्यमेकं सुरव्रतैः

Nul n’est délivré de ce qu’il a lui-même accompli : telle est la décision de la Śruti. Pourtant, par la grâce de la Divinité, une chose peut être obtenue par ceux qui observent des vœux sacrés.

Verse 88

बहुभिर्जन्मभिर्भोज्यं भुज्येतैकेन जन्मना । तच्च भुक्त्वात तस्त्वर्थो भवेदिति विनिश्चयः

Ce qui devrait être éprouvé au fil de nombreuses naissances peut être subi en une seule ; et, lorsque cette expérience est épuisée, le véritable dessein (de l’essor de l’âme) devient clair : telle est la conclusion arrêtée.

Verse 89

ये तप्यंते गतैः पापैः शुचयो देवताव्रताः । इह ते पुत्रपौत्रैश्च मोदंतेऽमुत्र चेह च

Ceux qui pratiquent l’ascèse après que leurs péchés ont été effacés—purs et fidèles aux vœux offerts aux divinités—se réjouissent ici avec fils et petits-fils, et se réjouissent aussi dans l’au-delà, là-bas comme ici.

Verse 90

तस्माद्देवाः सदा पूज्याः शुचिभिः श्रद्धयान्वितैः । प्रकृतिः शोधनीया च स्ववर्णोदितकर्मभिः

Ainsi, les dieux doivent être honorés sans cesse par les êtres purs, remplis de foi; et la nature propre doit être purifiée par les devoirs prescrits selon son varṇa.

Verse 91

स्वनुष्ठितोऽपि धर्मः स्यात्क्लेशायैव विनाशिवम् । दुराचारस्य देवोपि प्राहेति भगवान्हरः

Même le dharma, fût-il accompli, ne devient alors que cause de peine et ne porte aucun heureux présage lorsque la conduite est mauvaise; ainsi l’a proclamé le Seigneur Hara.

Verse 92

भोक्तव्यं स्वकृतं तस्मात्पूजनीयः सदाशिवः । स्वाचारेण परित्याज्यौ रागद्वेषाविदं परम्

Ainsi, chacun doit goûter le fruit de ses propres actes, et Sadāśiva doit être adoré. Par la discipline de sa conduite, qu’on abandonne attachement et aversion : tel est l’enseignement suprême.

Verse 93

नन्दभद्र उवाच । शुद्धप्रज्ञ किमेतच्च पापिनोऽपि नरा यदा । मोदमानाः प्रदृश्यन्ते दारैरपि धनैरपि

Nandabhadra dit : Ô toi dont l’intelligence est pure, qu’est-ce donc ? Comment se fait-il que même des hommes pécheurs soient parfois vus dans la joie, avec épouses et richesses ?

Verse 94

बाल उवाच । व्यक्तं तैस्तमसा दत्तं दानं पूर्वेषु जन्मसु । रजसा पूजितः शंभुस्तत्प्राप्तं स्वकृतं च तैः

Bāla dit : Il est manifeste que, dans des naissances antérieures, ils ont fait l’aumône même sous l’influence du tamas ; et qu’ils ont vénéré Śambhu sous l’influence du rajas. Ainsi ont-ils obtenu le fruit de leurs propres actes.

Verse 95

किं तु यत्तमसा कर्म कृतं तस्य प्रभावतः । धर्माय न रतिर्भूयात्ततस्तेषां विदांवर

Mais, parce que ces actes furent accomplis sous la puissance du tamas, sous son influence leur cœur ne fait plus naître la joie du dharma ; c’est pourquoi, ô le meilleur des sages.

Verse 96

भुक्त्वा पुण्यफलं याति नरकं संशयः । अस्मिंश्च संशये प्रोक्तं मार्कंडेयेन श्रूयते

Après avoir goûté le fruit du mérite, il va en enfer : telle est la question. Et sur ce doute même, on entend comme enseignement faisant autorité ce qu’a énoncé Mārkaṇḍeya.

