
Dans ce chapitre, Pārvatī demande à Īśvara une méthode pour atteindre le dhyānayoga et, par là, parvenir au jñānayoga et à un état « immortel ». Īśvara répond par un exposé technique centré sur un mantrarāja, formule de douze syllabes, présenté selon les indications de type védique : ṛṣi, chandas, devatā et viniyoga. Il propose ensuite une correspondance détaillée, syllabe par syllabe, reliant couleurs, bījas des éléments, sages associés et usages rituels. Le texte décrit ensuite le deha-nyāsa, c’est-à-dire la pose des syllabes sur le corps (pieds, nombril, cœur, gorge, mains, langue/bouche, oreilles, yeux et tête), et évoque la triade de mudrā (liṅga, yoni, dhenu) comme une grammaire rituelle incarnée. À partir de cette architecture, l’enseignement se tourne vers la contemplation : le dhyāna est présenté comme le moyen décisif de destruction des fautes (pāpa-kṣaya) et de purification, et deux voies du yoga sont distinguées—un dhyāna avec support d’image menant à la vision de Nārāyaṇa, et un jñānayoga plus élevé, sans support, orienté vers le brahman sans forme et incommensurable. Les marqueurs de non-dualité (nirvikalpa, niranjana, sākṣimātra) sont mis en avant, tout en maintenant un pont pédagogique par la contemplation du corps, surtout la tête (śiras) comme lieu principal de l’attention yogique. Le chapitre intègre aussi le cadre du cāturmāsya (observance de quatre mois), affirmant une efficacité accrue de la méditation durant cette période. Une garde éthique est explicitée : l’enseignement ne doit pas être divulgué aux indisciplinés ou aux malveillants, mais peut être transmis aux pratiquants dévots, maîtrisés et purs, au-delà des catégories sociales, si les critères sont remplis. La conclusion réaffirme le corps comme microcosme—divinités, fleuves et grahas situés en des points corporels—et répète la promesse de libération par la concentration orientée vers le nāda et la contemplation centrée sur Viṣṇu.
Verse 1
पार्वत्युवाच । ध्यानयोगमहं प्राप्य ज्ञानयोगमवाप्नुयाम् । तथा कुरुष्व देवेश यथाहममरी भव
Pārvatī dit : «Ayant obtenu le yoga de la méditation, puisse-je aussi atteindre le yoga de la connaissance véritable. Ô Seigneur des dieux, fais en sorte que je devienne immortelle.»
Verse 2
प्रत्युक्तोऽयं मंत्रराजो द्वादशाक्षरसंज्ञितः । जप्तव्यः सुकुमारांगि वेदसारः सनातनः
Ce mantra souverain a été proclamé, connu comme «celui de douze syllabes». Ô dame aux membres graciles, il doit être répété en japa ; il est l’essence éternelle des Veda.
Verse 3
प्रणवः सर्ववेदाद्यः सर्वब्रह्मांडयाजकः । प्रथमः सर्वकार्येषु सर्वसिद्धिप्रदायकः
Le Praṇava (Oṃ) se tient au commencement de tous les Veda et sanctifie tous les mondes du cosmos. Il est premier en toute action et accorde toute réussite spirituelle.
Verse 4
सितवर्णो मधुच्छंदा ऋषिर्ब्रह्मा तु देवता । परमात्मा तु गायत्री नियोगः सर्वकर्मसु
Sa couleur est blanche ; son mètre est Madhu ; son voyant (ṛṣi) est Brahmā, et Brahmā en est la divinité présidente. Le Soi suprême en est la forme Gāyatrī, et son usage s’étend à tous les rites et devoirs.
Verse 5
वेदवेदांग तत्त्वाख्यं सदसदूपमव्ययम्
On l’appelle le principe de vérité des Veda et des Vedāṅga—impérissable, immuable, et de nature à la fois d’être et de non-être.
Verse 6
नकारः पीतवर्णस्तु जलबीजः सनातनः । बीजं पृथ्वी मनश्छन्दो विषहा विनियोगतः
La syllabe «na» est de couleur jaune, semence éternelle du principe de l’Eau. Son association de semence est avec la Terre; son mètre est «Manas»; et, selon l’usage rituel prescrit, elle devient «Viṣahā», celle qui ôte le poison et l’affliction.
