Adhyaya 15
Purva BhagaAdhyaya 15237 Verses

Adhyaya 15

Dakṣa’s Progeny, Nṛsiṃha–Varāha Avatāras, and Andhaka’s Defeat (Hari–Hara–Śakti Synthesis)

Poursuivant le récit cosmogonique, Sūta évoque la création prescrite à Dakṣa : lorsque la création mentale ne se propage pas, la procréation par l’union des couples commence. Le chapitre dresse la liste des filles de Dakṣa et de leurs mariages (avec Dharma, Kaśyapa, Soma et d’autres), puis présente les épouses de Dharma et la naissance de classes divines telles que les Viśvedevas, les Sādhyas, les Maruts et les huit Vasus, avec des descendants remarquables. Le récit se tourne ensuite vers la lignée de Kaśyapa : de Diti naissent Hiraṇyakaśipu et Hiraṇyākṣa. Accablés par la tyrannie d’Hiraṇyakaśipu, renforcée par son boon, les dieux implorent secours ; Brahmā s’approche de Hari dans la région de l’Océan de Lait et loue Viṣṇu comme le Dieu de tous les dieux et le Soi intérieur. Viṣṇu ordonne la mise à mort d’Hiraṇyakaśipu et se manifeste en Nṛsiṃha, l’homme-lion, pour l’abattre ; plus tard, face à l’oppression d’Hiraṇyākṣa, il prend la forme de Varāha et sauve la Terre de Rasātala. Vient ensuite un tournant moral et psychologique : la bhakti de Prahlāda est troublée par la malédiction d’un brāhmaṇa après un acte d’irrespect, menant au conflit puis au retour du discernement et du refuge en Hari—illustration des saṃskāra, de l’illusion et de la restauration de la dévotion. Le chapitre passe alors au cycle d’Andhaka : son désir pour Umā provoque l’intervention de Śiva en Kālabhairava ; les combats s’étendent avec les gaṇas, les mātṛkās et des manifestations secourables de Viṣṇu. Le centre doctrinal apparaît lorsque le Seigneur déclare être Nārāyaṇa et aussi Gaurī, enseignant la non-dualité du Souverain et mettant en garde contre les divisions sectaires. Andhaka, empalé sur le trident, est purifié, chante un hymne védantique identifiant Rudra à Nārāyaṇa et à Brahman, et reçoit le statut de gaṇa. L’adhyāya se clôt en exaltant la grandeur sacrée de Bhairava et en réaffirmant les fonctions cosmiques du Temps (Kāla), de la māyā et de Nārāyaṇa, soutien du monde, préparant les chapitres suivants sur le dharma, le culte et la théologie du yoga dans une visée d’unification.

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Shlokas

Verse 1

इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागे चतुर्दशो ऽध्यायः सूत उवाच प्रजाः सृजेति व्यादिष्टः पूर्वं दक्षः स्वयंभुवा / ससर्ज देवान् गन्धर्वान् ऋषींश्चैवासुरोरगान्

Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, dans la Saṃhitā Ṣaṭ-sāhasrī, au sein du Pūrvabhāga, s’achève le quatorzième chapitre. Sūta dit : Jadis, Dakṣa—ayant reçu de Svayambhū (Brahmā) l’injonction « Crée les créatures ! »—fit naître les dieux, les Gandharva et les Ṛṣi, ainsi que les Asura et les Nāga (êtres-serpents).

Verse 2

यदास्य सृजमानस्य न व्यवर्धन्त ताः प्रजाः / तदा ससर्ज भूतानि मैथुनेनैव धर्मतः

Lorsque, même en créant, ces êtres ne se multipliaient pas, alors—selon le Dharma—il fit naître les créatures par l’union sexuelle elle-même (maithuna).

Verse 3

असिक्न्यां जनयामास वीरणस्य प्रजापतेः / सुतायां धर्मयुक्तायां पुत्राणां तु सहस्त्रकम्

En Asiknī—la fille vertueuse du Prajāpati Vīraṇa—(Dakṣa) engendra mille fils.

Verse 4

तेषु पुत्रेषु नष्टेषु मायया नारदस्य सः / षष्टिं दक्षो ऽसृजत् कन्या वैरण्यां वै प्रजापतिः

Lorsque ces fils furent perdus par la puissance de māyā de Nārada, alors ce Prajāpati, Dakṣa en vérité, engendra soixante filles de Vairaṇyā.

Verse 5

ददौ स दश धर्माय कश्यपाय त्रयोदश / विंशत् सप्त च सोमाय चतस्त्रो ऽरिष्टनेमिने

Il donna dix (filles) à Dharma, treize à Kaśyapa, vingt-sept à Soma (la Lune) et quatre à Ariṣṭanemi.

Verse 6

द्वे चैव बहुपुत्राय द्वे कृशाश्वाय धीमते / द्वे चैवाङ्गिरसे तद्वत् तासां वक्ष्ये ऽथ निस्तरम्

Deux (filles) furent données à Bahuputra, deux au sage Kṛśāśva, et de même deux à Aṅgiras. À présent, j’exposerai, dans l’ordre convenable, les lignées de leur descendance.

Verse 7

अरुन्धती वसुर्जामी लम्बा भानुर्मरुत्वती / संकल्पा च मुहूर्ता च साध्या विश्वा च भामिनी

Arundhatī; Vasū; Jāmī; Lambā; Bhānū; Marutvatī; Saṃkalpā; Muhūrtā; Sādhyā; Viśvā; et Bhāminī — tels sont ses noms sacrés.

Verse 8

धर्मपत्न्यो दश त्वेतास्तासां पुत्रान् निबोधत / विश्वाया विश्वदेवास्तु साध्या साध्यानजीजनत्

Telles sont, en vérité, les dix épouses de Dharma; apprends maintenant leurs fils. De Viśvā naquirent les Viśvedevas, et les Sādhyās engendrèrent les Sādhyas.

Verse 9

मरुत्वन्तो मरुत्वत्यां वसवो ऽष्टौ वसोः सुताः / भानोस्तु भानवश्चैव मुहूर्ता वै मुहूर्तजाः

De Marutvatī naquirent les Marutvants; et de Vasu naquirent les huit Vasus, ses fils. De Bhānū naquirent les Bhānavas; et les Muhūrtas, en vérité, naquirent de Muhūrtā.

Verse 10

लम्बायाश्चाथ घोषो वै नागवीथी तु जामिजा / पृथिवीविषयं सर्वमरुन्दत्यामजायत / संकल्पायास्तु संकल्पो धर्मपुत्रा दश स्मृताः

De Lambā naquit, en vérité, Ghoṣa; et de Jāmi-jā naquit Nāgavīthī. D’Arundhatī surgit toute l’étendue du domaine terrestre. Et de Saṃkalpā naquit Saṃkalpa. Ceux-ci sont mémorisés comme les dix fils de Dharma.

Verse 11

आपो ध्रुवश्च सोमश्च धरश्चैवानिलो ऽनलः / प्रत्यूषश्च प्रभासश्च वसवो ऽष्टौ प्रकीर्तिताः

Āpa, Dhruva, Soma, Dhara, Anila, Anala, Pratyūṣa et Prabhāsa : tels sont proclamés les huit Vasus, divinités des éléments qui soutiennent le cosmos.

Verse 12

आपस्य पुत्रो वैतण्ड्यः श्रमः श्रान्तो धुनिस्तथा / ध्रुवस्य पुत्रो भगवान् कालो लोकप्रकालनः

D’Āpa naquit Vaitaṇḍya, ainsi que Śrama, Śrānta et Dhuni. Et de Dhruva naquit le vénérable Kāla (le Temps), régulateur et mesureur des mondes.

Verse 13

सोमस्य भगवान् वर्चा धरस्य द्रविणः सुतः / पुरोजवो ऽनिलस्य स्यादविज्ञातगतिस्तथा

De Soma, l’épithète divine est « Varchas » (Radiance). De Dhara, (l’épithète est) « Draviṇa-suta » (Fils de la Richesse). D’Anila (le Vent), on dit « Purojava » (Prompt à l’Avant) et aussi « Avijñāta-gati » (dont la marche est inconnue).

Verse 14

कुमारो ह्यनलस्यासीत् सेनापतिरिति स्मृतः / देवलो भगवान् योगी प्रत्यूषस्याभवत् सुतः / विश्वकर्मा प्रभासस्य शिल्पकर्ता प्रजापतिः

Kumāra fut, en vérité, le fils d’Anala et l’on se souvient de lui comme du senāpati, chef des armées célestes. Devala, le vénérable yogin, naquit fils de Pratyūṣa. Et Viśvakarmā—fils de Prabhāsa—fut le Prajāpati, l’artisan divin qui façonne les formes sacrées et les œuvres saintes.

Verse 15

अदितिर्दितिर्दनुस्तद्वदरिष्टा सुरसा तथा / सुरभिर्विनता चैव ताम्र क्रोधवशा इरा / कद्रुर्मुनिश्च धर्मज्ञा तत्पुत्रान् वै निबोधत

Aditi, Diti, Danu, et de même Ariṣṭā et Surasā ; Surabhi et Vinatā aussi ; Tāmra, Krodhavaśā, Irā et Kadrū—ô sage connaisseur du dharma, comprends maintenant, en vérité, leurs fils.

Verse 16

अंशो धाता भगस्त्वष्टा मित्रो ऽथ वरुणोर्ऽयमा / विवस्वान् सविता पूषा ह्यंशुमान् विष्णुरेव च

Aṃśa, Dhātṛ, Bhaga, Tvaṣṭṛ, Mitra, Varuṇa et Aryaman; Vivasvān, Savitṛ, Pūṣan et Aṃśumān : tels sont, en vérité, les Ādityas, et parmi eux se trouve aussi Viṣṇu.

Verse 17

तुषिता नाम ते पूर्वं चाक्षुषस्यान्तरे मनोः / वैवस्वते ऽन्तरे प्रोक्ता आदित्याश्चादितेः सुताः

Autrefois, dans le Manvantara de Cākṣuṣa Manu, ces divinités étaient connues sous le nom de Tuṣitas. Dans le Manvantara actuel de Vaivasvata Manu, elles sont proclamées Ādityas, fils d’Aditi.

Verse 18

दितिः पुत्रद्वयं लेभे कश्यपाद् बलसंयुतम् / हिरण्यकशिपुं ज्येष्ठं हिरण्याक्षं तथापरम्

Diti enfanta de Kaśyapa deux fils puissants : l’aîné fut Hiraṇyakaśipu, et l’autre, Hiraṇyākṣa.