Verse 97

इहैवैकस्य नामुत्र अमुत्रैकस्य नो इह । इह चामुत्र चैकस्य नामुत्रैकस्य नो इह

Pour l’un, le résultat n’est qu’ici et non dans l’autre monde ; pour un autre, il n’est que dans l’autre monde et non ici. Pour l’un, il est ici et là-bas ; pour un autre, il n’est ni là-bas ni ici.

Verse 98

पूर्वोपात्तं भवेत्पुण्यं भुक्तिर्नैवार्जयन्त्यपि । इह भोगः स वै प्रोक्तो दुर्भगस्याल्पमेधसः

Le mérite (puṇya) acquis autrefois est ce que l’on « goûte » ; la simple jouissance ne crée pas de mérite nouveau. Une telle jouissance en ce monde est dite le lot du malchanceux et de l’esprit étroit.

Verse 99

पूर्वोपात्तं यस्य नास्ति तपोभिश्चार्जयत्यपि । परलोके तस्य भोगो धीमतः स क्रियात्स्फुटम्

Mais si quelqu’un n’a point de mérite acquis auparavant et l’obtient pourtant par les austérités, alors la jouissance de ce sage se manifestera dans l’au-delà—clairement, comme le fruit de ses actes.

Verse 100

पूर्वोपात्तं यस्य नास्ति पुण्यं चेहापि नार्जयेत् । ततश्चोहामुत्र वापि भो धिक्तं च नराधमम्

Si un homme n’a aucun mérite acquis auparavant et n’en acquiert pas même ici, alors, en ce monde ou dans l’autre, il est vraiment à blâmer comme le plus bas des hommes.

Verse 101

इति ज्ञात्वा महाभागत्यक्त्वा शल्यानि कृत्स्नशः । भज रुद्रं वर्णधर्मं पालयास्मात्परं न हि

Sachant cela, ô bienheureux, rejette sans reste toutes les épines du cœur. Adore Rudra et observe le dharma conforme à ta condition, car il n’est rien de plus élevé que cela.

Verse 102

योहि नष्टेष्वभीष्टेषु प्राप्तेष्वपि च शोचति । तृप्येत वा भवेद्बन्धो निश्चितं सोऽन्यजन्मनः

Celui qui s’afflige quand l’objet désiré se perd, et s’afflige même quand il est obtenu—qu’il soit comblé ou enchaîné—est assurément lié à une autre naissance.

Verse 103

नन्दभद्र उवाच । नमस्तुभ्यमबालाय बालरूपाय धीमते । को भवांस्तत्त्वतो वेत्तुमिच्छामि त्वां शुचिस्मितम्

Nandabhadra dit : Salut à toi—sans être un enfant, tu apparais comme un enfant, et tu es sage. Qui es-tu en vérité ? Je désire te connaître, ô toi au sourire pur.

Verse 104

बहवोऽपि मया वृद्धा दृष्टाश्चोपासिताः सदा । तेषामीदृशका बुद्धिर्न दृष्टा न श्रुतामया

J’ai vu bien des anciens et je les ai toujours servis; pourtant, chez eux, je n’ai jamais vu ni entendu une intelligence pareille à celle-ci.

Verse 105

येन मे जन्मसंदेहा नाशिता लीलयैव च । तस्मात्सामान्यरूपस्त्वं निश्चितं न मतं मम

Puisque tu as dissipé sans effort mes doutes au sujet même de la naissance, je suis certain que tu n’es pas d’une nature ordinaire — telle est ma conviction arrêtée.

