
Le chapitre 8 s’ouvre sur la demande des ṛṣi à Sūta de raconter d’autres récits auspices, et ils l’interrogent sur le célèbre Vetalavaradā tīrtha, au sud de Cakratīrtha. Sūta présente une légende ésotérique mais profitable à tous, issue d’un enseignement que Śambhu donna jadis au Kailāsa. Le récit met en scène le sage Gālava et sa fille Kāntimatī, dont le service discipliné envers son père établit l’idéal de piété filiale et de maîtrise de soi. Deux princes Vidyādhara, Sudarśana et son jeune compagnon Sukarṇa, aperçoivent Kāntimatī; le désir de Sudarśana devient transgression lorsqu’il la saisit de force. Son cri public attire les sages, et Gālava prononce une malédiction : Sudarśana devra tomber dans une naissance humaine, subir le blâme social et devenir un vetāla; Sukarṇa naîtra aussi humain, mais, moins coupable, sera épargné du statut de vetāla, avec une délivrance conditionnée par la reconnaissance ultérieure d’un seigneur Vidyādhara. La malédiction s’accomplit par la renaissance : ils deviennent les fils du brāhmane érudit Govindasvāmin, sur les rives de la Yamunā, en temps de famine prolongée. La bénédiction inquiétante d’un renonçant annonce la séparation d’avec l’aîné Vijayadatta (Sudarśana). Une nuit, dans un sanctuaire désert, l’aîné est saisi d’une fièvre glacée et réclame du feu; le père en cherche au crématoire. Le fils le suit, rencontre le feu funéraire, brise un crâne, goûte sang et graisse, et se métamorphose aussitôt en vetāla terrifiant. Une voix divine l’empêche de s’en prendre à son père; il s’en va rejoindre les vetāla, reçoit le nom de Kapālasphoṭa (« Briseur de crânes ») et s’élève finalement au rang de chef. Ainsi, l’identité du tīrtha est fondée sur la causalité morale : le désir qui outrepasse le dharma mène à la déchéance, et le lieu sacré en garde la mémoire par son nom.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । भगवन्सूतसर्वज्ञ कृष्णद्वैपायनप्रिय । त्वन्मुखाद्वै कथाः श्रुत्वा श्रोत्रकामृतवर्षिणीः
Les sages dirent : Ô Sūta bienheureux, omniscient et cher à Kṛṣṇa Dvaipāyana (Vyāsa) ! Ayant entendu de ta bouche ces récits qui versent du nectar dans les oreilles,
Verse 2
तृप्तिर्न जायतेऽस्माकं त्वद्वचोमृतपायिनाम् । अतः शुश्रूषमाणानां भूयो ब्रूहि कथाः शुभाः
nous ne sommes pas rassasiés, car nous buvons le nectar de tes paroles. C’est pourquoi, pour nous qui désirons écouter, redis encore des récits auspiceux.
Verse 3
वेतालवरदंनाम चक्रतीर्थस्य दक्षिणे । तीर्थमस्ति महापुण्यमित्यवादीद्भवान्पुरा
Autrefois, tu as déclaré : «Au sud de Cakratīrtha se trouve un tīrtha d’un mérite suprême, nommé Vētālavarada.»
Verse 4
वेतालवरदाभिख्या तीर्थस्यास्यागता कथम् । किंप्रभावं च तत्तीर्थमेतन्नो वक्तुमर्हसि
Comment ce tīrtha en vint-il à porter le nom de «Vētālavarada» ? Et quelle est la puissance et la gloire particulière de ce lieu sacré ? Daigne nous l’exposer.
Verse 5
श्रीसूत उवाच । साधुपृष्टं हि युष्माभिरतिगुह्यं मुनीश्वराः । शृणुध्वं मनसा सार्द्धं ब्रवीम्यत्यद्भुतां कथाम्
Śrī Sūta dit : Vous avez bien interrogé, ô seigneurs des sages ; c’est là un sujet très secret. Écoutez d’un esprit concentré : je vais narrer un récit merveilleux.
Verse 6
पामरा अपि मोदन्ते यां वै श्रुत्वा कथां शुभाम् । कथा चेयं महापुण्या पुरा कैलासपर्वते
Même les esprits grossiers se réjouissent en entendant ce récit de bon augure. Cette histoire est d’un très grand mérite, jadis dite sur le mont Kailāsa.
