Adhyaya 259
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 259

Adhyaya 259

Le chapitre 259 propose un tīrthamāhātmya en plusieurs volets. D’abord, des sages rencontrent un liṅga immense renversé et y perçoivent une puissance accumulée, diffuse, étendue sur des temps immémoriaux; la terre est décrite comme affligée par cet événement. Les sages accomplissent la consécration rituelle (pratiṣṭhā) du liṅga et, simultanément, fixent l’identité du fleuve sacré : l’eau devient Narmadā (Reva) et le liṅga reçoit un nom lié à Amarakantaka. Le texte énumère ensuite les mérites des pratiques : se baigner et boire une gorgée de l’eau de Narmadā, accomplir le pitṛ-tarpaṇa, et vénérer les liṅga associés à Narmadā; avec une insistance particulière sur les observances de Cāturmāsya—liṅga-pūjā, Rudra-japa, Harā-pūjā, abhiṣeka au pañcāmṛta, libations de miel et dīpa-dāna. La voix de Brahmā encadre l’inquiétude persistante au sujet d’un trouble cosmique; les devas arrivent et prononcent un long éloge des brāhmaṇa, soulignant la puissance théologique de la parole (vāg) et l’impératif éthique de ne pas susciter leur courroux. Le récit se déplace ensuite à Goloka, où sages et devas contemplent le taureau « Nīla », fils de Surabhī, au milieu de vaches nommées. Un passage explique pourquoi il est appelé Nīla et l’associe au dharma et à Śiva. Les sages louent Nīla comme soutien du cosmos et forme même du dharma; des avertissements portent sur la transgression envers le taureau divin/le dharma et sur les conséquences liées au śrāddha lorsqu’on ne relâche pas un vṛṣabha pour un défunt. Le chapitre s’achève par l’armement iconographique de Nīla (motifs de cakra et de śūla), sa dispersion parmi les vaches, et un vers final reliant malédiction, dévotion et pétrification dans les eaux de Reva.

Shlokas

Verse 1

गालव उवाच । तस्मिंस्तु पतिते लिंगे योजनायामविस्तृते । विषादार्त्ता ऋषिगणास्तत्राजग्मुः सहस्रशः

Gālava dit : Lorsque ce liṅga fut tombé et s’étendit sur toute une yojana, des troupes de sages, accablées de chagrin, s’y rendirent par milliers.

Verse 2

व्यलोकयन्त सर्वत्र दृष्ट्वा तत्र महेश्वरम् । नासौ दृष्टिपथे तेषां बभूव भयविह्वलः

Ils regardèrent de tous côtés, cherchant Maheśvara en ce lieu; mais Il n’entra pas dans leur champ de vision, et ils furent saisis de frayeur.

Verse 3

वीर्यं वर्षसहस्राणि बहून्यपि सुसंचितम् । पृथिवीं सकलां व्याप्य स्थितं ददृशिरे द्विजाः

Les deux-fois-nés virent une puissance immense—amassée durant de nombreux millénaires—se dresser au grand jour, pénétrant la terre entière.

Verse 4

तद्दृष्ट्वा सुमहल्लिंगं रुधिराक्तं जलैः प्लुतम् । ब्राह्मणाः संशयगता दह्यमाना वसुन्धरा

Voyant ce liṅga immensément grand, maculé de sang et noyé sous les eaux, les brāhmanes furent saisis de doute, tandis que la terre elle-même semblait brûler.

Verse 5

तल्लिंगं तत्र संस्थाप्य चक्रुस्तां नर्मदां नदीम् । तज्जलं नर्मदारूपं ल्लिंगं चामरकण्टकम्

Ayant établi ce liṅga en ce lieu, ils firent jaillir la rivière Narmadā. Cette eau prit la forme de Narmadā, et ce liṅga fut connu sous le nom d’Amarakantaka.

Verse 6

नरकं वारयत्येतत्सेवितं नरकापहम् । भूतग्रहाश्च सर्वेऽपि यास्यंति विलयं ध्रुवम्

Ce tīrtha/observance sacrée, lorsqu’on s’y réfugie, écarte l’enfer et détruit le sort infernal; et tous les esprits et saisissements affligeants (bhūta-grahas) se résorbent à coup sûr.

