Adhyaya 147
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 147

Adhyaya 147

Le chapitre 147 s’ouvre lorsque Sūta désigne une manifestation locale de Śiva, Vatikēśvara, célébrée comme dispensatrice de fils et effaçant les péchés. Les ṛṣi interrogent sur « Vatikā » et sur les circonstances par lesquelles la lignée de Vyāsa reçoit un fils nommé Kapinjala/Śuka. Sūta raconte que Vyāsa, bien que paisible et omniscient, se tourne vers le mariage pour l’accomplissement du dharma et prend pour épouse Vatikā, fille de Jābālī. S’ensuit une grossesse prodigieusement longue : le fœtus demeure douze ans dans le sein maternel, y acquérant un vaste savoir—les Veda avec leurs auxiliaires, les smṛti, les Purāṇa et les enseignements du mokṣa—tout en causant de grandes souffrances à la mère. Un dialogue s’établit entre Vyāsa et l’enfant à naître ; celui-ci évoque la mémoire des vies antérieures, le dégoût de la māyā et la volonté de poursuivre directement la délivrance, demandant Vāsudeva comme garant. Vyāsa implore Kṛṣṇa, qui accepte d’être pratibhū (caution) et ordonne la naissance : le fils paraît presque adolescent et s’oriente aussitôt vers la renonciation en forêt. Un long débat éthique et philosophique oppose ensuite Vyāsa et Śuka sur la valeur des saṃskāra et l’ordre des āśrama, face à la renonciation immédiate, avec des arguments sur l’attachement, le devoir social et l’incertitude du bonheur mondain. Le chapitre se clôt lorsque Śuka part pour la forêt, laissant Vyāsa et la mère dans le chagrin, et mettant en relief la tension entre devoir de lignée et détachement tourné vers le mokṣa.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । तथान्योऽपि च तत्रास्ति देवः पुत्रप्रदो नृणाम् । वटिकेश्वर नामा च सर्वपापहरो हरः

Sūta dit : De plus, il s’y trouve une autre divinité, dispensatrice de fils aux hommes—nommée Vāṭikeśvara—Hara (Śiva), celui qui efface tous les péchés.

Verse 2

यस्मिन्वटिकया पूर्वं तपस्तप्तं द्विजोत्तमाः । प्राप्ता पुत्रं शुके याते वनं व्यासात्कपिंजलम्

Dans cette Vāṭikā (bosquet sacré), jadis les meilleurs des deux-fois-nés accomplirent l’ascèse et obtinrent un fils ; et lorsque Śuka se retira en forêt, Kapiñjala y vint de la part de Vyāsa.

Verse 3

ऋषय ऊचुः । कस्यासौ वटिका तत्र कथं तप्तवती तपः । कस्माद्गृहं परित्यक्त्वा शुकोऽपि वनमाश्रितः

Les sages dirent : « À qui appartient cette Vāṭikā, et comment y fut accomplie l’austérité ? Et pour quelle raison Śuka, quittant la maison, prit-il refuge dans la forêt ? »

Verse 4

कथं कपिजलं पुत्रं व्यासाल्लेभे शुचिस्मिता

Comment la dame pure au doux sourire obtint-elle de Vyāsa un fils nommé Kapijala ?

Verse 5

सूत उवाच । आसीद्व्यासस्य विप्रेंद्राः कलत्रार्थं मतिः क्वचित् । निष्कामस्य प्रशांतस्य सर्वज्ञस्य महात्मनः

Sūta dit : « Ô meilleurs des brāhmaṇa, il arriva qu’en Vyāsa naquît la pensée de prendre épouse, bien qu’il fût sans désir, paisible, omniscient et magnanime. »

Verse 6

ततः क्षयमनुप्राप्ते वंशे कुरुसमुद्भवे । विचित्रवीर्यमासाद्य पार्थिवं द्विजसत्तमाः

Puis, ô meilleurs des deux-fois-nés, lorsque la lignée issue de Kuru tomba en déclin, (Vyāsa) s’approcha du roi Vicitravīrya.

