
Le chapitre s’ouvre sur le récit de Lomāśa : Pārvatī grandit tandis que Śiva accomplit une tapas d’une rigueur extrême dans une vallée himalayenne, entouré de ses gaṇas. Himavān s’avance avec sa fille pour obtenir le darśana de Śiva, mais Nandin règle l’accès et rappelle que la proximité du Seigneur ascète doit être ritualisée et empreinte de discipline. Śiva accorde à Himavān un darśana régulier, tout en interdisant explicitement d’amener la jeune fille près de lui ; s’ensuit un échange philosophique où Pārvatī met à l’épreuve l’affirmation de Śiva de transcender la prakṛti, en interrogeant la logique de la perception et de la parole. Pendant ce temps, les devas, inquiets de leur péril cosmique (notamment face à Tāraka), concluent que seul Madana (Kāma) peut troubler l’austérité de Śiva. Madana arrive avec des apsaras ; la nature se charge d’érotisme hors saison, et même les gaṇas en sont affectés, signe de la force cosmologique du désir. Madana décoche la flèche mohana : Śiva aperçoit un instant Pārvatī et s’émeut, puis reconnaît Madana et le réduit en cendres par son troisième œil. Devas et sages débattent : Śiva condamne le kāma comme racine de la souffrance, tandis que les ṛṣi soutiennent que le kāma est inscrit dans l’architecture même de la création mondaine et ne peut être simplement nié. Śiva se retire en occultation (tiraḥdhāna). Pārvatī fait le vœu de rétablir l’ordre par une tapas intensifiée ; renonçant même aux feuilles, elle devient « Apārṇā » et pousse la maîtrise du corps à l’extrême. Le chapitre se conclut par la quête d’aide des dieux auprès de Brahmā ; Brahmā s’en remet à Viṣṇu, et Viṣṇu propose d’aller vers Śiva afin d’assurer l’issue du mariage, présenté comme une nécessité sacrée et éthique plutôt qu’une simple romance.
Verse 1
लोमश उवाच । वर्द्धमाना तदा साध्वी रराज प्रतिवासरम् । अष्टवर्षा यदा जाता हिमालयगृहे सती
Lomaśa dit : À mesure que cette vertueuse grandissait, elle rayonnait davantage chaque jour. Lorsque Satī eut huit ans, elle demeurait dans la demeure de l’Himālaya.
Verse 2
महेशो हिमवद्द्रोण्यां तताप परमं तपः । सर्वैर्गणैः परिवृतो वीरभद्रादिभिस्तदा
Alors Maheśa accomplit l’austérité suprême dans une vallée de l’Himālaya, entouré en ce temps-là de tous ses gaṇas—menés par Vīrabhadra et d’autres.
Verse 3
एतत्तपो जुषाणं तं महेशं हिमवान्ययौ । तत्पादपल्लवं द्रष्टुं पार्वत्या सह बुद्धिमान्
Voyant Maheśa (Śiva) plongé dans cette austérité, le sage Himavān s’approcha avec Pārvatī, désirant contempler le tendre « bourgeon de lotus » de Ses pieds.
Verse 4
यावत्समागतो द्रष्टं नंदिनासौ निवारितः । द्वारि स्थिते च तदा क्षणमेकं स्थिरोऽभवत्
Lorsqu’il vint pour voir (Śiva), Nandin l’en empêcha; et, demeurant au seuil, il resta immobile un bref instant.
Verse 5
पुनर्विज्ञापयामास नंदिना हिमवान्गिरिः । विज्ञप्तो नंदिना शंभुरचलो द्रष्टुमागतः
De nouveau, Himavān, la Montagne, fit sa requête par l’entremise de Nandin. Informé par Nandin, Śambhu—bien qu’immobile dans son tapas—reconnut celui qui était venu Le voir.
Verse 6
तदाकर्ण्य वचस्तस्य नंदिनः परमेश्वरः । आनयस्व गिरिं चात्र नंदिनं वाक्यमब्रवीत्
Entendant les paroles de Nandin, Parameśvara dit à Nandin : « Amène ici cette montagne. »
Verse 7
तथेति मत्वा नंदी तं पर्वतं च हिमाचलम् । आनयामास स तथा शंकरं लोकशंकरम्
Pensant : « Qu’il en soit ainsi », Nandin amena là cette montagne, Himācala ; et ainsi rendit possible la rencontre avec Śaṅkara, le bienfaiteur des mondes.
Verse 8
दृष्ट्वा तदानीं सकलेश्वरं प्रभुं तपो जुषाणं विनिमीलितेक्षणम्
Alors, voyant le Seigneur—maître de l’univers—absorbé dans l’austérité, les yeux doucement clos,
Verse 9
कपर्द्धिनं चंद्रकलाविभूषणं वेदांतवेद्यं परमात्मनि स्थितम् । ववंद शीर्ष्णा च तदा हिमाचलः परां मुदं प्रापदहीनसत्त्वः
Himācala inclina alors la tête et se prosterne devant le Seigneur—aux cheveux nattés, paré du croissant de lune, connaissable par le Vedānta, établi dans le Soi suprême—et, le cœur inébranlable, atteint la joie la plus haute.
Verse 10
उवाच वाक्यं जगदेकमंगलं हिमालयो वाक्यविदां वरिष्ठः
Himālaya, le plus éminent des maîtres de la parole, prononça des mots qui étaient l’unique auspice du monde.
Verse 11
सभाग्योऽहं महादेव प्रसादात्तव शंकर । प्रत्यहं चागमिष्यामि दर्शनार्थं तव प्रभो
«Je suis comblé, ô Mahādeva, par ta grâce, ô Śaṅkara. Et chaque jour je viendrai, ô Seigneur, pour recevoir ton darśana.»
Verse 12
अनया सह देवेश अनुज्ञां दातुर्महसि । श्रुत्वा तु वचनं तस्य देवदेवो महेश्वरः
«Ô Seigneur des dieux, accorde la permission pour qu’elle m’accompagne.» Ayant entendu ses paroles, Maheśvara—Dieu des dieux—répondit.
Verse 13
आगंतव्यं त्वया नित्यं दर्शनार्थं ममाचल । कुमारीं च गृहे स्थाप्य नान्यथा मम दर्शनम्
«Ô Acala, tu dois venir chaque jour pour recevoir mon darśana. Et, après avoir installé la jeune fille dans la maison, alors seulement tu auras ma vision ; autrement, non.»
Verse 14
अचलः प्रत्युवाचेदं गिरिशं नतकंधरः । कस्मान्मयानया सार्द्धं नागंतव्यं तदुच्यताम् । अचलं च व्रीत शंभुः प्रहसन्वाक्यमब्रवीत्
Acala, la tête inclinée en hommage, répondit à Giriśa : «Pourquoi ne devrais-je pas venir avec elle ? Dis-le-moi, je t’en prie.» Alors Śambhu, souriant, s’adressa à Acala en ces mots.
Verse 15
इयं कुमारी सुश्रोणी तन्वी चारुप्रभाषिणी । नानेतव्या मत्समीपे वारयामि पुनः पुनः
«Cette jeune fille — aux hanches gracieuses, fine et à la parole douce — ne doit pas être amenée près de moi. Je l’interdis encore et encore.»
Verse 16
एतच्छ्रुत्वा वचनं तस्य शंभोर्निरामयं निःस्पृहनिष्ठुरं वा । तपस्विनोक्तं वचनं निशम्य उवाच गौरी च विहस्य शंभुम्
Entendant les paroles de Śambhu — paisibles, sans désir, et même sévères — Gaurī, après avoir écouté l’énoncé de l’ascète, parla en souriant à Śambhu.
Verse 17
गौर्युवाच । तपःशक्त्यान्वितः शंभो करोषि विपुलं तपः । तव बुद्धिरियं जाता तपस्तप्तुं महात्मनः
Gaurī dit : «Ô Śambhu, pourvu de la puissance du tapas, tu accomplis une austérité immense. Ô grande âme, cette résolution s’est levée en toi d’entreprendre un tel tapas.»
Verse 18
कस्त्वं का प्रकृतिः सूक्ष्मा भगवंस्तद्विमृश्यताम् । पार्वत्यास्तद्वचः श्रुत्वा महेशो वाक्यमब्रवीत्
«Qui es-tu ? Qu’est donc cette prakṛti si subtile ? Ô Bienheureux, que cela soit médité.» Ayant entendu les paroles de Pārvatī, Maheśa répondit.