Verse 7

तत्र स्नात्वा जलं पीत्वा संतर्प्य च पितॄंस्तथा । सर्वान्कामानवाप्नोति मनुष्यो भुवि दुर्लभान्

En s’y baignant, en buvant cette eau et en rassasiant aussi les Pitṛs (ancêtres) par les offrandes, l’être humain obtient tous les désirs, difficiles à atteindre en ce monde.

Verse 9

लिंगानि नार्मदेयानि पूजयिष्यंति ये नराः । तेषां रुद्रमयो देहो भविष्यति न संशयः । चातुर्मास्ये विशेषेण लिंगपूजा महाफला । चातुर्मास्ये रुद्रजपं हरपूजा शिवे रतिः

Ceux qui vénéreront les liṅgas de la région de la Narmadā, leur corps sera imprégné de Rudra; sans aucun doute. Surtout durant le Cāturmāsya, le culte du liṅga porte un grand fruit. En Cāturmāsya, on loue le japa de Rudra, l’adoration de Hara et la dévotion à Śiva.

Verse 10

पंचामृतेन स्नपनं न तेषांगर्भवेदना । ये करिष्यंति मधुना सेचनं लिंगमस्तके

Ceux qui baignent le liṅga avec le pañcāmṛta n’éprouveront aucune douleur du sein maternel (aucune souffrance liée à la grossesse). Et ceux qui versent du miel sur le sommet du liṅga obtiennent eux aussi un tel soulagement de bon augure.

Verse 11

तेषां दुःखसहस्राणि यास्यंति विलयं ध्रुवम् । दीपदानं कृतं येन चातु र्मास्ये शिवाग्रतः

Pour eux, des milliers de peines se résorbent à coup sûr : pour celui qui accomplit l’offrande de lampes (dīpa-dāna) devant Śiva durant le Cāturmāsya.

Verse 12

कुलकोटिं समुद्धृत्य स्वेच्छया शिवलोकभाक् । चन्दनागुरुधूपैश्च सुश्वेतकुसुमैरपि

Relevant et délivrant un koṭi de sa lignée, l’homme, par sa propre résolution, obtient le monde de Śiva — surtout en adorant avec le santal, l’encens d’agaru, et aussi avec des fleurs d’un blanc très pur.

Verse 13

नर्मदाजललिंगं ये ह्यर्च यिष्यंति ते शिवाः । शिला हरत्वमापन्नाः प्राणिनामपि का कथा

Ceux qui vénèrent le liṅga né de l’eau de la Narmadā deviennent, en vérité, semblables à Śiva. Si même les pierres atteignent l’état de Hari (délivrance/divinité), que dire alors des êtres vivants ?

Verse 14

तत्संभूतं महालिंगं जलधारणसंयुतम् । पूजयित्वा विधानेन चातुर्मास्ये शिवो भवेत्

En vénérant selon la règle ce grand liṅga ainsi manifesté, pourvu de la puissance de retenir et de faire couler l’eau, durant le Cāturmāsya, on devient semblable à Śiva (on atteint l’état de Śiva).

Verse 15

चातुर्मास्ये ये मनुजा नर्मदाऽमरकण्टके । तीर्थे स्नास्यंति नियतास्तेषां वासस्त्रिविष्टपे

Ceux qui, avec discipline et observance, se baigneront au tīrtha d’Amarakantaka sur la Narmadā durant le Cāturmāsya—leur demeure sera en Triviṣṭapa (le ciel).

Verse 16

ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा ते द्विजास्तत्र स्थाप्य लिंगं यथाविधि । अमरकण्टकतीर्थे नर्मदां च महानदीम्

Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, ces dvijas y installèrent le liṅga selon le rite prescrit, au tīrtha d’Amarakantaka, sur la grande rivière Narmadā.

Verse 17

पुनश्चिन्तापरा जाता विश्वस्य क्षोभकारणे । पद्मासनगता भूत्वा प्राणायामपरायणाः

De nouveau, ils se vouèrent entièrement à la contemplation de la cause du trouble du monde ; assis en posture du lotus, ils se consacrèrent au prāṇāyāma.

Verse 18

चिन्तयामासुरव्यग्रं हृदयस्थं महे श्वरम् । ततो देवा महेंद्राद्याः संप्राप्यामरकण्टकम्

D’un esprit sans distraction, ils méditèrent sur Maheśvara demeurant dans le cœur. Alors les dieux, à commencer par le grand Indra, arrivèrent à Amarakantaka.

