
Le chapitre 192 s’ouvre lorsque Mārkaṇḍeya désigne un Devatīrtha éminent, dont la seule vision est dite capable d’effacer les fautes. Dans le cadre d’une question, Yudhiṣṭhira demande qui est “Śrīpati” (le Seigneur de Śrī) et comment Keśava se rattache à la lignée de Bhṛgu. Mārkaṇḍeya répond brièvement puis adopte une perspective cosmogonique et généalogique : de Nārāyaṇa naît Brahmā ; viennent ensuite Dakṣa puis Dharma dans la chaîne des origines. Il énumère les dix épouses de Dharma (Daśa-dharmapatnīs) ; d’elles, les Sādhyas engendrent des fils identifiés comme Nara, Nārāyaṇa, Hari et Kṛṣṇa, présentés comme des portions de Viṣṇu. Nara et Nārāyaṇa accomplissent une austérité (tapas) extrêmement rigoureuse au Gandhamādana, suscitant des troubles dans l’ordre cosmique. Indra, inquiet de la puissance de leur ascèse, dépêche des apsaras avec Kāma et Vasantā pour les détourner par la danse, la musique, la beauté et les attraits des sens. La tentative échoue : les deux sages demeurent inébranlables, tels une lampe sans vent et un océan sans agitation. Alors Nārāyaṇa fait apparaître de sa cuisse une femme incomparable, Urvaśī, dont la beauté surpasse celle des apsaras. Les visiteurs célestes louent Nara–Nārāyaṇa ; Nārāyaṇa prononce un enseignement d’une portée universelle : puisque le Soi suprême pénètre tous les êtres, le rāga–dveṣa (attachement–aversion) et les passions de division n’ont aucune prise sur celui qui demeure dans le juste discernement. Il ordonne qu’Urvaśī soit conduite auprès d’Indra et affirme que leur tapas vise à montrer la voie droite et à protéger le monde, non à rechercher les plaisirs ni à rivaliser avec les dieux.
Verse 1
मार्कण्डेय उवाच । तस्यैवानन्तरं तात देवतीर्थमनुत्तमम् । दृष्ट्वा तु श्रीपतिं पापैर्मुच्यते मानवो भुवि
Mārkaṇḍeya dit : «Aussitôt après cela, ô cher enfant, se trouve le Devatīrtha sans égal. Rien qu’en y contemplant Śrīpati, l’homme sur la terre est délivré des péchés.»
Verse 2
महर्षेस्तस्य जामाता भृगोर्देवो जनार्दनः
Le gendre de ce grand ṛṣi est Janārdana, le Divin, parent de Bhṛgu.
Verse 3
युधिष्ठिर उवाच । कोऽयं श्रियः पतिर्देवो देवानामधिपो विभुः । कथं जन्माभवत्तस्य देवेषु त्रिषु वा मुने
Yudhiṣṭhira dit : «Qui est ce Dieu, l’Époux de Śrī, le Souverain tout-puissant, Seigneur des dieux, omniprésent ? Et comment advint sa naissance : parmi les trois ordres de devas, ou autrement, ô muni ?»
Verse 4
सम्बन्धी च कथं जातो भृगुणा सह केशवः । एतद्विस्तरतो ब्रह्मन् वक्तुमर्हसि भार्गव
«Et comment Keśava devint-il apparenté à Bhṛgu ? Expose-le en détail, ô vénérable brahmane, ô Bhārgava.»
Verse 5
मार्कण्डेय उवाच । संक्षेपात्कथयिष्यामि साध्यस्य चरितं महत् । न हि विस्तरतो वक्तुं शक्ताः सर्वे महर्षयः
Mārkaṇḍeya dit : «Je vais, en abrégé, raconter la grande geste de Sādhya ; car tous les grands ṛṣi ne sont pas capables de l’exposer dans son entier détail».
Verse 6
नारायणस्य नाभ्यब्जाज्जातो देवश्चतुर्मुखः । तस्य दक्षोऽङ्गजो राजन् दक्षिणाङ्गुष्ठसम्भवः
Du lotus du nombril de Nārāyaṇa naquit le dieu aux quatre visages, Brahmā. De lui, ô roi, naquit Dakṣa, issu du pouce droit.
Verse 7
धर्मः स्तनान्तात्संजातस्तस्य पुत्रोऽभवत्किल । नारायणसहायोऽसावजोऽपि भरतर्षभ
Ô taureau parmi les Bhārata, on dit que Dharma naquit de l’extrémité du sein ; et Aja devint son fils, lui que Nārāyaṇa soutenait.
