
Sūta décrit le lac sacré Dīrghikā, célébré comme destructeur des péchés. Il affirme que s’y baigner à l’aube, le jour de caturdaśī (quatorzième) de la quinzaine claire du mois de Jyeṣṭha, est particulièrement efficace pour se délivrer des fautes. Le chapitre enchaîne avec un récit exemplaire : le brāhmaṇa savant Vīraśarman a une fille aux proportions corporelles inhabituelles, ce qui entraîne son rejet social par crainte des conséquences rituelles d’un mariage. Elle pratique de sévères austérités et se rend régulièrement à l’assemblée d’Indra. Lorsqu’on asperge son siège d’eau purificatrice, elle s’en étonne ; Indra explique que demeurer non mariée malgré la maturité est perçu comme une impureté rituelle, et il lui conseille de se marier pour retrouver la convenance cérémonielle. Elle cherche alors un époux publiquement ; un brāhmaṇa atteint de lèpre accepte de l’épouser à condition d’une obéissance à vie. Après le mariage, il demande à se baigner dans soixante-huit tīrtha ; elle construit une hutte portable et le porte sur sa tête à travers les lieux de pèlerinage, tandis que le corps de son mari retrouve peu à peu son éclat. Une nuit, près de la région de Hāṭakeśvara, épuisée, elle dérange involontairement le sage Māṇḍavya, empalé sur un pieu ; celui-ci la maudit : son mari mourra au lever du soleil. Elle réplique par un acte de vérité (satya) : si son mari doit mourir, le soleil ne se lèvera pas. Le lever du soleil s’arrête, provoquant un trouble cosmique et social : les criminels se réjouissent, tandis que les ritualistes et les devas souffrent, les yajña et les routines du dharma étant suspendus. Les devas implorent Sūrya, qui avoue craindre la puissance de la pativratā. Après négociation et promesses de dons, la femme autorise l’aube ; son mari meurt au contact du soleil, mais les devas le ressuscitent et le rendent à la jeunesse, et elle-même est transfigurée en une figure idéale. Māṇḍavya est délivré de sa souffrance. L’épisode exalte le mérite du tīrtha, la force du satya et la valeur du pativratā-dharma dans le cadre d’une géographie sacrée.
Verse 1
सूत उवाच । तथान्यापि च तत्रास्ति दीर्घिकाख्या सुशोभना । सरसी लोकविख्याता सर्वपातकनाशनी
Sūta dit : Là aussi se trouve un autre lac splendide nommé Dīrghikā, renommé dans le monde entier, un étang sacré qui anéantit tous les péchés.
Verse 2
यस्यां स्नातो नरः सम्यग्भास्करस्योदयं प्रति । ज्येष्ठशुक्लचतुर्दश्यां मुच्यते सर्वपातकैः
Celui qui s’y baigne selon le rite, tourné vers le lever du soleil, le quatorzième jour de la quinzaine claire de Jyeṣṭha, est délivré de tous les péchés.
Verse 3
आसीत्पूर्वं द्विजो वीरशर्मनामातिविश्रुतः । वेदविद्याव्रतस्नातो वर्धमाने पुरोत्तमे
Autrefois vivait un «deux-fois-né» très renommé, nommé Vīraśarman ; accompli dans le savoir védique et les observances sacrées, il demeurait dans l’excellente cité de Vardhamāna.
Verse 4
तस्य कन्या समुत्पन्ना कदाचिल्लक्षणाच्च्युता । अतिदीर्घा प्रमाणेन जनहास्यविवर्द्धिनी
Il lui naquit une fille, mais, à un moment, elle fut privée de signes favorables ; d’une taille excessivement grande, elle devint objet de moquerie parmi les gens.
Verse 5
ततः सा यौवनं प्राप्ता तद्रूपापि कुमारिका । न कश्चिद्वरयामास शास्त्रवाक्यमनुस्मरन्
Lorsqu’elle parvint à la jeunesse, bien qu’elle eût cette apparence, nul ne la demanda en mariage, se souvenant des prescriptions des śāstras.
Verse 6
अतिसंक्षिप्तकेशा या अतिदीर्घातिवामना । उद्वाहयति यः कन्यां पुरुषः काममोहितः
Une jeune fille aux cheveux extrêmement courts, ou trop grande, ou trop petite—si un homme, égaré par le désir, l’épouse,
Verse 7
षण्मासाभ्यंतरे मृत्युं स प्राप्नोति नरो ध्रुवम् । एतस्मात्कारणात्सर्वे तां त्यजंति कुमारिकाम्
Dans les six mois, cet homme rencontre assurément la mort; pour cette raison, tous repoussent cette jeune fille.
