Adhyaya 16
Prabhasa KhandaVastrapatha Kshetra MahatmyaAdhyaya 16

Adhyaya 16

Le chapitre 16 se présente comme un récit d’itinéraire, tissé d’instructions sacrées. Le roi interroge les actes solitaires de Vāmana dans la forêt; Sārasvata raconte son départ vers Raivataka, son bain dans la rivière Suvarṇarekhā et son culte accompagné d’offrandes. Dans une forêt à la fois éclatante et redoutable, Vāmana se souvient intérieurement de Hari; Narasiṃha apparaît, accorde sa protection, et l’on le prie de garder à jamais les résidents des tīrtha et de demeurer posté devant la divinité Dāmodara. Vāmana honore ensuite Dāmodara et Bhava (Śiva), se rend à Vastrāpatha et contemple le mont Ujjayanta, méditant sur les « dharmas subtils » qui produisent de grands fruits par de modestes actes justes et une vigilance dévotionnelle. Il gravit la montagne, rencontre la Devī sous le nom d’Ambā, mère de Skanda, vénérée au sommet, et reçoit la vision de Bhava/Śaṅkara. Śiva accorde des bienfaits—essor de l’influence, maîtrise du Veda et des arts de la représentation, efficacité durable—et ordonne à Vāmana d’examiner les tīrtha de Vastrāpatha. Rudra décrit les sanctuaires selon les directions : un étang divin et une zone boisée de jāli avec un liṅga d’argile qui détruit la faute de brahmahatyā par le seul darśana; d’autres liṅga liés à Kubera/Dhanada, à Heramba-gaṇa, à Citragupta (Citraguptīśvara) et à Kedāra établi par Prajāpati. Le chapitre insère aussi l’épisode d’Indra et du chasseur lors de Śivarātri : la veille nocturne du chasseur lui vaut l’honneur céleste; Indra, Yama et Citragupta répondent avec révérence, se rendent sur le lieu, et une source pérenne jaillit de l’empreinte d’Airāvata sur Ujjayanta. La conclusion devient un guide pratique du vœu de Śivarātri : observance annuelle ou abrégée, règles de jeûne et de bain, interdits (bain d’huile, enivrants, jeu), offrande de lampes, veille nocturne avec récitation et représentation, culte à l’aube, repas offerts aux ascètes et brahmacārins, puis dons de clôture—vaches et récipients—promettant purification et prospérité de bon augure.

Shlokas

Verse 1

राजोवाच । अथासौ वामनो विप्रः प्रविष्टो गहने वने । एकाकी किं चकाराथ कौतुकं तद्वदस्व मे

Le Roi dit : « Alors ce brāhmane nain, Vāmana, entra dans une forêt profonde. Seul, qu’y fit-il donc ? Raconte-moi cette chose merveilleuse. »

Verse 2

सारस्वत उवाच । अथासौ वामनो विप्रो गत्वा रैवतके गिरौ । स्वर्णरेखानदीतोये स्नात्वाथ विधिपूर्वकम्

Sārasvata dit : « Alors le brāhmane Vāmana se rendit au mont Raivataka ; s’étant baigné dans les eaux de la rivière Svarṇarekhā, il accomplit les rites selon l’ordre prescrit. »

Verse 3

सुगंधपुष्पधूपाद्यैर्देवं संपूज्य भक्तितः । तस्थौ तदग्रतो राजन्नेकाकी निर्जने वने

Avec des fleurs parfumées, de l’encens et d’autres offrandes, il rendit un culte à la Divinité avec dévotion ; puis il demeura là devant Elle, ô Roi, seul dans la forêt déserte.

Verse 4

सर्वसत्त्वसमायुक्ते सरीसृपसमाकुले । अनेकस्वरसंघुष्टे मयूरध्वनिनादिते

Cette forêt était remplie de toutes sortes d’êtres, encombrée de reptiles, retentissante de mille cris, et vibrante des appels des paons.

Verse 5

कोकिलारावरम्ये च वनकुक्कुटघोषिते । खद्योतद्योतिते तस्मिन्वलीमुखविधूनिते

Là, tout était charmant du roucoulement des coucous, répercuté par les cris des oiseaux sauvages; éclairé par la lueur des lucioles—là où les singes bondissaient et secouaient les branches.

Verse 6

क्वचिद्वंशाग्निना शांते क्वचित्पुष्पितपादपे । गगनासक्तविटपे सूर्यतापविवर्जिते

En certains endroits, tout était paisible, les feux de bambou éteints; ailleurs, des arbres en fleurs—des branches dressées comme touchant le ciel—à l’abri de l’ardeur brûlante du soleil.

Verse 7

लुब्धकाघात संत्रस्तभ्रांतसूकरशंबरे । संहृष्टक्षत्रियवातस्थानदानविचक्षणे

Là, sangliers et cerfs erraient en désarroi, effrayés par les coups des chasseurs; et des guerriers kṣatriya, pleins d’allégresse, examinaient avec discernement ce sol battu par le vent, comme un lieu propice au campement.

Verse 8

अनेकाश्चर्यसंपन्नं सस्मार मनसा हरिम् । तं भीतमिव विज्ञाय नरसिंहः समाययौ

Voyant ce lieu comblé de maintes merveilles, il se souvint de Hari en son cœur; et, le sachant comme saisi de crainte, Narasiṃha vint en ce lieu.

Verse 9

रक्षार्थं तस्य विप्रस्य बभाषे पुरतः स्थितः । न भेतव्यं त्वया विप्र वद ते किं करोम्यहम्

Se tenant devant lui pour protéger ce brāhmaṇa, il dit : « Ne crains rien, ô brāhmaṇa. Dis-moi : que dois-je faire pour toi ? »

Verse 10

विप्र उवाच । यदि तुष्टो वरो देयो नरसिंह त्वया मम । सदात्र रक्षा कर्त्तव्या सर्वेषां तीर्थवासिनाम्

Le brāhmane dit : «Si Tu es satisfait et dois m’accorder une grâce, ô Narasiṃha, alors qu’en ce lieu Tu donnes toujours protection à tous ceux qui demeurent auprès de ce tīrtha sacré.»

Verse 11

देवस्याग्रे सदा स्थेयं यावदिंद्राश्चतुर्द्दश । एवमस्त्विति तं प्रोच्य तथा चक्रे हरिस्तदा

«Demeure toujours devant la Divinité, tant que dureront les quatorze Indra.» Lui disant : «Qu’il en soit ainsi», Hari fit alors exactement cela.

Verse 12

अतो दामोदरस्याग्रे नरसिंहः स पूज्यते । वनं सौम्यं कृतं तेन तीर्थरक्षां करोति सः

Ainsi, Narasiṃha est adoré devant Dāmodara. Par sa puissance, cette forêt fut rendue douce et de bon augure ; il se tient comme gardien du tīrtha, le protégeant.