Verse 7
मोकारः पृथिवी बीजो विश्वामित्रसमन्वितः । रक्तवर्णो महातेजा धनदो विनियोजितः
La syllabe «mo» est proclamée semence de la Terre (pṛthivī-bīja), associée au sage Viśvāmitra. Rouge de teinte et d’un grand éclat, elle doit être employée comme dispensatrice de richesse.
Verse 8
भकारः पंचवर्णस्तु जलबीजः सनातनः । मरीचिना समायुक्तः पूजितः सर्वभोगदः
La syllabe «bha», aux cinq colorations, est la semence éternelle du principe de l’Eau. Unie au sage Marīci, lorsqu’elle est adorée, elle accorde toute jouissance et prospérité.
Verse 9
गकारो हेमरक्ताभो भरद्वाजसमन्वितः । वायुबीजो विनिर्योगं कुर्वतामादिभोगदः
La syllabe «ga», d’éclat rouge doré et liée à Bharadvāja, est la semence du principe du Vent. À ceux qui l’emploient selon l’usage rituel approprié, elle accorde les jouissances et accomplissements primordiaux.
Verse 10
वकारः कुन्दधवलो व्योमबीजो महाबलः । ऋषिमंत्रिपुरस्कृत्य योजितो मोक्षदायकः
La syllabe « va », blanche comme le jasmin, est la semence puissante du principe de l’éther/ciel. Employée selon la règle, avec les ṛṣi et les mantras placés au premier rang, elle devient dispensatrice de libération (mokṣa).
Verse 11
तकारो विद्युद्विकारः सोमबीजं महत्स्मृतम् । अंगिरावर्द्धमूलं च वर्जितं कर्मका मिकम् १
La syllabe « ta », éclatante comme l’éclair, est tenue pour la grande semence de Soma. Enracinée dans la lignée d’Aṅgiras et fortifiant sa base, elle doit être évitée par ceux que pousse le seul désir mondain et ritualiste.
Verse 13
सुकारश्चाक्षरो नित्यं जपाकुसुम भास्वरः । मनो बीजं दुर्विषह्यं पुलहाश्रितमर्थिदम्
La syllabe « su » est un son éternel, impérissable, rayonnant comme la fleur d’hibiscus. Elle est la semence du mental—difficile à soutenir—reposant dans la lignée de Pulaha, et elle accorde les buts recherchés.
Verse 14
सिद्धिबीजं महासत्त्वं क्रतौ क्रतुनियोजितम्
Ceci est la semence de l’accomplissement (siddhi), douée d’une grande puissance spirituelle ; dans le sacrifice (yajña), elle doit être employée et placée à sa juste place dans le rite.
Verse 15
वाकारो निर्मलो नित्यं यजमानस्तु बीजभृत् । प्रचेताश्रियमाश्रेयं मोक्षे मोक्षप्रदायकम्
La syllabe « vā » est à jamais pure ; le sacrifiant la porte comme semence. En prenant refuge dans la prospérité de Pracetas, dans la voie de la délivrance elle devient dispensatrice de mokṣa.
Verse 16
यकारस्य महाबीजं पिंगवर्णश्च खेचरी । भूचरी च महासिद्धिः सर्वदा भूविचिन्तनम्
Pour la syllabe « ya », il est une grande semence-mantra : de couleur fauve et se mouvant dans le ciel, telle la khecarī. Se mouvant aussi sur la terre, c’est une grande siddhi—toujours liée à la contemplation du monde et du plan terrestre.
Verse 17
भृगुयन्त्रे समाश्रांतिनियोगे सर्वकर्मकृत् । गायत्रीछंद एतेषां देहन्यासक्रमो भवेत्
Dans le Bhṛgu-yantra, lorsque ceux-ci sont appliqués selon l’ordre et la mise en œuvre établis, ils accomplissent tous les rites. Leur mètre est le Gāyatrī, et le nyāsa du corps doit être exécuté selon la juste succession.
Verse 18
ओंकारं सर्वदा न्यस्यन्नकारं पादयोर्द्वयोः । मोकारं गुह्यदेशे तु भकारं नाभिपंकजे
Qu’on place toujours (par nyāsa) la syllabe Oṃ sur soi-même ; la syllabe « na » sur les deux pieds ; la syllabe « mo » sur la région secrète ; et la syllabe « bha » sur le lotus du nombril.