Verse 8
मरुत्वती वसुर्ज्ञाना लम्बा भानुमती सती । संकल्पा च मुहूर्ता च साध्या विश्वावती ककुप्
Marutvatī, Vasu, Jñānā, Lambā, Bhānumatī, Satī, Saṃkalpā, Muhūrtā, Sādhyā, Viśvāvatī et Kakup : tels sont les noms (des épouses).
Verse 9
धर्मपत्न्यो दशैवैता दाक्षायण्यो महाप्रभाः । तासां साध्या महाभागा पुत्रानजनयन्नृप
Ces dix illustres jeunes filles Dākṣāyaṇī sont les épouses de Dharma. Parmi elles, la très fortunée Sādhyā enfanta des fils, ô roi.
Verse 10
नरो नारायणश्चैव हरिः कृष्णस्तथैव च । विष्णोरंशांशका ह्येते चत्वारो धर्मसूनवः
Nara et Nārāyaṇa, ainsi que Hari et Kṛṣṇa : ces quatre-là sont, en vérité, des manifestations partielles de Viṣṇu, et les fils de Dharma.
Verse 11
तथा नारायणनरौ गन्धमादनपर्वते । आत्मन्यात्मानमाधाय तेपतुः परमं तपः
Ainsi Nārāyaṇa et Nara, sur le mont Gandhamādana, établissant le Soi dans le Soi, accomplirent l’austérité suprême.
Verse 12
ध्यायमानावनौपम्यं स्वं कारणमकारणम् । वासुदेवमनिर्देश्यमप्रतर्क्यमनन्तरम्
Ils méditaient sur Vāsudeva—sans égal, leur propre cause première et pourtant au-delà de toute causalité; indicible, au-delà du raisonnement, et sans fin.
Verse 13
योगयुक्तौ महात्मानावास्थितावुरुतापसौ । तयोस्तपःप्रभावेण न तताप दिवाकरः
Établis dans le yoga, ces deux ascètes magnanimes demeurèrent inébranlables; par la puissance de leur austérité, le Soleil ne brûla point de chaleur.
Verse 14
ववाह शङ्कितो वायुः सुखस्पर्शो ह्यशङ्कितः । शिशिरोऽभवदत्यर्थं ज्वलन्नपि विभावसुः
Le vent soufflait comme intimidé, mais il effleurait avec douceur, sans crainte; et même le feu flamboyant devint d’une fraîcheur extrême.
Verse 15
सिंहव्याघ्रादयः सौम्याश्चेरुः सह मृगैर्गिरौ । तयोर्गौरिव भारार्ता पृथिवी पृथिवीपते
Lions, tigres et les autres devinrent doux et parcoururent la montagne avec les cerfs. Pourtant, ô seigneur de la terre, la Terre fut accablée par leur poids, telle une vache ployant sous un fardeau.
Verse 16
चेरुश्च भूधराश्चैव चुक्षुभे च महोदधिः । देवाश्च स्वेषु धिष्ण्येषु निष्प्रभेषु हतप्रभाः । बभूवुरवनीपाल परमं क्षोभमागताः
Même les montagnes se mirent en mouvement, et le grand océan fut jeté dans le tumulte. Les devas, dans leurs demeures devenues sans éclat, virent leur splendeur s’éteindre; et, ô protecteur de la terre, ils furent saisis d’une agitation extrême.
Verse 17
देवराजस्तथा शक्रः संतप्तस्तपसा तयोः । युयोजाप्सरसस्तत्र तयोर्विघ्नचिकीर्षया
Alors le roi des devas — Śakra (Indra) —, tourmenté par l’austérité de ces deux-là, y plaça des apsaras, dans l’intention de faire obstacle à leur pénitence.
Verse 18
इन्द्र उवाच । रम्भे तिलोत्तमे कुब्जे घृताचि ललिते शुभे । प्रम्लोचे सुभ्रु सुम्लोचे सौरभेयि महोद्धते
Indra dit : « Ô Rambhā, Tilottamā, Kubjā, Ghṛtācī, Lalitā, l’auspicieuse ; ô Pramlocā, Subhru, Sumlocā, Saurabheyī et Mahoddhatā — »
Verse 19
अलम्बुषे मिश्रकेशि पुण्डरीके वरूथिनि । विलोकनीयं बिभ्राणा वपुर्मन्मथबोधनम्
« Ô Alambuṣā, Miśrakeśī, Puṇḍarīkā, Varūthinī — portant une forme digne d’être contemplée, une beauté qui éveille Kāma (le désir). »
Verse 20
गन्धमादनमासाद्य कुरुध्वं वचनं मम । नरनारायणौ तत्र तपोदीक्षान्वितौ द्विजौ
Parvenus à Gandhamādana, accomplissez mon ordre. Là, les deux sages brāhmanes Nara et Nārāyaṇa sont voués à la discipline consacrée des austérités.