Verse 19
तपसा परमेणैव प्रकृतिं नाशयाम्यहम् । प्रकृत्या रहितः सुभ्रु अहं तिष्ठमि तत्त्वतः । तस्माच्च प्रकृते सिद्धैर् कार्यः संग्रहः क्वचित्
«Par le tapas suprême seul, je dissous la prakṛti. Ô toi aux beaux sourcils, affranchi de la prakṛti, je demeure dans la vérité. C’est pourquoi, parfois, les siddhas, les accomplis, doivent eux aussi contenir et rassembler leur propre prakṛti.»
Verse 20
पार्वत्युवाच । यदुक्तं परया वाचा वचननं शंकर त्वया । सा किं प्रकृति र्नैव स्यादतीतस्तां भवान्कथम्
Pārvatī dit : «Ô Śaṅkara, la parole que tu as proférée en termes si élevés—ne serait-elle pas elle-même prakṛti ? Et comment l’as-tu dépassée ?»
Verse 21
यच्छृणोपि यदश्रासि यच्च पश्यसि शंकर । वाग्वादेन च किं कार्यमस्माके चाधुना प्रभो
«Tout ce que tu entends, tout ce que tu fais entendre, et tout ce que tu vois, ô Śaṅkara—à quoi bon, pour nous à présent, une querelle de paroles, ô Seigneur ?»
Verse 22
तत्सर्वं प्रकृतेः कार्यं मिथ्यावादो निर्र्थकः । प्रकृतेः परतो भूत्वा किमर्थं तप्यते तपः
«Tout cela n’est que l’œuvre de la Prakṛti ; en parler autrement est vain. Si tu te tiens vraiment au-delà de la Prakṛti, dans quel but accomplit-on cette austérité (tapas) ?»
Verse 23
त्वया शंभोऽधुना ह्यस्मिन्गिरौ हिमवति प्रभो । प्रकृत्या मिलितोऽसि त्वं न जानासि हि शंकर
«Ô Śambhu, ô Seigneur—ici et maintenant, sur cette montagne de l’Himālaya, tu t’es uni à Prakṛti; certes, ô Śaṅkara, tu ne sembles pas le reconnaître.»
Verse 24
वाग्वादेन च किं कार्यमस्माकं चाधुना प्रभो । प्रकृतेः परतस्त्वं च यदि सत्यं वचस्तव । तर्हि त्वया न भेतव्यं मम शंकर संप्रति
«Et à quoi nous sert, ô Seigneur, une simple joute de paroles maintenant ? Si ta parole est vraie—que tu es au-delà de Prakṛti—alors, ô Śaṅkara, tu ne dois nullement me craindre en cet instant.»
Verse 25
प्रहस्य भगवान्देवो गिरिजां प्रत्युवाच ह
Souriant, le Seigneur Bienheureux—Śiva—répondit alors à Girijā.
Verse 27
महादेव उवाच । प्रत्यहं कुरु मे सेवां गिरिजे साधुभाषिणि
Mahādeva dit : «Ô Girijā, toi qui parles avec douceur—rends-moi service chaque jour.»
Verse 28
तपस्तप्तुमनुज्ञा मे दातव्या पर्वताधिप । अनुज्ञया विना किंचित्तपः कर्तुं न पार्यते
«Ô Seigneur des montagnes, il me faut ta permission pour accomplir l’austérité (tapas). Sans permission, on ne peut mener à bien ne fût-ce qu’un peu de tapas.»
Verse 29
एतच्छ्रुत्वा वचस्तस्य देवदेवस्य शूलिनः । प्रहस्य हिमवाञ्छंभुमिदं वचनमब्रवीत्
Entendant les paroles du Dieu des dieux, le Seigneur au trident, Himavān sourit et adressa à Śambhu cette réponse.
Verse 30
त्वदीयं हि जगत्सर्वं सदेवासुरमानुषम् । किमहं तु महादेव तुच्छो भूत्वा ददामि ते
«Ô Mahādeva, ce monde entier—avec dieux, asuras et humains—t’appartient en vérité. Que pourrais-je, moi l’insignifiant, t’offrir ?»
Verse 31
एवमुक्तो हिमवता शंकरो लोकशंकरः । प्रहस्य गिरिराजं तं याहीति प्राह सादरम्
Ainsi interpellé par Himavān, Śaṅkara—bienfaiteur des mondes—sourit et dit avec égards à ce roi des montagnes : «Va».
Verse 32
शंकरेणाब्यनुज्ञातः स्वगृहं हिमवान्ययौ । सार्द्धं गिरिजया सोऽपि प्रत्यहं दर्शने स्थितः
Ayant reçu la permission de Śaṅkara, Himavān retourna à sa demeure. Avec Girijā, lui aussi demeurait présent chaque jour pour le darśana (la vision sacrée).
Verse 33
एवं कतिपयः कालो गतश्चोपासनात्तयोः
Ainsi passa quelque temps, tandis que tous deux demeuraient absorbés dans l’adoration dévote.
Verse 34
सुतापित्रोश्च तत्रैव शंकरो दुरतिक्रमः । पार्वतीं प्रति तत्रैव चिंतामापेदिरे सुराः
Là même, Śaṅkara, l’invincible, demeurait absorbé dans son dessein; et les dieux, songeant à Pārvatī, furent saisis d’angoisse.
Verse 35
ते चिंत्यमानाश्च सुरास्तदानीं कथं महेशो गिरिजां समेष्यति । किं कार्यमद्यैव वयं च कुर्मो बृहस्पते तत्कथयस्व मा चिरम्
Alors les dieux, plongés dans la réflexion, demandèrent : «Comment Maheśa s’unira-t-il à Girijā ? Que devons-nous faire sur-le-champ ? Ô Bṛhaspati, dis-le-nous sans tarder.»
Verse 36
बृहस्पतिरुवाचेदं महेंद्रं प्रति सद्वचः । एवमेतत्त्वया कार्यं महेंद्र श्रूयतां तदा
Bṛhaspati adressa à Mahendra ces paroles de bon augure : «Voici ce que tu dois faire, ô Mahendra ; écoute à présent.»
Verse 37
एतत्कार्यं मदनेनैव राजन्नान्यः समर्थो भविता त्रिलोके । विप्लावितं तापसानां तपो हि तस्मात्त्वरात्प्रार्थनीयो हि मारः
«Cette œuvre ne peut être accomplie que par Madana, ô roi ; dans les trois mondes nul autre n’en sera capable. Puisqu’il ébranle l’ascèse des renonçants, il faut donc invoquer Māra sans délai.»
Verse 38
गुरोर्वचनमाकर्ण्य आह्वयन्मदनं हरिः । आह्वानादाजगामाथ मदनः कार्यसाधकः
Ayant entendu la parole du maître, Hari appela Madana ; et à cet appel, Madana, capable d’accomplir l’œuvre, vint en ce lieu.
Verse 39
रत्या समेतः सह माधवेन स पुष्पधन्वा पुरतः सभायाम् । महेंद्रमागम्य उवाच वाक्यं सगर्वितं लोकमनोहरं च
Accompagné de Ratī et avec Mādhava, celui dont l’arc est de fleurs (Kāma) se présenta devant l’assemblée ; s’approchant de Mahendra, il prononça des paroles orgueilleuses, et pourtant enchanteresses pour le monde.
Verse 40
अहमाकारितः कस्माद्ब्रूहि मेऽद्य शचीपते । किं कार्यं करवाण्यद्य कथ्यतां मा विलंबितम्
«Pourquoi m’a-t-on mandé ? Dis-le-moi aujourd’hui, ô seigneur de Śacī. Quelle tâche dois-je accomplir en ce jour ? Parle, ne tarde pas.»
Verse 41
मम स्मरणमात्रेण विभ्रष्टा हि तपस्विनः । त्वमेव जानासि हरे मम वीर्यपराक्रमौ
«À mon seul souvenir, les ascètes déchoient de leur austérité ; toi seul, ô Hari, connais ma puissance et ma vaillance.»
Verse 42
मम वीर्यं च जानाति शक्तेः पुत्रः पराशरः । एवं चानये च बहवो भृग्वाद्य ऋषयो ह्यमी
«Ma puissance est connue même de Parāśara, fils de Śakti ; et de même, bien des autres ṛṣi, à commencer par Bhṛgu, la connaissent parfaitement.»
Verse 43
गुरुरप्यभिजानाति भार्योतथ्यस्य चैव हि । तस्यां जातो भरद्वाजो गुरुणा संकरो हि सः
Même le Guru sait en vérité qu’elle est l’épouse d’Utathya. Pourtant, en elle naquit Bharadvāja : on dit qu’il est de filiation mêlée, car il fut engendré par le Guru.
