Adhyaya 11
Avanti KhandaReva KhandaAdhyaya 11

Adhyaya 11

Le chapitre 11 se présente comme un dialogue : Yudhiṣṭhira demande pourquoi certaines pratiques sacrées et certains lieux de pèlerinage demeurent spirituellement efficaces même dans les conditions de fin de yuga, et comment les sages obtiennent la délivrance grâce à des niyamas (règles de discipline). Mārkaṇḍeya répond en plaçant au premier plan la śraddhā, la foi confiante, comme cause indispensable : sans elle, les rites sont dits sans fruit ; avec elle, après des mérites accumulés au fil de nombreuses naissances, la dévotion à Śaṅkara (Śiva) devient accessible. Le chapitre se concentre ensuite sur le Narmadā-tīra, la rive de Revā, comme lieu d’accomplissement rapide (siddhi). Le culte de Śiva—en particulier la liṅga-pūjā—, le bain régulier et l’application de bhasma (cendre sacrée) sont décrits comme des purificateurs prompts des fautes, même pour ceux dont le passé moral est entaché. Vient alors un avertissement éthique détaillé contre la dépendance à une nourriture jugée impropre—notamment la catégorie de śūdrānna dans un discours prescriptif de pureté—, reliant l’alimentation aux conséquences karmiques et au déclin spirituel. Le texte oppose l’observance pāśupata sincère à l’hypocrisie, à l’avidité et à l’ostentation, affirmant que ces défauts peuvent annuler les bienfaits du tīrtha. La dernière partie prend la forme d’une exhortation quasi hymnique (attribuée, dans le contexte, à Nandin) : renoncer à la cupidité, demeurer ferme dans la dévotion à Śiva, pratiquer le japa du mantra pañcākṣarī et s’en remettre à la sainteté de Revā. Le chapitre s’achève sur des promesses liées à la récitation : Rudra-adhyāya, passages védiques et lecture des Purāṇa près de la Narmadā, unis à une discipline assidue, procurent purification et destinées élevées ; enfin, un épisode de sécheresse à la fin du yuga montre les sages se réfugiant au Narmadā-tīra, confirmant Revā comme sanctuaire éternel et « la meilleure des rivières » pour le bien suprême.

Shlokas

Verse 1

युधिष्ठिर उवाच । अहो महत्पुण्यतमा विशिष्टा क्षयं न याता इह या युगान्ते । तस्मात्सदा सेव्यतमा मुनीन्द्रैर्ध्यानार्चनस्नानपरायणैश्च

Yudhiṣṭhira dit : Ah ! Ceci est le plus méritoire et tout à fait exceptionnel, car cela ne périt pas même à la fin d’un âge. C’est pourquoi il est toujours le plus digne d’être fréquenté par les grands sages, voués à la méditation, au culte et au bain sacré.

Verse 2

यामाश्रित्य गता मोक्षमृषयो धर्मवत्सलाः । ये त्वयोक्तास्तु नियमा ऋषीणां वेदनिर्मिताः

S’y appuyant, les ṛṣi épris du dharma atteignirent la délivrance ; et ces disciplines que tu as mentionnées—les niyama des voyants, façonnés à partir des Veda—

Verse 3

मोक्षावाप्तिर्भवेद्येषां नियमैश्च पृथग्विधैः । दशद्वादशभिर्वापि षड्भिरष्टाभिरेव वा

Pour ceux qui suivent diverses sortes de disciplines, l’obtention de la délivrance devient possible—que ce soit par dix, par douze, ou même par six, ou par huit (observances).

Verse 4

त्रिभिस्तथा चतुर्भिर्वा वर्षैर्मासैस्तथैव च । मुच्यन्ते कलिदोषैस्ते देवेशानसमर्चनात्

Que ce soit en trois ou quatre ans—ou de même en quelques mois—ils sont délivrés des défauts du Kali par l’adoration d’Īśāna, le Seigneur des dieux.

Verse 5

ब्रह्माणं वा सुरश्रेष्ठ केशवं वा जगद्गुरुम् । अर्चयन्पापमखिलं जहात्येव न संशयः

Ô le meilleur parmi les dieux : en adorant Brahmā, ou Keśava, le Guru du monde, on rejette assurément tout péché ; il n’y a là aucun doute.

Verse 6

एतद्विस्तरतः सर्वं कथयस्व ममानघ । यस्मिन्संसारगहने निमग्नाः सर्वजन्तवः । ते कथं त्रिदिवं प्राप्ता इति मे संशयो वद

Explique-moi tout cela en détail, ô toi sans faute. Quand tous les êtres sont engloutis dans l’épais fourré du saṃsāra, comment ont-ils atteint le ciel ? Dis-le-moi : tel est mon doute.

