
Arjuna interroge Nārada après avoir entendu les louanges précédentes, demandant un éclaircissement plus ample sur une crise qui afflige la terre et sur l’origine plus vaste qu’elle laisse entrevoir. Nārada présente le roi exemplaire Indradyumna, renommé pour sa générosité, sa connaissance du dharma, ses grands travaux publics et ses dons abondants. Malgré un mérite immense, Brahmā lui ordonne de retourner sur terre : le mérite seul ne maintient pas la demeure céleste sans une renommée pure, sans tache, largement répandue dans les trois mondes (niṣkalmaṣā kīrti), car le temps (kāla) ronge la mémoire. Indradyumna descend et découvre que son nom est oublié ; il cherche alors un témoin de longue vie et est dirigé vers Mārkaṇḍeya à Naimiṣāraṇya. Mārkaṇḍeya ne se souvient pas davantage, mais indique une voie par son antique ami Nāḍījaṅgha. Celui-ci non plus ne se rappelle Indradyumna, et, interrogé sur sa longévité extraordinaire, il raconte une origine en plusieurs strates : une faute d’enfance liée à un liṅga de Śiva placé dans un vase de ghee, puis le repentir et le renouveau du culte en recouvrant des liṅga de ghṛta, ce qui lui valut la faveur de Śiva et le statut de gaṇa. Mais l’orgueil et le désir le firent chuter : il tenta d’enlever l’épouse de l’ascète Gālava, fut maudit à devenir une grue (baka), puis obtint un adoucissement—il aidera à restaurer une renommée cachée et participera ainsi à la délivrance d’Indradyumna. Le chapitre unit l’éthique royale, la métaphysique du temps et de la gloire, et l’exigence conjointe de dévotion et de retenue morale.
Verse 1
अर्जुन उवाच । महीसागरमाहात्म्यमद्भुतं कीर्तितं त्वया । विस्मयः परमो मह्यं प्रहर्षश्चोपजायते
Arjuna dit : « Tu as proclamé la grandeur merveilleuse de Mahīsāgara. En moi s’élève un étonnement profond, et la joie naît également. »
Verse 2
तदहं विस्तराच्छ्रोतुमिदमिच्छामि नारद । कस्य यज्ञे मही ग्लाना वह्नितापाभितापिता
Ainsi, ô Nārada, je souhaite l’entendre en détail : lors du sacrifice de qui la Terre fut-elle accablée, tourmentée par la chaleur brûlante du feu ?
Verse 3
नारद उवाच । महादाख्यानमाख्यास्ये यथा जाता महीनदी । श्रृण्वन्नेतां कथां पुण्यां पुण्यमाप्स्यसि पांडव
Nārada dit : « Je vais raconter le grand récit : comment naquit la rivière nommée Mahī. Ô Pāṇḍava, en écoutant cette histoire sainte, tu obtiendras du mérite. »
Verse 4
पुराभूद्भूपतिर्भूमाविन्द्रद्युम्न इति श्रुतः । वदान्यः सर्वधर्मज्ञो मान्यो मानयिता प्रभुः
Dans les temps anciens, il y eut sur la terre un roi, connu sous le nom d’Indradyumna. Il était généreux, connaisseur de tout dharma, digne d’honneur, honorant autrui, et véritable souverain.
Verse 5
उचितज्ञो विवेकस्य निवासो गुणसागरः । न तदस्ति धरापृष्ठे नगरं ग्रामपत्तनम्
Il savait ce qui convenait, demeurait dans le discernement, et était un océan de vertus. Il n’était sur la surface de la terre ni cité, ni village, ni bourg marchand qui…
Verse 6
तदीयपूर्तधर्मस्य चिह्नेन न यदंकितम् । कन्यादानानि बहुधा ब्राह्मेण विधिना व्यधात्
Nul endroit ne demeura sans l’empreinte des signes de ses œuvres publiques de dharma. De maintes façons, il accomplit le kanyādāna, le don de la jeune fille en mariage, selon le rite brāhma.
Verse 7
भूपालोऽसौ ददौ दानमासहस्राद्धनार्थिनाम् । दशमीदिवसे रात्रौ गजपृष्ठेन दुन्दुभिः
Ce roi fit des dons aux suppliants—jusqu’à mille de ceux qui cherchaient la richesse. Dans la nuit du dixième jour lunaire (Daśamī), le tambour dundubhi retentit du haut d’un éléphant…
Verse 8
ताड्यते तत्पुरे प्रातः कार्यमेकादशीव्रतम् । यज्वना तेन भूपेन विच्छिन्नं सोमपायिनाम्
Dans cette cité, à l’aube, le tambour fut frappé : «Que l’on observe le vœu d’Ekādaśī !» Par ce roi, célébrant des sacrifices, la pratique des buveurs de Soma fut contenue (interrompue).
Verse 9
स्वरणैरास्तृता दर्भैर्द्व्यंगुलोत्सेधिता मही । गंगायां सिकता धारा वर्षतो दिवि तारकाः
Le sol était jonché de darbha d’or, relevé de deux largeurs de doigt ; dans la Gaṅgā coulait un flot de sable, et dans le ciel les étoiles pleuvaient.
Verse 10
शक्या गणयितुं प्राज्ञैस्तदीयं सुकृतं न तु । ईदृशैः सुकृतैरेष तेनैव वपुषा नृपः
Les sages peuvent compter bien des choses, mais non la mesure de ses mérites. Par de tels mérites extraordinaires, ce roi atteignit l’état divin dans ce même corps.