Verse 21
तेपाते धर्मतनयौ तपः परमदुश्चरम् । तावस्माकं वरारोहाः कुर्वाणौ परमं तपः
Ces deux fils de Dharma accomplissent une austérité extrêmement difficile. Ô dames aux beaux membres, ils entreprennent le tapas suprême, ce qui nous cause souci.
Verse 22
कर्मातिशयदुःखार्तिप्रदावायतिनाशनौ । तद्गच्छत न भीः कार्या भवतीभिरिदं वचः
Ils anéantissent les longues afflictions et souffrances engendrées par l’excès des conséquences karmiques. Allez donc, n’ayez point peur : telle est mon injonction.
Verse 23
स्मरः सहायो भविता वसन्तश्च वराङ्गनाः । रूपं वयः समालोक्य मदनोद्दीपनं परम् । कन्दर्पवशमभ्येति विवशः को न मानवः
Smara (Kāma) sera votre allié, et le Printemps aussi, ô nobles dames. Voyant beauté et jeunesse —suprêmes attiseurs du désir— quel homme ne viendrait, sans défense, sous l’empire de Kandarpa ?
Verse 24
मार्कण्डेय उवाच । इत्युक्त्वा देवराजेन मदनेन समं तदा । जग्मुरप्सरसः सर्वा वसन्तश्च महीपते
Mārkaṇḍeya dit : «Ainsi interpellées par le roi des dieux, alors toutes les apsaras partirent avec Madana (Kāma), et le Printemps aussi, ô roi».
Verse 25
गन्धमादनमासाद्य पुंस्कोकिलकुलाकुलम् । चचार माधवो रम्यं प्रोत्फुल्लवनपादपम्
Parvenu au Gandhamādana—plein des appels des coucous mâles—Mādhava parcourut cette forêt ravissante, dont les arbres éclataient en floraison.
Verse 26
प्रववौ दक्षिणाशायां मलयानुगतोऽनिलः । भृङ्गमालारुतरवै रमणीयमभूद्वनम्
Un souffle venu du midi, suivant les vents parfumés de Malaya, se leva; et, au bourdonnement des essaims d’abeilles, la forêt devint d’une exquise douceur.
Verse 27
गन्धश्च सुरभिः सद्यो वनराजिसमुद्भवः । किन्नरोरगयक्षाणां बभूव घ्राणतर्पणः
Aussitôt s’éleva un parfum suave et enivrant, né des bosquets de la forêt; il devint une joie pour l’odorat des Kinnaras, des Nāgas et des Yakṣas.
Verse 28
वराङ्गनाश्च ताः सर्वा नरनारायणावृषी । विलोभयितुमारब्धा वागङ्गललितस्मितैः
Alors toutes ces femmes d’une beauté exquise entreprirent de séduire les deux sages, Nara et Nārāyaṇa, par des sourires gracieux et des paroles et gestes ludiques et envoûtants.
Verse 29
जगौ मनोहरं काचिन्ननर्त तत्र चाप्सराः । अवादयत्तथैवान्या मनोहरतरं नृप
L’une chanta avec douceur; là, les Apsarās dansèrent; et une autre, de même, joua une musique plus enchanteresse encore, ô Roi.
Verse 30
हावैर्भावैः सृतैर्हास्यैस्तथान्या वल्गुभाषितैः । तयोः क्षोभाय तन्वङ्ग्यश्चक्रुरुद्यममङ्गनाः
Par des gestes de coquetterie, des expressions émues, des rires frémissants et des paroles suaves, les femmes aux membres graciles s’efforcèrent de troubler l’esprit de ces deux-là.
Verse 31
तथापि न तयोः कश्चिन्मनसः पृथिवीपते । विकारोऽभवदध्यात्मपारसम्प्राप्तचेतसोः
Pourtant, ô seigneur de la terre, nul changement ne naquit dans l’esprit de ces deux-là, dont la conscience avait atteint l’autre rive de la réalisation intérieure.
Verse 32
निवातस्थौ यथा दीपावकम्पौ नृप तिष्ठतः । वासुदेवार्पणस्वस्थे तथैव मनसी तयोः
De même que deux lampes, en un lieu sans vent, demeurent sans vaciller, ô Roi, ainsi étaient leurs esprits, affermis par l’offrande et l’abandon à Vāsudeva.
Verse 33
पूर्यमाणोऽपि चाम्भोभिर्भुवमन्यां महोदधिः । यथा न याति संक्षोभं तथा तन्मानसं क्वचित्
De même que le grand océan, bien qu’il soit rempli par des eaux venues d’autres contrées, ne s’agite point, ainsi leur esprit ne tomba jamais dans le trouble.