Verse 7

श्रीमार्कण्डेय उवाच । जन्मान्तरैरनेकैस्तु मानुष्यमुपलभ्यते । भक्तिरुत्पद्यते चात्र कथंचिदपि शङ्करे

Śrī Mārkaṇḍeya dit : Après de nombreuses naissances, on obtient la condition humaine ; et ici, d’une manière ou d’une autre, naît aussi la dévotion envers Śaṅkara (Śiva).

Verse 8

तीर्थदानोपवासानां यज्ञैर्देवद्विजार्चनैः । अवाप्तिर्जायते पुंसां श्रद्धया परया नृप

Ô Roi, le véritable fruit des pèlerinages, des dons, des jeûnes, des sacrifices (yajña) et du culte rendu aux dieux et aux brāhmaṇa ne naît chez les hommes que par la foi suprême (śraddhā).

Verse 9

तस्माच्छ्रद्धा प्रकर्तव्या मानवैर्धर्मवत्सलैः । ईशोऽपि श्रद्धया साध्यस्तेन श्रद्धा विशिष्यते

Ainsi, les hommes épris du dharma doivent cultiver la foi ; car même le Seigneur s’obtient par la foi—c’est pourquoi la foi est éminente.

Verse 10

अन्यथा निष्फलं सर्वं श्रद्धाहीनं तु भारत । तस्मात्समाश्रयेद्भक्तिं रुद्रस्य परमेष्ठिनः

Autrement, ô Bhārata, tout ce qui est accompli sans foi demeure sans fruit. C’est pourquoi l’on doit prendre refuge dans la dévotion à Rudra, le Seigneur Suprême.

Verse 11

। अध्याय

Indication de chapitre : « Adhyāya » (Chapitre).

Verse 12

तामसी सर्वलोकस्य त्रिविधं च फलं लभेत् । ते कर्मफलसंयोगादावर्तन्ते पुनःपुनः

Par une disposition tāmasique, les êtres du monde obtiennent un fruit triple ; et, par leur attachement aux fruits des actes, ils tournent et reviennent sans cesse, encore et encore.

Verse 13

जन्मान्तरशतैस्तेषां ज्ञानिनां देवयाजिनाम् । देवत्रये भवेद्भक्तिः क्षयात्पापस्य कर्मणः

Pour ces sages qui honorent les dieux, après des centaines de naissances naît la dévotion envers la triade des divinités, lorsque le karma fautif est épuisé.

Verse 14

ईशानात्तु पुनर्मोक्षो जायते छिन्नसंशयः । ये पुनर्नर्मदातीरमाश्रित्य द्विजपुंगवाः

Mais d’Īśāna (Śiva) naît assurément la délivrance ; cela est hors de doute. Et ceux, les plus éminents parmi les deux-fois-nés, qui prennent refuge sur la rive de la Narmadā…

Verse 15

त्रयीमार्गमसन्दिग्धास्ते यान्ति परमां गतिम् । एकाग्रमनसो ये तु शङ्करं शिवमव्ययम्

Ceux qui, sans hésitation, demeurent sur la voie de la triple Révélation védique atteignent la condition suprême. Et ceux dont l’esprit, d’un seul point, se fixe sur Śaṅkara—Śiva, l’Impérissable…

Verse 16

अर्चयन्तीह निरताः क्षिप्रं सिध्यन्ति ते जनाः । कालेन महता सिद्धिर्जायतेऽन्यत्र देहिनाम्

Ceux qui, ici, s’adonnent avec ferveur au culte obtiennent vite l’accomplissement ; ailleurs, les êtres incarnés n’atteignent la réussite qu’au bout d’un long temps.

Verse 17

नर्मदायाः पुनस्तीरे क्षिप्रं सिद्धिरवाप्यते । षड्भिर्वर्षैस्तु सिध्यन्ति ये तु सांख्यविदो जनाः

Sur l’autre rive de la Narmadā, la siddhi s’obtient promptement. Même ceux qui sont versés dans le Sāṃkhya y parviennent à la perfection en six années.

Verse 18

वैष्णवा ज्ञानसम्पन्नास्तेऽपि सिध्यन्ति चाग्रतः । सर्वयोगविदो ये च समुद्रमिव सिन्धवः

Les Vaiṣṇava pourvus de la vraie connaissance—eux aussi y atteignent la perfection, et au premier rang. Et ceux qui connaissent tous les yogas, tels des fleuves se jetant dans l’océan, parviennent également à l’accomplissement.

Verse 19

एकीभवन्ति कल्पान्ते योगे माहेश्वरे गताः । सर्वेषामेव योगानां योगो माहेश्वरो वरः

Ceux qui entrent dans le Yoga Māheśvara deviennent Un à la fin du kalpa. Parmi toutes les voies du yoga, le Yoga Māheśvara est proclamé le plus excellent.