Verse 19

हिरण्यकशिपुर्दैत्यो महाबलपराक्रमः / आराध्य तपसा देवं ब्रह्माणं परमेष्ठिनम् / दृष्ट्वालेभेवरान् दिव्यान् स्तुत्वासौ विविधैः स्तवै

Hiraṇyakaśipu, le Daitya d’une force et d’une vaillance immenses, ayant apaisé par l’ascèse le dieu Brahmā, Seigneur suprême des créatures, le vit; puis, l’ayant loué par maints hymnes, il obtint des grâces divines.

Verse 20

अथ तस्य बलाद् देवाः सर्व एव सुरर्षयः / बाधितास्ताडिता जग्मुर्देवदेवं पितामहम्

Alors, accablés par sa puissance, tous les dieux, avec les sages célestes, harcelés et frappés, se rendirent auprès de Pitāmaha Brahmā, Dieu des dieux, pour y chercher refuge.

Verse 21

शरण्यं शरणं देवं शंभुं सर्वजगन्मयम् / ब्रह्माणं लोककर्तारं त्रातारं पुरुषं परम् / कूटस्थं जगतामेकं पुराणं पुरुषोत्तमम्

Je prends refuge en le Dieu qui est le refuge de tous—Śambhu—qui imprègne l’univers entier; qui est Brahmā, créateur des mondes; le Protecteur, le Purusha suprême; l’Immuable, le Kūṭastha demeurant comme soutien intérieur; l’Unique de tous les êtres; l’Ancien, le Purushottama, le Très-Haut.

Verse 22

स याचितो देववरैर्मुनिभिश्च मुनीश्वराः / सर्वदेवहितार्थाय जगाम कमलासनः

Ainsi, sollicité par les plus grands des dieux et par les sages, Brahmā, assis sur le lotus, se mit en route, résolu à assurer le bien de toutes les divinités.

Verse 23

संस्तूयमानः प्रणतैर्मुनीन्द्रैरमरैरपि / क्षीरोदस्योत्तरं कूलं यत्रास्ते हरिरीश्वरः

Là, sur la rive septentrionale de l’Océan de Lait, demeure Hari—le Seigneur suprême, Īśvara—, sans cesse loué par les grands sages et même par les devas, prosternés avec vénération.

Verse 24

दृष्ट्वा देवं जगद्योनिं विष्णुं विश्वगुरुं शिवम् / ववन्दे चरणौ मूर्ध्ना कृताञ्जलिरभाषत

Ayant contemplé le Seigneur divin—matrice de l’univers—, Viṣṇu, Maître du monde, qui est aussi Śiva, il se prosterna à Ses pieds, la tête inclinée; puis, les mains jointes, il prit la parole.

Verse 25

ब्रह्मोवाच त्वं गतिः सर्वभूतानामनन्तो ऽस्यखिलात्मकः / व्यापी सर्वामरवपुर्महायोगी सनातनः

Brahmā dit : Tu es le refuge et le terme ultime de tous les êtres—Infini, Soi intérieur de cet univers tout entier. Omniprésent, portant la forme de tous les dieux, tu es le Grand Yogin éternel, Sanātana.

Verse 26

त्वमात्मा सर्वभूतानां प्रधानं प्रकृतिः परा / वैराग्यैश्वर्यनिरतो रागातीतो निरञ्जनः

Tu es le Soi de tous les êtres; tu es le Pradhāna, la Prakṛti suprême. Établi dans le détachement et la souveraine puissance, tu es au-delà de l’attachement, parfaitement sans tache.

Verse 27

त्वं कर्ता चैव भर्ता च निहन्ता सुरविद्विषाम् / त्रातुमर्हस्यनन्तेश त्राता हि परमेश्वरः

Toi seul es l’Auteur et le Soutien, et le destructeur des ennemis des dieux. Ô Ananteśa, daigne nous protéger, car le Seigneur suprême est véritablement le Protecteur.

Verse 28

इत्थं स विष्णुर्भगवान् ब्रह्मणा संप्रबोधितः / प्रोवाचोन्निद्रपद्माक्षः पीतवासासुरद्विषः

Ainsi le Bienheureux Seigneur Viṣṇu, éveillé par Brahmā, prit la parole : aux yeux de lotus désormais ouverts du sommeil, vêtu de jaune, ennemi des Asuras.

Verse 29

किमर्थं सुमहावीर्याः सप्रजापतिकाः सुराः / इमं देशमनुप्राप्ताः किं वा कार्यं करोमि वः

Dans quel dessein êtes-vous venus en ce lieu, ô dieux d’une vaillance immense, avec les Prajāpatis ? Et quelle tâche dois-je accomplir pour vous ?

Verse 30

देवा ऊचुः हिरण्यकशिपुर्नाम ब्रह्मणो वरदर्पितः / बाधते भगवन् दैत्यो देवान् सर्वान् सहर्षिभिः

Les dieux dirent : «Ô Seigneur Bienheureux, le Daitya nommé Hiraṇyakaśipu—enivré d’orgueil par la grâce de Brahmā—tourmente tous les dieux, avec les ṛṣis.»

Verse 31

अवध्यः सर्वभूतानां त्वामृते पुरुषोत्तम / हन्तुमर्हसि सर्वेषां त्वं त्रातासि जगन्मय

Ô Puruṣottama ! En dehors de Toi, parmi tous les êtres, nul n’est véritablement voué à être mis à mort. Pourtant Toi seul es digne de frapper les méchants pour le bien de tous ; car Toi, qui pénètres l’univers, tu es le Protecteur.

Verse 32

श्रुत्वा तद्दैवतैरुक्तं स विष्णुर्लोकभावनः / वधाय दैत्यमुख्यस्य सो ऽसृजत् पुरुषं स्वयम्

Ayant entendu les paroles des dieux, Viṣṇu — nourricier et soutien des mondes — fit naître de lui-même un Être divin afin de mettre à mort le chef des Daityas.

Verse 33

मेरुपर्वतवर्ष्माणं घोररूपं भयानकम् / शङ्खचक्रगदापाणिं तं प्राह गरुडध्वजः

Alors Garuḍadhvaja (Viṣṇu), tenant la conque, le disque et la massue, s’adressa à cet être dont le corps était tel le mont Meru, d’aspect terrible et effrayant à contempler.

Verse 34

हत्वा तं दैत्यराजं त्वं हिरण्यकशिपुं पुनः / इमं देशं समागन्तुं क्षिप्रमर्हसि पौरुषात्

Après avoir de nouveau tué ce roi des Daityas — Hiraṇyakaśipu —, par ta vaillance héroïque, hâte-toi de revenir et de gagner promptement ce pays.

Verse 35

निशम्य वैष्णवं वाक्यं प्रणम्य पुरुषोत्तमम् / महापुरुषमव्यक्तं ययौ दैत्यमहापुरम्

Ayant entendu le message vaiṣṇava, il se prosterna devant Puruṣottama — le Grand Être, l’Inmanifesté — puis se rendit à la grande cité des Daityas.

Verse 36

विमुञ्चन् भैरवं नादं शङ्खचक्रगदाधरः / आरुह्य गरुडं देवो महामेरुरिवापरः

Le Seigneur, tenant la conque, le disque et la massue, fit retentir un rugissement terrible, puis monta sur Garuḍa, semblable à un autre mont Mahāmeru, immense et souverain.

Verse 37

आकर्ण्य दैत्यप्रवरा महामेघरवोपमम् / समाचचक्षिरे नादं तदा दैत्यपतेर्भयात्

Entendant ce rugissement, pareil au grondement d’un immense nuage d’orage, les Daityas les plus éminents reconnurent aussitôt le son, saisis de crainte pour leur seigneur, chef des Daityas.

Verse 38

असुरा ऊचुः कश्चिदागच्छति महान् पुरुषो देवचोदितः / विमुञ्चन् भैरवं नादं तं जानीमो ऽमरार्दन

Les Asuras dirent : «Un Grand Être s’avance, poussé par les dieux, faisant retentir un rugissement terrible. Nous le reconnaissons : c’est le Pourfendeur des Amaras (les dieux).»

Verse 39

ततः सहासुरवरैर्हिरण्यकशिपुः स्वयम् / संनद्धैः सायुधैः पुत्रैः प्रह्रादाद्यैस्तदा ययौ

Alors Hiraṇyakaśipu lui-même se mit en marche, accompagné des Asuras les plus éminents et de ses fils tels que Prahlāda, tous cuirassés et armés, prêts au combat.

Verse 40

दृष्ट्वा तं गरुडासीनं सूर्यकोटिसमप्रभम् / पुरुषं पर्वताकारं नारायणमिवापरम्

Le voyant assis sur Garuḍa, rayonnant comme dix millions de soleils, ils contemplèrent la Personne suprême, vaste comme une montagne, comme un autre Nārāyaṇa en personne.

Verse 41

दुद्रुवुः केचिदन्योन्ममूचुः संभ्रान्तलोचनाः / अयं स देवो देवानां गोप्ता नारायणो रिपुः

Les uns s’enfuirent, tandis que d’autres crièrent, saisis de panique, les yeux égarés : «C’est Lui, le Dieu divin—Nārāyaṇa—gardien des devas, l’ennemi des ennemis des dieux.»

Verse 42

अस्माकमव्ययो नूनं तत्सुतो वा समागतः / इत्युक्त्वा शस्त्रवर्षाणि ससृजुः पुरुषाय ते / तानि चाशेषतो देवो नाशयामास लीलया

«Assurément notre Avyaya, l’Immuable, ou bien son fils, est arrivé !» Ainsi parlant, ils déchaînèrent une pluie d’armes sur le Puruṣa suprême ; mais le Seigneur, dans son lîlâ sans effort, les anéantit toutes, sans reste.

Verse 43

तदा हिरण्यकशिपोश्चत्वारः प्रथितौजसः / पुत्रा नारायणोद्भूतं युयुधुर्मेघनिः स्वनाः / प्रह्रादश्चाप्यनुह्रादः संह्रादो ह्राद एव च

Alors les quatre fils d’Hiraṇyakaśipu—célèbres par leur vigueur—rugirent comme des nuées d’orage et combattirent cette manifestation issue de Nārāyaṇa : Prahlāda, Anuhrāda, Saṃhrāda et Hrāda.