Verse 7

सत्यवत्याः समादेशात्तस्य क्षेत्रे ततः परम् । स पुत्राञ्जनयामास त्रीञ्छूरान्पांडुपूर्वकान्

Ensuite, sur l’ordre de Satyavatī, dans ce kṣetra il engendra trois fils héroïques, à commencer par Pāṇḍu.

Verse 8

वानप्रस्थव्रते तिष्ठन्सकृन्मैथुनतत्परः । क्षेत्रजैस्तनयैर्वंशे कुरोस्तस्मादुपस्थिते

Demeurant dans le vœu de vānaprastha, il ne s’unit qu’une seule fois; et ainsi, par des fils nés comme kṣetraja, la lignée des Kuru fut relevée de ce déclin.

Verse 9

ततः स चिंतयामास भार्यामद्य करोम्यहम् । गार्हस्थ्येनाथ धर्मेण साधयामि शुभां गतिम्

Alors il songea : « Aujourd’hui je prendrai épouse, et par le dharma du gārhasthya j’atteindrai une destinée de bon augure ».

Verse 10

ततः स प्रार्थयामास जाबालिं तु सुतां शुभाम् । वटिकाख्यां शुभां कन्यां स ददौ तस्य सत्वरम्

Puis il demanda la fille de bon augure de Jābāli ; et Jābāli lui donna aussitôt la jeune fille vertueuse nommée Vaṭikā.

Verse 11

ततस्तया समेतः स वनवासं समाश्रितः । वानप्रस्थाश्रमे तिष्ठन्कृतमैथुनतत्परः

Puis, accompagné d’elle, il adopta la vie forestière ; demeurant dans l’āśrama de vānaprastha, il accomplit l’union (pour la descendance).

Verse 12

ततो गर्भवती जज्ञे पिंजला तस्य पार्श्वतः । ऋतौ मोहनमासाद्य व्यासात्सत्यवतीसुतात्

Alors Piṃjalā devint enceinte à ses côtés ; en sa saison féconde, saisie d’enchantement, elle conçut de Vyāsa, fils de Satyavatī.

Verse 13

अथ याति परां वृद्धिं स गर्भस्तत्र संस्थितः । उदरे व्यासभार्यायाः शुक्लपक्षे यथा शशी

Alors l’embryon, établi en ce lieu, grandit jusqu’à sa pleine vigueur dans le sein de l’épouse de Vyāsa, tel la lune qui croît durant la quinzaine claire.

Verse 14

एवं संगच्छतस्तस्य वृद्धिं गर्भस्य नित्यशः । द्वादशाब्दा अतिक्रांता न जन्म समवाप्नुयात्

Ainsi, le fœtus grandissant jour après jour de cette manière, même après douze années écoulées, il n’atteignit pas la naissance.

Verse 15

यत्किंचिच्छृणुते तत्र गर्भस्थोऽहि वचः क्वचित् । तत्सर्वं हृदिसंस्थं च चक्रे प्रज्ञासमन्वितः

Quelles que fussent les paroles qu’il entendait là, tandis qu’il demeurait dans le sein, il les déposa toutes en son cœur, pourvu de discernement.

Verse 16

वेदाः सांगाः समाधीता गर्भवासेऽपि तेन च । स्मृतयश्च पुराणानि मोक्षशास्त्राणि कृत्स्नशः

Même en demeurant dans le sein, il avait pleinement maîtrisé les Veda avec leurs disciplines auxiliaires, ainsi que les Smṛti, les Purāṇa et les traités enseignant la délivrance, dans leur entier.

Verse 17

तत्रस्थोऽपि दिवा नक्तं स्वाध्यायं प्रकरोति सः । न च जन्मोत्थजां बुद्धिं कथंचिदपि चिंतयेत्

Même en demeurant là, il accomplissait le svādhyāya, la récitation et l’étude sacrées, jour et nuit ; et, d’aucune manière, il ne laissait naître en lui une pensée issue de la condition mondaine de la naissance.

Verse 18

सापि माता परा पीडां नित्यं याति तथाकुला । यथायथा स संयाति वृद्धिं जठरमाश्रितः

Cette mère aussi, accablée et agitée, endurait sans cesse une douleur très intense, à mesure que lui—demeurant dans son ventre—grandissait de plus en plus.