Verse 13

भूतप्रेतादिसंवासो वने तस्मिन्न जायते । नरसिंहप्रभावेन नष्टं सिंहादिजं भयम्

Dans cette forêt, il n’y a point de demeure pour les bhūta, les preta et autres êtres semblables. Par la puissance de Narasiṃha, la peur née des lions et d’autres périls est anéantie.

Verse 14

कार्त्तिके वासरे विष्णोर्द्वादश्यां पारणे कृते । दामोदरं नमस्कृत्य भवं द्रष्टुं ततो ययौ

Au mois de Kārttika, au jour consacré à Viṣṇu, lorsque le jeûne fut dûment rompu à la Dvādaśī, il salua Dāmodara, puis s’en alla contempler Bhava (Śiva).

Verse 15

चतुर्दश्यां कृतस्नानो भवं संपूज्य भावतः । भवभावभवं पापं भस्मीभूतं भवार्चनात्

Au jour de la Caturdaśī, après le bain purificateur, il vénéra Bhava d’un cœur fervent. Par l’adoration de Bhava, le péché né du devenir mondain et de ses entraves fut réduit en cendres.

Verse 16

स क्षीणपापनिचयो जातो देवस्य दर्शनात् । भवस्याग्रे स्थितं शांतं तथा वस्त्रापथस्य च

Par la vision de la Divinité, son amas de péchés s’épuisa. Puis il se tint paisiblement devant Bhava, et de même devant la divinité de Vastrāpatha.

Verse 17

तं कालमेघं समभ्यर्च्य ततो वस्त्रापथं ययौ । देवं संपूज्य मंत्रैः स वेदोक्तैर्विधिपूर्वकम्

Après avoir honoré comme il se doit ce Kālamēgha, il se rendit à Vastrāpatha. Là, il accomplit l’adoration entière de la divinité avec des mantras proclamés par les Veda, selon le rite prescrit.

Verse 18

धूपदीपादिनैवेद्यैः सर्वं चक्रे स वामनः । प्रदक्षिणाशतं कृत्वा भवस्याग्रे व्यवस्थितः

Ce Vāmana accomplit l’adoration entière avec encens, lampes et offrandes de nourriture. Après avoir effectué cent circumambulations, il se tint devant Bhava.

Verse 19

यावन्निरीक्षते सर्वं तावत्पश्यति पर्वतम् । उज्जयंतं गिरिवरं मैनाकस्य सहोदरम्

Tandis qu’il regardait tout autour, il aperçut une montagne : Ujjayanta, sommet excellent, que l’on dit être la sœur de Maināka.

Verse 20

सुराष्ट्रदेशे विख्यातं युगादौ प्रथमं स्थितम् । भूधरं भूधरैर्युक्तं शिलापादपमंडितम्

Célèbre au pays de Surāṣṭra, établi dès l’aube même de l’âge, c’est un vaste massif montagneux, accompagné d’autres chaînes, orné de rochers et d’arbres.

Verse 21

तं दृष्ट्वा चिंतयामास सूक्ष्मान्धर्मान्स वामनः । अल्पायासान्सुबहुलान्पुत्रलक्ष्मीप्रदायकान्

L’ayant contemplé, Vāmana réfléchit aux formes subtiles du dharma : des pratiques de faible effort mais de fruits abondants, accordant la grâce de la descendance et de la prospérité.

Verse 22

अवश्यं क्रिय माणेषु स्वधर्म उपजायते । दृष्ट्वा नदीं सागरगां स्नात्वा पापैः प्रमुच्यते

Lorsque les actes sacrés sont accomplis avec assurance, le dharma propre à chacun naît naturellement. Rien qu’en contemplant le fleuve qui rejoint l’océan et en s’y baignant, on est délivré des péchés.

Verse 23

गां स्पृष्ट्वा ब्राह्मणं नत्वा संपूज्य गुरुदेवताः । तपस्विनं यतिं शांतं श्रोत्रियं ब्रह्मचारिणम्

Après avoir touché la vache, s’être incliné devant un brāhmaṇa et avoir honoré comme il se doit les gurus et les divinités; (et en honorant) l’ascète, le renonçant, l’être paisible, le śrotriya formé aux Veda et l’étudiant brahmacārin—(on acquiert un grand mérite).

Verse 24

पितरं मातरं भगिनीं तत्पतिं दुहितां पतिम् । भागिनेयमथ दौहित्रं मित्रसंबधिबांधवान् । संभोज्य पातकैः सर्वैर्मुच्यंते गृहमेधिनः

Les maîtres de maison sont délivrés de toutes les fautes en nourrissant et en accueillant : le père et la mère, la sœur et son époux, la fille et le gendre, le neveu et le petit-fils, ainsi que les amis, les proches et les parents.

Verse 25

राजा गजाश्वनकुलं सतीवृषमहीधराः । आदर्शक्षीरवृक्षाश्च सततान्नप्रदास्तु ते

Qu’ils obtiennent la royauté; des lignées riches d’éléphants, de chevaux et de familles nobles; des épouses vertueuses, des taureaux d’élite et une prospérité telle des montagnes; qu’ils aient aussi des « arbres de lait » exauçant les vœux et des dispensateurs de nourriture sans cesse.

Verse 26

दृष्टमात्राः पुनन्त्येते ये नित्यं सत्यवादिनः । वेदधर्मकथां श्रुत्वा भुक्तिमुक्तिप्रदा नरान्

Ces êtres, qui disent sans cesse la vérité, purifient autrui par la seule vue. En entendant leur exposé sur le Veda et le dharma, les hommes reçoivent d’eux à la fois la jouissance en ce monde et la délivrance au-delà.

Verse 27

स्मृत्वा हरिहरौ गंगां कृत्वा तीरेण मार्जनम् । गत्वा जागरणे विष्णोर्दत्त्वा दानं च शक्तितः

Se souvenant de Hari et de Hara, ainsi que du fleuve Gaṅgā, accomplissant les rites de purification sur la rive, se rendant à la veille nocturne de Viṣṇu et faisant l’aumône selon ses moyens—tout cela est loué comme œuvre hautement méritoire.

Verse 28

तांबूलं कुसुमं दीपं नैवेद्यं तुलसीदलम् । गीतं नृत्यं च वाद्यं च विधाय सुरमंदिरे

Dans le temple divin, offrir le bétel, les fleurs, les lampes, le naivedya (offrande de nourriture) et les feuilles de tulasī; et y organiser chant, danse et musique instrumentale—voilà un culte d’un très grand mérite.

