Adhyaya 67
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Adhyaya 67

Le chapitre 67, rapporté par Mārkaṇḍeya, se présente comme un enseignement théologique centré sur un tīrtha. Il révèle un lieu de pèlerinage très méritoire, situé dans les eaux, nommé Luṅkeśvara, également expliqué comme Liṅgeśvara ou « sparśa-liṅga », selon la logique de la sainteté née du contact avec le liṅga. Le cœur du récit est une crise liée à une grâce : le daitya Kālapṛṣṭha accomplit une tapas d’une rigueur extrême, allant jusqu’à l’ascèse de « boire la fumée », et Pārvatī presse Śiva de lui accorder un don. Śiva met en garde contre les grâces concédées sous contrainte et souligne le péril éthique d’une concession obtenue par une incitation impropre ; pourtant il accorde un don redoutable : tout être dont la tête est touchée par la main du daitya est réduit en cendres. Le daitya tente d’employer ce pouvoir contre Śiva lui-même, déclenchant une poursuite à travers les mondes. Śiva demande secours ; Nārada est envoyé vers Viṣṇu. Viṣṇu intervient par māyā en faisant apparaître un bosquet printanier avec une source enchanteresse et une jeune fille captivante. Le daitya, égaré par le désir, suivant un signe de convenance sociale, pose sa main sur sa propre tête et périt aussitôt. Le chapitre se conclut par la phalaśruti et des repères rituels : se baigner ou boire à Luṅkeśvara détruit les péchés liés aux constituants du corps et à de vastes cycles karmiques ; certaines observances (jeûnes à des jours lunaires précis, petites aumônes à des brāhmaṇas savants) accroissent le mérite ; et des divinités gardiennes sont mentionnées comme protectrices de la sainteté du lieu.

Shlokas

Verse 1

श्रीमार्कण्डेय उवाच । तस्यैवानन्तरं तात जलमध्ये व्यवस्थितम् । लुङ्केश्वरमिति ख्यातं सुरासुरनमस्कृतम्

Śrī Mārkaṇḍeya dit : Aussitôt après cela, cher enfant, au milieu des eaux se tient un lieu renommé sous le nom de Luṅkeśvara, honoré par les devas comme par les asuras.

Verse 2

इदं तीर्थं महापुण्यं नानाश्चर्यं महीतले । अस्य तीर्थस्य माहात्म्यमुत्पत्तिं शृणु भारत

Ce tīrtha est d’un mérite suprême, une merveille aux multiples prodiges sur la terre. Écoute, ô Bhārata, la grandeur et l’origine de ce gué sacré.

Verse 3

आसीत्पुरा महावीर्यो दानवो बलदर्पितः । कालपृष्ठ इति ख्यातः सुतो ब्रह्मसुतस्य च

Autrefois, il y eut un puissant Dānava, enivré de l’orgueil de sa force. On le nommait Kālapṛṣṭha, et il était le fils du fils de Brahmā.

Verse 4

गङ्गातटं समाश्रित्य चचार विपुलं तपः । अधोमुखोऽपि संस्थित्वापिबद्धूममहर्निशम्

S’étant établi sur la rive de la Gaṅgā, il accomplit une austérité immense ; même debout la tête en bas, il buvait de la fumée jour et nuit.

Verse 5

ततश्चानन्तरं देवस्तिष्ठते ह्युमया सह । दृष्ट्वा तं पार्वती सा तु तपस्युग्रे व्यवस्थितम्

Puis, aussitôt après, le Seigneur se tint là avec Umā. Le voyant, Pārvatī le considéra, fermement établi dans une austérité farouche.

Verse 6

पश्य पश्य महादेव धूमाशी तिष्ठते नरः । प्रसीद तं कुरुष्वाद्य देहि शीघ्रं वरं विभो

«Vois, vois, ô Mahādeva : cet homme se tient ici, se nourrissant de fumée. Sois-lui favorable aujourd’hui, ô Seigneur ; accorde-lui vite une grâce.»

Verse 7

ईश्वर उवाच । यदुक्तं वचनं देवि न तन्मे रोचते प्रिये । स्वकार्यं च सदा चिन्त्यं परकार्यं विसर्जयेत्

Īśvara dit : «Devī bien-aimée, les paroles que tu as prononcées ne me plaisent point. Il faut toujours veiller à son propre devoir juste et délaisser les affaires d’autrui.»

Verse 8

मूर्खस्त्रीबालशत्रूणां यश्छन्देनानुवर्तते । व्यसने पतते घोरे सत्यमेतदुदीरितम्

(Śiva poursuivit :) «Celui qui, par complaisance, suit les élans des sots, des femmes, des enfants et des ennemis, tombe dans une calamité effroyable ; telle est la vérité proclamée.»

Verse 9

देव्युवाच । भार्ययाभ्यर्थितो भर्ता कारणं बहु भाषते । लघुत्वं याति सा नारी एवं शास्त्रेषु पठ्यते

La Déesse dit : «Quand l’épouse presse son époux de demandes, il multiplie les justifications ; et cette femme en vient à être tenue pour légère : ainsi le lisent les śāstra.»