Verse 44

प्रह्रादः प्राहिणोद् ब्राह्ममनुह्रादो ऽथ वैष्णवम् / संह्रादश्चापि कौमारमाग्नेयं ह्राद एव च

Prahlāda transmit la doctrine Brāhma (liée à Brahmā) ; puis Anuhrāda transmit la doctrine Vaiṣṇava (liée à Viṣṇu). Saṃhrāda transmit de même la doctrine Kaumāra (liée à Kumāra/Skanda), et Hrāda transmit la doctrine Āgneya (liée à Agni).

Verse 45

तानि तं पुरुषं प्राप्य चत्वार्यस्त्राणि वैष्णवम् / न शेकुर्बाधितुं विष्णुं वासुदेवं यथा तथा

Parvenus jusqu’à ce Puruṣa, ces quatre traits vaiṣṇavas ne purent, d’aucune manière, atteindre ni affliger Viṣṇu, Vāsudeva.

Verse 46

अथासौ चतुरः पुत्रान् महाबाहुर्महाबलः / प्रगृह्य पादेषु करैः संचिक्षेप ननाद च

Alors, le héros aux bras puissants, d’une force immense, saisit ses quatre fils par les pieds, les projeta au loin et poussa un rugissement retentissant.

Verse 47

विमुक्तेष्वथ पुत्रेषु हिरण्यकशिपुः स्वयम् / पादेन ताडयामास वेगेनोरसि तं बली

Puis, lorsque ses fils furent relâchés, Hiraṇyakaśipu lui-même—si puissant fût-il—le frappa à la poitrine du pied, avec une violence extrême.

Verse 48

स तेन पीडितो ऽत्यर्थं गरुडेन तथाऽशुगः / अदृश्यः प्रययौ तूर्णं यत्र नारायणः प्रभुः / गत्वा विज्ञापयामास प्रवृत्तमखिलं तथा

Tourmenté à l’excès par Garuḍa, l’être rapide devint invisible et se hâta aussitôt vers le lieu où résidait le Seigneur Nārāyaṇa. Parvenu là, il lui rapporta fidèlement tout ce qui s’était produit.

Verse 49

संचिन्त्य मनसा देवः सर्वज्ञानमयो ऽमलः / नरस्यार्धतनुं कृत्वा सिंहस्यार्धतनुं तथा

Après avoir médité en son esprit, la Divinité sans tache—dont la nature même est l’omniscience—façonna la moitié de son corps en homme, et l’autre moitié en lion.

Verse 50

नृसिंहवपुरव्यक्तो हिरण्यकशिपोः पुरे / आविर्बभूव सहसा मोहयन् दैत्यपुङ्गवान्

Dans la cité de Hiraṇyakaśipu, le Seigneur—jusqu’alors non manifesté sous la forme de Narasiṃha—apparut soudain, plongeant dans la stupeur le plus éminent des Daityas.

Verse 51

दंष्ट्राकरालो योगात्मा युगान्तदहनोपमः / समारुह्यात्मनः शक्तिं सर्वसंहारकारिकाम् / भाति नारायणो ऽनन्तो यथा मध्यन्दिने रविः

Terrible avec ses crocs saillants, établi dans le Yoga en tant que Soi suprême, et flamboyant comme le feu à la fin d'un âge, l'infini Narayana resplendit tel le soleil au zénith.

Verse 52

दृष्ट्वा नृसिंहवपुषं प्रह्रादं ज्येष्ठपुत्रकम् / वधाय प्रेरयामास नरसिहस्य सो ऽसुरः

Voyant Prahlada, son fils aîné, portant l'apparence de Narasimha, cet asura ordonna la mise à mort de Prahlada, par haine envers Narasimha.

Verse 53

इमं नृसिंहवपुषं पूर्वस्माद् बहुशक्तिकम् / सहैव त्वनुजैः सर्वैर्नाशयाशु मयेरितः

« Détruisez sur-le-champ celui qui a la forme de Narasimha, désormais plus puissant qu'avant, ainsi que tous ses jeunes alliés. Je l'ordonne. »

Verse 54

तत्संनियोगादसुरः प्रह्रादो विष्णुमव्ययम् / युयुधे सर्वयत्नेन नरसिंहेन निर्जितः

Par ce concours de circonstances fatidique, l'asura Prahlada combattit de toutes ses forces contre Vishnu, le Seigneur impérissable ; pourtant, il fut vaincu par Narasimha.

Verse 55

ततः संचोदितो दैत्यो हिरण्याक्षस्तदानुजः / ध्यात्वा पशुपतेरस्त्रं ससर्ज च ननाद च

Alors le Daitya Hiranyaksha, poussé à l'action avec son jeune frère, médita sur l'arme de Pashupati (Shiva), lança ce projectile et rugit bruyamment.

Verse 56

तस्य देवादिदेवस्य विष्णोरमिततेजसः / न हानिमकरोदस्त्रं यथा देवस्य शूलिनः

Contre Viṣṇu—Dieu des dieux, à la splendeur sans mesure—le trait ne causa aucun mal, tout comme il n’en causa pas au Seigneur porteur du trident (Śiva).

Verse 57

दृष्ट्वा पराहतं त्वस्त्रं प्रह्रादो भाग्यगौरवात् / मेने सर्वात्मकं देवं वासुदेवं सनातनम्

Voyant l’arme de Tvaṣṭṛ réduite à l’impuissance, Prahlāda—par le poids de sa fortune bénie—reconnut l’éternel Vāsudeva comme le Dieu, Soi intime demeurant en tous les êtres.

Verse 58

संत्यज्य सर्वशस्त्राणि सत्त्वयुक्तेन चेतसा / ननाम शिरसा देवं योगिनां हृदयेशयम्

Déposant toutes les armes, l’esprit établi dans la sattva (clarté et harmonie), il s’inclina de la tête devant le Divin, Celui qui demeure au cœur des yogins.

Verse 59

स्तुत्वा नारायणैः स्तोत्रैः ऋग्यजुः सामसंभवैः / निवार्य पितरं भ्रातृन् हिरण्याक्षं तदाब्रवीत्

Après avoir loué Nārāyaṇa par des hymnes issus du Ṛg, du Yajus et du Sāman, et après avoir retenu son père et ses frères, il s’adressa alors à Hiraṇyākṣa.

Verse 60

अयं नारायणो ऽनन्तः शाश्वतो भगवानजः / पुराणपुरुषो देवो महायोगी जगन्मयः

Il est Nārāyaṇa—l’Infini; l’Éternel Bhagavān, l’Inengendré. Il est le Purāṇa-Puruṣa, la Divinité rayonnante, le Grand Yogin, qui pénètre tout et devient l’univers entier.

Verse 61

अयं धाता विधाता च स्वयञ्ज्योतिर्निरञ्जनः / प्रधानपुरुषस्तत्त्वं मूलप्रकृतिरव्ययः

Il est le Soutien et l’Ordonnateur; lumineux par lui-même et sans souillure. Il est la Réalité même en tant que Pradhāna et Puruṣa — la Nature-Racine (mūla-prakṛti) impérissable, immuable.

Verse 62

ईश्वरः सर्वभूतानामन्तर्यामी गुणातिगः / गच्छध्वमेनं शरणं विष्णुमव्यक्तमव्ययम्

Il est l’Īśvara de tous les êtres — le Régent intérieur (Antaryāmin), au-delà des guṇas. Allez à Lui pour refuge : à Viṣṇu, l’Inmanifesté (Avyakta) et l’Imperissable.

Verse 63

एवमुक्ते सुदुर्बुद्धिर्हिरण्यकशिपुः स्वयम् / प्रोवाच पुत्रमत्यर्थं मोहितो विष्णुमायया

Quand cela eut été dit, Hiraṇyakaśipu, à l’intelligence perverse, lui-même — égaré par la māyā de Viṣṇu — parla longuement à son fils.

Verse 64

अयं सर्वात्मना वध्यो नृसिंहो ऽल्पपराक्रमः / समागतो ऽस्मद्भवनमिदानीं कालचोदितः

«Ce Narasiṃha doit être mis à mort sans hésitation; sa vaillance est faible. Poussé par Kāla (le Temps), il est maintenant venu jusqu’à notre demeure.»

Verse 65

विहस्य पितरं पुत्रो वचः प्राह महामतिः / मा निन्दस्वैनमीशानं भूतानामेकमव्ययम्

Souriant à son père, le fils au grand discernement dit : «Ne le dénigre pas — Īśāna, l’unique Seigneur impérissable de tous les êtres.»

Verse 66

कथं देवो महादेवः शाश्वतः कालवर्जितः / कालेन हन्यते विष्णुः कालात्मा कालरूपधृक्

Comment Mahādeva, le Grand Dieu, peut-il être éternel et au-delà du Temps—et pourtant Viṣṇu, dont l’essence même est le Temps et qui en revêt la forme, serait-il dit frappé et abattu par le Temps ?

Verse 67

ततः सुवर्णकशिपुर्दुरात्मा विधिचोदितः / निवारितो ऽपि पुत्रेण युयोध हरिमव्ययम्

Alors Suvarṇakaśipu—au cœur mauvais et poussé par le destin—bien que retenu par son propre fils, combattit pourtant Hari, le Seigneur impérissable.

Verse 68

संरक्तनयनो ऽन्तो हिरण्यनयनाग्रजम् / नखैर्विदारयामास प्रह्रादस्यैव पश्यतः

Les yeux rougis d’une juste fureur, Celui qui était au-dedans (du pilier) déchira de Ses ongles le frère aîné d’Hiraṇyanayana, tandis que Prahlāda lui-même regardait.

Verse 69

हते हिरण्यकशिपौ हिरण्याक्षो महाबलः / विसृज्य पुत्रं प्रह्रादं दुद्रुवे भयविह्वलः

Quand Hiraṇyakaśipu eut été tué, le puissant Hiraṇyākṣa, saisi d’effroi, abandonna son fils Prahrāda et s’enfuit.

Verse 70

अनुह्रादादयः पुत्रा अन्ये च शतशो ऽसुराः / नृसिंहदेहसंभूतैः सिंहैर्नोता यमालयम्

Anuhrāda et les autres fils, avec des centaines d’autres asuras, furent poussés par les lions jaillis du propre corps de Narasiṁha, et contraints d’aller vers la demeure de Yama (le royaume de la mort).

Verse 71

ततः संहृत्य तद्रूपं हरिर्नारायणः प्रभुः / स्वमेव परमं रूपं ययौ नारायणाह्वयम्

Alors le Seigneur Hari—Nārāyaṇa, le Souverain—ayant retiré cette forme empruntée, retourna à Sa propre forme suprême, véritablement nommée Nārāyaṇa.