Verse 19

ब्राह्मणानां स्तुतिं चक्रुर्विनयानतकन्धराः । नमोऽस्तु वो द्विजातिभ्यो ब्रह्मविद्भ्यो महेश्वराः

Le cou incliné dans l’humilité, ils adressèrent une louange aux brāhmaṇas : «Hommage à vous, ô dvijas, connaisseurs de Brahman, ô grands seigneurs !»

Verse 20

भूसुरेभ्यो गुरुभ्यश्च विमुक्तेभ्यश्च वंधनात् । यूयं गुणत्रयातीता गुणरूपा गुणाकराः

Hommage aux brāhmanes, aux gurus et à ceux qui sont délivrés des liens. Vous êtes au-delà des trois guṇa, et pourtant vous en portez la forme et vous êtes la mine des vertus.

Verse 21

गुणत्रयमयैर्भावैः सततं प्राणबुद्बुदाः । येषां वाक्यजलेनैव पापिष्ठा अपि शुद्धताम् । प्रयांति पापपुंजाश्च भस्मसाद्यांति पापिनाम्

Les êtres, toujours semblables à des bulles de souffle, sont mus par des états nés des trois guṇa. Pourtant, par l’eau de vos paroles seules, même le plus pécheur obtient la pureté, et les amas de fautes des pécheurs sont réduits en cendres.

Verse 22

शस्त्रं लोहमयं येषां वागेव तत्समन्विताः । पापैः पराभिभूतानां तेषां लोकोत्तरं बलम्

Pour ceux dont l’arme est de fer et dont la parole elle-même est ainsi armée, même assaillis et submergés par les péchés, s’éveille en eux une puissance d’au-delà du monde.

Verse 23

क्षमया पृथिवीतुल्याः कोपे वैश्वानरप्रभाः । पातनेऽनेकशक्तीनां समर्था यूयमेव हि

Dans la patience vous êtes semblables à la Terre; dans la colère vous flamboiez comme le feu cosmique. Oui, vous seuls êtes capables d’abattre des puissances de maintes sortes.

Verse 24

स्वर्गादीनां तथा याने भवन्तो गतयो ध्रुवम्

Et dans le voyage vers le ciel et les autres mondes élevés, vous êtes assurément les voies qui sont destinées.

Verse 25

सत्कर्मकारकाश्चैव सत्कर्मनिरताः सदा । सत्कर्मफलदातारः सत्कर्मेभ्यो मुमुक्षवः

Vous êtes les artisans d’œuvres nobles, toujours appliqués aux œuvres nobles ; vous accordez les fruits des œuvres nobles, et par les œuvres nobles vous aspirez à la délivrance.

Verse 26

सावित्रीमंत्रनिरता ये भवंतोऽघनाशनाः । आत्मानं यजमानं च तारयंति न संशयः

Ceux d’entre vous qui sont voués au mantra Sāvitrī —destructeur des fautes— délivrent à la fois eux-mêmes et l’officiant du sacrifice ; il n’y a là aucun doute.

Verse 27

वह्नयश्च तथा विप्रास्तर्पिताः कार्यसाधकाः । चातुर्मास्ये विशेषेण तेषां पूजा महाफला

Lorsque les feux sacrés et les brāhmaṇa sont dûment satisfaits, ils accomplissent les desseins de l’homme. Surtout durant le Cāturmāsya, le culte qui leur est offert porte un fruit immense.

Verse 28

तावन्न वज्रमिंद्रस्य शूलं नैव पिनाकिनः

Tant que cette puissance demeure, la foudre-vajra d’Indra n’est pas redoutable, pas même le trident de Pinākin (Śiva).

Verse 29

दण्डो यमस्य तावन्नो यावच्छापो द्विजोद्भवः । अग्निना ज्वाल्यते दृश्यं शापोद्दिष्टानपि स्वयम्

Tant que subsiste la malédiction née d’un brāhmaṇa, le bâton châtieur de Yama n’est pas aussi prompt. On voit cette malédiction s’embraser comme un feu, brûlant d’elle-même même ceux qu’elle ne fait que désigner.

Verse 30

हंति जातानजातांश्च तस्माद्विप्रं न कोपयेत् । विप्रकोपाग्निना दग्धो नरकान्नैव मुच्यते

Cela détruit les êtres nés comme ceux qui ne le sont pas encore; aussi ne faut-il pas provoquer la colère d’un brāhmane. Brûlé par le feu de la colère d’un brāhmane, on n’est point délivré des enfers.