Verse 106

बाल उवाच । महदेतत्समाख्येयमेकाग्रः श्रृणु तत्त्वतः । इतः सप्ताधिके चापि सप्तमे जन्मनि त्वहम्

Le Garçon dit : C’est une grande chose à raconter — écoute, l’esprit concentré, selon la vérité. Au-delà de cela, lors de la septième naissance, je fus…

Verse 107

वैदिशे नगरे विप्रो नाम्नाऽसं धर्मजालिकः । वेदवेदांगतत्त्वत्रः स्मृतिशास्त्रार्थविद्वरः

Dans la cité de Vaidīśa, je fus un brāhmane nommé Dharmajālika, connaissant les vérités des Veda et de leurs Vedāṅga, et excellent dans l’intelligence du sens de la Smṛti et des Śāstra.

Verse 108

व्याख्याता धर्मशास्त्राणां यथा साक्षाद्बृहस्पतिः । किं त्वहं विविधान्धर्माल्लोंकानां वर्णये भृशम्

Je me présente comme un expositeur des Dharma-śāstra, comme si Bṛhaspati lui-même était là en personne; et pourtant je proclame à haute voix au peuple maintes sortes de « devoirs religieux » שונים.

Verse 109

स्वयं चातिदुराचारः पापिनामपि पापराट् । मंसाशी मद्यसेवी च परदाररतः सदा

En vérité, moi-même j’avais une conduite tout à fait perverse—tel un roi parmi les pécheurs. Je mangeais de la chair, buvais des liqueurs, et demeurais sans cesse attaché à la femme d’autrui.

Verse 110

असत्यभाषी दम्भीच सदा धर्मध्वजी खलः । लोभी दुरात्मा कथको न कर्ता कर्हिचित्क्वचित्

J’étais menteur et hypocrite—un scélérat brandissant sans cesse l’étendard du « dharma ». Cupide et d’esprit mauvais, je n’étais qu’un prêcheur de paroles, jamais un homme d’actes—en aucun temps, en aucun lieu.

Verse 111

यस्माज्जालिकवज्जालं लोकेभ्योऽहं क्षिपामि च । तत्त्वज्ञा मां ततः प्राहुर्धर्मजालिक इत्युत

Parce que, tel un jeteur de filets, je lançais un filet sur les gens du monde, ceux qui connaissent la vérité me nommèrent donc « Dharma-jālika »—tisseur de filets au nom du dharma.

Verse 112

सोऽहं तैर्बहुभिश्चीर्णैः पातकैरंत आगते । मृतो गतो यमस्थानं पातितः कूटशाल्मलीम्

Ainsi, après avoir commis maints péchés, lorsque mon terme advint, je mourus, gagnai la demeure de Yama et fus précipité dans l’enfer nommé Kūṭaśālmalī.

Verse 113

यमदुतैस्ततः कृष्टः स्मार्यमामः स्वचेष्टितम् । खड्गैश्च कृत्यमानोऽहं जीवामि प्रमियामि च

Traîné là par les messagers de Yama, je fus contraint de me souvenir de mes propres actes ; et, tailladé par des épées, je mourais et pourtant revivais—encore et encore.

Verse 114

आत्मानं बहुधा निंदञ्छाश्वतीर्न्यवसं समाः । नरके या मतिर्भूयाद्धर्मं प्रति प्रपीडतः

Me blâmant de maintes façons, je demeurai en enfer durant des années sans fin ; tel est le sort qui revient encore et encore à celui qui opprime le Dharma.

Verse 115

सा चेन्मुहूर्तमात्रं स्यादपि धन्यस्ततः पुमान् । नमोनमः कर्मभूम्यै सुकृतं दुष्कृतं च वा

Si l’éveil vers le Dharma surgissait ne fût-ce qu’un seul muhūrta, cet homme serait vraiment béni. Hommage, hommage à la karmabhūmi (le monde des hommes), où l’on peut accomplir mérite comme démérite.

Verse 116

यस्यां मुहूर्तमात्रेण युगैरपि न नश्यति । ततो विपश्चिज्जनको मोक्षयामास नारकात्

Dans cette karmabhūmi, ce qui est accompli ne fût-ce qu’en un seul muhūrta ne périt pas, même au fil des âges. C’est pourquoi le sage ancêtre Janaka fit advenir la délivrance de l’enfer.

