
Le chapitre 134 se déploie comme un dialogue entre Sūta et les ṛṣi dans le paysage sacré de Śrīhāṭakeśvara-kṣetra / Kāmeśvara-pura. Les sages demandent l’explication de l’affliction de Kāma (Kāmadeva), frappé de kuṣṭha (lèpre/maladie de peau), ainsi que l’origine de deux repères sacrés locaux : la Déesse sous forme de pierre, Śilākhaṇḍā / Khaṇḍaśilā, et le puits auspiceux, Saubhāgya-kūpikā. Sūta raconte l’histoire du brahmane ascète Harīta et de son épouse d’une vertu exceptionnelle. Sous l’effet des flèches du désir de Kāma, elle devient malgré elle l’objet de sa convoitise. Lorsque Harīta s’en aperçoit, il prononce une malédiction à portée morale et juridique : Kāma est atteint de kuṣṭha et voué au rejet social, tandis que l’épouse—pour une brève déviation d’intention dans l’esprit—se change en pierre. Le texte expose ensuite une éthique triple du péché (par la pensée, la parole et le corps), en affirmant la primauté de l’esprit comme racine de la responsabilité. Les conséquences cosmiques suivent : l’affaiblissement de Kāma trouble la procréation et la continuité du monde, et les dieux cherchent un remède. Ils prescrivent le culte de la forme lithique, le bain rituel et des rites de contact au lieu d’eau associé, l’établissant comme un tīrtha guérisseur, renommé pour soulager les maladies de peau et accorder le saubhāgya (bonheur, fortune conjugale). Le chapitre s’achève par des prescriptions de type vrata : le jour de Trayodaśī, adorer Khaṇḍaśilā et Kāmeśvara, avec la promesse d’être protégé du scandale, de retrouver beauté et prospérité, et d’assurer le bien-être du foyer.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । यदा दक्षेण क्रुद्धेन पुरा शप्तो हिमद्युतिः । तत्सर्वं भवता प्रोक्तं सोमनाथकथानकम्
Les sages dirent : «Lorsque jadis Dakṣa, courroucé, maudit le radieux Soma—tout cela, tu l’as déjà raconté : le récit sacré de Somanātha.»
Verse 2
सांप्रतं वद कामस्य यथा कुष्ठोऽभवत्पुरा । येन दोषेण शापश्च केन तस्य नियोजितः
À présent, parle-nous de Kāma : comment, jadis, il en vint à souffrir de la lèpre—par quelle faute, et par qui cette malédiction lui fut-elle imposée ?
Verse 3
शिलाखंडा च या देवी तथा सौभाग्यकूपिका । यथा तत्र समुत्पन्ना तथाऽस्माकं प्रकीर्तय
Et dis-nous aussi comment y apparurent la déesse Śilākhaṇḍā et le puits nommé Saubhāgya-kūpikā ; raconte-le-nous tel que cela advint.
Verse 4
सूत उवाच । पुरासीद्ब्राह्मणो नाम हारीत इति विश्रुतः । स तपस्तत्र संतेपे वानप्रस्थाश्रमे वसन्
Sūta dit : Jadis vivait un brāhmane renommé du nom de Hārīta. Demeurant dans l’état de vānaprastha, il y pratiqua les austérités.
Verse 5
तस्य भार्याऽभवत्साध्वी रूपौदार्यसमन्विता । त्रैलोक्यसुन्दरी साक्षाल्लक्ष्मीरिव मधुद्विषः
Son épouse était une femme vertueuse, parée de beauté et de noble générosité—charmante dans les trois mondes, telle Lakṣmī elle-même auprès du vainqueur de Madhu (Viṣṇu).
Verse 6
ख्याता पूणकलानाम सर्वैः समुदितागुणैः । तां दृष्ट्वा पद्मजोऽप्याशु कामस्य वशगोऽभवत्
Elle était renommée sous le nom de Pūṇakalā, parée de toutes les excellences rassemblées. En la voyant, même Padmaja (Brahmā) tomba aussitôt sous l’empire de Kāma.