Verse 11
धाम प्रजापतेः प्राप्तो विमानेन कुरूद्वह । बुभुजे स तदा भोगान्दुर्लभानमरैरपि
Ô le meilleur des Kuru, par un vimāna, char céleste, il parvint au séjour de Prajāpati; alors il goûta des délices difficiles à obtenir, même pour les Immortels.
Verse 12
अथ कल्पशतस्यांते व्यतीते तं महीपतिम् । प्राह प्रजापतिः सेवावसरायातमात्मनः
Puis, lorsque cent kalpa se furent écoulés, Prajāpati s’adressa à ce roi, venu à lui au moment fixé pour le service.
Verse 13
ब्रह्मोवाच । इंद्रद्युम्न द्रुतं गच्छ धरापृष्ठं नृपोत्तम । न स्तातव्यं मदीयेद्य लोके क्षणमपि त्वया
Brahmā dit : « Indradyumna, ô le meilleur des rois, hâte-toi d’aller à la surface de la terre. Aujourd’hui, tu ne dois pas demeurer dans mon monde, fût-ce un seul instant. »
Verse 14
इंद्रद्युम्न उवाच । कस्माद्ब्रह्मन्नितो भूमौ मां प्रेषयसि सम्प्रति । सति पुण्ये मदीये तु बहुले वद कारणम्
Indradyumna dit : « Ô Brahmā, pourquoi m’envoies-tu maintenant d’ici vers la terre ? Alors que mon mérite est encore abondant, dis-m’en la raison. »
Verse 15
ब्रह्मोवाच । न पुण्यं केवलं राजन्गुप्तं स्वर्गस्य साधकम् । विना निष्कल्मषां कीर्ति त्रिलोकीतलविस्तृताम्
Brahmā dit : « Ô roi, le seul mérite—surtout lorsqu’il demeure caché—ne garantit pas à lui seul le ciel, s’il est dépourvu d’une renommée sans tache, répandue à travers les trois mondes. »
Verse 16
तव कीर्तिसमुच्छेदः सांप्रतं वसुधातले । संजातश्चिरकालेन गत्वा तां कुरु नूतनाम्
À présent, sur la terre, avec le long cours du temps, ta renommée s’est comme trouvée retranchée. Va là-bas et rends à cette gloire sa nouveauté.
Verse 17
यदि वांछा महीपाल मम धामनि संस्थितौ
Ô roi, si tu désires demeurer solidement établi dans ma demeure…
Verse 18
इन्द्रद्युम्न उवाच । मदीयं सुकृतं ब्रह्मन्कथं भूमौ भवेदिति । किं कर्तव्यं मया नैतन्मम चेतसि तिष्ठति
Indradyumna dit : «Ô Brahmā, comment mon mérite pourrait-il se perdre ou se modifier sur la terre ? Que dois-je faire ? Cela ne trouve pas de repos dans mon esprit.»
Verse 19
ब्रह्मोवाच । बलवानेष भूपाल कालः कलयति स्वयम्
Brahmā dit : «Ô roi, puissant est en vérité ce Temps ; le Temps lui-même mène toute chose à sa mesure et à son terme.»
Verse 20
ब्रह्मांडान्यपि मां चैव गणना का भवादृशाम् । तदेतदेव मन्येऽहं तव भूपाल सांप्रतम्
Même les innombrables « œufs cosmiques » (univers)—et même moi—dépassent le calcul d’un être tel que toi. Ainsi, ô roi, voilà ce que je tiens pour ton état à présent.
Verse 21
यत्कीर्तिमात्मनो व्यक्तिं नीत्वाभ्येहि पुनर्दिवम् । शुश्रुवानिति वाचं स ब्रह्मणः पृथिवीपतिः
«Emporte avec toi ta propre renommée et ton identité manifestée, puis reviens de nouveau au ciel.» Entendant ces paroles de Brahmā, le seigneur de la terre, le roi, écouta saisi d’émerveillement et de respect.
Verse 22
पश्यतिस्म तथात्मानं महीतलमुपागतम् । कांपिल्यनगरे भूयः पप्रच्छात्मानमात्मना
Alors il se vit lui-même descendu sur la terre. Parvenu de nouveau à la cité de Kāmpilya, il s’interrogea sur lui-même, méditant au-dedans de son propre esprit.
Verse 23
नगरं स तदा देशमप्राक्षीदिति विस्मितः । जना ऊचुः । न जानीमो वयं भूपमिंद्रद्युम्नं न तत्पुरम्
Étonné, il s’enquit de la cité et du pays. Les gens répondirent : «Nous ne connaissons pas le roi Indradyumna, ni sa ville».
Verse 24
यत्त्वं पृच्छसि भो भद्र कञ्चित्पृच्छ चिरायुषम् । इन्द्रद्युम्न उवाच । कः संप्रति धरापृष्ठे चिरायुः प्रथितो जनाः
Ils dirent : «Noble seigneur, si tu t’enquiers de cela, interroge quelqu’un de renommé pour sa longue vie.» Indradyumna dit : «Qui donc, à présent sur la surface de la terre, est célèbre parmi les hommes comme “le long-vivant” ?».