Verse 20

तमासाद्य विमुच्यन्ते येऽपि स्युः पापयोनयः । शिवमर्च्य नदीकूले जायन्ते ते न योनिषु

Parvenu en ce lieu sacré, même ceux qui seraient nés d’origines pécheresses sont délivrés. Ayant adoré Śiva sur la rive du fleuve, ils ne renaissent plus dans les naissances ordinaires liées au sein maternel.

Verse 21

गतिरेषा दुरारोहा सर्वपापक्षयंकरी । मुच्यन्ते मङ्क्षु संसाराद्रेवामाश्रित्य जन्तवः

Cette voie est difficile à gravir, mais elle consume tous les péchés. Les êtres qui prennent refuge en Revā sont promptement délivrés du saṃsāra.

Verse 22

तस्मात्स्नायी भवेन्नित्यं तथा भस्मविलेपनः । नर्मदातीरमासाद्य क्षिप्रं सिद्धिमवाप्नुयात्

C’est pourquoi l’on doit se baigner chaque jour et s’enduire aussi de cendre sacrée. Parvenu sur la rive de la Narmadā, on peut atteindre promptement l’accomplissement spirituel.

Verse 23

त्रिकालं पूजयेच्छान्तो यो नरो लिङ्गमादरात् । सर्वरोगविनिर्मुक्तः स याति परमां गतिम्

L’homme qui, l’esprit apaisé, adore avec révérence le Liṅga aux trois moments du jour, délivré de toutes maladies, parvient au but suprême.

Verse 24

षड्भिः सिध्यति मसैस्तु यद्यपि स्यात्स पापकृत् । ये पुनः शुद्धमनसो मासैः शुध्यन्ति ते त्रिभिः

Même s’il est pécheur, on obtient l’accomplissement en six mois. Mais ceux dont l’esprit est pur sont purifiés en trois mois.

Verse 25

यथा दिनकरस्पृष्टं हिमं शैलाद्विशीर्यन्ते । तद्वद्विलीयते पापं स्पृष्टं भस्मकणैः शुभैः

De même que la neige sur la montagne fond au contact du soleil, de même le péché se dissout au contact des particules bénies de la cendre sacrée.

Verse 26

वैनतेयभयत्रस्ता यथा नश्यन्ति पन्नगाः । तद्वत्पापानि नश्यन्ति भस्मनाभ्युक्षितानि ह

De même que les serpents périssent, terrifiés par Vainateya (Garuḍa), de même les péchés périssent quand on est aspergé ou oint de cendre sacrée.

Verse 27

नर्मदातोयपूतेन भस्मनोद्धूलयन्ति ये । सद्यस्ते पापसङ्घाच्च मुच्यन्ते नात्र संशयः

Ceux qui se couvrent de la cendre sacrée purifiée par les eaux de la Narmadā sont aussitôt délivrés d’amas de péchés ; il n’y a là aucun doute.

Verse 28

व्रतं पाशुपतं भक्तया यथोक्तं पालयन्ति ये । शूद्रान्नेन विहीनास्तु ते यान्ति परमां गतिम्

Ceux qui, avec dévotion, observent le vœu pāśupata tel qu’il est prescrit, et qui s’abstiennent de se nourrir d’aliments fournis par un Śūdra, atteignent la suprême destinée.

Verse 29

अमृतं ब्राह्मणस्यान्नं क्षत्रियान्नं पयः स्मृतम् । वैश्यान्नमन्नमेव स्याच्छूद्रान्नं रुधिरं स्मृतम्

La nourriture d’un Brāhmaṇa est tenue pour nectar ; celle d’un Kṣatriya est dite lait ; celle d’un Vaiśya n’est que nourriture ; mais celle d’un Śūdra est tenue pour sang.

Verse 30

शूद्रान्नरससंपुष्टा ये म्रियन्ते द्विजोत्तमाः । ते तपोज्ञानहीनास्तु काका गृध्रा भवन्ति ते

Ces « meilleurs des deux-fois-nés » qui meurent nourris du goût d’une nourriture fournie par un Śūdra sont privés d’ascèse et de connaissance spirituelle ; ils deviennent des corbeaux et des vautours.

Verse 31

दुष्कृतं हि मनुष्याणामन्नमाश्रित्य तिष्ठति । यो यस्यान्नं समश्नाति स तस्याश्नाति किल्बिषम्

En vérité, les mauvaises actions des hommes s’attachent à leur nourriture. Celui qui mange la nourriture d’autrui mange, en réalité, le péché de celui-là.

Verse 32

विशेषाद्यतिधर्मेण तपोलौल्यं समाश्रिताः । नरकं यान्त्यसन्दिग्धमित्येवं शङ्करोऽब्रवीत्

Surtout, ceux qui prennent la discipline des renonçants mais s’attachent à une avidité d’ascèses vont en enfer sans aucun doute ; ainsi parla Śaṅkara.