Verse 19

ततश्च विस्मयाविष्टो व्यासो वचनमब्रवीत् । कस्त्वं मद्गृहिणीकुक्षौ प्रविष्टो गर्भरूपधृक्

Alors Vyāsa, saisi d’étonnement, prononça ces paroles : « Qui es-tu, toi qui es entré dans le sein de mon épouse, revêtu de la forme d’un fœtus ? »

Verse 21

गजोऽहं तुरगश्चापि कुक्कुटश्छाग एव च । योनीनां चतुराशीतिसहस्राणि च संख्यया

« J’ai été éléphant, j’ai été aussi cheval, coq, et même chèvre ; et les yoni, les formes de naissance, sont au nombre de quatre-vingt-quatre mille. »

Verse 22

भ्रांतोऽहं तेषु सर्वेषु तत्कोऽहं प्रब्रवीमि किम् । सांप्रतं मानुषो भूत्वा जठरं समुपाश्रितः

« J’ai erré à travers toutes ces naissances ; dès lors, que puis-je dire — qui suis-je ? À présent, devenu humain, j’ai pris refuge dans ce sein. »

Verse 23

मानुषं न करिष्यामि निष्कामं च कथंचन । निर्विष्टो भ्रममाणोऽत्र संसारे दारुणे ततः

«Je ne rendrai pas cette vie humaine exempte de désir—d’aucune manière; car, après avoir erré dans ce saṃsāra terrible, j’en suis venu au dégoût»។

Verse 24

अत्रस्थो भवनिर्मुक्तो योगाभ्यासरतः सदा । मोक्षमार्गं प्रयास्यामि स्थानान्मोक्षमसंशयम्

«Demeurant ici même, affranchi du devenir mondain, toujours voué à la pratique du yoga, je m’avancerai sur la voie de la délivrance—et de ce lieu même j’obtiendrai la mokṣa, sans aucun doute.»

Verse 25

तावज्ज्ञानं च वैराग्यं पूर्वजातिस्मृतिर्यथा । यावद्गर्भस्थितो जन्तुः सर्वोऽपि द्विजसत्तम

«Tant que l’être vivant demeure dans le sein maternel, ô le meilleur des deux-fois-nés, en lui résident la connaissance et le détachement, ainsi que la mémoire des naissances antérieures.»

Verse 26

यदा गर्भाद्विनिष्क्रांतः स्पृश्यते विष्णुमायया । तदा नाशं व्रजत्याशु सत्यमेतदसंशयम्

«Mais lorsqu’il sort du sein maternel et qu’il est touché par la māyā de Viṣṇu, alors (cette connaissance et ce détachement) périssent bien vite; ceci est vérité, sans aucun doute.»

Verse 27

तस्मान्नाहं द्विजश्रेष्ठ निष्क्रमिष्ये कथंचन । गर्भादस्मात्प्रयास्यामि स्थानान्मोक्षमसंशयम्

«C’est pourquoi, ô le meilleur des deux-fois-nés, je ne sortirai d’aucune manière. De cet état même dans le sein, je partirai vers la mokṣa depuis ce lieu—sans aucun doute.»

Verse 28

व्यास उवाच । न भविष्यति ते माया वैष्णवी सा कथंचन । सुघोरान्नरकादस्मान्निष्क्रमस्व विगर्हितात्

Vyāsa dit : Cette māyā vaiṣṇavī ne s’élèvera en toi d’aucune manière. Sors de cet enfer d’enfermement, si terrible et si blâmable.

Verse 29

गर्भवासात्ततो योगं समाश्रित्य शिवं व्रज । तस्माद्दर्शय मे वक्त्रं स्वकीयं येन मे भवेत् । आनृण्यं पितृलोकस्य तव वक्त्रस्य दर्शनात्

Ensuite, quittant la demeure du sein maternel, prends refuge dans le yoga et parviens à Śiva. Montre-moi donc ton propre visage, afin qu’en voyant ton visage je sois délivré de ma dette envers le monde des ancêtres.