Verse 19
गकारं हृदये न्यस्य वकारः कण्ठ मध्यगः । तेकारं दक्षिणे हस्ते वाकारो वामहस्तगः
En plaçant la syllabe « ga » dans le cœur, qu’on établisse la syllabe « va » au milieu de la gorge ; la syllabe « te » dans la main droite, et la syllabe « vā » dans la main gauche.
Verse 20
सुकारं मुखजिह्वायां देकारः कर्णयोर्द्वयोः । वाकारश्चक्षुषोर्द्वन्द्वे यकारं मस्तके न्यसेत्
Qu’on place la syllabe « su » sur la bouche et la langue ; la syllabe « de » sur les deux oreilles ; la syllabe « vā » sur la paire des yeux ; et la syllabe « ya » sur la tête.
Verse 21
लिंगमुद्रा योनिमुद्रा धेनुमुद्रा तथा त्रयम् । सकलं कृतमेतद्धि मंत्ररूपे बिजाक्षरम्
La Liṅga-mudrā, la Yoni-mudrā et, de même, la Dhenu-mudrā—ces trois. Par elles, tout le rite s’achève, car la syllabe-semence s’établit sous la forme du mantra.
Verse 22
योजयेत्प्रत्यहं देवि न स पापैः प्रलिप्यते । एतद्द्वादशलिंगारं कूर्मस्थं द्वादशाक्षरम्
Ô Déesse, celui qui l’applique chaque jour n’est pas souillé par les péchés. C’est le mantra de douze syllabes, de forme aux douze liṅga, demeurant dans le Kūrmā (le support-tortue).
Verse 23
शालग्रामशिलाश्चैव द्वादशैव हि पूजिताः । ताभिः सहाकरैरेभिः प्रत्यक्षैः सह संसदि
Et, en vérité, douze pierres de Śālagrāma doivent aussi être adorées. Avec elles—avec ces formes et ces présences manifestes—dans l’assemblée du culte.
Verse 24
यथावर्णमनुध्यानैर्मुनिबीजसमन्वितैः । विनियोगेन सहितैश्छन्दोभिः समलंकृतैः
Avec des contemplations correspondant à chaque syllabe, pourvu du ṛṣi et du bīja, joint au viniyoga prescrit et orné des mètres (chandas) convenables—ainsi le mantra doit être mis en œuvre.
Verse 26
अयं हि ध्यानकर्माख्यो योगो दुष्प्राप्य एव हि । ध्यानयोगं पुनर्वच्मि शृणुष्वैकाग्रमानसा
Cette discipline, appelée le yoga de la pratique méditative, est en vérité difficile à atteindre. C’est pourquoi je redirai le dhyāna-yoga : écoute avec un esprit à l’unique pointe.
Verse 27
ध्यानयोगेन पापानां क्षयो भवति नान्यथा । जपध्यानमयो योगः कर्मयोगो न संशयः
Par le dhyāna-yoga s’opère la destruction des péchés—par nul autre moyen. Le yoga fait de japa et de méditation est, sans doute, le véritable karma-yoga.
Verse 28
शब्दब्रह्मसमुद्भूतो वेदेन द्वादशाक्षरः । ध्यानेन सर्वमाप्नोति ध्यानेनाप्नोति शुद्धताम्
Le mantra aux douze syllabes, né du Śabda-Brahman et fondé sur le Veda—par la méditation on obtient tout; par la méditation on obtient la pureté.
Verse 29
ध्यानेन परमं ब्रह्म मूर्त्तौ योगस्तु ध्यानजः । सावलम्बो ध्यानयोगो यन्नारायणदर्शनम्
Par la méditation on réalise le Brahman suprême; et, en relation avec la mūrti (forme manifestée), on enseigne le yoga né de la méditation. Ce dhyāna-yoga «avec support» (avec objet) culmine dans la vision de Nārāyaṇa.
Verse 30
द्वितीयो निखिलालम्बो ज्ञानयोगेन कीर्तितः । अरूपमप्रमेयं यत्सर्वकायं महः सदा
La seconde voie est proclamée comme celle qui soutient tout, par le yoga de la connaissance (jñāna-yoga). C’est la Grande Radiance éternelle—sans forme, incommensurable, et pénétrant tous les corps.
