
Ce chapitre déploie un dialogue théologique à plusieurs niveaux. Les sages demandent comment la création peut reprendre après une conflagration cosmique où le brahmāṇḍa et les êtres semblent réduits en cendres par la colère de Rudra et par la toxicité ardente du kālakūṭa. Le narrateur, par la voix de Lomāśa, peint une scène de crise : les devas, y compris Brahmā et Viṣṇu, sont accablés; Heramba (Gaṇeśa) implore Śiva, disant que la peur et l’illusion troublent le culte juste et aggravent ainsi les obstacles. Śiva répond en forme de Liṅga et enseigne le liṅga-tattva : le monde manifesté est lié à l’ahaṃkāra et au jeu des guṇa sous la kāla-śakti, tandis que le Principe suprême est paisible, sans māyā, au-delà de la dualité et de la non-dualité, pure conscience et béatitude. Gaṇeśa insiste sur la pluralité, les contradictions des doctrines et l’origine des êtres; le récit introduit alors Śakti comme matrice du monde, décrit l’émergence de Gaṇeśa par la prakṛti, le conflit, sa transformation en Gajānana, puis sa nomination comme seigneur des gaṇa et ôteur d’obstacles. Enfin, Gaṇeśa chante un hymne au Liṅga avec Śakti; Śiva, en Liṅga, absorbe/apaise la menace du kālakūṭa, ranime les mondes et réprimande les devas pour avoir négligé Gaṇeśa et Durgā. S’établit ainsi une règle rituelle et éthique explicite : adorer Vighneśa au commencement de toute entreprise est nécessaire pour obtenir la siddhi (l’accomplissement).
Verse 1
मुनय ऊचुः । यत्त्वया कथितं ब्रह्मन्ब्रह्मांडं सचराचरम् । भस्मीभूतं रुद्रकोपात्कालकूटाग्निनाऽथ़खिलम्
Les sages dirent : « Ô Brāhman, comme tu l’as raconté, l’univers tout entier—le mobile et l’immobile—fut réduit en cendres par la colère de Rudra, par le feu de Kālakūṭa. »
Verse 2
ब्रह्मांडांतरतः किं तु रुद्रं मन्यामहे वयम् । तदा चराचरं नष्टं ब्रह्मविष्णुपुरोगमम्
Mais, au sein du brahmāṇḍa, où comprenons-nous que se tient Rudra ? Car alors tout ce qui est mobile et immobile—conduit par Brahmā et Viṣṇu—fut anéanti.
Verse 3
भस्मीभूतं रुद्रकोपात्कथं सृष्टिः प्रवर्तिता । कुतो ब्रह्मा च विष्णुश्च कुतश्चंद्रपुरोगमाः
Quand tout fut réduit en cendres par la colère de Rudra, comment la création reprit-elle son cours ? D’où surgirent Brahmā et Viṣṇu, et d’où la Lune et les autres luminaires ?
Verse 4
अन्ये सुरा सुराः कुत्र भस्मीभूता लयं गताः । अत ऊर्ध्वं किमभवत्तत्सर्वं वक्तुमर्हसि
Où allèrent les autres dieux et les asuras, une fois réduits en cendres et dissous dans la résorption ? Et qu’advint-il ensuite ? Daigne tout nous dire.
Verse 5
व्यासप्रसादात्सकलं वेत्थ त्वं नापरो हि तत् । तस्माज्ज्ञानमयं शास्त्रं तज्जानासि न चापरः
Par la grâce de Vyāsa, tu connais tout—nul autre ne le connaît ainsi. C’est pourquoi cette śāstra, faite de connaissance même, tu la connais, et nul autre.
Verse 6
इति पृष्टस्तदा सर्वैर्मुनिभिर्भावितात्मभिः । सूतो व्यासं नमस्कृत्य वाक्यं चेदमथाब्रवीत्
Ainsi, interrogé alors par tous les sages—maîtres d’eux-mêmes et recueillis—Sūta s’inclina d’abord devant Vyāsa, puis prononça ces paroles.
Verse 7
लोमश उवाच । यदा ब्रह्मांडमध्यस्था व्याप्ता देवा विषाग्निना । हरिब्रह्मादयो ह्येते लोकपालाः सवासवाः । तदा विज्ञापितः शंभुर्हेरंबेन महात्मना
Lomaśa dit : Lorsque les dieux demeurant au cœur de la sphère cosmique furent envahis par le feu du poison — Viṣṇu, Brahmā et les gardiens du monde avec Indra — alors Śambhu en fut averti par le magnanime Heraṃba (Gaṇeśa).