Verse 7
कदाचिदपि स प्राप्तस्तस्मिन्क्षेत्रे मनोभवः । सह रत्या तथा प्रीत्या कामेश्वरदिदृक्षया
Un jour, Manobhava (Kāma) vint en ce lieu sacré, accompagné de Ratī et aussi de Prītī, désirant contempler Kāmeśvara.
Verse 8
एतस्मिन्नंतरे सापि स्नानार्थं तत्र चागता । कृत्वा वस्त्रपरित्यागं विवेश जलाशयम्
Pendant ce temps, elle arriva elle aussi pour se baigner ; déposant ses vêtements, elle entra dans le bassin d’eau.
Verse 9
अथ तां कामदेवोपि समालोक्य शुभाननाम् । आत्मीयैरपि निर्विद्धो हृदये पुष्पसायकैः
Alors Kāma-deva, voyant son visage de bon augure, fut lui-même transpercé au cœur par ses propres flèches de fleurs.
Verse 10
ततो रतिं परित्यक्त्वा प्रीतिं च शरपीडितः । विजनं कंचिदासाद्य प्रसुप्तः स तरोरधः
Puis, tourmenté par les flèches, il abandonna même Ratī et Prītī ; gagnant un lieu désert, il s’endormit au pied d’un arbre.
Verse 11
गात्रैः पुलकितैः सर्वैर्निःश्वासान्निःश्वसन्मुहुः । अग्निवर्णान्सुदीर्घांश्च बाष्प पूर्णविलोचनः
Tous ses membres frissonnant, il soupirait à maintes reprises ; les yeux pleins de larmes, il laissait échapper de longs souffles brûlants.
Verse 12
तिष्ठन्स दर्शने तस्या एकदृष्ट्या व्यलोकयत् । योगीव सुसमाधिस्थो ध्यायंस्तद्ब्रह्म संस्थितम्
Se tenant à sa vue, il la regardait d'un œil fixe, tel un yogi plongé dans un profond samādhi, méditant sur le Brahman établi en lui.
Verse 13
सापि कामं समालोक्य सानुरागं पुरः स्थितम् । जृंभाभंगकृतास्यं च वेपमानशरीरकम्
Elle aussi, voyant Kāma se tenir devant elle avec désir, remarqua sa bouche déformée comme par un bâillement et son corps tremblant.
Verse 14
सापि तद्बाणनिर्भिन्ना साभिलाषा बभूव ह । कामं प्रति विशेषेण तस्य रूपेण मोहिता
Elle aussi, transpercée par ces flèches, fut remplie de désir — surtout envers Kāma — ensorcelée par sa forme.
Verse 15
अथ तस्माज्जलात्कृच्छ्राद्विनिष्क्रम्य शुचिस्मिता । तीरोपांतं समासाद्य स्थिता तद्दृष्टिगोचरे
Puis, avec difficulté, elle sortit de cette eau ; souriant doucement, elle atteignit la rive et se tint à portée de son regard.
Verse 16
ततः कामः समुत्थाय शनैस्तदंतिकं ययौ । कृतांजलिपुटो भूत्वा ततः प्रोवाच सादरम्
Alors Kāma se leva, s’approcha d’elle lentement et, joignant les paumes en signe de vénération, lui adressa la parole avec respect.