Verse 25
पृथिवीजयराज्येस्मिन्यत्र प्रबूत मा चिरम् । जना ऊचुः । श्रूयते नैमिषारण्ये सप्तकल्पस्मरो मुनिः
Dans ce royaume de conquête de la terre, où tu crois avoir régné il n’y a pas longtemps, les gens dirent : «On entend dire qu’à Naimiṣāraṇya se trouve un muni qui se souvient de sept kalpas».
Verse 26
मार्कंडेय इति ख्यातस्तं गत्वा पृच्छ संशयम् । तथोपदिष्टस्तैर्गत्वा तत्र तं मुनिपुंगवम्
Il est renommé sous le nom de Mārkaṇḍeya : va vers lui et expose-lui ton doute. Ainsi instruit par eux, il s’y rendit, auprès de ce sage éminent, taureau parmi les munis.
Verse 27
निशम्य प्रणिपत्याह नृपः स्वहृदयस्थितम् । इंद्रद्युम्न उवाच । चिरायुर्भगवान्भूमौ विश्रुतः सांप्रतं ततः
Après avoir écouté, le roi se prosterna et exprima ce qui était arrêté dans son cœur. Indradyumna dit : «Ainsi, le vénérable “Longue-Vie” est désormais renommé sur la terre».
Verse 28
पृच्छाम्यहं भवान्वेत्ति इंद्रद्युम्नं नृपं न वा
Je te demande : connais-tu le roi Indradyumna, ou non ?
Verse 29
श्रीमार्कंडेय उवाच । सप्तकल्पान्तरे नाभूत्कोपींद्रद्युम्नसंज्ञितः । भूपाल किमहं वच्मि तवान्यत्पृच्छ संशयम्
Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Au terme de sept kalpas, il n’y eut personne portant le nom d’Indradyumna. Ô roi, que puis-je dire de plus ? Demande tout autre doute que tu as.»
Verse 30
स निराशस्तदाकर्ण्य वचो भूपोग्निसाधने । समुद्योगं तदा चक्रे तं दृष्ट्वाह तदा मुनिः
Entendant ces paroles sur la résolution du roi d’entrer dans le feu, il fut saisi de désespoir ; puis il se mit pourtant à agir. Le voyant ainsi se préparer, le sage parla aussitôt.
Verse 31
मार्कंडेय उवाच । मा साहसमिदं कार्षीर्भद्र वाचं श्रृणुष्व मे । एति जीवंतमानंदो नरं वर्षशतादपि
Mārkaṇḍeya dit : «Ô homme de bien, ne commets pas cet acte téméraire ; écoute mes paroles. Un homme peut vivre jusqu’à cent ans, et pourtant rencontrer la douleur.»
Verse 32
तत्करोमि प्रतीकारं तव दुःखोपशांतये । श्रृणु भद्र ममास्तीह बको मित्रं चिरंतनः
«Je vais préparer un remède pour apaiser ta peine. Écoute, ô homme de bien : ici j’ai un ami très ancien — Baka.»
Verse 33
नाडीजंघ इति ख्यातः स त्वा ज्ञास्यत्यसंशयम् । तस्मादेहि द्रुतं यावदावां तत्र व्रजावहे
«Il est renommé sous le nom de Nāḍījaṅgha ; sans aucun doute il te reconnaîtra. Viens donc vite : allons-y tous deux sur-le-champ.»
Verse 34
परोपकारैकफलं जीवितं हि महात्मनाम् । यदि ज्ञास्यत्यसंदिग्धमिंद्रद्युम्नं स वक्ष्यति
«En vérité, pour les grandes âmes, la vie ne porte qu’un seul fruit : le service rendu aux autres. S’il connaît Indradyumna avec certitude, il nous le dira.»
Verse 35
तौ प्रस्थिताविति तदा विप्रेंद्रनृपपुंगवौ । हिमाचलं प्रति प्रीतौ नाडीजंघालयं प्रति
Alors tous deux — le meilleur des brāhmaṇas et le plus éminent des rois — partirent le cœur joyeux vers l’Himācala, vers la demeure de Nāḍījaṅgha.
Verse 36
बकोऽथ मित्रं स्वं वीक्ष्य चिरकालादुपागतम् । मार्कंडेयं ययौ प्रीत्युत्कंठितः सम्मुखं द्विजैः
Alors Baka, voyant son ami revenu après une longue absence, s’avança avec affection, le cœur impatient, pour accueillir Mārkaṇḍeya avec les brāhmaṇas.
Verse 37
कृतसंविदभूत्पूर्वं कुशलस्वागतादिना । पप्रच्छानंतरं कार्यं वदागमनकारणम्
Après avoir d’abord échangé les salutations—s’enquérant du bien-être et offrant l’accueil—il demanda ensuite l’objet de la venue : «Dis-moi la raison de ton arrivée.»
Verse 38
मार्कंडेयोथ तं प्राह बकं प्रस्तुतमीप्सितम् । इंद्रद्युम्नं भवान्वेत्ति भूपालं पृथिवीतले
Alors Mārkaṇḍeya dit à Baka, énonçant son intention : «Connais-tu Indradyumna, le roi sur cette terre ?»
Verse 39
एतस्य मम मित्रस्य तेन ज्ञातेन कारणम् । नो वायं त्यजति प्राणान्पुरा वह्निप्रवेशनात्
«Pour cet ami à moi, la cause t’est connue : cet homme ne veut pas renoncer à la vie ; il est résolu à entrer dans le feu, comme il l’avait jadis décidé.»