Verse 72

गते नारायणे दैत्यः प्रह्रादो ऽसुरसत्तमः / अभिषेकेण युक्तेन हिरण्याक्षमयोजयत्

Lorsque Nārāyaṇa se fut retiré, Prahlāda—Daitya, le plus éminent des Asuras—conféra la royauté à Hiraṇyākṣa, après avoir accompli selon le rite l’abhiṣeka, l’onction de consécration.

Verse 73

स बाधयामास सुरान् रणे जित्वा मुनीनपि / लब्ध्वान्धकं महापुत्रं तपसाराध्य शङ्करम्

Après avoir vaincu les dieux au combat, il alla jusqu’à tourmenter même les sages. Et, en adorant Śaṅkara par l’ascèse, il obtint Andhaka comme fils illustre.

Verse 74

देवाञ्जित्वा सदेवेन्द्रान् बध्वाच धरणीमिमाम् / नीत्वा रसातलं चक्रे वन्दीमिन्दीवरप्रभाम्

Après avoir vaincu les dieux avec Indra, il enchaîna cette Terre et, l’emmenant à Rasātala, fit de la Terre au teint de lotus une captive, pour ainsi dire.

Verse 75

ततः सब्रह्मका देवाः परिम्लानमुखश्रियः / गत्वा विज्ञापयामासुर्विष्णवे हरिमन्दिरम्

Alors les dieux—avec Brahmā—le visage flétri et l’éclat terni, se rendirent au sanctuaire de Hari et adressèrent leur requête à Viṣṇu.

Verse 76

स चिन्तयित्वा विश्वात्मा तद्वधोपायमव्ययः / सर्वेदेवमयं शुभ्रं वाराहं वपुरादधे

Après avoir médité, l’Âme du monde, impérissable, conçut le moyen de le mettre à mort; puis le Seigneur revêtit la forme resplendissante de Varāha, composée de tous les dieux.

Verse 77

गत्वा हिरण्यनयनं हत्वा तं पुरुषोत्तमः / दंष्ट्रयोद्धारयामास कल्पादौ धरणीमिमाम्

S’étant approché d’Hiraṇyanayana, le Suprême Personne le tua; puis, au commencement du kalpa, Il souleva cette Terre même avec Ses défenses.

Verse 78

त्यक्त्वा वराहसंस्थानं संस्थाप्य च सुरद्विजान् स्वामेव प्रकृतिं दिव्यां ययौ विष्णुः परं पदम्

Ayant quitté l’état incarné de Varāha et rétabli les dieux ainsi que les deux-fois-nés dans leur juste ordre, Viṣṇu retourna à Sa propre Prakṛti divine et atteignit la demeure suprême.

Verse 79

तस्मिन् हते ऽमररिपौ प्रह्रादौ विष्णुतत्परः / अपालयत् स्वकंराज्यं भावं त्यक्त्वा तदाऽसुरम्

Lorsque cet ennemi des dieux eut été tué, Prahlāda —entièrement voué à Viṣṇu— protégea alors son propre royaume, rejetant la disposition asurique.

Verse 80

इयाज विधिवद् देवान् विष्णोराराधने रतः / निः सपत्नं तदा राज्यं तस्यासीद् विष्णुवैभवात्

Il rendit un culte aux dieux selon les rites prescrits, toujours appliqué à l’adoration de Viṣṇu. Par la majesté de Viṣṇu, son royaume devint alors sans rival ni opposition.

Verse 81

ततः कदाचिदसुरो ब्राह्मणं गृहमागतम् / तापसं नार्चयामास देवानां चैव मायया

Alors, un jour, un asura ne rendit pas les honneurs à l’ascète brāhmane venu chez lui ; par l’illusion de la māyā, il en vint même à mépriser les dieux.

Verse 82

स तेन तापसो ऽत्यर्थं मोहितेनावमानितः / शशापासुरराजानं क्रोधसंरक्तलोचनः

Profondément outragé par cet être égaré, l’ascète, les yeux rougis de colère, prononça une malédiction contre le roi des asuras.

Verse 83

यत्तद्वलं समाश्रित्य ब्राह्मणानवमन्यसे / सा भक्तिर्वैष्णवी दिव्या विनाशं ते गमिष्यति

T’appuyant sur cette seule force, tu méprises les brāhmanes ; ainsi, la dévotion divine à Viṣṇu, la bhakti vaiṣṇava, te mènera à la destruction.

Verse 84

इत्युक्त्वा प्रययौ तूर्णं प्रह्रादस्य गृहाद् द्विजः / मुमोह राज्यसंसक्तः सो ऽपि शापबलात् ततः

Après ces paroles, le brāhmane quitta promptement la demeure de Prahlāda. Ensuite, Prahlāda lui aussi, attaché à la royauté, tomba dans l’égarement sous la force de cette malédiction.

Verse 85

बाधयामास विप्रेन्द्रान् न विवेद जनार्दनम् / पितुर्वधमनुस्मृत्य क्रोधं चक्रे हरिं प्रति

Il se mit à tourmenter les plus éminents sages brāhmanes, sans reconnaître la présence de Janārdana, le Seigneur ; se remémorant la mise à mort de son père, il attisa sa colère contre Hari (Viṣṇu).

Verse 86

तयोः समभवद् युद्धं सुघोरं रोमहर्षणम् / नारायणस्य देवस्य प्रह्रादस्यामरद्विषः

Entre eux deux s’éleva un combat, très terrible et faisant frissonner la chair : entre Nārāyaṇa, le Seigneur divin, et Prahlāda, l’asura ennemi des Immortels (les Devas).

Verse 87

कृत्वा तु सुमहद् युद्धं विष्णुना तेन निर्जितः / पुर्वसंस्कारमाहात्म्यात् परस्मिन् पुरुषे हरौ / संजातं तस्य विज्ञानं शरण्यं शरणं ययौ

Après avoir livré une guerre immense, il fut vaincu par ce Viṣṇu. Pourtant, par la puissance des impressions anciennes (pūrvasaṃskāras), naquit en lui la claire connaissance de Hari, le Purusha suprême ; et il alla chercher refuge auprès de Celui qui est le Refuge de tous, digne d’être imploré.

Verse 88

ततः प्रभृति दैत्येन्द्रो ह्यनन्यां भक्तिमुद्वहन् / नारायणे महायोगमवाप पुरुषोत्तमे

Dès lors, le seigneur des Daityas, portant une dévotion unique et inébranlable, atteignit le Grand Yoga en Nārāyaṇa, le Puruṣottama, la Personne suprême.

Verse 89

हिरण्यकशिपोः पुत्रे योगसंसक्तचेतसि / अवाप तन्महद् राज्यमन्धको ऽसुरपुङ्गवः

Lorsque le fils d’Hiraṇyakaśipu eut l’esprit absorbé dans le yoga, Andhaka, le plus éminent des asuras, obtint ce vaste royaume.

Verse 90

हिरण्यनेत्रतनयः शंभोर्देहसमुद्भवः / मन्दरस्थामुमां देवीं चकमे पर्वतात्मजाम्

Le fils d’Hiraṇyanetra—né du propre corps de Śambhu—désira la déesse Umā, la fille née de la montagne, qui demeurait sur le mont Mandara.

Verse 91

पुरा दारुवने पुण्ये मुनयो गृहमेधिनः / ईश्वराराधनार्थाय तपश्चेरुः सहस्त्रशः

Autrefois, dans la forêt sainte de Dāruvana, des munis chefs de maison—par milliers—accomplirent des austérités afin d’adorer Īśvara, le Seigneur.

Verse 92

ततः कदाचिन्महति कालयोगेन दुस्तरा / अनावृष्टिरतीवोग्रा ह्यासीद् भूतविनाशिनी

Puis, à un certain moment, par la redoutable conjonction du Temps (kāla), survint une sécheresse insurmontable, d’une violence extrême, qui détruisait les êtres vivants.

Verse 93

समेत्य सर्वे मुनयो गौतमं तपसां निधिम् / अयाचन्त क्षुधाविष्टा आहारं प्राणधारणम्

Tous les munis se rassemblèrent et s’approchèrent de Gautama, trésor d’austérités; et, pressés par la faim, ils lui demandèrent de la nourriture, soutien de la vie.

Verse 94

स तेभ्यः प्रददावन्नं मृष्टं बहुतरं बुधः / सर्वे बुबुजिरे विप्रा निर्विशङ्केन चेतसा

Alors ce sage leur offrit une nourriture abondante et bien apprêtée; et tous les brahmanes mangèrent l’esprit délivré du doute et de la suspicion.

Verse 95

गते तु द्वादशे वर्षे कल्पान्त इव शङ्करी / बभूव वृष्टिर्महती यथापूर्वमभूज्जगत्

Quand douze années furent écoulées, Śaṅkarī—telle la puissance qui met fin à un kalpa—fit tomber une pluie immense, et le monde redevint comme auparavant.

Verse 96

ततः सर्वे मुनिवराः समामन्त्र्य परस्परम् / महर्षि गौतमं प्रोचुर्गच्छाम इति वेगतः

Alors tous ces sages éminents, s’étant consultés entre eux, s’adressèrent au grand rishi Gautama : «Allons», et ils partirent promptement.

Verse 97

निवारयामास च तान् कञ्चित् कालं यथासुखम् / उषित्वा मद्गृहे ऽवश्यं गच्छध्वमिति पण्डिताः

Et lui, avec courtoisie, les retint quelque temps, les laissant demeurer à leur aise. «Après avoir séjourné assurément dans ma demeure, vous pourrez ensuite partir», ainsi parlèrent les sages.

Verse 98

ततो मायामयीं सृष्ट्वा कृशां गां सर्व एव ते / समीपं प्रापयामासुगौतमस्य महात्मनः

Puis, tous ensemble, ayant créé par māyā une vache illusoire et décharnée, ils la firent amener auprès du rishi Gautama, à l’âme grande.

Verse 99

सो ऽनुवीक्ष्य कृपाविष्टस्तस्याः संरक्षणोत्सुकः / गोष्ठे तां बन्धयामास स्पृष्टमात्रा ममार सा

La revoyant, il fut saisi de compassion et, désireux de la protéger, l’attacha dans l’étable; mais à peine touchée, elle mourut.

Verse 100

स शोकेनाभिसंतप्तः कार्याकार्यं महामुनिः / न पश्यति स्म सहसा तादृशं मुनयो ऽब्रुवन्

Brûlé par le chagrin, le grand sage ne put, sur-le-champ, discerner ce qu’il fallait faire ou ne pas faire; le voyant en cet état, les munis lui parlèrent.