Verse 8
पुरुषा अतिदीर्घत्वयुक्तां वीक्ष्य समंततः । ततो वैराग्यमापन्ना तपस्तेपेऽतिदारुणम्
Voyant de toutes parts des hommes doués d’une longévité extraordinaire, elle fut saisie de détachement et entreprit alors des austérités d’une rigueur extrême.
Verse 9
चांद्रायणानि कृच्छ्राणि तया चीर्णान्यनेकशः । पाराकाणि यथोक्तानि तथा सांतपनानि च
Elle observa maintes fois les pénitences de Cāndrāyaṇa et de Kṛcchra; et, conformément aux prescriptions, elle accomplit aussi les expiations de Pārāka et de Sāṃtapana.
Verse 10
व्रतं यद्विद्यते किंचिन्नियमः संयमस्तथा । अन्यच्चापि शुभं कृत्यं तत्सर्वं च तया कृतम्
Quel que fût le vœu, quelle que fût l’observance et la maîtrise de soi—et toute autre œuvre de bon augure—elle accomplit tout cela intégralement.
Verse 11
एवं तस्या व्रतस्थाया जरा सम्यगुपस्थिता । तथापि तेजसो वृद्धिर्ववृधे तपसा कृता
Ainsi, bien que la vieillesse fût venue sur elle comme il se doit tandis qu’elle demeurait ferme dans ses vœux, sa splendeur ne cessait de croître, nourrie par la puissance de son ascèse (tapas).
Verse 12
सा च नित्यं महेन्द्रस्य सभां यात्यतिकौतुकात् । देवर्षीणां मतं श्रोतुं देवतानां विशेषतः
Et, poussée par une grande curiosité, elle se rendait chaque jour à l’assemblée de Mahendra, surtout pour entendre l’avis et le conseil des devarṣi et des dieux.
Verse 13
यदा सा स्वासनं त्यक्त्वा प्रयाति स्वगृहोन्मुखी । तदैवाभ्युक्षणं चक्रुस्तत्र शक्रस्य किंकराः
Chaque fois qu’elle quittait son propre siège et se mettait en route vers sa demeure, à cet instant même les serviteurs de Śakra (Indra) y accomplissaient le rite d’aspersion (abhyukṣaṇa).
Verse 14
तथान्यदिवसे दृष्टं क्रियमाणं तया हि तत् । अभ्युक्षणं स्वकीये च आसने द्विजसत्तमाः
Puis, un autre jour, elle vit réellement que cette aspersion s’accomplissait sur son propre siège—ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 15
ततः कोपपरीतांगी दीर्घिका सा कुमारिका । त्रिशाखां भृकुटीं कृत्वा ततः प्राह पुरंदरम्
Alors cette jeune fille à la longue vie, le corps saisi par la colère, fronça les sourcils en triple pli et s’adressa à Purandara (Indra).
Verse 16
किं दोषं वीक्ष्य मे शक्र प्रोक्षितं चासनं त्वया । परद्वा रकृतं दोषं किं मयैतत्कृतं क्वचित्
Ô Śakra, quel défaut as-tu vu en moi pour asperger mon siège d’eau purificatrice ? Est-ce une souillure causée par un autre au seuil, ou bien ai-je jamais commis ici quoi que ce soit ?
Verse 17
तस्मान्मे पातकं ब्रूहि नो चेच्छापं सुदारुणम् । त्वयि दास्याम्यसंदिग्धं सत्ये नात्मानमालभे
Dis-moi donc quel est mon péché ; sinon, je ferai tomber sur toi une malédiction des plus terribles. En vérité, je le ferai sans hésiter ; je ne me retiendrai pas.
Verse 18
इन्द्र उवाच । न ते दीर्घेऽस्तिदोषोत्र कश्चिदेकं विना शुभे । तेनाथ क्रियते चैतदासनस्याभिषेचनम्
Indra dit : « Ô toi de bon augure, ô Dīrghā, ici il n’est en toi aucune faute, hormis une seule. C’est pourquoi l’on accomplit cette aspersion consacrante du siège. »
Verse 19
त्वं कुमार्यपि संप्राप्ता ऋतुकालं विगर्हिता । तेन दोषं त्वमापन्ना नान्यदस्तीह कारणम्
« Bien que tu sois encore une jeune fille non mariée, tu as atteint le temps des menstrues et l’on t’a laissée sans les soins requis ; de là vient la faute que tu as encourue. Il n’y a ici nulle autre cause. »
Verse 20
तस्मादद्यापि त्वां कश्चिदुद्वाहयति तापसः । त्वं तं वरय भर्त्तारं येन गच्छसि मेध्यताम्
« C’est pourquoi, même aujourd’hui, quelque ascète peut encore t’épouser. Choisis-le pour époux, afin que par lui tu atteignes la pureté et l’aptitude aux rites. »
Verse 21
ततश्च लज्जया युक्ता सा तदा दीर्घकन्यका । गत्वा भूमितले तूर्णं वर्धमाने पुरोत्तमे
Alors Dīrghakanyā, saisie de pudeur, descendit promptement sur la terre à Vardhamāna, la cité la plus excellente.