Verse 10

प्राणत्यागं करिष्यामि यदि मां त्वं न मन्यसे । पार्वत्या प्रेरितो देवो गतोऽसौ दानवं प्रति

«Je renoncerai à la vie si tu ne m’écoutes pas.» Poussé par Pārvatī, le Seigneur se rendit alors vers ce Dānava.

Verse 11

ईश्वर उवाच । किमर्थं पिबसे धूमं किमर्थं तप्यसे तपः । किं दुःखं किं नु सन्तापो वद कार्यमभीप्सितम्

Īśvara dit : «Dans quel but bois-tu la fumée ? Dans quel but accomplis-tu le tapas ? Quelle douleur est-ce là, quelle brûlante détresse ? Parle : quel est le dessein désiré ?»

Verse 12

युवा त्वं दृश्यसेऽद्यापि वर्षविंशतिरेव च । तदाचक्ष्व हि मे सर्वं तपसः कारणं महत्

«Tu parais encore jeune, à peine vingt ans. Dis-moi donc tout : quelle est la grande raison de ton tapas, de ton austérité ?»

Verse 13

दानव उवाच । अचला दीयतां भक्तिर्मम स्थैर्यं तवोपरि । अपरं वर्षसाहस्रं निर्विघ्नं मे गतं विभो

Le Dānava dit : «Accorde-moi une dévotion inébranlable et une ferme constance envers Toi. Un autre millier d’années s’est écoulé pour moi sans obstacle, ô Puissant.»

Verse 14

दिवसानां सहस्रे द्वे पूर्णे त्वत्तपसा मम

«Deux mille jours ont été accomplis par moi grâce à cette austérité, Toi pour unique objet.»

Verse 15

ईश्वर उवाच । याचयाभीप्सितं कार्यं तुष्टोऽहं तव सुव्रत । देवस्य वचनं श्रुत्वा चिन्तयामास दानवः

Īśvara dit : «Demande la grâce que tu désires ; je suis satisfait de toi, ô homme aux vœux purs.» Entendant la parole du Seigneur, le démon se mit à méditer.

Verse 16

किं नाकं याचयाम्यद्य किमद्य सकलां महीम् । एवं संचिन्तयामास कामबाणेन पीडितः

«Dois-je demander aujourd’hui le ciel, ou bien aujourd’hui la terre entière ?» Ainsi délibérait-il, tourmenté par les flèches du désir.

Verse 17

दानव उवाच । यदि तुष्टोऽसि मे देव वरं दास्यसि मे प्रभो । सङ्ग्रामैस्तु न तुष्टोऽहं बलं नास्तीति किंचन

Le démon dit : «Si Tu es satisfait de moi, ô Dieu—si Tu m’accordes une grâce, ô Seigneur—sache que les combats ne me contentent pas ; ce n’est nullement que je manque de force.»

Verse 18

यस्य मूर्धन्यहं देव पाणिना समुपस्पृशे । देवदानवगन्धर्वो भस्मसाद्यातु तत्क्षणात्

«Ô Dieu, quiconque je touche du plat de ma main sur le sommet de la tête—deva, asura ou gandharva—qu’il soit à l’instant réduit en cendres.»

Verse 19

ईश्वर उवाच । यत्त्वया चिन्तितं किंचित्तत्सर्वं सफलं तव । उत्तिष्ठ गच्छ शीघ्रं त्वं भवनं प्रति दानव

Īśvara dit : «Tout ce que tu as conçu en ton esprit—oui, tout cela—portera fruit pour toi. Lève-toi et va vite à ta demeure, ô asura.»

Verse 20

दानव उवाच । स्थीयतां देवदेवेश यावज्ज्ञास्यामि ते वरम् । युष्मन्मूर्ध्नि न्यसे पाणिं प्रत्ययो मे भवेद्यथा

L’asura dit : «Demeure, ô Seigneur des seigneurs, jusqu’à ce que je sois certain de ta grâce. Laisse-moi poser ma main sur ta tête, afin d’en avoir la preuve.»

Verse 21

ततश्चानन्तरं देवश्चिन्तयानो महेश्वरः । न स्कन्दो न हरिर्ब्रह्मा यः कार्येषु क्षमोऽधुना

Aussitôt, Maheśvara se mit à réfléchir : «Ni Skanda, ni Hari, ni Brahmā ne sont, à présent, ceux qui conviennent pour cette affaire.»

Verse 22

ज्ञात्वा चैवापदं प्राप्तां देवः प्रार्थयते वृषम् । अनेन सह पापेन युध्यस्व साम्प्रतं क्षणम्

Reconnaissant le péril survenu, le Seigneur implora Vṛṣa : «Combats à présent, ne fût-ce qu’un instant, contre ce pécheur.»

Verse 23

करं प्रासारयद्दैत्यो देवं मूर्ध्नि किल स्पृशेत् । लाङ्गूलेनाहतो दैत्यो विषण्णः पतितो भुवि

Le daitya tendit la main, voulant toucher la tête du Dieu. Mais frappé d’un coup de queue, il tomba à terre, accablé et abattu.

Verse 24

देवस्तु दक्षिणामाशां गतश्चैवोमया सह । भयभीतो निरीक्षेत ग्रीवां भज्य पुनःपुनः

Mais le Seigneur se rendit vers le sud avec Umā. Saisi de crainte, il regardait sans cesse en arrière, pliant le cou à maintes reprises.