Verse 7
केलिकालेषु पावत्यै शंभुना कथिता द्विजाः । तां ब्रवीमि कथामेनामत्यद्भुततरां हि वः
Ô deux-fois-nés, ce récit fut conté par Śambhu à Pāvatī lors des instants de jeu divin. Ce même récit, le plus merveilleux, je vous le rapporte à présent.
Verse 8
पुरा हि गालवोनाम महर्षिः सत्यवाक्छुचिः । चिंतयानः परं ब्रह्म तपस्तेपे निजाश्रमे
Dans les temps anciens vivait un grand rishi nommé Gālava, véridique et pur. Méditant sur le Brahman suprême, il accomplit des austérités (tapas) dans son propre āśrama.
Verse 9
तस्य कन्या महाभागा रूपयौवनशालिनी । नाम्ना कांतिमती बाला व्यचरत्पितुरंतिके
Il avait une fille très bénie, parée de beauté et de jeunesse. La jeune fille, nommée Kāntimatī, demeurait auprès de son père et le servait.
Verse 10
आहरंती च पुष्पाणि बल्यर्थं तस्य वै मुनेः । वेदिसंमार्जनादीनि समिदाहरणानि च
Elle apportait des fleurs pour les offrandes du sage, et accomplissait aussi des tâches telles que balayer l’autel (vedi) et rassembler les baguettes de bois (samid) pour les rites.
Verse 11
कुर्वती पितरं बाला सम्यक्परिचचार ह । कदाचित्सा तु वल्यर्थं पुष्पाण्याहर्तुमुद्यता
Ainsi la jeune fille servait son père comme il se doit. Un jour, prête à apporter des fleurs pour l’offrande, elle partit en cueillir.
Verse 12
तस्मिन्वने कांतिमती सुदूरमगमत्तदा । तत्र पुष्पाणि रम्याणि समाहृत्य च पेटके
Dans cette forêt, Kāntimatī s’en alla très loin. Là, elle rassembla de ravissantes fleurs et les déposa dans son panier.
Verse 13
तूर्णं निववृते बाला पितृशुश्रूषणे रता । निवर्तमानां तां कन्यां विद्याधरकुमारकौ
La jeune fille, vouée au service de son père, fit aussitôt demi-tour. Comme elle revenait, deux princes Vidyādhara remarquèrent cette jeune vierge.
Verse 14
सुदर्शनसुकर्णाख्यौ विमानस्थौ ददर्शतुः । तां दृष्ट्वा गालवसुतां रूपयौवनशालिनीम्
Sudarśana et Sukarṇa, assis dans leur char aérien, la virent. En contemplant la fille de Gālava, riche de beauté et de grâce juvénile, leurs cœurs furent saisis.
Verse 15
कामस्य पत्नीं ललितां रतिं मूर्तिमतीमिव । सुदर्शनाभिधो ज्येष्ठो विद्याधरकुमारकः
Elle semblait être Rati elle-même, l’épouse gracieuse de Kāma, comme incarnée en une forme visible. L’aîné des princes Vidyādhara se nommait Sudarśana.
Verse 16
हर्षसंफुल्लनयनश्चकमे काममोहितः । पूर्णचन्द्राननां तां वै वीक्षमाणो मुहुर्मुहुः
Ses yeux s’épanouirent de joie; égaré par le désir, il s’éprit d’elle. Contemplant sans cesse son visage pareil à la pleine lune, il ne pouvait détourner le regard.
Verse 17
तया रिरंसुकामोऽसौ विमानाग्रादवातरत् । तामुपेत्य मुनेः कन्यामित्युवाच सुदर्शनः
Désireux de se divertir avec elle, il descendit de l’avant du vimāna. S’approchant de la fille du muni, Sudarśana lui parla ainsi :
Verse 18
सुदर्शन उवाच । कासि भद्रे सुता कस्य रूपयौवनशालिनी । रूपमप्रतिमं ह्येतदाह्लादयति मे मनः
Sudarśana dit : «Ô douce dame, qui es-tu, et de qui es-tu la fille, toi qui resplendis de beauté et de jeunesse ? Cette forme incomparable réjouit véritablement mon esprit.»
Verse 19
त्वां दृष्ट्वा रतिसंकाशां बाधते मां मनोभवः । सुकण्ठनामधेयस्य विद्याधरपतेरहम्
«En te voyant, semblable à Rati, Manobhava, le dieu de l’amour, me tourmente. Je suis le fils du seigneur des Vidyādharas nommé Sukaṇṭha.»
