
Sūta rapporte un épisode éthico-théologique construit comme une épreuve de vœu au sein d’une géographie sacrée. Nandinī, vache-mère, est saisie par un tigre dans la forêt ; elle obtient une libération provisoire par des serments solennels, promettant de revenir après avoir allaité et mis en sûreté son veau. Elle rejoint l’enfant, expose la crise et lui enseigne la dévotion envers la mère ainsi qu’une prudence concrète en milieu forestier, mettant en garde contre lobha (cupidité), pramāda (négligence) et viśvāsa (confiance irréfléchie). Le veau veut l’accompagner, louant la mère comme refuge suprême ; Nandinī insiste pour le protéger et le confie au troupeau. Nandinī demande pardon aux autres vaches et leur assigne la garde collective du veau devenu orphelin. Bien que le troupeau tente de qualifier son serment de « mensonge non fautif » en situation extrême, Nandinī affirme que satya (la vérité) est le fondement du dharma et retourne vers le tigre. Frappé par sa véracité, le tigre se repent et sollicite un enseignement pour son salut spirituel, malgré une existence dépendante de हिंसा (violence). Nandinī expose une éthique selon les yuga : en Kali, dāna (le don) est une pratique majeure, et elle indique un liṅga d’une grande puissance (traditionnellement lié à la Bāṇa-pratiṣṭhā). Elle prescrit au tigre la pradakṣiṇā et la praṇāma quotidiennes ; au darśana du liṅga, il est délivré de sa forme et se révèle être un roi maudit—Kalāśa de la lignée Haihaya—proclamant le lieu Camatkārapura-kṣetra, loué comme l’ensemble des tīrtha et exauçant les vœux. Le chapitre s’achève par une phalaśruti locale : l’offrande de lampes en Kārttika et les arts dévotionnels en Mārgaśīrṣa devant le liṅga procurent la destruction des fautes et l’accès à Śivaloka ; la récitation du māhātmya confère un mérite comparable.
Verse 1
। सूत उवाच । अथ ताच्छपथाञ्छ्रुत्वा स व्याघ्रो विस्मयान्वितः । सत्यं मत्वा पुनः प्राह नन्दिनीं पुत्रवत्सलाम्
Sūta dit : Ayant entendu ces serments, le tigre fut saisi d’émerveillement. Les tenant pour véridiques, il parla de nouveau à Nandinī, la mère au cœur tendre pour son enfant.
Verse 2
यद्येवं तद्गृहं गच्छ वीक्षयस्व निजात्मजम् । सखीनामर्पयित्वाथ भूय आगमनं कुरु
« Si tel est le cas, va chez toi et regarde ton propre enfant. Puis, l’ayant confié à tes compagnons, reviens ici de nouveau. »
Verse 3
सूत उवाच । इति व्याघ्रवचः श्रुत्वा सुशीला नन्दिनी तदा । गतालयं समुद्दिश्य यत्र बालः सुतः स्थितः
Sūta dit : Ayant entendu les paroles du tigre, la vertueuse Nandinī se mit alors en route vers sa demeure, là où se trouvait son jeune fils.
Verse 4
अथाकालागतां दृष्ट्वा मातरं त्रस्तचेतसम् । रंभमाणां समालोक्य वत्सः प्रोवाच विस्मयात्
Alors, voyant sa mère arriver à une heure inhabituelle, l’esprit bouleversé par la peur, et la voyant crier en pleurant, l’enfant parla, saisi d’étonnement.
Verse 5
कस्मात् प्राप्तास्यकाले तु कस्मादुद्भ्रांतमानसा । वाष्पक्लिन्नमुखी कस्माद्वद मातर्द्रुतंमम
«Pourquoi es-tu venue en ce moment ? Pourquoi ton esprit est-il si troublé ? Pourquoi ton visage est-il mouillé de larmes ? Dis-le-moi vite, ô Mère.»
Verse 6
नंदिन्युवाच । यदि पृच्छसि मां पुत्र स्तनपानं समाचर । येन तृप्तस्य ते सर्वं वृत्तांतं तद्वदाम्यहम्
Nandinī dit : «Si tu m’interroges, mon fils, commence par prendre le sein. Quand tu seras rassasié, je te dirai tout le récit.»
Verse 7
सूत उवाच । सोऽपि तद्वचनं श्रुत्वा पीत्वा क्षीरं यथोचितम् । आघ्रातश्च तया मूर्ध्नि ततः प्रोवाच सत्वरम्
Sūta dit : «Lui aussi, ayant entendu ses paroles, but le lait comme il convenait. Puis elle, avec tendresse, baisa (respira) le sommet de sa tête, et il parla aussitôt.»