Verse 101

गोवध्येयं द्विजश्रेष्ठ यावत् तव शरीरगा / तावत् ते ऽन्नं न भोक्तव्यं गच्छामो वयमेव हि

Ô le meilleur des deux-fois-nés, tant que le péché du meurtre de la vache demeure logé dans ton corps, tu ne dois pas prendre de nourriture. En vérité, nous-mêmes nous nous retirerons de toi.

Verse 102

तेन ते मुदिताः सन्तो देवदारुवनं शुभम् / जग्मुः पापवशं नीतास्तपश्चर्तुं यथा पुरा

À cette parole, ces saints, tout réjouis, gagnèrent l’auspicieuse forêt de Devadāru—poussés sous l’emprise du péché—afin de reprendre l’austérité, comme jadis.

Verse 103

स तेषां मायया जातां गोवध्यां गौतमो मुनिः / केनापि हेतुना ज्ञात्वा शशापातीवकोपनः

Le sage Gautama, pour quelque raison, sut que ce meurtre de la vache était né de leur tromperie; saisi d’une colère farouche, il lança contre eux une malédiction.

Verse 104

भविष्यन्ति त्रयीबाह्या महापातकिभिः समाः / बभूवुस्ते तथा शापाज्जायमानाः पुनः पुनः

«Vous serez exclus de la triple Veda, pareils aux grands pécheurs.» Ainsi, par cette malédiction, ils naquirent de nouveau, encore et encore.

Verse 105

सर्वे संप्राप्य देवेशं शङ्करं विष्णुमव्ययम् / अस्तुवन् लौकिकैः स्तोत्रैरुच्छिष्टा इव सर्वगौ

Tous s’approchèrent du Seigneur des dieux—Śaṅkara, qui est Viṣṇu, l’Impérissable—et le louèrent par des hymnes mondains, tels des troupeaux de toute espèce n’offrant que des restes.

Verse 106

देवदेवौ महादेवौ भक्तानामार्तिनाशनौ / कामवृत्त्या महायोगौ पापान्नस्त्रातुमर्हथः

Ô Dieu des dieux, ô deux Grands Seigneurs—qui détruisez l’angoisse des dévots—ô grands Yogins qui, par intention de grâce, tournez votre volonté vers l’octroi des bienfaits : daignez nous délivrer du péché.

Verse 107

तदा पार्श्वस्थितं विष्णुं संप्रेक्ष्य वृषभध्वजः / किमेतेषां भवेत् कार्यं प्राह पुण्यैषिणामिति

Alors Vṛṣabhadhvaja (Śiva), regardant Viṣṇu qui se tenait à ses côtés, demanda : «Que faut-il faire pour ces chercheurs de mérite ?»

Verse 108

ततः स भगवान् विष्णुः शरण्यो भक्तवत्सलः / गोपतिं प्राह विप्रेन्द्रानालोक्य प्रणतान् हरिः

Alors le Seigneur bienheureux Viṣṇu—refuge infaillible et plein de tendresse pour Ses dévots—porta son regard sur les plus éminents sages brāhmanes prosternés, et Hari Lui-même, maître des gopas, prit la parole.

Verse 109

न वेदबाह्ये पुरुषे पुण्यलेशो ऽपि शङ्कर / संगच्छते महादेव धर्मो वेदाद् विनिर्बभौ

Ô Śaṅkara, chez celui qui demeure hors du Veda, pas même une infime trace de mérite ne peut vraiment subsister. Ô Mahādeva, car le Dharma lui-même est né du Veda.

Verse 110

तथापि भक्तवात्सल्याद् रक्षितव्या महेश्वर / अस्माभिः सर्व एवेमे गन्तारो नरकानपि

Pourtant, ô Maheśvara, par tendresse envers les dévots, ils doivent être protégés ; car autrement nous tous ici serions voués à aller même aux enfers.

Verse 111

तस्माद् वै वेदबाह्यानां रक्षणार्थाय पापिनाम् / विमोहनाय शास्त्राणि करिष्यामो वृषध्वज

Ainsi, afin de protéger ceux qui demeurent hors du Véda—bien qu’empreints de péché—et pour les égarer loin de la voie védique, nous composerons des traités, ô Seigneur au drapeau du Taureau (Śiva).

Verse 112

एवं संबोधितो रुद्रो माधवेन मुरारिणा / चकार मोहशास्त्राणि केशवो ऽपि शिवेरितः

Ainsi, interpellé par Mādhava, le vainqueur de Mura, Rudra composa les moha-śāstra, traités d’illusion; et Keśava aussi, poussé par Śiva, les mit en mouvement selon le dessein divin.

Verse 113

कापालं नाकुलं वामं भैरवं पूर्वपश्चिमम् / पञ्चरात्रं पाशुपतं तथान्यानि सहस्त्रशः

Le Kāpāla, le Nākula, le Vāma, le Bhairava, les traditions d’Orient et d’Occident; le Pāñcarātra et le Pāśupata—ainsi que des milliers d’autres systèmes doctrinaux.

Verse 114

सृष्ट्वा तानूचतुर्देवौ कुर्वाणाः शास्त्रचोदितम् / पतन्तो निरये घोरे बहून् कल्पान् पुनः पुनः

Les ayant créés, les quatre divins déclarèrent : «Même en agissant sous l’impulsion de ce que prescrivent les śāstra, ceux qui les détournent et agissent à faux tombent dans un enfer terrible, encore et encore, durant de nombreux kalpa».

Verse 115

जायन्तो मानुषे लोके क्षीणपापचयास्ततः / ईश्वराराधनबलाद् गच्छध्वं सुकृतां गतिम् / वर्तध्वं मत्प्रसादेन नान्यथा निष्कृतिर्हि वः

En renaissant dans le monde des hommes, les amas de péché accumulés s’épuiseront alors ; par la puissance de l’adoration du Seigneur (Īśvara), vous irez vers la voie propice obtenue par le mérite. Demeurez par Ma grâce : il n’est pour vous nulle autre expiation ni délivrance véritable.

Verse 116

एवमीश्वरविष्णुभ्यां चोदितास्ते महर्षयः / आदेशं प्रत्यपद्यन्त शिरसासुरविद्विषोः

Ainsi, pressés par Īśvara (Śiva) et par Viṣṇu, ces grands ṛṣi acceptèrent l’ordre de l’Ennemi des Asura, la tête inclinée en signe d’obéissance.

Verse 117

चक्रुस्ते ऽन्यानि शास्त्राणि तत्र तत्र रताः पुनः / शिष्यानध्यापयामासुर्दर्शयित्वा फलानि तु

De nouveau et sans cesse absorbés dans des disciplines variées, ils composèrent d’autres traités en maints lieux; puis, après en avoir montré les fruits (pratiques et spirituels), ils formèrent et instruisirent leurs disciples.

Verse 118

मोहयन्त इमं लोकमवतीर्य महीतले / चकार शङ्करो भिक्षां हितायैषां द्विजैः सह

Descendu sur la terre et troublant ce monde, Śaṅkara adopta la voie de la mendicité sacrée — avec ces brahmanes — pour leur bien ultime.

Verse 119

कपालमालाभरणः प्रेतभस्मावगुण्ठितः / विमोहयंल्लोकमिमं जटामण्डलमण्डितः

Paré d’une guirlande de crânes, voilé de la cendre des morts et orné d’un vaste cercle de mèches emmêlées, il égare ce monde tout entier.

Verse 120

निक्षिप्य पार्वतीं देवीं विष्णावमिततेजसि / नियोज्याङ्गभवं रुद्रं भैरवं दुष्टनिग्रहे

Ayant confié la Déesse Pārvatī à Viṣṇu, à l’éclat incommensurable, (Śiva) établit ensuite le Rudra né de son propre corps — Bhairava — pour réprimer les méchants.

Verse 121

दत्त्वा नारायणे देवीं नन्दिनं कुलनन्दिनम् / संस्थाप्य तत्र गणपान् देवानिन्द्रपुरोगमान्

Après avoir offert la Déesse à Nārāyaṇa, et aussi Nandin—joie de la lignée—, il établit en ce lieu les chefs des gaṇas de Śiva ainsi que les dieux conduits par Indra.

Verse 122

प्रस्थिते ऽथ महादेवे विष्णुर्विश्वतनुः स्वयम् / स्त्रीरूपधारी नियतं सेवते स्म महेश्वरीम्

Puis, lorsque Mahādeva fut parti, Viṣṇu—dont le corps même est l’univers—prit de lui-même une forme féminine et demeura, avec constance, au service de Mahēśvarī, la Grande Déesse.

Verse 123

ब्रह्मा हुताशनः शक्रो यमो ऽन्ये सुरपुङ्गवाः / सिषेविरे महादेवीं स्त्रीवेशं शोभनं गताः

Brahmā, Agni, Indra, Yama et d’autres dieux éminents servirent Mahādevī, après avoir revêtu un gracieux déguisement féminin.

Verse 124

नन्दीश्वरश्च भगवान् शंभोरत्यन्तवल्लभः / द्वारदेशे गणाध्यक्षो यथापूर्वमतिष्ठत

Et Nandīśvara—le Seigneur vénérable, infiniment cher à Śaṃbhu—se tint comme auparavant au seuil, chef des gaṇas posté à l’entrée.

Verse 125

एतस्मिन्नन्तरे दैत्यो ह्यन्धको नाम दुर्मतिः / आहर्तुकामो गिरिजामाजगामाथ मन्दरम्

Cependant, le Daitya nommé Andhaka, au dessein mauvais, désireux d’enlever Girijā (Pārvatī), vint au mont Mandara.

Verse 126

संप्राप्तमन्धकं दृष्ट्वा शङ्करः कालभैरवः / न्यषेधयदमेयात्मा कालरूपधरो हरः

Voyant Andhaka s’avancer, Śaṅkara—Kālabhairava—Hara, d’essence incommensurable, revêtu de la forme même du Temps, le retint et l’arrêta.

Verse 127

तयोः समभवद् युद्धं सुघोरं रोमहर्षणम् / शूलेनोरसि तं दैत्यमाजघान वृषध्वजः

Entre eux deux s’éleva un combat des plus terribles, qui faisait frissonner. Alors Vṛṣadhvaja (Śiva) frappa ce Daitya à la poitrine de son trident.