Verse 29

एते सूक्ष्माः स्मृता धर्माः क्रियमाणा महोदयाः । अतो गिरीन्द्रं पश्यामि सर्वदेवालयं शुभम्

On se souvient de ceux-ci comme de formes subtiles du dharma; lorsqu’on les accomplit, ils apportent un grand relèvement. C’est pourquoi je contemple le « Seigneur des Montagnes », auspicious, demeure de tous les dieux.

Verse 30

तेषां करतले स्वर्गः शिखरं यांति ये नराः

Le ciel est, pour ainsi dire, dans la paume de leur main—ceux qui parviennent au sommet de cette montagne sacrée.

Verse 31

इति ज्ञात्वा समा रूढो वामनो गिरिमूर्द्धनि । ऐरावतपदाक्रांत्या यत्र तोयं विनिःसृतम्

L’ayant compris, Vāmana monta jusqu’à la crête de la montagne—là où l’eau jaillit sous l’empreinte du pas d’Airāvata.

Verse 32

ततः शिखरमारूढां भवानीं स्कन्दमातरम् । द्रष्टुं स वामनो याति शिखरे गगनाश्रिते

Puis Vāmana alla contempler Bhavānī, la Mère de Skanda, montée au sommet, sur cette cime qui semblait s’appuyer sur le ciel.

Verse 33

यथायथा गिरिवरे समारोहंति मानवाः । तथातथा विमुच्यंते पातकैः सर्वदेहिनः

À mesure que les hommes gravissent cette montagne excellente, de même tous les êtres incarnés se trouvent délivrés des péchés.

Verse 34

इति कृत्वा मतिं विप्रो जगाम गिरिमूर्द्धनि । भवभक्तो भवानीं स ददर्श स्कन्दमातरम्

Ayant pris cette résolution, le brāhmane gagna la crête de la montagne; dévot de Bhava (Śiva), il contempla Bhavānī, la Mère de Skanda.

Verse 35

अंबेति भाषते स्कंदस्ततोऽन्ये सर्वदेवताः । पृथिव्यां मानवाः सर्वे पाताले सर्वपन्नगाः

Skanda prononça le nom « Ambā ! », et toutes les autres divinités le reprirent en écho. Sur la terre, tous les humains le proclamèrent, et dans Pātāla, tous les nāga, les serpents sacrés, de même.

Verse 36

अतो ह्यंबेति विख्याता पूज्यते गिरिमूर्द्धनि । संपूज्य विविधैर्मुख्यैः फलैर्नानाविधैर्द्विजः

Ainsi est-elle renommée « Ambā » et vénérée au sommet de la montagne. Le brāhmane, l’ayant honorée comme il se doit par maints fruits d’élite et de diverses sortes, poursuivit son rite.

Verse 37

गगनासक्तशिखरे संस्थितः कौतुकान्वितः । एकाकी शिखरे तस्मिन्नूर्द्ध्वबाहुर्व्यवस्थितः

Debout sur ce sommet qui semblait toucher le ciel, empli d’émerveillement, seul sur cette cime il demeura—immobile, les bras levés.

Verse 38

निरीक्ष्य मेदिनीं सर्वां सपर्वतससागराम् । आद्यं सनातनं देवं भास्करं त्रिगुणात्मकम्

Après avoir embrassé du regard la terre entière—avec ses montagnes et ses océans—il contempla Bhāskara, le Dieu primordial et éternel, dont la nature est celle des trois guṇa.

Verse 39

सर्वतेजोमयं सर्वदेवं देवैर्नमस्कृतम् । भ्रममाणं निराधारं कालमानप्रयोजकम्

Il contempla l’Être tout rayonnant, le dieu qui, en un sens, est « tous les dieux », salué par les divinités—avançant sans appui et instituant les mesures du temps.

Verse 40

यावत्पश्यति तं विप्रस्तावत्पश्यति शंकरम् । दिगंबरं भवं देवं समंतादश्मगुंठितम्

Tant que le brāhmane le contemplait (Bhāskara), durant tout ce temps il contemplait aussi Śaṅkara—Bhava, le Dieu Digambara, vêtu des directions—encerclé de toutes parts par des masses rocheuses.

Verse 41

बुद्धरूपाकृतिं देवं सर्वज्ञं गुणभूषितम् । कृशांगं जटिलं सौम्यं व्योममार्गे स्वयं स्थितम्

Il vit le Dieu à la forme semblable à celle d’un Bouddha—omniscient et paré de vertus—au corps élancé, aux cheveux en jata, doux et serein, se tenant de lui-même sur la voie du ciel.

Verse 42

श्रीशिव उवाच । शृणु वामन तुष्टोऽहं दास्ये ते विविधान्वरान् । त्रैलोक्यव्यापिनी वृद्धिर्भविष्यति न संशयः

Śrī Śiva dit : «Écoute, ô Vāmana. Je suis satisfait. Je t’accorderai divers bienfaits. Ta prospérité et ton accroissement spirituel se répandront dans les trois mondes — sans aucun doute.»

Verse 43

प्रतिभास्यंति ते वेदा गीतनृत्यादिकं च यत् । असाध्यसाधनी शक्ति भविष्यति तव स्थिरा । परं वस्त्रापथे गत्वा कुरु तीर्थावलोकनम्

«Les Veda brilleront en toi en une compréhension limpide, et de même les arts tels que le chant et la danse. En toi naîtra une puissance stable, capable d’accomplir même ce qui paraît impossible. Va donc à Vastrāpatha et contemple les tīrtha sacrés.»

Verse 44

वामन उवाच । वस्त्रापथे महादेव यानि तीर्थानि तानि मे । वद देव विशेषेण यद्यस्ति करुणा मयि

Vāmana dit : «Ô Mahādeva, quels sont les tīrtha qui se trouvent à Vastrāpatha ? Dis-le-moi, ô Dieu, en détail, si vraiment tu as compassion de moi.»

Verse 45

रुद्र उवाच । वस्त्रापथस्य वायव्ये कोणे दिव्यं सरोवरम् । तस्य पश्चिमदिग्भागे जालिर्गहनपल्लवा

Rudra dit : «Dans l’angle nord-ouest de Vastrāpatha se trouve un lac divin. Sur sa rive occidentale s’étend un fourré nommé Jāli, épais de feuillage et de jeunes pousses».

Verse 46

बिल्ववृक्षमयी मध्ये लिंगं तत्रास्ति मृन्मयम् । यत्रासौ लुब्धकः सिद्धो गतो मम पुरे पुरा

«Au milieu de ce bosquet de bilvas se trouve un liṅga d’argile. En ce lieu même, jadis, un chasseur obtint la perfection et, depuis longtemps, gagna ma cité (le séjour de Śiva)».