Verse 8
सर्वं कीर्तय वृत्तांतमद्यारण्यसमुद्भवम् । येन मे जायते स्वास्थ्यं श्रुत्वा मातस्तवास्यतः
«Raconte-moi tout ce qui s’est produit aujourd’hui dans la forêt, ô Mère ; l’entendre de ta propre bouche rendra à mon être paix et santé.»
Verse 9
नंदिन्युवाच । अहं गता महारण्ये ह्यद्य पुत्र यथेच्छया । व्याघ्रेणासादिता तत्र भ्रममाणा इतस्ततः
Nandinī dit : «Aujourd’hui, mon fils, je suis allée dans la grande forêt selon mon désir ; là, tandis que j’errais çà et là, un tigre s’est dressé devant moi.»
Verse 10
स मया प्रार्थितः पुत्र भक्षमाणो नखायुधः । शपथैरागमिष्यामि गोकुले वीक्ष्य चात्मजम्
Mon fils, celui dont les griffes sont des armes, prêt à me dévorer, je l’ai imploré. Je me suis liée par des serments : « J’irai à Gokula, verrai mon enfant, puis je reviendrai. »
Verse 11
साहं तेन विनिर्मुक्ता शपथैर्बहुभिः कृतैः । भूयस्तत्रैव यास्यामि दृष्टः संभाषितो भवान्
Ainsi, après avoir fait de nombreux serments, il m’a relâchée. Maintenant que je t’ai vu et que je t’ai parlé, je retournerai encore en ce même lieu.
Verse 12
वत्स उवाच । अहं तत्रैव यास्यामि यत्र त्वं हि प्रगच्छसि । श्लाघ्यं हि मरणं सम्यङ्मातुरग्रे ममाधुना
Vatsa dit : « Moi aussi, j’irai en ce lieu même où tu te rends. Car mourir justement devant ma mère est, pour moi à présent, une mort digne d’honneur. »
Verse 13
एकाकिनापि मर्तव्यं त्वया हीनेन वै मया । विनापि क्षीरपानेन स्वल्पेन समयेन तु
Même seul, je dois mourir, car je suis privé de toi. Et même sans boire de lait, en peu de temps, la vie s’achèvera vraiment.
Verse 14
यदि मातस्त्वया सार्धं व्याघ्रो मां सूदयिष्यति । या गतिर्मातृभक्तानां सा मे नूनं भविष्यति
Ô Mère, si, avec toi, un tigre venait à me tuer, alors la destinée qu’obtiennent les dévots de leur mère, elle sera sans doute la mienne.
Verse 16
नास्ति मातृसमो बन्धुर्बालानां क्षीरजीविनाम् । नास्ति मातृसमो नाथो नास्ति मातृसमा गतिः
Pour les enfants qui vivent du lait, nul parent n’est comme la mère; nul protecteur n’est comme la mère; nul refuge ni destinée n’est comme la mère.
Verse 17
नास्ति मातृसमः पूज्यो नास्ति मातृसमः सखा । नास्ति मातृसमो देव इह लोके परत्र च
Nul n’est aussi digne de vénération que la mère; nul n’est ami comme la mère; nul dieu n’est comme la mère—en ce monde et dans l’au-delà.
Verse 18
एवं मत्वा सदा मातुः कर्तव्या भक्तिरुत्तमैः । तमेनं परमं धर्मं प्रजापतिविनिर्मितम् । अनुतिष्ठंति ये पुत्रास्ते यांति परमां गतिम्
Ainsi compris, les âmes nobles doivent toujours pratiquer la dévotion la plus haute envers la mère. Tel est le dharma suprême, institué par Prajāpati. Les fils qui s’y conforment atteignent l’état le plus élevé.
Verse 19
तस्मादहं गमिष्यामि त्वं च तिष्ठात्र गोकुले । आत्मप्राणैस्तव प्राणान्रक्षयिष्याम्यसंशयम्
« C’est pourquoi je partirai, et toi demeure ici, à Gokula. Par mon propre souffle de vie, je protégerai ta vie, sans aucun doute. »
Verse 20
नंदिन्युवाच । ममैव विहितो मृत्युर्न ते पुत्राद्य वासरे । तत्कथं मम जीवं त्वं रक्षस्यसुभिरात्मनः
Nandinī dit : « La mort a été ordonnée pour moi seule, non pour toi, mon fils, en ce jour même. Comment donc protégerais-tu ma vie par ton propre souffle vital ? »
Verse 21
अपश्चिममिदं पुत्र मातृसंदिष्टमुत्तमम् । त्वया कार्यं प्रयत्नेन मद्वाक्यमनुतिष्ठता
Mon fils, voici mon ultime enseignement, le plus excellent. Accomplis mes paroles avec effort, dans une obéissance ferme et constante.