Verse 17
का त्वमत्र विशालाक्षि प्राप्ता स्नातुं जलाशये । मम नाशाय चार्वंगि तस्माच्छृणु वचो मम
« Qui es-tu ici, ô toi aux grands yeux, venue te baigner dans cet étang ? Ô femme aux membres gracieux—puisque tu es devenue la cause de ma perte, écoute donc mes paroles. »
Verse 18
अहं पुष्पशरो लोके प्रसिद्धश्चारुहासिनि । विडंबनां मया नीता देवा अपि निजैः शरैः
« Ô toi au beau sourire, je suis célèbre dans le monde comme le Porteur des flèches de fleurs (Kāma). Par mes propres traits, même les dieux ont été conduits à l’humiliation et à l’égarement. »
Verse 19
मद्बाणेनाहतो रुद्रः स्वशरीरे नितंबिनीम् । अर्द्धेन धारयामास त्यक्त्वा लज्जां सुदूरतः
« Frappé par ma flèche, Rudra porta sur son propre corps la femme aux hanches gracieuses—la soutenant comme sa moitié—et rejeta bien loin la pudeur. »
Verse 20
ब्रह्मा मच्छरनिर्भिन्नः स्वसुतां चकमे ततः । जनयामास तान्विप्रान्वालखिल्यांस्तथाविधान्
« Brahmā, transpercé par ma flèche, désira alors sa propre fille ; puis il engendra des sages brāhmanes tels que les Vālakhilya et d’autres de même nature. »
Verse 21
अहिल्यां चकमे शक्रो गौतमस्य प्रियां सतीम् । मद्बाणैः पीडितोऽतीव स्वर्गादेत्य धरातलम्
Śakra (Indra) convoita Ahalyā, l’épouse vertueuse et bien-aimée de Gautama. Cruellement tourmenté par mes flèches, il descendit du Svarga sur la terre.
Verse 22
एवं देवा अपि क्षुण्णा मच्छरैर्ये महत्तराः । किं पुनर्मानवाः सुभ्रूः कृमिप्रायाः सुचंचलाः
Ainsi, même les dieux les plus grands sont écrasés par mes flèches. Que dire alors des humains, ô toi aux beaux sourcils, pareils à des vers et d’humeur si changeante !
Verse 23
आकीटांतं जगत्सर्वमाब्रह्मांतं तथैव च । विडंबनां परां प्राप्तं मच्छरैश्चारुहासिनि
Le monde entier—des insectes jusqu’à Brahmā—est pareillement tombé dans la dérision la plus extrême par mes flèches, ô toi au beau sourire.
Verse 24
अहं पुनस्त्वया भीरु नीतोऽवस्थामिमां शुभे
Mais moi, ô timide, ô dame de bon augure, c’est par toi que j’ai été conduit à cet état même.
Verse 25
तस्माद्देहि महाभागे ममाद्य रतदक्षिणाम् । यावन्न यांति संत्यज्य मम प्राणाः कलेवरात्
C’est pourquoi, ô très fortunée, accorde‑moi aujourd’hui la « dakṣiṇā » de l’union amoureuse, avant que mes souffles de vie ne quittent ce corps.
Verse 26
सूत उवाच । सापि तद्वचनं श्रुत्वा पतिव्रतपरायणा । हन्यमाना विशेषेण तद्बाणैर्हृदये भृशम्
Sūta dit : Ayant entendu ses paroles, elle—entièrement vouée au vœu de fidélité à son époux—fut frappée avec violence par ces flèches, surtout en son cœur.
Verse 27
अनभिज्ञा च सा साध्वी कामधर्मस्य केवलम् । तापसैः सह संवृद्धा नान्यं जानाति किंचन
Et cette femme vertueuse ignorait entièrement les voies du désir; élevée parmi les ascètes, elle ne connaissait rien d’autre.
Verse 28
वक्तुं तद्विषये यच्च प्रोच्यते कामपीडितैः । अधोमुखाऽलिखद्भूमिमंगुष्ठेन स्थिता चिरम्
Et tout ce que disent sur ce sujet ceux que tourmente le désir, elle, le visage baissé, demeura longtemps, traçant le sol de son pouce.