Verse 20
आत्मजो रूपसंपन्नो नाम्ना चैव सुदर्शनः । प्रतिगृह्णीष्व मां भद्रे रक्ष मां करुणादृशा
«Je suis son fils, comblé de beauté, et mon nom est aussi Sudarśana. Ô gracieuse, reçois-moi ; d’un regard de compassion, protège-moi de l’embrasement du désir.»
Verse 21
भर्तारं मां समासाद्य सर्वान्भोगानवाप्स्यसि । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य विद्याधरसुतस्य सा
«En m’obtenant pour époux, tu jouiras de toutes les délices.» Ayant entendu ces paroles du fils du Vidyādhara, elle répondit.
Verse 22
तदा कांतिमती वाक्यं धर्मयुक्तमभाषत । सुदर्शन महाभाग विद्याधरपतेः सुत
Alors Kāṃtimatī prononça des paroles conformes au dharma : «Ô Sudarśana, noble et fortuné, fils du seigneur des Vidyādharas, …»
Verse 23
आत्मजां मां विजानीहि गालवस्य महात्मनः । कन्या चाहमनूढास्मि पितृशु श्रूषणे रता
«Sache que je suis la fille du sage Gālava, à la grande âme. Je suis une jeune fille non mariée, vouée au service de mon père.»
Verse 24
बल्यर्थं हि पितुश्चाहं पुष्पाण्याहर्तुमागता । आहरंत्याश्च पुष्पाणि याम एको न्यवर्तत
«Je suis venue cueillir des fleurs pour le bali, l’offrande de mon père. Mais tandis que je les cueillais, une yāma de temps s’est écoulée.»
Verse 25
मद्विलंबेन स मुनिर्देव तार्चनतत्परः । कोपं विधास्यते नूनं तपस्वी मुनिपुंगवः
«À cause de mon retard, cet ascète—le plus éminent des sages, tout entier voué au culte des dieux—se mettra sûrement en colère.»
Verse 26
तच्छीघ्रमद्य गच्छामि पुष्पाण्यप्याहृतानि मे । कन्याश्च पितुराधीना न स्वतन्त्राः कदाचन
«C’est pourquoi je vais partir sans tarder aujourd’hui; j’ai aussi rapporté les fleurs. Les jeunes filles dépendent de leur père; jamais elles ne sont libres d’elles-mêmes.»
Verse 27
यदि मामिच्छति भवान्पितरं मम याचय । इति विद्याधरसुतमुक्त्वा कांतिमती तदा
«Si tu me désires, demande-moi à mon père.» Ainsi parla Kāṃtimatī au fils du Vidyādhara, puis elle se prépara à partir.
Verse 28
पितुराशंकिता तूर्णमा श्रमं गन्तुमुद्यता । गच्छन्तीं तां समालोक्य विद्याधरकुमारकः
Craignant son père, elle se hâta de partir vers l’āśrama. La voyant s’éloigner, le jeune prince des Vidyādhara en fut aussitôt ému et poussé à agir.
Verse 29
तूर्णं जग्राह केशेषु धावित्वा मदनार्दितः । अभ्येत्य निजकेशेषु गृह्णन्ते तं विलोक्य सा
S’élançant, tourmenté par le désir, il la saisit aussitôt par les cheveux. La voyant ainsi agrippée à ses propres tresses, elle fut saisie d’effroi.
Verse 30
उच्चैश्चक्रंद सहसा कुररीव मुनेः सुता । अस्माद्विद्याधरसुताज्जनक त्राहि मां विभो
Soudain, la fille du muni poussa un grand cri, telle l’oiseau kurarī : «Père, sauve-moi, ô Puissant, de ce fils des Vidyādhara !»
Verse 31
बलाद्गृह्णाति दुष्टात्मा विद्याधरसुतोऽद्य माम् । इत्थमुच्चैः प्रचुक्रोश स्वाश्रमान्नातिदूरतः
«Par la force, ce fils des Vidyādhara, au cœur mauvais, me saisit aujourd’hui !» Ainsi cria-t-elle à pleine voix, non loin de son propre āśrama.