Verse 22
भ्रममाणो वने पुत्र मा प्रमादं करिष्यसि । लोभात्संजायते नाश इहलोके परत्र च
Lorsque tu erreras dans la forêt, mon fils, ne tombe pas dans la négligence. De la convoitise naît la ruine, ici-bas comme dans l’au-delà.
Verse 23
समुद्रमटवीं युद्धं विशंते लोभमोहिताः । इह तन्नास्ति लोभेन यत्र कुर्वंति मानवाः
Aveuglés par la convoitise, les hommes se jettent dans la forêt, vaste comme l’océan, et dans la guerre. Ici-bas, nul acte des humains n’est accompli sans que la convoitise ne le pousse.
Verse 24
लोभात्प्रमादाद्विश्रंभात्पुरुषो वध्यते त्रिभिः । तस्माल्लोभो न कर्तव्यो न प्रमादो न विश्वसेत्
Par trois choses l’homme est perdu : la convoitise, la négligence et la confiance aveugle. Aussi ne cède pas à la convoitise, ne sois pas inattentif et ne fais pas confiance sans discernement.
Verse 25
आत्मा पुत्र त्वया रक्ष्यः सर्वदैव प्रय त्नतः । सर्वेभ्यः श्वापदेभ्यश्च भ्रमता गहने वने
Mon fils, protège-toi en tout temps par un effort constant. Surtout lorsque tu erres dans la forêt profonde, garde-toi de toute bête sauvage.
Verse 26
विषमस्थं तृणान्नाद्यं कथंचित्पुत्रक त्वया । नैकाकिना प्रगंतव्यं यूथं त्यक्त्वा निजं क्वचित्
Ô mon enfant bien-aimé, ne broute pas l’herbe des lieux perfides et dangereux. Et ne va nulle part seul, en abandonnant ton propre troupeau.
Verse 27
एवं संभाष्य तं वत्समवलिह्य मुहुर्मुहुः । शोकेन महताविष्टा बाष्पव्याकुललोचना
Après avoir parlé ainsi, elle lécha son veau encore et encore. Submergée d’une grande affliction, ses yeux étaient troublés par les larmes.
Verse 28
ततः सखीजनं सर्वं गता द्रष्टुं द्विजोत्तमाः । नन्दिनीं पुत्रशोकेन पीडितांगी सुविह्वला
Alors toutes ses compagnes allèrent voir Nandinī, dont le corps était brisé par le chagrin pour son enfant, et qui était entièrement bouleversée.
Verse 29
ततः प्रोवाच ताः सर्वा गत्वाऽरण्यं द्विजोत्तमाः । चरंतीः स्वेच्छया हृष्टा वांछितानि तृणानि ताः
Alors, ô le meilleur des deux-fois-nés, étant entrée dans la forêt, elle s’adressa à toutes ces vaches qui, joyeuses, erraient à leur gré et broutaient les herbes désirées.
Verse 30
बहुले चंपके दामे वसुधारे घटस्रवे । हंसनादि प्रियानंदे शुभक्षीरे महोदये
«(Allez paître) à Bahulā, à Campaka, à Dāma, à Vasudhārā, à Ghaṭasrava ; à Haṃsanāda, à Priyānanda, à Śubhakṣīra et à Mahodaya.»
Verse 31
तथान्या धेनवो याश्च संस्थिता गोकुलांतिके । शृण्वंतु वचनं मह्यं कुर्वंतु च ततः परम् । अद्याहं निजयूथस्य भ्रमंती नातिदूरतः
De même, que les autres vaches demeurées près du hameau des bouviers écoutent mes paroles et agissent en conséquence. Aujourd’hui, je ne m’éloignerai pas de mon propre troupeau.
Verse 32
ततश्च गहनं प्राप्ता वनं मानुषवर्जितम् । व्याघ्रेणासादिता तत्र भ्रमंती तृणवांछया
Puis elle parvint à une forêt profonde, dénuée d’hommes. Là, tandis qu’elle errait à la recherche d’herbe, un tigre la prit à partie.