Verse 22
ततः फूत्कर्तुमारब्धा चत्वरेषु त्रिकेषु च । उच्छ्रित्य दक्षिणं पाणिं भ्रममाणा इतस्ततः
Puis elle se mit à crier sur les places et aux carrefours à trois voies; levant la main droite, elle errait çà et là.
Verse 23
यदि कश्चिद्द्विजो जात्या करोति मम सांप्रतम् । पाणिग्राहं तपोऽर्द्धस्य श्रेयो यच्छामि तस्य च
« Si quelque dvija de naissance prend maintenant ma main en mariage, je lui accorderai aussi le mérite et le bien spirituel de la moitié de mon austérité. »
Verse 24
एवं तां प्रविजल्पन्तीं श्रुत्वा लोका दिवानिशम् । उन्मत्तामिति मन्वाना हास्यं चक्रुः परस्परम्
L’entendant parler ainsi jour et nuit, les gens pensèrent : « Elle est folle », et ils rirent entre eux.
Verse 25
ततः कतिपयाहस्य प्रकुर्वंती च दीर्घिका । कुष्ठव्याधिगृहीतेन ब्राह्मणेन परिश्रुता
Après quelques jours, tandis que Dīrghikā poursuivait ainsi, sa renommée parvint à un brahmane atteint de la lèpre.
Verse 26
ततः प्रोवाच मन्दं स समाहूय सुदुःखिताम्
Alors, ayant fait venir près de lui la femme accablée de chagrin, il lui parla avec douceur.
Verse 27
अहं त्वामुद्वहाम्यद्य कृत्वा पाणिग्रहं तव । यदि मद्वचनं सर्वं सर्वदैवानुतिष्ठसि
«Aujourd’hui je t’épouserai, en prenant ta main selon le rite du pāṇigraha, si tu accomplis toujours toutes mes prescriptions.»
Verse 28
कुमारिकोवाच । करिष्यामि न संदेहस्तव वाक्यं द्विजाधिप । कुरु पाणिग्रहं मेऽद्य विधिदृष्टेन कर्मणा
La jeune fille dit : «Je le ferai, sans aucun doute, ô le plus éminent des brāhmaṇas. Accomplis aujourd’hui la prise de ma main, selon l’acte rituel prescrit par la règle.»
Verse 29
सूत उवाच । ततस्तस्याः कुमार्याः स पाणिं जग्राह दक्षिणम् । गृह्योक्तेन विधानेन देवाग्निगुरुसंनिधौ
Sūta dit : Alors il prit la main droite de la jeune fille, selon la procédure enseignée dans les rites gṛhya, en présence des dieux, du feu sacré et du maître.
Verse 30
अथ सा प्राह भूयोऽपि विवाहकृतमंगला । आदेशं देहि मे नाथ यं करोमि तवाधुना
Alors elle parla de nouveau, rendue propice par le rite du mariage : «Donne-moi ton ordre, ô mon seigneur ; que dois-je faire pour toi à présent ?»
Verse 31
पतिरुवाच । अष्टषष्टिषु तीर्थेषु स्नातुमिच्छामि सुन्दरि । साहाय्येन त्वदीयेन यदि शक्नोषि तत्कुरु
Le mari dit : «Ô belle, je désire me baigner dans les soixante-huit tīrtha sacrés. Si tu le peux, fais-le : viens à mon aide par ton soutien.»
Verse 32
बाढमित्येव सा प्रोच्य ततस्तूर्णं पतिव्रता । तत्प्रमाणं दृढं कृत्वा रम्यं वंशकुटीरकम्
Elle répondit : «Qu’il en soit ainsi», et cette épouse vouée à son mari se mit aussitôt à l’ouvrage ; en en fixant la juste mesure et en l’affermissant, elle façonna une ravissante petite hutte de bambou.
Verse 33
मृदु तूलसमायुक्तं ततः प्राह निजं पतिम् । कृतांजलिपुटा भूत्वा प्रहृष्टेनान्तरात्मना
Puis, l’ayant garnie d’un doux rembourrage de coton, elle s’adressa à son époux—les mains jointes en vénération, l’âme intérieure toute réjouie.