Verse 33

ईदृग्रूपाश्च ये विप्राः पाशुपत्ये व्यवस्थिताः । ते महत्पापसंघातं दहन्त्येव न संशयः

Les brāhmaṇas de cette trempe, demeurant fermement établis dans la voie Pāśupata, consument de vastes amas de péché ; il n’y a aucun doute.

Verse 34

विडम्बेन च संयुक्ता लौलुप्येन च पीडिताः । असंग्राह्या इत्येवं श्रुतिनोदना

Ceux qui sont mêlés à l’hypocrisie et tourmentés par l’avidité sont « à ne pas recevoir » ; telle est l’exhortation de la Śruti.

Verse 35

मातापितृकृतैर्दोषैरन्ये केचित्स्वकर्मजैः । नष्टा ज्ञानावलेपेन अहङ्कारेणऽपरे

Les uns périssent à cause des fautes commises par leur mère et leur père ; d’autres, à cause de celles nées de leurs propres actes. D’autres encore sont détruits par l’orgueil du savoir, et d’autres par l’égoïsme, l’ahamkāra.

Verse 36

शाङ्करे प्रस्थिता धर्मे ये स्मृत्यर्थबहिष्कृताः । क्लिश्यमानास्तु कलेन ते यान्ति परमां गतिम्

Ceux qui s’engagent dans le dharma sur la voie de Śaṅkara — même s’ils sont écartés selon les prescriptions de la Smṛti —, bien qu’affligés par l’âge de Kali, atteignent la demeure suprême.

Verse 37

अश्रद्दधानाः पुरुषा मूर्खा दम्भविवर्धिताः । न सिध्यन्ति दुरात्मानः कुदृष्टान्तार्थकीर्तनाः

Les hommes sans foi — insensés, enflés d’hypocrisie — n’atteignent pas l’accomplissement. Ceux dont l’esprit est mauvais, qui invoquent des exemples déformés et des sens tordus, ne parviennent jamais à la réussite spirituelle.

Verse 38

महाभाग्येऽपि तीर्थस्य शाङ्करं व्रतमास्थिताः । वियोनिं यान्त्यसन्दिग्धं लौलुप्येन समन्विताः

Même dans un lieu de pèlerinage d’une fortune suprême, ceux qui observent un vœu śaiva tout en étant remplis d’avidité tombent, sans aucun doute, dans un sein indigne — une renaissance ignoble.

Verse 39

न तीर्थैर्न च दानैश्च दुष्कृतं हि विलुप्यते । अज्ञानाच्च प्रमादाच्च कृतं पापं विनश्यति

Les mauvaises actions ne s’effacent pas vraiment par les seuls pèlerinages ni par les dons. Mais le péché commis par ignorance ou négligence peut être détruit lorsque l’on s’éveille à la juste compréhension et à la maîtrise de soi.

Verse 40

एवं ज्ञात्वा तु विधिना वर्तितव्यं द्विजातिभिः । परं ब्रह्म जपद्भिश्च वार्तितव्यं मुहुर्मुहुः

Sachant cela, les deux-fois-nés doivent se conduire selon la règle prescrite. Et ceux qui récitent en japa le Brahman suprême doivent le méditer encore et encore, sans relâche.

Verse 41

ऊर्ध्वरूपं विरूपाक्षं योऽधीते रुद्रमेव च । ईशानं पश्यते साक्षात्षण्मासात्सङ्गवर्जितः

Celui qui étudie les hymnes «Ūrdhvarūpa» et «Virūpākṣa», ainsi que le texte de Rudra, et demeure sans attachements mondains, en six mois voit directement Īśāna (Śiva).

Verse 42

संहिताया दशावृत्तीर्यः करोति सुसंयतः । नर्मदातटमाश्रित्य स मुच्येत्सर्वपातकैः

Celui qui, discipliné et maître de soi, accomplit dix récitations de la Saṃhitā en demeurant sur la rive de la Narmadā, est délivré de toutes les fautes graves.

Verse 43

पुराणसंहितां वापि शैवीं वा वैष्णवीमपि । यः पठेन्नर्मदातीरे शिवाग्रे स शिवात्मकः

Qu’il s’agisse d’un recueil purānique, d’un texte śaiva ou même vaiṣṇava, celui qui le lit sur la rive de la Narmadā devant Śiva devient de la nature même de Śiva.

Verse 44

आ भूतसंक्षयं यावत्स्वर्गलोके महीयते । संसाख्यसनं हातुं पुरा प्रोक्तं तु नन्दिना

Il est honoré dans le monde céleste jusqu’à la dissolution des êtres. Ce «siège du décompte»—la discipline pour abandonner les entraves du monde—fut jadis enseigné par Nandī.