Verse 8
हेरंब उवाच । हे रुद्र हे महादेव हे स्थाणो ह जगत्पते । मया विघ्नं विनोदेन कृतं तेषां सुदुर्जयम्
Heraṃba dit : Ô Rudra, ô Mahādeva, ô Sthāṇu, ô Seigneur du monde — par un dessein enjoué, j’ai créé pour eux un obstacle très difficile à surmonter.
Verse 9
भयेन मति मोहात्त्वां नार्च्चयंति च मामपि । उद्योगं ये प्रकुर्वन्ति तेषां क्लेशोऽधिको भवेत्
Par peur et égarement de l’esprit, ils n’adorent ni Toi ni moi. Ceux qui s’acharnent par le seul effort, sans propitiation, rencontrent une peine plus grande encore.
Verse 10
एवमभ्यर्थितस्तेन पिनाकी वृषभध्वजः । विघ्नांधकारसूर्येण गणाधिपतिना तदा
Ainsi, imploré par lui, Pinākin — le Seigneur au drapeau du Taureau — fut alors approché par le Gaṇādhipati, tel le « soleil » qui dissipe les ténèbres des obstacles.
Verse 11
लिंगरूपोऽब्रवीच्छंभुर्निराकारो निरामयः । निरंजनो व्योमकेशः कपर्द्दी नीललोहितः
Śambhu—sans forme, sans souffrance, sans tache—parla tout en demeurant dans la forme du Liṅga : le Seigneur aux cheveux de ciel, le porteur de tresses emmêlées, le Bleu aux reflets rouges (Mahādeva).
Verse 12
महेश्वर उवाच । हेरंब श्रृणु मे वाक्यं श्रद्धया परया युतः । अहंकारात्मकं चैव जगदेतच्चराचरम्
Maheśvara dit : Ô Heraṃba, écoute mes paroles avec une foi suprême. Cet univers tout entier, le mobile comme l’immobile, est véritablement de la nature de l’ahaṃkāra (le principe du « moi »).
Verse 13
स्थितिं करोत्यहंकारः प्रलयोत्पत्तिमेव च । जगदादौगणपते तदा विज्ञप्तिमात्रतः
L’ahaṃkāra assure la continuité du monde, et provoque aussi sa dissolution et sa naissance. Ô Gaṇapati, au commencement du cosmos, cela advient par la seule cognition, par un simple élan de connaître.
Verse 14
मायाविरहितं शांतं द्वैताद्वैतपरं सदा । ज्ञप्तिमात्रस्वरूपं तत्सदानंदैकलक्षणम्
Cette Réalité est exempte de māyā, paisible, et toujours au-delà de la dualité comme de la non-dualité. Sa nature est la pure conscience seule, portant un unique sceau : la béatitude éternelle.
Verse 15
गणपतिरुवाच । यदि त्वं केवलो ह्यात्मा परमानन्दलक्षणः । तस्मात्त्वदपरं किंचिन्नान्यदस्ति परंतप
Gaṇapati dit : Si Toi seul es l’Ātman, marqué par la béatitude suprême, alors en dehors de Toi il n’existe absolument rien, ô dompteur des ennemis.
Verse 16
नानारूपं कथं जातं सुरासुरविलक्षणम् । विचित्रं मोहजननं त्रिभिर्द्देवैश्च लक्षितम्
Comment cet univers aux formes multiples est-il né—si distinct dans ses manifestations parmi les dieux et les asuras—merveilleux et pourtant cause d’illusion, et marqué comme triple par les trois divinités ?
Verse 17
भूतग्रामैश्चतुर्भिश्च नानाभेदैः समन्वितैः । जातं संसारचक्रं च नित्यानित्यविलक्षणम्
Des quatre assemblées des éléments, diversifiées en maintes distinctions, est née la roue du saṃsāra, portant les marques du permanent et de l’impermanent.
Verse 18
परस्परविरोधेन ज्ञानवादेन मोहिताः । कर्मवादरताः केचित्केचित्स्वगुणमाश्रिताः
Égarés par des doctrines de « connaissance » qui se contredisent, certains se complaisent dans les doctrines de « l’action (karma) » ; d’autres s’attachent à leur propre disposition innée (guṇa).
Verse 19
ज्ञाननिष्ठाश्च ये केचित्परस्परविरोधिनः । एवं संशयमापन्नं त्राहि मां वृषभध्वज
Même ceux qui sont établis dans la « connaissance » se contredisent entre eux. Ainsi tombé dans le doute, sauve-moi, ô Seigneur au drapeau du Taureau (Śiva).