Verse 34
सर्वभूतहितं ब्रह्म वासुदेवमयं परम् । मन्यमानौ न रागस्य द्वेषस्य च वशंगतौ
Tenant pour certitude le Brahman suprême, bienfaisant envers tous les êtres et pénétré de Vāsudeva, ils ne tombèrent sous l’emprise ni de l’attachement ni de l’aversion.
Verse 35
स्मरोऽपि न शशाकाथ प्रवेष्टुं हृदयं तयोः । विद्यामयं दीपयुतमन्धकार इवालयम्
Même Smara (Kāma) ne put pénétrer leurs cœurs, comme l’obscurité ne peut entrer dans une demeure emplie de lumière et rendue radieuse par la connaissance.
Verse 36
पुष्पोज्ज्वलांस्तरुवरान् वसन्तं दक्षिणानिलम् । ताश्चैवाप्सरसः सर्वाः कन्दर्पं च महामुनी
Les grands sages virent aussi les arbres magnifiques, éclatants de fleurs, la saison du printemps, la douce brise du sud—et toutes ces Apsarās, et même Kandarpa, le dieu de l’amour.
Verse 37
यच्चारब्धं तपस्ताभ्यामात्मानं गन्धमादनम् । ददर्शातेऽखिलं रूपं ब्रह्मणः पुरुषर्षभ
Ô taureau parmi les hommes, lorsque ces deux-là commencèrent leur austérité, ils virent en eux-mêmes la forme entière du Brahman suprême : le Soi, élevé tel Gandhamādana, immobile comme une montagne.
Verse 38
दाहाय नामलो वह्नेर्नापः क्लेदाय चाम्भसः । तद्द्रव्यमेव तद्द्रव्यविकाराय न वै यतः
Le feu n’est pas, par son seul nom, destiné à brûler, ni l’eau à mouiller ; car la substance elle-même n’est pas en vérité la cause de la modification de la substance.
Verse 39
ततो विज्ञाय विज्ञाय परं ब्रह्म स्वरूपतः । मधुकन्दर्पयोषित्सु विकारो नाभवत्तयोः
Ainsi, ayant pleinement connu le Brahman suprême tel qu’il est en vérité, nul trouble ni altération ne s’éleva en eux, bien que fussent présentes les tentations sous la forme de Madhu, de Kāma et de femmes enchanteresses.
Verse 40
ततो गुरुतरं यत्नं वसन्तमदनौ नृप । चक्राते ताश्च तन्वङ्ग्यस्तत्क्षोभाय पुनःपुनः
Alors, ô roi, Vasanta (le Printemps) et Madana (l’Amour) redoublèrent d’effort ; et ces femmes aux membres graciles s’employèrent, maintes et maintes fois, à les ébranler.
Verse 41
अथ नारायणो धैर्यं संधायोदीर्णमानसः । ऊरोरुत्पादयामास वराङ्गीमबलां तदा
Alors Nārāyaṇa, rassemblant sa vaillance et dressant son esprit dans la résolution, fit naître, en ce moment-là, de sa cuisse une femme aux membres splendides.
Verse 42
त्रैलोक्यसुन्दरीरत्नमशेषमवनीपते । गुणैर्लाघवमभ्येति यस्याः संदर्शनादनु
Ô seigneur de la terre, elle était le joyau parmi les beautés des trois mondes ; et rien qu’à la voir, toutes les autres semblaient perdre leur éclat et le poids de leur mérite.
Verse 43
तां विलोक्य महीपाल चकम्पे मनसानिलः । वसन्तो विस्मयं यातः स्मरः सस्मार किंचन
À sa vue, ô roi, le vent du mental se mit à trembler ; Vasanta fut saisi d’étonnement, et Smara (Kāma) se souvint de quelque chose, comme s’il reconnaissait sa défaite.
Verse 44
रम्भातिलोत्तमाद्याश्च वैलक्ष्यं देवयोषितः । न रेजुरवनीपाल तल्लक्ष्यहृदयेक्षणाः
Rambhā, Tilottamā et les autres nymphes célestes furent couvertes de confusion, ô roi ; les yeux fixés sur elle, elles ne brillaient plus au tribunal du cœur.
Verse 45
ततः कामो वसन्तश्च पार्थिवाप्सरसश्च ताः । प्रणम्य भगवन्तौ तौ तुष्टुवुर्मुनिसत्तमौ
Alors Kāma et Vasanta, avec ces apsaras, se prosternèrent et célébrèrent ces deux vénérables, les plus éminents des sages.