Verse 33
युष्माकं दर्शनार्थाय सुतसंभाषणाय च । संप्राप्ता शपथैः कृच्छ्रात्तं विश्वास्य नखायुधम्
«Je suis venue —non sans grande peine— seulement pour vous voir et pour parler à mon fils. Après avoir lié l’ennemi par de solennels serments et gagné sa confiance, je me suis approchée de celui dont l’arme est la griffe.»
Verse 34
दृष्टः संभाषितः पुत्रः शासितश्च मया हि सः । अधुना भवतीनां च प्रदत्तः पुत्रको यथा
«Oui, j’ai vu mon fils, je lui ai parlé et je l’ai instruit. À présent, je vous confie l’enfant : prenez-en soin comme d’un fils remis à votre garde.»
Verse 35
अज्ञानाज्ज्ञानतो वापि भवतीनां मया कृतम् । यत्किंचिद्दुष्कृतं भद्रास्तत्क्षंतव्यं प्रसादतः
«Que ce soit par ignorance ou sciemment, si j’ai commis quelque faute envers vous, ô âmes de bien, daignez la pardonner par pure grâce.»
Verse 36
अनाथो ह्यबलो दीनः क्षीरपो मम बालकः । मातृशोकाभिसंतप्तः पाल्यः सर्वाभिरेव सः
«Mon petit est sans refuge, faible et misérable—il ne vit encore que de lait. Brûlé par le chagrin de sa mère, il doit être protégé par vous tous.»
Verse 37
भ्रममाणोऽसमे स्थाने व्रजमानोऽन्यगोकुले । अकार्येषु च संसक्तो निवार्यः सर्वदाऽदरात्
«S’il erre en des lieux inégaux, s’il s’égare vers un autre troupeau, ou s’il s’attache à des actes indignes—qu’on le retienne toujours avec une vigilance attentive.»
Verse 38
अहं तत्र गमिष्यामि स व्याघ्रो यत्र संस्थितः । अपश्चिमप्रणामोऽयं सर्वासां विहितो मया
«J’irai là-bas—là où se tient ce tigre. Voici mon ultime salut révérencieux à vous tous, offert au moment de prendre congé.»
Verse 39
धेनव ऊचुः । न गंतव्यं त्वया तत्र कथंचिदपि नंदिनि । आपद्धर्मं न वेत्सि त्वं नूनं येन प्रगच्छसि
Les vaches dirent : «Tu ne dois aucunement aller là-bas, ô Nandinī. Assurément tu ne connais pas le dharma en temps de détresse ; autrement tu n’avancerais pas.»
Verse 40
न नर्मयुक्तं वचनं हिनस्ति न स्त्रीषु जातिर्न विवाहकाले । प्राणात्यये सर्वधनापहारे पंचानृतान्याहुरपातकानि
«Une parole dite en plaisantant ne nuit pas ; ni (le mensonge) envers les femmes, ni au moment du mariage. Quand la vie est en péril et quand toute richesse est ravie—ces cinq “non-vérités” sont dites sans faute.»
Verse 41
तस्मात्तत्र न गंतव्यं दोषो नास्त्यत्र ते शुभे । पालयस्व निजं पुत्रं व्रजास्माभिर्निजं गृहम्
C’est pourquoi tu ne dois pas t’y rendre ; pour toi, ô bienheureuse, il n’y a là aucune faute. Protège ton propre fils — retournons, nous, à notre demeure.
Verse 42
नंदिन्युवाच । परेषां प्राणयात्रार्थं तत्कर्तुं युज्यते शुभाः । आत्मप्राणहितार्थाय न साधूनां प्रशस्यते
Nandinī dit : « Pour la survie d’autrui, il convient d’agir ainsi, ô gens de bien. Mais agir seulement pour l’avantage de sa propre vie n’est pas loué parmi les vertueux. »
Verse 43
सत्ये प्रतिष्ठितो लोको धर्मः सत्ये प्रतिष्ठितः । उदधिः सत्यवाक्येन मर्यादां न विलंघयेत्
Le monde est fondé sur la vérité, et le dharma aussi est établi sur la vérité. Par la puissance d’une parole véridique, même l’océan ne franchit pas la limite qui lui est assignée.
Verse 44
विष्णवे पृथिवीं दत्त्वा बलिः पातालमाश्रितः । सत्यवाक्यं समाश्रित्य न निष्क्रामति दैत्यपः
Après avoir donné la terre à Viṣṇu, Bali se réfugia en Pātāla. S’appuyant sur sa parole de vérité, ce seigneur des Daityas ne s’en écarte point.