Verse 47

तस्य दर्शनमात्रेण ब्रह्महत्या विनश्यति । इंद्रो वै वृत्रहा यस्मिन्विमुक्तो ब्रह्महत्यया

«Par la seule vision de ce (liṅga), le péché de brahmahatyā est anéanti. C’est là qu’Indra —vainqueur de Vṛtra— fut délivré de la souillure de brahmahatyā».

Verse 48

तस्माद्रुत्तरदिग्भागे धनदेन प्रतिष्ठितम् । लिंगं त्रैलोक्यविख्यातं तत्र देवी त्रिशूलिनी

«Au nord de ce lieu se trouve un liṅga établi par Dhanada (Kubera), renommé dans les trois mondes. Là se tient aussi la Déesse Triśūlinī».

Verse 49

यस्या दर्शनमात्रेण पुत्रोऽस्य नलकूबर । पाशानुषक्तहस्तोऽभूद्देवं चक्रे त्रिशूलिनम्

«Par la seule vision d’elle (Triśūlinī), son fils Nalakūbara —dont la main était prise dans un lacet— fut rétabli ; puis il servit et vénéra le dieu Triśūlin (Śiva au trident)».

Verse 50

भवस्य नैरृते कोणे गणो हेरंबसंज्ञितः । यमेन कुर्वता लिंगं प्रथमं च प्रतिष्ठितः

Dans l’angle sud-ouest du domaine de Bhava (Śiva) se trouve un gaṇa nommé Heraṃba. Là, Yama, tout en accomplissant sa charge, y établit pour la première fois un liṅga.

Verse 51

विचित्रं तस्य माहात्म्यं चित्रगुप्तोऽति विस्मितः । दृष्ट्वा समागतो द्रष्टुं देवं तं मृन्मयं पुरा

Merveilleuse est la grandeur de ce (liṅga/lieu). Citragupta, saisi d’un profond étonnement en l’ayant vu/entendu, vint jadis pour contempler ce dieu fait d’argile (le liṅga de terre).

Verse 52

तेनापि निर्मितं लिंगं तस्मिन्क्षेत्रे द्विजोत्तम । चित्रगुप्तेश्वरंनाम विख्यातं भुवन त्रये

Ô le meilleur des deux-fois-nés, lui aussi érigea un liṅga dans ce kṣetra sacré. Il devint célèbre dans les trois mondes sous le nom de Citraguptēśvara.

Verse 53

पश्चिमेन चकारोच्चैः प्रजापतिरुदारधीः । केदाराख्यं तदा लिंगं गिरौ रैवतके स्थितम् । प्रजापतिः स्वयं तस्थौ तत्र पर्वतसानुनि

À l’ouest, Prajāpati, à l’esprit magnanime, établit alors un liṅga nommé Kedāra, situé sur le mont Raivataka. Prajāpati lui-même demeura là, sur le flanc de la montagne.

Verse 54

रुद्र उवाच । इंद्रेश्वरस्य माहात्म्यं कथयिष्ये शृणुष्व तत् । ईशानकोणे विख्यातं भवस्य विदितं मम

Rudra dit : Je vais dire la grandeur d’Indreśvara ; écoute-la. Elle est renommée dans le quartier du nord-est, et elle est bien connue de moi, de Bhava (Śiva).

Verse 55

वामन उवाच । कस्मादिंद्रः समायातः कथं चक्रे हरं हरिः । कथां सविस्तरामेतां कथयस्व मम प्रभो

Vāmana dit : Pour quelle raison Indra est-il venu ici, et comment Hari a-t-il fait se manifester Hara (Śiva) ? Raconte-moi ce récit en tous ses détails, ô Seigneur.

Verse 56

रुद्र उवाच । लुब्धकस्तु पुरा सिद्धः शिवरात्रिप्रजागरात् । शिवलोके तदा प्राप्तं विमानं गणसंयुतम्

Rudra dit : Jadis, un chasseur obtint l’accomplissement spirituel (siddhi) en veillant durant la nuit de Śivarātri. Alors, dans le monde de Śiva, un vimāna céleste arriva, escorté des gaṇas.

Verse 57

सर्वत्रगं सुरुचिरं दिव्यस्त्रीगीतनादितम् तदारुह्य समायातो द्रष्टुं तां नगरीं हरेः

Ce vimāna, allant partout, était d’une beauté exquise et résonnait des chants des femmes divines. Y étant monté, il vint contempler la cité de Hari.

Verse 58

यस्यां युद्धं समभवद्गणानां यमकिंकरैः । आगच्छमानं तं ज्ञात्वा देवराजेन चिंतितम्

En ce lieu s’était levée une bataille entre les gaṇas de Śiva et les serviteurs de Yama. Sachant qu’il approchait, Indra, roi des dieux, fut saisi d’inquiétude et se mit à réfléchir.

Verse 59

पूज्योऽयं हरवत्सर्वैश्चित्रगुप्तयमादिभिः । इंद्रो गजं समारुह्य महिषेण यमो यतः

«Celui-ci doit être honoré comme Hari par tous — par Citragupta, par Yama et par les autres.» Ainsi Indra monta sur son éléphant, tandis que Yama partit sur son buffle.

Verse 60

विधाय लेखनीं कर्णे चित्रगुप्तो यमाज्ञया । ततो हूता गणाः सर्वे ये नीता धरणीतलात्

Sur l’ordre de Yama, Citragupta plaça le stylet près de son oreille, prêt à consigner. Alors furent convoqués tous les gaṇas qui avaient été amenés de la surface de la terre.

Verse 61

निजापराधसंतप्ता गतास्ते दक्षिणामुखम् आथित्यपू । जा कर्तव्या लुब्धके गृहमागते

Tourmentés par la conscience de leurs propres fautes, ils se dirigèrent vers le sud. Lorsqu’un chasseur vient à la maison en hôte, il convient de lui offrir l’hospitalité et un hommage respectueux.

Verse 62

अपूजिते गते ह्यस्मिन्हरो मां शपयिष्यति । तस्मात्पूजां करिष्यामि यथा तुष्यति शंकरः

«Si je pars d’ici sans rendre un culte, Hara me maudira à coup sûr. C’est pourquoi j’accomplirai l’adoration de sorte que Śaṅkara soit pleinement satisfait.»

Verse 63

देवं द्रष्टुं समायातं ददर्शादूरतः स्थितम् । विमानस्थं हराकारं सूर्यकोटिसमप्रभम्

Il vit la divinité venue pour être contemplée, se tenant au loin : assise dans un char céleste, portant la forme de Hara, rayonnante comme dix millions de soleils.