Verse 31
तडित्कोटिसमप्रख्यं सदोदितमखंडितम् । निष्कलं सकलं वापि निरंजनमयं वियत्
Il resplendit comme dix millions d’éclairs—toujours levé, sans rupture. Qu’on le comprenne sans parties ou avec parties, il demeure sans tache, tel la pure étendue du ciel.
Verse 32
तत्स्वरूपं भोगरूपं तुर्यातीतमनोपमम् । विभ्रांतकरणं मूर्तं प्रकृतिस्थं च शाश्वतम्
Cette Réalité est sa propre nature véritable, et se manifeste aussi comme la forme de l’expérience et de la jouissance (bhoga). Elle est comparable à l’esprit qui transcende même le « quatrième » état; pourtant on la dit incarnée, agissant par les instruments des sens, demeurant en Prakṛti et éternelle.
Verse 33
दृश्यादृश्यमजं चैव वैराजं सततोज्ज्वलम् । बहुलं सर्वजं धर्म्यं निर्विकल्पमनीश्वरम्
Il est à la fois visible et invisible; non né; cosmique (vairāja) et toujours resplendissant. Vaste et source de tout, il est le fondement du dharma — libre des constructions mentales et au-delà de la seigneurie telle qu’on la conçoit ordinairement.
Verse 34
अगोत्रं वरणं वापि ब्रह्मांडशतकारणम् । निरीहं निर्ममं बुद्धिशून्यरूपं च निर्मलम्
Il est sans lignée (gotra), au-delà de toute classification et de tout « enclos » social; il est la cause d’innombrables univers. Sans désir et sans appropriation, il a une forme au-delà de l’intellect, et il est d’une pureté parfaite.
Verse 35
तदीशरूपं निर्देहं निर्द्वंद्वं साक्षिमात्रकम् । शुद्धस्फटिकसंकाशं ध्यातृध्येयविवर्जितम् । नोपमेयमगाधं त्वं स्वीकुरुष्व स्वतेजसा
Cette Réalité souveraine est sans corps, au-delà de toutes les dualités, et pure Conscience-Témoin (sākṣī). Elle est telle un cristal sans défaut, exempte de la séparation entre le méditant et l’objet de méditation. Ô Déesse, accueille en toi, par ta propre lumière intérieure, cette Vérité incomparable et insondable.
Verse 36
पार्वत्युवाच । तत्कथं प्राप्यते सम्यग्ज्ञानं योगिस्वरूपिणम् । नारायणममूर्तं च स्थानं तस्य वद प्रभो
Pārvatī dit : « Comment obtient-on justement cette connaissance parfaite, dont la nature est la forme même du yogin ? Et dis-moi, ô Seigneur, quelle est la “demeure” de Nārāyaṇa, l’Informe. »
Verse 37
ईश्वर उवाच । शिरः प्रधानं गात्रेषु शिरसा धार्यते महान्
Īśvara dit : «Parmi les membres, la tête est la première ; sur la tête se porte le grand fardeau, l’être tout entier».
Verse 38
शिरसा पूजितो देवः पूजितं सकलं जगत् । शिरसा धार्यते योगः शिरसा ध्रियते बलम्
Quand la Divinité est honorée la tête inclinée, c’est comme si le monde entier était honoré. Par la tête le yoga est soutenu ; par la tête la force est maintenue.
Verse 39
शिरसा ध्रियते तेजो जीवितं शिरसि स्थितम् । सूर्यः शिरो ह्यमूर्त्तस्य मूर्तस्यापि तथैव च
L’éclat est porté par la tête ; la vie elle-même demeure dans la tête. Le Soleil est vraiment la « tête » de l’Être sans forme, et de même de l’Être manifesté.
Verse 40
उरस्तु पृथिवीलोकः पादश्चैव रसातलम् । अयं ब्रह्मांडरूपे च मूर्त्तामूर्त्तस्वरूपतः
Sa poitrine est le monde terrestre, Pṛthivī-loka, et ses pieds sont le royaume de Rasātala. Ainsi se tient-il comme la forme même du Brahmāṇḍa, à la fois manifesté et non manifesté.