Verse 29
एतस्मिन्नन्तरे भानुः प्राप्तश्चास्तं गिरिं प्रति । विहारसमये प्राप्त आहिताग्निर्निवेशने
Cependant, le soleil atteignit la montagne du couchant ; et à l’heure du repos du soir, l’Āhitāgni—celui qui entretient les feux sacrés—parvint à sa demeure.
Verse 30
हारीतोऽपि चिरं वीक्ष्य तन्मार्गं चाकृताशनः । ततः स चिंतयामास कस्मात्सा चात्र नागता
Hārīta aussi, après avoir longtemps guetté ce chemin sans même prendre de nourriture, se mit à penser : «Pourquoi n’est-elle pas venue ici ?»
Verse 31
स्नात्वा तीर्थवरे तस्मिन्दृष्ट्वा तां चन्द्रकूपिकाम् । कामेश्वरं च देवेशं कामदं सुखदं नृणाम्
Après s’être baigné dans ce tirtha très excellent et avoir contemplé la Candrakūpikā, il vit Kāmeśvara, Seigneur des dieux, dispensateur des vœux et donateur de bonheur aux humains.
Verse 32
ततः शिष्यसमायुक्तो वीक्षमाण इतस्ततः । तं देशं समनुप्राप्तो यत्र तौ द्वावपि स्थितौ
Puis, accompagné de ses disciples et regardant de-ci de-là, il parvint à l’endroit où tous deux se tenaient ensemble.
Verse 33
आलपन्बहुधा कामो हन्यमानो निजैः शरैः । सापि चैव विशेषेण व्रीडयाऽधोमुखी स्थिता
Kāma parla de maintes façons, bien qu’il fût frappé par ses propres flèches ; et elle aussi, surtout saisie de pudeur, demeurait la face baissée.
Verse 34
स गुल्मांतरितः सर्वं तच्छ्रुत्वा कामजल्पितम् । तस्याश्च तद्गतं भावं ततः कोपादुवाच सः
Caché dans un fourré, il entendit tout ce que Kāma disait ; et, remarquant l’état d’esprit d’elle, fixé sur cela, il parla alors avec colère.
Verse 35
यस्मात्पाप त्वया पत्नी ममैवं शरपीडिता । अनभिज्ञा तथा साध्वी पतिधर्मपरायणा । कुष्ठव्याधिसमायुक्तस्तस्माद्विप्रियदर्शनः
«Puisque toi, ô pécheur, tu as ainsi meurtri mon épouse par tes flèches—elle qui est innocente, vertueuse et vouée au dharma de l’époux—alors tu seras frappé de lèpre et deviendras un spectacle pénible à voir.»
Verse 36
त्वं भविष्यसि पापात्मन्मुक्तो दारैः स्वकैरपि । साऽपि चैव विशेषेण व्रीडयाऽधोमुखी स्थिता
«Toi, à l’âme pécheresse, tu seras séparé même de tes propres épouses.» Et elle aussi, surtout accablée par la honte, demeura le visage baissé.
Verse 37
एषापि च शिलाप्राया भविष्यति विचेतना । त्वां दृष्ट्वा या सरागाऽभून्निजधर्मबहिष्कृता
«Et elle aussi deviendra presque comme une pierre, sans conscience»; car en te voyant elle s’enflamma de désir et fut écartée de son propre dharma.
Verse 38
ततः प्रसादयामास तं कामः प्रणिपत्य च । न ज्ञातेयं मया विप्र तव भार्येति सुन्दरी
Alors Kāma se prosterna et chercha à l’apaiser, disant : «Ô brāhmane, je ne savais pas que cette belle femme était ton épouse.»
Verse 39
तेन प्रोक्ता विरुद्धानि वाक्यानि विविधानि च । एतस्या नास्ति दोषोऽत्र मद्बाणैः पीडिता भृशम्
«C’est moi qui ai proféré bien des paroles contraires et inconvenantes. En cela, elle n’a aucune faute : elle a été cruellement tourmentée par mes flèches.»