Verse 44
भरद्वाजो महाभाग इत्युवाच गुरुस्तदा । जानाति मम वीर्यं च शौर्यं चैव प्रजापतिः
Alors le Guru déclara : «Bharadvāja est grandement béni. Prajāpati connaît parfaitement ma puissance et ma vaillance.»
Verse 45
क्रोधो हि मम बंधुश्च महाबलपरक्रमः । उभाभ्यां द्रावितं विश्वं जंगमाजंगमं महत् । ब्रह्मादिस्तंबपर्यंतं प्लावितं सचराचरम्
«La Colère est vraiment ma parente, puissante en force et en prouesse. Par nous deux, l’immense univers — le mobile et l’immobile — a été bouleversé ; de Brahmā jusqu’au plus frêle brin d’herbe, le monde entier, avec tout ce qui se meut et ne se meut pas, a été submergé.»
Verse 46
देवा ऊचुः । मदनद्वं समर्थोसि अस्माञ्जेतुं सदैव हि । महेशं प्रति गच्छाशु सुरकार्यार्थसिद्धये । पार्वत्या सहितं शंभुं कुरुष्वाद्य महामते
Les dieux dirent : «Ô Madana, tu es toujours capable de nous vaincre, même nous. Va vite vers Maheśa afin d’accomplir l’œuvre des dieux. Ô esprit magnanime, fais qu’aujourd’hui Śambhu—avec Pārvatī—tombe sous ton influence.»
Verse 47
एवमभ्यर्थितो देवैर्मदनो विश्वमोहनः । जगाम त्वरितो भूत्वा अप्सरोभिः समन्वितः
Ainsi, sollicité par les dieux, Madana —l’enchanteur des mondes— se mit aussitôt en route, en hâte, accompagné des Apsaras.
Verse 48
ततो जगामाशु महाधनुर्द्धरो विस्फार्य चापं कुसुमान्वितं महत् । तथैव बाणांश्च मनोरमांश्च प्रगृह्य वीरो भुवनैकजेता । तस्मिन्हिमाद्रौ परिदृश्यमानोऽवनौ स्मरो योधयतां वरिष्ठः
Puis il s’en alla promptement, portant le grand arc ; il banda ce puissant arc orné de fleurs et saisit aussi des flèches ravissantes. Ce héros — seul conquérant des mondes — fut aperçu sur l’Himalaya : Smara, le premier de ceux qui livrent bataille par l’enchantement.
Verse 49
तत्रागता तदा रंभा उर्वशी पुंजिकस्थली । सुम्लोचा मिश्रकेशी च सुभगा च तिलोत्तमा
Alors arrivèrent en ce lieu Rambhā, Urvaśī, Puñjikasthalī, Sumlocā, Miśrakeśī, Subhagā et Tilottamā.
Verse 50
अन्याश्च विविधाः जाताः साहाय्ये मदनस्य च । अप्सरसो गणैर्दृष्टा मदनेन सहैव ताः
Et bien d’autres Apsaras, de maintes sortes, vinrent aussi prêter secours à Madana. Les Gaṇa les virent, avec Madana lui-même.
Verse 51
सर्वे गणाश्च सहसा मदनेन विमोहिताः । भृंगिणा च तदा रंभा चण्डेन सह चोर्वशी
Tous les Gaṇa furent soudainement égarés par Madana. Alors Rambhā était avec Bhṛṅgin, et Urvaśī avec Caṇḍa.
Verse 52
मेनका वीरभद्रेण चण्डेन पुंजिकस्थली । तिलोत्तमादयस्तत्र संवृताश्च गणैस्तदा
Menakā était avec Vīrabhadra, et Puñjikasthalī avec Caṇḍa. Tilottamā et les autres, en ce lieu, furent alors entourées par les Gaṇa.
Verse 53
अमत्तभूतैर्बहुभिस्त्रपां त्यक्त्वा मनीषिभिः । अकाले कोकिला भिश्च व्याप्तामासीन्महीतलम्
La face de la terre fut envahie par une multitude d’êtres comme enivrés, rejetant toute pudeur, même les sages; et les coucous eux-mêmes, hors saison, répandirent leurs chants en tous lieux.
Verse 54
अशोकाश्चंपकाश्चूता यूथ्यश्चैव कदंबकाः । नीषाः प्रियालाः पनसा राजवृक्षाश्चरायणाः
En profusion se dressaient les arbres aśoka et campaka, les manguiers, les lianes de yūthikā et les kadamba ; ainsi que nīṣa, priyāla, le panasa (jacquier) et le rājavṛkṣa, avec d’autres pousses de la forêt.
Verse 55
द्राक्षावल्लयः प्रदृश्यंते बहुला नागकेशराः । तथा कदल्यः केतक्यो भ्रमरैरुपशोभिताः
Partout apparaissaient les vignes ; les arbres nāgakeśara étaient nombreux ; et les bananiers ainsi que les fleurs de ketakī se paraient davantage des essaims d’abeilles bourdonnantes.
Verse 56
मत्ता मदनसंगेन हंसीभिः कलहंसकाः । करेणुभिर्गजाह्यासञ्छिखंडीभिः शिखंडिनः
Enivrés par le frôlement de l’amour, les cygnes mâles s’attachaient à leurs compagnes ; les éléphants se pressaient contre les éléphantes ; et les paons contre les paonnes.
Verse 57
निष्कामा ह्यतुरा ह्यासञ्छिवसंपर्कजैर्गुणैः । अकस्माच्च तथाभूतं कथं जातं विमृश्य च
Ils étaient auparavant sans désir et sans tourment, pourvus de qualités nées du contact avec Śiva. Réfléchissant, ils s’étonnèrent : «Comment ce changement soudain a-t-il pu advenir ?»
Verse 58
शैलादो हि महातेजा नंदी ह्यमितविक्रमः । रक्षसं विबुधानां वा कृत्यमस्तीत्यचिंतयत्
Alors Nandī, fils de Śailāda—rayonnant et d’une vaillance sans mesure—songea : «Assurément, quelque affaire d’un rākṣasa, ou des dieux, est en cours.»
Verse 59
एतस्मिन्नंतरे तत्र मदनो हि धनुर्द्धरः । पंचबाणान्समारोप्य स्वकीये धनुषि द्विजाः । तरोश्छायां समाश्रित्य देवदारुगतां तदा
À cet instant, là même, Madana l’archer—ô deux-fois-nés—ajusta ses cinq flèches sur son propre arc et se réfugia alors à l’ombre d’un cèdre deodāra.
Verse 60
निरीक्ष्य शंभुं परमासने स्तितं तपो जुषाणं परमेष्ठिनां पतिम् । गंगाधरं नीलतमालकंठं कपर्दिनं चन्द्रकलासमेतम्
Il contempla Śambhu, établi sur le siège suprême, absorbé dans l’ascèse—Seigneur des êtres les plus élevés—porteur de la Gaṅgā, à la gorge sombre comme le nīla-tamāla, aux cheveux nattés, orné du croissant de lune.
Verse 61
भुजंगभोगांकितसर्वगात्रं पंचाननं सिंहविशालविक्रमम् । कर्पूरगौरे परयान्वितं च स वेद्धुकामो मदनस्तपस्विनम्
Tout son corps portait l’empreinte des serpents enroulés, il avait cinq visages et une vaillance immense comme celle du lion; blanc comme le camphre et accompagné de la Déesse suprême. Madana, voulant le percer, visa ce Seigneur ascète.
Verse 62
दुरासदं दीप्तिमतां वरिष्ठं महेशमुग्रं सह माधवेन । यावच्छिवं वेद्धुकामः शरेण तावद्याता गिरिजा विश्वमाता । सखीजनैः संवृता पूजनार्थं सदाशिवं मंगलं मंगलानाम्
Maheśa—farouche, inabordable, le premier des êtres lumineux—se tenait avec Mādhava. Et tandis que Madana voulait percer Śiva de sa flèche, à cet instant même arriva Girijā, Mère de l’univers, entourée de ses compagnes, pour adorer Sadāśiva, l’Auspicious, source de toute auspiciosité.
Verse 63
कनककुसुममालां संदधे नीलकंठे सितकिरणमनोज्ञादुर्ल्लभा सा तदानीम् । स्मितविकसितनेत्रा चारुवक्त्रं शिवस्य सकलजननित्री वीक्षमाणा बभूव
Alors la Mère de tous les êtres posa une guirlande de fleurs d’or sur le Seigneur à la gorge bleue—rare et ravissante comme les rayons de la lune. Les yeux épanouis d’un doux sourire, elle contempla le beau visage de Śiva.