Verse 34
एतत्तव कृते रम्यं कृतं वंशकुटीरकम् । मम नाथारुहाशु त्वं येन कृत्वाथ मूर्धनि । नयामि सर्वतीर्थेषु क्षेत्रेषु सुशुभेषु च
«Ô mon seigneur, pour toi j’ai fait cette ravissante petite hutte de bambou. Monte vite ; la plaçant sur ma tête, je te conduirai vers tous les tīrtha sacrés, ainsi que vers les kṣetra resplendissants.»
Verse 35
ततः कुष्ठी प्रहृष्टात्मा शनैरुत्थाय भूतलात् । तया चोद्धृतदेहः सन्सुप्तो वंशकुटीरके
Alors le lépreux, le cœur empli d’allégresse, se releva lentement du sol. Soulevé par elle, il s’étendit dans la petite hutte de bambou.
Verse 36
ततस्तं मस्तके कृत्वा सर्वतीर्थे यथासुखम् । सर्वक्षेत्रेषु बभ्राम स्नापयन्ती निजं पतिम्
Alors, l’ayant posé sur sa tête, elle erra paisiblement à travers tous les tīrtha et tous les kṣetra sacrés, baignant son propre époux en chaque lieu saint.
Verse 37
यथा यथा स चक्रेऽथ स्नानं तीर्थेषु कुष्ठभाक् । तथातथास्य गात्रेषु तेजो वृद्धिं प्रगच्छति
Et à mesure que cet homme, atteint de lèpre, se baignait sans cesse dans les tīrtha sacrés, de même la splendeur et la vigueur croissaient peu à peu dans ses membres.
Verse 38
ततः क्रमेण सा साध्वी भ्रममाणा महीतले । हाटकेश्वरजे क्षेत्रे संप्राप्ता रजनी मुखे
Puis, au fil du temps, cette femme vertueuse, errant sur la terre, parvint au kṣetra sacré de Hāṭakeśvara à l’instant même où la nuit s’ouvrait.
Verse 39
क्लान्ता वैक्लव्यमापन्ना भाराक्रान्ता पतिव्रता । निद्रान्धा निश्वसन्ती च प्रस्खलन्ती पदेपदे
Épuisée et gagnée par la faiblesse, cette épouse fidèle—accablée par le fardeau—fut aveuglée par la somnolence, haletant et trébuchant à chaque pas.
Verse 40
अथ तत्र प्रदेशे तु माण्डव्यो मुनिपुंगवः । शूलारोपितगात्रस्तु संतिष्ठति सुदुःखितः
Or, dans cette même contrée se tenait Māṇḍavya, taureau parmi les sages ; le corps empalé sur un pieu, il demeurait là dans une souffrance extrême.
Verse 41
अथ सा तं समासाद्य शूलं रात्रौ पतिव्रता । निजगात्रेण भारार्त्ता गच्छमाना महासती
Alors cette grande femme chaste, fidèle à son époux, cheminant dans la nuit et accablée par le fardeau de son propre corps, parvint jusqu’à ce pieu.
Verse 42
तया संचालितः सोऽथ मांडव्यो मुनिपुंगवः । परां पीडां समासाद्य ततः प्राह सुदुःखितः
Bousculé par elle, le sage Māṇḍavya—le plus éminent des ascètes—tomba dans une souffrance plus grande encore et, dans une profonde détresse, prit la parole.
Verse 43
केनेदं पाप्मना शल्यं ममांतः परिचालितम् । येनाहं दुःखयुक्तोऽपि भूयो दुःखास्पदीकृतः
Par quel pécheur ce « dard » de tourment en moi a-t-il été remué, si bien que, déjà dans la douleur, je suis devenu le séjour d’une souffrance plus grande encore ?
Verse 44
दीर्घिकोवाच । न मया त्वं महाभाग निद्रोपहतया दृशा । दृष्टस्तेन परिस्पृष्टो ह्यस्पृश्यः पापकृत्तमः
Dīrghikā dit : «Ô noble seigneur, je ne t’ai pas vu ; ma vue était accablée par le sommeil. Ainsi as-tu été touché par le plus pécheur, un impur qu’on ne doit pas toucher.»
Verse 45
न त्वया सदृशश्चान्यः पापात्मास्ति धरातले । शिरस्युद्भूतशूलोऽपि यो मृत्युं नाधिगच्छति
«Sur cette terre, nul pécheur n’est semblable à toi : même avec un pieu surgissant de ta tête, tu n’atteins pas la mort.»