Verse 30

गर्भ उवाच । वासुदेवं प्रतिभुवं यदि मे त्वं प्रयच्छसि । इदानीं यत्स्वयं तन्मे जन्म स्यान्नान्यथा द्विज

Le Garbha dit : Si tu m’accordes Vāsudeva Lui-même comme protecteur et garant, alors que ma naissance advienne dès maintenant, selon Sa propre volonté ; autrement, non, ô deux-fois-né.

Verse 31

सूत उवाच । ततो व्यासो द्रुतं गत्वा द्वारकां प्रति दुःखितः । कथयामास वृत्तांतं विस्तराच्चक्रपाणिने

Sūta dit : Alors Vyāsa, accablé de peine, se rendit en hâte à Dvārakā et exposa en détail toute l’affaire au Seigneur porteur du disque (Kṛṣṇa).

Verse 32

तेनैव सहितः पश्चात्स्वगृहं पुनरागतः । व्यासः प्रतिभुवं तस्मै दातुं विष्णुं निरंजनम्

Ensuite, accompagné de Lui, Vyāsa revint à sa demeure, afin de donner à cet être Viṣṇu —le Seigneur sans tache— comme garant selon l’engagement pris.

Verse 33

श्रीकृष्ण उवाच । प्रतिभूरस्मि नाशाय मायायास्तव निर्गमे । मद्वाक्यान्निष्क्रमं कृत्वा गच्छ मोक्षमनुत्तमम्

Śrī Kṛṣṇa dit : « Je suis ton garant, afin que la māyā soit détruite lorsque tu paraîtras au dehors. Agis selon Ma parole, sors, et va vers la délivrance suprême, sans égale. »

Verse 34

ततो द्रुतं विनिष्क्रांतो विष्णुवाक्येन स द्विजाः । द्वादशाब्दप्रमाणस्तु यौवनस्य समीपगः

Alors, poussé par la parole de Viṣṇu, il sortit promptement, ô deux-fois-nés ; et bien que son âge ne fût que de douze ans, il se tenait déjà tout près de la jeunesse, mûr au-delà de ses années.

Verse 35

ततः प्रणम्य दैत्यारिं व्यासं च जननीं तथा । प्रस्थितो वनवासाय तत्क्षणाद्व्यासनंदनः

Puis, s’étant prosterné devant le Pourfendeur des asuras (le Seigneur), devant Vyāsa et devant sa mère également, le fils de Vyāsa partit aussitôt pour la vie de la forêt, embrassant le renoncement.

Verse 36

अथ तं स मुनिः प्राह तिष्ठ पुत्रात्ममंदिरे । संस्काराञ्जातकाद्यांश्च येन ते प्रकरोम्यहम्

Alors le sage lui dit : « Reste, mon fils, dans l’enceinte de ma demeure-āśrama, afin que j’accomplisse pour toi les saṃskāra, les rites de passage, à commencer par ceux de la naissance. »

Verse 37

शिशुरुवाच । संस्काराः शतशो जाता मम जन्मनिजन्मनि । भवार्णवे परिक्षिप्तो यैरहं बन्धनात्मकैः

L’enfant dit : « Des centaines de saṃskāra sont nés en moi, naissance après naissance ; par ces forces qui tissent les liens, j’ai été jeté dans l’océan du bhava, le devenir du monde. »

Verse 38

श्रीभगवानुवाच । शुकवज्जल्पते यस्मात्तवायं पुत्रको मुने । तस्माच्छुकोऽयं नाम्नास्तु योगविद्याविचक्षणः

Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô sage, puisque ton fils parle comme un perroquet (śuka), qu’il soit connu sous le nom de “Śuka”, celui qui discerne la connaissance du Yoga.»

Verse 39

नायं स्थास्यति हर्म्ये स्वे मोहमायाविवर्जितः । तस्माद्गच्छतु मा स्नेहं त्वं कुरुष्वास्य संभवम्

«Il ne demeurera pas dans son palais-maison, car il est affranchi de l’illusion et de la māyā. Laisse-le donc partir ; ne t’attache pas par affection—accomplis plutôt ce qui est dû quant à sa venue au monde.»

