
Ce chapitre se déploie en dialogue : Yudhiṣṭhira prie Mārkaṇḍeya d’exposer la puissance éprouvée (prabhāva) de Śārṅgadhanvan, c’est-à-dire Viṣṇu. Mārkaṇḍeya décrit les signes du pralaya : météores, tremblements de terre, pluie de poussière, fracas terrifiants, puis la dissolution des êtres et des paysages. Il évoque ensuite une vision de douze soleils (dvādaśa ādityāḥ) embrasant les mondes ; rien ne paraît épargné, hormis la Revā et lui-même. Tourmenté par la soif, il s’élève et rencontre une vaste demeure cosmique, magnifiquement ornée. Là, il contemple le Puruṣottama étendu, portant les attributs divins tels que śaṅkha, cakra et gadā. Il offre un long hymne qui présente Viṣṇu comme le soutien des mondes, du temps, des yuga, de la création et de la dissolution. Une seconde figure (Hara/Śiva) apparaît ; puis une manifestation de la Devī survient, ouvrant un dilemme moral : boire le lait maternel pour empêcher la mort d’un enfant. Le discours introduit les normes de saṃskāra des brāhmaṇa (une liste culminant dans les quarante-huit saṃskāra traditionnels) afin d’argumenter la convenance rituelle, tandis que la Devī avertit du grave péché qu’il y a à négliger un enfant. Après un long intervalle comme onirique, la Devī révèle les identifications : le dormeur est Kṛṣṇa/Viṣṇu, le second est Hara, les quatre jarres sont les océans, l’enfant est Brahmā, et elle-même est la Terre aux sept continents ; Revā est nommée Narmadā et déclarée non détruite. Le chapitre s’achève en réaffirmant la vertu purificatrice de ce récit et en invitant à poursuivre l’interrogation.
Verse 1
। युधिष्ठिर उवाच । श्रुता मे विविधा धर्माः संहारास्त्वत्प्रसादतः । कृता देवेन सर्वेण ये च दृष्टास्त्वयानघ
Yudhiṣṭhira dit : Par ta grâce, j’ai entendu diverses lois du dharma et les dissolutions accomplies par la Divinité qui embrasse tout ; ces événements mêmes que toi, ô irréprochable, tu as vus.
Verse 2
साम्प्रतं श्रोतुमिच्छामि प्रभावं शार्ङ्गधन्वनः । त्वयानुभूतं विप्रेन्द्र तन्मे त्वं वक्तुमर्हसि
À présent, je désire entendre la majesté de Celui qui brandit Śārṅga (Viṣṇu). Ô meilleur des brāhmaṇas, tu l’as éprouvée ; aussi te convient-il de me la dire.
Verse 3
श्रीमार्कण्डेय उवाच । अतः परं प्रवक्ष्यामि प्रजासंहारलक्षणम् । यच्चिह्नं दृश्यते तत्र यथा कल्पो विधीयते
Śrī Mārkaṇḍeya dit : Désormais j’exposerai les signes de la dissolution des êtres : quels présages apparaissent alors, et comment le cycle du kalpa se déroule et s’ordonne.
Verse 4
उल्कापाताः सनिर्घाता भूमिकम्पस्तथैव च । पतते पांशुवर्षं च निर्घोषश्चैव दारुणः
Des météores tombent avec le tonnerre ; la terre aussi tremble. Une pluie de poussière s’abat, et un fracas effroyable retentit.
Verse 5
यक्षकिन्नरगन्धर्वाः पिशाचोरगराक्षसाः । सर्वे ते प्रलयं यान्ति युगान्ते समुपस्थिते
Yakṣas, Kinnaras, Gandharvas, Piśācas, êtres serpents et Rākṣasas : tous s’en vont vers la dissolution lorsque survient la fin de l’âge.
Verse 6
पर्वताः सागरा नद्यः सरांसि विविधानि च । वृक्षाः शेषं समायान्ति वल्लीजातं तृणानि च
Montagnes, océans, rivières et lacs de toutes sortes ; les arbres aussi se réduisent à ce qui demeure, et les lianes comme les herbes parviennent à cet état de reste.