Verse 45

देवर्षिसिद्धगन्धर्वसमवाये शिवालये । नन्दिगीतामिमां राजञ्छृणुष्वैकमनाः शुभाम्

Dans le sanctuaire de Śiva, au sein de l’assemblée des ṛṣi divins, des siddha et des gandharva : «Ô Roi, écoute d’un esprit recueilli ce Chant auspicious de Nandī».

Verse 46

स्वर्गमोक्षप्रदां पुण्यां संसारभयनाशिनीम्

Auspicious et méritoire, elle accorde le ciel et la délivrance, et dissipe la crainte de l’existence mondaine du saṃsāra.

Verse 47

संसारगह्वरगुहां प्रविहातुमेतां चेदिच्छथ प्रतिपदं भवतापखिन्नाः । नानाविधैर्निजकृतैर्बहुकर्मपाशैर्बद्धाः सुखाय शृणुतैकहितं मयोक्तम्

Si vous, accablés à chaque pas par la brûlure de la souffrance du saṃsāra, souhaitez vraiment sortir de cette profonde caverne de l’existence—bien que liés par maints lacets d’actes, tressés par vos propres œuvres de mille manières—alors, pour votre bien et votre paix, écoutez cet unique enseignement salutaire que je déclare.

Verse 48

शक्र वक्रगतिं मा गा मा कृथा यम यातनाम् । चेतः प्रचेतः शमय लौलुप्यं त्यज वित्तप

Ô Śakra, ne prends pas la voie tortueuse ; ne te façonne pas de tourments dans le royaume de Yama. Ô mental—sois vigilant : apaise-toi, renonce à l’avidité, ô seigneur des richesses.

Verse 49

दीनानाथविशिष्टेभ्यो धनं सर्वं परित्यज । यदि संसारजलधेर्वीचीप्रेङ्खोल्लनातुरः

Renonce à toutes tes richesses et donne-les aux pauvres et aux sans-protecteur—surtout à ceux-là mêmes qui sont démunis—si tu souffres d’être ballotté par les vagues de l’océan du saṃsāra.

Verse 50

जन्मोद्विग्नं मृतेस्त्रस्तं ग्रस्तं कामादिभिर्नरम् । स्रस्तं यो न यमादिभ्यः पिनाकी पाति पावनः

Le Seigneur pur Pinākī (Śiva) protège cet homme—troublé par la naissance, terrifié par la mort, saisi par le désir et les autres passions—afin qu’il ne tombe pas aux mains de Yama et des siens.

Verse 51

मा धेहि गर्वं कीनाश हास्यं यास्यसि पीडयन् । प्राणिनं सर्वशरणं तद्भावि शरणं तव

Ne te livre pas à l’orgueil, ô avare ; en tourmentant un être vivant, tu deviendras objet de risée. Celui qui est le refuge de toutes les créatures—à la fin, il sera ton refuge.

Verse 52

कालः करालको बालः को मृत्युः को यमाधमः । शिवविष्णुपराणां हि नराणां किं भयं भवेत्

Le Temps farouche devient comme un enfant : qu’est donc la Mort, qu’est donc ce vil Yama, pour les hommes voués à Śiva et à Viṣṇu ? Quelle crainte pourrait jamais surgir pour eux ?

Verse 53

भवभारार्तजन्तूनां रेवातीरनिवासिनाम् । भर्गश्च भगवांश्चैव भवभीतिविभेदनौ

Pour les êtres accablés par le lourd fardeau de l’existence mondaine, surtout ceux qui demeurent sur les rives de la Revā, Bharga (Śiva) et le Seigneur Bienheureux (Viṣṇu) sont les deux qui brisent la peur du saṃsāra.

Verse 54

शिवं भज शिवं ध्याय शिवं स्तुहि शिवं यज । शिवं नम वराक त्वं ज्ञानं मोक्षं यदीच्छसि

Vénère Śiva, médite Śiva, loue Śiva, offre le sacrifice à Śiva ; prosterne-toi devant Śiva, ô démuni—si tu désires la vraie connaissance et la délivrance (mokṣa).

Verse 55

पठ पञ्चाननं शास्त्रं मन्त्रं पञ्चाक्षरं जप । धेहि पञ्चात्मकं तत्त्वं यज पञ्चाननं परम्

Étudie l’enseignement sacré du Seigneur aux Cinq Visages ; récite le mantra de cinq syllabes ; médite le principe quintuple ; et adore le Pañcānana suprême.

Verse 56

किं तैः कर्मगणैः शोच्यैर्नानाभावविशेषितैः । यदि पञ्चाननः श्रीमान् सेव्यते सर्वथा शिवः

À quoi bon ces pitoyables amas de rites et d’actes, diversifiés par d’innombrables intentions, si le glorieux Śiva Pañcānana est servi de tout cœur en toute manière ?

