Adhyaya 19
Mahesvara KhandaKedara KhandaAdhyaya 19

Adhyaya 19

Ce segment de chapitre (raconté par Lomāśa) entremêle un récit d’éthique royale chez les daityas et une exposition cosmologique et théologique. Le roi Bali, bien que conseillé par son guru Śukra (Bhārgava), affirme le devoir religieux du dāna et consent à donner au brahmacārin Vāmana (Viṣṇu déguisé). Śukra, irrité par cette résolution, profère une malédiction aux conséquences néfastes; pourtant Bali accomplit le don, avec la participation rituelle de Vindhyāvalī. Viṣṇu s’agrandit alors en Trivikrama et, en deux enjambées, couvre la terre et les cieux. Le troisième pas devient une crise morale et de contrat; Garuḍa enchaîne Bali pour n’avoir pas livré ce qui était promis. Vindhyāvalī intervient et propose sa propre tête et celle de son enfant comme lieu pour les pas restants, transformant le vœu en abandon de soi et en dévotion domestique. Satisfait, Viṣṇu libère Bali, lui accorde Sutala et promet une proximité perpétuelle comme gardien à la porte de Bali, faisant du daitya un modèle de générosité et de bhakti. Le discours se tourne ensuite vers une conclusion doctrinale śaiva: Gaṅgā naît de l’eau ayant touché le pied de Viṣṇu; toutefois Śiva est proclamé sans égal. Le culte de Sadāśiva est ouvert à tous, y compris aux groupes marginalisés; Śiva est la réalité intérieure. Mahādeva est guṇātīta, au-delà des trois guṇa, tandis que Brahmā, Viṣṇu et Rudra agissent selon rajas, sattva et tamas, menant à l’enseignement de la libération.

Shlokas

Verse 1

लोमश उवाच । एवं संबोधितो दैत्यो गुरुणा भार्गवेण हि । उवाच प्रहसन्वाक्यं मेघगंभीरया गिरा

Lomaśa dit : Ainsi apostrophé par son maître Bhārgava, le Daitya parla—souriant—d’une voix profonde comme les nuées d’orage.

Verse 2

त्वयोक्तोहं हितार्थाय यैर्वाक्यैश्चालितोऽस्म्यहम् । तव वाक्यं मम प्रीत्यै हितमप्यहितं भवेत्

Tu m’as parlé pour mon bien, et tes paroles m’ont poussé à agir. Mais pour me plaire, ton conseil—bien qu’animé de bonnes intentions—pourrait même devenir nuisible.

Verse 3

दास्यामि भिक्षितं चास्मै विष्मवे बटुरूपिणे । पात्रीभूतो ह्ययं विष्णुः सर्वकर्मफलेश्वरः

Je donnerai l’aumône à ce Viṣṇu venu sous la forme d’un jeune brahmacārin. Car ce Viṣṇu même est le réceptacle digne : Il est le Seigneur qui distribue les fruits de tous les actes.

Verse 4

येषां हृदि स्थितो विष्णुस्ते वै पात्रतमा ध्रुवम् । यस्य नाम्ना सर्वमिदं पवित्रमिव चोच्यते

Ceux dont le cœur est habité par Viṣṇu sont, sans nul doute, les réceptacles les plus dignes. Par Son seul Nom, tout ceci est dit comme s’il était purifié.

Verse 5

येन वेदाश्च यज्ञाश्च मंत्रतंत्रादयो ह्यमी । सर्वे संपूर्णतां यांति सोऽयं विश्वेश्वरो हरिः

Par Celui grâce à qui les Veda et les sacrifices, ainsi que les rites tels que mantras et tantras, parviennent tous à leur accomplissement : Il est Hari, le Seigneur de l’univers.

Verse 6

आगतः कृपया मेद्य सर्वात्मा हरिरीश्वरः । उद्धर्तुं मां न संदेह एतज्जानीहि तत्त्वतः

Aujourd’hui, par compassion, Hari—le Seigneur, le Soi de tous—est venu à moi. N’en doute point : Il est venu pour me relever ; sache-le en vérité.