Verse 7
एवं हि व्याकुलीभूते सर्वौषधिजलोज्झिते । काष्ठभूते तु संजाते त्रैलोक्ये सचराचरे
Ainsi, lorsque tout est bouleversé—lorsque toutes les plantes médicinales et les eaux sont chassées—et lorsque les trois mondes, avec le mobile et l’immobile, deviennent comme du bois sec,
Verse 8
यावत्पश्यामि मध्याह्ने स्नानकाल उपस्थिते । त्रैलोक्यं ज्वलनाकारं दुर्निरीक्षं दुरासदम्
Comme je regardais à midi, lorsque l’heure du bain rituel fut venue, je vis les trois mondes prendre la forme d’un feu flamboyant, impossible à soutenir du regard et impossible à approcher.
Verse 9
द्वौ सूर्यौ पूर्वतस्तात पश्चिमोत्तरयोस्तथा । तथैव दक्षिणे द्वौ च सूर्यौ दृष्टौ प्रतापिनौ
Deux soleils furent vus à l’orient, ô bien-aimé; de même à l’occident et au nord; et au sud aussi, deux soleils resplendissants apparurent.
Verse 10
द्वौ सूर्यौ नागलोकस्थौ मध्ये द्वौ गगनस्य च । इत्येते द्वादशादित्यास्तपन्ते सर्वतो दिशम्
Deux soleils étaient dans le monde des Nāgas; deux autres au milieu du ciel. Ainsi, ces douze Ādityas brûlaient de toutes parts, dans toutes les directions.
Verse 11
पृथिवीमदहन्सर्वां सशैलवनकाननाम् । नादग्धं दृश्यते किंचिदृते रेवां च मां तथा
Ils brûlèrent toute la terre, avec ses montagnes, ses forêts et ses bosquets. Rien ne paraissait épargné par le feu—sinon Revā, et moi aussi.
Verse 12
पृथिव्यां दह्यमानायां हविर्गन्धश्च जायते । ततो मे शुष्यते गात्रं तृषाप्येवं दुरासदा
Alors que la terre brûlait, s’éleva le parfum des oblations sacrificielles. Puis mon corps se dessécha, et la soif—si dure à endurer—me submergea.
Verse 13
न हि विन्दामि पानीयं शोषितं च दिवाकरैः । यावत्कमण्डलुं वीक्षे शुष्कं तत्रापि तज्जलम्
Je ne trouvai point d’eau à boire : les soleils l’avaient desséchée. Et lorsque je regardai mon kamandalu, même là l’eau était tarie.
Verse 14
ततोऽहं शोकसंतप्तो विशेषात्क्षुत्तृषार्दितः । उत्पपात क्षितेरूर्ध्वं पश्यमानो दिवं प्रति
Alors, consumé par le chagrin et plus encore tourmenté par la faim et la soif, je bondis de la terre vers le haut, les yeux levés vers le ciel.
Verse 15
तावत्पश्यामि गगने गृहं शृङ्गारभूषितम् । ततस्तज्ज्ञातुकामोऽहं प्रस्थितो राजसत्तम
Alors j’aperçus dans le ciel une demeure parée d’ornements splendides. Désireux d’en connaître la nature, je me mis en route vers elle, ô meilleur des rois.
Verse 16
प्राकारेण विचित्रेण कपाटार्गलभूषितम् । विचित्रशिखरोपेतं द्वारदेशमुपागतः
Elle était ceinte d’un rempart merveilleux, orné de portes et de verrous ; couronnée de pinacles admirables, je m’approchai de son portail.
Verse 17
षडशीतिसहस्राणि योजनानां समुच्छ्रये । तदर्धं तु पृथक्त्वेन काञ्चनं रत्नभूषितम्
Sa hauteur s’élevait à quatre-vingt-six mille yojanas ; et, pour la largeur, la moitié de cette mesure : elle se dressait à part, d’or et parée de joyaux.
Verse 18
तत्र मध्ये परां शय्यां पश्यामि नृपसत्तम । शय्योपरि शयानं तु पुरुषं दिव्यमूर्धजम्
Là, en son milieu, je vis une couche suprême, ô le meilleur des rois; et sur cette couche reposait une Personne, à la chevelure divine.