Verse 40

अहं गृहं प्रयास्यामि त्वं मुक्तः पैतृकादृणात् । दर्शनादेव पुत्रस्य सत्यमेतन्मयोदितम्

«Je retournerai à Ma demeure. Tu es délivré de la dette ancestrale ; par la seule vision de ton fils, cela s’accomplit—c’est la vérité, ainsi l’ai-Je proclamée.»

Verse 41

एवमुक्त्वा हृषीकेशो व्यासमामंत्र्य सत्वरम् । विहगाधिपमारूढः प्रययौ द्वारकां प्रति

Ayant ainsi parlé, Hṛṣīkeśa prit promptement congé de Vyāsa ; montant le roi des oiseaux, Il partit vers Dvārakā.

Verse 42

ततो गते हृषीकेशे व्यासः पुत्रमुवाच ह । प्रस्थितं वनवासाय निःस्पृहं स्वगृहं प्रति

Après le départ de Hṛṣīkeśa, Vyāsa s’adressa à son fils—déjà parti pour la vie en forêt, sans désir, indifférent même à sa propre demeure.

Verse 43

व्यास उवाच । गृहस्थधर्मरिक्तानां पितृवाक्यं प्रणश्यति । पितृवाक्यं तु यो मोहान्नैव सम्यक्समाचरेत् । स याति नरकं तस्मान्मद्वाक्यात्पुत्र मा व्रज

Vyāsa dit : «Pour ceux qui sont dépourvus du dharma du maître de maison, l’injonction du père perd sa vigueur. Mais celui qui, par égarement, n’accomplit pas correctement l’ordre paternel, va en enfer. C’est pourquoi, mon fils, ne t’en va pas à l’encontre de ma parole.»

Verse 44

शुक उवाच । यथाद्याहं त्वया जातो मया त्वं चान्यजन्मनि । संजातोऽसि मुनिश्रेष्ठ तथाहमपि ते पिता

Śuka dit : «De même qu’aujourd’hui je suis né de toi, de même, en une autre naissance, tu es né de moi, ô le meilleur des sages. Ainsi, moi aussi, j’ai été ton père.»

Verse 45

तस्माद्वाक्यं त्वया कार्यं यद्येषा धर्मसंस्थितिः । नाहं निषेधनीयस्तु व्रजमानस्तपोवनम्

Ainsi, si telle est vraiment la voie établie du dharma, tu dois accomplir mes paroles. Ne cherche pas à me retenir, car je me mets en route vers le tapovana, la forêt des austérités.

Verse 46

व्यास उवाच । ब्राह्मणस्य गृहे जन्म पुण्यैः संप्राप्यते नृभिः । संस्कारान्यत्र संप्राप्य वेदोक्तान्मुनिराप्यते

Vyāsa dit : «Par les mérites amassés, les hommes obtiennent de naître dans une maison de brāhmaṇa. Là, après avoir reçu les saṃskāra prescrits par le Veda, on atteint l’état de muni, de sage.»

Verse 47

शुक उवाच । संस्कारैराप्यते मुक्तिर्यदि कर्म शुभं विना । पाखंडिनोऽपि यास्यंति तन्मुक्तिं व्रतधारिणः

Śuka dit : «Si la délivrance pouvait être obtenue par les seuls saṃskāra, sans conduite vertueuse, alors même les hypocrites atteindraient cette délivrance en ne portant que des vœux extérieurs.»

Verse 48

व्यास उवाच । ब्रह्मचारी भवेत्पूर्वं गृहस्थश्च ततः परम् । वानप्रस्थो यतिश्चैव ततो मोक्षमवाप्नुयात्

Vyāsa dit : Qu’on soit d’abord brahmacārin, disciple voué à la chasteté; puis gṛhastha, maître de maison. Ensuite vānaprastha, habitant de la forêt, et enfin yati, renonçant. Par cette progression, on obtient la mokṣa, la délivrance.