Verse 45
यः स्वं वाक्यं प्रतिज्ञाय न करोति यथोदितम् । किं तेन न कृतं पापं चौरेणाकृत बुद्धिना
Quiconque, après avoir promis de sa propre bouche, n’agit pas comme il l’a dit : quel péché cet insensé, tel un voleur, ne commettrait-il pas ?
Verse 46
सख्य ऊचुः । त्वं नंदिनि नमस्कार्या सर्वेरपि सुरासुरैः । या त्वं सत्यप्रतिष्ठार्थं प्राणांस्त्यजसि दुस्त्यजान्
Les compagnons dirent : « Ô Nandinī, tu es digne de vénération de tous, dieux comme asuras, car pour affermir le fondement de la Vérité tu renoncerais même au souffle de vie, si difficile à quitter. »
Verse 47
किं त्वां कल्याणि वक्ष्यामः स्वयं धर्मार्थवादिनीम् । सवरेंपि गुणैर्युक्ता नित्यं सत्ये प्रतिष्ठिताम्
«Ô toi l’Auspicious, que pourrions-nous encore te dire, toi qui par toi-même énonces ce qui est conforme au dharma et porteur de sens, comblée de toutes les vertus et toujours établie dans la Vérité ?»
Verse 48
तस्माद्गच्छ महाभागे न शोच्यः पुत्रकस्तव । भवत्या यद्वयं प्रोक्तास्तत्करिष्याम एव हि
«C’est pourquoi, va, ô très fortunée ; ton enfant ne doit pas être pleuré. Ce que tu nous as ordonné, nous l’accomplirons assurément.»
Verse 49
एतत्पुनर्वयं विद्मः सदा सत्यवतां नृणाम् । न निष्फलः क्रियारंभः कथंचिदपि जायते
«Ceci, nous le savons avec certitude : pour les hommes voués à la Vérité, l’entreprise d’une action juste ne devient jamais vaine, d’aucune façon.»
Verse 50
सूत उवाच । एवं संभाष्य तं सर्वं नंदिनी स्वसखीजनम् । प्रस्थिता व्याघ्रमुद्दिश्य पुत्रशोकेन पीडिता
Sūta dit : Après s’être ainsi entretenue avec tout son cercle d’amies, Nandinī, tourmentée par le chagrin pour son enfant, se mit en route, se dirigeant vers le tigre.
Verse 51
शोकाग्निनापि संतप्ता निराशा पुत्रदर्शने । वियुक्ता चक्रवाकीव लतेव पतिता तरोः
Brûlée par le feu du chagrin, sans espoir de revoir son fils, elle était telle la cakravākī séparée de son compagnon—telle une liane tombée de son arbre.
Verse 52
अंधेव दृष्टिनिर्मुक्ता प्रस्खलंती पदेपदे । वनाधिदेवताः सर्वाः प्राऽर्थयच्च सुतार्थतः
Tel un aveugle privé de vue, trébuchant à chaque pas, elle implora toutes les divinités tutélaires de la forêt, uniquement pour son enfant.
Verse 53
प्रसुप्तं भ्रममाणं वा मम पुत्रं सुबालकम् । वनाधिदेवताः सर्वा रक्षंतु वचनान्मम
Que mon petit fils soit endormi ou qu’il erre, que toutes les divinités tutélaires de la forêt protègent mon bon enfant—par la puissance de ma parole proférée.
Verse 54
एवं प्रलप्य मनसा संप्राप्ता तत्र यत्र सः । आस्ते विस्फूर्जितास्यश्च तीक्ष्णदंष्ट्रो भयावहः
Ainsi, se lamentant en son for intérieur, elle parvint là où il se trouvait. Là, il se tenait—la gueule béante et frémissante, les crocs acérés, terrible à voir.
Verse 55
व्याघ्रः क्षुत्क्षामकण्ठश्च तस्या मार्गावलोककः । संरंभाटोपसंयुक्तः सृक्किणी परिलेहयन्
Le tigre, la gorge amaigrie par la faim, guettait le chemin qu’elle emprunterait—gonflé de fureur et d’orgueil, léchant les commissures de sa gueule.
Verse 56
नंदिन्युवाच । आगताहं महाव्याघ्र सत्ये च शपथे स्थिता । कुरु तृप्तिं यथाकामं मम मांसेन सांप्रतम्
Nandinī dit : « Je suis venue, ô grand tigre, demeurant dans la vérité et fidèle à mon serment. À présent, rassasie ta faim selon ton désir, avec ma propre chair. »
Verse 57
तां दृष्ट्वा सोऽपि दुष्टात्मा वैराग्यं परमं गतः । सत्याशया पुनः प्राप्ता संत्यज्य प्राणजं भयम्
En la voyant, même cet être au cœur mauvais atteignit le détachement suprême. S’appuyant sur la vérité, elle revint encore, rejetant la peur qui s’attache à la vie.