Verse 64
तावद्विद्धः शरेणैव मोहनाख्येन चत्वरात् । विध्यमानस्तदा शंभुः शनैरुन्मील्य लोचने । ददर्श गिरिजां देवोब्धिर्यथा शशिनः कलाम्
À cet instant, Śambhu fut frappé d’une flèche nommée « Moha », tirée du carrefour. Transpercé ainsi, il ouvrit lentement les yeux et vit Girijā—tel le dieu de l’océan contemplant le croissant de lune.
Verse 65
चारुप्रसन्नवदनां बिंबोष्ठीं सस्मितेक्षणाम् । सुद्विजामग्निजां तन्वीं विशालवदनोत्सवाम्
Il la vit au visage charmant et paisible, aux lèvres rouges comme le fruit bimba, aux yeux souriants, au corps svelte—rayonnante et de bon augure, telle une fête pour le regard dans son large et splendide visage.
Verse 66
गौरीं प्रसन्नमुद्रां च विश्वमोहनमोहनाम् । यया त्रिलोकरचना कृता ब्रह्मादिभिः सह
Il contempla Gaurī au maintien gracieux et paisible—elle qui charme jusqu’à l’enchanteur du monde. Par sa puissance, avec Brahmā et les autres dieux, s’accomplit l’ordonnancement des trois mondes.
Verse 67
उत्पत्तिपालनविनाशकरी च या वै कृत्वाग्रतः सत्त्वरजस्तमांसि । सा चेतनेन ददृशे पुरतो हरेण संमोहनी सकलमंगलमंगलैका
Elle qui accomplit vraiment création, préservation et dissolution—ayant placé devant elle les qualités de sattva, rajas et tamas—fut alors vue face à face par Hara, en pleine conscience. Elle est l’Enchanteresse, l’unique auspiciosité suprême parmi tout ce qui est auspice.
Verse 68
तां निरीक्ष्य भवो देवो गिरिजां लोकपावनीम् । मुमोह दर्शनात्तस्या मदनेनातुरीकृतः । विस्मयोत्फुल्लनयनो बभूव सहसा शिवः
En la voyant—Girijā, purificatrice des mondes—le Seigneur Bhava fut troublé par sa seule vision, tourmenté par Kāma. Soudain, les yeux de Śiva s’ouvrirent tout grands, s’épanouissant d’émerveillement.
Verse 69
एवं विलोकमानोऽसौ देवदेवो जगत्पतिः । मनसा दूयमानेन इदमाह सदाशिवः
Ainsi, contemplant, le Dieu des dieux, Seigneur de l’univers—l’esprit brûlant au-dedans—prononça ces paroles, Sadāśiva.
Verse 70
अनया मोहितः कस्मात्तपःस्थोऽहं निरामयः । कुतः कस्माच्च केनेदं कृतमस्ति ममाप्रियम्
«Pourquoi ai-je été abusé par elle, moi qui demeure dans l’austérité et sans souffrance ? D’où vient ceci, pour quelle raison, et par qui m’a-t-on fait cet acte qui m’est déplaisant ?»
Verse 71
ततो व्यलोकयच्छंभुर्द्दिक्षु सर्वासु सादरम् । तावद्दृष्टो दक्षिणस्यां दिशि ह्यात्तशरासनः
Alors Śambhu regarda avec soin dans toutes les directions. À cet instant, vers le sud, il vit quelqu’un tenant arc et flèches, prêts en main.
Verse 72
चक्रीकृतधनुः सज्जं चक्रे बेद्धुं सदाशिवम् । यावत्पुनः संधयति मदनो मदनांतकम् । तावद्दृष्टो महेशेन सरोषेण तदा द्विजाः
L’arc courbé en cercle et prêt, Madana s’apprêta à percer Sadāśiva. Mais au moment où il visait de nouveau le Destructeur de Madana, Maheśa l’aperçut; alors, ô brāhmanes, la colère s’éleva.
Verse 73
निरीक्षितस्तृतीयेन चक्षुषा परमेण हि । मदनस्तत्क्षणादेव ज्वालामालावृतोऽभवत् । हाहाकारो महानासीद्देवानां तत्र पश्यताम्
En vérité, lorsqu’il fut vu par le troisième œil suprême, Kāma (Madana) fut aussitôt enveloppé d’une guirlande de flammes. Tandis que les dieux regardaient, un grand cri de détresse s’éleva parmi eux.
Verse 74
देवा ऊचुः । देवदेव महादेव देवानां वरदो भव । गिरिजायाः सहायार्थं प्रेषितो मदनोऽधुना
Les dieux dirent : «Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, sois le dispensateur de grâces pour les dieux. À présent, Madana (Kāmadeva) a été envoyé pour venir en aide à Girijā (Pārvatī).»
Verse 75
वृथा त्वयाथ दग्धोऽसौ मदनो हि महाप्रभः
«Ô Seigneur tout-puissant, ce glorieux Madana a été brûlé par toi en vain.»
Verse 76
त्वया हि कार्यं जगदेकबंधो कार्यं सुराणां परमेण वर्चसा । अस्यां समुत्पत्स्यति देव शंभो तेनैव सर्वं भवतीह कार्यम्
«Ô unique parent de l’univers, c’est à toi, par ta splendeur suprême, d’accomplir l’œuvre des dieux. Ô Seigneur Śambhu, d’elle naîtra l’être destiné; par lui seul, tout ce qui doit être accompli ici sera mené à perfection.»
Verse 77
तारकेण महादेव देवाः संपीडिता भृशम् । तदर्थं जीवितं चास्य दत्त्वा च गिरिजां प्रभो
«Ô Mahādeva, les dieux sont cruellement accablés par Tāraka. C’est pour cette raison même, ô Seigneur, (que nous avons agi) en lui accordant la vie et en offrant Girijā…»
Verse 78
वरयस्व महाभाग देवाकार्ये भव क्षमः । गजासुरात्तवया त्राता वयं सर्वे दिवौकसः
«Ô Très-Bienheureux, choisis (prends notre parti) et sois apte à l’œuvre des dieux. De Gajāsura, tu nous as tous sauvés, nous, habitants du ciel.»
Verse 79
कालकूटाच्च नूनं हि रक्षिताः स्मो न चान्यथा । भस्मासुराच्च सर्वेश त्वया त्राता न संशयः
Assurément, c’est par Toi seul que nous fûmes sauvés du Kālakūṭa, le poison meurtrier, et nullement autrement. Et de Bhasmāsura aussi, ô Seigneur de tout, c’est Toi qui nous délivras—sans aucun doute.
Verse 80
मदनोयं समायातः सुराणां कार्यसिद्धये । तस्मात्त्वया रक्षणीय उपकारः परो हि नः
Ce Madana (Kāmadeva) est venu afin que s’accomplisse l’œuvre des dieux. C’est pourquoi il doit être protégé par Toi, car son secours est pour nous d’une valeur suprême.
Verse 81
विना तेन जगत्सर्वं नाशमेष्यति शंकर । निष्कामस्त्वं कथं शंभो स्वबुद्ध्या च विमृस्यताम्
Sans lui, ô Śaṅkara, le monde entier ira à sa perte. Ô Śambhu, bien que Tu sois sans désir, considère cela par Ta propre sagesse.
Verse 82
तदोवाच रुषाविष्टो देवान्प्रति महेश्वरः । विना कामेन भो देवा भवितव्यं न चान्यथा
Alors Maheśvara, saisi de colère, parla aux dieux : «Ô dieux, sans Kāma cela ne peut être ; il n’y a pas d’autre voie.»
Verse 83
यदाःकामं पुरस्कृत्य सर्वे देवाः सवासवाः । पदभ्रष्टाश्च दुःखेन व्याप्ता दैन्यं समाश्रिताः
Lorsque tous les dieux—avec Indra—placèrent le Désir (Kāma) à l’avant, ils chutèrent de leur juste rang ; accablés de chagrin, ils furent tourmentés et sombrèrent dans la misère.
Verse 84
कामो हि नरकायैव सर्वेषां प्राणिनां ध्रुवम् । दुःखरूपी ह्यनंगोऽयं जानीध्वं मम भाषितम्
Le désir (Kāma), en vérité, mène sûrement tous les êtres vivants vers l’enfer. Ce Kāma sans corps est réellement de la nature de la souffrance ; sachez que telle est mon instruction proclamée.
Verse 85
तारकोऽपि दुराचारो निष्कामोऽद्य भविष्यति । विनाकामेन च कथं पापमाचरते नरः
Même Tāraka, bien que de conduite mauvaise, deviendra aujourd’hui sans désir. Car sans désir, comment un homme pourrait-il commettre le péché ?