Verse 41
विष्णुरेव ब्रह्मरूपो ज्ञानयोगाश्रयः स्वयम् । सृजते सर्वभूतानि पालयत्यपि सर्वशः
Viṣṇu lui-même est Brahmā en forme, le refuge du yoga de la connaissance. Il crée tous les êtres et les protège aussi de toutes les manières.
Verse 42
विनाशयति सर्वं हि सर्वदेवमयो ह्ययम् । सर्वमासेष्वाधिपत्यं यस्य विष्णोः सनातनम्
Il dissout véritablement toute chose, car il est constitué de tous les dieux. La souveraineté éternelle sur tous les mois appartient à ce Viṣṇu.
Verse 43
तस्मात्सर्वेषु मासेषु सर्वेषु दिवसेष्वपि । सर्वेषु यामकालेषु संस्मरन्मुच्यते हरिम्
Ainsi, en tous les mois, en tous les jours et à chaque veille du temps, celui qui se souvient de Hari est délivré des liens.
Verse 44
चातुर्मास्ये विशेषेण ध्यानमात्रात्प्रमुच्यते । अमूर्त्तसेवनं गंगातीर्थध्यानाद्वरं परम्
Durant Cāturmāsya, tout particulièrement, on est délivré par la seule méditation. Le service rendu à l’Être sans forme (Amūrta) est l’excellence suprême, plus haute encore que la méditation sur le tīrtha de la Gaṅgā.
Verse 45
सर्वदानोत्तरं चैव चातुर्मास्ये न संशयः । सर्वमासकृतं पापं चातुर्मास्ये शुभाशुभम्
En Cāturmāsya, son mérite surpasse tous les dons : il n’y a là aucun doute. Les péchés accumulés au fil de tous les mois, qu’ils proviennent d’actes dits « bons » ou « mauvais », y sont pris en charge.
Verse 46
अक्षय्यं तद्भवेद्देवि नात्र कार्या विचारणा । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन ज्ञानयोगो बहूत्तमः
Ô Devī, cela devient impérissable ; nul besoin de doute ni de débat. Ainsi, avec tous les efforts, le yoga de la connaissance (jñāna-yoga) est souverainement excellent.
Verse 48
न कथ्येयं यस्य कस्य सुतस्याप्य परस्य च । अदांतायाथ दुष्टाय चलचित्ताय दांभिके
Cet enseignement ne doit pas être transmis à n’importe qui—pas même à son propre fils, et encore moins à autrui. Qu’on ne le dise ni à l’indiscipliné, ni au méchant, ni à l’esprit changeant, ni à l’hypocrite.
Verse 49
स्ववाक्च्युताय निंद्याय न वाच्या योगजा कथा । नित्यभक्ताय दांताय शमादि गुणिने तथा
Le discours né du yoga ne doit pas être dit à celui qui a déchu de sa propre parole (de la vérité), ni à celui qui est blâmable. Qu’on le dise plutôt à l’âme toujours dévote, à l’homme maître de lui, et à celui qui possède les vertus dont la paix intérieure est le commencement.
Verse 50
विष्णुभक्ताय दातव्या शूद्रायापि द्विजन्मने । अभक्तायाप्यशुचये ब्रह्मस्थानं न कथ्यते
Cet enseignement ésotérique doit être donné au dévot de Viṣṇu—fût-il Śūdra—s’il est véritablement «deux fois né» par la discipline spirituelle. Mais à l’incrédule et à l’impur, on ne dévoile pas le suprême «siège de Brahman».
Verse 51
मद्भक्त्या योगसिद्धिं त्वं गृहाणाशु तपोधने । अभूतं ज्ञानगम्यं तं विद्धि नारायणं परम्
Ô trésor d’austérité, par la dévotion envers moi, reçois sans tarder la perfection du yoga. Sache que le suprême Nārāyaṇa—au-delà de tout devenir—est accessible par la connaissance véritable.
Verse 52
नादरूपेण शिरसि तिष्ठंतं सर्वदेहिनाम् । स एव जीवशिरसि वर्त्तते सूर्यबिंबवत्
Cette Réalité, demeurant au sommet de la tête de tous les êtres incarnés sous la forme de nāda (son intérieur), se tient aussi dans la tête de chaque vivant—tel le reflet du soleil que l’on voit partout.