Verse 31

शस्त्रक्षतोऽपि नरकान्मुच्यते नात्र संशयः । देवानां मधुधान्यानां सामर्थ्यं भेदनेन हि

Même celui qui est blessé par des armes peut être délivré des enfers—sans aucun doute. Car la puissance des offrandes aux dieux, telles que le miel et les grains, réside dans leur juste répartition selon la règle.

Verse 32

वाङ्मात्रेण हि विप्रस्य भिद्यते सकलं जगत् । ते यूयं गुरवोऽस्माकं विश्वकारणकारकाः । प्रसादपरमा नित्यं भवंतु भुवनेश्वराः

Par la seule parole d’un brāhmane, le monde entier peut être mis en branle et transformé. Ainsi, vous—nos maîtres vénérables—êtes véritablement les artisans des causes qui façonnent l’univers. Puissiez-vous, seigneurs du monde, demeurer toujours voués à la grâce et répandre sans cesse votre faveur.

Verse 33

ईश्वरेण विना सर्वे वयं लोकाश्च दुःखिताः । तत्कथ्यतां स भगवान्कुत्रास्ते परमेश्वरः

Sans le Seigneur, nous tous—et les mondes eux-mêmes—tombons dans la souffrance. Dites-nous donc: où demeure à présent ce Bienheureux, le Seigneur suprême ?

Verse 34

गालव उवाच । ज्ञात्वा मुनिभयत्रस्तं देवेशं शूलपाणिनम्

Gālava dit : Ayant compris que le Seigneur des dieux—Śiva, le porteur du trident—avait été troublé par la crainte à cause des sages, (ils agirent en conséquence).

Verse 35

सुरभीगर्भसंभूतं देवानूचुर्महर्षयः । स्वागतं देवदेवेभ्यो ज्ञातो वै स महेश्वरः

Les grands sages s’adressèrent aux dieux au sujet de celui né du sein de Surabhī : «Soyez les bienvenus, ô dieux parmi les dieux ! En vérité, ce Maheśvara nous est connu.»

Verse 36

तत्र गच्छंतु देवेशा यत्र देवः सनातनः । इत्युक्त्वा ते महात्मानः सह देवैर्ययुस्तदा

«Que les seigneurs des dieux s’y rendent, là où demeure la Divinité éternelle.» Ayant ainsi parlé, ces grandes âmes partirent alors avec les dieux.

Verse 37

गोलोकं देवमार्गेण यत्र पायसकर्दमाः । घृतनद्योमधु ह्रदा नदीनां यत्र संघशः

Par la voie céleste des dieux, ils atteignirent Goloka, où la boue est comme un doux riz au lait; où les rivières coulent de ghṛta et les lacs sont de miel, et où les cours d’eau se rassemblent en innombrables troupes.

Verse 38

पूर्वजानां गणाः सर्वे दधिपीयूषपाणयः । मरीचिपाः सोमपाश्च सिद्धसंघास्तथा परे

Là se trouvaient toutes les troupes des êtres primordiaux, tenant du caillé et le pīyūṣa semblable au nectar; s’y trouvaient aussi les buveurs de marīci et les buveurs de soma, ainsi que d’autres assemblées de Siddhas.

Verse 39

घृतपाश्चैव साध्याश्च यत्र देवाः सनातनाः । ते तत्र गत्वा मुनयो ददृशुः सुरभीसुतम्

Là se trouvaient les buveurs de ghṛta et les Sādhyas aussi, là où demeurent les dieux éternels. S’y étant rendus, les sages virent le fils de Surabhī.

Verse 40

तेजसा भास्करं चैव नीलनामेति विश्रुतम् । इतस्ततोऽभिधावंतं गवां संघातमध्यगम्

Rayonnant tel le soleil, célèbre sous le nom de Nīla, on le vit courir çà et là au milieu d’une foule compacte de vaches.

Verse 41

नंदा सुमनसा चैव सुरूपा च सुशीलका । कामिनी नंदिनी चैव मेध्या चैव हिरण्यदा

Il y avait des (vaches) nommées Nandā et Sumanasā, Surūpā et Suśīlakā ; Kāminī et Nandinī aussi, ainsi que Medhyā et Hiraṇyadā.