Verse 64

संस्तूयमानं चरितैः शिवरात्रेः शिवस्य च । माघे मासे चतुर्द्दश्यां कृष्णायां जागरे कृते

Il était loué par les récits sacrés de Śivarātri et de Śiva lui-même : au mois de Māgha, le quatorzième jour de la quinzaine sombre, lorsque la veille nocturne avait été observée.

Verse 65

तदेवं जायते सर्वं सुरेश्वर धरातले । एवं देवांगना काचिदाचक्षंती पुरंदरम् । निवार्य हस्तमुद्यम्य गजेंद्रं चारुलोचना

Ainsi, ô Seigneur des dieux, tout cela advient sur la terre. De la sorte, une jeune nymphe céleste s’adressa à Purandara ; celle aux beaux yeux le retint, levant la main vers le majestueux roi des éléphants.

Verse 66

किं दानैर्बहुभिर्दत्तैर्व्रतैः किं किं सुरार्चनैः । किं योगैः किं तपोभिश्च ब्रह्मचर्य्यैः सुरेश्वर

À quoi servent tant de dons et d’aumônes ? Que gagne-t-on par les vœux, par le culte des dieux, par les disciplines du yoga, par les austérités et par le brahmacarya, ô Seigneur des dieux ?

Verse 67

गयायां पिंडदानेन प्रयागमरणेन किम् । सोमेश्वरे सरस्वत्यां सोमपर्वणि किं गतैः

Que réalise-t-on en offrant des piṇḍa à Gayā, ou en mourant à Prayāga ? Que réalise-t-on en se rendant à Someśvara, ou à la Sarasvatī, au jour sacré de Soma-parvan ?

Verse 68

कुरुक्षेत्रगतैः किं स्याद्राहुग्रस्ते दिवाकरे । तुलासुवर्णदानेन वेदपाठेन किं भवेत्

Que gagne-t-on en allant à Kurukṣetra lorsque le soleil est saisi par Rāhu ? Quel fruit vient du don d’or à la balance (tulā-dāna) ou de la récitation des Veda ?

Verse 69

सर्वपापक्षयो येन वृषोत्सर्गेण तेन किम् । गोदानं किं करोत्येवं जलदानं तथैव च

Même ce vṛṣotsarga —la libération du taureau— par lequel, dit-on, tous les péchés sont détruits, à quoi bon ? Alors, que peut accomplir le don d’une vache — et de même le don d’eau ?

Verse 70

अयने विषुवे चैव संक्रांतौ कीदृशं फलम् । माघमासे चतुर्दश्यां यादृशं जागरे कृते

Au temps de l’ayana (solstice), au viṣuva (équinoxe) et lors d’un saṅkrānti, quel fruit spirituel obtient-on ? Et le quatorzième jour du mois de Māgha, si l’on accomplit la veille nocturne (jāgara), quel fruit sans égal reçoit-on ?

Verse 71

यमः संभाषते वाण्या महिषोपरि संस्थितः । पश्य रुद्रस्य माहात्म्यं चित्रगुप्त विचारय

Yama, assis sur son buffle, parla ainsi : « Vois la grandeur de Rudra ; ô Citragupta, considère-la avec soin. »

Verse 72

अयं स लुब्धको येन हरः संपूजितः पुरा । सुराष्ट्रदेशे विख्यातं तीर्थं वस्त्रापथं शृणु

Voici ce même chasseur par qui, jadis, Hara (Śiva) fut honoré comme il se doit. Écoute maintenant le tīrtha fameux nommé Vastrāpatha, renommé dans le pays de Surāṣṭra.

Verse 73

उज्जयंतो गिरिस्तत्र तथा रैवतको गिरिः । महती वर्त्तते जालिस्तयोर्मध्ये मया श्रुतम्

Là se dresse le mont Ujjayanta, et aussi le mont Raivataka. Entre ces deux-là s’étend le grand Jāli, ainsi que je l’ai entendu dire.

Verse 74

मृन्मयं वर्तते लिगं रात्रौ चानेन पूजितः । रात्रौ जागरणं कर्त्तुं येन कार्येण चागतः

Il y a un liṅga façonné d’argile, et il l’adora durant la nuit. Il était venu dans l’intention d’accomplir la veille nocturne jusqu’à l’aube.

Verse 75

तदस्माभिः कथं वाच्यं स्वयं जानंति ते सुराः । वरांगना वरं द्रष्टुं वरयंति परस्परम् । इंद्रावासात्समायाता नंदने वेगवत्तराः

Comment pourrions-nous le dire ? Ces dieux le savent d’eux-mêmes. Les jeunes filles célestes, avides de contempler le meilleur, se choisissent entre elles ; rapides dans leur élan, elles vinrent du séjour d’Indra jusqu’au bosquet de Nandana.

Verse 76

विरंचिना रायणशंकरत्विषा देहेन चागच्छति कोऽपि पूरुषः । पुरीं सुरेशाधिपतेर्निरीक्षितुं भर्त्ता ममायं तव चास्ति किं पतिः

Un homme s’avance, le corps rayonnant de l’éclat de Virāñci (Brahmā), de Nārāyaṇa et de Śaṅkara. Il est venu contempler la cité du maître des dieux (Indra). «Celui-ci est mon époux !»—mais as-tu, toi aussi, un époux pour le revendiquer ?

Verse 77

मृदंगवीणा पटहस्वरस्तुतैः प्रवोधिताभिः सुरराजमन्दिरे । देवो हरोऽयं न नरो हराकृतिर्दृष्टोंगनाभिस्तव किं किमावयोः

Dans le palais du roi des dieux, éveillées par des louanges portées par les sons du mṛdaṅga, de la vīṇā et du paṭaha, elles reconnurent : «C’est le dieu Hara — nul homme, bien qu’il porte la forme de Hara !» Dès lors que les jeunes filles l’ont vu, qu’est-ce qui est à toi, et qu’est-ce qui est à moi, pour le revendiquer ?

Verse 78

गायंति काश्चिद्विहसंति काश्चिन्नृत्यंति काश्चित्प्रपठंति काश्चित् । वदन्ति काश्चिज्जयशब्दसंयुतैर्वाक्यैरनेकैर्गुरुसन्निधाने

Les unes chantaient, les autres riaient, d’autres dansaient, et d’autres récitaient. Certaines prononçaient maintes paroles, mêlées de cris de victoire, en présence du vénérable maître.

Verse 79

काचिच्छिवं स्तौति शिवां तथान्या पृच्छत्यथान्या किमु बिल्वपत्रात् । किं वोपवासेन फलं तवेदं निद्राक्षयेणाथ फलं तवैतत्

L’une louait Śiva ; une autre louait Śivā (la Déesse). Une autre demandait : «Que gagne-t-on donc en offrant des feuilles de bilva ? Quel fruit te vient du jeûne ? Et quel fruit te vient de la veille, quand le sommeil s’épuise ?»