Verse 7

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा चुकोप च रुषान्वितः । भार्गवः शप्तुमारेभे दैत्येंद्रं धर्म्मवत्सलम्

À l’écoute de ses paroles, Bhārgava s’emporta, rempli de courroux, et se mit à maudire le seigneur des Daitya, bien qu’il fût attaché au dharma.

Verse 8

मम वाक्यमतिक्रम्य दातुमिच्छस्यरिंदम । विगुणो भव रे मंद तस्मात्त्वं निःश्रिको भव

« Ô dompteur d’ennemis ! Puisque tu veux faire le don en transgressant ma parole, tu seras privé de mérite. Ô esprit obtus, deviens donc “niḥśrīka” : dépouillé de prospérité et de bonne fortune. »

Verse 9

एवं शशाप च तदा परमार्थविज्ञं शिष्यं महात्मानमगाधबोधम् । स वै जगामाथ महाकविस्त्वरात्स्वमाश्रमं धर्म्मविदां वरिष्ठः

Ainsi, en ce temps-là, le grand sage maudit son disciple—connaisseur de la vérité suprême, âme magnanime à l’intelligence insondable. Puis Bhārgava, grand poète et le plus éminent des connaisseurs du Dharma, s’en alla promptement vers son propre āśrama.

Verse 10

गते तु भार्गवे तस्मिन्बलिर्विरोचनात्मजः । वामनं चार्चयित्वा स महीं दातुं प्रचक्रमे

Lorsque Bhārgava fut parti, Bali—fils de Virocana—après avoir rendu culte à Vāmana, entreprit l’acte de donner la terre en aumône sacrée.

Verse 11

विंध्यावलिः समागत्य बलेरर्द्धांगशोभिता । अवनिज्य बटोः पादौ प्रददौ विष्णवे महीम्

Vindhyāvalī, parée comme la noble moitié de Bali, s’avança ; elle lava les pieds du jeune ascète (Vāmana) et remit la terre à Viṣṇu.

Verse 12

संकल्पपूर्वेण तदा विधिना विधिकोविदः । संकल्पेनैव महता ववृधे भगवानजः

Alors, celui qui maîtrisait la règle rituelle l’accomplit selon le juste procédé, précédé d’un saṅkalpa solennel. Et par la seule force de ce grand saṅkalpa, le Seigneur non-né (Aja) commença à s’étendre.

Verse 13

यदैकेन मही व्याप्ता विष्णुना प्रभविष्णुना । सर्वे स्वर्गा द्वितीयेन व्याप्तास्तेन महात्मना

Lorsque, d’un seul pas, le puissant Viṣṇu envahit toute la terre, d’un second pas ce grand Être pénétra tous les cieux.

Verse 14

सत्यलोकगतो विष्णोश्चरणः परमेष्ठिना । कमण्डलुगतेनैव अंभसा चावनेनिजे

Le pied de Viṣṇu parvint à Satyaloka ; et Parameṣṭhin (Brahmā) le lava avec l’eau contenue dans son kamaṇḍalu.

Verse 15

तत्पादसंपर्कजलाच्च जाता भागीरथी सर्वसुमंगला च । यया त्रिलोकी च कृता पवित्रा यया च सर्वे सगराः समुद्धृताः । यया कपर्दः परिपूरितो वै शंभोस्तदानीं च भगीरथेन

De l’eau qui toucha Son pied naquit Bhāgīrathī—Gaṅgā, la toute-auspicious. Par elle les trois mondes furent purifiés ; par elle tous les fils de Sagara furent délivrés. Et par elle, en ce temps-là, les mèches emmêlées de Śambhu furent remplies, lorsque Bhagiratha la fit descendre.

Verse 16

तीर्थानां तीर्थमाद्यं च गंगाख्यमवतारितम् । तद्विष्णोश्चरणेनैव समेतं ब्रह्मणा कृतम्

Le tīrtha premier entre tous les tīrthas, nommé Gaṅgā, fut manifesté ; et il fut établi par le pied même de Viṣṇu, accompli par Brahmā.

Verse 17

त्रिविक्रमात्परो ह्यात्मा नाम्ना त्रिविक्रमोऽभवत् । त्रिविक्रमक्रमाक्रांतं त्रैलोक्यं च तदाऽभवत्

Par les trois enjambées, le Soi suprême devint célèbre sous le nom de Trivikrama ; et alors les trois mondes furent enveloppés par les pas de Trivikrama.