Verse 20
अहं गणश्च कुत्रत्याः क्व चायं वृषभः प्रभो । एते चान्ये च बहवः कुतो जाताश्च कुत्र वै
D’où venons-nous, moi et ces gaṇas—et d’où vient ce taureau, ô Seigneur ? Et ces nombreux autres encore : de quelle source sont-ils nés, et vers quelle fin vont-ils ?
Verse 21
कृताः सर्वे महाभागाः सात्त्विका राजसाश्च वै । प्रहस्य भगवाञ्छंभुर्गणेशं वक्तुमुद्यतः
Tous ces bienheureux ont été façonnés avec des dispositions sāttvika et rājasika. Souriant, le Seigneur Bienheureux Śambhu se prépara à répondre à Gaṇeśa.
Verse 22
महेश्वर उवाच । कालशक्त्या च जातानि रजःसत्त्वतमांसि च । तैरावृतं जगत्सर्वं सदेवासुमानुषम्
Maheśvara dit : Par la puissance du Temps naissent rajas, sattva et tamas. Par eux, l’univers tout entier est voilé, avec les dieux, les asuras et les humains.
Verse 23
परिदृश्यमानमेतच्चानश्वरं परमार्थतः । विद्ध्येतत्सर्वसिद्ध्यैव कृतकत्वाच्च नश्वरम्
Ce monde que l’on voit n’est pas, au sens ultime, véritablement impérissable. Sache-le périssable, précisément parce qu’il est fabriqué ; et cette compréhension même mène à l’accomplissement total.
Verse 24
लोमश उवाच । यावद्गणेशसंयुक्तो भाषमाणः सदाशिवः । लिंगरूपी विश्वरूपः प्रादुर्भूता सदाशिवात्
Lomaśa dit : Tandis que Sadāśiva, accompagné de Gaṇeśa, parlait, la Forme cosmique, la Forme universelle—manifestée comme le Liṅga—apparut depuis Sadāśiva.
Verse 25
शिवरूपा जगद्योनिः कार्यकारणरूपिणी । लिंगरूपी स भगवान्निमग्नस्तत्क्षणादभूत्
Sous la forme de Śiva, matrice du monde, figure de la cause et de l’effet—Lui, le Seigneur Bienheureux, devenu Liṅga, fut en cet instant même établi en son lieu.
Verse 26
एका स्थिता परा शक्तिर्ब्रह्मविद्यात्मलक्षणा । गणेशो विस्मयाविष्टो ह्यवलोकनतत्परः
Là se tenait l’unique Puissance suprême, dont la nature même est la Brahma-vidyā, la connaissance de l’Absolu. Gaṇeśa, saisi d’émerveillement, demeura uniquement absorbé à la contempler.
Verse 27
ऋषय ऊचुः । प्रकृत्यन्तर्गतं सर्वं जगदेतच्चराचरम् । गणेशस्य पृथक्त्वं च कथं जातं तदुच्यताम्
Les sages dirent : « Ce monde tout entier — le mobile et l’immobile — est contenu dans la Prakṛti. Comment donc Gaṇeśa en vint-il à posséder un statut distinct et séparé ? Veuillez l’expliquer. »
Verse 28
लोमश उवाच । साक्षात्प्रकृत्याः संभूतो गणेशो भगवानभूत् । यथारूपः शिवः साक्षात्तद्रूपो हि गणेश्वरः
Lomaśa dit : « Gaṇeśa naquit directement de la Prakṛti et devint Bhagavān. En vérité, telle est la forme même de Śiva, telle est aussi la forme de Gaṇeśvara. »
Verse 29
शिवेन सह संग्रामो ह्यभूत्तस्य महात्मनः । अज्ञानात्प्रकृतो भूत्वा बहुकालं निरन्तरम्
En vérité, ce grand être en vint à livrer bataille à Śiva ; car, par ignorance, s’étant trouvé lié à la Prakṛti, il persista ainsi sans relâche durant longtemps.
Verse 30
तस्य दृष्ट्वा ह्यजेयत्वं गजारूढस्य तत्तदा । त्रिशूलेनाहनच्छंभुः सगजं तमपातयत्
Alors, voyant l’invincibilité de celui qui était monté sur un éléphant, Śambhu le frappa de son trident et le renversa avec l’éléphant.
Verse 31
तदा स्तुतो महादेवः परशक्त्या परंतपः । परशक्तिमुवाचेदं वरं वरय शोभने
Alors Mahādeva, le puissant dompteur des ennemis, fut loué par la Śakti suprême. Et il dit à Parāśakti : « Ô Auspicieuse, choisis une grâce. »
Verse 32
तदा वृतो महादेवो वरेण परमेण हि । योऽयं त्वया हतो देव मम पुत्रो न संशयः
Alors l’on implora Mahādeva du don le plus élevé : «Ô Dieu, celui que tu as frappé de mort est mon fils ; il n’y a là aucun doute.»