Verse 32
तदाक्रंदितमाकर्ण्य गन्धमादनवासिनः । मुनयस्तु पुरस्कृत्य गालवं मुनिपुंगवम्
Entendant ce cri, les munis demeurant sur le Gandhamādana s’avancèrent, plaçant à leur tête Gālava, le plus éminent des sages.
Verse 33
किमेतदिति विज्ञातुं तं देशं तूर्णमाययुः । तं देशं तु समागत्य सर्वे ते ऋषिपुंगवाः
Désireux de savoir : « Qu’est-ce donc ? », les plus éminents des ṛṣi se hâtèrent vers ce lieu ; et, parvenus à cet endroit même, tous s’y rassemblèrent.
Verse 34
विद्याधरगृहीतां तां ददृशुर्मु निकन्यकाम् । विद्याधरसुतं चान्यमंतिके समुपस्थितम्
Ils virent la jeune fille, fille d’un ṛṣi, saisie par un Vidyādhara ; et tout près, ils virent aussi un autre—un fils de Vidyādhara—se tenant à côté.
Verse 35
एतद्दृष्ट्वा महायोगी गालवो मुनिपुंगवः । गतः कोपवशं किंचिद्दुराप्मानं शशाप तम्
Voyant cela, le grand yogin Gālava, le plus éminent des muni, fut quelque peu saisi par la colère et maudit ce scélérat.
Verse 36
कृतवानीदृशं कार्यं यत्त्वं विद्याधराधम । तद्याहि मानुषीं योनिं स्वस्य दुष्कर्मणः फलम्
«Puisque toi, le plus vil des Vidyādhara, as accompli un tel acte, va donc dans un sein humain : tel est le fruit de ta propre mauvaise action.»
Verse 37
संप्राप्य मानुषं जन्म बहुदुःखसमाकुलम् । अचिरेण तु कालेन तस्मिन्नेव तु जन्मनि
«Ayant obtenu une naissance humaine, chargée de multiples souffrances, en peu de temps—dans cette même vie—…»
Verse 38
मनुष्यैरपि निंद्यं तद्वेतालत्वं प्रयास्यसि । मांसानि शोणितं चैव सर्वदा भक्षयिष्यसि
Tu tomberas dans l’état de Vetāla, méprisé même des hommes ; et à jamais tu te nourriras de chair et de sang.
Verse 39
वेताला राक्षसप्राया बलाद्गृह्णन्ति योषितः । तस्मात्त्वं मानुषो भूत्वा वेतालत्वमवाप्स्यसि
Les Vetālas, pareils aux Rākṣasas, s’emparent des femmes par la force. Ainsi, toi, bien que né homme, tu atteindras l’état de Vetāla.
Verse 40
तव दुष्कर्मणो योऽसावनुमंता कनिष्ठकः । सुकर्ण इति विख्यातो भविता सोपि मानुषः
Et ton cadet, complice par son assentiment à ton forfait—connu sous le nom de Sukarṇa—deviendra lui aussi un homme.
Verse 41
किंतु साक्षान्न कृतवान्यतोऽसावीदृशीं क्रियाम् । तन्मानुषत्व मेवास्य वेतालत्वं तु नो भवेत्
Mais puisqu’il n’a pas accompli directement un tel acte, son lot ne sera que la naissance humaine ; pour lui, point d’état de Vetāla.
Verse 42
विज्ञप्तिकौतुकाभिख्यं यदा विद्याधराधिपम् । द्रक्ष्यतेऽसौ कनिष्ठस्ते तदा शापाद्विमोक्ष्यते
Lorsque ton cadet verra le seigneur des Vidyādharas, renommé sous le nom de Vijñapti-kautuka, alors il sera délivré de la malédiction.
Verse 43
ईदृशस्यतु यः कर्ता महापापस्य कर्मणः । स त्वं संप्राप्य मानुष्यं तस्मिन्नेव तु जन्मनि
Quiconque accomplit un acte d’un si grand péché—ayant obtenu une naissance humaine, en cette même vie il en subira sûrement le fruit.
Verse 44
वेतालजन्म संप्राप्य चिरं लोके चरिष्यसि । इत्युक्त्वा गालवः कन्यां गृहीत्वा मुनिभिः सह
«Ayant obtenu une naissance de vetāla, tu erreras longtemps dans le monde.» Ainsi parla Gālava; puis, prenant la jeune fille avec les munis, il s’en alla.