Verse 40
सानुरागा परं जाता नोक्तं किंचिद्वचो मुने । तस्मान्नार्हसि शापं त्वं दातुमस्याः कथंचन
«Bien qu’elle fût saisie d’un profond attachement, ô sage, elle n’a prononcé pas un seul mot. C’est pourquoi tu ne dois, en aucune manière, lui infliger une malédiction.»
Verse 41
ममास्त्येषो ऽपराधोऽत्र तस्मान्मे निग्रहं कुरु । भूयोऽपि ब्राह्मणश्रेष्ठ अस्याः शापसमुद्भवम्
Ici, cette faute est la mienne ; aussi, retiens-moi et châtie-moi. Ô le meilleur des brāhmaṇas, que la conséquence née de la malédiction retombe sur moi à sa place.
Verse 42
अपि रुद्रादयो देवा मद्बाणेभ्यो द्विजोत्तम । सोढुं शक्ता न ते यस्मात्तत्कथं स्यादियं शिला
Ô le meilleur des deux-fois-nés, même les dieux conduits par Rudra ne peuvent supporter mes flèches ; comment donc cette femme pourrait-elle devenir une simple pierre ?
Verse 43
तथात्र त्रिविधं पापं प्रवदंति मनीषिणः । मानसं वाचिकं चैव कर्मजं च तृतीयकम् । तदस्माकं द्विधा जातमेकं चास्या मुनीश्वर
De plus, les sages enseignent que le péché est triple : par la pensée, par la parole, et, en troisième, par l’acte du corps. De ceux-ci, deux sont nés en moi, et un seul en elle, ô seigneur des munis.
Verse 44
भार्यायास्ते सुरूपायास्तस्मात्संपूर्णनिग्रहम् । करिष्यसि न ते भीतिः काचिदस्ति परत्रजा
Ainsi, à l’égard de ton épouse au beau visage, tu retiendras pleinement (la force de la malédiction). Ne crains rien : nul danger ne t’attend dans l’au-delà à cause de cela.
Verse 45
मनस्तापाद्व्रजेत्पापं मानसं वाचिकं च यत् । तस्य प्रसादनेनैव यस्योपरि विजल्पितम्
Le péché de la pensée et de la parole s’en va par la brûlure du repentir intérieur ; et il s’efface précisément en apaisant celui contre qui l’on a parlé à tort.
Verse 46
प्रायश्चित्तैर्यथोक्तैश्च कर्मजं पातकं व्रजेत् । धर्मशास्त्रैः परिप्रोक्तं यतः सर्वैर्महामुने
Mais le péché né de l’acte s’efface par les expiations prescrites, ainsi qu’il est pleinement enseigné dans tous les Dharmaśāstras, ô grand sage.
Verse 47
हारीत उवाच । अन्यत्र विषये तस्याः पातकं कामदेवते । एतस्य तव धर्मस्य प्राधान्यं मनसः स्मृतम्
Hārīta dit : «Sous un autre aspect, ô Kāmadeva, il y a faute de sa part ; pourtant, dans ce dharma que tu as énoncé, on se souvient que la primauté de l’esprit est décisive.»
Verse 48
तस्मादेवंविधा चेयं सदा स्थास्यति चाधम । किं पुनः कुरु यत्कृत्यं नाहं वक्ष्यामि किंचन
Ainsi donc, ô être vil, elle demeurera à jamais dans un tel état. Que reste-t-il à faire ? Fais ce qui doit être fait ; je ne dirai plus rien.
Verse 49
प्रथमं मनसा सर्वं चिंत्यते तदनंतरम् । ततः प्रजल्पते वाचा क्रियते कर्मणा ततः
D’abord, tout est conçu dans l’esprit ; ensuite cela se dit par la voix ; et après cela, cela s’accomplit par l’action.