Verse 33
त्वां न जानात्ययं मूढः प्रकृत्यंशसमुद्भवः । तस्मात्पुत्रं जीवयेमं मम तृष्ट्यर्थमेव च
«Cet insensé ne te reconnaît pas, car il est né d’une parcelle de Prakṛti. Aussi, rends la vie à ce fils, pour ma satisfaction également.»
Verse 34
प्रहस्य भगवान्रुद्रो मायापुत्रमजीवयत् । सिंधुरवदनेनैव मुखे स समयोजयत्
Souriant, Bhagavān Rudra rendit la vie au fils né de māyā, et lui ajusta pour visage la face même d’un éléphant.
Verse 35
तदा गजाननो जातः प्रसादाच्छंकरस्य च । मायापुत्रोपि निर्मायो ज्ञानवान्संबभूव ह
Alors, par la grâce bienveillante de Śaṅkara, il devint Gajānana, Celui au visage d’éléphant. Bien que né de māyā, il fut délivré de māyā et doté d’une authentique sagesse.
Verse 36
आत्मज्ञानामृतेनैव नित्यतृप्तो निरामयः । समाधिसंस्थितो रौद्रः कालकालांतकोऽभवत्
Rassasié à jamais par le nectar de la connaissance du Soi et délivré de toute affliction, il demeura établi en samādhi ; et, prenant l’état farouche (Raudra), il devint lui-même «le pourfendeur du Temps — et de la fin du Temps».
Verse 37
योगदंडार्थमुत्पाट्य स्वकीयं दशनं महत् । करे गृह्य गणाध्यक्षः शब्धब्रह्मातिवर्त्तते । ऋद्धिसिद्धिद्वयेनैव एकत्वेन विराजितः
Pour en faire un bâton de yoga, il arracha sa propre grande défense et, la tenant en sa main, le Seigneur des Gaṇas transcenda le « Brahman du son », simple révélation verbale. Pourvu à la fois de prospérité et d’accomplissement spirituel, il resplendit dans l’unité.
Verse 38
ये ते गणाश्च विघ्नाश्च ये चान्येऽभ्यधिका भुवि । तेषामपि पतिर्जातः कृतोऽसौ शंभुना तदा
De ces gaṇas et de ces obstacles—et même de tous les autres, plus puissants sur la terre—il devint lui aussi le seigneur. Ainsi, en ce temps-là, Śambhu l’établit comme leur maître.
Verse 39
तस्माद्वि लोकयामास प्रकृतिं विश्वरूपिणीम् । पृथक्स्थित्वाग्रतो जानाल्लिंगं प्रकृतिमेव च । ददर्श विमलं लिंगं प्रकृतिस्थं स्वभावतः
Alors il contempla Prakṛti, dont la forme est l’univers. Se tenant à part, il discerna devant lui le Liṅga et Prakṛti elle-même ; et il vit le Liṅga sans tache, demeurant par nature au sein de Prakṛti.
Verse 40
आत्मानं च गणैः साद्धं तथैव च जगत्त्रयम् । लीनं लिंगे समस्तं तद्धेरम्बो ज्ञानवानपि
Et Heramba—bien qu’emplie de connaissance—vit son propre être avec les gaṇas, et de même les trois mondes, le tout entièrement fondu dans le Liṅga.
Verse 41
मुमोह च पुनः संज्ञां प्रतिलभ्य प्रयत्नतः । ननाम शिरसा ताभ्यामीशाभ्यां स गणेश्वरः
Il défaillit de nouveau ; puis, recouvrant la conscience avec effort, ce Seigneur des Gaṇas inclina la tête devant les deux Souverains divins.
Verse 42
तदा ददर्श तत्रैव लोकसंहारकारकम् । ब्रह्माणं चैव रुद्रं च विष्णुं चैव सदाशिवम्
Alors, là même, il contempla l’agent de la dissolution du monde : Brahmā, Rudra, Viṣṇu et Sadāśiva.
Verse 43
ददर्श प्रेततुल्यानि लिंगशक्त्यात्मकानि च । ब्रह्माण्डगोलकान्येव कोटिशः परमाणुवत्
Il vit d’innombrables globes cosmiques—tels des atomes, par millions—d’apparence spectrale, constitués de la puissance (Śakti) du Liṅga.