Verse 46
वसन्तकामाप्सरस ऊचुः । प्रसीदतु जगद्धाता यस्य देवस्य मायया । मोहिताः स्म विजानीमो नान्तरं विद्यते द्वयोः
Vasanta, Kāma et les apsaras dirent : «Que le Créateur du monde nous soit favorable ; par la māyā de cette même Divinité nous fûmes abusés. À présent nous savons : il n’y a aucune différence entre les deux».
Verse 47
प्रसीदतु स वां देवो यस्य रूपमिदं द्विधा । धामभूतस्य लोकानामनादेरप्रतिष्ठतः
Que ce Dieu vous soit favorable à tous deux : Lui dont l’unique réalité se manifeste ici sous une forme double ; l’Incréé sans commencement, demeure des mondes, et pourtant sans lieu d’appui fixe.
Verse 48
नरनारायणौ देवौ शङ्खचक्रायुधावुभौ । आस्तां प्रसादसुमुखावस्माकमपराधिनाम्
Que les deux dieux, Nara et Nārāyaṇa, tous deux portant la conque et le disque, demeurent devant nous le visage tourné vers la miséricorde, bien que nous soyons fautifs.
Verse 49
निधानं सर्वविद्यानां सर्वपापवनानलः । नारायणोऽतो भगवान् सर्वपापं व्यपोहतु
Nārāyaṇa, le Seigneur Bienheureux, est le trésor de toutes les connaissances véritables et le feu qui embrase la forêt de tous les péchés ; qu’ainsi Il dissipe tout péché.
Verse 50
शार्ङ्गचिह्नायुधः श्रीमानात्मज्ञानमयोऽनघः । नरः समस्तपापानि हतात्मा सर्वदेहिनाम्
Nara—glorieux, portant les signes et les armes de Śārṅga, fait de la connaissance du Soi, sans tache—anéantit tous les péchés, domptant le moi inférieur en tout être incarné.
Verse 51
जटाकलापबद्धोऽयमनयोर्नः क्षमावतोः । सौम्यास्यदृष्टिः पापानि हन्तुं जन्मार्जितानि वै
Liés par une masse de mèches emmêlées, ces deux—toujours indulgents envers nous—que leur regard au visage doux détruise vraiment les péchés amassés au fil des naissances.
Verse 52
तथात्मविद्यादोषेण योऽपराधः कृतो महान् । त्रैलोक्यवन्द्यौ यौ नाथौ विलोभयितुमागताः
Et toute grave offense commise par la faute de notre connaissance du Soi, qu’elle soit pardonnée; car les deux Seigneurs, vénérés par les trois mondes, sont venus ici pour accorder leur grâce.
Verse 53
प्रसीद देव विज्ञानधन मूढदृशामिव । भवन्ति सन्तः सततं स्वधर्मपरिपालकाः
Sois favorable, ô Dieu, trésor du vrai discernement; car aux yeux obscurcis, les saints apparaissent toujours comme ceux qui préservent sans cesse leur propre dharma.
Verse 54
दृष्ट्वैतन्नः समुत्पन्नं यथा स्त्रीरत्नमुत्तमम् । त्वयि नारायणोत्पन्ना श्रेष्ठा पारवती मतिः
Voyant cela naître parmi nous—tel le plus précieux joyau parmi les femmes—ô Nārāyaṇa, en toi s’est levée la résolution suprême, pareille à Pārvatī, sagesse de bon augure.
Verse 55
तेन सत्येन सत्यात्मन्परमात्मन्सनातन । नारायण प्रसीदेश सर्वलोकपरायण
Par cette vérité—ô Âme de Vérité, ô Soi suprême, ô Éternel—ô Nārāyaṇa, sois miséricordieux, Seigneur, refuge et but de tous les mondes.
Verse 56
प्रसन्नबुद्धे शान्तात्मन्प्रसन्नवदनेक्षण । प्रसीद योगिनामीश नर सर्वगताच्युत
Ô toi dont l’âme est paisible, l’esprit limpide, le visage et le regard bienveillants : sois satisfait, Seigneur des yogins ; ô Nara, Acyuta, Toi qui pénètres tout.
Verse 57
नमस्यामो नरं देवं तथा नारायणं हरिम् । नमो नराय नम्याय नमो नारायणाय च
Nous nous prosternons devant Nara, le dieu divin, et devant Hari, Nārāyaṇa. Hommage à Nara, toujours digne d’adoration ; hommage aussi à Nārāyaṇa.
Verse 58
प्रसन्नानामनाथानां तथा नाथवतां प्रभो । शं करोतु नरोऽस्माकं शं नारायण देहि नः
Ô Seigneur—bienveillant envers les comblés, les sans-protecteur, et même ceux qui ont un protecteur—que Nara nous apporte l’auspice ; et ô Nārāyaṇa, accorde-nous le bien-être.