Verse 57

किं संसारगजोन्मत्तबृंहितैर्निभृतैरपि । यदि पञ्चाननो देवो भावगन्धोपसेवितः

À quoi servent même des paroles retenues et solennelles, qui ne font que répéter le barrissement de l’éléphant du monde devenu fou, si le Seigneur aux cinq visages n’est pas adoré avec le vrai parfum de la dévotion intérieure ?

Verse 58

रे मूढ किं विषादेन प्राप्य कर्मकदर्थनाम् । भवानीवल्लभं भीमं जप त्वं भयनाशनम्

Ô insensé, pourquoi sombrer dans le désespoir, après être tombé dans l’abaissement engendré par tes propres actes ? Récite Bhīma, l’aimé de Bhavānī, celui qui anéantit la peur.

Verse 59

नर्मदातीरनिलयं दुःखौघविलयंकरम् । स्वर्गमोक्षप्रदं भर्गं भज मूढ सुरेश्वरम्

Ô égaré, adore le Seigneur des dieux—Bharga—qui demeure sur les rives de la Narmadā, qui dissout les flots de souffrance et accorde à la fois le ciel et la délivrance.

Verse 60

विहाय रेवां सुरसिन्धुसेव्यां तत्तीरसंस्थं च हरं हरिं च । उन्मत्तवद्भावविवर्जितस्त्वं क्व यासि रे मूढ दिगन्तराणि

Délaissant Revā, honorée même par les dieux, et renonçant à Hara et à Hari qui demeurent sur ses rives—privé du juste sentiment tel un insensé—où vas-tu, ô sot, errant vers les lointains horizons ?

Verse 61

भज रेवाजलं पुण्यं यज रुद्रं सनातनम् । जप पञ्चाक्षरीं विद्यां व्रज स्थानं च वाञ्छितम्

Honore les eaux sacrées de Revā ; adore Rudra, l’Éternel ; récite la connaissance-mantra aux cinq syllabes—et tu atteindras la demeure désirée.

Verse 62

क्लेशयित्वा निजं कायमुपायैर्बहुभिस्तु किम् । भज रेवां शिवं प्राप्य सुखसाध्यं परं पदम्

Pourquoi tourmenter ton propre corps par tant de moyens fabriqués ? Honore Revā et Śiva, et atteins l’état suprême, aisément obtenu par leur grâce.

Verse 63

एवं कैलासमासाद्य नदीं स शिवसन्निधौ । जगौ यल्लोकपालानां तन्मयोक्तं तवाधुना

Ainsi, parvenu au Kailāsa, il parla, en présence de Śiva, aux gardiens des mondes ; ce même récit, je te l’ai maintenant rapporté.

Verse 64

मार्कण्डेय उवाच । स्नानदानपरो यस्तु नित्यं धर्ममनुव्रतः । नर्मदातीरमाश्रित्य मुच्यते सर्वपातकैः

Mārkaṇḍeya dit : Celui qui se voue au bain rituel et au don, et qui chaque jour suit le dharma—prenant refuge sur la rive de la Narmadā—est délivré de tous les péchés.

Verse 65

विधिहीनो जपेन्नित्यं वेदान्सर्वाञ्छतं समाः । मृत्युलाङ्गलजाप्येन समो योऽप्यधिको गुणैः

Quand bien même un homme, privé de la juste observance rituelle, réciterait chaque jour tous les Veda durant cent ans, son fruit ne serait qu’égal —tout au plus— au mérite né du japa du mantra Mṛtyu-lāṅgala ; en vérité, ce japa le surpasse en excellence.

Verse 66

बीजयोन्यविशुद्धस्तु यथा रुद्रं न विन्दति । तथा लाङ्गलमन्त्रोऽपि न तिष्ठति गतायुषि

De même que celui dont la semence et la lignée sont impures n’atteint pas Rudra, ainsi le mantra Lāṅgala ne demeure pas efficace chez celui dont la vie est déjà consumée, l’âme épuisée.

Verse 67

गायत्रीजपसंयुक्तः संयमी ह्यधिको गुणैः । अग्निमीडे इषेत्वो वा अग्न आयाहि नित्यदा

Celui qui, maître de lui-même, s’unit au japa de la Gāyatrī devient supérieur en vertus. Ou bien, en récitant régulièrement des invocations védiques telles que «agnim īḍe», «iṣetvo» et aussi «agna āyāhi», qu’il le fasse chaque jour.

Verse 68

शन्नो देवीति कूलस्थो जपेन्मुच्येत किल्बिषैः

Se tenant sur la rive du fleuve, qu’on récite le (mantra qui commence) «śaṃ no devī…» ; par cela, on est délivré des fautes.