Verse 19
विकुञ्चिताग्रकेशान्तं समस्तं योजनायतम् । मुकुटेन विचित्रेण दीप्तिकान्तेन शोभितम्
Les pointes de ses cheveux étaient gracieusement bouclées; tout son corps s’étendait sur une yojana, et il était paré d’une couronne merveilleuse, brillante d’un éclat de beauté.
Verse 20
श्यामं कमलपत्राभं सुप्रभं च सुनासिकम् । सिंहास्यमायतभुजं गल्लश्मश्रुवराङ्कितम्
De teint sombre, aux yeux semblables aux pétales du lotus, rayonnant et au beau nez; au visage de lion et aux longs bras, ses joues portaient la marque d’une fine moustache et d’une barbe.
Verse 21
त्रिवलीभङ्गसुभगं कर्णकुण्डलभूषितम् । विशालाभं सुपीनाङ्गं पार्श्वस्वावर्तभूषितम्
Beau par les gracieux replis de la triple ligne, orné de pendants d’oreilles; vaste de forme et aux membres pleins, ses flancs étaient embellis de tourbillons auspicious.
Verse 22
शोभितं कटिभागेन विभक्तं जानुजङ्घयोः । पद्माङ्किततलं देवमाताम्रसुनखाङ्गुलिम्
Splendide à la taille, nettement dessiné aux genoux et aux jambes; les plantes du Dieu portaient des marques de lotus, et les orteils avaient des ongles d’une teinte cuivrée rougeâtre.
Verse 23
मेघनादसुगम्भीरं सर्वावयवसुन्दरम् । शय्यामध्यगतं देवमपश्यं पुरुषोत्तमम्
D’une voix grave comme le tonnerre des nuées, beau en chacun de ses membres, je contemplai le Purushottama, le Dieu, au milieu de la couche.
Verse 24
शङ्खचक्रगदापाणिं शयानं दक्षिणेन तु । अक्षसूत्रोद्यतकरं सूर्यायुतसमप्रभम्
Étendu, tenant la conque, le disque et la massue; et, à droite, la main levée portant le rosaire. Il rayonnait de l’éclat de dix mille soleils.
Verse 25
तं दृष्ट्वा भक्तिमान्देवं स्तोतुकामो व्यवस्थितः । जयेश जय वागीश जय दिव्याङ्गभूषण
L’ayant vu, rempli de bhakti, il se tint prêt à le louer : «Victoire à Toi, Seigneur de la victoire ! Victoire, Maître de la Parole ! Victoire, Toi dont les membres divins sont parés d’ornements célestes !»
Verse 26
जय देवपते श्रीमन्साक्षाद्ब्रह्म सनातन । तव लोकाः शरीरस्थास्त्वं गतिः परमेश्वर
Victoire à Toi, Seigneur des dieux, ô Splendide ! Tu es Brahman lui‑même, l’Éternel. Tous les mondes demeurent dans ton propre corps ; Toi seul es le refuge suprême et le but ultime, ô Seigneur de tout.
Verse 27
त्वदाधारा हि देवेश सर्वे लोका व्यवस्थिताः । त्वं श्रेष्ठः सर्वसत्त्वानां त्वं कर्ता धरणीधरः
Ô Seigneur des dieux, tous les mondes sont établis sur Toi comme sur leur support. Tu es le plus élevé de tous les êtres ; Tu es l’agent et le porteur qui soutient la terre.
Verse 28
त्वं हौत्रमग्निहोत्राणां सूत्रमन्त्रस्त्वमेव च । गोकर्णं भद्रकर्णं च त्वं च माहेश्वरं पदम्
Tu es l’offrande sacerdotale dans les rites de l’Agnihotra ; Toi seul es le sūtra et le mantra. Tu es Gokarṇa et Bhadrakarṇa, et Tu es aussi l’état Māheśvara, la demeure suprême de Śiva.
Verse 29
त्वं कीर्तिः सर्वकीर्तीनां दैन्यपापप्रणाशिनी । त्वं नैमिषं कुरुक्षेत्रं त्वं च विष्णुपदं परम्
Tu es la gloire même de toutes les gloires, celle qui anéantit la détresse et le péché. Tu es Naimiṣa et Kurukṣetra, et Tu es aussi la demeure suprême de Viṣṇu.