Verse 25

गते चादर्शनं देवे युयुधे वृषभेण सः । द्वावेतौ बलिनां श्रेष्ठौ युयुधाते महाबलौ

Quand le Deva fut parti et ne se vit plus, il combattit Vṛṣabha. Ces deux-là, les premiers parmi les forts, s’affrontèrent, tous deux d’une puissance prodigieuse.

Verse 26

प्रहारैर्वज्रसदृशैः कोपेन घटिकात्रयम् । पाणिभ्यां न स्पृशेद्यो वै वृषभस्य शिरस्तथा

Par des coups pareils à la foudre, dans sa colère durant trois ghaṭikās, il ne put même pas toucher de ses mains la tête de Vṛṣabha : telle était la vigueur du taureau.

Verse 27

हत्वा लाङ्गूलपातेन आगतो वृषभस्तदा । उत्थितश्चाप्यसौ दैत्यो व्रजते वृषपृष्ठतः

Alors Vṛṣabha l’abattit d’un coup de queue et s’avança. Pourtant, ce daitya se releva encore et le poursuivit, serré tout près derrière le dos du taureau.

Verse 28

वायुवेगेन सम्प्राप्तो यत्र देवो महेश्वरः । आगतं दानवं दृष्ट्वा वृषो वचनमब्रवीत्

Rapide comme le vent, il parvint au lieu où se tenait le Deva, Maheśvara. Voyant le Dānava s’avancer, Vṛṣa prononça ces paroles.

Verse 29

आरुह्य पृष्ठे मे देव शीघ्रमेव हि गम्यताम् । आरुह्य वृषभं देवो जगाम चोमया सह

«Monte sur mon dos, ô Deva ; partons sur-le-champ, sans tarder.» Alors le Deva monta Vṛṣabha et s’en alla avec Umā.

Verse 30

नाकं प्राप्तस्ततो देवो गतः शक्रस्य मन्दिरम् । नात्यजद्देवपृष्ठं तु दानवो बलदर्पितः

Alors le Deva atteignit Svarga et se rendit au palais de Śakra. Mais le Dānava, enivré de l’orgueil de sa force, ne lâcha point le dos du Deva.

Verse 31

इन्द्रलोकं परित्यज्य ब्रह्मलोकं गतस्तदा । यत्रयत्र व्रजेद्देवो भयात्सह दिवौकसैः

Délaissant le monde d’Indra, il se rendit alors au monde de Brahmā. Partout où allait le Deva, les habitants du ciel le suivaient, saisis de crainte.

Verse 32

अपश्यत्तत्र तत्रैव पृष्ठे लग्नं तु दानवम् । सर्वांल्लोकान् भ्रमित्वा तु देवो विस्मयमागतः

Là, et là encore, il vit le Dānava cramponné à son dos. Après avoir erré à travers tous les mondes, le Deva fut saisi d’étonnement.

Verse 33

न स्थानं विद्यते किंचिद्यत्र विश्रम्यते क्षणम् । देवदानवयोस्तत्र युद्धं ज्ञात्वा सुदारुणम्

Il n’existait aucun lieu où il pût se reposer ne fût-ce qu’un instant. Sachant que là le combat entre les Deva et les Dānava était d’une effroyable cruauté, tous furent saisis d’alarme.

Verse 34

हर्षितात्मा मुनिस्तत्र चिरं नृत्यति नारदः । धन्योऽहमद्य मे जन्म जीवितं च सुजीवितम्

Là, le sage Nārada, le cœur rempli de joie, dansa longtemps. «Béni suis-je aujourd’hui ! Béni est mon naissance, et ma vie est vraiment bien vécue !»

Verse 35

महान्तं च कलिं दृष्ट्वा संतोषः परमोऽभवत् । देवदानवयोस्तत्र युद्धं त्यक्त्वा च नारदः

Voyant que le conflit était devenu immense, Nārada éprouva la plus haute satisfaction ; puis, abandonnant là le combat entre les Deva et les Dānava, il s’en alla.

Verse 36

आजगाम ततो विप्रो यत्र देवो महेश्वरः । दृष्ट्वा देवोऽथ तं विप्रं प्रतिपूज्याब्रवीदिदम्

Alors le brāhmane (Nārada) se rendit là où se trouvait le Seigneur Maheśvara. Le Dieu, voyant le brāhmane, l’honora comme il se doit et prononça ces paroles.

Verse 37

भो नारद मुनिश्रेष्ठ जानीषे केशवं क्वचित् । गत्वा तत्र च शीघ्रं त्वं केशवाय निवेदय

«Ô Nārada, le meilleur des sages, sais-tu où se trouve Keśava ? Va vite en ce lieu et rapporte ceci à Keśava».

Verse 38

नारद उवाच । देवदानवसिद्धानां गन्धर्वोरगरक्षसाम् । सर्वेषामेव देवेशो हरते ध्रुवमापदम्

Nārada dit : «Pour les Devas, les Dānavas, les Siddhas, les Gandharvas, les Nāgas et les Rakṣasas—pour tous, en vérité—le Seigneur des dieux écarte assurément le malheur.»