Verse 117

तैः सहाहं प्रमुक्तश्च कथंचिदवपीडितः । स्थाणुत्वमनुभूयाथ क्लेशानासाद्य भूरिशः

Délivré avec eux, moi aussi je fus relâché—et pourtant, d’une manière ou d’une autre, je demeurais accablé. Puis j’éprouvai un état d’immobilité et rencontrai d’innombrables souffrances.

Verse 118

कीटोहमभवं पश्चात्तीरे सारस्वते शुभे । तत्र मार्गे सुखमिव संसुप्तोहं यदृच्छया

Ensuite, je devins un insecte sur la rive bénie de la Sarasvatī. Là, par hasard, je gisais sur le chemin, comme plongé dans un sommeil paisible.

Verse 119

आगच्छतो रथस्यास्य शब्दमश्रौषमुन्नतम् । तं मेघनिनदं श्रुत्वा भीतोहं सहसा जवात्

J’entendis le bruit puissant, montant, de ce char qui s’approchait. À ce grondement pareil au tonnerre, je fus saisi d’effroi et m’enfuis aussitôt, d’un pas rapide.

Verse 120

मार्गमुत्सृज्य दूरेण प्रपलायनमाचरम् । एतस्मिन्नंतरे व्यासस्तत्र प्राप्तो यदृच्छया

Délaissant la route, je m’enfuis au loin en courant. Or, à cet instant même, par hasard, Vyāsa arriva en ce lieu.

Verse 121

स मामपश्यत्त्रस्तं च कृपया संयुतो मुनिः । यन्मया सर्वलोकानां नानाधर्माः प्रकीर्तिताः

Ce sage me vit, tout tremblant, et fut saisi de compassion. C’est lui qui a proclamé les multiples dharmas, les devoirs variés de tous les mondes.

Verse 122

विप्रजन्मनि तस्यैव प्रभावाद्व्याससंगमः । ततः सर्वरुतज्ञो मां प्राहार्च्यः कीटभाषया

Par la puissance de ce même mérite, acquis lors d’une naissance de brāhmaṇa, je fus mis en présence de Vyāsa. Alors le vénérable—connaisseur de tous les sons et de toutes les paroles—s’adressa à moi dans la langue des insectes.

Verse 123

किमेवं नश्यसे कीट कस्मान्मृत्योर्बिभेषि च । अहो समुचिता भीतिर्मनुष्यस्य कुतस्तव

«Pourquoi te perds-tu ainsi, ô insecte, et pourquoi crains-tu la mort ? Ah ! Une telle peur sied à l’homme : comment pourrait-elle être tienne ?»

Verse 124

इत्युक्तो मतिमान्पूर्वपुण्याद्व्यासं तदोचिवान् । न मे भयं जगद्वंद्य मृत्योरस्मात्कथंचन

Ainsi interpellé, moi—rendu clairvoyant par les mérites d’autrefois—répondis à Vyāsa : «Ô toi que le monde vénère, je n’ai aucune crainte de cette mort».

Verse 125

एतदेव भयं मान्य गच्छेयमधमां गतिम् । अस्या अपि कुयोनेश्च संत्यन्याः कोटिशोऽधमाः

«Voici ma seule crainte, ô vénérable : que je tombe dans un état plus misérable encore. Car au-dessous même de cette matrice vile, il existe des millions de naissances plus basses encore.»

Verse 126

तासु गर्भादिकक्लेशभीतस्त्रस्तोऽस्मि नान्यथा

«Dans ces naissances-là, je suis saisi de terreur et d’angoisse par les souffrances qui commencent dès la vie dans la matrice ; il n’y a pas d’autre raison.»