Verse 18

पदद्वयेन वा पूर्णं जगदेतच्चराचरम् । विहाय तत्स्वरूपं च देवदेवो जनार्द्दनः । पुनश्च बटुरूपोऽसावुपविश्य निजासने

Par deux pas seulement, cet univers tout entier—le mobile et l’immobile—fut rempli. Alors Janārdana, le Dieu des dieux, délaissa cette forme qui embrasse tout ; puis, reprenant l’apparence d’un jeune brahmacārin, il s’assit sur son propre siège.

Verse 19

तदा देवाः सगंधर्वा मुनयः सिद्धचारणाः । आगताश्च बलेर्यज्ञं द्रष्टुं यज्ञपतिं प्रभुम्

Alors les dieux, avec les Gandharvas, ainsi que les sages, les Siddhas et les Cāraṇas, arrivèrent pour voir le sacrifice de Bali et contempler le Seigneur, Maître du sacrifice.

Verse 20

तत्र ब्रह्मा समागत्य स्तुतिं चक्रे परात्मनः । बलेस्तत्रैव चान्येन च दैत्येंद्राश्चागतास्त्वरम्

Là, Brahmā arriva et entonna un hymne de louange au Soi suprême. Et là même, promptement, d’autres seigneurs des Dānavas vinrent se ranger auprès de Bali.

Verse 21

एभिः सर्वैः परिवृतो वामनो बलिसद्मनि । उपविश्यासने सोऽथ उवाच गरुडं प्रति

Entouré de tous, Vāmana s’assit sur un siège dans la salle de Bali. Puis il s’adressa à Garuḍa.

Verse 22

दैत्योऽसौ बालिशो भूत्वा दत्तानेन मही मम । त्रिपदक्रमणेनैव गृहीतं च पदद्वयम्

«Ce Daitya, devenu insensé, m’a donné la terre. Par l’acte même des trois pas, deux pas ont déjà été accomplis et revendiqués.»

Verse 23

पदमेकं प्रतिश्रुत्य न ददाति हि दुर्मतिः । तस्मात्त्वया गृहीतव्यं तृतीयं पदमेव च

«Après avoir promis un pas, cet esprit mauvais ne le donne pas. C’est pourquoi tu dois saisir aussi le troisième pas.»

Verse 24

इत्युक्तो गरुडस्तेन वामनेन महात्मना । वैरोचनिं विनिर्भर्त्स्य वाक्यं चेदमुवाच ह

Ainsi interpellé par le magnanime Vāmana, Garuḍa réprimanda Bali, fils de Vairocana, et prononça ces paroles :

Verse 25

रे बले किं त्वया मूढ कृतमस्ति जुगुप्सितम् । अविद्यमाने ह्यर्थे हि किं ददासि परमात्मने । औदार्येण हि किं कार्यमल्पकेन त्वयाधुना

«Hé, Bali ! Insensé : quel acte honteux et répugnant as-tu commis ? Quand il ne te restera plus rien, que donneras-tu au Paramātman, le Soi suprême ? Et maintenant, réduit à si peu, à quoi te sert la générosité ?»

Verse 26

इत्युक्तो बलिराविष्टः स्यमानः खगेश्वरम् । वक्ष्यमाणमिदं वाक्यं गरुत्मन्तं तदाऽब्रवीत्

Ainsi admonesté, Bali—saisi et de plus en plus agité—répondit alors à Garuḍa, seigneur des oiseaux, tandis qu’il proférait ces paroles.

Verse 27

समर्थोस्मि महापक्ष गृपणो न भवाम्यहम् । येनेदं कारितं सर्वं तस्मै किं प्रददाम्यहम्

Bali dit : «Ô toi aux grandes ailes, j’en ai la capacité ; je ne deviendrai pas avare. À Celui par qui tout cela a été accompli, qu’y a-t-il que je ne doive offrir ?»

Verse 28

असमर्थो ह्यहं तात कृतोऽनेन महात्मना । तदोवाच बलिं सोऽपि तार्क्ष्यपुत्रो महामनाः

«Seigneur vénérable, par ce Magnanime j’ai été rendu impuissant.» Alors le fils de Tārkṣya (Garuḍa), au noble esprit, s’adressa à Bali.