Verse 128

ततः सहस्त्रशो दैत्यः ससर्जान्धकसंज्ञितान् / नन्दिषेणादयो दैत्यैरन्धकैरभिनिर्जिताः

Alors ce Daitya engendra par milliers des êtres appelés « Andhakas ». Et Nandiṣeṇa et les autres furent entièrement submergés par ces Daitya-Andhakas.

Verse 129

घण्टाकर्णो मेघनादश्चण्डेशश्चण्डतापनः / विनायको मेघवाहः सोमनन्दी च वैद्युतः

« Ghaṇṭākarṇa, Meghanāda, Caṇḍeśa, Caṇḍatāpana, Vināyaka, Meghavāha, Somanandī et Vaidyuta » : tels sont, parmi d’autres, les farouches serviteurs de Rudra.

Verse 130

सर्वे ऽन्धकं दैत्यवरं संप्राप्यातिबलान्विताः / युयुधुः शूलशक्त्यृष्टिगिरिकूटपरश्वधैः

Tous, doués d’une force prodigieuse, se ruèrent sur Andhaka, le meilleur des Daityas, et le combattirent avec tridents, lances, javelots, pics de montagne lancés comme projectiles, et haches.

Verse 131

भ्रामयित्वाथ हस्ताभ्यां गृहीतचरणद्वयाः / दैत्येन्द्रेणातिबलिना क्षिप्तास्ते शतयोजनम्

Alors, les ayant fait tournoyer de ses deux mains, saisis par leurs deux pieds, le très puissant seigneur des Daityas les projeta à la distance de cent yojanas.

Verse 132

ततो ऽन्धकनिसृष्टास्ते शतशो ऽथ सहस्त्रशः / कालसूर्यप्रतीकाशा भैरवं त्वभिदुद्रुवुः

Alors, les êtres lâchés par Andhaka—par centaines puis par milliers—brillants comme le soleil à la fin des Temps, se ruèrent droit sur Bhairava.

Verse 133

हा हेति शब्दः सुमहान् बभूवातिभयङ्करः / युयोध भैरवो रुद्रः शूलमादाय भीषणम्

Un immense cri de « Hā ! Hā ! » s’éleva, d’une terreur extrême. Alors Bhairava-Rudra engagea le combat, brandissant son redoutable trident.

Verse 134

दृष्ट्वान्धकानां सुबलं दुर्जयं तर्जितो हरः / जगाम शरणं देवं वासुदेवमजं विभुम्

Voyant les Andhakas d’une force extrême et difficiles à vaincre, Hara (Śiva), provoqué, alla chercher refuge auprès du Seigneur divin Vāsudeva — l’Inengendré, le Souverain omniprésent.

Verse 135

सो ऽसृजद् भगवान् विष्णुर्देवीनां शतमुत्तमम् / देवीपार्श्वस्थितो देवो विनाशायामरद्विषाम्

Alors le Bienheureux Seigneur Viṣṇu fit surgir cent déesses d’excellence suprême ; et le Dieu, se tenant auprès de la Déesse, agit pour la destruction des ennemis des Immortels, les asuras.

Verse 136

तथान्धकसहस्त्रं तु देवीभिर्यमसादनम् / नीतं केशवमाहात्म्याल्लीलयैव रणाजिरे

Ainsi, sur le champ de bataille, les Devī—par la seule majesté de Keśava—dans leur lîlâ divine envoyèrent, comme en jeu sacré, mille guerriers d’Andhaka au séjour de Yama.

Verse 137

दृष्ट्वा पराहतं सैन्यमन्धको ऽपि महासुरः / पराङ्मुखोरणात् तस्मात् पलायत महाजवः

Voyant son armée entièrement écrasée, Andhaka aussi—le grand Asura—détourna le visage du combat et s’enfuit de ce champ de bataille avec une vitesse prodigieuse.

Verse 138

ततः क्रीडां महादेवः कृत्वा द्वादशवार्षिकीम् / हिताय लोके भक्तानामाजगामाथ मन्दरम्

Puis Mahādeva, après avoir accompli sa lîlâ divine durant douze années, vint à Mandara—pour le bien du monde et la grâce de ses dévots.

Verse 139

संप्राप्तमीश्वरं ज्ञात्वा सर्व एव गणेश्वराः / समागम्योपतस्थुस्तं भानुमन्तमिव द्विजाः

Sachant qu’Īśvara était arrivé, tous les chefs des gaṇa s’assemblèrent et se tinrent auprès de Lui en service révérencieux—comme les sages deux fois nés autour du Soleil éclatant.

Verse 140

प्रविश्य भवनं पुण्यमयुक्तानां दुरासदम् / ददर्श नन्दिनं देवं भैरवं केशवं शिवः

Entrant dans cette demeure sacrée—difficile d’accès aux indisciplinés—Śiva vit le divin Nandin, Bhairava et Keśava.

Verse 141

प्रणामप्रवणं देवं सो ऽनुगृह्याथ नन्दिनम् / आघ्राय मूर्धनीशानः केशवं परिषस्वजे

Alors Īśāna (Śiva), accordant sa grâce à Nandin, étreignit Keśava (Viṣṇu) — ce dieu toujours porté à la prosternation — après avoir baisé et respiré le parfum du sommet de sa tête.

Verse 142

दृष्ट्वा देवी महादेवं प्रीतिविस्फारितेक्षणा / ननाम शिरसा तस्य पादयोरीश्वरस्य सा

Voyant Mahādeva, la Déesse — les yeux épanouis de joie — inclina la tête et se prosterna aux pieds de ce Seigneur, Īśvara.

Verse 143

निवेद्य विजयं तस्मै शङ्करायाथ शङ्करी / भैरवो विष्णुमाहात्म्यं प्रणतः पार्श्वगो ऽवदत्

Après avoir annoncé la victoire à ce Seigneur Śaṅkara, Śaṅkarī (Pārvatī) la rapporta elle aussi; tandis que Bhairava, incliné et se tenant à ses côtés, parla de la grandeur de Viṣṇu.

Verse 144

श्रुत्वा तद्विजयं शंभुर्विक्रमं केशवस्य च / समास्ते भगवानीशो देव्या सह वरासने

Entendant cette victoire, ainsi que la vaillance de Keśava, Śambhu — le Seigneur Īśa, le Bienheureux — demeura assis avec la Déesse sur le trône excellent.

Verse 145

ततो देवगणाः सर्वे मरीचिप्रमुखा द्विजाः / आजग्मुर्मन्दरं द्रुष्टं देवदेवं त्रिलोचनम्

Alors toutes les cohortes des dieux, avec les sages deux-fois-nés conduits par Marīci, se rendirent au mont Mandara pour contempler Trilocana, le Dieu des dieux (Śiva).

Verse 146

येन तद् विजितं पूर्वं देवीनां शतमुत्तमम् / समागतं दैत्यसैन्यमीश्दर्शनवाञ्छया

Par Celui-là, jadis, la plus noble assemblée de cent déesses fut vaincue; à présent l’armée des Daityas s’est rassemblée, désirant le darśana, la vision du Seigneur (Īśa).

Verse 147

दृष्ट्वा वरासनासीनं देव्या चन्द्रविभूषणम् / प्रणेमुरादराद् देव्यो गायन्ति स्मातिलालसाः

Voyant la Déesse assise sur un trône d’excellence, parée de la lune pour ornement, les dames divines se prosternèrent avec respect et, brûlantes de bhakti, se mirent à chanter ses louanges.

Verse 148

प्रणेमुर्गिरिजां देवीं वामपार्श्वे पिनाकिनः / देवासनगतं देवं नारायणमनामयम्

Elles se prosternèrent devant la Déesse Girijā, à la gauche de Pinākin (Śiva, porteur de l’arc), et aussi devant le dieu Nārāyaṇa, assis sur le trône divin, exempt de toute souffrance.

Verse 149

दृष्ट्वा सिंहासनासीनं देव्या नारायणेन च / प्रणम्य देवमीशानं पृष्टवत्यो वराङ्गनाः

Voyant le Seigneur Īśāna assis sur le trône avec la Déesse et avec Nārāyaṇa, les nobles dames se prosternèrent devant ce Seigneur divin, puis lui adressèrent leurs questions.

Verse 150

कन्या ऊचुः कस्त्वं विभ्राजसे कान्त्या केयं बालरविप्रभा / को ऽन्वयं भ्ति वपुषा पङ्कजायतलोचनः

Les jeunes filles dirent : «Qui es-tu, toi qui rayonnes d’un tel éclat ? Qui est cette femme dont la splendeur est comme le soleil à peine levé ? Et qui est cet être aux yeux de lotus, resplendissant d’une telle forme : de quelle lignée êtes-vous ?»

Verse 151

निशम्य तासां वचनं वृषेन्द्रवरवाहनः / व्याजहार महायोगी भूताधिपतिरव्ययः

Ayant entendu leurs paroles, le Seigneur—monté sur le taureau d’excellence, suprême Yogin, Souverain impérissable des êtres—prit la parole en réponse.

Verse 152

अहं नारायणो गौरी जगन्माता सनातनी / विभज्य संस्थितो देवः स्वात्मानं बहुधेश्वरः

Je suis Nārāyaṇa ; je suis aussi Gaurī, la Mère éternelle de l’univers. L’unique Seigneur, se partageant Lui-même, demeure en formes multiples tout en étant l’unique Souverain.

Verse 153

न मे विदुः परं तत्त्वं देवाद्या न महर्षयः / एको ऽयं वेद विश्वात्मा भवानी विष्णुरेव च

Ni les dieux et autres êtres célestes, ni même les grands ṛṣi, ne connaissent vraiment ma Réalité suprême. Seul l’Unique Soi de l’univers, qui pénètre tout, se connaît Lui-même comme Bhavānī—et aussi comme Viṣṇu.

Verse 154

अहं हि निष्क्रियः शान्तः केवलो निष्परिग्रहः / मामेव केशवं देवमाहुर्देवीमथाम्बिकाम्

Je suis en vérité sans action, paisible, unique (non-duel) et sans attachement à la possession. C’est Moi seul qu’ils nomment Keśava, le Seigneur divin—et de même ils me nomment la Déesse, Ambikā.

Verse 155

एष धाता विधाता च कारणं कार्यमेव च / कर्ता कारयिता विष्णुर्भुक्तिमुक्तिफलप्रदः

Il est le Soutien et l’Ordonnateur ; Il est à la fois cause et effet. Viṣṇu est l’agent et Celui qui fait agir, et Il accorde les fruits de la jouissance mondaine comme de la libération.