Verse 30
त्वया तु लीलया देव पदाक्रान्ता च मेदिनी । त्वया बद्धो बलिर्देव त्वयेन्द्रस्य पदं कृतम्
Ô Seigneur, par Ton seul jeu la terre fut franchie par Ton pied. Par Toi, Bali fut lié ; par Toi, le trône d’Indra fut rétabli.
Verse 31
त्वं कलिर्द्वापरं देव त्रेता कृतयुगं तथा । प्रलम्बदमनश्च त्वं स्रष्टा त्वं च विनाशकृत्
Ô Seigneur, Tu es Kali et Dvāpara ; Tu es aussi Tretā et Kṛta. Tu es le vainqueur de Pralamba ; Tu es le créateur, et Tu es aussi l’auteur de la dissolution.
Verse 32
त्वया वै धार्यते लोकास्त्वं कालः सर्वसंक्षयः । त्वया हि देव सृष्टास्ताः सर्वा वै देवयोनयः
Par Toi, en vérité, les mondes sont soutenus ; Tu es le Temps, le dissolvant universel. Par Toi, ô Seigneur, ont été créés tous les ordres divins et toutes les lignées célestes.
Verse 33
त्वं पन्थाः सर्वलोकानां त्वं च मोक्षः परा गतिः । ब्रह्मा त्वदुद्भवो देवो रजोरूपः सनातनः । रुद्रः क्रोधोद्भवोऽप्येवं त्वं च सत्त्वे व्यवस्थितः
Tu es la voie de tous les mondes, et Tu es la délivrance, le but suprême. De Toi naît Brahmā, le dieu éternel de nature rajasique ; de même Rudra naît de la colère. Pourtant, Toi, Tu demeures établi dans la sattva.
Verse 34
एतच्चराचरं देव क्रीडनार्थं त्वया कृतम् । एवं संतप्तदेहेन स्तुतो देवो मया प्रभुः
Ô Deva, tout cet univers, mobile et immobile, a été façonné par Toi pour le jeu divin (līlā). Ainsi, le corps consumé par la souffrance, j’ai loué le Seigneur, le Maître.
Verse 35
भक्त्या परमया राजन्सर्वभूतपतिः प्रभुः । स्तुवन्वै तत्र पश्यामि वारिपूर्णांस्ततो घटान्
Ô Roi, avec une dévotion suprême, louant le Seigneur, souverain de tous les êtres, je vis là des jarres remplies d’eau jusqu’au bord.
Verse 36
ततो मया विस्मृता या तृषा सा वर्धिता पुनः । उपासर्पं ततस्तस्य पार्श्वं वै पुरुषस्य हि
Alors la soif que j’avais oubliée s’accrut de nouveau ; je m’approchai donc du flanc de cet homme.
Verse 37
पानीयं पातुकामेन चिन्तितं च मया पुनः । नापश्यत हि मां चैष सुप्तोऽपि न च बुध्यते
Désirant boire de l’eau, je réfléchis de nouveau à ce qu’il fallait faire. Mais il ne me vit pas, et, bien qu’endormi, il ne s’éveilla point.
Verse 38
यस्तु पापेन संमूढः सुखं सुप्तं प्रबोधयेत् । जायते तस्य पापस्य ब्रह्महत्याफलं महत्
Mais celui qui, égaré par le péché, réveille un homme dormant paisiblement : grand est le fruit de cette faute, égal au résultat du brahmahatyā, le meurtre d’un brahmane.
Verse 39
एवं संचिन्त्यमाने तु द्वितीयो ह्यागतः पुमान् । नेक्षते जल्पते किंचिद्वामस्कन्धे मृगाजिनी
Tandis que je méditais ainsi, un second homme arriva. Il ne regardait pas et ne prononçait rien ; sur son épaule gauche se trouvait une peau de daim.
