Adhyaya 5
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 5

Adhyaya 5

Ce chapitre s’ouvre sur Nārada se dirigeant vers le mont Raivata, avec l’intention méditée d’entreprendre une action « pour le bien des brāhmaṇa », posant d’emblée une enquête éthique sur le dāna (don) et l’aptitude du récipiendaire (pātratā). Des vers didactiques blâment les dons offerts à des personnes indignes et avertissent qu’un brāhmaṇa sans discipline ou sans savoir ne peut « faire traverser » autrui, tel une barque sans gouvernail. Le texte précise ensuite le dharma du don : lieu, temps, moyens, substance et foi convenables ; la pātratā ne repose pas sur l’érudition seule, mais sur l’union du savoir et de la conduite. Nārada pose douze questions ardues pour éprouver la science, puis se rend à Kalāpagrāma, vaste bourgade riche en āśrama et en brāhmaṇa formés à la śruti, engagés dans la controverse. Quand Nārada demande des réponses, ils jugent ces questions faciles ; mais un enfant nommé Sutanu répond avec méthode. Sutanu énumère la mātṛkā (inventaire des phonèmes) incluant l’oṃkāra, et interprète oṃ comme une carte théologique : A–U–M, la demi-mātrā transcendante étant Sadāśiva. Il explique encore la « merveilleuse maison cinq fois cinq » comme un schéma de tattva culminant en Sadāśiva ; la « femme aux multiples formes » comme buddhi ; et le « grand être marin » comme lobha (avidité), en exposant ses effets moraux. Il présente ensuite une hiérarchie en huit degrés des brāhmaṇa selon l’étude et la discipline, et cite des repères calendaires (yugādi et manvantarādi) liés à un mérite impérissable. Le chapitre se clôt sur des conseils pour ordonner sa vie par l’action réfléchie, sur les deux voies (arcis et dhūma) évoquées dans le Vedānta, et sur le rejet des chemins qui nient les devas et le dharma, contraires aux normes de la śruti et de la smṛti.

Shlokas

Verse 1

नारद उवाच । ततोऽहं धर्मवर्माणं प्रोच्य तिष्ठेद्धनं त्वयि । कृत्यकाले ग्रहीष्यामीत्यागमं रैवतं गिरिम्

Nārada dit : « Alors, après avoir instruit Dharmavarmā, je lui dis : “Que les richesses demeurent auprès de toi ; je les prendrai au moment requis.” » Ayant ainsi parlé, je me rendis au mont Raivata.

Verse 2

आसं प्रमुदितश्चाहं पश्यंस्तं गिरिसत्तमम् । आह्वयानं नरान्साधून्भूमेर्भुजमिवोच्छ्रितम्

Je fus rempli d’allégresse en contemplant cette montagne suprême—s’élevant tel le bras de la terre levé vers le ciel, comme si elle appelait à elle les hommes nobles et vertueux.

Verse 3

यस्मिन्नानाविधा वृक्षाः प्रकाशंते समंततः । साधुं गृहपतिं प्राप्य पुत्रभार्यादयो यथा

Sur elle, des arbres de mille espèces prospèrent et rayonnent de toutes parts—comme fils, épouse et autres dépendants s’épanouissent auprès d’un maître de maison vertueux.

Verse 4

मुदिता यत्र संतृप्ता वाशंते कोकिलादयः । सद्गुरोर्ज्ञानसंपन्ना यथा शिष्यगणा भुवि

Là, les coucous et d’autres oiseaux chantent, joyeux et comblés—comme des groupes de disciples sur terre, enrichis de connaissance par un véritable guru.

Verse 5

यत्र तप्त्वा तपो मर्त्या यथेप्सितमवाप्नुयुः । श्रीमहादेवमासाद्य भक्तो यद्वन्मनोरथम्

Là, les mortels qui accomplissent des austérités obtiennent ce qu’ils désirent—comme le dévot qui, s’approchant de Śrī Mahādeva, atteint l’aspiration chérie du cœur.

Verse 6

तस्याहं च गिरेः पार्थ समासाद्य महाशिलाम् । शीतसौरभ्यमंदेन प्रीणीतोऽचिंतयं हृदि

Puis, ô fils de Pṛthā, j’atteignis une vaste dalle de roche de cette montagne. Ranimé par une brise fraîche au parfum délicat, je méditai au fond du cœur.

Verse 7

तावन्मया स्थानमाप्तं यदतीव सुदुर्लभम् । इदानीं ब्राह्मणार्थेऽहं कुर्वे तावदुपक्रमम्

Ainsi ai-je atteint un état extrêmement difficile à obtenir. À présent, pour le bien des brāhmaṇas, j’entreprendrai l’œuvre nécessaire.