Verse 53
सदोदितः सूक्ष्मरूपो मूर्त्तो मूर्त्या प्रणीयते । अभ्यासेन सदा देवि प्राप्यते परमात्मकः
Toujours levé et d’une forme subtile, Celui qui a forme s’approche par la forme. Par une pratique constante, ô Déesse, on atteint le Soi suprême.
Verse 54
शरीरे सकला देवा योगिनो निवसंति हि । कर्णे तु दक्षिणे नद्यो निवसंति तथाऽपराः
En vérité, tous les dieux et les yogins demeurent dans le corps. Dans l’oreille droite, de même, on dit que résident les fleuves et d’autres courants sacrés.
Verse 55
हृदये चेश्वरः शंभुर्नाभौ ब्रह्मा सनातनः । पृथ्वी पादतलाग्रे जलं सर्वगतं तथा
Dans le cœur se tient le Seigneur Śambhu ; dans le nombril, l’éternel Brahmā. Aux plantes des pieds est la Terre ; et l’Eau, de même, se répand partout.
Verse 56
तेजो वायुस्तथाऽकाशं विद्यते भालमध्यतः । हस्ते च पंच तीर्थानि दक्षिणे नात्र संशयः
Le feu, le vent et l’éther se trouvent au milieu du front. Et dans la main droite sont les cinq tīrthas — là-dessus, nul doute.
Verse 57
सूर्यो यद्दक्षिणं नेत्रं चन्द्रो वाममुदाहृतम् । भौमश्चैव बुधश्चैव नासिके द्वे उदाहृते
Le Soleil est déclaré être l’œil droit, et la Lune l’œil gauche. Mars et Mercure sont déclarés être les deux narines.
Verse 58
गुरुश्च दक्षिणे कर्णे वामकर्णे तथा भृगुः । मुखे शनैश्चरः प्रोक्तो गुदे राहुः प्रकीर्तितः
Guru (Jupiter) demeure dans l’oreille droite; et dans l’oreille gauche se tient Bhṛgu (Vénus). Dans la bouche, dit-on, réside Śanaiścara (Saturne); et dans l’anus est proclamé Rāhu.
Verse 59
केतुरिंद्रियगः प्रोक्तो ग्रहाः सर्वे शरीरगाः । योगिनो देहमासाद्य भुवनानि चतुर्दश
On dit que Ketu se meut dans les sens; en vérité, tous les graha demeurent dans le corps. Les yogins, prenant appui sur le corps comme champ de pratique, réalisent les quatorze mondes.
Verse 60
प्रवर्त्तंते सदा देवि तस्माद्योगं सदाभ्यसेत् । चातुर्मास्ये विशेषेण योगी पापं निकृन्तति
Ô Déesse, puisque les courants des élans mondains se lèvent sans cesse, il faut donc pratiquer le yoga en tout temps. Surtout durant la saison de Cāturmāsya, le yogin tranche le péché.
Verse 61
मुहूर्त्तमपि यो योगी मस्तके धारयेन्मनः । कर्णै पिधाय पापेभ्यो मुच्यतेऽसौ न संशयः
Ne fût-ce qu’un seul muhūrta, si le yogin fixe l’esprit au sommet de la tête et ferme les oreilles aux distractions du dehors, il est délivré des péchés—sans aucun doute.
Verse 62
अंतरं नैव पश्यामि विष्णोर्योगपरस्य वा । एकोऽपि योगी यद्गेहे ग्रासमात्रं भुनक्ति च
Je ne vois aucune différence entre Viṣṇu et celui qui est voué au yoga. Même un seul yogin qui, dans une maison, ne mange qu’une bouchée, y apporte la sainteté.
Verse 63
कुलानि त्रीणि सोऽवश्यं तारयेदात्मना सह । यदि विप्रो भवेद्योगी सोऽवश्यं दर्शनादपि
Il délivre assurément trois lignées avec lui-même. Si le yogin est un brāhmaṇa, il accorde à coup sûr un bienfait même par le seul darśana, par la simple vision sacrée.
Verse 64
सर्वेषां प्राणिनां देवि पापराशि निषूदकः । सक्रियो ब्रह्मनिरतः सच्छूद्रो योगभाग्यदि
Ô Déesse, pour tous les êtres vivants, il devient le destructeur des monceaux de péchés : même un śūdra actif (chef de maison), s’il est noble de conduite, voué à Brahman et béni par la part du yoga.