Verse 69

साङ्गोपाङ्गांस्तथा वेदाञ्जपन्नित्यं समाहितः । न तत्फलमवाप्नोति गायत्र्या संयमी यथा

Quand bien même on réciterait chaque jour les Veda avec leurs auxiliaires et appendices, l’esprit concentré, on n’obtient pas un fruit égal à celui de l’homme maître de lui, voué à la Gāyatrī.

Verse 70

रुद्राध्यायं सकृज्जप्त्वा विप्रो वेदसमन्वितः । मुच्यते सर्वपापेभ्यो विष्णुलोकं स गच्छति

Le brāhmane, établi dans la connaissance védique, qui récite ne fût-ce qu’une fois le chapitre de Rudra, est délivré de tous les péchés et parvient au monde de Viṣṇu.

Verse 71

अन्यद्वै जप्यसंस्थानं सूक्तमारण्यकं तथा । मुच्यते सर्वपापेभ्यो विष्णुलोकं स गच्छति

De même, en récitant d’autres textes établis pour le japa—des sūktas védiques et aussi des passages des Āraṇyakas—on est délivré de tous les péchés et l’on va au monde de Viṣṇu.

Verse 72

यत्किंचित्क्रियते जाप्यं यच्च दानं प्रदीयते । नर्मदाजलमाश्रित्य तत्सर्वं चाक्षयं भवेत्

Quel que soit le japa accompli, et quel que soit le dāna offert—en s’appuyant sur les eaux de la Narmadā—tout cela devient impérissable, au mérite infaillible.

Verse 73

एवंविधैर्व्रतैर्नित्यं नर्मदां ये समाश्रिताः । ते मृता वैष्णवं यान्ति पदं वा शैवमव्ययम्

Ceux qui, prenant sans cesse refuge en la Narmadā, observent régulièrement de tels vœux (vrata), atteignent à la mort la demeure impérissable : soit le royaume vaiṣṇava, soit le royaume śaiva.

Verse 74

सत्यलोकं नराः केचित्सूर्यलोकं तथापरे । अप्सरोगणसंवीता यावदाभूतसम्प्लवम्

Certains hommes atteignent Satyaloka, et d’autres de même Sūryaloka ; entourés de troupes d’apsaras, jusqu’au temps de la dissolution cosmique des êtres.

Verse 75

एवं वै वर्तमानेऽस्मिंल्लोके तु नृपपुंगव । ऋषीणां दशकोट्यस्तु कुरुक्षेत्रनिवासिनाम्

Ainsi, tant que ce monde demeure tel qu’il est, ô le meilleur des rois, on dit que dix crores de ṛṣi résident à Kurukṣetra.

Verse 76

मया सह महाभाग नर्मदातटमाश्रिताः । फलमूलकृताहारा अर्चयन्तः स्थिताः शिवम्

Ô bienheureux, avec moi ils ont pris refuge sur la rive de la Narmadā ; se nourrissant de fruits et de racines, ils demeurent là, adorant Śiva.

Verse 77

तच्च वर्षशतं दिव्यं कालसंख्यानुमानतः । षड्विंशतिसहस्राणि तानि मानुषसंख्यया

Cette durée céleste de cent ans—selon le décompte du temps divin—équivaut, dans le calcul des hommes, à vingt-six mille ans.

Verse 78

ततस्तस्यामतीतायां सन्ध्यायां नृपसत्तम । शेषं मानुष्यमेकं तु काले वर्षशतं स्थितम्

Puis, ô le meilleur des rois, lorsque cette période crépusculaire fut passée, il ne resta qu’une seule durée humaine ; pourtant, au fil du temps, elle se maintint cent ans.

Verse 79

ततोऽभवदनावृष्टिर्लोकक्षयकरी तदा । यया यातं जगत्सर्वं क्षयं भूयो हि दारुणम्

Après cela, survint une sécheresse qui causait la ruine des mondes ; par elle, toute la création s’achemina de nouveau vers une destruction terrible.

Verse 80

ये पूर्वमिह संसिद्धा ऋषयो वेदपारगाः । तेषां प्रभावाद्भगवान् ववर्ष बलवृत्रहा

Par la puissance spirituelle de ces sages qui jadis atteignirent ici la perfection—des ṛṣi ayant franchi l’autre rive des Veda—le Seigneur Bienheureux, le puissant vainqueur de Vṛtra, fit descendre la pluie.

Verse 81

महती भूरिसलिला समन्ताद्वृष्टिराहिता । ततो वृष्ट्या तु तेषां वै वर्तनं समजायत

Alors une grande pluie, chargée partout d’eaux abondantes, se déversa de toutes parts; et par cette averse, leur subsistance et leur maintien furent rétablis.