Verse 29

जानन्नपि च दैत्येंद्र गुरुणापि निवारितः । विष्णवेऽपि महीं प्रादास्त्वया किं विस्मृतं महत्

Ô seigneur des Daityas ! Bien que tu en connusses la conséquence et que ton guru t’ait retenu, tu donnas pourtant la terre à Viṣṇu ; aurais-tu oublié ton grand vœu ?

Verse 30

दातव्यं तत्पदं विष्णोस्तृतीयं यत्प्रतिश्रुतम् । न ददासि कथं वीर निरयेच पतिष्यसि

Tu dois donner à Viṣṇu ce troisième pas que tu lui as promis. Si tu ne le donnes pas, comment te dire héros ? Toi aussi tu tomberas en enfer.

Verse 31

न ददासि तृतीयं च पदं मे स्वामिनः कथम् । बलाद्गृह्णामि रे मूढ इत्युक्त्वा तं महासुरम् । बबंध वारुणैः पाशैर्विरोचन सुतं तदा

« Comment ne donnerais-tu pas le troisième pas à mon Seigneur ? Si tu ne le donnes pas, insensé, je le prendrai de force ! » Ainsi parlant, il lia alors le grand Asura—Bali, fils de Virocana—avec les lacets de Varuṇa.

Verse 32

नितरां निष्ठुरो भूत्वा गरुडो जयतां वरः । बद्धं स्वपतिमालोक्य विंध्यावलिः समभ्ययात्

Devenant d’une rigueur extrême, Garuḍa—le premier des victorieux—demeura inflexible. Voyant son époux lié, Vindhyāvalī s’avança.

Verse 33

बाणमेकं समारोप्य वामनस्याग्रतः स्थिता । वामनेन तदा पृष्टा केयं चात्राग्रतः स्थिता

Ajustant une seule flèche, elle se tint devant Vāmana. Alors Vāmana demanda : « Qui est celle qui se tient ici, devant moi ? »

Verse 34

तदोवाच महातेजाः प्रह्लादो ह्यसुराधिपः । बलेः पत्नीति त्वां प्राप्ता इयं विंध्यावली सती

Alors Prahlāda, rayonnant de grande splendeur, seigneur parmi les Asura, dit : «Voici la vertueuse Vindhyāvalī, venue à toi comme épouse de Bali.»

Verse 35

प्रह्लादस्य वचः श्रुत्वा वामनो वाक्यमब्रवीत् । ब्रूहि विंध्यावले वाक्यं किं कार्यं ते करोम्यहम् । एवमुक्ता भगवता विंध्यावलिरभाषत

Ayant entendu les paroles de Prahlāda, Vāmana déclara : «Parle, Vindhyāvalī : que veux-tu que j’accomplisse pour toi ?» Ainsi interpellée par le Seigneur, Vindhyāvalī répondit.

Verse 36

विन्ध्यावलिरुवाच । कस्माद्बद्धो मम पतिर्गरुडेन महात्मना । तत्कथ्यतां महाभाग त्वरन्नेव जनार्द्दन । तदोवाच महातेजा बटुवेषधरो हिः

Vindhyāvalī dit : «Pourquoi mon époux a-t-il été lié par Garuḍa, l’âme magnanime ? Dis-le-moi vite, ô bienheureux Janārdana.» Alors le Resplendissant, revêtu du déguisement d’un jeune brahmacārin, répondit.

Verse 37

श्रीभगवानुवाच । अनेनैव प्रदत्ता मे मही त्रिपदलक्षणा । पदद्वयेन च मयाक्रांतं त्रैलोक्यमद्य वै

Le Seigneur Bienheureux dit : «Par lui, cette terre, mesurée en trois pas, m’a été donnée. Et par deux pas, aujourd’hui même, j’ai véritablement embrassé les trois mondes.»

Verse 38

अनेन मम दातव्यं तृतीयं पदमेव च । तस्माद्बद्धो मया साध्वि गरुडेनैव ते पतिः

«Par cette promesse, le troisième pas doit aussi m’être donné. C’est pourquoi, ô dame vertueuse, ton époux a été lié par moi — en vérité, par Garuḍa.»