Verse 40
एतस्य प्राणरक्षार्थं ब्रूहि जानासि चेन्नृपम्
Si tu le sais, ô roi, dis-moi le moyen par lequel la vie de cet homme pourra être préservée.
Verse 41
नडीजंघ उवाच । चतुर्दश स्मराम्यस्मि कल्पान्विप्रेंद्र सांप्रतम् । आस्तां तद्दर्शनं वार्तामपि वा न स्मराम्यहम्
Nāḍījaṃgha dit : «Ô le meilleur des brāhmanes, à présent je me souviens de quatorze kalpas. Mais quant à cela — sans même parler de le voir — je ne me souviens pas même d’en avoir entendu le récit.»
Verse 42
इंद्रद्युम्नो महीपालः कोऽपि नासीन्महीतले । एतावन्मात्रमेवाहं जानामि द्विजपुंगव
Aucun roi nommé Indradyumna n’a jamais existé sur la terre. Voilà tout ce que je sais, ô taureau parmi les deux-fois-nés.
Verse 43
नारद उवाच । ततः स विस्मयाविष्टस्तस्यायुरिति शुश्रुवान् । पप्रच्छ राजा को हेतुर्दानस्य तपसोऽथ वा । यदायुरीदृशं दीर्घं संजातमिति विस्मितः
Nārada dit : Alors, stupéfait d’entendre parler de la durée de sa vie, le roi demanda : «Quelle en est la cause — la charité (dāna), l’austérité (tapas), ou autre chose — par laquelle une si longue existence est née ?»
Verse 44
नाडीजंघ उवाच । घृतकंबलमाहात्म्यान्मम देवस्य शूलिनः । दीर्घमायुरिदं विप्र शापाद्बकवपुः श्रृणु
Nāḍījaṃgha dit : «Ô brāhmane, c’est par la grandeur de Ghṛtakaṃbala—de mon Seigneur, Śiva le Porteur du trident—que cette longue vie m’est advenue. Et par l’effet d’une malédiction, j’ai la forme d’une grue. Écoute.»
Verse 45
पुरा जन्मन्यहं बालो ब्राह्मणस्याभवं भुवि । पाराशर्यसगोत्रस्य विश्वरूपस्य सन्मुनेः
Dans une naissance antérieure, sur la terre, j’étais un jeune garçon dans la maison d’un brāhmane—de la lignée de Parāśarya—du noble sage nommé Viśvarūpa.
Verse 46
बालको बक इत्येवं प्रतीतोऽतिप्रियः पितुः । चपलोऽतीव बालत्वे निसर्गादेव भद्रक
Tout enfant, on me connaissait sous le nom de « Baka », et j’étais infiniment cher à mon père ; et, dans l’enfance, j’étais par nature très remuant, ô homme de bien.
Verse 47
अथ मारकतं लिंगं देवतावसरात्पितुः । चापल्याद्वालभावाच्चापहृत्य निहितं मया
Puis, profitant du moment où mon père accomplissait le culte, je dérobai son Śiva-liṅga de cristal (semblable à l’émeraude) ; par légèreté enfantine, je le cachai.
Verse 48
घृतस्य कुंभे संक्रांतौ मकरस्योत्तरायणे । अथ प्रातर्व्यतीतायां निशि यावत्पिता मम
Au temps de Makara-saṅkrānti, durant la saison d’Uttarāyaṇa, tandis qu’un pot de ghee était déposé, et lorsque la nuit eut passé vers le matin—jusqu’à ce moment, mon père…
Verse 49
निर्माल्यापनयं चक्रे तावच्छून्यं शिवालयम् । निशम्य कांदिशीको मां पप्रच्छ मधुरस्वरम्
Il se mit à ôter le nirmālya, les offrandes de la veille ; jusque-là, le sanctuaire de Śiva était vide. Ayant entendu (quelque bruit), Kāṃdiśīka m’appela d’une voix douce et me questionna.
Verse 50
वत्स क्व नु त्वया लिंगं नूनं विनिहितं वद । दास्यामि वांछितं यत्ते भक्ष्यमन्यत्तवेप्सितम्
«Mon cher enfant, dis-moi : où as-tu donc déposé le liṅga ? Parle ! Je te donnerai tout ce que tu désires : de la nourriture à manger, et tout autre objet de ton souhait.»
Verse 51
ततो मया बालभावाद्भक्ष्यलुब्धेन तत्पितुः । घृतकुंभांतराकृष्य भद्रलिंगं समर्पितम्
Alors moi, par puérilité et par avidité de nourriture, je l’arrachai de l’intérieur du pot de ghee de son père et j’offris ce liṅga de bon augure.
Verse 52
अथ काले तु संप्राप्ते प्रमीतोऽहं नृपालये । जातो जातिस्मारस्तावदानर्ताधिपतेः सुतः
Le temps venu, je mourus dans la demeure royale; puis je naquis fils du seigneur d’Ānarta, doté du souvenir de ma naissance passée.
Verse 53
घृतकंबलमाहात्म्यान्मकरस्थे दिवाकरे । अपि बाल्यादवज्ञानात्संयोगाद्घृतलिंगयोः
Par la grandeur du ‘ghṛta-kambala’ (le culte qui recouvre le liṅga de ghee), lorsque le Soleil était en Makara (Capricorne), même par inadvertance enfantine, par le seul contact du ghee et du liṅga…
Verse 54
ततः संस्थापितं लिंगं प्राग्जन्म स्मरता मया । ततः प्रभृति लिंगानि घृतेनाच्छादयाम्यहम्
Ainsi, me souvenant de ma naissance antérieure, j’établis le liṅga; et depuis lors je recouvre les liṅgas de ghee en offrande de culte.