Verse 127

व्यास उवाच । मा भयं कुरु सर्वाभ्यो योनिभ्यश्च चिरादिव । मोक्षयिष्यामि ब्राह्मण्यं प्रापयिष्यामि निश्चितम्

Vyāsa dit : «Ne crains rien, ni aucune des matrices (naissances), fût-ce comme au terme de longs âges. Je te délivrerai et, assurément, je te ferai atteindre l’état de brāhmane.»

Verse 128

इत्युक्तोहं कालियेन तं प्रणम्य जगद्गुरुम् । मार्गमागत्य चक्रेण पीडितो मृत्युमागमम्

Ainsi instruit par Kāliya, je me prosternai devant ce Maître du monde ; mais, de retour sur la route, je fus terrassé—tourmenté par la roue—et rencontrai la mort.

Verse 129

ततः काकश्रृगालादियोनिष्वस्मि यदाऽभवम् । तदातदा समागम्य व्यासो मां स्मारयच्च तत्

Ensuite, lorsque je vins à naître dans des matrices de corbeaux, de chacals et d’autres semblables, Vyāsa s’approcha de moi, encore et encore, et me rappela cette vérité salvatrice.

Verse 130

ततो बहुविधा योनीः परिक्रम्यास्मि कर्षितः । ब्राह्मणस्य च गेहेस्यां योनौ जातोऽतिदुःखितः

Puis, après avoir erré à travers maintes sortes de naissances, je fus accablé par la misère ; et je naquis dans la maison d’un brāhmaṇa, mais même en cette vie je fus cruellement affligé.

Verse 131

ततो जन्मप्रभृत्यस्मि पितृभ्यां परिवर्जितः । गलत्कुष्ठी महापीडामेतां योऽनुभवामि च

Dès la naissance, je fus délaissé par mes parents ; et, atteint d’une lèpre qui consume, j’endure ce grand supplice.

Verse 132

ततो मां पंचमे वर्षे व्यास आगत्य जप्तवान् । कर्णे सारस्वतं मंत्रं तेनाहं संस्मरामि च

Alors, dans ma cinquième année, Vyāsa vint et récita à mon oreille le mantra Sārasvata ; par lui, je puis me souvenir de l’enseignement sacré.

Verse 133

अनधीतानि शास्त्राणि वेदान्धर्मांश्च कृत्स्नशः । उक्तं व्यासेन चेदं मे गच्छ क्षेत्रं गुहस्य च । तत्र त्वं नंदभद्रं च आश्वासयमहामतिम्

Bien que je n’eusse pas étudié les śāstra, ni connu dans leur plénitude les Veda et les dharma, Vyāsa me dit ceci : « Va au kṣetra sacré de Guha ; et là, console Nandabhadra, l’homme à la grande sagesse ».

Verse 134

त्यत्क्वा बहूदके प्राणानस्थिक्षेपं महीजले । काराय्य त्वं ततो भावी मैत्रेय इति सन्मुनिः

«Ayant abandonné ta vie dans les eaux profondes, et tes os ayant été confiés aux eaux de la terre, alors tu deviendras Maitreya», ainsi déclara le sage véridique.

Verse 135

गमिष्यसि ततो मोक्षमिति मां व्यास उक्तवान् । आगतश्च ततश्चात्र वाहीकेभ्योऽयोऽतिक्लेशतः

«Alors tu atteindras la mokṣa, la délivrance», ainsi Vyāsa me l’a dit. Puis je vins ici, après avoir beaucoup souffert des Vāhīkas.

Verse 136

इति ते कथितं सर्वमात्मनश्चरितं मया । पापमेवंविधं कष्टं नंदभद्र सदा त्यज

Ainsi t’ai-je raconté toute l’histoire de ma vie. C’est pourquoi, ô Nandabhadra, renonce toujours au péché, car d’un tel péché naît une souffrance si terrible.

Verse 137

नंदभद्र उवाच । अहो महाद्भुतं तुभ्यं चरितं येन मे हृदि । भूयः शतगुणं जातं धर्मायदृढमानसम्

Nandabhadra dit : «Ah ! Merveilleuse est ton histoire ; en l’entendant, mon cœur est devenu cent fois plus ferme dans le dharma».