Verse 50
प्रमाणं हि मनस्तस्मात्सर्वकृत्येषु सर्वदा । एतस्मात्कारणात्पूर्णो मयाऽस्या निग्रहः कृतः
Ainsi, l’esprit est toujours la mesure décisive en toute entreprise. C’est pour cette raison que j’ai imposé sur elle une contrainte totale.
Verse 51
सूत उवाच । एवमुक्त्वा मुनिश्रेष्ठो हारीतः स्वाश्रमं ययौ । सापि पूर्णकला जाता शिलारूपा च तत्क्षणात्
Sūta dit : «Ayant ainsi parlé, le plus éminent des sages, Hārīta, retourna à son propre āśrama. Et elle aussi, à l’instant même, devint pleinement accomplie et prit la forme de pierre.»
Verse 52
कामदेवोऽपि कुष्ठेन ग्रस्तो रौद्रेण च द्विजाः । शीर्णनासांघ्रिपाणिश्च नेत्राणामप्रियोऽभवत्
«Kāmadeva aussi, ô deux-fois-nés, fut saisi d’une lèpre terrible ; son nez, ses pieds et ses mains se décomposèrent, et il devint pénible à regarder.»
Verse 53
अथ कामे निरुत्साहे संजाते द्विजसत्तमाः । व्याधिग्रस्ते जगत्यस्मिन्सृष्टिरोधो व्यजायत
«Alors, lorsque le désir devint sans élan, ô meilleurs des deux-fois-nés, et que ce monde fut frappé par la maladie, il advint un arrêt de la création.»
Verse 54
केवलं क्षीयते लोको नैव वृद्धिं प्रगच्छति । स्वेदजा येऽपि जीवाः स्युस्तेपि याताः परिक्षयम्
«Le monde ne faisait que décroître et ne parvenait nullement à croître. Même les êtres nés de la sueur allèrent jusqu’à l’épuisement total.»
Verse 55
एतस्मिन्नंतरे देवाः सर्वे चिंतासमाकुलाः । किमिदं क्षीयते लोको जलस्थैः स्थलजैः सह
«Cependant, tous les dieux, accablés de souci (cintā), se demandaient : “Pourquoi le monde s’épuise-t-il ainsi, avec les êtres des eaux et ceux de la terre ?”»
Verse 56
न दृश्यते क्वचिद्बालः कोऽपि कश्चित्कथंचन । न च गर्भवती नारी कच्चित्क्षेमं स्मरस्य च
On ne voit d’enfant nulle part—personne, en aucune manière. Nulle femme non plus n’est enceinte. Tout va-t-il bien pour Smara (Kāmadeva) ?
Verse 57
ततस्तं व्याधिना ग्रस्तं ज्ञात्वात्र क्षेत्रसंश्रयम् । आजग्मुस्त्वरिताः सर्वे व्याकुलेनांतरात्मना
Alors, apprenant qu’il avait été saisi par la maladie et qu’il s’était réfugié dans ce kṣetra sacré, tous s’y rendirent en hâte, l’âme intérieurement bouleversée.
Verse 58
कामेश्वरपुरस्थं च तं दृष्ट्वा कुसुमायुधम् । अत्यंतविकृताकारं चिंतयानं महेश्वरम्
Voyant Kusumāyudha (Kāma) présent à Kāmeśvarapura, et contemplant Maheśvara sous une forme profondément altérée, plongé dans une pensée anxieuse, ils en furent saisis.
Verse 59
ततः प्रोचुः सुदुःखार्ताः किमिदं कुसुमायुध । निरुत्साहः समुत्पन्नः कुष्ठव्याधिसमाकुलः
Alors, accablés d’une grande peine, ils dirent : « Qu’est-ce donc, ô Kusumāyudha ? La vigueur s’est éteinte, et tu es tourmenté par la maladie de la lèpre (kuṣṭha). »
Verse 60
ततश्चाधोमुखो जातो लज्जया परया वृतः । प्रोवाच शापजं सर्वं हारीतस्य विचेष्टितम्
Alors, le visage baissé, enveloppé d’une profonde honte, il avoua que tout cela provenait d’une malédiction, née d’une conduite fautive liée à Hārīta.