Verse 55
पितृपैतामहं प्राप्य राज्यं शक्त्यनुरूपतः । ततः प्रसन्नो भगवान्पार्वतीपतिराह माम्
Ayant obtenu le royaume paternel et ancestral selon ma capacité, alors le Seigneur Bienheureux—l’Époux de Pārvatī—satisfait, me parla.
Verse 56
पूर्वजन्मनि तुष्टोऽहं घृतकंबलपूजया । प्रयच्छाम्यस्मि त राज्यमधुनाभिमतं वृणु
Dans ta naissance antérieure, j’ai été comblé par ton culte accompli selon le rite du ghṛta-kambala. C’est pourquoi je t’accorde la souveraineté ; à présent, choisis la grâce que tu désires.
Verse 57
ततो मया वृतः प्रादाद्गाणपत्यं मदीप्सितम् । कैलासे मां शिवो नित्यं संतुष्टः प्राह चेति च
Alors, lorsque j’eus fait mon choix, il m’accorda la seigneurie désirée parmi les Gaṇas. Sur le Kailāsa, Śiva—toujours satisfait—me parla ainsi, lui aussi.
Verse 58
तेनैव हि शरिरेण प्रणतं पुरतः स्थितम् । अद्यप्रभृति संक्रांतौ मकरस्यापरोपि यः
Avec ce même corps, le dévot se tiendra devant (Śiva), incliné en vénération. À partir d’aujourd’hui, lors de la Makara-saṅkrānti, quiconque d’autre (agit ainsi)…
Verse 59
घृतेन पूजां कर्तासौ भावी मम गणः स्फुटम् । इत्युक्त्वा मां शिवो भद्र गणकोटीश्वरं व्यधात्
«Il accomplira le culte avec du ghee (ghṛta) ; assurément il deviendra l’un de mes Gaṇas.» Ayant dit cela, l’auspicieux Śiva m’établit comme Gaṇakoṭīśvara, seigneur d’un koṭi de Gaṇas.
Verse 60
प्रतीपपालकंनाम संस्थितं शिवशासनम् । ततः कामादिभिः षड्भिः पदैश्चंक्रमणात्मिकाम्
Alors s’établit une ordonnance śaiva nommée « Pratīpapālaka ». Ensuite, poussé par les six impulsions dont la première est le désir, ma vie même devint une errance sans repos, pas après pas.
Verse 61
निसर्गचपलां प्राप्य भ्रमरीमिव तां श्रियम् । नैवालमभवं तस्या धारणे दैवयोगतः
Ayant obtenu cette fortune—instable par nature, telle une abeille vagabonde—je ne pus la retenir, par l’œuvre du destin.
Verse 62
विचचार तदा मत्तः किलाहं वारणो यथा । कृत्याकृत्यविचारेण विमुक्तोऽतीव गर्वितः
Alors j’errai tel un éléphant en rut de folie—délivré du discernement de ce qu’il faut ou ne faut pas faire, et gonflé d’orgueil.
Verse 63
विद्यामभिजनं लक्ष्मीं प्राप्य नीचनरो यथा । आपदां पात्रतामेति सिंधूनामिव सागरः
De même qu’un homme vil, ayant acquis science, noble naissance et richesse, devient un vase propre aux calamités—ainsi l’océan, recevant les fleuves, devient leur réceptacle.
Verse 64
अथ काले व्यतिक्रांते कियन्मात्रे यदृच्छया । विचरन्नगमं शैलं हिमानीरुद्धकंदरम्
Puis, après qu’un certain temps se fut écoulé, errant au hasard, j’atteignis une montagne dont les grottes étaient barrées par des nappes de neige.
Verse 65
तपस्यति मुनिस्तत्र गालवो भार्यया सह । सदैव तीव्रतपसा कृशो धमनिसंततः
Là, le sage Gālava accomplissait des austérités avec son épouse—toujours amaigri par une pénitence ardente, les veines saillantes.
Verse 66
ब्राह्मणस्य हि देहोयं नैवैहिकफलप्रियः । कृच्छ्राय तपसे चेह प्रेत्यानंतसुखाय च
Car ce corps d’un brāhmaṇa n’est pas destiné à chérir les fruits du monde. Il est ici pour l’austérité difficile, et après la mort, pour la béatitude sans fin.
Verse 67
तस्य भार्याऽतिरूपेण विजिग्ये विश्ववर्णिनी । तन्वी श्यामा मृगाक्षी सा पीनोन्नतपयोधरा
Son épouse, parée de beauté, semblait surpasser toutes les femmes : svelte, au teint sombre, aux yeux de biche, aux seins pleins et hauts.
Verse 68
हंसगद्गदसंभाषा मत्तमातंगगामिनी । विस्तीर्णजघना मध्ये क्षामा दीर्घशिरोरुहा
Sa parole était douce et frémissante comme celle d’un cygne ; sa démarche, telle celle d’une éléphante enivrée. Hanches larges, taille fine, elle portait une longue chevelure flottante.