Verse 44
लीयंते च विलीयंते महेशे लिंगरूपिणि । प्रकृत्यंतर्गतं लिंगं लिंगस्यांतर्गता च सा
Ils se fondent et se résorbent en Maheśa sous la forme du Liṅga. Le Liṅga est contenu dans Prakṛti, et elle (Prakṛti) est contenue dans le Liṅga.
Verse 45
शक्त्या लिंगं च संछन्नं तदा सर्वमदृश्यत । लिंगेन शक्तिः संछन्ना परस्परमवर्तत
Alors le Liṅga fut voilé par Śakti, et tout devint invisible. À son tour, Śakti fut voilée par le Liṅga ; ainsi s’enveloppèrent-ils l’un l’autre.
Verse 46
शिवाभ्यां संश्रितं लोकं जगदेतच्चराचरम् । गणेशो वापि तज्ज्ञानं न परेऽपि तथाविदन्
Ce monde tout entier—mobile et immobile—repose sur les deux Śiva (Śiva avec Śakti). Cette vérité, Gaṇeśa la connut en plénitude ; même les autres ne la comprirent pas ainsi.
Verse 47
तदोवाच महातेजा गणाध्यक्षो गणैः सह । सशक्तिकं स्तूयमानः शक्त्या च परया तदा
Alors le resplendissant Seigneur des Gaṇa (Gaṇeśa), avec ses compagnons, prit la parole—tandis que la Divinité unie à Śakti était célébrée, et tandis que la Puissance suprême elle-même se tenait là.
Verse 48
गणेश उवाच । नमामि देवं शक्त्यान्वितं ज्ञानरूपं प्रसन्नं ज्ञानात्परं परमंज्योतिरूपम् । रूपात्परं परमं तत्त्वरूपं तत्त्वात्परं परमं मंगलं च आनंदाख्यं निष्कलं निर्विषादम्
Gaṇeśa dit : Je me prosterne devant le Dieu uni à Śakti, paisible, dont la nature même est connaissance ; au-delà de la connaissance, suprême forme de Lumière ; au-delà de toute forme, le Principe suprême de la Réalité ; et au-delà même de ce principe, l’Auspiciosité suprême, nommée Béatitude—sans parties, sans tristesse.
Verse 49
धूमात्परमयोवह्निर्धूमवत्प्रतिभासते । प्रकृत्यंतर्गस्त्वं हि लक्ष्यसे ज्ञानिसंभवः । प्रकृत्यंतर्गतस्त्वं हि मायाव्यक्तिरितीयसे
De même que le feu, bien qu’au-delà de la fumée, peut paraître comme enfumé, ainsi Toi—bien que transcendant Prakṛti—Tu es perçu comme si Tu étais en elle, lorsque la connaissance s’éveille chez les sages. Et lorsqu’on Te voit dans Prakṛti, on Te dit puissance manifestante de Māyā.
Verse 50
एवंविधस्त्वं भगवन्स्वमायया सृजस्यथोलुंपसि पासि विश्वम् । अस्माद्गरात्सर्वमिदं प्रनष्टं सब्रह्मविप्रेंद्रयुतं चराचरम्
Ô Seigneur bienheureux, tel que Tu es, par Ta propre Māyā Tu crées l’univers, Tu le résorbes et Tu le protèges. Mais par ce poison, tout ce monde—le mobile et l’immobile, avec Brahmā et les seigneurs parmi les sages—est voué à la ruine.
Verse 51
यथा पुरासीर्भगवान्महेशस्त्रैलोक्यनाथोऽसि चराचरात्मा । कुरुष्य शीघ्रं सहजीवकोशं चराचरं तत्सकलं प्रदग्धम्
Comme jadis, ô Seigneur Maheśa—maître des trois mondes, Soi même de tout ce qui se meut et demeure immobile—agis maintenant sans tarder : rétablis l’entière création, toute consumée, avec l’enveloppe de vie des êtres.
Verse 52
लोमश उवाच । एवं स्तुतो गणेशेन भगवान्भूतभावनः । यदुत्थितं कालकूटं लोकसंहारकारकम्
Lomaśa dit : Ainsi loué par Gaṇeśa, le Seigneur Bienheureux, soutien de tous les êtres, porta son regard sur le poison Kālakūṭa qui s’était levé, apte à entraîner la ruine des mondes.
Verse 53
लिंगरूपेण तद्ग्रस्तं विमलं चाकरोत्तदा । सदेवासुरमर्त्याश्च सर्वाणि त्रिजगन्ति च । तत्क्षणाद्रक्षितान्येव कृपया परया युतः
Prenant la forme du Liṅga, il avala ce poison et le rendit pur. À l’instant, les trois mondes—avec dieux, asuras et mortels—furent protégés, car il était doté d’une compassion suprême.