Verse 49

शुक उवाच । ब्रह्मचर्येण चेन्मोक्षस्तत्षण्ढानां सदा भवेत् । गृहस्थाश्रमिणां चेत्स्यात्तत्सर्वं मुच्यते जगत्

Śuka dit : Si la délivrance s’obtenait seulement par le brahmacarya, elle appartiendrait à jamais aux impuissants. Et si elle s’obtenait seulement par l’état de gṛhastha, alors le monde entier serait délivré.

Verse 50

अथवा वनरक्तानां तन्मृगाणां प्रजायते

Ou bien, cette délivrance naîtrait pour les cerfs et les bêtes vouées à la forêt.

Verse 51

अथवा यतिधर्माणां यदि मोक्षो भवेन्नृणाम् । दरिद्राणां च सर्वेषां तन्मुक्तिः प्रथमा भवेत्

Et encore : si la délivrance des hommes naissait seulement de la discipline du yati, alors, parmi tous, les pauvres obtiendraient d’abord cette libération.

Verse 52

व्यास उवाच । गृहस्थधर्मरक्तानां नृणां सन्मार्गगामिनाम् । इह लोकः परश्चैव मनुना संप्रकीर्तितः

Vyāsa dit : Pour les hommes attachés au dharma du gṛhastha et marchant sur la bonne voie, Manu a proclamé assurés à la fois ce monde-ci et l’autre.

Verse 53

श्रीशुक उवाच । गृहगुप्तौ सुगुप्तानां बंधानां बंधुबंधनैः । मोहरागसमावेशात्सन्मार्ग गमनं कुतः

Śrī Śuka dit : Lorsqu’on demeure bien dissimulé dans la forteresse gardée du foyer, lié par les liens des proches et des attachements, comment pourrait-on marcher sur la voie juste, submergé par l’illusion et le désir?

Verse 54

व्यास उवाच । कष्टं वने निवसतोऽत्र सदा नरस्य नो केवलं निजतनुप्रभवं भवेच्च । दैवं च पित्र्यमखिलं न विभाति कृत्यं तस्माद्गृहे निवसतात्महितं प्रचिन्त्यम्

Vyāsa dit : Pour l’homme qui demeure sans cesse dans la forêt, la peine survient, non seulement de ce qui naît de son propre corps. De plus, l’ensemble des devoirs envers les dieux et envers les ancêtres ne peut s’accomplir comme il convient. C’est pourquoi, tout en vivant au foyer, il faut réfléchir et poursuivre ce qui est réellement salutaire pour soi.

Verse 55

श्रीशुकदेव उवाच । भावेन भावितमहातपसां मुनीनां तिष्ठन्ति तावदखिलानि तपःफलानि । यत्ते निकाशशरणाः पुरुषा न जातु पश्यंत्यसज्जनमुखानि सुखं तदेव

Śrī Śukadeva dit : Tant que les grands ascètes et les sages demeurent intérieurement imprégnés de l’intention sacrée (bhāva), tous les fruits de leurs austérités restent solidement établis. En vérité, telle est ta joie : que ceux qui se réfugient dans le discernement pur n’aient jamais à voir le visage des méchants.

Verse 56

व्यास उवाच । गृहं परिग्रहः पुंसां गृहस्थाश्रमधर्मिणाम् । इहलोके परे चैव सुखं यच्छति शाश्वतम्

Vyāsa dit : Pour les hommes voués au dharma de l’āśrama du maître de maison, le foyer et les possessions légitimes sont des soutiens appropriés ; ils accordent une félicité durable en ce monde et dans l’au-delà.

Verse 57

श्रीशुक उवाच । शीतं हुताशादपि दैवयोगात्सञ्जायते चन्द्रमसोऽपि तापः । परिग्रहात्सौख्यसमुद्भवोऽत्र भूतोऽभवद्भावि न मर्त्यलोके

Śrī Śuka dit : Par le retournement du destin, même le feu peut devenir froid, et même la lune peut brûler de chaleur. Ainsi, dans ce monde des mortels, le bonheur né des possessions n’est jamais stable—ni hier, ni aujourd’hui, ni demain.