Verse 138

किं तु त्वयोक्तधर्मस्य कर्तुकामोस्मि निष्कृतिम् । धर्मं स्मर भवांस्तस्मात्किंचिदादिश निश्चितम्

Pourtant je désire accomplir l’expiation (niṣkṛti) selon le dharma que tu as enseigné. Aussi, te souvenant du dharma, donne-moi un ordre certain, une voie déterminée à suivre.

Verse 139

बाल उवाच । अत्र तीर्थे च सप्ताहं निराहारस्त्वहं स्थितः । सूर्यमंत्राञ्जमिष्यामि त्यक्ष्यामि च ततस्त्वसून्

Bāla dit : En ce gué sacré, je demeurerai une semaine sans nourriture. Je ferai la japa des mantras du Soleil, puis je déposerai mes souffles de vie.

Verse 140

ततो बर्करिकातीर्थे दग्धव्योहं त्वया तटे । अस्थीनि सागरे चापि मम क्षेप्याणि चात्र हि

Ensuite, sur la rive du tīrtha de Barkarikā, tu devras me faire incinérer. Et mes os aussi devront être jetés dans l’océan—tel est bien ce qui doit être accompli ici.

Verse 141

यदि सापह्नवं चित्तं मय्यतीव तवास्ति चेत् । ततस्त्वां गुरुकार्यार्थमादेक्ष्यामि श्रृणुष्व तत्

Si ton cœur porte vraiment une dévotion sincère envers moi, alors je te confierai un devoir, comme une mission donnée par un guru : écoute cela.

Verse 142

अस्मिन्बहूदके तीर्थे यत्र प्राणांस्त्यजाम्यहम् । तत्र मन्नामचिह्नस्ते संस्थाप्यो भास्करो विभुः

En ce Bahūdaka-tīrtha, où je déposerai mes souffles de vie, tu devras y établir le puissant Bhāskara (le Soleil) comme un signe portant mon nom.

Verse 143

आरोग्यं धनधान्यं च पुत्रदारादिसंपदः । भास्करो भगवांस्तुष्टो दद्यादेतच्छ्रुतेर्वचः

Santé, richesse et grains, et prospérité telle que fils, épouse et autres biens—lorsque le bienheureux Bhāskara est satisfait, il accorde tout cela selon cette parole sacrée.

Verse 144

सविता परमो देवः सर्वस्वं वा द्विजन्मनाम् । वेदवेदांगगीतश्च त्वमप्येनं सदा भज

Savitṛ (le Soleil) est la Divinité suprême, le Tout des deux-fois-nés. Il est célébré dans les Veda et les Vedāṅga ; aussi, toi aussi, adore-le sans cesse.

Verse 145

बहूदकमिदं कुंडं संसेव्यं च सदा त्वया । माहात्म्यमस्य वक्ष्यामि संक्षेपाद्व्यास सूचितम्

Voici l’étang de Bahūdaka ; tu dois t’y rendre et le fréquenter sans cesse. Je dirai brièvement sa grandeur, telle que Vyāsa l’a indiquée.

Verse 146

बहूदके कुंडवरे स्नाति यो विधिवन्नरः । आरोग्यं धनधान्याद्यं तस्य स्यात्सर्वजन्मसु

Quiconque se baigne dans l’excellent bassin de Bahūdaka selon le rite prescrit obtient santé, richesse, grains et autres bénédictions en toutes ses naissances.

Verse 147

बहूदके च यः स्नात्वा सप्तम्यां माघमासके । दद्यात्पिंडं पितॄणां च तेऽक्ष्यां तृप्तिमाप्नुयुः

Et celui qui, après s’être baigné à Bahūdaka le jour de saptamī du mois de Māgha, offre des piṇḍa aux pitṛ (ancêtres), procure à ces aïeux une satisfaction impérissable.