Verse 54
ब्रह्मा विष्णुः सुरेंद्रश्च लोकपालाः सहर्षयः । यक्षा विद्याधराः सिद्धा गंधर्वाप्सरसां गणाः । उत्थिताश्चैव ते सर्वे निद्रापरिगता इव
Brahmā, Viṣṇu, Indra, les gardiens des directions avec les sages ; les Yakṣas, Vidyādharas, Siddhas, et les troupes de Gandharvas et d’Apsaras : tous se levèrent, comme s’ils s’éveillaient du sommeil.
Verse 55
विस्मयेन समाविष्टा बभूवुर्जातसाध्वसाः । सर्वे देवासुराश्चैव ऊचुराश्चर्यवत्ततः
Saisis d’émerveillement et frappés d’une crainte soudaine et révérencieuse, tous les dieux et les asuras parlèrent alors avec stupeur.
Verse 56
क्व कालकूटं सुमहद्येन विद्राविता वयम् । मृतप्रायाः कृताः सद्यः सलोकपालका ह्यमी
«Où est donc ce terrible et très puissant poison Kālakūṭa, par lequel nous avons été mis en fuite—avec les gardiens du monde—et rendus sur-le-champ comme morts ?»
Verse 57
इत्यब्रुवंस्तदा दैत्यास्तूष्णींभूतास्तदा स्थिताः । शक्रादयो लोकपाला विष्णुं सर्वेश्वरेश्वरम् । ब्रह्माणं च पुरस्कृत्य इदमूचुः समेधिता
Quand les Daityas eurent ainsi parlé, ils se turent et demeurèrent immobiles. Alors Indra et les autres gardiens des mondes, plaçant Brahmā en tête et s’adressant à Viṣṇu, Seigneur des seigneurs de tout, dirent ces paroles, l’esprit recueilli et ferme.
Verse 58
केनेदं कारितं विष्णो न विदामोऽल्पमेधसः । तदा प्रहस्य भगवान्ब्रह्मणा सह तैः सुरैः
«Ô Viṣṇu, par qui cela a-t-il été accompli ? Nous, d’intelligence limitée, ne le savons pas.» Alors le Bienheureux, avec Brahmā et ces dieux, sourit.
Verse 59
समाधिमगमन्सर्वेऽप्येकाग्रमनसस्तदा । तत्त्वज्ञानेन निर्हृत्य कामक्रोदादिकान्द्विजाः
Alors tous entrèrent en samādhi, l’esprit fixé en un seul point ; et, par la connaissance du Réel, ils rejetèrent désir, colère et le reste — ô deux-fois-né.
Verse 60
तदात्मनि स्थितं लिंगमपश्यन्वि बुधादयः । विष्णुं पुरस्कृत्य तदा तुष्टुवुः परमार्थतः
Alors les sages et les hommes de connaissance virent le Liṅga demeurer dans leur propre Soi. Plaçant Viṣṇu en tête, ils louèrent (Śiva) selon la vérité suprême.
Verse 61
आत्मना परमात्मानं योगिनः पर्युपासते
Par le Soi, les yogins vénèrent et réalisent le Soi suprême (Paramātman).
Verse 62
लिंगमेव परं ज्ञानं लिंगमेव परं तपः । लिंगमेव परो धर्मो लिंगमेव परा गतिः । तस्माल्लिंगात्परतरं यच्च किंचिन्न विद्यते
Le Liṅga seul est la connaissance suprême; le Liṅga seul est l’austérité suprême. Le Liṅga seul est le dharma suprême; le Liṅga seul est le but le plus élevé. Au-delà du Liṅga, il n’existe absolument rien.
Verse 63
एवं ब्रुवंतो हि तदा सुरासुराः सलोकपाला ऋषिभिश्च साकम् । विष्णुं पुरस्कृत्य तमालवर्णं शंभुं शरण्यं शरणं प्रपन्नाः
Ainsi parlèrent les Devas et les Asuras, avec les Lokapālas et les Ṛṣis; plaçant Viṣṇu à l’avant, ils se livrèrent en refuge à Śambhu, le Seigneur à la teinte sombre, l’authentique Refuge de tous.
Verse 64
त्राहित्राहि महादेव कृपालो परमेश्वर । पुरा त्राता यथा सर्वे तथात्वं त्रातुमर्हसि
«Sauve-nous, sauve-nous, ô Mahādeva, Seigneur Suprême plein de compassion ! Comme jadis tu protégeas tous les êtres, ainsi maintenant daigne encore nous protéger.»