Verse 46
अहं पतिव्रता मूढ वहामि शिरसा धृतम् । तीर्थयात्राकृते कांतं विकलांगं सुवल्लभम्
Moi, épouse vouée à mon vœu—si insensée que je sois—je porte sur ma tête mon bien-aimé époux, infirme de ses membres, pour accomplir le pèlerinage vers les tīrtha sacrés.
Verse 47
कस्मात्तस्यास्तिरस्कारं मम यच्छसि निष्ठुरम् । अज्ञातां मूढबुद्धिः सन्विशेषान्मानुषोद्भवाम्
Pourquoi, avec cruauté, déverses-tu sur moi le mépris? Tu ne me connais pas, et toi, l’esprit obscurci, tu ne discernes pas les distinctions qui conviennent à la conduite humaine.
Verse 48
माण्डव्य उवाच । अहं यादृक्त्वया प्रोक्तस्तादृगेव न संशयः । पापात्मा मूढबुद्धिश्च अस्पृश्यः सर्वदेहिनाम्
Māṇḍavya dit : «Tel que tu m’as décrit, tel je suis en vérité, sans aucun doute. Je suis d’âme pécheresse, d’intelligence égarée, et intouchable (aspṛśya) pour tous les êtres incarnés».
Verse 49
यदि प्रातस्तवायं च भर्त्ता जीवति निष्ठुरे । येन मे जनिता पीडा प्राणांतकरणी दृढा
Si, ô cruel, ton époux vit encore jusqu’au matin—lui par qui m’a été infligée une souffrance tenace, menant jusqu’à l’extinction de la vie—
Verse 50
तस्मादेष तवाभीष्टः स्पृष्टः सूर्यस्य रश्मिभिः । मया शप्तः परित्यागं जीवितस्य करिष्यति
Ainsi, cet être que tu chéris, une fois touché par les rayons du Soleil, maudit par moi, quittera la vie.
Verse 51
दीर्घिकोवाच । यद्येवं मरणं पत्युः प्रभाते संभविष्यति । मदीयस्य ततः प्रातर्नोद्गमिष्यति भास्करः
Dīrghikā dit : «Si la mort de mon époux doit survenir à l’aube, alors, à cause de moi, le Soleil ne se lèvera pas le matin.»
Verse 52
एवमुक्त्वा ततः साथ निषसाद धरातले । भूमौ तद्भर्तृसंयुक्तं मुक्त्वा वंशकुटीरकम्
Après avoir ainsi parlé, elle s’assit à même le sol, laissant la petite hutte de bambou avec son époux, et demeura là sur la terre.
Verse 53
अथ तां प्राह कुष्ठी स पिपासा संप्रवर्तते । तस्मात्तोयं समानेहि पानार्थमतिशीतलम्
Alors le lépreux lui dit : «La soif s’est levée en moi. Apporte donc de l’eau à boire — une eau très fraîche.»
Verse 54
तथैव सा समाकर्ण्य भर्तुरादेशमुत्सुका । इतस्ततश्च बभ्राम जलार्थं न प्रपश्यति । न च निर्याति दूरं सा त्यक्त्वारण्ये तथाविधम्
Entendant l’ordre de son époux, elle erra avec empressement de-ci de-là à la recherche d’eau, mais n’en trouva point. Et elle ne s’éloigna pas, ne voulant pas l’abandonner en cet état dans la forêt.
Verse 55
भर्तारं श्वापदोत्थं च भयं हृदि वितन्वती । उपविश्य ततो भूमौ स्पृष्ट्वा पादौ पतेस्तदा । प्रोवाच दीर्घिका वाक्यं तारवाक्येन दुःखिता
Le cœur saisi de crainte — pour son époux et à cause des bêtes sauvages — elle s’assit à terre. Puis, touchant les pieds de son mari, Dīrghikā, peinée par des paroles dures, prit la parole.
Verse 56
पतिव्रता त्वमाचीर्णं यदि सम्यङ्मया स्फुटम् । तेन सत्येन भूपृष्ठान्निर्गच्छतु जलं शुभम्
«Si j’ai accompli clairement et justement le vœu de l’épouse fidèle, alors, par cette vérité, que de la surface de la terre jaillisse une eau de bon augure.»
Verse 57
एवमुक्त्वा जघानाथ पादाघातेन मेदिनीम् । कान्तभक्तिं पुरस्कृत्य तस्य जीवितवांछया
Ayant ainsi parlé, elle frappa la terre d’un coup de pied, plaçant au premier rang sa dévotion pour son bien-aimé, dans le désir de lui rendre la vie.