Verse 39

असंभाव्यं न वक्तव्यं मनसापि न चिन्तयेत् । ईदृशीं नैव बुध्यामि आपदं च विभो तव

«Qu’on ne parle pas de l’impossible, qu’on ne l’imagine même pas en son esprit. Ô Seigneur tout-puissant, je ne puis concevoir qu’un tel malheur t’atteigne.»

Verse 40

ईश्वर उवाच । गच्छ नारद शीघ्रं त्वं यत्र देवो जनार्दनः । विदितं च त्वया सर्वं यत्कृतं दानवेन तु

Īśvara dit : «Va, Nārada, en hâte là où se trouve le Seigneur Janārdana. Tu sais déjà tout ce qu’a accompli le Dānava.»

Verse 41

अवध्यो दानवो ह्येष सेन्द्रैरपि मरुद्गणैः । गत्वा तु केशवं देवं निवेदय महामुने

«Ce Dānava est vraiment invulnérable, même pour Indra avec les légions des Maruts. Va donc en avertir le dieu Keśava, ô grand sage.»

Verse 42

नारद उवाच । न तु गच्छाम्यहं देव सुप्तः क्षीरोदधौ सुखी । केशवः प्रेरणे ह्येषामादेशो दीयतां प्रभो

Nārada dit : «Mais je n’irai pas, ô Dieu, car Keśava dort, heureux, sur l’Océan de Lait. Puisque Keśava est celui qui les met en mouvement, que l’ordre soit donné par Toi, ô Maître.»

Verse 43

मात्रा स्वस्रा दुहित्रा वा राजानं च तथा प्रभुम् । गुरुं चैवादितः कृत्वा शयानं न प्रबोधयेत्

Ni la mère, ni la sœur, ni la fille—pas plus qu’un roi ou un seigneur—ne doivent être réveillés. Après avoir d’abord rendu l’hommage dû au guru, qu’on ne le tire pas du sommeil lorsqu’il est étendu.

Verse 44

ईश्वर उवाच । यदि क्वचिदगारेषु वह्निरुत्पद्यते महान् । निधनं यान्ति तत्रस्था यद्बुध्येरन्नसूरयः

Īśvara dit : «Si, dans quelque demeure, un grand feu surgit soudain, ceux qui s’y trouvent vont à la destruction, si les sages ne s’en aperçoivent pas à temps».

Verse 45

नारद उवाच । शीघ्रं गच्छ महादेव आत्मानं रक्ष सुप्रभो । गच्छाम्यहं न सन्देहो यत्र देवो जनार्दनः

Nārada dit : «Va vite, ô Mahādeva ; protège-toi, ô Seigneur rayonnant. Quant à moi, sans aucun doute, j’irai là où se tient le divin Janārdana».

Verse 46

ततो नन्दिमहाकालौ स्तम्भहस्तौ भयानकौ । जघ्नतुर्दानवं तत्र मुद्गरादिभिरायुधैः

Alors Nandī et Mahākāla — terrifiants, des piliers à la main — abattirent là le Dānava avec des armes telles que des massues et autres.

Verse 47

त्रयोऽपि च महाकायाः सप्ततालप्रमाणकाः । न शमो जायते तेषां युध्यतां च परस्परम्

Tous trois avaient des corps gigantesques, chacun haut de sept tālas ; et nulle paix ne naissait en eux tandis qu’ils se combattaient l’un l’autre.

Verse 48

ततश्चानन्तरं विप्रोऽगच्छत्तं केशवं प्रति । सुप्तं क्षीरार्णवेऽपश्यच्छेषपर्यङ्कसंस्थितम्

Aussitôt après, le sage brāhmane se rendit auprès de Keśava. Il le vit endormi dans l’Océan de Lait, reposant sur la couche de Śeṣa.

Verse 49

लक्ष्म्या पादयुगं गृह्य ऊरूपरि निवेशितम् । अप्सरोगीयमानं तु भक्त्यानम्य च केशवम्

Lakṣmī, tenant ses deux pieds, les avait posés sur ses cuisses; et tandis que les Apsarās chantaient, Nārada s’inclina avec dévotion devant Keśava.

Verse 50

अद्य मे सफलं जन्म जीवितं च सुजीवितम् । उत्थापयस्व देवेशं लक्ष्मि त्वमविशङ्किता

«Aujourd’hui ma naissance est accomplie, et ma vie a été bien vécue. Ô Lakṣmī, sans hésiter, réveille le Seigneur des dieux.»

Verse 51

नारदस्य वचः श्रुत्वा पदाङ्गुष्ठं व्यमर्दयत् । नारदस्तिष्ठते द्वारि उत्तिष्ठ मधुसूदन

Entendant les paroles de Nārada, elle pressa (massa) le gros orteil de son pied. «Nārada se tient à la porte—lève-toi, ô Madhusūdana !»

Verse 52

देवोऽपि नारदं दृष्ट्वा परं हर्षमुपागतः । स्वागतं तु मुनिश्रेष्ठ सुप्रभाताद्य शर्वरी

Le Seigneur aussi, voyant Nārada, fut saisi d’une grande joie. «Bienvenue, ô meilleur des sages ! Aujourd’hui la nuit s’est changée en un matin béni.»