Verse 59
मार्कण्डेय उवाच । एवमभ्यर्चितः स्तुत्या रागद्वेषादिवर्जितः । प्राहेशः सर्वभूतानां मध्ये नारायणो नृप
Mārkaṇḍeya dit : Ainsi honoré par des hymnes, exempt de passion, d’aversion et autres, le Seigneur de tous les êtres déclara : «Ô Roi, Nārāyaṇa demeure au cœur de tous les êtres».
Verse 60
नारायण उवाच । स्वागतं माधवे कामे भवत्वप्सरसामपि । यत्कार्यमागतानां च इहास्माभिस्तदुच्यताम्
Nārāyaṇa dit : Sois le bienvenu, ô Mādhava ; sois le bienvenu, ô Kāma ; et vous aussi, Apsarās, soyez les bienvenues. Quelle que soit l’œuvre qui vous a conduits ici, qu’elle nous soit dite à présent.
Verse 61
यूयं संसिद्धये नूनमस्माकं बलशत्रुणा । संप्रेषितास्ततोऽस्माकं नृत्ययोगादिदर्शनम्
Assurément, vous avez été dépêchés par notre puissant adversaire afin de troubler notre accomplissement, en déployant devant nous la danse, les séductions et autres artifices.
Verse 62
न वयं गीतनृत्येन नाङ्गचेष्टादिभाषितैः । लुब्धा वै विषयैर्मन्ये विषया दारुणात्मकाः
Nous ne sommes point séduits par le chant et la danse, ni par les gestes du corps ni par les paroles enjôleuses. Je tiens que les objets des sens sont, en vérité, d’une nature redoutable.
Verse 63
शब्दादिसङ्गदुष्टानि यदा नाक्षाणि नः शुभाः । तदा नृत्यादयो भावाः कथं लोभप्रदायिनः
Lorsque nos sens ne sont pas de bon augure, souillés par le contact du son et des autres objets, comment des états tels que la danse et semblables spectacles pourraient-ils engendrer la convoitise ?
Verse 64
ते सिद्धाः स्म न वै साध्या भवतीनां स्मरस्य च । माधवस्य च शाक्रोऽपि स्वास्थ्यं यात्वविशङ्किताः
Nous sommes déjà accomplis ; nous ne sommes pas à « conquérir » par vous, ni par Smara (Kāma). Que Mādhava soit sans crainte ; même Śakra (Indra) peut s’en aller, l’esprit apaisé.
Verse 65
योऽसौ परश्च परमः पुरुषः परमेश्वरः । परमात्मा समस्तस्य स्थावरस्य चरस्य च
Il est, en vérité, le Puruṣa transcendant et suprême, le Seigneur très-haut — le Paramātman de tout ce qui existe, de l’immobile comme du mobile.
Verse 66
उत्पत्तिहेतुरेते च यस्मिन्सर्वं प्रलीयते । सर्वावासीति देवत्वाद्वासुदेवेत्युदाहृतः
Il est la cause de la naissance de tout cela, et en Lui tout se résorbe. Et parce que, en tant que Dieu, Il demeure en tous, Il est donc proclamé Vāsudeva.
Verse 67
वयमंशांशकास्तस्य चतुर्व्यूहस्य मानिनः । तदादेशितवार्त्मानौ जगद्बोधाय देहिनाम्
« Nous ne sommes que d’infimes parcelles de la quadruple manifestation de ce Seigneur (Caturvyūha). Nous ne suivons que la voie qu’Il prescrit, pour l’éveil des êtres incarnés à la vérité du monde. »
Verse 68
तत्सर्वभूतं सर्वेशं सर्वत्र समदर्शिनम् । कुतः पश्यन्तौ रागादीन्करिष्यामो विभेदिनः
« Quand nous Le contemplons comme l’être même de toutes les créatures, le Seigneur de tout, et Celui que l’on voit également partout, comment pourrions-nous, le voyant ainsi, nourrir des passions telles que l’attachement et le reste, et devenir artisans de séparation ? »
Verse 69
वसन्ते मयि चेन्द्रे च भवतीषु तथा स्मरे । यदा स एव भूतात्मा तदा द्वेषादयः कथम्
« Dans le Printemps, en moi, en Indra, en vous, dames célestes, et aussi en Kāma — si ce même Seigneur est l’âme intérieure des êtres, comment la haine et le reste pourraient-ils jamais surgir ? »
Verse 70
तन्मयान्यविभक्तानि यदा सर्वेषु जन्तुषु । सर्वेश्वरेश्वरो विष्णुः कुतो रागादयस्ततः
Lorsque, en tous les êtres, tout est pénétré par Lui et n’est pas réellement séparé—lorsque Viṣṇu est le Seigneur des seigneurs—d’où pourraient naître l’attachement et le reste ?