Verse 45
विद्याधरसुतौ शप्त्वा स्वाश्रमं प्रति निर्ययौ । ततस्तस्मिन्महाभागे निर्याते मुनिपुंगवे
Après avoir maudit les deux fils du Vidyādhara, il se mit en route vers son propre āśrama. Puis, lorsque ce sage très fortuné—le meilleur des ascètes—fut parti, …
Verse 46
सुदर्शनसुकर्णाख्यौ विद्याधरपतेः सुतौ । मुनिशापेन दुःखार्तौ चिंतयामासतुर्भृशम्
Les deux fils du seigneur des Vidyādhara, nommés Sudarśana et Sukarṇa, accablés de peine par la malédiction du sage, méditèrent profondément.
Verse 47
कर्तव्यं तौ विनिश्चित्य सुदर्शनसुकर्णकौ । गोविंदस्वामिनामानं यमुनातटवासिनम्
Ayant résolu ce qu’il fallait accomplir, Sudarśana et Sukarṇa s’approchèrent du brāhmaṇa nommé Govindasvāmin, qui demeurait sur la rive de la Yamunā.
Verse 48
ब्राह्मणं शीलसंपन्नं पितृत्वे परिकल्प्य तौ । परित्यज्य स्वकं रूपमजायेतां तदा त्मजौ
Ayant choisi pour père un brāhmaṇa doté d’une conduite exemplaire, tous deux renoncèrent à leur propre forme et naquirent alors comme ses fils.
Verse 49
विजयाशोकदत्ताख्यौ तस्य पुत्रौबभूवतुः । सुतो विजयदत्ताख्यो ज्येष्ठो जज्ञे सुदर्शनः
Ses deux fils furent connus sous les noms de Vijayadatta et Aśokadatta. Parmi eux, l’aîné—Vijayadatta—était en vérité Sudarśana renaissant.
Verse 50
अशोकदत्तनामा तु सुकर्णश्च कनिष्ठकः । विजयाशोकदत्तौ तु क्रमाद्यौवनमापतुः
Le cadet, Sukarṇa, naquit sous le nom d’Aśokadatta. Avec le temps, Vijayadatta et Aśokadatta atteignirent l’âge de la jeunesse.
Verse 51
एतस्मिन्नेव कालेतु यमुनायास्तटे शुभे । अनावृष्ट्या तु दुर्भिक्षमभूद्द्वादशवार्षि कम्
En ce même temps, sur la rive bénie de la Yamunā, une famine survint faute de pluie, durant douze années.
Verse 52
गोविंदस्वामिनामा तु ब्राह्मणो वेदपारगः । दुर्भिक्षोपहतां दृष्ट्वा तदानीं स निजां पुरीम्
Il y avait alors un brāhmaṇa nommé Govindasvāmin, parfaitement versé dans les Veda. Voyant en ce temps sa propre cité frappée par la famine, il…
Verse 53
प्रययौ काशनिगरं सपुत्रः सह भार्यया । स प्रयागं समासाद्य द्वं दृष्ट्वा महावटम्
Il se mit en route vers la cité de Kāśī, avec son fils et son épouse. Parvenu à Prayāga, il contempla le grand banian, le Mahāvaṭa.
Verse 54
कपालमालाभरणं सोऽपश्यद्यतिनं पुरः । गोविंदस्वामिनामा तु नमश्चक्रे स तं मुनिम्
Devant lui, il vit un ascète (yatī) paré d’un chapelet de crânes. Le brāhmane nommé Govindasvāmin s’inclina avec vénération devant ce muni.
Verse 55
सपुत्रस्य सभार्यस्य सोऽवादीदाशिषो मुनिः । इदं च वचनं प्राह गोविंदस्वामिनं प्रति
À lui—avec son fils et son épouse—le muni accorda des bénédictions. Puis il adressa ces paroles à Govindasvāmin.
Verse 56
ज्येष्ठेनानेन पुत्रेण सांप्रतं ब्राह्मणोत्तम । क्षिप्रं विजयदत्तेन वियोगस्ते भविष्यति
Ô le meilleur des brāhmaṇas, bientôt tu seras séparé de ce fils aîné, Vijayadatta.
Verse 57
इति तस्य वचः श्रुत्वा गोविंदस्वामिनामकः । सूर्ये चास्तं गते तत्र सांध्यं कर्म समाप्य च
Ayant entendu ces paroles, l’homme nommé Govindasvāmin—lorsque le soleil s’y fut couché—accomplit et acheva le rite du crépuscule (sandhyā).