Verse 80

तासां नानाविधा वाचः श्रूयन्ते नन्दने वने । ब्रह्मलोकादिका वार्त्ताः कृत्वा च तदनन्तरम्

Dans la forêt de Nandana, on entendit leurs voix aux multiples tonalités. Après avoir parlé de Brahmaloka et d’autres mondes, ils poursuivirent ensuite leur marche.

Verse 81

देवेन्द्रो लुब्धकं भूयो बभाषे कौतुकान्वितः । कस्मिन्देशे गिरौ जालिर्लिंगं यत्रास्ति दर्शय

Devendra (Indra) s’adressa de nouveau au chasseur, tout empreint de curiosité : «En quel pays, sur quelle montagne se trouve ce Jāli, là où est le liṅga ? Montre-le-moi (dis-le-moi).»

Verse 82

लुब्धक उवाच । सुराष्ट्रदेशे विख्यातो यस्मिन्देशे सरस्वती । वाडवं शिरसा धृत्वा प्रविष्टा लवणोदधौ

Le chasseur dit : «Dans la terre renommée de Surāṣṭra se trouve une contrée célèbre où la rivière Sarasvatī, portant sur sa tête le Vāḍava (feu souterrain), entre dans l’océan salé.»

Verse 83

यत्र सा गोमती याति यत्रास्ते गन्धमादनः । उज्जयंतो गिरिवरो यत्र रैवतको गिरिः

«Là où coule la rivière Gomatī ; là où se dresse Gandhamādana ; là où se trouve l’excellent mont Ujjayanta ; et là où est le mont Raivataka—»

Verse 84

तत्र वस्त्रापथं क्षेत्रं भवस्तत्र व्यवस्थितः । तत्रास्ते मृन्मयं लिंगं जालिमध्ये सुरोत्तम

«Là se trouve le kṣetra sacré nommé Vastrāpatha ; Bhava (Śiva) y demeure. Là aussi, ô le meilleur des dieux, au sein de Jāli se tient un liṅga de terre.»

Verse 85

इन्द्र उवाच । सहितैस्तत्र गंतव्यं पूजयिष्ये भवं स्वयम् । जालिमध्ये तथा लिंगं दर्शयस्व च लुब्धक

Indra dit : «Allons-y tous ensemble ; moi-même, je rendrai un culte à Bhava (Śiva). Et toi, ô chasseur, montre-nous aussi ce liṅga qui se trouve au sein de Jālī.»

Verse 86

परदारादिकं पापं दैत्यानां तु विकृंतने । वधे वृत्रस्य संजातं तत्सर्वं क्षालयाम्यहम्

«Le péché qui commence par des fautes telles que violer l’épouse d’autrui, celui contracté en taillant en pièces les Dāitya, et celui né du meurtre de Vṛtra — tout cela, je l’effacerai en le lavant.»

Verse 87

इत्युक्त्वा सहिताः सर्वे संप्राप्ता गिरिमूर्द्धनि । वाहनानि च ते त्यक्त्वा प्रस्थिताः पादचारिणः

Après avoir ainsi parlé, ils parvinrent tous ensemble au sommet de la montagne ; abandonnant leurs montures et véhicules, ils se mirent en route à pied.

Verse 88

उज्जयन्तगिरेर्मूर्ध्नि गजराजः समागतः । तदाग्रचरणं तस्य ददौ मूर्धनि कारणात्

Au sommet du mont Ujjayanta arriva le noble roi des éléphants ; puis, pour une certaine raison, il posa son pied de devant sur la cime.

Verse 89

तेनाक्रान्तो गिरिवरस्तोयं सुस्राव निर्मलम् । गजपादोद्भवं वारि भविष्यति सदा स्थिरम्

Lorsque cette montagne d’excellence fut pressée par lui, une eau pure s’en écoula. Cette eau, née du pied de l’éléphant, demeurera à jamais, stable et constante.

Verse 90

इति प्रोक्तं सुरेन्द्रेण लोकानां हितकाम्यया । सर्वे समागतास्तत्र यत्र जालिर्व्यवस्थिता

Ainsi parla le Seigneur des dieux, désirant le bien des mondes. Alors tous s’assemblèrent là où Jāli demeure établi.

Verse 91

संपूज्य विविधैः पुष्पैर्माघमासे चतुर्दशी । तस्यां जागरणं कृत्वा सञ्जातो निर्मलो हरिः

Après l’adoration par des fleurs variées, le quatorzième jour du mois de Māgha, et après avoir veillé cette nuit-là, Hari devint pur, sans la moindre souillure.

Verse 92

वस्त्रापथे भवं पूज्य हरिं रैवतके गिरौ । इन्द्रेश्वरं प्रतिष्ठाप्य संप्राप्तः स्वनिकतनम्

Après avoir honoré Bhava (Śiva) à Vastrāpatha et Hari sur le mont Raivataka, il consacra Indreśvara (le liṅga) puis retourna à sa demeure.

Verse 93

लुब्धकोऽपि विमानेन संप्राप्तो हरिमन्दिरे । इत्युक्त्वा स भवो देवस्तत्रैवांतरधीयत

«Même le chasseur, porté par un vimāna, est parvenu au temple de Hari.» Ayant dit cela, le Seigneur Bhava (Śiva) disparut sur-le-champ.

Verse 94

वामनोपि ततश्चक्रे तत्र तीर्थावगाहनम् । यादृग्रूपः शिवो दृष्टः सूर्यबिंबे दिगंबरः

Ensuite, Vāmana se baigna lui aussi dans ce tīrtha. Il contempla Śiva sous une telle forme : Digambara, « vêtu des directions », apparaissant dans l’orbe du soleil.

Verse 95

पद्मासनस्थितः सौम्यस्तथा तं तत्र संस्मरन् । प्रतिष्ठाप्य महामूर्त्तिं पूजयामास वासरम्

Assis en padmāsana, au cœur doux, se souvenant de Lui en ce lieu, il consacra une grande effigie sacrée (mahāmūrti) et l’adora tout au long du jour.

Verse 96

मनोऽभीष्टार्थसिद्ध्यर्थं ततः सिद्धिमवाप्तवान् । नेमिनाथशिवेत्येवं नाम चक्रे स वामनः

Afin d’accomplir le vœu désiré de son cœur, il obtint alors la réussite. Puis Vāmana lui donna le nom de « Neminātha-Śiva ».

Verse 97

भवस्य पश्चिमे भागे प्रत्यासन्ने धरातले । वामनो वसतिं चक्रे तीर्थे वस्त्रापथे तदा

Alors, sur la terre proche du côté occidental du sanctuaire de Bhava (Śiva), Vāmana établit sa demeure au tīrtha de Vastrāpatha.