Verse 53

नारद उवाच । अद्य मे सफलं देव प्रभातं तव दर्शनात् । कुशलं च न देवानां शीघ्रमुत्तिष्ठ गम्यताम्

Nārada dit : «Aujourd’hui, ô Seigneur, mon matin est accompli par ta darśana. Mais les dieux ne vont pas bien : lève-toi vite ; il nous faut partir.»

Verse 54

श्रीविष्णुरुवाच । ब्रह्मा चेन्द्रश्च रुद्रश्च ये चान्ये तु मरुद्गणाः । आपदः कारणं यच्च तत्समाख्यातुमर्हसि

Śrī Viṣṇu dit : «Brahmā, Indra, Rudra, et les autres troupes des Maruts : dis-moi quelle est la cause de leur détresse ; il te convient de l’exposer.»

Verse 55

नारद उवाच । दानवेन महातीव्रं तपस्तप्तं सुदारुणम् । रुद्रेण च वरो दत्तो भस्मत्वं मनसेप्सितम्

Nārada dit : «Un Dānava accomplit une tapas d’une intensité extrême et redoutable. Et Rudra lui accorda le vœu désiré en son esprit : le pouvoir de réduire autrui en cendres.»

Verse 56

वरदानबलेनैव स देवं हन्तुमर्हति । ईदृशं चेष्टितं ज्ञात्वा नीतो देवोऽमरैः सह

«Par la seule puissance de ce don, il peut même tuer un dieu. Connaissant une telle intention, le Deva fut conduit là, avec les Immortels.»

Verse 57

नारदस्य वचः श्रुत्वा जगाम समुनिर्हरिः । दृष्ट्वा देवस्तमीशानं गच्छन्तं दिशमुत्तराम्

Ayant entendu les paroles de Nārada, Hari—le sage parmi les êtres—se mit en route. Et le Deva, voyant Īśāna (Śiva) se diriger vers le nord, le suivit.

Verse 58

दृष्ट्वा देवं च रुद्रोऽथ परिष्वज्य पुनःपुनः । नमस्कृत्य जगन्नाथं देवं च मधुसूदनः

Voyant le Deva, Rudra l'étreignit encore et encore. Et Madhusudana, s'inclinant avec révérence, salua Jagannatha, le Seigneur de l'univers.

Verse 59

विष्णुरुवाच । भयस्य कारणं देव कथ्यतां च महेश्वर । देवदानवयक्षाणां प्रेषयेयं यमालयम्

Vishnu dit : « Ô Deva, ô Maheshvara, dis-moi la cause de cette peur. J'enverrai dans la demeure de Yama les devas, les danavas et les yakshas. »

Verse 60

ललाटे च कृतो धर्मो युष्माकं च महेश्वर । छित्त्वा शिरस्तथाङ्गानि इन्द्रियाणि न संशयः

« Ô Maheshvara, le décret est inscrit sur ton front même : trancher la tête, les membres et les sens, sans aucun doute. »

Verse 61

ईश्वर उवाच । नास्ति सौख्यं च मूर्खेषु नास्ति सौख्यं च रोगिषु । पराधीनेन सौख्यं तु स्त्रीजिते च विशेषतः

Ishvara dit : « Il n'y a pas de bonheur chez les sots ; il n'y a pas de bonheur chez les malades. Et le bonheur n'appartient pas à celui qui dépend d'un autre, surtout à celui qui est conquis par une femme. »

Verse 62

स्त्रीजितेन मया विष्णो वरो दत्तस्तु दानवे । यस्य मूर्ध्नि न्यसेत्पाणिं स भवेद्भस्मपुंजवत्

« Ô Vishnu, ayant été vaincu, j'ai accordé une faveur au Danava : quiconque sur la tête duquel il pose sa main deviendra comme un tas de cendres. »

Verse 63

अजेयश्चामरश्चैव मया ह्युक्तः स केशव । हन्तुमिच्छति मां पाप उपायस्तव विद्यते

Ô Keśava, je l’ai proclamé invincible et immortel. À présent ce pécheur veut me tuer ; si tu connais un moyen d’y faire face, c’est à toi de le concevoir.

Verse 64

विष्णुरुवाच । गच्छन्तु अमराः सर्वे युष्माभिः सह शङ्कर । उपायं सर्जयाम्यद्य वधार्थं दानवस्य च

Viṣṇu dit : «Ô Śaṅkara, que tous les Immortels aillent avec toi. Aujourd’hui même, je forgerai un moyen pour abattre ce Dānava».

Verse 65

रेवायाश्च तटे तिष्ठ देव त्वममरैः सह । कालक्षेपो न कर्तव्यो गम्यतां त्वरितं प्रभो

Ô Deva, demeure sur la rive de la Revā avec les Immortels. Qu’il n’y ait point de retard ; allez promptement, ô Maître.

Verse 66

दक्षिणा यत्र गङ्गा च रेवा चैव महानदी । यत्रयत्र च दृश्येत प्राची चैव सरस्वती

Là où la Gaṅgā est au sud et où la Revā est le grand fleuve, là—partout où l’on la voit—la Sarasvatī aussi est présente, s’écoulant vers l’orient.

Verse 67

। अध्याय

Chapitre (Adhyāya).