Verse 65
भवेत्सद्गुरुभक्तो वा सोऽप्यमूर्त्तफलं लभेत् । यो योगी नियताहारः परब्रह्म समाधिमान्
Ou bien, si l’on devient dévot d’un véritable sadguru, on obtient aussi le fruit subtil, non manifesté. Ce yogin—mesuré dans la nourriture et établi en samādhi sur le Brahman suprême—est comblé de grâce.
Verse 66
चातुर्मास्ये विशेषेण हरौ स लयभाग्भवेत् । यथा सिद्धकरस्पर्शाल्लोहं भवति कांचनम्
Surtout durant le Cāturmāsya, il obtient la fusion en Hari. De même que, par le toucher d’une main accomplie (d’un siddha), le fer devient or.
Verse 67
तथा मूर्त्तं हरिप्रीत्या मनुष्यो लयमाव्रजेत् । यथा मार्गजलं गंगापतितं त्रिदशैरपि
Ainsi, par amour pour Hari, l’être humain parvient à l’absorption en Lui même tout en demeurant dans un corps. Comme l’eau ordinaire du chemin qui, tombée dans la Gaṅgā, est tenue pour sanctifiée même par les dieux.
Verse 68
सेवितं सर्वफलदं तथा योगी विमुक्तिदः । यथा गोमयमात्रेण वह्निर्दीप्यति सर्वदा
Lorsqu’on le sert avec dévotion, il accorde tous les fruits; de même, le yogin dispense la délivrance. Ainsi le feu flamboie sans cesse lorsqu’on le nourrit, fût-ce d’un simple peu de bouse de vache en guise de combustible.
Verse 69
देवतानां मुखं तद्धि कीर्त्यते याज्ञिकैः सदा । एवं योगी सदाऽभ्यासाज्जायते मोक्षभाजनम्
Cela, en vérité, est sans cesse nommé par les officiants du yajña « la bouche des dieux ». Ainsi, par une pratique ininterrompue, le yogin devient un réceptacle digne de la délivrance.
Verse 70
योगोऽयं सेव्यते देवि ज्ञानासिद्धिप्रदः सदा । सनकादिभिराचार्यैर्मुमुक्षुभिरधीश्वरैः
Ô Déesse, ce Yoga doit être pratiqué sans cesse, car il confère infailliblement la connaissance véritable et l’accomplissement spirituel. Il a été cultivé par des maîtres vénérables tels que Sanaka et d’autres, par les aspirants à la délivrance et par de grands seigneurs maîtres d’eux-mêmes.
Verse 71
प्रथमं ज्ञानसंपत्तिर्जायते योगिनां सदा । तेषां गृहीतमात्रस्तु योगी भवति पार्वति
D’abord, chez les yogins naît toujours la richesse de la connaissance véritable. Ô Pārvatī, celui qui ne fait que saisir ce (chemin ou discipline) devient assurément yogin.
Verse 72
ततस्तु सिद्धयस्तस्य त्वणिमाद्याः पुरोगताः । भवन्ति तत्रापि मनो न दद्याद्योगिनां वरः
Ensuite, ses siddhis —à commencer par aṇimā et les autres— se manifestent devant lui. Pourtant, même alors, le meilleur des yogins ne doit pas y attacher son esprit ni s’y complaire.
Verse 73
सर्वदानक्रतुभवं पुण्यं भवति योगतः । योगात्सकलकामाप्तिर्न योगाद्भुवि प्राप्यते
Par le yoga naît un mérite sacré, égal à celui qui provient de tout don et de tout sacrifice. Du yoga vient l’accomplissement de tous les buts : rien sur terre n’est hors d’atteinte par le yoga.
Verse 74
योगान्न हृदयग्रंथिर्न योगान्ममता रिपुः । न योगसिद्धस्य मनो हर्त्तुं केनापि शक्यते
Par le yoga, le nœud du cœur est tranché ; par le yoga, l’ennemi nommé « le mien » ne surgit pas. Et l’esprit de celui qui est accompli dans le yoga ne peut être dérobé par rien.
Verse 75
स एव विमलो योगी यच्चित्तं शिरसि स्थितम् । स्थिरीभूतव्यथं नित्यं दशमद्वारसंपुटे
Seul ce yogin est vraiment pur, dont l’esprit demeure au sommet de la tête : toujours stable, l’agitation apaisée, dans l’enceinte de la « dixième porte ».