Verse 98

अतो यवाधिकं प्रोक्तं तीर्थं देवैः सवासवैः । इंद्रेण कुर्वता देवं समागत्य भवाग्रतः

C’est pourquoi les dieux, avec Vāsava (Indra), déclarèrent que ce tīrtha se nommait « Yavādhika ». Quand Indra façonnait/établissait la divinité, ils s’assemblèrent devant Bhava (Śiva).

Verse 99

यवाधिकं प्रभासात्तु तीर्थमेतद्भवाज्ञया । अन्येषां षड्गुणं तीर्थं भविष्यति शिवाज्ञया

Ce tīrtha, par l’ordre de Bhava, est nommé « Yavādhika », surpassant même Prabhāsa. Et par l’ordre de Śiva, son mérite sera six fois celui des autres tīrthas.

Verse 100

इत्येतत्कथितं सर्वं किमन्यत्परिपृच्छसि

Ainsi, tout cela a été exposé ; que désires-tu encore demander ?

Verse 101

राजोवाच । शिवरात्रिप्रभावोयमतुलः परिकीर्त्तितः । अजानता कृता तेन लुब्धकेन पुरा श्रुतम्

Le Roi dit : «On a proclamé la grandeur incomparable de Śivarātri. J’ai entendu dire qu’autrefois ce chasseur l’observa, sans en connaître pleinement le sens».

Verse 102

इदानीं वद कर्त्तव्या कथमन्यैर्जनैर्विभो । किं ग्राह्यं किं नु मोक्तव्यं शिवरात्र्यां वदस्व मे

À présent, dis-moi, ô Seigneur : comment les autres doivent-ils l’accomplir ? Que faut-il observer et que faut-il éviter en Śivarātri ? Déclare-le-moi.

Verse 103

सारस्वत उवाच । संप्राप्य मानुषं जन्म ज्ञात्वा देवं महेश्वरम् । शिवरात्रिः सदा कार्या भुक्तिमुक्तिप्रदायिनी

Sārasvata dit : Ayant obtenu la naissance humaine et reconnu le Seigneur Maheśvara, on doit toujours observer Śivarātri, car elle accorde à la fois les jouissances du monde et la délivrance.

Verse 104

ईदृशं जायते पुण्यमेकया कृतया नृप । ये कुर्वंति सदा मर्त्त्यास्तेषां पुण्यमनंतकम्

Ô Roi, un tel mérite naît même lorsqu’on l’accomplit une seule fois. Quant aux mortels qui l’observent sans cesse, leur mérite devient sans limite.

Verse 105

द्वादशाब्दं व्रतमिदं कर्त्तव्यं प्रतिवत्सरम् । जीवितं चंचलं नृणां यदि कर्तुं न शक्यते

Ce vœu sacré doit être entrepris durant douze années, observé d’année en année. Mais la vie des hommes est instable ; si l’on ne peut l’accomplir si longtemps…

Verse 106

तदा द्वादशभिर्मासैर्व्रत मेतत्समाप्यते । माघमासे चतुर्दश्यां प्रारम्भः क्रियते नृप

Alors ce vœu peut être accompli en douze mois. Ô Roi, son commencement se fait le quatorzième jour (caturdaśī) du mois de Māgha.

Verse 107

प्रतिमासं ततः कार्यं पौषांते तु समाप्यते । विघ्नश्चेज्जायते मध्ये कथं चिद्दैवयोगतः

Ensuite, il doit être accompli chaque mois, et s’achève à la fin de Pauṣa. Si, au milieu, survient un empêchement par un concours imprévu du destin…

Verse 108

न भवेद्व्रतभंगस्तु पुनः कार्यमनन्तरम् । द्वादशैव प्रकर्तव्याः कृत्वा संख्या विशेषतः

Qu’on ne le tienne pas pour une rupture du vœu ; qu’on le refasse aussitôt. En vérité, douze observances doivent être menées à terme, en rétablissant exactement le compte.

Verse 109

कृतं न नश्यते लोके शुभं वा यदि वाऽशुभम् । कृष्णायां तु चतुर्दश्यां कृतपूर्वाह्निकक्रियः

En ce monde, ce qui a été accompli ne périt pas, qu’il soit bon ou mauvais. Ainsi, au quatorzième jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇa pakṣa), après avoir achevé les rites du matin…

Verse 110

उपवासनियमो ग्राह्यो नद्यां स्नानं विधीयते । तदभावे तडागादौ कार्यं स्नानं स्वशक्तितः

Qu’on adopte la discipline du jeûne, et le bain dans la rivière est prescrit. Si cela n’est pas possible, qu’on se baigne dans un étang ou autre eau, selon ses propres moyens.

Verse 111

तैलाभ्यंगो न कर्त्तव्यो न कार्यं गमनं क्वचित् । तीर्थसेवा प्रकर्त्तव्या तस्मिंश्चागमनं शुभम्

Qu’on ne fasse pas de massage à l’huile, et qu’on n’aille errer nulle part ailleurs. Qu’on accomplisse le service du tīrtha (gué sacré) ; et s’y rendre est de bon augure.

Verse 112

शिवरात्रिः सदा कार्या लिंगे स्वायंभुवे नरैः । तदभावे महापुण्ये लिंगे वर्षशताधिके

Les hommes doivent toujours célébrer la Śivarātri devant un Liṅga svayambhū, auto-manifesté. À défaut, que le vœu soit accompli devant un Liṅga de très grand mérite, établi depuis plus de cent ans.

Verse 113

गिरौ वने समुद्रांते नद्यां यच्च शिवालये । तद्वै स्वायंभुवं लिंगं स्वयं तत्रैव संस्थितम्

Que ce soit sur la montagne, dans la forêt, au bord de la mer, sur la rive d’une rivière ou dans un temple de Śiva—où qu’on le trouve—sachez que c’est un Liṅga svayambhū, établi là par lui-même.

Verse 114

वालुलिंगादिकं लिंगं पूजितं फलदं स्मृतम् । दिवा संपूज्य यत्नेन पुष्पधूपादिना नरः

On se souvient qu’un Liṅga tel que le vāluliṅga (liṅga de sable) et autres semblables accorde des fruits lorsqu’il est adoré. Le jour, le dévot doit le vénérer avec soin et effort, par des fleurs, de l’encens et autres offrandes.

Verse 115

वर्जयेन्मदिरां द्यूतं नारीं नखनिकृन्तनम् । ब्रह्मचर्यपरैः शांतैः कर्त्तव्यं समुपोषणम्

Qu’on évite l’alcool, le jeu, l’abandon aux plaisirs charnels et la coupe des ongles. Dans la paix du cœur et la fidélité au brahmacarya, qu’on accomplisse comme il se doit le jeûne et la veille ascétique.