Verse 61
तत्तस्याराधनात्सर्वं संक्षयं यात्यसंशयम्
Par l’adoration de cette Présence divine, tout cela s’anéantit entièrement, sans aucun doute.
Verse 62
तस्मादेतां शिलारूपां त्वमाराधय चित्तज । येन कुष्ठः क्षयं याति ततस्तेजोऽभिवर्धते
C’est pourquoi, ô Cittaja (Kāma), adore avec ferveur Celle qui a pris la forme d’une pierre ; ainsi la lèpre sera détruite, puis ta splendeur croîtra de nouveau.
Verse 63
जगति स्यान्महासृष्टिर्देवकृत्यं कृतं भवेत् । न तेऽस्ति कायजं पापं यतो मुक्त्वा प्रवाचिकम्
Alors il y aura une grande génération dans le monde, et le devoir des dieux sera accompli. Car il n’est en toi aucun péché né du corps, puisque tu as renoncé à la faute de la parole (après l’avoir confessée).
Verse 64
अत्र कुण्डे त्वदीयेऽन्यो यः स्नात्वा श्रद्धयान्वितः । एनां पापविनिर्मुक्तां शिलां वै मानवः स्पृशेत्
Dans ce kuṇḍa qui est le tien, quiconque se baigne avec foi et touche ensuite cette pierre—purifiée et délivrée du péché—
Verse 65
कुष्ठव्याधिसमोपेतः कायोत्थेनापि कर्मणा । सोऽपि व्याधिविनिर्मुक्तो भविष्यति गतज्वरः
—même s’il est atteint de lèpre à cause d’actes issus du corps, lui aussi sera délivré de la maladie, et la fièvre s’en ira.
Verse 66
एतत्सौभाग्यकूपं च लोके ख्यातं जलाशयम् । भविष्यति न संदेहः सर्वरोगक्षयावहम्
Ce réservoir d’eau deviendra célèbre dans le monde sous le nom de « Saubhāgya-kūpa » ; sans aucun doute, il apporte l’anéantissement de toutes les maladies.
Verse 67
दद्रूणि दुर्विभूतानि तथान्याश्च विचर्चिकाः । अत्र स्नातस्य यास्यंति दृष्ट्वैतां सद्य एव हि
La teigne, les éruptions tenaces et d’autres affections cutanées encore s’éloignent de celui qui se baigne ici ; en vérité, dès qu’il contemple ce tīrtha, aussitôt.
Verse 68
एवमुक्त्वाथ ते देवाः प्रजग्मुस्त्रिदशालयम् । कामदेवोऽपि तत्रस्थस्तस्याः पूजामथ व्यधात्
Après avoir ainsi parlé, les dieux gagnèrent la demeure des Trente-Trois. Kāmadeva aussi, présent en ce lieu, accomplit alors le culte en son honneur.
Verse 69
ततश्च समतिक्रांते मासमात्रे द्विजोत्तमाः । तादृग्रूपः स संजातो यादृगासीत्पुरा स्मरः
Puis, lorsqu’un mois seulement se fut écoulé, ô meilleurs des deux-fois-nés, il recouvra la même forme que Smara (Kāma) possédait jadis.
Verse 70
ततश्चायतनं तस्याः कृत्वा श्रद्धासमन्वितः । जगाम वांछितं देशं सृष्ट्यर्थं यत्नमास्थितः
Alors, animé de foi, il fit édifier pour elle un sanctuaire, puis se rendit au pays désiré, s’appliquant avec ardeur à l’œuvre de la création.
Verse 71
सापि नम्रमुखी तादृक्तेन शप्ता तथैव च । संजाता खण्डकाकारा तेन खण्डशिला स्मृता
Elle aussi, le visage baissé, fut maudite par lui de la même manière ; et elle prit une forme comme faite d’éclats. C’est pourquoi on se souvient d’elle sous le nom de « Khaṇḍaśilā », la pierre brisée.