Verse 148

बहूदकस्य तीरे यः शुचिर्यजति वै क्रतुम् । शतक्रतुफलं तस्य नास्ति काचिद्विचारणा

Quiconque, purifié, accomplit un sacrifice védique (kratu) sur la rive de Bahūdaka obtient assurément le fruit de cent sacrifices (Śatakratu) ; il n’y a là aucun doute.

Verse 149

अत्र यस्त्यजति प्राणान्बहूदकतटे नरः । मोदते सूर्यलोकेऽसौ धर्मिणां च सुतो भवेत्

Tout homme qui, ici, abandonne son souffle vital sur la rive de Bahūdaka se réjouit dans le monde de Sūrya ; et il renaît comme fils des justes, établis dans le dharma.

Verse 150

बहूदकस्य तीरे च यः कुर्य्याज्जपसाधनम् । सर्वं लक्षगुणं प्रोक्तं जपो होमश्च पूजनम्

Et quiconque entreprend la discipline du japa sur la rive de Bahūdaka — le japa, le homa et la pūjā accomplis en ce lieu sont proclamés produire un mérite cent mille fois accru.

Verse 151

बहूदकस्य तीरे च द्विजमेकं च भोजयेत् । यो मिष्टान्नेन तस्य स्याद्विप्रकोटिश्च भोजिता

Et si l’on nourrit ne fût-ce qu’un seul brāhmaṇa sur la rive de Bahūdaka — le régaler de mets sucrés est compté pour lui comme s’il avait nourri un crore de brāhmaṇas.

Verse 152

बहूदकस्य तीरे या नारी गौरिणिकाः शुभाः । संभोजयति तस्याश्च कुर्यात्सुस्वागतं ह्युमा

Et toute femme de bon augure, dévouée à Gaurī, qui offre accueil et repas sur la rive de Bahūdaka — Umā elle-même lui accorde une bienvenue gracieuse.

Verse 153

बहूदकस्य तीरे च यः कुर्याद्योगसाधनम् । षण्मासाभ्यन्तरे सिद्धिर्भवेत्तस्य न संशयः

Et quiconque pratique la discipline du yoga sur la rive de Bahūdaka — en l’espace de six mois, la siddhi (accomplissement) naîtra pour lui ; sans aucun doute.

Verse 154

बहूदकस्य तीरे च प्रेतानुद्दिश्य दीयते । यत्किंचिदक्षयं तेषामुपतिष्ठेन्न चान्यथा

Tout ce qui est donné sur la rive de Bahūdaka, en l’offrant aux pretas (les défunts), devient impérissable pour eux : cela leur parvient assurément, et non autrement.

Verse 155

स्नानं दानं जपो होमः स्वाध्यायः पितृतर्पणम् । कृतं बहूदकतटे सर्वं स्यात्सुमहात्फलम्

Bain sacré, aumône, japa, homa, étude védique et libations aux ancêtres : tout ce qui est accompli sur la rive de Bahūdaka porte un fruit immensément grand.

Verse 156

त्वयैतद्धृदि संधार्य फलं व्यासेन सूचितम् । बहूदकस्य कुंडस्य नंदभद्र महामते

Ô Nandabhadra, ô grand sage, garde ceci en ton cœur : Vyāsa a indiqué le fruit du bassin sacré de Bahūdaka.

Verse 157

इत्युक्त्वा सोऽभवन्मौनी स्नात्वा कुंडे ततः शुचिः । तीरे प्रस्तरमाश्रित्य स्वयं मंत्राञ्जाप ह

Après avoir ainsi parlé, il demeura silencieux ; puis, s’étant baigné dans le bassin sacré et devenu pur, il s’assit sur une pierre au bord et se mit lui-même à répéter des mantras.