Verse 58
व्याघ्र उवाच । स्वागतं तव कल्याणि सुधेनो सत्यवादिनि । न हि सत्यवतां किंचिदशुभं विद्यते क्वचित्
Le tigre dit : « Sois la bienvenue, dame de bon augure — ô Sudhenū, toi qui dis la vérité. Car pour les véridiques, rien d’inauspice ne surgit jamais, nulle part. »
Verse 59
त्वयोक्तं शपथैर्भद्रे आगमिष्याम्यहं पुनः । तेन मे कौतुकं जातं किमेषा प्रकरिष्यति
« Ô noble dame, tu l’as déclaré par de solennels serments : “Je reviendrai encore.” De là naquit en moi la curiosité : que fera-t-elle vraiment ? »
Verse 60
सोऽहं भद्रे दुराचारो नृशंसो जीवघातकः । यास्यामि नरकं घोरं कर्मणानेन सर्वदा
« Ô bonne dame, je suis d’une conduite mauvaise : cruel, meurtrier des êtres vivants. Par cet acte, j’irai sûrement dans l’effroyable enfer. »
Verse 61
तस्मात्त्वं मे महाभागे पापास्यातिदुरात्मनः । उपदेशप्रदानेन प्रसादं कर्तुमर्हसि
Ainsi donc, ô dame très fortunée, daigne m’accorder ta grâce—moi, pécheur et fort mauvais—en me dispensant l’enseignement.
Verse 62
येन मे स्यात्परं श्रेय इह लोके परत्र च । न तेऽस्त्यविदितं किंचित्सत्याचारान्मतिर्मम
Enseigne-moi ce par quoi j’obtiendrai le bien suprême, ici-bas et dans l’au-delà. Pour toi rien n’est inconnu ; mon esprit s’est tourné vers la conduite de vérité.
Verse 63
तस्मात्त्वं धर्मसर्वस्वं संक्षेपान्मम कीर्तय । सत्संगमफलं येन मम संजायतेऽखिलम्
Aussi, expose-moi brièvement l’essence même du Dharma, afin que par elle naisse en moi, tout entière, la récompense de la sainte compagnie (sat-saṅga).
Verse 64
नंदिन्युवाच । तपः कृते प्रशंसंति त्रेतायां ध्यानमेव च । द्वापरे यज्ञयोगं च दानमेकं कलौ युगे । सर्वेषामेव दानानां नास्ति दानमतः परम्
Nandinī dit : Dans l’âge de Kṛta, on loue l’austérité ; dans celui de Tretā, la seule méditation ; dans celui de Dvāpara, la discipline du sacrifice. Mais dans l’âge de Kali, la charité est l’unique voie suprême : parmi tous les dons, nul don n’est plus élevé que celui-ci.
Verse 65
चराचराणां भूतानामभयं यः प्रयच्छति । स सर्वभयनिर्मुक्तः परं ब्रह्मा धिगच्छति
Quiconque accorde l’intrépidité aux êtres, mobiles et immobiles, se libère de toute crainte et atteint le Brahman suprême.
Verse 66
व्याघ्र उवाच । अन्येषां चैव भूतानां तद्दानं युज्यते शुभे । अहिंसया भवेद्येषां प्राणयात्रान्नपूर्वकम्
Le tigre dit : Ô dame de bon augure, ce don d’intrépidité convient aux autres êtres—à ceux dont la subsistance peut être maintenue par la non-violence, soutenue par la nourriture.
Verse 67
न हिंसया विनाऽस्माकं यतः स्यात्प्राणधारणम् । तस्माद्ब्रूहि महाभागे किञ्चिन्मम सुखावहम् । उपदेशं सुधर्माय हिंसकस्यापि देहिनाम्
Car sans violence, notre survie ne peut être maintenue. Ainsi, ô noble dame, dis-moi ce qui m’apportera le bien : un enseignement vers le vrai Dharma, même pour les êtres incarnés portés à la violence.
Verse 68
नन्दिन्युवाच । अत्रास्ति सुमहल्लिंगं पुरा बाणप्रतिष्ठितम् । गहने यत्प्रभावेन त्वया मुक्तास्म्यहं ध्रुवम्
Nandinī dit : Ici se trouve un très grand Liṅga, jadis établi par Bāṇa. Dans cette forêt profonde, par sa puissance, je serai assurément délivrée par ton entremise.