Verse 69
निम्ननाभिर्विधात्रैषा निर्मिता संदिदृक्षुणा । विकीर्णमिव सौंदर्यमेकपात्रमिव स्थितम्
Avec un nombril profond, elle semblait façonnée par le Créateur désireux de contempler son propre ouvrage : la beauté comme répandue partout, et pourtant rassemblée en un seul vase.
Verse 70
ततोऽविनीतस्तां वीक्ष्य भद्र गालववल्लभाम् । अहमासं शरव्रातैस्ताडितः पुष्पधन्विना । विवेकिनोऽपि मुनयस्तावदेव विवेकिनः
Alors, le cœur indiscipliné, en voyant cette jeune fille de bon augure—chérie de Gālava—je fus frappé par des volées de flèches lancées par Celui à l’arc de fleurs, Kāma. Même les sages doués de discernement ne le demeurent que jusqu’à un certain point.
Verse 71
यावन्न हरिणाक्षीणामपांगविवरेक्षिताः । मया व्यवसितं चित्ते तदानीं तां जिहीर्षुणा
Tant que je n’avais pas été transpercé par les regards obliques, lancés du coin de l’œil, des jeunes filles aux yeux de biche, ma résolution demeurait ferme; mais lorsque naquit le désir de l’emporter, cette fermeté chancela.
Verse 72
इति चेति हरिष्यामि तपसा रक्षितां मुनेः । अस्याः कृते यदि शपेन्मुनिस्तत्र पराभवः
«Ainsi donc, je l’emporterai, fût-elle gardée par la puissance de l’ascèse du sage.» Mais si le sage me maudissait à cause d’elle, ce serait pour moi la ruine.
Verse 73
मम भावी भवेदेषा भार्या मृत्युरुतापि मे । तस्माच्छिष्यो भवाम्यस्य शुश्रूषानिरतो मुनेः
Elle peut devenir mon épouse à venir, ou même ma mort. C’est pourquoi je deviendrai le disciple de ce sage, voué à son service.
Verse 74
प्राप्यांतरं हरिष्यामि नास्य योग्येयमंगना । इति व्यवस्य विद्यार्थिमूर्तिमास्थाय गालवम्
«Dès que j’en trouverai l’occasion, je l’emporterai; cette femme n’est pas digne de lui.» Ayant ainsi tranché, il s’approcha de Gālava, revêtant l’apparence d’un étudiant avide de connaissance.
Verse 75
नमस्कृत्य वचोऽवोचमिति भाव्यर्थनोदितः । तथा मतिस्तथा मित्रं व्यवसायस्तथा नृणाम्
Après m’être incliné avec respect, je parlai, poussé par l’intention que je portais en moi. Car chez les hommes, telle est la pensée, telle l’amitié qu’ils choisissent, et telle l’entreprise qu’ils entreprennent.
Verse 76
भवेदवश्यं तद्भावि यथा पुंभिः पुरा कृतम् । विवेकवैराग्ययुतो भगवंस्त्वासमुपस्थितः
Ce qui est destiné advient infailliblement, comme le fruit des actes accomplis jadis par les hommes. Ô Bienheureux, pourvu de discernement et de détachement, je me suis approché de toi.
Verse 77
शिष्योऽहं भवता पाठ्यं कर्णधारं महामुनिम् । अपारपारदं विष्णुं विप्रमूर्तिमुपाश्रितम्
Je suis ton disciple : instruis-moi, ô grand sage, toi qui es mon pilote pour traverser l’océan sans rivage : Viṣṇu, qui fait passer les êtres vers l’autre rive, et qui est ici recherché sous la forme d’un brāhmane.
Verse 78
नमस्ये चेतनं ब्रह्मा प्रत्यक्षं गालवाख्यया । अविद्याकृष्णसर्पेण दष्टं तद्विषपीडितम्
Je me prosterne devant le Brahman conscient, la Réalité suprême, manifestée devant moi sous le nom de Gālava. Mordu par le serpent noir de l’ignorance, je suis tourmenté par son venin.
Verse 79
उपदेशमहामंत्रैर्मां जांगुलिक जीवय । महामोहमहा वृक्षो हृद्यावापसमुत्थितः
Ô charmeur de serpents, ranime-moi par les grands mantras de l’enseignement. Un puissant arbre de grande illusion a surgi du lit de semence au fond de mon cœur.
Verse 80
त्वद्वाक्यतीक्ष्णधारेण कुठारेण क्षयं व्रजेत् । अपवर्गपथव्यापी मूढसंसर्गसेचनः
Que l’arrosage de ma sottise—né de la fréquentation des égarés—soit abattu et réduit à néant par la hache au tranchant aigu qu’est ton enseignement, afin que le chemin vers la délivrance (apavarga, mokṣa) soit dégagé et s’ouvre devant moi.
Verse 81
छिद्यतां सूत्रधारेण विद्यापरशुनाधुना । भजामि तव शिष्योऽहं वरिवस्यापरश्चिरम्
Qu’il soit tranché maintenant par le fil qui conduit et par la hache de la vraie connaissance. En toi je prends refuge comme ton disciple ; longtemps je n’ai servi que le culte extérieur, non la discipline suprême.
Verse 82
समिद्दर्भान्मूलफलं दारूणि जलमेव च । आहरिष्येऽनुगृह्णीष्व विनीतं मामुपस्थितम्
J’apporterai du bois pour le feu, l’herbe darbha, des racines et des fruits, des bûches, et de l’eau aussi. Accorde-moi ta grâce : humble, je me tiens auprès de toi, prêt au service.