Verse 86
तस्मात्कामो मया दग्धः सर्वेषां शांतिहेतवे । युष्माभिश्च सुरैः सर्वैरसुरैश्च महर्षिभिः
C’est pourquoi j’ai brûlé Kāma, pour la paix de tous ; devant vous tous, ô dieux, ainsi que devant les asuras et les grands ṛṣis.
Verse 87
अन्यैः प्राणिभिरेवात्र तपसे धीयतां मनः । कामक्रोधविहीनं च जगत्सर्वं मया कृतम्
Ici, que les autres êtres appliquent leur esprit à l’austérité (tapas). Car j’ai façonné le monde entier, exempt de désir et de colère.
Verse 88
तस्मादेनं पापिनं दुःखमूलं न जीवयिष्यामि सुराः प्रतीक्ष्यताम् । निरन्तरं चात्मसुखप्रबोधमानंदलक्षणमागाधमनन्यरूपम्
C’est pourquoi je ne laisserai pas vivre ce pécheur, racine même de la souffrance ; ô dieux, attendez et voyez. Et qu’à sa place s’éveille sans cesse la béatitude du Soi (Ātman) : un état de joie pure, insondable, unique et sans pareil.
Verse 89
एवमुक्तास्तदा तेन शंभुना परमेष्ठिना । ऊचुर्महर्षयः सर्वे शकर लोकशंकरम्
Ainsi, après avoir été interpellés par Śambhu, le Seigneur suprême, tous les grands sages s’adressèrent à Śakara, bienfaiteur des mondes.
Verse 90
यदुक्तं भवता शंभो परं श्रेयस्करं हि नः । किं तु वक्ष्याम देवेश श्रूयतां चावधार्यताम्
Ce que tu as dit, ô Śambhu, est vraiment pour nous le bien suprême. Pourtant, ô Seigneur des dieux, il est une chose à dire : daigne écouter et l’examiner avec soin.
Verse 91
यथा सृष्टमिदं विश्वं कामक्रोधसमन्वितम् । तत्सर्वं कामरूपं हि स कामो न तु हन्यते
Puisque cet univers a été créé avec le désir et la colère tissés en lui, tout est, en vérité, de la nature du désir ; dès lors, ce Kāma ne peut être réellement mis à mort.
Verse 92
धर्मार्थकामामोक्षाश्च चत्वारो ह्येकरूपताम् । नीतायेन महादेव स कामोऽयं न हन्यते
Dharma, Artha, Kāma et Mokṣa — ces quatre fins, ô Mahādeva, tu les as conduites à une unique unité ; dès lors, ce Kāma ne peut être mis à mort.
Verse 93
कथं त्वया हि संदग्धः कामो हि दुरतिक्रमः । येन संघटितं विश्वमाब्रह्मस्थावरात्मकम्
Comment pourrais-tu, en vérité, consumer Kāma, si difficile à vaincre ? Car c’est par lui que tout cet univers est tenu ensemble, de Brahmā jusqu’aux êtres immobiles.
Verse 94
कामेन हीयते विश्वं कामेन पाल्यते । कामेनोत्पद्यते विश्वं तस्मात्कामो महाबलः
Par Kāma (le désir) le monde décline; par Kāma il est soutenu; par Kāma le monde naît—c’est pourquoi Kāma est d’une puissance immense.
Verse 95
यस्मात्क्रोधो भवत्युग्रो येन त्वं च वशीकृतः । तस्मात्कामं महादेव संबोधयितुमर्हसि
Car de lui naît la colère farouche, et par lui même toi tu es soumis; c’est pourquoi, ô Mahādeva, tu dois réveiller Kāma à nouveau (le restaurer).
Verse 96
त्वया संपादितो देव मदनो हि महाबलः । समर्थो हि समर्थत्वात्तत्सामर्थ्यं करिष्यति
Ô Deva, c’est par toi que Madana a été conduit à cet état, et il est vraiment puissant; pleinement capable, il accomplira de nouveau cette puissance (sa fonction).
Verse 97
ऋषिभिश्चैवमुक्तोऽपि द्विगुणं रूपमास्थितः । चक्षुषा हि तृतीयेन दग्धुकामो हरस्तदा
Bien que les sages aient parlé ainsi, Hara prit une forme deux fois plus ardente; puis, de son troisième œil, il voulut brûler Kāma.
Verse 98
मुनिभिश्चारणैः सिद्धैर्गणैश्चापि सदाशिवः । स्तुतश्च वंदितो रुद्रः पिनाकी वृषवाहनः
Sadāśiva—Rudra, porteur du Pināka et monté sur le taureau—fut loué et adoré par les sages, les Cāraṇas, les Siddhas et aussi par les Gaṇas.
Verse 99
मदनं च तथा दग्ध्वा त्यक्त्वा तं पर्वतं रुषा । हिमवंताभिधं सद्यस्तिरोधानगतोऽभवत्
Après avoir ainsi consumé Madana, et quittant cette montagne dans la colère, il disparut aussitôt, entrant en retrait secret sur la montagne nommée Himavant.
Verse 100
तिरोधानगतं देवी वीक्ष्य दग्धं च मन्मथम् । सकोकिलं सचूतं च सभृंगं सहचंपकम्
Voyant que le Seigneur était entré en retrait secret et que Manmatha avait été consumé, la Déesse (Pārvatī) contempla aussi le tableau du printemps : avec les coucous, les manguiers, les abeilles et les fleurs de campaka.
Verse 101
तथैव दग्धं मदनं विलोक्य रत्या विलापं च तदा मनस्विनी । सबाष्पदीर्घं विमना विमृस्य कथं स रुद्रो वशगो भवेन्मम
Voyant Madana réduit en cendres et entendant la plainte de Ratī, la femme au cœur résolu réfléchit—accablée, avec de longs soupirs baignés de larmes : «Comment ce Rudra pourrait-il jamais tomber sous mon pouvoir ?»
Verse 102
एवं विमृश्य सुचिरं गिरिजा तदानीं संमोहमाप च सती हि तथा बभाषे । संमुह्यमाना रुदतीं निरीश्यरतिर्महारूपवतीं मनस्विनीम्
Après avoir ainsi longtemps médité, Girijā tomba alors dans la confusion; Satī parla en cet état, posant son regard sur Ratī—d’une grande beauté et d’un noble esprit—accablée, en pleurs, saisie de trouble.
Verse 103
मा विषादं कुरु सखि मदनं जीवयाम्यहम् । त्वदर्थं भो विशालाक्षि तपसाऽराधयाम्यहम्
«Ne t’afflige pas, mon amie ; je rendrai la vie à Madana. Pour toi, ô toi aux grands yeux, j’adorerai Śiva par l’austérité (tapas).»
Verse 104
हरं रुद्रं विरुपाक्षं देवदेवं जगद्गुरुम् । मा चिंतां कुरु सुश्रोमि मदनं जीवयाम्यहम्
Je vais apaiser Hara—Rudra, le Seigneur aux yeux singuliers (Virūpākṣa), Dieu des dieux, Guru du monde. Ne t’inquiète pas, ô toi aux belles hanches ; je rendrai la vie à Madana.
Verse 105
एवम श्वास्य तां साध्वी गिरिजां रतिरंजसा । तपस्तेपे च सुमहत्पतिं प्राप्तुं सुमध्यमा
Ainsi, après avoir promptement consolé cette dame vertueuse—Rati—celle à la taille fine entreprit de grandes austérités, afin de retrouver son époux.
Verse 106
मदनो यत्र दग्धश्च रुद्रेण परमात्मना । तप्यमानां तपस्तत्र नारदो ददृशे तदा
Là—au lieu même où Madana fut consumé par Rudra, le Soi suprême—Nārada la vit alors, absorbée dans une austérité brûlante.
Verse 107
उवाच गत्वा सहसा भामिनीं रतिमंतिके । कस्यासि त्वं विशालाक्षि केन वा तप्यते तपः
S’approchant aussitôt de cette femme ardente—Rati—Nārada dit : «Ô toi aux grands yeux, à qui appartiens-tu ? Et pour qui accomplis-tu cette austérité ?»
Verse 108
तरुणी रूपसंपन्ना सौभाग्येन परेण हि । नारदस्य वचः श्रुत्वा रोषेण महता तदा । उवाच वाक्यं मधुरं किंचिन्निष्ठुरमेव च
Elle—jeune, belle et comblée de bonne fortune—en entendant les paroles de Nārada fut saisie d’une grande colère ; et elle dit des mots doux, mais légèrement durs.