Verse 42

धनदा धर्मदा चैव नर्मदा सकलप्रिया । वामनालंबिका कृष्णा दीर्घशृंगा सुपिच्छिका

On les connaissait sous les noms de Dhanadā (donatrice de richesse), Dharmadā (donatrice du dharma), Narmadā (dispensatrice de joie) et Sakalapriyā (aimée de tous) ; ainsi que Vāmanālaṃbikā, Kṛṣṇā (au pelage sombre), Dīrghaśṛṅgā (aux longues cornes) et Supicchikā (à la belle huppe).

Verse 43

तारा तरेयिका शांता दुर्विषह्या मनोरमा । सुनासा दीर्घनासा च गौरा गौरमुखीह या

On les appelait Tārā et Tareyikā ; Śāntā (paisible), Durviṣahyā (irrésistible) et Manoramā (charmante) ; ainsi que Sunāsā (au beau nez), Dīrghanāsā (au long nez), Gaurā (claire) et Gauramukhī (au visage clair).

Verse 44

हरिद्रवर्णा नीला च शंखिनी पंचवर्णका । विनताभिनताचैव भिन्नवर्णा सुपत्रिका

L’une était couleur curcuma, une autre bleue ; l’une se nommait Śaṃkhinī, une autre était de cinq couleurs ; il y avait aussi Vinatā et Abhinatā ; l’une aux teintes variées, et l’une aux marques splendides (Supatrikā).

Verse 45

जयाऽरुणा च कुण्डोध्नी सुदती चारुचंपका । एतासां मध्यगं नीलं दृष्ट्वा ता मुनिदेवताः

Il y avait aussi Jayā, Aruṇā, Kuṇḍodhnī, Sudatī et Cārucaṃpakā. Voyant Nīla se tenir au milieu d’elles, ces êtres divins semblables aux sages le contemplèrent avec une vénération respectueuse.

Verse 46

विचरंति सुरूपं तं संजातविस्मयोन्मुखाः । मुनीश्वराः कृपाविष्टा इन्द्राद्या हृष्टमानसाः । स्तुतिमारेभिरे कर्त्तुं तेजसा तस्य तोषिताः

Tandis que cet être à la beauté parfaite allait et venait, les grands munis—le visage levé dans l’émerveillement—furent saisis de compassion; Indra et les autres, le cœur en joie, se mirent à entonner des hymnes de louange, comblés par son éclat.

Verse 47

शूद्र उवाच । कथं नीलेति नामासौ जातोयमद्भुताकृतिः । किमस्तुवन्प्रसन्नास्ते ब्राह्मणा विश्वकारणम्

Le Śūdra dit : «Comment cet être à la forme merveilleuse reçut-il le nom de “Nīla” ? Et que chantèrent ces brāhmaṇas comblés, en louant la Cause de l’univers ?»

Verse 48

गालव उवाच । लोहितो यस्तु वर्णेन मुखे पुच्छे च पांडुरः

Gālava dit : «Celui qui est rouge de couleur, mais pâle au visage et à la queue…»

Verse 49

श्वेतः खुरविषाणेषु स नीलो वृषभः स्मृतः । चतुष्पादो धर्मरूपो नील लोहितचिह्नकः

“…et blanc aux sabots et aux cornes—on se souvient de lui comme du taureau nommé Nīla : à quatre pattes, forme même du Dharma, portant des marques de bleu et de rouge.”

Verse 50

कपिलः खुरचिह्नेषु स नीलो वृषभः स्मृतः । योऽसौ महेश्वरो देवो वृषश्चापि स एव हि

Lorsque les marques des sabots sont fauves, on se souvient aussi de lui comme du Taureau Nīla. En vérité, ce même Seigneur Maheśvara est lui-même le Taureau (Vṛṣa).

Verse 51

चतुष्पादो धर्मरूपो नीलः पंचमुखो हरः । यस्य संदर्शनादेव वाजपेयफलं लभेत्

Nīla est quadrupède, incarnation du Dharma — Hara (Śiva) aux cinq visages. Par sa seule darśana, on obtient le fruit du sacrifice Vājapeya.

Verse 52

नीले च पूजिते यस्मिन्पूजितं सकलं जगत् । स्निग्धग्रासप्रदानेन जगदाप्यायितं भवेत्

Quand Nīla est vénéré, c’est comme si le monde entier l’avait été. Et en offrant des bouchées nourrissantes et onctueuses, on devient cause du réconfort et du bien-être du monde.