Verse 68

सप्तजन्मकृतं पापं नश्यते नात्र संशयः । एतत्तीर्थं महापुण्यं सर्वपातकनाशनम्

Le péché amassé en sept naissances est détruit—sans aucun doute. Ce tīrtha est d’un mérite suprême, anéantisseur de toutes les fautes.

Verse 69

गम्यतां तत्र देवेश लुङ्केशं त्वं सहामरैः । विष्णोस्तु वचनादेव प्रविष्टो ह्रदमुत्तमम्

«Rends-toi là, ô Seigneur des dieux, avec les Immortels, vers Luṅkeśa. Par l’ordre même de Viṣṇu, il entra dans l’excellent lac.»

Verse 70

रतिं सुमहतीं चक्रे सह तत्र मरुद्गणैः । ततश्चानन्तरं देवो मायां कृत्वा ह्यनेकधा

Là, il goûta une joie immense avec les cohortes des Maruts. Puis, aussitôt après, le dieu façonna la māyā sous d’innombrables formes.

Verse 71

वसन्तमासं संसृज्य उद्यानवनशोभितम् । अशोकैर्बकुलैश्चैव ब्रह्मवृक्षैः सुशोभनैः

Il fit naître la saison du printemps, ornée de jardins et de bosquets—belle d’aśoka, de bakula et de splendides brahma-vṛkṣas.

Verse 72

श्रीवृक्षैश्च कपित्थैश्च शिरीषैर्राजचम्पकैः । श्रीफलैश्च तथा तालैः कदम्बोदुम्बरैस्तथा

Le lieu était orné d’arbres śrī et de kapittha, de śirīṣa et de campaka royal; de śrīphala aussi, de palmiers tāla, ainsi que de kadamba et d’udumbara.

Verse 73

अश्वत्थादिद्रुमैश्चैव नानावृक्षैरनेकशः । नानापुष्पैः सुगन्धाढ्यैर्भ्रमरैश्च निनादितम्

Avec l’aśvattha et d’autres arbres, avec d’innombrables essences en profusion ; avec des fleurs variées, riches de parfum, et retentissant du bourdonnement des abeilles.

Verse 74

तस्मिन्मध्ये महावृक्षो न्यग्रोधश्च सुशोभनः । बहुपक्षिसमायुक्तः कोकिलारावनादितः

En son milieu se dressait un grand arbre : un nyagrodha (banian) splendide, rempli de nombreux oiseaux, rendu mélodieux par les appels des coucous.

Verse 75

कृष्णेन च कृतं तस्मिन्कन्यारूपं च तत्क्षणात् । न तस्याः सदृशी कन्या त्रैलोक्ये सचराचरे

À l’instant même, Kṛṣṇa y façonna la forme d’une jeune fille. Dans les trois mondes—parmi les êtres mobiles et immobiles—nulle ne lui était comparable.

Verse 76

अन्याश्च कन्यकाः सप्त सुरूपाः शुभलोचनाः । दिव्यरूपधराः सर्वा दिव्याभरणभूषिताः

Et il y avait sept autres jeunes filles, belles de forme, aux yeux de bon augure ; toutes revêtues d’un éclat céleste, parées d’ornements divins.

Verse 77

पुमांसमभिकाङ्क्षन्त्यो यद्येकः कामयेत्स्त्रियः । मौक्तिकैर्रत्नमाणिक्यैर्वैडूर्यैश्च सुशोभनैः

Si un seul homme désirait des femmes qui, elles aussi, aspirent à un homme, elles apparaissaient splendides, parées de perles, de gemmes, de rubis et de pierres vaidūrya (œil-de-chat) étincelantes.

Verse 78

कामहारैश्च वंशैश्च बद्धो हिन्दोलकः कृतः । आरूढाश्च महाकन्या गायन्ते सुस्वरं तदा

On fit une balançoire, liée par des guirlandes qui éveillent le désir et par des perches de bambou. Alors les grandes jeunes filles y montèrent et chantèrent d’une voix douce, parfaitement accordée.

Verse 79

मारुतः शीतलो वाति वनं स्पृष्ट्वा सुशोभनम् । वातेन प्रेरितो गन्धो दानवो घ्राणपीडितः

Un vent frais souffla, effleurant la forêt si belle. Poussée par ce souffle, la fragrance parvint au Dānava, et son odorat en fut comme submergé.

Verse 80

ततः कुसुमगन्धेन विस्मयं परमं गतः । आघ्राय चेदृशं पुण्यं न दृष्टं न श्रुतं मया

Alors, à cause de ce parfum de fleurs, il tomba dans le plus grand étonnement : «Ayant respiré une telle sainteté, je n’ai jamais rien vu ni entendu de pareil».

Verse 81

वने चिन्तयतः किंचिद्ध्वनिगीतं सुशोभनम् । गीतस्य च ध्वनिं श्रुत्वा मोहितो मायया हरेः

Tandis qu’il réfléchissait dans la forêt, s’éleva un beau son de chant. Entendant la résonance de ce chant, il fut égaré par la māyā de Hari.

Verse 82

व्याधस्यैव महाकूटे पतन्ति च यथा मृगाः । कालस्पृष्टस्तथा कृष्णे पतितश्च नराधिप

Ô seigneur des hommes, de même que les cerfs tombent dans le grand piège du chasseur, ainsi—touché par le destin—tomba-t-il dans le dessein de Kṛṣṇa.