Verse 83
इत्थं पुरा बकाभिख्यं बकवृत्तिमुपाश्रितम् । तदाऽर्जवे कृतमतिरनुजग्राह मां मुनिः
Ainsi, jadis, moi—nommé « Baka » et vivant selon la conduite de la grue—je fus comblé de grâce par le sage lorsque mon intention se tourna vers la droiture sincère.
Verse 84
ततोऽतीव विनीतोऽहं भूत्वा तं ब्राह्मणीयुतम् । विश्वासनाय सुदृढं तोषयामि दिनेदिने
Ensuite, devenu extrêmement humble, je le satisfaisais jour après jour—lui qui était accompagné de son épouse brāhmaṇī—afin d’établir une confiance inébranlable.
Verse 85
स च जानन्मुनिः पत्नीं पात्रभूतामविश्वसन् । स्त्रीचरित्रविदंके तां विधाय स्वपिति द्विजः
Pourtant, le sage—bien qu’il sût son épouse digne—ne se fiait pas entièrement ; connaissant les manières du monde, le deux-fois-né la plaça sur ses genoux et s’endormit.
Verse 86
अथान्यस्मिन्दिने साभूद्ब्राह्मण्यथ रजस्वला । तद्दूरशायिनी रात्रौ विश्वासान्मे तपस्विनी
Puis, un autre jour, la brāhmaṇī eut ses menstrues ; et la nuit, parce qu’elle me faisait confiance, cette femme ascète demeura couchée à l’écart, à distance.
Verse 87
इदमन्तरमित्यंतर्विचिंत्याहं प्रहर्षितः । मलिम्लुचाकृतिर्भूत्वा निशीथे तामथाहरम्
Me disant intérieurement : « Voici mon occasion », je fus transporté de joie ; prenant l’apparence d’un malimluca (vil paria/brigand), au cœur de la nuit je l’enlevai.
Verse 88
विललाप तदा बाला ह्रियमाणा मयोच्चकैः । मैवं मैवमिति ज्ञात्वा मां स्वरेणाब्रवीन्मुनिम्
Alors la jeune fille se lamenta tandis que je l’emportais de force. M’ayant reconnu, elle s’écria, affolée : « Non ! Non ! », et appela le sage de sa voix.
Verse 89
बकवृत्तिरयं दुष्टो धर्मकंचुकमाश्रितः । हरते मां दुराचारस्तस्मात्त्वं त्राहि गालव
Elle dit : « Ce scélérat suit la “conduite de la grue” : un hypocrite revêtu du manteau du dharma. Ce dépravé m’enlève ; aussi, ô Gālava, protège-moi ! »
Verse 90
तव शिष्यः पुरा भूत्वा कोप्वेषोद्य मलिम्लुचः । मां जिहीर्षति तद्रक्ष शरण्य शरणं भव
«Ayant jadis été ton disciple, ce vil malimluca, maintenant revêtu de colère, cherche à s’emparer de moi. Protège-moi de lui ; ô refuge des sans-appui, deviens mon abri.»
Verse 91
तद्वाक्यसमकालं स प्रबुद्धो गालवो मुनिः । तिष्ठतिष्ठेति मामुक्त्वा गतिस्तम्भं व्यधान्मम
À cet instant même, le sage Gālava s’éveilla ; me disant : « Arrête, arrête ! », il suspendit mon mouvement et rendit ma marche impuissante.
Verse 92
ततश्चित्राकृतिरहं स्तम्भितो मुनिनाऽभवम् । व्रीडितं प्रविशामीव स्वांगानि किल लज्जया
Puis, changé en une forme étrange et contorsionnée, je fus immobilisé par le sage ; et, de honte, c’était comme si je voulais me rétrécir et rentrer dans mes propres membres.
Verse 93
ततः प्रकुपितः प्राह मामभ्येत्याथ गालवः । तद्वज्रदुःसहं वाक्यं येनाहमभवं बकः
Alors Gālava, courroucé, s’approcha de moi et prononça ces paroles, telles un foudre, insoutenables ; par elles je devins une grue.
Verse 94
गालव उवाच । बकवृत्तिमुपाश्रित्य वंचितोऽहं यतस्त्वया । तस्माद्बकस्त्वं भविता चिरकालं नराधम
Gālava dit : « Parce qu’en adoptant la conduite d’une grue tu m’as trompé, tu deviendras donc une grue pour longtemps, ô le plus vil des hommes. »
Verse 95
इति शप्तोऽहमभवं मुनिनाऽधर्ममाश्रितः । परदारोपसेवार्थमनर्थमिममागतः
Ainsi, maudit par le sage, je devins un homme voué à l’adharma ; et, cherchant à m’unir à l’épouse d’autrui, je tombai dans ce malheur.
Verse 96
न हीदृशमनायुष्यं लोके किंचन विद्यते । यादृशं पुरुषस्येह परदारोपसेवनम्
En ce monde, rien n’est aussi destructeur pour la vie et le bien-être d’un homme que de fréquenter la femme d’autrui.
Verse 97
ततः सती सा मत्स्पर्शदूषितांगी तपस्विनी । मया विमुक्ता स्नात्वा मां तथैवानुशशाप ह
Alors cette ascète vertueuse—dont le corps avait été souillé par mon contact—une fois libérée par moi, se baigna et, de la même manière, prononça une malédiction contre moi.