Verse 39

श्रुत्वा भगवतो वाक्यमुवाच परमं वचः । प्रतिश्रुतमनेनैव न दत्तं हि तव प्रभो

Ayant entendu la parole du Seigneur, elle donna une réponse suprême : «Ô Seigneur, ce qui a été promis par lui ne t’a pas encore été remis.»

Verse 40

क्रांतं त्रिभुवनं चाद्य त्वया विक्रमरूपिणा । तदस्माकं विजघ्नीथाः स्वर्गे वाप्यथवा भुवि

«Aujourd’hui, Toi, incarnation de la marche cosmique, Tu as parcouru les trois mondes. Aussi, abats-nous (pose le pas qui reste), soit au ciel, soit sur la terre.»

Verse 41

किंचिन्न दत्ता हि विभो देवदेव जगत्पते । प्रहस्य भगवानाह तदा विंध्यावलिं प्रभुः

«Rien n’a été donné, ô Seigneur qui pénètres tout, Dieu des dieux, Maître du monde.» Alors le Seigneur Bienheureux, souriant, s’adressa à Vindhyāvalī.

Verse 42

पदानि त्रीणि मे चाद्य दातव्यानि कुतोऽधुना । शीघ्रं वद विशालाक्षि यत्ते मनसि वर्त्तते । तदोवाच च सा साध्वी ह्युरुक्रममवस्थिता

Le Seigneur dit : «Même maintenant, trois pas doivent M’être donnés ; comment cela pourrait-il s’accomplir à présent ? Dis vite, ô toi aux grands yeux, ce qui demeure dans ton esprit.» Alors cette femme vertueuse, se tenant devant Urukrama (Viṣṇu), parla.

Verse 43

त्वया कुतो वेयमुरुक्रमेण क्रांता त्रिलोकी भुवनैकनाथ । तथैव सर्वं जगदेकबंधो देयं किस्माभिरतुल्यरूपिणे

«Comment pourrions-nous Te donner quoi que ce soit, ô Urukrama, Toi qui as parcouru les trois mondes, unique Seigneur de l’univers ? En vérité, ô seul parent du monde, que pourrions-nous offrir à Celui dont la forme est sans égale ?»

Verse 44

तस्माद्विहाय तद्विष्णो त्वमेवं कुरु संप्रति । प्रति श्रुतानि मे भर्त्रा पदानि त्रीणि चाधुना । ददाति मे पतिस्तेद्य नात्र कार्या विचारणा

Ainsi donc, ô Viṣṇu, laisse cela de côté et fais-le à présent : les trois pas promis par mon époux—aujourd’hui mon époux te les accorde. Ici, nul besoin de délibérer.

Verse 45

निधेहि मे पदं त्वं हि शीर्ष्णि देववर प्रभो । द्वितीयं मे शिशोस्त्वं हि कुरु मूर्ध्नि जगत्पते

Pose un pas sur ma tête, ô meilleur des dieux, ô Seigneur. Et le second pas, pose-le sur la tête de mon enfant, ô Maître du monde.

Verse 46

तृतीयं च जगन्नाथ कुरु शीर्ष्णि पतेर्मम । एवं त्रीणि पदानीश तव दास्यामि केशव

Et le troisième, ô Seigneur du monde, pose-le sur la tête de mon époux. Ainsi, ô Seigneur, je t’offrirai les trois pas, ô Keśava.

Verse 47

तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा परितुष्टो जनार्दनः । उवाच श्लक्ष्णया वाचा विरोचनसुतं प्रति

Entendant ses paroles, Janārdana (Viṣṇu) fut grandement satisfait, et d’une voix douce il s’adressa au fils de Virocana (Bali).

Verse 48

भगवानुवाच । सुतलंगच्छ दैत्येन्द्र मा विलंबितुमर्हसि । सर्वैश्चासुरसंघैश्च चिरं जीव सुखी भव

Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô souverain des Daityas, va à Sutala ; tu ne dois pas tarder. Vis longtemps et sois heureux, avec toutes les cohortes d’Asuras.»

Verse 49

परितुष्टोऽस्म्यहं तात किं कार्यं करवाणि ते । सर्वेषामपि दातॄणां वरिष्ठोऽसि महामते

Ô cher enfant, je suis pleinement satisfait. Que puis-je faire pour toi ? Ô grand d’âme, parmi tous les donateurs, tu es le plus éminent.