Verse 58

व्यास उवाच । सुपुण्यैर्लभ्यते कृच्छ्रान्मानुष्यं भुवि दुर्लभम् । तस्मिंल्लब्धे न किं लब्धं यदि स्याद्गृहधर्मवित्

Vyāsa dit : Par de grands mérites, et non sans peine, on obtient sur terre la rare naissance humaine. L’ayant obtenue, qu’est-ce qui ne serait pas acquis—si l’on connaît vraiment le dharma de la vie de maître de maison ?

Verse 59

श्रीशुकदेव उवाच । यदि स्याज्ज्ञानसंयुक्तो जन्मकालेत्र मानवः । निजावस्थां समालोक्य तज्ज्ञानं हि विलीयते

Śrī Śukadeva dit : Même si un homme était pourvu de connaissance dès l’instant de sa naissance, en voyant sa propre condition et ses limites, cette connaissance se dissoudrait assurément.

Verse 60

व्यास उवाच । मुदितस्यापि पुत्रस्य गर्दभस्यार्भकस्य च । भस्मलोलस्य लोकस्य शब्दोऽपि रटतो मुदे

Vyāsa dit : Même pour un fils—fût-il tel un ânon nouveau-né—ce monde épris de cendre élève la voix et crie de joie.

Verse 61

श्रीशुक उवाच । रसता सर्पता धूलि लोके त्वशुचिना चिरम् । मुनेऽत्र शिशुना लोकस्तुष्टिं याति स बालिशः

Śrī Śuka dit : Ici, dans ce monde, depuis longtemps il y a une poussière impure, criarde et rampante. Et pourtant, ô sage, les gens se réjouissent pour un simple bébé ; telles sont les façons enfantines du monde.

Verse 62

व्यास उवाच । पुंनामास्ति महारौद्रो नरको यममन्दिरे । पुत्रहीनो व्रजेत्तत्र तेन पुत्रः प्रशस्यते

Vyāsa dit : Dans le domaine de Yama se trouve un enfer d’une férocité terrible, nommé Puṃnāma. On dit que celui qui n’a pas de fils s’y rend ; c’est pourquoi le fils est loué.

Verse 63

श्रीशुक उवाच । यदि स्यात्पुत्रतः स्वर्गः सर्वेषां स्यान्महामुने । शूकराणां शुनां चैव शलभानां विशेषतः

Śrī Śuka dit : « Si le ciel s’obtenait seulement par le fait d’avoir des fils, ô grand sage, alors le ciel appartiendrait à tous—surtout aux porcs, aux chiens, et même aux papillons de nuit. »

Verse 64

व्यास उवाच । पितॄणामनृणो मर्त्यो जायते पुत्रदर्शनात् । पौत्रस्यापि च देवानां प्रपौत्रस्य दिवाश्रयः

Vyāsa dit : « En voyant un fils, le mortel devient quitte envers les ancêtres. Par un petit-fils aussi, les dieux sont satisfaits ; et par un arrière-petit-fils, il y a comme un appui dans le séjour céleste. »

Verse 65

शुक उवाच । चिरायुर्ज्जायते गृध्रः संततिं पश्यते निजाम् । क्रमेण संततं किं न स मोक्षं प्रतिपद्यते

Śuka dit : « Le vautour naît d’une longue vie et voit sa propre lignée se poursuivre. Si, au fil du temps, il peut contempler une succession ininterrompue, pourquoi n’atteindrait-il pas, par ce même chemin graduel, la délivrance (mokṣa) ? »

Verse 66

सूत उवाच । एवमुक्त्वा परित्यज्य पितरं स वनं गतः । मातरं च सुदुःखार्तां प्रलपन्तीमनेकधा

Sūta dit : « Ayant ainsi parlé, il abandonna son père et gagna la forêt, laissant aussi sa mère, accablée d’une douleur extrême, se lamenter de mille façons. »

Verse 67

तं दृष्ट्वा दुःखितो व्यासो निराशः पुत्रदर्शने । पुत्रशोकाभिसंतप्तो भार्यया सहितोऽभवत्

À cette vue, Vyāsa fut saisi de tristesse, sans espoir de revoir son fils. Brûlé par le chagrin pour son enfant, il demeura avec son épouse, unis dans la même peine.