Verse 83

दृष्ट्वा कन्यां च तां दैत्यो मूर्च्छया पतितो भुवि । पतितेन तु दृष्टैका कन्या वटतले स्थिता

À la vue de cette jeune fille, le Daitya tomba à terre, frappé d’évanouissement. Et, gisant ainsi, il aperçut une vierge debout sous le banian.

Verse 84

आस्यं दृष्ट्वा तु नारीणां पुनः कामेन पीडितः । गृहीत्वा हेमदण्डं तु तां पातयितुमिच्छति

Mais, voyant les visages des femmes, il fut de nouveau tourmenté par le désir. Saisissant un bâton d’or, il voulut la terrasser.

Verse 85

कन्योवाच । मा मानुस्पर्शयत्वं हि कुमार्यहं कुलोत्तम । भो मुञ्च मुञ्च मां शीघ्रं यावद्गच्छाम्यहं गृहम्

La jeune fille dit : «Ne me touche pas comme un homme, ô noble seigneur. Je suis une vierge non mariée. Lâche‑moi—lâche‑moi vite—afin que je regagne ma demeure».

Verse 86

दानव उवाच । अहं विवाहमिच्छामि त्वया सह सुशोभने । भूपृष्ठे सकले राज्ञी भवस्येवं न संशयः

Le Dānava dit : «Ô belle, je désire t’épouser. Sur toute la surface de la terre, tu deviendras reine ; de cela, point de doute».

Verse 87

कन्योवाच । पिता रक्षति कौमार्ये भर्ता रक्षति यौवने । पुत्रो रक्षति वृद्धत्वे न स्त्री स्वातन्त्र्यमर्हति

La jeune fille dit : «Le père protège la femme dans la virginité, l’époux la protège dans la jeunesse, et le fils la protège dans la vieillesse ; on ne tient pas la femme pour digne d’indépendance».

Verse 88

न स्वातन्त्र्यं ममैवास्ति उत्पन्नाहं महत्कुले । याच्यस्तु मत्पिता भ्राता मातापि हि तथैव च

«Je n’ai point d’indépendance à moi, car je suis née dans une illustre lignée. Il te faut demander à mon père et à mon frère, et de même à ma mère.»

Verse 89

दानव उवाच । यदि मां नेच्छसे त्वद्य स्वातन्त्र्यं नावलम्बसे । ममापि च तदा हत्या सत्यं च शुभलोचने

Le Dānava dit : «Si aujourd’hui tu ne me choisis pas et ne t’appuies pas sur ta propre liberté, alors de mon côté aussi il y aura meurtre ; telle est la vérité, ô toi aux beaux yeux.»

Verse 90

कन्योवाच । विश्वासो नैव कर्तव्यो यादृशे तादृशे नरे । नराः स्त्रीषु विचित्राश्च लम्पटाः काममोहिताः

La jeune fille dit : «On ne doit point accorder sa confiance à un homme tel que toi. Les hommes, envers les femmes, sont étranges : lubriques, égarés par le désir.»

Verse 91

परिणीय तु मां त्वं हि भुङ्क्ष्व भोगान्मया सह । जन्मनाशो भवेत्पश्चान्न त्वं नान्यो भवेन्मम

«Épouse-moi d’abord selon le rite ; puis jouis des plaisirs de la vie avec moi. Ensuite, quand bien même la vie se perdrait, qu’il n’y ait pour moi nul autre : ni toi en profanateur, ni qui que ce soit.»

Verse 92

ब्राह्मणी क्षत्रिणी वैशी शूद्री यावत्तथैव च । द्वितीयो न भवेद्भर्ता एकाकी चेह जन्मनि

«Qu’elle soit brāhmaṇī, kṣatriṇī, vaiśyā ou śūdrī, telle est la règle : en cette vie même, il ne doit pas y avoir de second époux ; on demeure avec un seul.»

Verse 93

दानव उवाच । यत्त्वया गदितं वाक्यं तन्मया धारितं हृदि । प्रत्ययं मे कुरुष्वाद्य यत्ते मनसि रोचते

Le Dānava dit : «Les paroles que tu as prononcées, je les ai gardées dans mon cœur. Donne-moi aujourd’hui une assurance : ce qui te paraît juste en ton esprit.»

Verse 94

कन्योवाच । जानीष्व गोपकन्यां मां क्रीडामि सखिभिः सह । अस्मत्कुलेषु यद्दिव्यं तत्कुरुष्व यथाविधि

La jeune fille dit : «Sache que je suis une bergère, jouant avec mes compagnes. Le rite sacré prescrit dans nos familles, accomplis-le selon la juste règle.»

Verse 95

न तद्दिव्यं कुलेऽस्माकं विषं कोशं न तत्तुला । गोपान्वयेषु सर्वेषु हस्तः शिरसि दीयते

«Dans notre lignée, point de tel “prodige” : ni réserve de poison, ni balance de cette sorte. Dans tous les clans de bouviers, la main se pose sur la tête en signe de bénédiction.»