Verse 82

पुनर्युगान्ते सम्प्राप्ते किंचिच्छेषे कलौ युगे । निःशेषमभवत्सर्वं शुष्कं स्थावरजङ्गमम्

De nouveau, lorsque survint la fin de l’âge et qu’il ne restait qu’un peu du Kali Yuga, tout—l’immobile comme le mobile—se dessécha entièrement.

Verse 83

निर्वृक्षौषधगुल्मं च तृणवीरुद्विवर्जितम् । अनावृष्टिहतं सर्वं भूमण्डलमभूद्भृशम्

Toute la sphère terrestre fut cruellement frappée par la sécheresse : sans arbres, sans herbes ni arbrisseaux, et dépouillée de graminées et de lianes.

Verse 84

ततस्ते ऋषयः सर्वे क्षुत्तृषार्ताः सहस्रशः । युगस्वभावमाविष्टा हीनसत्त्वा अभवन्नृप

Alors tous ces ṛṣi, par milliers, tourmentés par la faim et la soif, furent saisis par la nature même de l’âge; leur vitalité déclina, ô roi.

Verse 85

नष्टहोमस्वधाकारे युगान्ते समुपस्थिते । किं कार्यं क्व नु यास्यामः कोऽस्माकं शरणं भवेत्

Quand la fin de l’âge survint et que disparurent les rites du homa et les offrandes de svadhā, que devons-nous faire ? Où donc irons-nous ? Qui pourrait devenir notre refuge ?

Verse 86

तानहं प्रत्युवाचेदं मा भैष्टेति पुनःपुनः । ईदृग्विधा मया दृष्टा बहवः कालपर्ययाः

Je leur répondis maintes fois : «N’ayez pas peur.» J’ai vu bien des retournements et des renversements du temps semblables à celui-ci.

Verse 87

नर्मदातीरमाश्रित्य ते सर्वे गमिता मया । एषा हि शरणं देवी सम्प्राप्ते हि युगक्षये

M’étant abrité sur la rive de la Narmadā, je les ai tous conduits ici. Car cette Déesse, la Narmadā, est véritablement le refuge lorsque survient la fin d’un yuga.

Verse 88

नान्या गतिरिहास्माकं विद्यते द्विजसत्तमाः । जनित्री सर्वभूतानां विशेषेण द्विजोत्तमाः

Ô meilleurs des deux-fois-nés, ici nous n’avons ni autre voie ni autre refuge. Elle est la mère de tous les êtres, et tout particulièrement, ô Brāhmaṇas éminents.

Verse 89

पितामहा ये पितरो ये चान्ये प्रपितामहाः । ते समस्ता गताः स्वर्गं समाश्रित्य महानदीम्

Aïeux, pères et autres ancêtres — arrière-grands-pères également — tous ont atteint le ciel en prenant refuge auprès du grand fleuve.

Verse 90

भृग्वाद्याः सप्त ये त्वासन्मम पूर्वपितामहाः । धौमृणी च महाभागा मम भार्या शुचिस्मिता । मनस्वती च या मता भार्गवोऽङ्गिरसस्तथा

Les sept, à commencer par Bhṛgu, qui furent mes antiques aïeux; et Dhaumṛṇī, la bienheureuse—mon épouse au sourire pur; et Manasvatī, gardée en mémoire par la tradition; de même Bhārgava et Āṅgirasa—tous sont liés à cet accomplissement sacré.

Verse 91

पुलस्त्यः पुलहश्चैव वसिष्ठात्रेयकाश्यपाः । तथान्ये च महाभागा नियमव्रतचारिणः । अन्ये च शतसाहस्रा अत्र सिद्धिं समागताः

Pulastya, Pulaha, Vasiṣṭha, Atri et Kāśyapa; ainsi que d’autres grandes âmes, observateurs de disciplines et de vœux—oui, des centaines de milliers d’autres ont obtenu ici la perfection spirituelle.

Verse 92

तस्मादियं महाभागा न मोक्तव्या कदाचन । नान्या काचिन्नदी शक्ता लोकत्रयफलप्रदा

C’est pourquoi cette (rivière) si bienheureuse ne doit jamais être délaissée. Nulle autre rivière n’a le pouvoir d’accorder les fruits qui concernent les trois mondes.

Verse 93

द्वन्द्वैरनेकैर्बहुभिः क्षुत्तृषाद्यैर्महाभयैः । मुच्यन्ते ते नराः सद्यो नर्मदातीरवासिनः

Ceux qui demeurent sur la rive de la Narmadā sont aussitôt délivrés de maintes dualités et détresses—faim, soif et autres grandes frayeurs.

Verse 94

तस्मात्सर्वप्रयत्नेन सेवितव्या सरिद्वरा । वाञ्छद्भिः परमं श्रेय इह लोके परत्र च

Ainsi, de tout son effort, le meilleur des fleuves doit être servi et honoré par ceux qui recherchent le bien suprême—en ce monde et dans l’au-delà.