Verse 71
ब्रह्माणमिन्द्रमीशानमादित्यमरुतोऽखिलान् । विश्वेदेवानृषीन् साध्यान्वसून्पितृगणांस्तथा
(Il est) Brahmā, Indra, Īśāna, les Āditya et tous les Marut ; les Viśvedevas, les Ṛṣi, les Sādhya, les Vasu, et de même les cohortes des Pitṛ.
Verse 72
यक्षराक्षसभूतादीन्नागान्सर्पान्सरीसृपान् । मनुष्यपक्षिगोरूपगजसिंहजलेचरान्
(Il est) les Yakṣa, les Rākṣasa, les Bhūta et les autres ; les Nāga, les serpents et les reptiles ; les humains, les oiseaux, le bétail, les bêtes de forme, les éléphants, les lions et les êtres qui se meuvent dans l’eau.
Verse 73
मक्षिकामशकान्दंशाञ्छलभाञ्जलजान् कृमीन् । गुल्मवृक्षलतावल्लीत्वक्सारतृणजातिषु
(Il est présent comme) mouches, moustiques, moucherons, sauterelles, êtres nés de l’eau et vers ; dans les buissons, les arbres, les plantes grimpantes et les lianes ; dans l’écorce et la moelle ; et dans toute variété d’herbe.
Verse 74
यच्च किंचिददृश्यं वा दृश्यं वा त्रिदशाङ्गनाः । मन्यध्वं जातमेकस्य तत्सर्वं परमात्मनः
Quoi que ce soit—qu’il soit invisible ou visible—ô dames célestes, sachez-le : tout ce que vous tenez pour « né » naît de l’Unique, le Soi suprême (Paramātman).
Verse 75
जायमानः कथं विष्णुमात्मानं परमं च यत् । रागद्वेषौ तथा लोभं कः कुर्यादमराङ्गनाः
Comment celui qui vient à la naissance dans le monde pourrait-il engendrer attachement et aversion, et pareillement la convoitise, lorsque Viṣṇu est le Soi et, en vérité, le Suprême ?
Verse 76
सर्वभूतमये विष्णौ सर्वगे सर्वधातरि । निपात्य तं पृथग्भूते कुतो रागादिको गुणः
En Viṣṇu—constitué de tous les êtres, omniprésent et soutien de tout—une fois abattue la notion de séparation, d’où pourrait naître une qualité telle que l’attachement et le reste ?
Verse 77
एवमस्मासु युष्मासु सर्वभूतेषु चाबलाः । तन्मथैकत्वभूतेषु रागाद्यवसरः कुतः
Ainsi, ô femmes au cœur doux : lorsque le même Soi unique est en nous, en vous et en tous les êtres, et lorsque tout est vraiment d’une seule essence, comment y aurait-il la moindre occasion pour la passion, l’attachement et autres ?
Verse 78
सम्यग्दृष्टिरियं प्रोक्ता समस्तैक्यावलोकिनी । पृथग्विज्ञानमात्रैव लोकसंव्यवहारवत्
Ceci est proclamé comme la juste vision : elle contemple l’unité de tout. La perception de séparation n’est qu’un mode de connaissance, utile seulement aux affaires du monde.
Verse 79
भूतेन्द्रियान्तः करणप्रधानपुरुषात्मकम् । जगद्वै ह्येतदखिलं तदा भेदः किमात्मकः
Ce monde tout entier est, en vérité, constitué des éléments, des sens, de l’instrument intérieur (le mental), de Pradhāna et de Puruṣa. S’il en est ainsi, en quoi la « différence » pourrait-elle vraiment consister ?
Verse 80
भवन्ति लयमायान्ति समुद्रसलिलोर्मयः । न वारिभेदतो भिन्नास्तथैवैक्यादिदं जगत्
Les vagues de l’océan naissent et s’apaisent, sans être différentes par quelque « différence d’eau ». Ainsi, ce monde n’est perçu qu’à partir de l’Unité.
Verse 81
यथाग्नेरर्चिषः पीताः पिङ्गलारुणधूसराः । तथापि नाग्नितो भिन्नास्तथैतद्ब्रह्मणो जगत्
De même que les flammes du feu paraissent jaunes, fauves, rouges ou enfumées, sans pourtant être séparées du feu, ainsi ce monde n’est pas séparé de Brahman.
Verse 82
भवतीभिश्च यत्क्षोभमस्माकं स पुरंदरः । कारयत्यसदेतच्च विवेकाचारचेतसाम्
Et l’agitation en nous, qui naît comme « à cause de vous », c’est Purandara (Indra) qui la suscite. Mais même cela est irréel pour ceux dont l’esprit chemine dans la discipline du discernement.