Verse 76
कणौं पिधाय मर्त्यस्य नादरूपं विचिन्वतः । तदेव प्रणवस्याग्रं तदेव ब्रह्म शाश्वतम्
Pour le mortel qui ferme les oreilles et contemple la forme du son (nāda), ce son intérieur est l’essence suprême du Praṇava (Oṃ) ; c’est là le Brahman éternel.
Verse 77
तदेवानंतरूपाख्यं तदेवामृतमुत्तमम् । घ्राणवायौ प्रघोषोऽयं जठराग्नेर्महत्पदम्
Cela seul est nommé « la forme de l’Infini » ; cela seul est le nectar suprême. Ce son retentissant s’(entend) dans le souffle au nez, et il est la grande demeure du feu du ventre.
Verse 78
पंचभूतं निवासं यज्ज्ञानरूपमिदं पदम् । पदं प्राप्य विमुक्तिः स्याज्जन्मसंसारबंधनात्
Ce séjour—dont la demeure est faite des cinq éléments et dont la nature est connaissance—une fois atteint, accorde la délivrance (mokṣa) des liens de la naissance et de la transmigration du saṃsāra.
Verse 79
यदाप्तिर्दुलभा लोके योगसिद्धिप्रदायिका
Cette obtention, rare en ce monde, est celle qui confère la perfection yogique (yoga-siddhi).
Verse 80
एवं ब्रह्ममयं विभाति सकलं विश्वं चरं स्थावरं विज्ञानाख्यमिदं पदं स भगवान्विष्णुः स्वयं व्यापकः । ज्ञात्वा तं शिरसि स्थितं बहुवरं योगेश्वराणां परं प्राणी मुंचति सर्पवज्जगतिजां निर्मोकमायाकृतिम्
Ainsi, l’univers tout entier—mobile et immobile—resplendit comme Brahman. Cet état, nommé « vijñāna » (connaissance réalisée), est Bhagavān Viṣṇu Lui-même, l’Omnipénétrant. Le connaissant comme le Suprême, établi au sommet de la tête et au-delà même des seigneurs du yoga, l’être vivant rejette l’enveloppe née du monde, façonnée par māyā, tel le serpent qui mue sa peau.
Verse 112
वाकारो धूम्रवर्णश्च सूर्यबीजं मनोजवम् । पुलस्त्यर्षिसमायुक्तं नियुक्तं सर्वसौख्यदम्
La syllabe « va », de teinte fumée, est le bīja-mantra du Soleil, rapide comme la pensée. Unie au sage Pulastya et dûment employée, elle accorde toute forme de bien-être.
Verse 258
ध्यानैजपैः पूजितैश्च भक्तानां मुनिसत्तम । मोक्षो भवति बन्धेभ्यः कर्मजेभ्यो न संशयः
Ô le meilleur des sages : pour les dévots qui adorent par la méditation, le japa (récitation de mantras) et la pūjā, la délivrance (mokṣa) naît assurément, les affranchissant des liens issus du karma ; il n’y a nul doute.
Verse 262
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीति साहरस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये शेषशाय्युपाख्याने ब्रह्मनारदसंवादे चातुर्मास्यमाहात्म्ये ज्ञानयोगकथनं नाम द्विषष्ट्युत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le chapitre 262, intitulé « L’enseignement du Jñāna-yoga », dans le Śrī Skanda Mahāpurāṇa, au sein de l’Ekāśīti-sāhasrī Saṃhitā, dans le sixième Nāgara-khaṇḍa—sous la Māhātmya du Champ sacré de Hāṭakeśvara, dans l’épisode de Śeṣaśāyī, dans le dialogue de Brahmā et Nārada, et dans la glorification du Cāturmāsya.
Verse 407
सेवितो विष्णुरूपेण ब्रह्ममोक्षप्रदायकः । शृणुष्वावहिता भूत्वा मूर्त्तामूर्ते स्थितिं शुभे
Lorsqu’on L’adore sous la forme de Viṣṇu, Il accorde la réalisation du Brahman et la délivrance. Écoute avec recueillement, ô être de bon augure, l’enseignement sacré sur Son état, à la fois doté de forme et au-delà de toute forme.