Verse 40
जटी कमण्डलुधरो दण्डी मेखलया वृतः । भस्मोन्मृदितसर्वाङ्गो महातेजास्त्रिलोचनः
Il avait les cheveux en jata, portait un kamandalu, tenait un bâton et était ceint d’une mekhala ; tout son corps était enduit de cendre—rayonnant d’un grand éclat, et pourvu de trois yeux.
Verse 41
यावत्तं स्तोतुकामोऽहमपश्यं स्वच्छचक्षुषा । तावत्सर्वाङ्गसम्भूत्यामहत्या रूपसम्पदा
Au moment où je désirais le louer et le voyais d’un regard limpide, à l’instant même apparut—née de tous ses membres—une grande présence, telle une déesse, parée d’une beauté splendide.
Verse 42
अपश्यं संवृतां नारीं सर्वाभरणभूषिताम् । दृष्ट्वा तां पतितो भूमौ जयस्वेति ब्रुवंस्ततः
Je vis une femme voilée, parée de tous les ornements. En la voyant, je tombai à terre et m’écriai alors : «Sois victorieuse !»
Verse 43
जय रुद्राङ्गसम्भूते जयवाहिनि सनातनि । जय कौमारि माहेन्द्रि वैष्णवी वारुणी तथा
Victoire à Toi, née du propre corps de Rudra ; victoire à Toi, ô Porteuse éternelle de la puissance. Victoire à Toi comme Kaumārī, comme Māhendrī, comme Vaiṣṇavī, et de même comme Vāruṇī.
Verse 44
जय कौबेरि सावित्रि जय धात्रि वरानने । तृष्णया तप्तदे हस्य रक्षां कुरु चराचरे
Victoire à Toi comme Kauberī ; victoire à Toi comme Sāvitrī ; victoire à Toi, ô Dhātrī au beau visage. Protège-moi — le corps brûlé par la soif — parmi tout ce qui se meut et tout ce qui demeure immobile.
Verse 45
श्रीदेव्युवाच । प्रसन्ना विप्रशार्दूल तव वाक्यैः सुशोभनैः । वर्तते मानसे यत्ते मया ज्ञातं द्विजोत्तम
Śrī Devī dit : «Ô tigre parmi les brāhmaṇas, je suis comblée par tes paroles si belles. Ô meilleur des deux-fois-nés, ce qui est dans ton esprit m’est connu».
Verse 46
शृणु विप्र ममाप्यस्ति व्रतमेतत्सुदारुणम् । स्त्रीलघुत्वान्मयारब्धं दुष्करं मन्दमेधया
«Écoute, ô brāhmaṇa : moi aussi, j’ai ce vœu d’une extrême rigueur. Par la légèreté d’une femme, je l’ai entrepris ; vraiment, ce vœu est difficile pour qui a l’esprit obtus».
Verse 47
यदि भावी च मे पुत्रो धर्मिष्ठो लोकविश्रुतः । विप्रस्य तु स्तनं दत्त्वा पश्चाद्दास्यामि बालके
«Si un fils doit naître de moi — juste et renommé dans le monde — alors, après avoir donné mon sein au brāhmaṇa, je le donnerai ensuite à l’enfant».
Verse 48
स मे पुत्रः समुत्पन्नो यथोक्तो मे महामुने । स्तनं पिब त्वं विप्रेन्द्र यदि जीवितुमिच्छसि
«Ce fils qui est mien est maintenant né, comme je l’avais dit, ô grand sage. Ô seigneur parmi les brāhmaṇas, bois au sein si tu veux vivre.»
Verse 49
श्रीमार्कण्डेय उवाच । अकार्यमेतद्विप्राणां यस्त्विमं पिबते स्तनम् । पुनश्चैवोपनयनं व्रतसिद्धिं न गच्छति
Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Ce n’est pas un acte convenable pour les brāhmaṇas : quiconque boit à ce sein doit recevoir de nouveau l’upanayana, et n’atteint pas l’accomplissement du vœu.»
Verse 50
ब्राह्मणत्वं त्रिभिर्लोकैर्दुर्लभं पद्मलोचने । संस्कारैः संस्कृतो विप्रो यैश्च जायेत तच्छृणु
«L’état de brāhmaṇa est difficile à obtenir même à travers les trois mondes, ô toi aux yeux de lotus. Le brāhmaṇa est affiné par les saṃskāras ; écoute quels sont ces rites par lesquels il le devient véritablement.»