Verse 53

यस्य देहे सदा श्रीमान्विश्वव्यापी जनार्दनः । नित्यमर्चयते योऽसौ वेदमन्त्रैः सनातनैः

Dans son être même demeure sans cesse le glorieux Janārdana, qui pénètre l’univers. C’est lui qui, continuellement, adore (le Seigneur) par les mantras éternels du Veda.

Verse 54

ऋषय ऊचुः । त्वं देवः सर्वगोप्तॄणां विश्वगोप्ता सनातनः । विघ्नहर्ता ज्ञानदश्च धर्मरूपश्च मोक्षदः

Les sages dirent : Tu es le Dieu de tous les protecteurs, le Gardien éternel de l’univers ; celui qui ôte les obstacles, qui donne la connaissance, la forme même du Dharma, et le dispensateur de la délivrance.

Verse 55

त्वमेव धनदः श्रीदः सर्वव्याधिनिषूदनः । जगतां शर्मकरणे प्रवृत्तः कनकप्रदः

Toi seul es le dispensateur de richesse et de prospérité, le destructeur de toutes les maladies ; œuvrant à la paix des êtres, Tu accordes même l’or.

Verse 56

तेजसां धाम सर्वेषां सौरभेय महाबल । शृंगाग्रे धृतकैलासः पार्वतीसहितस्त्वया

Ô Saurabheya au grand pouvoir, demeure de l’éclat de tous : sur la pointe de ta corne tu portes le Kailāsa, avec Pārvatī à tes côtés.

Verse 57

३३ स्तुत्यो वेदमयो वेदात्मा वेदवित्तमः । वेदवेद्यो वेदयानो वेदरूपो गुणाकरः

Digne d’être loué par les trente-trois dieux ; fait de Veda, âme même du Veda, suprême connaisseur du Veda — connu par le Veda, porté par le Veda, de forme védique, et trésor de vertus.

Verse 58

गुणत्रयेभ्योऽपि परो याथात्म्यं वेद कस्तव । वृषस्त्वं भगवान्देव यस्तुभ्यं कुरुते त्वघम्

Tu es au-delà même des trois guṇa : qui pourrait connaître vraiment ta réalité ? Ô Seigneur Bienheureux, quiconque commet une faute contre Toi doit être reconnu comme un « vṛṣa », un transgresseur.

Verse 59

वृषलः स तु विज्ञेयो रौरवादिषु पच्यते । यदा स्पृष्टः स तु नरो नरकादिषु यातनाः

Un tel homme doit être reconnu comme un « vṛṣala » ; il est cuit dans des enfers tels que Raurava. Lorsque le fruit (du karma) le touche, cet homme subit des tourments en enfer et autres lieux semblables.

Verse 60

सेवते पापनिचयैर्निगाढप्रायबन्धनैः । क्षुत्क्षामं च तृषाक्रांतं महाभारसमन्वितम्

Il est étroitement lié par des monceaux de péchés amassés—par des liens serrés et lourds—dévoré par la faim, accablé par la soif, et chargé d’un immense fardeau.

Verse 61

निर्दया ये प्रशोष्यंति मतिस्तेषां न शाश्वती । चतुर्भिः सहितं मर्त्या विवाहविधिना तु ये

Ceux qui sont cruels et font dépérir autrui—en eux la sagesse stable ne demeure pas. Et ces mortels qui, selon les règles du mariage, s’unissent avec quatre…

Verse 62

विवाहं नीलरूपस्य ये करिष्यंति मानवाः । पितॄनुद्दिश्य तेषां वै कुले नैवास्ति नारकी

Ceux qui accompliront pour Nīlarūpa le rite sacré du mariage (vivāha), en l’offrant à leurs ancêtres—dans leur lignée, en vérité, nul ne tombera en des états infernaux.

Verse 63

त्वं गतिः सर्वलोकानां त्वपिता परमेश्वरः । त्वया विना जगत्सर्वं तत्क्षणादेव नश्यति

Tu es le refuge et l’ultime voie de tous les mondes ; tu es leur Père, ô Seigneur Suprême. Sans toi, l’univers entier périrait à l’instant même.

Verse 64

परा चैव तु पश्यंती मध्यमा वैखरी तथा । चतुर्विधानां वचसामीश्वरं त्वां विदुर्बुधाः

Parā, Paśyantī, Madhyamā et Vaikharī—tels sont les quatre modes de la parole. Les sages savent que tu en es le Seigneur.