Verse 65
तद्देवदेव भवतश्चरणारविंदं सेवानुबंधमहिमानमनंतरूपम् । त्वदाश्रितं यत्परमानुकंपया नमोऽस्तु ते देववर प्रसीद
«Ainsi, ô Dieu des dieux, nous nous inclinons devant tes pieds de lotus, dont la gloire se révèle par le service dévotionnel, et dont les formes sont sans fin. Par ta compassion suprême, tu deviens le refuge de ceux qui se tournent vers toi. Hommage à toi, ô le meilleur des dieux; sois favorable.»
Verse 66
लिंगस्वरूपमध्यस्थो भगवान्भूतभावनः । सर्वैः सुरगणैः साकं बभाषेदं रमापतिः
Demeurant au cœur même de la forme du Liṅga, le Seigneur Bienheureux—nourricier de tous les êtres—avec toutes les cohortes des dieux, prononça ces paroles; ainsi parla Viṣṇu, l’Époux de Ramā (Lakṣmī).
Verse 67
त्वं लिंगरूपी भगवाञ्जगतामभयप्रदः । विष्णुना संस्तुतो देवो लिंगरूपी महेश्वरः
Tu es le Seigneur Bienheureux sous la forme du Liṅga, dispensateur d’intrépidité aux mondes. Ainsi loué par Viṣṇu, Maheśvara—le dieu en forme de Liṅga—est proclamé.
Verse 68
मृतास्त्राता गरात्सर्वे तस्मान्मृत्युंजय प्रभो । रक्षरक्ष महाकाल त्रिपुरांत नमोस्तु ते
Tous furent sauvés de la mort et du poison ; c’est pourquoi, ô Seigneur Mṛtyuñjaya, protège—protège ! Ô Mahākāla, destructeur de Tripura, hommage à Toi.
Verse 69
विष्णुना संस्तुतो देवो लिंगरूपी महेश्वरः । प्रादुर्बभूव सांबोऽथ बोधयन्निव तान्सुरान्
Loué par Viṣṇu, Maheśvara—le dieu en forme de Liṅga—se manifesta alors comme Sāmbā (Śiva avec Umā), comme pour instruire ces dieux.
Verse 70
हे विष्णो हे सुराः सर्व ऋषयः श्रूयतामिदम् । मन्यतेऽपि हि संसारे अनित्ये नित्यताकुलम्
Ô Viṣṇu ! Ô vous tous, dieux et sages ṛṣi—écoutez ceci : dans ce saṃsāra impermanent, les égarés imaginent encore la permanence.
Verse 71
अविलोकयताऽत्मात्मना विबुधादयः । किं यज्ञैः किं तपोभिश्च किमुद्योगेन कर्मणाम्
Ô dieux et autres êtres : sans contempler le Soi par le Soi lui-même, que gagne-t-on par les yajña, que par les austérités, et que par l’effort acharné dans les actes ?
Verse 72
एकत्वेन पृथक्त्वेन किंचिन्नैव प्रयोजनम् । यस्माद्भवद्भिर्मिलितैः कृतं यत्कर्म दुष्करम्
Qu’il y ait unité ou séparation, il n’est point de véritable dessein sans juste compréhension ; car vous, réunis, avez accompli cette œuvre difficile.
Verse 73
क्षीराब्धेर्मथनं तत्तु अमृतार्थं कथं कृतम् । मृत्युं जयं निराकृत्य अवज्ञाय च मां सदा
Comment ce barattage de l’Océan de Lait fut-il accompli pour l’ambroisie, après avoir rejeté le Vainqueur de la Mort et m’avoir sans cesse méprisé ?
Verse 74
तस्मात्सर्वे मृत्युमुखं पतिता वै न संशयः । अस्माभिर्निर्मितो देवो गणेशः कार्यसिद्धये
Ainsi, vous êtes tous tombés assurément dans la gueule même de la mort — sans aucun doute. Pourtant, par Nous fut créé le dieu Gaṇeśa pour l’accomplissement des œuvres.
Verse 75
न नमंति गणेशं च दुर्गां चैव तथाविधाम् । क्लेशभाजो भविष्यति नात्र कार्या विचारणा
Ceux qui ne se prosternent pas devant Gaṇeśa, ni de même devant Durgā d’une telle puissance, deviendront héritiers de la souffrance ; il n’y a là rien à discuter.
Verse 76
यूयं सर्वे त्वधर्मिष्ठाः स्तब्धाः पंडितमानिनः । कार्याकार्यमविज्ञाय केवलं मानमोहिताः
Vous tous, en vérité, êtes plongés dans l’adharma : raides d’orgueil, vous vous croyez savants. Ignorant ce qu’il faut faire et ne pas faire, vous n’êtes abusés que par l’amour-propre.