Verse 51
प्रथमं चैव नारीषु संस्कारैर्बीजवापतम् । बीजप्रक्षेपणादेव बीजक्षेपः स उच्यते
«D’abord, parmi les saṃskāras concernant les femmes, vient le “semis de la semence”. Parce qu’il consiste précisément à déposer la semence, on l’appelle “projection de la semence”.»
Verse 52
तदन्ते च महाभागे गर्भाधानं द्वितीयकम् । पुंसवनं तृतीयं तु सीमन्तं च चतुर्थकम्
«Ensuite, ô très fortuné, le second est le Garbhādhāna ; le troisième, le Puṃsavana ; et le quatrième, le rite du Sīmanta.»
Verse 53
पञ्चमं जातकर्म स्यान्नाम वै षष्ठमुच्यते । निष्क्रामः सप्तमश्चैव ह्यन्नप्राशनमष्टमम्
Le cinquième est le Jātakarma ; le sixième est, en vérité, la cérémonie du nom (Nāmakaraṇa). Le septième est le Niṣkramaṇa, la première sortie ; et le huitième est l’Annaprāśana, la première prise de nourriture solide.
Verse 54
नवमं वै चूडकर्म दशमं मौञ्जिबन्धनम् । ऐषिकं दार्विकं चैव सौमिकं भौमिकं तथा
Le neuvième est le Cūḍākarman, la tonsure ; et le dixième est le Mauñjī-bandhana, le fait de ceindre la corde de muñja. Il y a aussi les rites liés au bois sacré du feu (aiṣika), au bois (dārvika), à Soma (saumika) et à la terre (bhaumika).
Verse 55
पत्नीसंयोजनं चान्यद्दैवकर्म ततः परम् । मानुष्यं पितृकर्म स्याद्दशमाष्टासु शोभने
L’union avec l’épouse, c’est-à-dire le mariage, est un autre saṃskāra ; après cela viennent les rites divins. Puis suivent les rites humains et les rites pour les ancêtres ; ainsi, dans le décompte de bon augure, ils sont comptés parmi les dix et les huit.
Verse 56
भूतं भव्यं तथेष्टं च पार्वणं च ततः परम्
Viennent ensuite les offrandes aux êtres (bhūta), l’offrande de bon augure (bhavya), le sacrifice iṣṭi, puis, après cela, le rite pārvaṇa.
Verse 57
श्राद्धं श्रावण्यामाग्रयणं च चैत्राश्वयुज्यां दशपौर्णमास्याम् । निरूढपशुसवनसौत्रामण्यग्निष्टोमात्यग्निष्टोमाः
Le Śrāddha au mois de Śrāvaṇa ; le rite Āgrayaṇa ; et les observances en Caitra et en Āśvayuja à la pleine lune, avec les sacrifices Nirūḍha-paśu, Savana, Sautrāmaṇi, Agniṣṭoma et Atyagniṣṭoma.
Verse 58
षोडषीवाजपेयातिरात्राप्तोर्यामोदशवाजपेयाः । सर्वभूतेषु क्षान्तिरनसूया शौचमङ्गलमकार्पण्यमस्पृहेति
Sont aussi comptés le Ṣoḍaśī, le Vājapeya, l’Atirātra, l’Āptoryāma, ainsi que les rites Oḍaśa et Vājapeya. Et voici les vertus : patience envers tous les êtres, absence de malveillance, pureté, conduite de bon augure, générosité (sans mesquinerie) et absence de convoitise.
Verse 59
एभिरष्टचत्वारिंशद्भिः संस्कारैः संकृतो ब्राह्मणो भवति
Par le raffinement accompli selon ces quarante-huit saṃskāras, on devient un (véritable) brāhmaṇa.
Verse 60
एवं ज्ञात्वा महाभागे न तु मां पातुमर्हसि । शिशुपेयं स्तनं भद्रे कथं वै मद्विधः पिबेत्
Sachant cela, ô noble dame, tu ne dois pas me donner le sein. Ce sein est destiné à être bu par un nourrisson ; comment un être tel que moi le boirait-il ?