Verse 69
तस्य त्वं प्रातरुत्थाय कुरु नित्यं प्रदक्षिणाम् । प्रणामं च ततः सिद्धिं वांछितां समवाप्स्यसि
Lève-toi chaque matin et accomplis sans cesse la pradakṣiṇā, en tournant autour de ce (Liṅga). Puis offre ta prosternation ; alors tu obtiendras l’accomplissement désiré.
Verse 70
नान्यस्य कर्मणः शक्तिर्विद्यते ते नखायुध । पूजादिकस्य हीनत्वाद्धस्ताभ्यामिति मे मतिः
Ô toi dont les griffes sont des armes, tu n’as pas la capacité d’accomplir d’autres rites. Faute des moyens du culte formel et autres, selon moi, seule convient la dévotion par tes propres « deux mains » : des actes simples comme tourner autour et se prosterner.
Verse 71
एवमुक्त्वाथ सा धेनुर्व्याघ्रस्याथ वनांतिके । तल्लिंगं दर्शयामास पुरः स्थित्वा द्विजोत्तमाः
Après avoir ainsi parlé, cette vache, au bord de la forêt, montra au tigre ce Liṅga sacré, se tenant devant lui—ô meilleurs des deux-fois-nés.
Verse 72
सोऽपि संदर्शनात्तस्य तत्क्षणान्मुक्तिमाप्तवान् । व्याघ्रत्वात्पार्थिवो भूयः स बभूव यथा पुरा
À la seule vue de cela, lui aussi obtint la délivrance à l’instant même; affranchi de la condition de tigre, il redevint roi, comme auparavant.
Verse 73
शापं दुर्वाससा दत्तं राज्यं स्वं सहितैः सुतैः । सस्मार स नृपश्रेष्ठस्ततः प्रोवाच नंदिनीम्
Le meilleur des rois se remémora la malédiction donnée par Durvāsas—par laquelle il avait perdu son royaume avec ses fils—puis il s’adressa à Nandinī.
Verse 74
नृपः कलशनामाहं हैहयान्वयसंभवः । शप्तो दुर्वाससा पूर्वं कस्मिंश्चित्कारणांतरे
«Je suis un roi nommé Kalaśa, né dans la lignée des Haihaya. Jadis, pour quelque raison, Durvāsas m’a maudit.»
Verse 75
ततः प्रसादितेनोक्तस्तेनाहं नंदिनी यदा । दर्शयिष्यति तल्लिंगं तदा मुक्तिर्भविष्यति
«Puis, lorsqu’il fut apaisé, il me dit : “Ô Nandinī, lorsque tu révéleras ce Liṅga, alors la délivrance s’accomplira”.»
Verse 76
सा नूनं नन्दिनी त्वं हि ज्ञाता शापान्ततो मया । तत्त्वं ब्रूहि प्रदेशोऽयं कतमो वरधेनुके
Assurément, tu es Nandinī : je t’ai reconnue lorsque ma malédiction est arrivée à son terme. Dis-moi la vérité : quel est ce lieu, ô vache dispensatrice de grâces ?
Verse 77
येन गच्छाम्यहं भूयः स्वगृहं प्रति सत्वरम् । मार्गं दृष्ट्वा महाभागे मानुषं प्राप्य कञ्चन
Par quel chemin pourrai-je retourner promptement à ma demeure ? Ô bienheureuse : ayant aperçu la voie, puissé-je obtenir quelque guide humain.
Verse 78
नंदिन्युवाच । चमत्कारपुरक्षेत्रमेतत्पातकनाशनम् । सर्वतीर्थमयं राजन्सर्वकामप्रदायकम्
Nandinī dit : « Voici le champ sacré de Camatkārapura, qui détruit les péchés. Ô Roi, il renferme en lui tous les tīrthas et accorde tout désir légitime. »
Verse 79
यदन्यत्र भवेच्छ्रेयो वत्सरेण तपस्विनाम् । दिनेनैवात्र तत्सम्यग्जायते नात्र संशयः
Toute excellence spirituelle que les ascètes obtiennent ailleurs en une année, ici elle se gagne pleinement en un seul jour ; il n’y a là aucun doute.