Verse 77
तस्मात्कालमुखे सर्वे पतिता नात्र संशयः । सर्वे श्रुतिपरा यूयमिंद्राद्या देवतागणाः
Ainsi, vous êtes tous tombés dans la «bouche du Temps» ; il n’y a là aucun doute. Et pourtant, vous, les cohortes des dieux à commencer par Indra, vous prétendez tous être voués à la Śruti.
Verse 78
प्ररोचनपराः सर्वे क्षुद्राश्चेंद्रादयो वृथा । नात्मानं च प्रपंचेन वेत्सि त्वं हि शचीपते
Vous êtes tous voués à la flatterie et à la persuasion ; bien mesquins êtes-vous, dieux à commencer par Indra, et vaine est toute votre vantardise. Ô seigneur de Śacī, tu ne connais pas vraiment le Soi, mais seulement le jeu des apparences du monde.
Verse 79
कृतः प्रयत्नो हि महानमृतार्थं त्वया शठ । अश्वमेधशतेनैव यद्राज्यं प्राप्तवानसि । अपि तच्च पराधीन तन्न जानासि दुर्मते
Ô trompeur, tu as déployé un grand effort pour l’« immortalité ». Par cent sacrifices d’Aśvamedha tu as obtenu la souveraineté ; mais même cela demeure sous la dépendance d’une puissance autre : dans ton mauvais jugement, tu ne le comprends pas.
Verse 80
यैर्वदवाक्यैस्त्वं मूढ संस्तुतोऽसि तपस्विभिः । ते मूढास्तो षयंति त्वां तत्तद्रागपरायणाः
Par quels que soient les mots vides dont toi, ô égaré, tu es loué par des ascètes, ces hommes abusés ne cherchent qu’à te complaire, voués à tel ou tel attachement.
Verse 81
विष्णो त्वं च पक्षपातान्न जानासि हिताहितम् । केचिदधतास्त्वया विष्णो रक्षिताश्चैव केचन
Ô Viṣṇu, par partialité tu ne discernes pas ce qui est salutaire et ce qui est nuisible. Certains sont opprimés par toi, ô Viṣṇu, tandis que d’autres sont réellement protégés.
Verse 82
इच्छायुक्तस्त्वमत्रैव सदा बालकचेष्टितः । येऽन्ये च लोकपाः सर्वे तेषां वार्ता कुतस्त्विह
Ici, tu n’agis que selon ton caprice, te conduisant sans cesse comme un enfant. Quant aux autres gardiens des mondes, quelle place y a-t-il ici pour leur parole en cette affaire ?
Verse 83
अन्यथा हि कृते ह्यर्थे अन्यथात्वं भविष्यति । कार्यसिद्धिर्भवेद्येन भवद्भिर्विस्मृतं च तत्
Si une entreprise est accomplie d’une manière erronée, son fruit deviendra assurément autre. Et le principe même par lequel l’œuvre obtient sa réussite—vous l’avez oublié.
Verse 84
येनाद्य रक्षिताः सर्वे कालकूटमहाभयात् । येन नीलीकृतो विष्णुर्येन सर्वे पराजिताः
Par Celui grâce à qui, aujourd’hui, tous furent protégés de la grande terreur du poison Kālakūṭa ; par Celui qui rendit même Viṣṇu d’un bleu sombre ; par Celui qui soumit tous—
Verse 85
लोका भस्मीकृता येन तस्माद्येनापि रक्षिताः । तस्यार्च्चनाविधिः कार्यो गणेशस्य महात्मनः
Celui par qui les mondes furent réduits en cendres—et par qui, pour cette même raison, ils furent aussi protégés : il convient d’accomplir le rite juste d’adoration de Gaṇeśa, le grand d’âme.
Verse 86
कर्मारंभे तु विघ्नेशं ये नार्चंति गणाधिपम् । कार्यसिद्धिर्न तेषां वै भवेत्तु भवतां यथा
Ceux qui, dès le commencement d’une œuvre, n’adorent pas Vighneśa, le Seigneur des Gaṇas, pour eux la réussite de l’action ne naît pas véritablement, comme elle naît pour ceux qui l’adorent.
Verse 87
एतन्महेशस्य वचो निशम्य सुरासुराः किंनरचारणाश्च । पूजाविधानं परमार्थतोऽपि पप्रच्छुरेनं च तदा गिरीशम्
Ayant entendu ces paroles de Maheśa, les devas et les asuras, ainsi que les kiṃnaras et les cāraṇas, interrogèrent alors Girīśa en détail sur la véritable manière du culte.