Verse 116

रात्रौ देवाग्रतो गत्वा कर्त्तव्याः सप्त पर्वताः । पक्वान्नफलतांबूलपुष्पधूपादिचर्चिताः

La nuit, s’étant rendu devant la Divinité, qu’on prépare sept « parvata » (amas rituels d’offrandes), ornés de mets cuits, de fruits, de bétel, de fleurs, d’encens et d’offrandes semblables.

Verse 117

घृतेन दीपः कर्त्तव्यः पापनाशनहेतवे । यतो दीपस्य माहात्म्यं विज्ञेयं मुक्तिदायकम्

Qu’on allume une lampe au ghee afin de détruire le péché ; car la grandeur de la lampe doit être reconnue comme dispensatrice de libération (mukti).

Verse 118

दीपः सदैव कर्त्तव्यो गृहे देवालये नरैः । दिवा निशि च संध्यायां दीपः कार्यः स्वशक्तितः

Que les hommes entretiennent toujours une lampe—à la maison comme au sanctuaire. Le jour, la nuit et au temps du sandhyā (crépuscule), qu’on allume une lampe selon ses moyens.

Verse 119

किञ्चिदुद्द्योतमात्रेण देवास्तुष्यंति भूतले । पितॄणां प्रथमं दीपः कर्त्तव्यः श्राद्धकर्मणि

Même une faible lueur réjouit les dieux sur la terre. Et pour les Pitṛ (ancêtres), avant tout, qu’on offre une lampe dans le rite du śrāddha.

Verse 120

रात्रौ जागरणं कार्यं यथा निद्रा न जा यते । शिवरात्रिप्रभावोऽयं श्रोतव्यः शिवसंनिधौ

La nuit, il faut veiller afin que le sommeil ne s’élève pas. Cette puissance et cette gloire de Śivarātri doivent être entendues en la présence même de Śiva.

Verse 121

शिवस्य चरितं रात्रौ श्रोतव्यं बहुविस्तरम् । गीतं नृत्यं तथा वाद्यं कर्तव्यं शिवसंनिधौ

La nuit, il convient d’écouter longuement et en détail les hauts faits et le récit sacré de Śiva. Chant, danse et musique instrumentale doivent aussi être offerts en la présence de Śiva.

Verse 122

एवं सा नीयते रात्रिर्मुख्यं जागरणं यतः । रात्रौ देयानि दानानि शक्त्या वै तत्र जागरे

Ainsi doit-on passer la nuit, car la veille est l’observance principale. Durant cette veille nocturne, qu’on fasse des dons selon ses moyens.

Verse 123

पुनः स्नात्वा प्रभाते तु कर्त्तव्यं शिवपूजनम् । पूजनीयाश्च यतयो भोजनाच्छादनादिभिः

Ensuite, après s’être baigné de nouveau à l’aube, qu’on accomplisse le culte de Śiva. Les ascètes aussi doivent être honorés par la nourriture, les vêtements et d’autres offrandes.

Verse 124

तपस्विनां प्रदातव्यं भोजनं गृहमेधिभिः । द्वादशाष्टौ च चत्वारो भोक्तव्या एक एव वा

Les maîtres de maison doivent offrir de la nourriture aux ascètes. On peut en nourrir douze, ou huit, ou quatre — ou même un seul.

Verse 125

एकोऽपि ब्रह्मचारी यो ब्रह्मविच्छिवपूजकः । सहस्राणां समो भक्त्या गृहे संभोजितो भवेत्

Même un seul brahmacārin—connaissant Brahman et adorateur de Śiva—lorsqu’il est nourri à la maison avec bhakti, vaut en mérite le repas offert à mille.

Verse 126

अक्षारालवणं पत्रे भोक्तव्यं वाग्यतैः स्वयम् । पुत्रमित्रकलत्राणां दातव्यं भोजनं पुरः

La parole maîtrisée, qu’on mange soi-même une nourriture fade, sans sel, servie sur une feuille. Qu’on donne d’abord à manger aux fils, aux amis et à l’épouse.

Verse 127

अनेन विधिना कार्या शिवरात्रिः शिवव्रतैः । द्वादशैता यदा पूर्णास्तिलपात्राणि वै तदा

Ainsi doit-on observer Śivarātri par les vœux de Śiva. Quand ces douze observances sont accomplies, alors qu’on prépare douze récipients de sésame (en offrande ou en don).

Verse 128

द्वादशैव प्रदेयानिगुरुब्राह्मणज्ञातिषु । व्रतांते गौः प्रदातव्या कृष्णा वत्सयुता दृढा

Ces douze récipients de sésame doivent être donnés au guru, aux brāhmaṇas et aux parents. À la fin du vœu, qu’on offre une vache noire, robuste, avec son veau.

Verse 129

सवस्त्राभरणा देया घंटाभरणभूषिता । अंगुलीयकवासांसि च्छत्रोपानत्कमण्डलु

Qu’on la donne avec étoffes et parures, ornée de grelots. Qu’on offre aussi des bagues, des vêtements, un parasol, des chaussures et un kamaṇḍalu (vase à eau).

Verse 130

गुरवे दक्षिणा देयाब्राह्मणेभ्यः स्वशक्तितः । एवं कृत्वा ततो देयं तपस्विभ्योऽथ भोजनम् । मिष्टान्नं विविधं दत्त्वा क्षमाप्य च विसर्जयेत्

Qu’on offre une dakṣiṇā au guru, et qu’on donne aux brāhmanes selon ses moyens. Cela fait, qu’on serve ensuite un repas aux ascètes; après avoir présenté divers mets sucrés, qu’on demande pardon et qu’on les congédie avec respect.

Verse 131

एवं यः कुरुते सत्यं तस्य पापं न विद्यते । संतानमुत्तमं लब्ध्वा भुक्त्वा भोगाननुत्तमान्

En vérité, pour celui qui agit ainsi, aucun péché ne demeure. Ayant obtenu une descendance excellente, il jouit de grâces et de délices sans pareils.

Verse 132

दिव्यविमानमारूढो दिव्यस्त्रीपरिवेष्टितः । गतिवादित्रनिर्घोषैर्नीयते शिवमन्दिरे

Monté sur un vimāna céleste et entouré de femmes célestes, il est porté jusqu’au temple de Śiva au milieu du retentissement des musiques d’instruments divins en mouvement.

Verse 133

तदेतत्कथितं पुण्यं शिवरात्रिव्रतं मया । कृतेन येन लोकानां सर्वपापक्षयो भवेत्

Ainsi ai-je décrit ce vœu méritoire de Śivarātri ; en l’accomplissant, les hommes obtiennent la destruction de tous les péchés.