Verse 158

श्रीनारद उवाच । ततः स सप्तरात्रांते जहौ बालो निजानसून् । संस्कारितो यथोक्तं च नंदभद्रेण ब्राह्मणैः

Śrī Nārada dit : Alors, au terme de sept nuits, l’enfant abandonna son propre souffle vital. Ensuite, Nandabhadra, avec les brāhmaṇas, accomplit ses rites funéraires exactement selon la prescription.

Verse 159

यत्र बालः स च प्राणाञ्जहौ जपपरायणः । बालादित्यमिति ख्यातं तत्रास्थापयत प्रभुम्

En ce lieu même où ce garçon—assidu au japa—rendit son souffle vital, il y établit le Seigneur, qui devint renommé sous le nom de Bālāditya.

Verse 160

बहूदके च यः स्नात्वा बालादित्यं प्रपूजयेत् । तस्य स्याद्भास्करस्तुष्टो मोक्षोपायं च विंदति

Quiconque se baigne à Bahūdaka puis adore Bālāditya, Bhāskara (le Soleil) s’en trouve satisfait, et il découvre le moyen d’atteindre la délivrance (mokṣa).

Verse 161

नंदभद्रो ऽप्यथान्यस्यां भार्यायामपरान्सुतान् । उत्पाद्यात्मसमन्धीमाञ्छिवसूर्यपरायणः

Nandabhadra aussi, d’une autre épouse, engendra d’autres fils—parents de sa propre lignée—demeurant voué à Śiva et à Sūrya.

Verse 162

रुद्रदेहं ययौ पार्थ पुनरावृत्तिदुर्लभम् । एवमेतन्महाकुंडं बहूदकमिति स्मृतम्

Ô Pārtha, il atteignit un corps semblable à celui de Rudra, d’où le retour (au saṃsāra) est difficile. Ainsi ce grand bassin sacré est-il connu sous le nom de Bahūdaka.

Verse 163

अस्य तीरे स्वमंशं च वल्लीनाथः प्रमेक्ष्यति । दत्तात्रेयस्य यो योगी ह्यवतारो भविष्यति

Sur la rive de ce tīrtha, Vallīnātha manifestera une part de lui-même ; ce yogin deviendra une incarnation de Dattātreya.

Verse 164

अर्चयित्वा च तं देवं योगसिद्धि मवाप्नुयात् । पशूनामृद्धिमाप्नोति गोशरण्यो ह्यसौ प्रभुः

En vénérant cette Divinité, on peut obtenir l’accomplissement yogique; et l’on acquiert la prospérité du bétail, car ce Seigneur est véritablement le refuge des vaches.

Verse 165

पश्चिमायां बुधसुतस्तथा क्षेत्रं स भारत । पुरूरवादित्यमिति स्थापयामास पार्थिवः

Ô Bhārata, vers l’occident, le fils de Budha — le roi — établit de même un kṣetra sacré, y installant (le Seigneur) sous le nom de Purūravāditya.

Verse 166

सर्वकामप्रदश्चासौ भट्टदित्यसमो रिवः । बहूदकक्षेत्रसमं तस्य क्षेत्रं च भारत

Ce (Purūravāditya) accorde tous les buts désirés, comparable à Bhaṭṭāditya; et son kṣetra aussi, ô Bhārata, est égal au kṣetra de Bahūdaka.

Verse 167

अस्य तीर्थस्य माहात्म्यं जप्तव्यं कर्णमूलके । पुत्रस्य वापि शिष्यस्य न कथंचन नास्तिकः

La grandeur de ce tīrtha doit être récitée doucement à l’oreille. On peut la dire à son fils ou à son disciple, mais jamais, d’aucune manière, à un nāstika (sans foi).

Verse 168

श्रृणोतीदं श्रद्धया यस्तस्य तुष्येश्च भास्करः । धारयन्हृदये मोक्षंमुच्यते भवसागरात्

Quiconque écoute ceci avec foi, le Soleil (Bhāskara) s’en trouve satisfait. En gardant dans le cœur cet enseignement de délivrance, on est libéré de l’océan du saṃsāra.