Verse 156

भोक्ता पुमानप्रमेयः संहर्ता कालरूपधृक् / स्त्रष्टा पाता वासुदेवो विश्वात्मा विश्वतोमुखः

Il est le jouisseur (bhoktā), le Purusha incommensurable ; le dissolvant qui revêt la forme du Temps. Il est le créateur et le protecteur — Vāsudeva, l’Âme de l’univers, dont les visages se tournent vers toutes les directions.

Verse 157

कृटस्थो ह्यक्षरो व्यापी योगी नारायणः स्वयम् / तारकः पुरुषो ह्यात्मा केवलं परमं पदम्

Il demeure établi dans la Réalité inébranlable : impérissable, omniprésent ; le Yogin suprême est Nārāyaṇa Lui-même. Il est le tāraka, le Sauveur libérateur ; le Purusha suprême, l’Ātman même — l’Un sans second, la demeure la plus haute.

Verse 158

सैषा माहेश्वरी गौरी मम शक्तिर्निरञ्जना / सान्ता सत्या सदानन्दा परं पदमिति श्रुतिः

Elle est bien Maheshvarī — Gaurī — ma Śakti sans tache. Elle est paisible, véridique, toujours félicité ; la Śruti déclare qu’Elle est la Demeure suprême.

Verse 159

अस्याः सर्वमिदं जातमत्रैव लयमेष्यति / एषैव सर्वभूतानां गतीनामुत्तमा गतिः

D’Elle naît tout cet univers, et en Elle même il se résorbe. Elle seule est la destination suprême parmi toutes les destinations de tous les êtres.

Verse 160

तयाहं संगतो देव्या केवलो निष्कलः परः / पश्याम्यशेषमेवेदं यस्तद् वेद स मुच्यते

Uni à cette Devī, je demeure comme l’Unique, sans parties, transcendant, le Suprême ; je contemple cet univers tout entier sans rien omettre. Celui qui connaît véritablement Cela est libéré.

Verse 161

तस्मादनादिमद्वैतं विष्णुमात्मानमीश्वरम् / एकमेव विजानीध्वं ततो यास्यथ निर्वृतिम्

Ainsi, sachez que Viṣṇu—sans commencement, non-duel, Soi suprême et Seigneur—est l’Unique; par cette connaissance vous atteindrez la paix ultime et la délivrance.

Verse 162

मन्यन्ते विष्णुमव्यक्तमात्मानं श्रद्धयान्विताः / ये भिन्नदृष्ट्यापीशानं पूजयन्तो न मे प्रियाः

Ceux qui, pleins de foi, tiennent Viṣṇu pour le Soi suprême non manifesté, mais qui, tout en vénérant Īśāna (Śiva), le font avec une vision partagée—ces adorateurs ne me sont pas chers.

Verse 163

द्विषन्ति ये जगत्सूतिं मोहिता रौरवादिषु / पच्यमाना न मुच्यन्ते कल्पकोटिशतैरपि

Ceux qui, abusés par l’illusion, haïssent la Mère/la Source de l’univers—tandis qu’ils sont « cuits » dans des enfers tels que Raurava—ne sont pas délivrés, même après des centaines de crores de kalpas.

Verse 164

तसमादशेषभूतानां रक्षको विष्णुरव्ययः / यथावदिह विज्ञाय ध्येयः सर्वापदि प्रभुः

Ainsi, le Seigneur Viṣṇu, impérissable, est le protecteur de tous les êtres sans exception. L’ayant compris justement en ce monde, qu’on médite sur ce Souverain en tout temps de détresse.

Verse 165

श्रुत्वा भगवतो वाक्यं देव्यः सर्वगणेश्वराः / नेमुर्नारायणं देवं देवीं च हिमशैलजाम्

Ayant entendu les paroles du Bienheureux, les déesses et tous les chefs des cohortes divines s’inclinèrent en hommage devant le dieu Nārāyaṇa, ainsi que devant la Déesse née de la montagne neigeuse, l’Himālaya.

Verse 166

प्रार्थयामासुरीशाने भक्तिं भक्तजनप्रिये / भवानीपादयुगले नारायणपदाम्बुजे

Elle pria le Seigneur Suprême pour la dévotion—ô Bien-aimé des dévots—désirant une bhakti aimante aux deux pieds de Bhavānī et aux pieds de lotus de Nārāyaṇa.

Verse 167

ततो नारायणं देवं गणेशा मातरो ऽपि च / न पश्यन्ति जगत्सूतिं तद्भुतमिवाभवत्

Alors, même le divin Nārāyaṇa, les Gaṇeśa (les troupes de gaṇa) et les Mères (Mātṛkā) ne purent voir Jagatsūti, le géniteur des mondes ; cela parut d’un merveilleux inouï.

Verse 168

तदन्तरे महादैत्यो ह्यन्धको मन्मथार्दितः / मोहितो गिरिजां देवीमाहर्तुं गिरिमाययौ

Cependant, le grand Daitya Andhaka—tourmenté par l’émoi de Kāma—tomba dans l’illusion ; et, voulant enlever la déesse Girijā (Pārvatī), il se rendit à la montagne.

Verse 169

अथानन्तवपुः श्रीमान् योगी नारायणो ऽमलः / तत्रैवाविरभूद् दैत्यैर्युद्धाय पुरुषोत्तमः

Alors le glorieux Nārāyaṇa, sans tache—yogi à la forme infinie—se manifesta en ce lieu même comme le Puruṣottama, pour livrer bataille aux Daitya.

Verse 170

कृत्वाथ पार्श्वे भगवन्तमीशो युद्धाय विष्णुं गणदेवमुख्यैः / शिलादपुत्रेण च मातृकाभिः स कालरुद्रो ऽभिजगाम देवः

Puis Īśa, ayant placé à ses côtés le Bienheureux Viṣṇu pour le combat, s’avança : le dieu Kālarudra, accompagné des chefs des dieux-gaṇa, du fils de Śilāda et des Mātṛkā.

Verse 171

त्रिशूलमादाय कृशानुकल्पं स देवदेवः प्रययौ पुरस्तात् / तमन्वयुस्ते गणराजवर्या जगाम देवो ऽपि सहस्त्रबाहुः

Saisissant son trident, flamboyant comme le feu, le Dieu des dieux s’avança en tête. Les plus éminents chefs de ses gaṇas le suivirent, et le dieu Sahasrabāhu alla lui aussi avec eux.

Verse 172

रराज मध्ये भगवान् सुराणां विवाहनो वारिदवर्णवर्णः / तदा सुमेरोः शिखराधिरूढ- स्त्रिलोकदृष्टिर्भगवानिवार्कः

Au milieu des dieux, le Seigneur Bienheureux—dont la monture est Garuḍa et dont la teinte est celle d’un nuage de pluie—resplendit de majesté. Puis, monté sur la cime du mont Sumeru et portant son regard sur les trois mondes, il flamba tel le Soleil lui-même.

Verse 173

जगत्यनादिर्भगवानमेयो हरः सहस्त्राकृतिराविरासीत् / त्रिशूलपाणिर्गगने सुघोषः पपात देवोपरि पुष्पवृष्टिः

Alors Hara (Śiva)—le Seigneur sans commencement de l’univers, incommensurable et divin—se manifesta, apparaissant sous mille formes. Le trident en main, un grondement de bon augure retentit dans le ciel, et sur les dieux tomba une pluie de fleurs.

Verse 174

समागतं वीक्ष्य गणेशराजं समावृतं देवरिपुर्गणेशैः / युयोध शक्रेण समातृकाभि- र् गणैरशेषैरमपप्रधानैः

Voyant arriver le roi des Gaṇas, entouré des Gaṇeśas du camp ennemi des dieux, Indra (Śakra) l’affronta au combat, avec les Mātṛkās et tous les gaṇas, conduits par les Devas immortels.

Verse 175

विजित्य सर्वानपि बाहुवीर्यात् स संयुगे शंभुमनन्तधाम / समाययौ यत्र स कालरुद्रो विमानमारुह्य विहीनसत्त्वः

Après avoir vaincu tous ses adversaires au combat par la puissance de ses bras, il s’approcha de Śambhu—Śiva à la splendeur sans fin—là où Kālarudra, privé de courage, était monté dans son vimāna, son char aérien.

Verse 176

दृष्ट्वान्धकं समयान्तं भगवान् गरुडध्वजः / व्याजहार महादेवं भैरवं भूतिभूषणम्

Voyant proche l’heure fixée de la destruction d’Andhaka, le Seigneur Bienheureux—dont l’étendard porte Garuḍa—s’adressa à Mahādeva : Bhairava, Celui qu’orne la cendre sacrée.

Verse 177

हन्तुमर्हसि दैत्येशमन्धकं लोककण्टकम् / त्वामृते भगवान् शक्तो हन्ता नान्यो ऽस्य विद्यते

Toi seul es digne d’abattre Andhaka, seigneur des Daityas, épine pour les mondes. En dehors de Toi, ô Seigneur Bienheureux, nul autre n’est capable de le tuer.

Verse 178

त्वं हर्ता सर्वलोकानां कालात्मा ह्यैश्वरी तनुः / स्तूयते विविधैर्मन्त्रर्वेदविद्भिर्विचक्षणैः

Tu es Celui qui retire tous les mondes ; en vérité, Tu es le Temps lui-même, incarné en la forme divine souveraine. Tu es loué par d’innombrables mantras, par les sages connaisseurs du Veda.

Verse 179

स वासुदेवस्य वचो निशम्य भगवान् हरः / निरीक्ष्य विष्णुं हनने दैत्यन्द्रस्य मतिं दधौ

Ayant entendu les paroles de Vāsudeva, le Seigneur Bienheureux Hara (Śiva) posa son regard sur Viṣṇu et fixa sa résolution de tuer le seigneur des Daityas.

Verse 180

जगाम देवतानीकं गणानां हर्षमुत्तमम् / स्तुवन्ति भैरवं देवमन्तरिक्षचरा जनाः

L’armée des dieux s’avança, tandis que les Gaṇas étaient comblés de la joie la plus haute. Dans le ciel médian, les êtres qui parcourent l’atmosphère louaient Bhairava, le Seigneur divin.

Verse 181

जयानन्त महादेव कालमूर्ते सनातन / त्वमग्निः सर्वभूतानामन्तश्चरसि नित्यशः

Victoire à Toi, Mahādeva sans fin—Éternel dont la forme même est le Temps. Tu es le feu au-dedans de tous les êtres, toujours en mouvement et demeurant comme présence intérieure.