Verse 61
ममैतद्वचनं श्रुत्वा नारी वचनमब्रवीत्
Entendant ces paroles de ma part, la femme répondit.
Verse 62
यदि त्वं न पिबेः स्तन्यं पयो बालो मरिष्यति । श्रूयते त्रिषु लोकेषु वेदेषु च स्मृतिष्वपि । मुच्यते सर्वपापेभ्यो भ्रूणहत्या न मुञ्चति
Si tu ne bois pas ce lait maternel, l’enfant mourra. On l’entend dans les trois mondes—dans les Veda et aussi dans les Smṛti—qu’on peut être délivré de tous les péchés ; mais le péché de tuer un embryon ne s’efface pas aisément.
Verse 63
भवित्री तव हत्या च महाभागवतः पुनः । जन्मानि च शतान्यष्टौ क्लिश्यते भ्रूणहत्यया
Ta mise à mort s’accomplira de nouveau, ô très fortuné ; car durant huit cents naissances on est tourmenté par le péché d’avoir tué l’embryon dans le sein.
Verse 64
मृतः शुनत्वं चाप्नोति वर्षाणां तु शतत्रयम् । ततस्तस्य क्षये जाते काकयोनिं व्रजेत्पुनः
Après la mort, il obtient l’état de chien durant trois cents ans ; puis, ce terme épuisé, il retourne naître dans le ventre d’un corbeau.
Verse 65
तत्रापि च शतान्यष्टौ क्लिश्यते पापकर्मणि । वराहो दश जन्मानि तदन्ते जायते कृमिः
Là encore, durant huit cents ans, l’auteur d’actes mauvais est tourmenté. Il naît sanglier pendant dix existences, et à leur terme il naît ver.
Verse 66
ततश्चारोहिणीं प्राप्य गोगजाश्वनृजन्मभाक् । श्रूयते श्रुतिशास्त्रेषु वेदेषु च परंतप
Ensuite, ayant atteint la « voie ascendante », il prend naissance comme vache, éléphant, cheval et homme ; ainsi l’enseignent la Śruti, les śāstra et les Veda, ô dompteur des ennemis.
Verse 67
सर्वपापाधिकं पापं बालहत्या द्विजोत्तम । बालहत्यायुतो विप्रः पच्यते नरके ध्रुवम्
Tuer un enfant est un péché qui surpasse tous les péchés, ô meilleur des deux-fois-nés. Le brāhmane souillé par l’infanticide est assurément cuit en enfer.
Verse 68
वर्षाणि च शतान्यष्टौ प्राप्नोति यमयातनाम् । तस्मादल्पतरो दोषः पिबतो मे स्तनं तव
Pendant huit cents ans, il subit les châtiments de Yama. C’est pourquoi la faute est moindre si tu bois le lait de mon sein.
Verse 69
तथैवापिबतः पापं जायते बहुवर्षिकम् । क्षुधातृषाविरामस्ते पुण्यं च पिबतः स्तनम्
De même, si tu ne bois pas, un péché naît et dure de longues années. En buvant au sein, ta faim et ta soif s’apaisent, et le mérite (puṇya) s’accroît en toi.
Verse 70
अतो न चेतः संदिग्धं कर्तव्यमिह कर्हिचित् । एहि विप्र यथाकामं बालार्थे पिब मे स्तनम्
Ainsi, qu’aucun doute ne demeure en ton cœur ici, jamais. Viens, ô brāhmane : bois de mon sein selon ton désir, pour le bien de l’enfant.
Verse 71
ततोऽहं वचनं श्रुत्वा स्तनं पातुं समुद्यतः । न च तृप्तिं विजानामि पिबतः स्तनमुत्तमम्
Alors, ayant entendu ses paroles, je m’apprêtai à boire au sein. Pourtant, tout en buvant ce lait excellent, je ne connus point la satiété.
Verse 72
त्रिंशद्वर्षसहस्राणि भारतैवं शतानि च । ततः प्रबुद्धोत्सङ्गेऽहं मायानिद्राविमोहितः
Pendant trente mille ans, et de même des centaines encore, ô Bhārata, puis je m’éveillai sur ses genoux, abusé par le sommeil d’illusion (māyā-nidrā).