Verse 58
एतस्मिन्नन्तरे तोयं पादाघातादनन्ततरम् । निष्क्रांतं निर्मलं स्वादु माण्डव्यस्य च पश्यतः
À cet instant, sous le choc du pied, une eau abondante jaillit—pure, limpide et douce—tandis que Māṇḍavya regardait.
Verse 59
ततस्तं स्नापयामास तस्मिंस्तोये श्रमातुरम् । अपाययत्ततः पश्चात्स्वयं स्नात्वा पपौ जलम्
Alors elle baigna dans cette eau celui qui était accablé de fatigue, puis elle lui en donna à boire; ensuite, s’étant elle-même baignée, elle but aussi de cette eau.
Verse 60
एतस्मिन्नंतरे सूर्यः पतिव्रतकृताद्भयात् । नाभ्युदेति समुत्पन्नस्ततः कालात्ययो महान्
Pendant ce temps, par crainte suscitée par la puissance de la pativratā, le Soleil ne se leva pas; de là naquit un grand dérèglement du temps.
Verse 61
अथ रात्रिं समालोक्य दीर्घां ये कामुका जनाः । ते सर्वे तुष्टिमापन्नास्तथा च कुल स्त्रियः
Voyant la nuit se prolonger, tous ceux adonnés aux plaisirs furent comblés de joie, ainsi que les femmes des maisonnées.
Verse 62
कौशिका राक्षसाश्चापि चोरा जाराश्च ये नराः । ते सर्वे प्रोचुः संहृष्टाः समालिंग्य परस्परम्
Les Kauśika, et même les rākṣasa, les voleurs et les amants adultères : tous ces hommes s’écrièrent, transportés de joie, en s’embrassant les uns les autres.
Verse 63
अद्यास्माकं विधिस्तुष्टो भगवान्मन्मथस्तथा । येन दीर्घा कृता रात्रिर्नाशं नीतश्च भास्करः
Ils dirent : « Aujourd’hui, notre destinée nous est favorable, et le Seigneur Manmatha aussi se réjouit ; car par lui la nuit fut rendue longue et le Soleil poussé à disparaître. »
Verse 64
ये पुनर्ब्राह्मणाः शांता यज्ञकर्मसमुद्यताः । ते सर्वे दुःखमापन्नाः सूर्योदयविनाकृताः
Mais les brāhmaṇa paisibles, prêts aux actes du yajña, furent tous saisis de peine, privés du lever du soleil.
Verse 65
न कश्चिद्यजनं चक्रे याजनं न च सद्द्विजः । न श्राद्धं न च संकल्पं न स्वाध्यायं कथंचन
Nul ne célébra de sacrifice ; nul digne « deux-fois-né » n’accomplit les rites sacerdotaux. Il n’y eut ni śrāddha, ni saṅkalpa solennel, ni récitation du svādhyāya, en aucune manière.
Verse 66
न स्नानं न च दानं च लोकयात्रां विशेषतः । व्यवहारं न कृत्यं च किंचिद्धर्मसमुद्भवम्
Il n’y avait ni bain rituel, ni aumône, et surtout plus aucun cours ordinaire de la vie publique ; ni échanges, ni devoirs : rien de ce qui naît du dharma n’était accompli.
Verse 67
एतस्मिन्नन्तरे देवाः सर्वे शक्रपुरोगमाः । परं दौःस्थ्यं समापन्ना यज्ञभागविवर्जिताः
Cependant, tous les dieux—conduits par Śakra (Indra)—tombèrent dans une grande détresse, privés de leurs parts dans le yajña (sacrifice).
Verse 68
ततो भास्करमासाद्य ऊचुर्दुःखसमन्विताः । कस्मान्नोद्गमनं देव प्रकरोषि दिवाकर
Alors ils s’approchèrent de Bhāskara (le Soleil) et, accablés de peine, dirent : «Ô Deva, ô Faiseur du jour, Divākara, pourquoi ne fais-tu pas ton lever ?»
Verse 69
एतत्त्वया विना सर्वं जगद्व्याकुलतां गतम्
«Sans toi, tout ce monde est tombé dans le trouble.»
Verse 70
तस्माल्लोकहितार्थाय त्वमुद्गच्छ यथापुरा । अग्निष्टोमादिका यज्ञा वर्तंते येन भूतले
«Ainsi, pour le bien du monde, lève-toi de nouveau comme auparavant, afin que sur la terre se poursuivent l’Agniṣṭoma et les autres yajñas.»