Verse 182

त्वं यत्रज्ञस्त्वं वषट्कारस्त्वं धाता हरिरव्ययः / त्वं ब्रह्मा त्वं महादेवस्त्वं धाम परमं पदम्

Tu es le connaisseur du champ du sacrifice; Tu es l’appel même, vashaṭ. Tu es le Soutien—Hari, l’Immuable. Tu es Brahmā; Tu es Mahādeva; Tu es la demeure suprême, l’état le plus élevé.

Verse 183

ओङ्कारमूर्तिर्योगात्मा त्रयीनेत्रस्त्रिलोचनः / महाविभूतिर्देवेशो जयाशेषजगत्पते

Victoire à Toi—Seigneur dont la forme est Oṁ, dont l’essence est le Yoga; qui porte les Trois Vedas pour yeux, le Trois-Yeux. Détenteur d’une grande majesté divine, Seigneur des dieux : victoire au Souverain de l’univers entier, sans rien omettre.

Verse 184

ततः कालाग्निरुद्रो ऽसौ गृहीत्वान्धकमीश्वरः / त्रिशूलाग्रेषु विन्यस्य प्रननर्त सतां गतिः

Alors Kālāgnirudra—Īśvara, Śiva lui-même—saisit Andhaka, le posa sur les pointes de son trident et dansa en triomphe; Lui est le refuge et l’ultime voie des justes.

Verse 185

दृष्ट्वान्धकं देवगणाः शूलप्रोतं पितामहः / प्रणेमुरीश्वरं देवं भैरवं भवमोचकम्

Voyant Andhaka transpercé par le trident, les troupes des dieux, avec Pitāmaha (Brahmā), se prosternèrent devant le Seigneur : Bhairava le divin, libérateur du saṃsāra.

Verse 186

अस्तुवन् मुनयः सिद्धा जगुर्गन्धर्विकिंनराः / अन्तरिक्षे ऽप्सरः सङ्घा नृत्यन्तिस्म मनोरमाः

Les sages accomplis, les Siddhas, élevèrent des hymnes de louange; les Gandharvas et les Kinnaras chantèrent; et dans le ciel médian, de ravissantes troupes d’Apsaras dansèrent avec grâce.

Verse 187

संस्थापितो ऽथशूलाग्रे सो ऽन्धको दग्धकिल्बिषः / उत्पन्नाखिलविज्ञानस्तुष्टाव परमेश्वरम्

Alors Andhaka, placé à la pointe du trident, vit ses fautes consumées; et, la connaissance totale s’éveillant en lui, il loua Parameśvara, le Seigneur suprême.

Verse 188

अन्धक उवाच नमामि मूर्ध्ना भगवन्तमेकं समाहिता यं विदुरीशतत्त्वम् / पुरातनं पुण्यमनन्तरूपं कालं कविं योगवियोगहेतुम्

Andhaka dit : « La tête inclinée, j’adore l’unique Bhagavān, que les esprits recueillis connaissent comme le principe même d’Īśvara : l’Ancien, le Saint, aux formes infinies; le Temps lui-même, le poète-voyant, et la cause de l’union et de la séparation dans le yoga. »

Verse 189

दंष्ट्राकरालं दिवि नृत्यमानं हुताशवक्त्रं ज्वलनार्करूपम् / सहस्त्रपादाक्षिशिरोभियुक्तं भवन्तमेकं प्रणमामि रुद्रम्

Je me prosterne devant toi, Rudra : terrible de crocs, dansant dans les cieux; dont la bouche est feu, dont la forme flamboie comme le soleil; pourvu de mille pieds, yeux et têtes, et pourtant l’unique Seigneur.

Verse 190

जयादिदेवामरपूजिताङ्घ्रे विभागहीनामलतत्त्वरूप / त्वमग्निरेको बहुधाभिपूज्यसे वाय्वादिभेदैरखिलात्मरूप

Ô Seigneur primordial, dont les pieds sont vénérés par les dieux et les immortels : bien que tu sois au-delà de toute division, tu es la réalité sans tache. Tu es l’unique Feu, et pourtant tu es honoré de multiples façons, te manifestant en distinctions telles que le Vent et les autres éléments, comme le Soi intérieur de tous.

Verse 191

त्वामेकमाहुः पुरुषं पुराणम् आदित्यवर्णं तमसः परस्तात् / त्वं पश्यसीदं परिपास्यजस्त्रं त्वमन्तको योगिगणाभिजुष्टः

Ils déclarent que Toi seul es le Purusha suprême et très ancien—d’éclat solaire, au-delà des ténèbres. Tu contemples l’univers tout entier et, le protégeant sans relâche, Tu es aussi Antaka, Celui qui met fin au temps et à la mort, vénéré et recherché par les multitudes de yogins.

Verse 192

एको ऽन्तरात्मा बहुधा निविष्टो देहेषु देहादिविशेषहीनः / त्वमात्मशब्दं परमात्मतत्त्वं भवन्तमाहुः शिवमेव केचित्

L’unique Soi intérieur demeure de multiples façons dans les corps, et pourtant il est dépourvu de toute distinction, telle que celle du corps et autres. Tu es la Réalité désignée par le mot «Soi»—la vérité du Paramātman; c’est pourquoi certains, en vérité, Te déclarent Śiva.

Verse 193

त्वमक्षरं ब्रह्म परं पवित्र- मानन्दरूपं प्रणवाभिधानम् / त्वमीश्वरो वेदपदेषु सिद्धः स्वयं प्रभो ऽशेषविशेषहीनः

Tu es le Brahman suprême et impérissable, la Pureté la plus haute—de nature de béatitude—désigné par la syllabe sacrée Pranava, «Oṁ». Tu es le Seigneur (Īśvara) établi dans les paroles du Veda; Maître auto-lumineux, dépourvu de toute distinction limitante.

Verse 194

त्वमिन्द्ररूपो वरुणाग्निरूपो हंसः प्राणो मृत्युरन्तासि यज्ञः / प्रजापतिर्भगवानेकरुद्रो नीलग्रीवः स्तूयसे वेदविद्भिः

Tu te manifestes comme Indra; Tu te manifestes comme Varuṇa et comme Agni. Tu es le Haṁsa, le souffle vital (prāṇa), et aussi la Mort et la fin; Tu es le Sacrifice (yajña) lui-même. Tu es Prajāpati; Tu es le Seigneur Bienheureux, l’unique Rudra—Nīlagrīva—loué par les connaisseurs du Veda.

Verse 195

नारायणस्त्वं जगतामथादिः पितामहस्त्वं प्रपितामहश्च / वेदान्तगुह्योपनिषत्सु गीतः सदाशिवस्त्वं परमेश्वरो ऽसि

Tu es Nārāyaṇa, l’origine primordiale de tous les mondes. Tu es le Pitāmaha (Brahmā) et aussi le Prapitāmaha. Tu es Celui dont on chante la louange dans les Upaniṣads secrètes—le cœur caché du Vedānta. Tu es Sadāśiva; Tu es Parameśvara, le Seigneur suprême.

Verse 196

नमः परस्तात् तमसः परस्मै परात्मने पञ्चपदान्तराय / त्रिशक्त्यतीताय निरञ्जनाय सहस्त्रशक्त्यासनसंस्थिताय

Hommage au Soi suprême, au-delà des ténèbres du tamas, plus haut que le plus haut; transcendant les cinq états/degrés; au-delà des trois puissances (guṇas), sans tache et intouché; demeurant intronisé sur le siège des mille śaktis.

Verse 197

त्रिमूर्तये ऽनन्दपदात्ममूर्ते जगन्निवासाय जगन्मयाय / नमो ललाटार्पितलोचनाय नमो जनानां हृदि संस्थिताय

Salut au Seigneur aux trois formes (Trimūrti), dont la forme même est le Soi établi dans l’état de béatitude. Salut à Celui qui est la demeure de l’univers et qui pénètre l’univers comme sa propre substance. Salut à Celui dont l’œil est posé sur le front; salut à Celui qui demeure dans le cœur de tous les êtres.

Verse 198

फणीन्द्रहाराय नमो ऽस्तु तुभ्यं मुनीन्द्रसिद्धार्चितपादयुग्म / ऐश्वर्यधर्मासनसंस्थिताय नमः परान्ताय भवोद्भवाय

Salut à Toi, Seigneur qui portes le roi des serpents en guirlande; dont les deux pieds sont adorés par les grands sages et les êtres accomplis (siddhas). Salut au Suprême Au-delà, établi sur le trône de la souveraineté (aiśvarya) et du dharma; ô Bhavodbhava, source d’où même Bhava surgit.

Verse 199

सहस्त्रचन्द्रार्कविलोचनाय नमो ऽस्तु ते सोम सुमध्यमाय / नमो ऽस्तु ते देव हिरण्यबाहो नमो ऽम्बिकायाः पतये मृडाय

Salut à Toi, ô Soma, dont le regard est comme d’innombrables lunes et soleils, et dont la forme est d’une proportion exquise. Salut à Toi, ô Dieu aux bras d’or. Salut à Rudra, l’Auspicious, Seigneur d’Ambikā.

Verse 200

नमो ऽतिगुह्याय गुहान्तराय वेदान्तविज्ञानसुनिश्चिताय / त्रिकालहीनामलधामधाम्ने नमो महेशाय नमः शिवाय

Salut au Très Caché, l’Habitant intérieur dans la grotte secrète du cœur, fermement reconnu par la sagesse du Vedānta. Salut à la Demeure de lumière sans tache, au-delà des trois temps. Salut à Maheśa; salut à Śiva.

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Frequently Asked Questions

It presents them as mutually inclusive forms of the one Lord: Viṣṇu is praised as bearing the form of all gods (including Śiva), and later the Lord declares identity with both Nārāyaṇa and Gaurī; Andhaka’s hymn further equates Rudra with Nārāyaṇa, Brahman, sacrifice, and the Vedāntic Absolute—an explicit Hari-Hara synthesis.

Kāla is introduced genealogically (born from Dhruva) as world-measurer and regulator, and later doctrinally as the devouring dissolution-principle that assumes Rudra-nature at pralaya, while Nārāyaṇa (sattva-abounding) sustains the cosmos—linking cosmology, avatāra intervention, and eschatology.

They are framed as a divine strategy: Rudra (with Keśava’s prompting/participation) produces teachings that bewilder those ‘outside the Veda’ while still protecting them, exhausting sin through rebirth and redirecting them—ultimately—toward auspicious paths; the passage functions as a Purāṇic explanation of doctrinal plurality and deviation.