Verse 58
सभार्यः ससुतो विप्रः सुदूराध्वसमाकुलः । उवास तस्यां शर्वर्य्यां शून्ये वै देवतालये
Ce brāhmane, avec son épouse et son fils, accablé par la longue route, passa cette nuit-là dans un sanctuaire-temple des dieux, désert et vide.
Verse 59
तदा त्वशोकदत्तश्च ब्राह्मणी च समाकुलौ । वस्त्रेणास्तीर्य पृथिवीं रात्रौ निद्रां समापतुः
Alors Aśokadatta et l’épouse du brāhmane, tous deux anxieux et troublés, étendirent un tissu sur la terre et s’allongèrent pour dormir durant la nuit.
Verse 60
ततो विजयदत्तस्तु दूरमार्गविलंघनात् । बभूवात्यंतमलसो भृशं शीतज्वरार्दितः
Ensuite, Vijayadatta—à force d’avoir trop peiné sur la longue route—devint extrêmement las et fut cruellement atteint d’une fièvre froide, avec frissons.
Verse 61
गोविंदस्वामिना पित्रा शीतवबाधानिवृत्तये । गाढमालिंग्यमानोऽपि शीतबाधां न सोऽत्यजत्
Bien que son père Govindasvāmin le serrât dans une étreinte profonde pour écarter la souffrance du froid, il ne se délivra pas de cette atteinte.
Verse 62
बाधतेऽत्यर्थमधुना तात मां शीतलो ज्वरः । एतद्बाधानिवृत्त्यर्थं वह्निमानय मा चिरम्
«Père, une fièvre glacée me tourmente cruellement en cet instant. Pour faire cesser cette souffrance, apporte du feu, sans tarder.»
Verse 63
इति पुत्रवचः श्रुत्वा सर्वत्राग्निं गवेषयन् । अलब्धवह्निः प्रोवाच पुन रभ्येत्य पुत्रकम्
Ayant entendu les paroles de son fils, le père chercha du feu en tous lieux. Mais n’en trouvant point, il revint et s’adressa de nouveau à l’enfant.
Verse 64
न वह्निं पुत्र विंदामि मार्गमाणोऽपि सर्वशः । रात्रिमध्ये तु संप्राप्ते द्वारेषु पिहितेषु च
«Mon fils, bien que j’aie cherché de toutes façons, je n’ai trouvé aucun feu. Et voici que le milieu de la nuit est venu, et les portes sont closes.»
Verse 65
निद्रापरवशाः पौरा नैव दास्यंति पावकम् । इत्थं विजयदत्तोऽसावुक्तः पित्रा ज्वरातुरः
«Les gens de la ville, dominés par le sommeil, ne donneront point de feu.» Ainsi parla le père à Vijayadatta, tourmenté par la fièvre.
Verse 66
ययाचे वह्निमेवासौ पितरं दीनया गिरा । शीतज्वरसमुद्भूतशीतबाधाप्रपीडितम्
Alors il implora son père—d’une voix plaintive—du feu seulement, car il était accablé par le froid issu d’une fièvre glacée.
Verse 67
हिमशीकरवान्वायुर्द्विगुणं बाधतेऽद्य माम् । वह्निर्न लब्ध इति वै मिथ्यैवोक्तं पितस्त्वया
«Ce vent, chargé de gouttes de rosée glacée, me tourmente aujourd’hui au double. “On n’a pas trouvé de feu” : cela, père, tu l’as assurément dit à tort.»
Verse 68
दूरादेष पुरोभागे ज्वालामालासमाकुलः । शिखाभिर्लेलिहानोभ्रं दृश्यते पश्य पावकः
Regarde : là, devant nous, de loin, on voit le feu, tout encombré de guirlandes de flammes ; ses langues d’embrasement lèchent le ciel.
Verse 69
तं वह्निमानय क्षिप्रं तात शीतनिवृत्तये । इत्युक्तवन्तं तं पुत्रं स पिता प्रत्यभाषत
«Père, apporte vite ce feu, afin que le froid cesse !» Ainsi parla le fils, et le père lui répondit.
Verse 70
नानृतं वच्मि पुत्राद्य सत्यमेव ब्रवीम्यहम् । वह्निमान्योऽयमुद्देशो दूरादेव विलोक्यते
«Mon fils, aujourd’hui je ne dis point de mensonge ; je ne dis que la vérité. Ce lieu qui paraît avoir du feu se voit bel et bien de loin.»