Verse 71
सूर्य उवाच पतिव्रतासमादेशात्त्यक्तश्चाभ्युदयो मया । तस्माद्गत्वा सुराः सर्वे तां वदंतु कृते मम
Sūrya dit : «Sur l’ordre de cette épouse vouée (pativratā), j’ai renoncé à mon lever. Allez donc, ô dieux, et parlez-lui en mon nom.»
Verse 72
येन तद्वाक्यमासाद्य प्रवर्त्तामि यथासुखम् । अन्यथा मां शपेत्क्रुद्धा नूनं सा हि पतिव्रता
«Ce n’est qu’en recevant sa parole que je pourrai reprendre ma course en paix ; autrement, dans sa colère, elle me maudirait à coup sûr, car elle est vraiment une pativratā.»
Verse 73
एवं सा तपसा युक्ता प्रोत्कृष्टं हि सुरोत्तमाः । पतिव्रतात्वमाधत्ते तथान्यदपरं महत्
«Ainsi, parée d’austérité (tapas), elle est véritablement sublime, ô le meilleur des dieux ; elle possède l’état de pativratā, et d’autres grandes vertus encore.»
Verse 74
कस्तस्या वचनं शक्तः कर्तुमेवमतोऽन्यथा । एतस्मात्कारणाद्भीतो नोद्गच्छामि कथंचन
«Qui pourrait agir autrement que selon sa parole ? Pour cette raison, saisi de crainte, je ne me lève d’aucune manière.»
Verse 76
ततस्ते विबुधाः सर्वे गत्वा तत्क्षेत्रमुत्तमम् । प्रोचुस्तां दीर्घिकां वाक्यैर्मृदुभिः पुरतः स्थिताः
Alors tous ces dieux se rendirent en ce kṣetra sacré et excellent ; se tenant devant elle, ils s’adressèrent à la dame Dīrghikā avec des paroles douces.
Verse 77
त्वया पतिव्रते सूर्यो यन्निषिद्धो न तत्कृतम् । शुभं यतो हताः सर्वा भूतले शोभनाः क्रियाः
Ô épouse vouée au vœu de pativratā, puisque tu as interdit au Soleil, cela ne s’est pas accompli (il ne s’est pas levé). Ainsi, sur la terre, tous les rites auspicious et beaux ont été anéantis.
Verse 78
तस्मादुद्गच्छतु प्राज्ञे त्वद्वाक्यात्तीक्ष्णदीधितिः । यज्ञक्रिया विशेषेण येन वर्तंति भूतले
Ainsi, ô dame sage, que le Soleil aux rayons acérés se lève par ta parole, afin que les rites du yajña, surtout, se poursuivent sur la terre.
Verse 79
न तत्क्रतुसहस्रेण यजंतः प्राप्नुयुः फलम् । पतिव्रतात्वमापन्ना यत्स्त्री विंदति केवलम्
Le fruit qu’une femme obtient uniquement en entrant dans le dharma de pativratā, la fidélité sacrée à l’époux, les hommes ne l’atteignent pas même par mille sacrifices.
Verse 80
शप्तश्चानेन दुष्टेन मांडव्येन सुपाप्मना । कार्यं विनापि निर्दिष्टस्तद्ब्रूयां भास्करं कथम्
J’ai été maudite par ce Māṇḍavya pervers, grand pécheur ; et même sans motif j’ai été contrainte par son injonction. Comment donc pourrais-je parler ou consentir au sujet de Bhāskara, le Soleil ?
Verse 81
उदयार्थं न मे यज्ञैः कार्यं किंचिन्न चापरैः । श्राद्धदानादिकैः कृत्यैः संजातैर्दर्यितं विना
Pour mon lever (udaya), je n’ai nul besoin de sacrifices ni d’autres rites—tels que le śrāddha et les dons—accomplis dans le monde ; ma course se poursuit sans être contrainte par de tels actes.
Verse 82
सूत उवाच । ततस्ते विबुधाः सर्वे समालोक्य परस्परम् । चिरकालं सुदुःखार्तास्तामूचुर्विनयान्विताः
Sūta dit : Alors tous ces êtres divins, se regardant les uns les autres, longtemps accablés d’une profonde douleur, s’adressèrent à elle avec humilité.
Verse 83
उद्गच्छतु रविर्भद्रे तवायं दयितः पतिः । प्रयातु निधनं सद्यो भूयादेष मुनीश्वरः
«Ô dame de bon augure, que le Soleil se lève ; voici ton époux bien-aimé. Que ce seigneur des sages aille aussitôt à la mort — alors il sera rétabli de nouveau.»