Verse 72
यस्तां पूजयते भक्त्या त्रयोदश्यां तथैव च । नापवादो भवेत्तस्य परदारसमुद्भवः
Quiconque la vénère avec bhakti, surtout au jour de Trayodaśī, le treizième jour lunaire, ne subit aucune diffamation née d’un lien avec l’épouse d’autrui.
Verse 73
कामिन्याश्च विशेषेण प्राहैतच्छंकरात्मजः । कार्तिकेयो द्विजश्रेष्ठाः सत्यमेतन्मयोदितम्
Ceci, tout spécialement pour les femmes de désir et de langueur, fut proclamé par Kārttikeya, fils de Śaṅkara. Ô le meilleur des deux-fois-nés, ce que j’ai dit est vérité.
Verse 74
तथा कामेश्वरं देवं कामदेवप्रतिष्ठितम् । त्रयोदश्यां समाराध्य सर्वान्कामानवाप्नुयात्
De même, en Trayodaśī, celui qui apaise et adore comme il se doit le Seigneur Kāmeśvara, divinité établie par Kāmadeva, obtient tous les buts désirés.
Verse 75
रतिप्रीतिसमायुक्तः स्थितस्तत्र स्मरस्तथा । मूर्तो ब्राह्मणशार्दूलाः श्रेष्ठं प्रासादमाश्रितः
Là aussi, Smara demeura, uni à Rati et à Prīti ; et, incarné, il résida dans ce temple-palais excellent, ô tigres parmi les brāhmaṇas.
Verse 76
विरूपो दुर्भगो यो वा त्रयोदश्यां समाहितः । यस्तं कुंकुमजैः पुष्पैः संपूजयति मानवः
Qu’il soit difforme ou malheureux—si, au jour de Trayodaśī, il demeure recueilli, et qu’un homme l’adore pleinement avec des fleurs embaumées de kuṅkuma,
Verse 77
स सौभाग्यसमायुक्तो रूपवांश्च प्रजायते । या नारी पतिना त्यक्ता सपत्नीजनसंवृता
il renaît pourvu de bonne fortune et de beauté. Et la femme délaissée par son époux, entourée de coépouses—
Verse 78
तं देवं सुकलत्राढ्यं तथैव परिपूजयेत् । त्रयोदश्यां द्विजश्रेष्ठाः केसरैः कुंकुमोद्भवैः
Ô le meilleur des deux-fois-nés, qu’on adore de même cette divinité—pourvue d’une épouse de bon augure—au jour de Trayodaśī, en offrant le safran et les poudres parfumées issues du kuṅkuma.
Verse 79
सा सौभाग्यवती विप्रा जायते च प्रजावती । धनधान्यसमृद्धा च दुःखशोकविवर्जिता । दोषैः सर्वैर्विनिर्मुक्ता शंसिता धरणीतले
Cette femme brāhmane devient comblée de bonheur conjugal et aussi de descendance; elle abonde en richesses et en grains, exempte de peine et de chagrin; délivrée de toute faute, elle est louée sur la terre.
Verse 134
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे श्रीहाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये खंडशिलासौभाग्यकूपिकोत्पत्तिमाहात्म्यवर्णनं नाम चतुस्त्रिंशदुत्तरशततमोध्यायः
Ainsi s’achève, dans le saint Skanda Mahāpurāṇa—dans la compilation (saṃhitā) de quatre-vingt-un mille vers—dans le sixième, le Nāgara Khaṇḍa, au sein du Māhātmya du lieu sacré de Śrīhāṭakeśvara, le chapitre intitulé «Récit glorifiant l’origine de la Khaṇḍaśilā et de la Saubhāgya-kūpikā», à savoir le Chapitre 134.