Verse 50

वरं वरय भद्रं ते सर्वान्कामान्ददामि ते । त्रिविक्रमेणैवमुक्तो विरोचनसुतस्तदा

Choisis une grâce—que la bénédiction soit sur toi ; je t’accorde tous les buts que tu désires.” Ainsi parla Trivikrama ; alors le fils de Virocana, Bali…

Verse 51

विमुक्तो हि परिष्वक्तो देवदेवेन चक्रिणा । तदा बलिरुवाचेदं वाक्यं वाक्यविशारदः

Délivré et enlacé par le Seigneur des dieux, le Porteur du Disque, Bali, habile en parole, prononça alors ces mots.

Verse 52

त्वया कृतमिदं सर्वं जगदेतच्चराचरम् । तस्मान्न कामये किंचित्त्वत्पदाब्जं विना प्रभो

Par Toi tout ceci a été accompli : l’univers entier, le mobile et l’immobile. Aussi, ô Seigneur, je ne désire rien en dehors de Tes pieds de lotus.

Verse 53

भक्तिरस्तु पदांभोजे तव देव जनार्दन । भूयोभूयश्च देवेश भक्तिर्भवतु शाश्वती

Qu’il y ait dévotion à Tes pieds de lotus, ô Dieu Janārdana. Encore et encore, ô Seigneur des dieux, que ma dévotion devienne éternelle.

Verse 54

एवमभ्यर्थितस्तेन भगवान्भूतभावनः । उवाच परमप्रीतो विरोचनसुतं तदा

Ainsi imploré par lui, le Seigneur Bienheureux, soutien de tous les êtres, parla alors—plein d’une joie suprême—au fils de Virocana (Bali).

Verse 55

भगवानुवाच । बले त्वं सुतलं याहि ज्ञातिसंबंधिभिर्वृतः । एवमुक्तस्तदा तेन असुरो वाक्यब्रवीत्

Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô Bali, va à Sutala, entouré de tes parents et de tes proches.» Ainsi interpellé par Lui, l’Asura répondit.

Verse 56

सुतले किं नु मे कार्यं देवदेव वदस्व मे । तिष्ठामि तव सांनिध्ये नान्यथा वक्तुमर्हसि

«Que dois-je faire à Sutala, ô Dieu des dieux ? Dis-le-moi. Je demeure en Ta présence ; Tu ne dois pas parler autrement.»

Verse 57

तदोवाच हृषीकेशो बलिं तं कृपयाऽन्विततः । अहं तव समीपस्थो भवामि सततं नृप

Alors Hṛṣīkeśa parla à ce Bali, empli de compassion : «Ô roi, je demeurerai sans cesse près de toi.»

Verse 58

द्वारि स्थितस्तव विभो निवासामि नित्यं मा खिद्यतामसुरवर्य बले श्रृणुष्व । वाक्यं तु मे वर महो वरदस्तवाद्य वैकुंठवासिभिपलं च भजामि गेहम्

«Me tenant à ta porte même, ô Puissant, j’y demeurerai à jamais. Ô Bali, le meilleur des Asuras, ne t’afflige pas : écoute Mes paroles. Aujourd’hui tu es vraiment un grand dispensateur de grâces ; c’est pourquoi, avec les habitants de Vaikuṇṭha, Je veillerai sur ta demeure.»

Verse 59

तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य विष्मोरतुलतेजसः । जगाम सुतलं दैत्यौ ह्यसुरैः परिवारितः

Ayant entendu ces paroles de Viṣṇu, à l’éclat sans égal, le Daitya Bali, entouré d’Asuras, se rendit à Sutala.

Verse 60

तदा पुत्रशतेनैव बाणमुख्येन सत्वरम् । वसमानो महाबाहुर्दातॄणां च परा गतिः

Alors, promptement, ce héros aux bras puissants demeura là avec cent fils, conduits par Bāṇa ; et il devint le refuge suprême de ceux qui font l’aumône.

Verse 61

त्रैलोक्ये याचका ये च सर्वे यांति बलिं प्रति । द्वारि स्थितस्तस्य विष्णुः प्रयच्छति यथेप्सितम्

Tous les suppliants des trois mondes vont vers Bali ; et Viṣṇu, se tenant à sa porte, leur accorde ce qu’ils désirent.