Verse 98
एवं ताभ्यामहं शप्तो ह्यश्वत्थपर्णवद्भयात् । कंपमानः प्रणम्योभाववोचं तत्र दम्पती
Ainsi maudit par tous deux, tremblant de peur comme une feuille d’aśvattha, je me prosternai et parlai là à cet époux et à cette épouse.
Verse 99
गणोऽहमीश्वरस्यैव दुर्विनीततरो युवाम् । निरोधमेवं कुरुतं भगवंतावनुग्रहम्
«Je suis certes un gaṇa d’Īśvara, mais je suis devenu extrêmement indiscipliné. Ô couple vénérable, accordez-moi votre grâce : réprimez ainsi cette faute».
Verse 100
वाचि क्षुरो नावनीतं हृदयं हि द्विजन्मनाम् । प्रकुप्यंति प्रसीदंति क्षणेनापि प्रसादिताः
Dans la parole, les deux-fois-nés peuvent être comme un rasoir; pourtant leur cœur n’est pas sans douceur, telle le beurre. Ils peuvent s’emporter et se calmer; une fois apaisés, fût-ce en un instant, ils redeviennent bienveillants.
Verse 101
त्वयि विप्रतिपन्नस्य त्वमेव शरणं मम । भूमौ स्खलितपादानां भूमिरेवावलंबनम्
Moi, égaré et troublé, Toi seul es mon refuge. Comme celui dont le pied glisse sur la terre, la terre elle-même devient l’appui pour se relever.
Verse 102
गणाधिपत्यमपि मे जातं परिभवास्पदम् । विषदंता हि जायन्ते दुर्विनीतस्य सम्पदः
Même la seigneurie sur les Gaṇas devint pour moi un sujet d’humiliation. Car pour l’indiscipliné, la prospérité elle-même naît avec des crocs empoisonnés.
Verse 103
विदुरेष्यद्धियाऽपायं परतोऽन्ये विवेकिनः । नैवोभयं विदुर्नीचा विनाऽनुभवमात्मनः
Les clairvoyants reconnaissent le danger alors même qu’il s’approche, et d’autres le comprennent après qu’il s’est produit. Mais les esprits bas ne savent ni l’un ni l’autre, à moins d’en faire eux-mêmes l’expérience.
Verse 104
दुर्वीनीतः श्रियं प्राप्य विद्यामैश्वर्यमेव वा । न तिष्ठति चिरं स्थाने यथाहं मदगर्वितः
L’homme sans discipline, fût-il parvenu à la fortune, au savoir ou à la puissance, ne demeure pas longtemps en une position stable ; ainsi moi-même, enivré d’orgueil, je ne tins pas.
Verse 105
विद्यामदो धनमदस्तृतीयोऽभिजनो मदः । एते मदा मदांधानामेत एव सतां दमाः
L’orgueil du savoir, l’orgueil de la richesse et, troisièmement, l’orgueil de la naissance noble : telles sont les ivresses qui aveuglent les enivrés. Pourtant, ces mêmes choses deviennent maîtrise de soi pour les vertueux.
Verse 106
नोदर्कशालिनी बुद्धिर्येषामविजितात्मनाम् । तैः श्रियश्चपला वाच्यं नीयंते मादृशैर्जनैः
Ceux qui n’ont pas vaincu leur propre être ne possèdent pas une intelligence lucide et clairvoyante. Par de tels hommes, la prospérité changeante est inévitablement emportée—comme il advint à des gens tels que moi.
Verse 107
तत्प्रसीद मुनिश्रेष्ठ शापांतं मेऽधुना कुरु । दुर्विनीतेष्वपि सदा क्षमाचारा हि साधवः
Aussi, sois favorable, ô le meilleur des sages : mets dès maintenant un terme à ma malédiction. Car les justes ont toujours pour conduite le pardon, même envers les indisciplinés.
Verse 108
इत्थं वचसि विज्ञप्ते विनीतेनापि वै मया । प्रसादप्रवणो भूत्वा शापांतं मे तदा व्यधात्
Ainsi, lorsque je parlai—moi qui étais devenu humble—lui, porté à la compassion, décréta alors la fin de ma malédiction.
Verse 109
गालव उवाच । छन्नकीर्तिसमुद्धारसहायस्त्वं भविष्यसि । यदेन्द्रद्युम्नभूपस्य तदा मोक्षमवाप्स्यसि
Gālava dit : Tu seras un soutien pour relever la renommée de Channakīrti. Et lorsque tu aideras le roi Indradyumna, alors tu obtiendras la délivrance.
Verse 110
इत्यहं मुनिशापेन तदाप्रभृति पर्वते । हिमाचले बको भूत्वा काश्यपेयो वसामि च
« Ainsi, par la malédiction d’un sage, depuis lors je demeure sur la montagne Himācala. Devenu une grue, moi—Kāśyapeya—je continue d’y vivre. »
Verse 111
राज्यं चिरायुरिति मे घृतकम्बलस्य जातिस्मरत्वमधुनापि तथानु भावान् । शापाद्बकत्वमभवन्मुनिगालवस्य तद्भद्र सर्वमुदितं भवताद्य पृष्टम्
« Royauté » et « longue vie » : telles furent mes expériences lorsque j’étais Ghṛtakambala ; aujourd’hui encore je me souviens de ces naissances et de leurs effets. Par la malédiction du sage Gālava, je devins une grue. Ô noble être, j’ai maintenant dit tout ce que tu as demandé. »