Verse 109
रतिरुवाच । नारदोऽसि मया ज्ञातः कुमारस्त्वं न संशयः । स्वस्वरूपादर्शनं च कर्तुमर्हसि सुव्रत
Ratī dit : «Je te reconnais : tu es Nārada. Et tu n’es qu’un garçon, sans aucun doute. Ô toi aux vœux excellents, tu dois t’abstenir de te montrer ici sous ton aspect familier et propre».
Verse 110
यथागतेन मार्गेण गच्छ त्वं मा विलंबितम् । बटो न किंचिज्जानासि केवलं कलिकृन्महान्
«Retourne par le chemin même d’où tu es venu ; ne tarde pas. Ô garçon, tu ne sais rien : tu n’es qu’un grand semeur de querelles.»
Verse 111
परस्त्रीकामुकाः क्षुद्रा विटा व्यसनिनश्च ये । तथा ह्यकर्मिणः स्तब्धास्तेषां मध्ये त्वमग्रणीः
«Ceux qui convoitent la femme d’autrui sont vils ; de même les débauchés et les esclaves des vices. Pareillement les oisifs et les orgueilleux : parmi tous ceux-là, tu es le premier.»
Verse 112
एवं निर्भर्त्सितो रत्या नारदो मुनिसत्तमः । स्वयं जगाम त्वरीतं शंबरं दैत्यपुंगवम्
Ainsi, réprimandé par Ratī, Nārada —le meilleur des sages— se hâta de lui-même vers Śambara, le plus éminent des Dānavas.
Verse 113
शशंस दैत्यराजाय दग्धं मदनमेव च । रुद्रेण क्रोधयुक्तेन तस्य भार्या मनस्विनी
L’épouse résolue de Kāma rapporta au roi des Dānavas que Madana (Kāma) avait été réduit en cendres par Rudra, embrasé de colère.
Verse 114
तामानय महाभाग भार्यां कुरु महाबल । अतीव रूपसंपन्ना या आनीतास्त्वयानघ । तासां मध्ये रूपवती रतिः सा मदनप्रिया
«Amène-la ici, ô bienheureux; prends-la pour épouse, ô puissant. Parmi les femmes d’une beauté incomparable que tu as amenées, la plus ravissante est Rati : elle est la bien-aimée de Madana (Kāma).»
Verse 115
एवमाकर्ण्य वचनं देवर्षेर्भावितात्मनः । जगाम सहसा तत्र यत्रास्ते सा सुशोभना
Ayant ainsi entendu les paroles du sage divin, dont l’âme était affinée par l’ascèse, il se rendit aussitôt, en hâte, là où demeurait cette dame rayonnante.
Verse 116
तां दृष्ट्वा सु विशालाक्षीं रतिं मदनमोहिनीम् । उवाच प्रहसन्वाक्यं शंबरो देवसंकटः
Voyant Rati, aux grands yeux, si enchanteresse qu’elle pouvait troubler même Madana, Śaṃbara, terreur des dieux, prononça des paroles avec un sourire moqueur.
Verse 117
एहि तन्वि मया सार्द्धं राज्यं भोगान्यथेष्टतः । भुंक्ष्व देवि प्रसादान्मे तपसा किं प्रयोजनम्
«Viens, ô svelte jeune femme, avec moi; jouis du royaume et des plaisirs selon ton désir. Ô déesse, reçois mes faveurs : à quoi bon les austérités ?»
Verse 118
एवमुक्ता तदा तेन शंबरेण महात्मना । उवाच तन्वी मधुरं महिषी मदनस्य सा
Ainsi interpellée par Śaṃbara, le magnanime, Rati —svelte, à la parole douce, reine de Madana— répondit.
Verse 119
विधवाहं महाबाहो नैवं भाषितुमर्हसि । राजा त्वं सर्वदैत्यानां लक्ष्णैः परिवारितः
«Je suis veuve, ô toi aux bras puissants ; tu ne dois pas me parler ainsi. Tu es le roi de tous les Dānavas, entouré des marques royales et de la splendeur.»
Verse 120
एतत्तद्वचनं श्रुत्वा शंबरः काममोहितः । करे ग्रहीतु कामोऽसौ तदा रत्या निवारितः
Entendant ses paroles, Śaṃbara—égaré par le désir—voulut la saisir par la main ; mais alors Rati le retint.
Verse 121
विमृश्य मनसा सर्वमजेयत्वं च तस्य वै । मा स्पृश त्वं च रे मूढ मम संस्पर्शजेन वै
«Réfléchis en ton esprit à tout—et aussi à son invincibilité. Ne me touche pas, insensé ; par le seul fait de me toucher…»
Verse 122
संपर्केण च दग्धोऽसि नान्यथा मम भाषितम् । तदोवाच महातेजाः शंबरः प्रहसन्निव
«Par le contact tu seras brûlé ; mes paroles ne sauraient être autrement.» Alors le radieux Śaṃbara répondit, comme en riant.
Verse 123
विभीषिकाभिर्बह्वीभिर्मां भीषयसि मानिनि । गच्छ शीघ्रं मम गृहं बहूक्त्या किं प्रयोजनम्
«Femme orgueilleuse, tu cherches à m’effrayer par maintes menaces. Viens vite dans ma demeure ; à quoi bon tant de paroles ?»
Verse 124
इत्युच्यमानेन तदा नीता सा प्रसभं तथा । स्वपुरं परमं तन्वी शंबरेण मनस्विनी
Ainsi interpellée, la dame au corps svelte et à la volonté ferme fut alors emmenée de force par Śaṃbara vers sa cité resplendissante.
Verse 125
कृता महानसेऽध्यक्षा नाम्ना मायावतीति च
Elle fut établie comme intendante de la grande cuisine et fut connue sous le nom de Māyāvatī.
Verse 126
ऋषय ऊचुः । पार्वत्याधिकृतं सर्वं मदनानयनं प्रति । संबरेण हृतातन्वी मदनस्य प्रिया सती । अत ऊर्ध्वं तदा सूत किं जातं तत्र वर्ण्यताम्
Les sages dirent : «Tout ce que Pārvatī entreprit pour faire venir Madana a été relaté. L’aimée vertueuse et svelte de Madana fut enlevée par Śaṃbara. Que se passa-t-il ensuite, ô Sūta ? Veuille le décrire».
Verse 127
सूत उवाच । गतं तदा शिवं दृष्ट्वा दग्ध्वा मदनमोजसा । पार्वती तपसा युक्ता स्थिता तत्रैव भामिनी
Sūta dit : «Alors, voyant Śiva s’en aller—après qu’il eut consumé Madana par la puissance de son feu—Pārvatī, riche d’austérités, demeura là même, ferme et inébranlable».
Verse 128
पित्रा तेन तदा तन्वी मात्रा चैव विचारिता । बाले एहि गृहे शीघ्रं मा श्रमं कर्तुमर्हसि
Alors son père et sa mère pressèrent la jeune fille svelte : «Enfant, viens vite à la maison ; tu ne dois pas t’imposer une telle peine».
Verse 129
उक्ता ताभ्यां तदा साध्वी गिरिजा वाक्यमब्रवीत्
Ainsi interpellée par eux, la vertueuse Girijā (Pārvatī) prononça alors ces paroles sacrées.
Verse 130
पार्वत्युवाच । नागच्छामि गृहं मातस्तात मे श्रृणु तत्त्वतः । वाक्यं धर्मार्थयुक्तं च येन त्वं तोषमेष्यसि
Pārvatī dit : «Mère, Père, je ne rentrerai pas à la maison. Écoutez-moi en vérité : je dirai des paroles fondées sur le dharma et le juste dessein, par lesquelles vous serez satisfaits».
Verse 131
शंभुः परेषां परमो दग्धो येन महाबलः । मदनो मम सान्निध्यमानयेऽत्रैव तं शिवम्
«Śambhu est le Suprême parmi tous ; par Lui, le puissant Madana fut réduit en cendres. C’est pourquoi j’amènerai ce Śiva ici même, en ma présence».
Verse 132
दुर्लभोहि तदा शंभुः प्राणिनां गृहमिच्छताम् । नागच्छामि गृहं मातस्तस्मात्सर्वं विमृश्यताम्
«En vérité, Śambhu est difficile à atteindre pour les êtres incarnés qui ne désirent que la vie de foyer. C’est pourquoi, Mère, je ne rentrerai pas ; que tout soit mûrement examiné».