Verse 62

भुक्तिकामाश्च ये केचिन्मुक्तिकामास्तथा परे । येषां यज्ञे च ते विप्रास्तत्तेभ्यः संप्रयच्छति

Les uns désirent les jouissances du monde, les autres aspirent à la délivrance ; et aux brahmanes engagés dans le sacrifice également : à tous, il accorde l’accomplissement de leur but.

Verse 63

एवंविधो बलिर्जातः प्रसादाच्छंकरस्य च । पुरा हि कितवत्वेन यद्दत्तं परमात्मने

Ainsi Bali devint-il tel, par la grâce de Śaṅkara. Car jadis, même avec légèreté ou comme en jeu, ce qu’il donna au Soi suprême porta son fruit.

Verse 64

अशुचिं भूमिमासाद्य गंधपुष्पादिकं महत् । पतितं चार्प्पितं तेन शिवाय परमात्मने

Parvenu sur un sol impur, même une grande offrande—parfum, fleurs et autres—tombée à terre, il la présenta néanmoins à Śiva, le Soi suprême.

Verse 65

किं पुनः परया भक्त्या चार्चयंति महेश्वरम् । पुष्पं फलं तोयं ते यांति शिवसन्निधिम्

À plus forte raison ceux qui vénèrent Maheśvara avec une dévotion suprême, offrant fleur, fruit et eau : assurément ils atteignent la présence de Śiva.

Verse 66

शिवात्परतरो नास्ति पूजनीयो हि भो द्विजाः । ये हि मूकास्तथांधाश्च पंगवो ये जडास्तथा

Nul n’est plus élevé que Śiva ; en vérité, ô deux-fois-nés, Lui seul est digne d’adoration. Même les muets, les aveugles, les boiteux ou les esprits obtus—

Verse 67

जातिहीनाश्च चंडालाः श्वपचा ह्यंत्यजा ह्यमी । शिवभक्तिपरा नित्यं ते यांति परमां गतिम्

Même ceux qui sont hors du rang des castes—Caṇḍālas, cuiseurs de chien et autres dits « les plus bas »—s’ils demeurent constamment voués à la bhakti de Śiva, atteignent la suprême destinée.

Verse 68

तस्मात्सदाशिवः पूज्यः सर्वैरेवमनीषिभिः । पूजनीयो हि संपूज्यो ह्यर्चनीयः सदाशिवः

Ainsi, Sadāśiva doit être honoré par tous les sages et les esprits clairvoyants. En vérité, Sadāśiva seul est digne d’adoration : pleinement vénérable et digne d’être célébré par des offrandes.

Verse 69

महेशं परमारथज्ञाश्चिंतयंति हृदि स्थितम् । यत्र जीवो भवत्येव शिवस्तत्रैव तिष्ठति

Ceux qui connaissent la Vérité suprême contemplent Maheśa, demeurant au cœur. Là où se trouve l’être vivant, là même Śiva réside aussi.

Verse 70

विना शिवेन यत्किंचिदशिवं भवति क्षणात् । ब्रह्मा विष्णुश्च रुद्रश्च गुणकार्यकरा ह्यमी

Sans Śiva, toute chose devient aussitôt inauspicieuse. Même Brahmā, Viṣṇu et Rudra agissent comme instruments des guṇa et de leurs effets.

Verse 71

रजोगुणान्वितो ब्रह्मा विष्णुः सत्त्वगुणान्वितः । तमोगुणाश्रितो रुद्रो गुणातीतो महेश्वरः

Brahmā est associé au rajas ; Viṣṇu, au sattva. Rudra s’appuie sur le tamas — tandis que Maheśvara transcende entièrement les guṇa.

Verse 72

लिंगरूपो महादेवो ह्यर्चनीयो मुमुक्षुभिः । शिवात्परतरो नास्ति भुक्तिमुक्तिप्रदायकः

Mahādeva, présent sous la forme du Liṅga, doit être adoré par ceux qui aspirent à la délivrance. Nul n’est plus élevé que Śiva, dispensateur de jouissance terrestre et de libération ultime.