Verse 96

कामान्धेनैव राजेन्द्र निक्षिप्तो मस्तके करः । तत्क्षणाद्भस्मसाद्भूतो दग्धस्तृणचयो यथा

«Ô seigneur des rois, aveuglé par le désir il posa la main sur la tête ; et à l’instant même il fut réduit en cendres, tel un tas d’herbe sèche dévoré par le feu.»

Verse 97

केशवोपरि देवैस्तु पुष्पवृष्टिः शुभा कृता । हृष्टाः सर्वेऽगमन्देवाः स्वस्थानं विगतज्वराः

«Alors les dieux firent pleuvoir sur Keśava une pluie de fleurs de bon augure. Tous les devas, réjouis, retournèrent à leurs demeures, leur affliction dissipée.»

Verse 98

क्षीरोदं केशवो गच्छत्कालपृष्ठे निपातिते । य इदं शृणुयाद्भक्त्या चरितं दानवस्य च

Lorsque le démon eut été terrassé, Keśava se rendit à l’Océan de Lait. Quiconque, avec dévotion, écoute ce récit des actes du démon…

Verse 99

स जयी जायते नित्यं शङ्करस्य वचो यथा । एतस्मात्कारणाद्राजंल्लिङ्गेश्वरमिति श्रुतम्

Il naît sans cesse victorieux, ainsi que l’a proclamé Śaṅkara. C’est pourquoi, ô Roi, il est renommé sous le nom de «Liṅgeśvara».

Verse 100

लीनं च पातकं यस्मात्स्नानमात्रेण नश्यति । त्वगस्थि शोणितं मांसं मेदःस्नायुस्तथैव च

Car là, même le péché profondément incrusté s’évanouit par le seul bain—celui qui s’attache à la peau, aux os, au sang, à la chair, à la graisse et aux nerfs.

Verse 101

मज्जाशुक्रगतं पापं नश्यते जन्मकोटिजम् । लुङ्केश्वरे महाराज तोयं पिबति भक्तितः

Le péché logé jusque dans la moelle et la semence—amassé au fil de crores de naissances—s’éteint, ô grand Roi, lorsque l’on boit avec dévotion l’eau de Luṅkeśvara.

Verse 102

त्रिभिः प्रसृतिमात्राभिः पापं याति सहस्रधा । विशेषेण चतुर्दश्यामुभौ पक्षौ तु चाष्टमी

Par trois simples mesures de la paume, le péché se brise au millième—surtout le quatorzième jour lunaire (dans l’une ou l’autre quinzaine), et aussi le huitième.

Verse 103

उपोष्य यो नरो भक्त्या पित्ःणां पाण्डुनन्दन । उद्धृतास्तेन ते सर्वे नारकीयाः पितामहाः

Ô fils de Pāṇḍu, l’homme qui jeûne avec dévotion pour les Pitṛs : par lui, tous ces aïeux, même tombés en des états infernaux, sont relevés.

Verse 104

काकिणीं चैव यो दद्याद्ब्राह्मणे वेदपारगे । तेन दानफलं सर्वं कुरुक्षेत्रादिकं च यत्

Et quiconque offre ne fût-ce qu’une pièce de kākiṇī à un brāhmane accompli dans les Veda, obtient par là le fruit total du don, y compris les mérites de Kurukṣetra et d’autres hauts lieux sacrés.

Verse 105

प्राप्तं तु नान्यथा राजञ्छङ्करो वदते त्विदम् । स्पर्शलिङ्गमिदं राजञ्छङ्करेण तु निर्मितम्

Ô Roi, il en est bien ainsi et non autrement : Śaṅkara lui-même l’affirme. Voici le Sparśa-liṅga, ô Roi, façonné par Śaṅkara.

Verse 106

स्पर्शमात्रे मनुष्याणां रुद्रवासोऽभिजायते । तेन दानफलं सर्वं कुरुक्षेत्रादिकं च यत्

Par le seul fait de le toucher, les hommes obtiennent demeure dans le séjour de Rudra ; ainsi reçoit-on le fruit total de la charité, ainsi que le mérite de Kurukṣetra et d’autres champs sacrés renommés.

Verse 107

एतस्मात्कारणाद्राजंल्लोकपालाश्च रक्षकाः । दुर्गा च रक्षणे सृष्टा चतुर्हस्तधरा शुभा

Pour cette raison même, ô Roi, les Lokapālas furent établis comme gardiens ; et Durgā aussi fut manifestée pour la protection, de bon augure, portant quatre mains.

Verse 108

धनदो लोकपालेशो रक्षकश्चेश्वरस्य च । रक्षति च सदा कालं ग्रहव्यापाररूपतः

Dhanada (Kubera), seigneur parmi les Lokapāla, est aussi le protecteur du Seigneur ; et sans cesse il veille sur le Temps lui-même, agissant à travers les mouvements des planètes.

Verse 109

पुत्रभ्रातृसमारूपैः स्वामिसम्बन्धरूपिभिः । लङ्केश्वरं च राजेन्द्र देवैर्नाद्यापि मुच्यते

Ô seigneur des rois, aujourd’hui encore les dieux ne relâchent pas le Seigneur de Laṅkā, car ils sont liés par des attaches prenant la forme de fils et de frère — liens d’allégeance envers un maître.