Verse 84
पुनर्जीवापयिष्यामो वयमेनमपि द्रुतम् । मृत्युमार्गमनुप्राप्तं त्वत्कृते पतिवत्सले
«Nous le ramènerons vite à la vie, lui aussi—bien qu’il soit entré sur la voie de la mort—à cause de toi, ô toi qui es dévouée à ton époux.»
Verse 85
पञ्चविंशतिवर्षीयं कामदेवमिवापरम् । त्वं द्रक्ष्यसि सुदीप्तांगं सर्वलक्षणलक्षितम्
«Tu le verras rétabli comme un jeune homme de vingt-cinq ans—tel un autre Kāma-deva—au corps rayonnant, marqué de tous les signes de bon augure.»
Verse 86
भूत्वा पंचदशाब्दीया पद्मपत्रायतेक्षणा । मर्त्यलोके सुखं सम्यक्त्वेच्छया साधयिष्यसि
«Et toi, devenue une jeune fille de quinze ans, aux yeux pareils aux pétales de lotus, tu accompliras parfaitement le bonheur dans le monde des mortels selon ton propre souhait.»
Verse 87
एषोऽपि मुनिशार्दूलो विपाप्मा सांप्रतं शुभे । शूलवेधेन निर्मुक्तः सुखभागी भवत्क्लम
Ce tigre parmi les sages aussi, ô bienheureuse, est désormais sans péché ; délivré de la perforation de la lance, il goûtera au bonheur—et ta peine cessera.
Verse 88
सूत उवाच । बाढमित्येव च प्रोक्ते तया स द्विजसत्तमाः । उद्गतो भगवान्सूर्यस्तत्क्षणादेव वेगतः
Sūta dit : Lorsqu’elle eut prononcé « Qu’il en soit ainsi », ô meilleur des deux-fois-nés, à l’instant même le Soleil bienheureux se leva, avec célérité.
Verse 89
ततः सूर्यांशुसंस्पृष्टः स मृतश्च सुकुष्ठभाक् । विबुधानां करैः स्पृष्टः पुनरेव समुत्थितः
Alors, touché par les rayons du Soleil, cet homme—bien que mort et atteint de lèpre—fut touché par les mains des dieux et se releva de nouveau à la vie.
Verse 90
पंचविंशतिवर्षीयः कामदेव इवापरः । संस्मरन्पूर्विकां जातिं सर्वा हर्ष समन्वितः
Il redevint âgé de vingt-cinq ans, tel un autre Kāma-deva ; se souvenant de son existence passée, il fut rempli de joie de toutes parts.
Verse 91
दीर्घिकापि परिस्पृष्टा स्वयं देवेन शंभुना । संजाता यौवनोपेता दिव्यलक्षणलक्षिता
Et Dīrghikā aussi—touchée de toutes parts par le dieu Śambhu lui-même—devint jeune, marquée de signes divins et de bon augure.
Verse 92
पद्मपत्रेक्षणा रम्या चन्द्रबिम्बसमानना । मध्ये क्षामा सुगौरांगी पीनोन्नतपयोधरा
Charmante, aux yeux pareils aux pétales du lotus et au visage semblable au disque de la lune; la taille fine, les membres d’une blancheur douce, la poitrine pleine et relevée—elle apparut dans l’éclat de la jeunesse.
Verse 93
ततस्तं मुनिशार्दूलं शूलाग्रादवतार्य च । प्रोचुश्च विबुधश्रेष्ठाः सादरं हर्षसंयुताः
Alors les plus éminents parmi les dieux, dans la joie et le respect, firent descendre de la pointe du trident ce tigre parmi les sages et s’adressèrent à lui.
Verse 94
एतत्सत्यं कृतं वाक्यं मुने तव यथोदितम् । मृतोऽपि ब्राह्मणः कुष्ठी संस्पृष्टो रविरश्मिभिः
« Ô sage, ta parole s’est trouvée vraie, exactement comme tu l’avais dite : même le brāhmane lépreux, bien que mort, lorsqu’il est touché par les rayons du Soleil… »
Verse 95
पुनरुत्थापितोऽस्माभिः कृतश्च तरुणः पुनः । अनया भार्यया सार्धं तस्मात्त्वं स्वाश्रमं व्रज
« Nous l’avons relevé et l’avons rendu jeune de nouveau. Va donc à ton propre āśrama avec cette épouse. »
Verse 96
नास्माकं दर्शनं व्यर्थं कथंचिदपि जायते । तस्मात्प्रार्थय यच्चित्ते तव नित्यं समाश्रितम्
« Notre apparition n’est jamais vaine, d’aucune manière. Demande donc ce que ton cœur porte sans cesse comme désir chéri. »