Verse 133
तदोवाच महातेजा हिमवान्स्वसुतां प्रति । दुराराध्यः शिवः साक्षात्सर्वदेवनमस्कृतः । त्वया प्राप्तुमशक्यो हि तस्मात्त्वं स्वगृहं व्रज
Alors l’illustre Himavān dit à sa fille : «Śiva est vraiment difficile à apaiser par le culte ; Il est le Seigneur même, honoré par tous les dieux. Tu ne peux l’atteindre si aisément ; retourne donc dans ta demeure».
Verse 134
सा बाष्पपूरितेनैव कंठेन स्वसुतां प्रति । उवाच मेना तन्वंगियाहि शीघ्रं गृहं प्रति
Alors Menā, la gorge étouffée de larmes, dit à sa fille : «Ô toi aux membres graciles, va vite—retourne à la maison.»
Verse 135
तदा प्रहस्य चोवाच मातरं प्रति पार्वती । प्रतिज्ञां श्रृणु मे मातस्तपसा परमेण हि
Alors Pārvatī, souriante, parla à sa mère : «Mère, écoute mon vœu ; par l’austérité suprême (tapas), je l’accomplirai.»
Verse 136
अत्रैव तं समानीय वरयामि विचक्षणम् । नाशयामि रुद्रस्य रुद्रत्वं वारवर्णिनि
«Ici même je Le ferai venir et je choisirai pour époux cet Être clairvoyant. Ô mère au teint lumineux, j’apaiserai même la “rudrité” de Rudra, son aspect farouche et inapprochable.»
Verse 137
सुखरूपं परित्यज्य गिरिजा च मनस्विनी । शंभोरारधनं चक्रे परमेण समाधिना
Délaissant le confort et l’aisance, Girijā, la fille de la montagne au cœur résolu, entreprit l’adoration de Śambhu dans le samādhi le plus élevé.
Verse 138
जया च विजया चैव माधवी च सुलोचना । सुश्रुता च श्रुता चैव तथैव च शुकी परा
Jayā et Vijayā, Mādhavī et Sulocanā ; Suśrutā et Śrutā, et de même l’excellente Śukī—
Verse 139
प्रम्लोचा सुभगा श्यामा चित्रांगी चारुणी स्वधा । एताश्चान्याश्च बहवः सख्यस्ता गिरिजां प्रति । उपासांचक्रिरे सा च देवगर्भा च भामिनी
Pramlocā, Subhagā, Śyāmā, Citrāṅgī, Cāruṇī, Svadhā—celles-ci, et bien d’autres compagnes, se vouèrent à demeurer auprès de Girijā et à la servir; et Devagarbhā aussi, cette dame rayonnante, lui rendait service avec ferveur.
Verse 140
तपसा परमोग्रेण चरंती चारुहासिनी । मदनो यत्र दग्धश्च रुद्रेण च महात्मना । तत्रैव वेदिं कृत्वा च तस्योपरि सुसंस्थिता
Cheminant dans une austérité suprême et redoutable, la belle au sourire gracieux parvint au lieu même où Madana (Kāma) fut consumé par Rudra, le grand d’âme. Là, elle dressa un autel sacré et s’y assit avec une ferme stabilité.
Verse 141
त्यक्त्वा जलाशनं बाला पर्णादा ह्यभवच्च सा । ततः साऽर्द्राणि पर्णानि त्यक्त्वा शुष्काणि चाददे
La jeune fille renonça même à l’eau et à la nourriture, et ne se nourrit plus que de feuilles. Puis, délaissant les feuilles humides, elle ne prit que des feuilles sèches.
Verse 142
शुष्काणि चैव पर्णानि नाशितानि तया यदा । अपर्णेति च विख्याता बभुव तनुमध्यमा
Lorsqu’elle renonça même aux feuilles sèches, on la connut sous le nom d’« Aparṇā » (« celle qui n’a plus de feuilles »). Ainsi la fine de taille devint célèbre sous cette appellation.
Verse 143
वायुपानरता जाता अंबुपानादनंतरम् । कालक्रमेण महता बभूव गिरिजा सती । एकांगुष्ठेन च तदा दधार च निजं वपुः
Après s’être soutenue d’eau seule, Satī—Girijā—se voua à ne vivre que d’air. Au long cours du temps, elle maintint alors son propre corps en s’appuyant sur un seul orteil, inébranlable dans sa résolution.
Verse 144
एवमुग्रेण तपसा शंकराराधनं सती । चकार परया तुष्ट्या शंभोः प्रीत्यर्थमेव च
Ainsi, par une austérité farouche, Satī rendit un culte à Śaṅkara avec une joie suprême, uniquement afin de plaire à Śambhu.
Verse 145
परं भावं समाश्रित्य जगन्मंगलमंगला । तुष्ट्यर्थं च महेशस्य तताप परमं तपः
S’abritant dans l’intention spirituelle la plus haute, l’Auspiciée qui répand l’auspice sur les mondes entreprit l’austérité suprême, désirant satisfaire Maheśa.
Verse 146
एवं दिव्यसहस्राणि वर्षाणि च तताप वै । हिमा लयस्तदागत्य पार्वतीं कृतनिश्चयाम्
Ainsi, elle accomplit en vérité des austérités durant des milliers d’années divines. Alors Himālaya vint auprès de Pārvatī, affermie dans sa résolution.
Verse 147
सभार्यः स सुतामाप्त उवाच च महासतीम् । मा खिद्यतां महादेवि तपसानेन भामिनि
Lui—Himālaya—arriva là avec son épouse et dit à la grande Satī : «Ô Mahādevī, ne t’attriste pas à cause de cette austérité, ô rayonnante.»
Verse 148
क्व रुद्रो दृश्यते बाले विरक्तो नात्र संशयः । त्वं तन्वी तरुणी बाला तपसा च विमोहिता
«Où donc voit‑on Rudra, ô jeune fille ? Il est détaché, sans nul doute. Toi, frêle et encore jeune, cette austérité t’a troublée.»
Verse 149
भविष्यति न संदेहः सत्यं प्रतिवदामि ते । तस्मादुत्तिष्ठ याह्याशु स्वगृहं वरवर्णिनि
Cela adviendra sans nul doute ; je te dis la vérité. Aussi, lève-toi et retourne vite dans ta propre demeure, ô toi au teint gracieux.
Verse 150
किं तेन तव रुद्रेण ये दग्धः पुराऽनघे । मदनो निर्विकारित्वात्तं कथं प्रार्थयिष्यसि
Ô irréprochable, à quoi te sert ce Rudra—lui qui jadis brûla Kāma ? Puisqu’il est immuable et sans trouble, comment pourrais-tu le supplier ?
Verse 151
गगनस्थो यथा चंद्रो ग्रहीतुं न हि शक्यते । तथैव दुर्गमः शर्भुर्जानीहि त्वं शुचिस्मिते
De même que la lune, demeurant au ciel, ne peut être saisie, ainsi Śarbhu est difficile à atteindre. Sache-le, ô toi au sourire pur.
Verse 152
तथैव मेनया चोक्ता तथा सह्याद्रिणा सती । मेरुणा मंदरेणैव मैनाकेन तथैव च
De même, Satī fut admonestée par Menā ; de même encore par Sahyādri, par Meru, par Mandara, et aussi par Maināka.
Verse 153
एभिरुक्ता तदा तन्वी पार्वती तपसि स्थिता । उवाच प्रहसन्त्तेव हिमवंतं शुचिस्मिता
Ainsi interpellée, la svelte Pārvatī—ferme dans l’austérité—parla à Himavān avec un sourire pur et doux, comme en riant à voix basse.
Verse 154
पुरा प्रोक्तं त्वया तात अंब किं विस्मृतं त्वया । अधुनैव प्रतिज्ञां च श्रृणुध्वं मम बांधवाः
Père, jadis tu as dit cela : l’aurais-tu oublié ? À présent, écoutez sans délai mon vœu sacré, ô mes proches.
Verse 155
विरक्तोऽसौ महादेवो मदनो येन वै हतः । तं तोषयामि तपसा शंकरं लोकशंकरम्
Ce Mahādeva est détaché : c’est lui qui, en vérité, a terrassé Kāma (Madana). Par l’austérité, je plairai à Śaṅkara, bienfaiteur des mondes.
Verse 156
सर्वे यूयं च गच्छंतु नात्र कार्या विचारणा । दग्धो हि मदनो येन येन दग्धं गिरेर्वनम्
Allez-vous-en tous : ici, nul besoin de délibérer. Car celui qui a brûlé Madana a aussi brûlé la forêt de cette montagne.
Verse 157
तमानयामि चात्रैव तपसा केवलेन हि । तपोबलेन महता सुसेव्यो हि सदाशिवः
Ici même, je l’attirerai par la seule austérité. Par la grande puissance née du tapas, Sadāśiva est vraiment digne d’être servi avec ferveur et obtenu.