Verse 73
निद्राविगतमोहोऽहं यावत्पश्यामि पाण्डव । तावत्सुप्तं न पश्यामि न च तं बालकं विभो
Quand l’illusion du sommeil se fut dissipée en moi, tandis que je regardais alentour, ô Pāṇḍava, je ne vis personne endormi, ni ne vis cet enfant, ô Seigneur.
Verse 74
चतुरस्तांश्च वै कुम्भान् पश्यामि तत्र भारत । न च पश्यामि तां देवीं गता वै कुत्रचिच्च ते
Là, je vis quatre jarres, ô Bhārata; mais je ne vis pas cette Déesse : assurément elle était partie quelque part, à ton insu.
Verse 75
एवं विमृश्यमानस्य चिन्तयानस्य तिष्ठतः । ईषद्धसितया वाचा देवी वचनमब्रवीत्
Tandis qu’il se tenait là, pesant les choses et plongé dans la pensée, la Déesse, d’une voix au sourire léger, lui adressa ces paroles.
Verse 76
श्रीदेव्युवाच । कृष्णः स पुरुषः सुप्तो द्वितीयोऽप्यागतो हरः । ये चत्वारश्च ते कुम्भाः समुद्रास्ते द्विजोत्तम
La Déesse dit : «Cet Être à la teinte sombre que tu as vu couché dans le sommeil est Kṛṣṇa (Viṣṇu). Le second qui s’est approché est Hara (Śiva). Et ces quatre jarres, ô le meilleur des brāhmaṇas, sont les quatre océans».
Verse 77
यश्च बालस्त्वया दृष्टो ब्राह्मा लोकपितामहः । अहं च पृथिवी ज्ञेया सप्तद्वीपा सर्वता
«Et l’enfant que tu as vu est Brahmā, le Pitāmaha, l’aïeul des mondes. Et sache que Moi, je suis la Terre elle-même, partout, avec ses sept dvīpas (continents)».
Verse 78
या गता त्वां परित्यज्य भूतले सुप्रतिष्ठिता । इमां च प्रेक्षसे विप्र नर्मदां सरितां वराम्
Celle qui s’en alla en te laissant derrière elle s’est solidement établie sur la terre. Et maintenant, ô Brāhmane, tu contemples la Narmadā, la plus éminente des rivières.
Verse 79
सर्वसत्त्वोपकाराय बृहते पुण्यलक्षणा । रेवानदी तु विख्याता न मृता तेन नर्मदा
Marquée par la sainteté et immense en bienfaits pour le salut de tous les êtres, cette rivière est renommée Revā. Elle est « non morte » ; c’est pourquoi on l’appelle Narmadā.
Verse 80
एवं ज्ञात्वा शमं गच्छ स्वस्थो भव महामुने । इत्युक्त्वा मां तदा देवी तत्रैवान्तरधीयत
Sachant cela, va vers la paix ; demeure paisible, ô grand sage. Après m’avoir ainsi parlé, la Déesse disparut en ce même lieu.
Verse 81
एवं हि शेते भगवान्सत्त्वस्थः प्रलये सदा । सत्त्वरूपो महादेवो यदाधारे जगत्स्थितम्
Ainsi, en vérité, au temps de la dissolution, le Seigneur Bienheureux repose toujours établi dans le sattva. Ce Mahādeva, dont la forme est sattva, est le support même sur lequel l’univers demeure.
Verse 82
एवं मयानुभूतं तु दृष्टमाश्चर्यमुत्तमम् । सर्वपापहरं पुण्यं कथितं ते नरोत्तम
Ainsi ai-je moi-même éprouvé et contemplé cette merveille suprême. Ce récit sacré, qui détruit tous les péchés, t’a été rapporté, ô meilleur des hommes.
Verse 83
विष्णोश्चरितमित्युक्तं यत्त्वया परिपृच्छितम् । भूय एव महाबाहो किमन्यच्छ्रोतुमिच्छसि
Ainsi a été raconté le récit de Viṣṇu que tu as demandé. Dis-moi encore, ô toi aux bras puissants : que désires-tu entendre de plus ?