Verse 71
पितृकाननदेशं तं पुत्र जानीहि सांप्रतम् । यद्येषोभ्रंलिहज्वालः पुरस्ताज्ज्वलतेऽनलः
«Mon fils, sache-le à présent : ce lieu est le bois sacré des ancêtres. Car là, devant, brûle le feu dont les flammes lèchent le ciel.»
Verse 72
पुत्र वित्रासजनकं तं जानीहि चितानलम् । अमंगलो न सेव्योऽयं चिताग्निः स्पर्शदूषितः
«Mon fils, sache que ce feu terrifiant est le feu du bûcher. Il est de mauvais augure et ne doit pas être employé ; le feu de crémation est souillé par le contact.»
Verse 73
तस्य चायुःक्षयं याति सेवते यश्चितानलम् । तस्मात्तवायुर्हानिर्मा भूयादिति मया सुत
Quiconque s’attache au feu du bûcher funéraire voit sa durée de vie diminuer. C’est pourquoi, mon fils, je t’ai parlé ainsi, afin qu’aucune atteinte ne vienne à ta vie.
Verse 74
अमंगलस्तथा स्पृश्यो नानीतोऽयं चितानलः । इत्युक्तवंतं पितरं स दीनः प्रत्यभाषत
«C’est de mauvais augure et il ne convient pas d’y toucher ; ce feu du bûcher ne doit pas être apporté.» Ainsi repris par son père, le fils, accablé, répondit.
Verse 75
अयं शवानलो वा स्यादध्वरानल एव वा । सर्वथानीयतामेष नोचेन्मे मरणं भवेत्
«Que ce soit le feu des cadavres ou bien le feu du sacrifice, quoi qu’il en soit : qu’on l’apporte coûte que coûte ; sinon, la mort s’abattra sur moi.»
Verse 76
पुत्रस्नेहाभिभूतोऽथ समाहर्तुं चितानलम् । गोविंदस्वामिनामा तु श्मशानं शीघ्रमभ्यगात्
Submergé par l’amour pour son fils, Govindasvāmin se hâta vers le lieu de crémation afin d’y prendre le feu du bûcher.
Verse 77
गोविंदस्वामिनि गते समाहर्तुं चितानलम् । तूर्णं विजयदत्तोऽपि तदा गच्छंतमन्वयात्
Lorsque Govindasvāmin fut parti chercher le feu du bûcher, Vijayadatta, lui aussi, le suivit promptement dans sa marche.
Verse 79
संप्राप्य तापनिकटं विकीर्णास्थि चितानलम् । आलिंगन्निव सोद्वेगं शनैर्निर्वृतिमाप्तवान्
Parvenu au feu du bûcher—tout près de la chaleur, parmi des ossements épars—, comme s’il l’étreignait, il atteignit peu à peu une sombre quiétude, bien qu’agité au dedans.
Verse 80
इति तस्य वचः श्रुत्वा पुत्रस्य ब्राह्मणोत्तमः । निपुणं तं निरूप्यैतद्वचनं पुनरब्रवीत्
Entendant ces paroles de son fils, l’éminent brāhmaṇa, l’ayant examiné avec soin et discernement, reprit et dit de nouveau ces mots.
Verse 81
गोविंदस्वाम्युवाच । एतत्कपालमनलज्वालावलयवर्तुलम् । वसाकीकसमांसाढ्यमेतद्रक्तांबुजोपमम्
Govindasvāmin dit : «Ce crâne est ceint du cercle des flammes du feu ; il est chargé de graisse, de nerfs et de chair, et il ressemble à un lotus rouge».
Verse 82
द्विजस्य सूनुः श्रुत्वेति काष्ठाग्रेण जघान तत् । येन तत्स्फुटनोद्गीर्णवसासिक्तमुखोऽभवत्
À ces mots, le fils du brāhmaṇa le frappa du bout d’un morceau de bois ; sous le choc, tandis qu’il se fendait, la graisse jaillit et lui macula le visage.
Verse 83
कपालघट्टनाद्रक्तं यत्संसक्तं मुखे तदा । जिह्वया लेलिहानोऽसौ मुहुस्तद्रक्तमा स्वदत्
Du heurt porté au crâne, le sang qui alors s’attacha à son visage—il le léchait sans cesse de la langue, et goûtait encore et encore ce sang.