Verse 83
भवन्त्यः स च देवेन्द्रो लोकाश्च ससुरासुराः । समुद्राद्रिवनोपेता मद्देहान्तरगोचराः
Vous aussi, et ce seigneur des dieux (Indra), et les mondes avec leurs devas et asuras—avec océans, montagnes et forêts—tout cela n’est qu’objets apparaissant dans l’étendue de mon propre corps.
Verse 84
यथेयं चारुसर्वाङ्गी भवतीनां मयाग्रतः । दर्शिता दर्शयिष्यामि तथा चैवाखिलं जगत्
De même que cette forme belle et harmonieuse vous a été montrée par moi sous vos propres yeux, de même je vous révélerai, en pareil mode, l’univers tout entier.
Verse 85
प्रयातु शक्रो मा गर्वमिन्द्रत्वं कस्य सुस्थिरम् । यूयं च मा स्मयं यात सन्ति रूपान्विताः स्त्रियः
Que Śakra (Indra) s’en aille, sans orgueil ; à qui donc la dignité d’Indra demeure-t-elle à jamais stable ? Et vous aussi, ne tombez pas dans la vanité : il est bien des femmes parées de beauté.
Verse 86
किं सुरूपं कुरूपं वा यदा भेदो न दृश्यते । तारतम्यं सुरूपत्वे सततं भिन्नदर्शनात्
Qu’est-ce que le « beau » ou le « laid » lorsque nulle différence n’est perçue ? Les degrés mêmes de la beauté naissent sans cesse, uniquement parce que l’on voit des distinctions.
Verse 87
भवतीनां स्मयं मत्वा रूपौदार्यगुणोद्भवम् । मयेयं दर्शिता तन्वी ततस्तु शममेष्यथ
Sachant que votre orgueil naît de la beauté, de la générosité et de la vertu, je vous ai montré cette jeune fille svelte ; désormais, assurément, vous vous apaiserez.
Verse 88
यस्मान्मदूरोर्निष्पन्ना त्वियमिन्दीवरेक्षणा । उर्वशी नाम कल्याणी भविष्यति वराप्सराः
Puisque de ma cuisse est née cette jeune fille aux yeux de lotus, elle—auspicieuse et charmante—sera renommée Urvaśī, la plus éminente des apsaras.
Verse 89
तदियं देवराजस्य नीयतां वरवर्णिनी । भवत्यस्तेन चास्माकं प्रेषिताः प्रीतिमिच्छता
Qu’ainsi cette jeune fille au teint excellent soit conduite auprès du roi des dieux ; et vous aussi, nous vous avons envoyés, désireux de lui donner joie.
Verse 90
वक्तव्यश्च सहस्राक्षो नास्माकं भोगकारणात् । तपश्चर्या न वाप्राप्यफलं प्राप्तुमभीप्सता
Et l’on doit dire à Sahasrākṣa (Indra) : ce n’est point pour notre jouissance, ni par désir d’obtenir, par l’austérité et les observances, des fruits encore inacquis.
Verse 91
सन्मार्गमस्य जगतो दर्शयिष्ये करोम्यहम् । तथा नरेण सहितो जगतः पालनोद्यतः
J’établirai et montrerai à ce monde la voie véritable ; et, avec un roi parmi les hommes, je m’emploierai à la garde du monde.
Verse 92
यदि कश्चित्तवाबाधां करोति त्रिदशेश्वर । तमहं वारयिष्यामि निवृत्तो भव वासव
Ô seigneur des dieux, si quelqu’un t’oppose un obstacle, je le retiendrai ; aussi, renonce, ô Vāsava (Indra).
Verse 93
कर्तासि चेत्त्वमाबाधां न दुष्टस्येह कस्यचित् । तं चापि शास्ता तदहं प्रवर्तिष्याम्यसंशयम्
Mais si toi, tu faisais obstacle ici à quelqu’un qui n’est pas mauvais, alors, sans aucun doute, je mettrai aussi en œuvre le châtiment à ton égard.
Verse 94
एतज्ज्ञात्वा न सन्तापस्त्वया कार्यो हि मां प्रति । उपकाराय जगतामवतीर्णोऽस्मि वासव
Sachant cela, ne t’afflige pas contre moi ; car je suis descendu pour le bien des mondes, ô Vāsava.
Verse 95
या चेयमुर्वशी मत्तः समुद्भूता पुरंदर त्रेताग्निहेतुभूतेयं एवं प्राप्य भविष्यति
Et cette Urvaśī, issue de moi, ô Purandara (Indra), deviendra en son temps la cause même liée à la triade des feux sacrés (tretāgni), atteignant ainsi cette destinée.
Verse 192
अध्याय
Chapitre (marqueur de section).