Verse 80
एवं मत्वा मया लिंगं स्नापितं पयसा सदा । एतद्यूथं परित्यज्य भक्त्या पूतेन चेतसा
L’ayant ainsi compris, j’ai toujours baigné le Liṅga de lait. Puis, laissant ce troupeau derrière moi, l’esprit purifié par la dévotion…
Verse 81
राजोवाच । गच्छ नन्दिनि भद्रं ते निजं प्राप्नुहि बालकम् । गोकुलं च सखीः स्वाश्च तथान्यं च सुहृज्जनम्
Le roi dit : « Va, Nandinī ; que l’auspice soit sur toi. Rejoins ton veau, retourne à Gokula, à tes compagnes, et à tous ceux qui te veulent du bien. »
Verse 82
एतत्क्षेत्रं मया पूर्वं ब्राह्मणानां मुखाच्छ्रुतम् । वांछितं च सदा प्रष्टुं न च द्रष्टुं प्रपारितम्
« Jadis, j’ai entendu parler de cette terre sacrée de la bouche des brāhmaṇas. J’ai toujours désiré m’en enquérir, mais je n’ai jamais pu la contempler. »
Verse 83
राज्यकर्मप्रसक्तेन भोगासक्तेन नंदिनि । स्वयमेवाधुना लब्धं नाहं सन्त्यक्तुमुत्सहे
« Ô Nandinī, pris dans les devoirs de la royauté et attaché aux jouissances du monde, je n’ai pas le courage de renoncer à ce que je viens seulement d’obtenir de moi-même. »
Verse 84
दिष्ट्या मे मुनिना तेन दत्तः शापो महात्मना । कथं स्यादन्यथा प्राप्तिः क्षेत्रस्यास्य सुशोभने
« Par heureuse fortune, ce grand sage a fait peser sur moi une malédiction. Ô belle, comment autrement aurais-je pu atteindre ce kṣetra splendide et sacré ? »
Verse 85
सूत उवाच । एवमुक्त्वा महीपालो नन्दिनीं तां विसृज्य च । स्थितस्तत्रैव तल्लिंगं ध्यायमानो दिवानिशम्
Sūta dit : Ayant parlé ainsi, le roi congédia Nandinī et demeura là même, méditant jour et nuit sur ce liṅga même.
Verse 86
प्रासादं तत्कृते मुख्यं विधायाद्भुतदर्शनम् । कैलासशिखराकारं तपस्तेपे तदग्रतः
Il fit édifier pour cela un sanctuaire principal, d’une beauté merveilleuse, semblable au sommet du Kailāsa, puis il accomplit des austérités devant lui.
Verse 87
ततस्तस्य प्रभावेन स्वल्पैरेव दिनैर्द्विजाः । संप्राप्तः परमां सिद्धिं दुर्लभां याज्ञिकैरपि
Puis, par la puissance sacrée de ce lieu, ô deux-fois-nés, en quelques jours seulement il atteignit la siddhi suprême, rare même pour les officiants des sacrifices.
Verse 88
तत्र यः कार्तिके मासि दीपकं संप्रयच्छति । सर्वपापविनिर्मुक्तः शिवलोके महीयते
Quiconque, en ce lieu, durant le mois de Kārtika, offre une lampe, est délivré de tous les péchés et honoré dans le monde de Śiva.
Verse 89
मार्गशीर्षे च सम्प्राप्ते गीतनृत्यादिकं नरः । तदग्रे कुरुते भक्त्या स गच्छति परां गतिम्
Et lorsque vient Mārgaśīrṣa, celui qui, avec dévotion, chante, danse et accomplit de tels actes devant lui (le liṅga) atteint l’état suprême.
Verse 90
एतद्वः सर्वमाख्यातं सर्वपातकनाशनम् । कलशेश्वरमाहात्म्यं विस्तरेण द्विजोत्तमाः
Ainsi vous ai-je tout exposé en détail, ô les meilleurs des deux-fois-nés : la Māhātmya de Kalaśeśvara, qui détruit tous les grands péchés.
Verse 91
भक्त्या पठति यश्चैतच्छ्रद्धया परया युतः । सोऽपि पापविनिर्मुक्तः शिवलोके महीयते
Quiconque récite ceci avec dévotion, animé d’une foi suprême, est lui aussi délivré des péchés et honoré dans le monde de Śiva.
Verse 151
अथवा ये त्वया तस्य विहिताः शपथाः शुभे । ते संतु मम तिष्ठ त्वं तस्मादत्रैव गोकुले
Ou bien, ô dame de bon augure, que les serments que tu lui as imposés s’appliquent à moi ; demeure donc ici même, à Gokula, le hameau des vachers.