Verse 84
आस्वाद्यैवं समादाय तत्कपालं समाकुलः । पीत्वा वसां महाकायो बभूवातिभयंकरः
Ainsi, après y avoir goûté et, dans l’agitation, s’être saisi de ce crâne, il en but la graisse ; et son corps devint gigantesque, terrifiant au-delà de toute mesure.
Verse 85
सद्यो वेता लतां प्राप तीक्ष्णदंष्ट्रस्तदा निशि । तस्याट्टहासघोषेण दिशश्च प्रदिशस्तदा
Aussitôt, dans la nuit, il parvint à l’état de Vetāla, aux crocs acérés ; et par le fracas de son rire éclatant, les directions et les interdirections retentirent.
Verse 86
द्यौरतरिक्षं भूमिश्च स्फुटिता इव सर्वशः । तस्मिन्वेगात्समाकृष्य पितरं हन्तुमुद्यते
Le ciel, l’espace intermédiaire et la terre semblaient brisés de toutes parts. Alors, dans un élan de fureur, il tira son père vers lui, résolu à le tuer.
Verse 87
मा कृथाः साहसमिति प्रादुरासीद्वचो दिवि । स दिव्यां गिरमाकर्ण्य वेतालोऽतिभयंकरः
«Ne commets pas cet acte téméraire !»—telles paroles surgirent soudain du ciel. Entendant cette voix divine, le Vetāla, d’une effroyable terreur, s’arrêta.
Verse 88
पितरं तं परित्यज्य महावेगसमन्वितः । तूर्णमाकाशमाविश्य प्रययावस्खलद्गतिः
Laissant son père, animé d’une vitesse prodigieuse, il pénétra promptement dans le ciel et s’envola, d’un mouvement sans entrave.
Verse 89
स गत्वा दूरमध्वानं वेतालैः सह संगतः । तमागतं समालोक्य वेतोलास्सर्व एव ते
Après avoir parcouru une longue route, il se joignit aux Vetālas. Le voyant arriver, tous ces Vetālas se tournèrent vers lui et se rassemblèrent.
Verse 90
कपालस्फोटनादेष वेतालत्वं यदाप्तवान् । कपालस्फोटनामानमाह्वयांचक्रिरे ततः
Parce qu’il avait obtenu l’état de Vetāla par l’éclatement d’un crâne, ils l’appelèrent alors du nom de « Kapālasphoṭa », le « Briseur de Crânes ».
Verse 91
ततः कपालस्फोटो ऽसौ वेतालैः सर्वतो वृतः । नरास्थिभूषणाख्यस्य सद्यो वेतालभूपतेः
Alors ce Kapālasphoṭa, entouré de toutes parts par les Vetālas, se rendit sans délai auprès du roi des Vetālas nommé Narāsthibhūṣaṇa.
Verse 92
अन्तिकं सहसा प्राप महाबलसमन्वितः । नरास्थिभूषणश्चैनं सेनाप तिमकल्पयत्
Il s’approcha soudain, pourvu d’une grande puissance; et Narāsthibhūṣaṇa le nomma commandant de l’armée.
Verse 93
तं कदाचित्तु गन्धर्वश्चित्रसेनाभिधो बली । नरास्थिभूषणं संख्ये न्यवधीत्सोऽपि संस्थितः
Mais un jour, le puissant Gandharva nommé Citrasena tua Narāsthibhūṣaṇa au combat; et lui aussi demeura inébranlable.
Verse 94
नरास्थिभूषणे तस्मि न्गन्धर्वेण हते युधि । तदा कपालस्फोटोऽसौ तत्पदं समवाप्तवान्
Lorsque Narāsthibhūṣaṇa fut tué au combat par un Gandharva, à cet instant même Kapālasphoṭa atteignit cet état, ce destin.
Verse 95
विद्याधरेन्द्रस्य सुतः सुदर्शनो मनुष्यतां वै प्रथमं स गत्वा । वेतालतां प्राप्य महर्षिशापात्क्रमाच्च वेतालपतिर्बभूव
Sudarśana, fils du souverain des Vidyādharas, tomba d’abord dans la condition humaine ; puis, par la malédiction d’un grand ṛṣi, il obtint l’état de Vetāla et, avec le temps, devint le maître des Vetālas.