Verse 158
तं जानीध्वं महाभागाः सत्यंसत्यं वदाम्यहम्
Sachez-le, ô bienheureux : je dis la vérité, la vérité seule.
Verse 159
संभाषमाणा जननीं तदानीं हिमालयं चैव तथा च मेनाम् । तथैव मेरुं मितभाषिणी तदा सा मंदरं पर्वतराजकन्या । जग्मुस्तदा तेन पथा च पर्वता यथागतेनापि विचक्षमाणाः
Alors, s’entretenant avec sa mère, ainsi qu’avec Himālaya et Menā, la fille du Roi des Montagnes, au langage mesuré, se mit en route vers Mandara ; et les montagnes suivirent ce même chemin, la regardant tandis qu’elle s’éloignait.
Verse 160
गतेषु तेषु सर्वेषु सखीभिः परिवारिता । तत्रैव च तपस्तेपे परमार्था सती तदा
Quand tous furent partis, elle—entourée de ses compagnes—accomplit l’austérité en ce lieu même. Alors Satī, la vertueuse, tendue vers le but suprême, s’y adonna.
Verse 161
तपसा तेन महता तप्तमासीच्चराचरम् । तदा सुरासुराः सर्वे ब्रह्माणं शरणं गताः
Par cette grande austérité, tout ce qui se meut et tout ce qui demeure immobile fut comme brûlé. Alors, tous les devas et les asuras, sans distinction, allèrent chercher refuge auprès de Brahmā.
Verse 162
देवा ऊचुः । त्वया सृष्टमिदं सर्वं जगद्देव चराचरम् । त्रातुमर्हसि देवान्नस्त्वदन्यो नोपपद्यते
Les dieux dirent : « Ô Seigneur, cet univers tout entier, le mobile comme l’immobile, a été créé par toi. Tu dois nous protéger, nous les devas, car nul autre que toi n’en est digne. »
Verse 163
अस्माकं रक्षणे शक्त इत्याकर्ण्य वचस्तदा । विमृश्य च तदा ब्रह्मा मनसा परमेण हि
Entendant ces paroles : « Il est capable de nous protéger », Brahmā, alors, réfléchit profondément avec son intelligence souveraine.
Verse 164
गिरिजातपसोद्भूतं दावाग्निं परमं महत् । ज्ञात्वा ब्रह्मा जगा माशु क्षीराब्धिं परमाद्भुतम्
Sachant qu’un immense et suprême incendie de forêt était né de l’austérité de Girijā, Brahmā se hâta vers l’admirable Océan de Lait.
Verse 165
तत्र सुप्तं सुप्लयंके शेषाख्ये चातिशोभने । लक्ष्म्या पादोपयुगलं सेव्यमानं निरंतरम्
Là, il vit Viṣṇu endormi sur la couche splendide nommée Śeṣa, tandis que Lakṣmī servait sans relâche ses deux pieds.
Verse 166
दूरस्थेनापि तार्क्ष्येण नतकंधरधारिणा । सेव्यमानं श्रिया कांत्या क्षांत्या वृत्त्या दयादिभिः
Même de loin, Tārkṣya (Garuḍa) le servait, la nuque inclinée; et il était honoré par Śrī—par l’éclat, la patience, la juste conduite, la compassion et les autres vertus.
Verse 167
नवशक्तियुतं विष्णुं पार्पदैः परिवारितम् । कुमुदोथ कुमुद्वांश्च सनकश्च सनंदनः
Il vit Viṣṇu, pourvu de neuf puissances, entouré de ses compagnons—Kumuda, Kumudvān, ainsi que les sages Sanaka et Sanandana.
Verse 168
सनातनो महाभागः प्रसुप्तो विजयोऽरिजित् । जयंतश्च जयत्सेनो जयश्चैव महाप्रभः
S’y trouvaient Sanātana le fortuné, Prasupta, Vijaya le vainqueur des ennemis, ainsi que Jayanta, Jayatsena et Jaya au grand éclat.
Verse 169
सनत्कुमारः सुतपा नारदश्चैव तुंबुरुः । पांचजन्यो महाशंखो गदा कौमोदकी तथा
Là se tenaient Sanatkumāra, Sutapā, Nārada et Tumburu ; et aussi Pāñcajanya, la grande conque, ainsi que la massue Kaumodakī.
Verse 170
सुदर्शनं तथा चापं शार्ङ्गं च परमाद्भुतम् । एतानि वै रूपवंति दृष्टानि परमेष्ठिना
Il contempla aussi Sudarśana, ainsi que l’arc Śārṅga, merveille incomparable ; ces formes resplendissantes furent réellement vues par Parameṣṭhin (Brahmā).
Verse 171
विष्णोः समीपे परमामनो भृशं समेत्य सर्वे सुरदानवास्तदा । विष्णुं चाहुः परमेष्ठिनां पतिं तीरे तदानीमुदधेर्महात्मनः
Alors tous les dieux et les dānavas, l’esprit profondément tourmenté, se rassemblèrent près de Viṣṇu sur la rive de l’océan majestueux et l’appelèrent le Seigneur des Parameṣṭhin.
Verse 172
त्राहित्राहि महाविष्णो तप्तान्नः शरणागतान् । तपसोग्रेण महता पार्वत्याः परमेण हि । शेषासने चोपविष्ट उवाच परमेश्वरः
Ils s’écrièrent : «Sauve-nous, sauve-nous, ô Mahāviṣṇu — nous qui sommes brûlés et venus chercher refuge — par l’austérité farouche, immense et suprême de Pārvatī !» Ainsi clamèrent-ils ; et le Seigneur, assis sur le siège de Śeṣa, prit la parole.
Verse 173
युष्माभिः सहितश्चापि व्रजामि परमेश्वरम् । महादेवं प्रार्थयामो गिरिजां प्रति वै सुराः
«Avec vous tous, j’irai vers le Seigneur Suprême. Ô dieux, implorons Mahādeva au sujet de Girijā (Pārvatī).»
Verse 174
पाणिग्रहार्थमधुना देवदेवः पिनाकधृक् । यथा नेष्यति तत्रैव करिष्यामोऽधुना वयम्
À présent, pour le rite nuptial de la prise de la main, le Dieu des dieux—Śiva, porteur du Pināka—mènera l’affaire; et nous agirons exactement selon sa conduite.
Verse 175
तस्माद्वयं गमिष्यामो यत्र रुद्रो महाप्रभुः । तपसोग्रेण संयुक्तो ह्यास्ते परममंगलः
C’est pourquoi nous irons là où demeure Rudra, le grand Seigneur—uni à une austérité ardente—Lui qui est l’auspiciosité suprême.
Verse 176
विष्णोस्तद्वचनं श्रुत्वा ऊचुः सर्वे सुरासुराः । न यास्यामो वयं सर्वे विरूपाक्षं महाप्रभम्
Ayant entendu les paroles de Viṣṇu, tous les devas et les asuras dirent : «Nous n’irons pas—nous tous—vers Virūpākṣa, le grand Seigneur.»
Verse 177
यदा दग्धः पुरा तेन मदनो दुरतिक्रमः । तथैव धक्ष्यत्यस्माकं नात्र कार्या विचारणा
Car jadis, par lui, même Madana (Kāma), l’invincible, fut consumé; de même il nous brûlera—il n’y a ici rien à délibérer.
Verse 178
प्रहस्य भगवान्विष्णुरुवाच परमेश्वरः । मा भयं क्रियतां सर्वैः शिवरूपी सदाशिवः
Souriant, le Seigneur bienheureux Viṣṇu dit : «Qu’aucun de vous ne cède à la peur ; Sadāśiva est la forme même de l’auspiciosité.»
Verse 179
स न धक्ष्यति सर्वेषां देवानां भयनाशनः । तस्माद्भवद्भिर्गतव्यं मया सार्द्धं विचक्षणाः
Il ne vous brûlera pas : il est celui qui dissipe la crainte de tous les dieux. C’est pourquoi, ô sages, vous devez partir avec moi, ensemble.
Verse 180
शंभुं पुराणं पुरुषं ह्यधीशं वरेण्यरूपं च परं पराणाम् । तपो जुषाणं परमार्थरूपं परात्परं तं शरणं व्रजामि
Vers Śambhu—la Personne antique, le Seigneur souverain, à la forme la plus digne d’élection, le Suprême au-delà de tout suprême—je prends refuge. Il se complaît dans l’austérité, et sa nature même est la vérité ultime.