Verse 65

चतुःशृंगं चतुष्पादं द्विशीर्षसप्तहस्तकम् । त्रिधा बद्धं धर्ममयं त्वामेव वृषभं विदुः

C’est Toi seul qu’ils reconnaissent comme le Taureau : aux quatre cornes, aux quatre pieds, aux deux têtes, aux sept mains ; lié de trois façons ; constitué de Dharma lui-même.

Verse 66

तृप्तिदं सर्वभूतानां विश्वव्यापकमोजसा । ब्रह्म धर्ममयं नित्यं त्वामात्मानं विदुर्जनाः

Tu accordes la plénitude à tous les êtres ; par ta puissance tu pénètres l’univers entier. Les hommes te connaissent comme le Soi éternel : Brahman lui-même, fait de Dharma.

Verse 67

अच्छेद्यस्त्वमभेद्यस्त्वमप्रमेयोमहा यशाः । अशोच्यस्त्वमदाह्योऽसि विदुः पौराणिका जनाः

Tu es insectionnable ; tu es indivisible ; tu es incommensurable, d’une grande gloire. Tu es au-delà du chagrin et tu ne peux être brûlé : ainsi te comprennent les connaisseurs des Purāṇa.

Verse 68

त्वदाधारमिदं सर्वं त्वदाधारमिदं जगत् । त्वदाधाराश्च देवाश्च त्वदाधारं तथा मृतम्

Tout ceci repose sur Toi ; cet univers entier repose sur Toi. Les dieux reposent sur Toi—et de même le royaume des morts.

Verse 69

जीवरूपेण लोकांस्त्रीन्व्याप्य तिष्ठसि नित्यदा । एवं स संस्तुतो नीलो विप्रैस्तैः सोमपायिभिः

Sous la forme du jīva, tu pénètres les trois mondes et demeures à jamais. Ainsi Nīla (Nīlarūpa) fut loué par ces brāhmaṇa, buveurs de Soma dans le sacrifice.

Verse 70

प्रसन्नवदनो भूत्वा विप्रा न्प्रणतितत्परः । पुनरेव वचः प्रोचुर्विप्राः कृतशिवागसः

Le visage apaisé, tout entiers à recevoir les salutations révérentes des brāhmaṇa, ils parlèrent de nouveau—ces brāhmaṇa qui avaient commis une offense envers Śiva.

Verse 71

वरं ददुर्महेशस्य नीलरूपस्य धर्मतः । एकादशाहे प्रेतस्य यस्य नोत्सृज्यते वृषः

Selon le dharma, ils demandèrent une grâce à Maheśa sous sa forme Nīlarūpa : «Pour ce preta pour qui, au onzième jour, le taureau n’est pas relâché…».

Verse 72

प्रेतत्वं सुस्थिरं तस्य दत्तैः श्राद्धशतैरपि । पुनरेव सुसर्पंतं दृष्ट्वा नीलं महावृषम्

Même après des centaines d’offrandes de Śrāddha accomplies pour lui, son état de preta demeura solidement fixé. Puis, voyant de nouveau le grand taureau bleu aller et venir, le récit se poursuit.

Verse 73

स्वल्पक्रोधसमाविष्टं द्विजाश्चक्रुस्तमं कितम् । चक्रं च वामभागेषु शूलं पार्श्वे च दक्षिणे

Légèrement saisis de colère, les dvija (brāhmaṇa) le marquèrent de signes : un disque sur le côté gauche et un trident sur le flanc droit.

Verse 74

उत्ससृजुर्गवां मध्ये तं देवैर्गोपितं तदा । ततो देवगणाः सर्वे महर्षीणां गणाः पुनः । स्वानि स्थानानि ते जग्मुर्मुनयो वीतमत्सराः

Alors ils le relâchèrent au milieu du troupeau de vaches, tandis que les dieux le protégeaient. Ensuite, toutes les cohortes des dieux et les assemblées des grands ṛṣi regagnèrent leurs demeures—des sages exempts de jalousie.

Verse 79

एवमृषीणां दयितासु सक्तः कामार्त्तचित्तो मुनिपुंगवानाम् । शापं समासाद्य शिवोऽपि भक्त्या रेवाजलेऽगात्सुशिलामयत्वम्

Ainsi, s’attachant aux femmes bien-aimées des ṛṣi, l’esprit tourmenté par le désir, il encourut la malédiction des sages les plus éminents ; et même Śiva, par la bhakti, entra dans les eaux de la Revā et parvint à l’état de pierre de bon augure (śilā).