Verse 8

ब्राह्मणाश्च विलोक्य मे ये हि पात्रतमा मताः । तथा हि चात्र श्रूयंते वचांसि श्रुतिवादिनाम्

Après les avoir observés, je tins ces brāhmaṇas pour les récipiendaires les plus dignes. En vérité, en cette matière, on entend aussi les paroles des maîtres qui enseignent le Veda.

Verse 9

न जलोत्तरणे शक्ता यद्वन्नौः कर्णवर्जिता । तद्वच्छ्रेष्ठोऽप्यनाचारो विप्रो नोद्धरणक्षमः

De même qu’une barque sans gouvernail ne peut traverser les eaux, ainsi—fût-il éminent—un brāhmaṇa dépourvu de juste conduite ne peut délivrer autrui.

Verse 10

ब्राह्मणो ह्यनधीयानस्तृणाग्निरिव शाम्यति । तस्मै हव्यं न दातव्यं न हि भस्मनि हूयते

Le brāhmaṇa qui n’étudie pas le Veda s’éteint comme un feu d’herbes. Aussi ne faut-il pas lui donner le havya, car on ne verse pas les oblations sur des cendres.

Verse 11

दानपात्रमतिक्रम्य यदपात्रे प्रदीयते । तद्दत्तं गामतिक्रम्य गर्दभस्य गवाह्निकम्

Ce qui est donné à un indigne, en délaissant le véritable réceptacle du don, ressemble à nourrir un âne tout en négligeant la vache qui donne le lait.

Verse 12

ऊषरे वापितं बीजं भिन्नभांडे च गोदुहम् । भस्मनीव हुतं हव्यं मूर्खे दानमशाश्वतम्

Telle une semence jetée sur une terre stérile, tel le lait versé dans un vase brisé, telle l’oblation (havis) offerte aux cendres, ainsi est l’aumône donnée au sot : elle ne porte aucun fruit durable.

Verse 13

विधिहीने तथाऽपात्रे यो ददाति प्रतिग्रहम् । न केवलं हि तद्याति शेषं पुण्यं प्रणश्यति

Celui qui fait un don à qui est dépourvu de règle juste (vidhi) et indigne (apātra) ne perd pas seulement le mérite de ce don : le reste même de son mérite s’anéantit.

Verse 14

भूराप्ता गौस्तथा भोगाः सुवर्णं देहमेव च । अश्वश्चक्षुस्तथा वासो घृतं तेजस्तिलाः प्रजाः

Terre, eau, vaches et jouissances; or, jusqu’au corps lui-même; chevaux, la vue et le vêtement; ghee (ghṛta), l’éclat (tejas), le sésame et la descendance—tout cela peut être atteint par un don et une acceptation contraires au dharma.

Verse 15

घ्नंति तस्मादविद्वांस्तु बिभियाच्च प्रतिग्रहात् । स्वल्पक केनाप्यविद्वांस्तु पंके गौरिव सीदति

C’est pourquoi l’homme sans savoir doit craindre d’accepter des dons, car ils peuvent le détruire. Même pour un présent minime, l’ignorant s’enlise, tel une vache qui s’enfonce dans la boue.

Verse 16

तस्माद्ये गूढतपसो गूढस्वाध्यायसाधकाः । स्वदारनिरताः शांतास्तेषु दत्तं सदाऽक्षयम्

Ainsi, tout ce qui est donné à ceux qui pratiquent une ascèse cachée et un svādhyāya silencieux, à ceux qui se contentent de leur épouse légitime et demeurent paisibles, devient un don impérissable : son mérite ne s’épuise jamais.

Verse 17

देशे काल उपायेन द्रव्यं श्रद्धासमन्वितम् । पात्रे प्रदीयते यत्तत्सकलं धर्मलक्षणम्

Ce qui est offert en don—au lieu et au moment convenables, selon la juste manière, avec foi, et à un récipiendaire digne—porte pleinement la marque du Dharma.

Verse 18

न विद्यया केवलया तपसा वापि पात्रता । यत्र वृत्तिमिमे चोभे तद्वि पात्रं प्रचक्षते

L’aptitude à recevoir des dons ne vient ni du seul savoir, ni de la seule austérité. Est dit véritable récipiendaire celui en qui se trouvent ensemble la conduite droite et ces qualités.

Verse 19

तेषां त्रयाणां मध्ये च विद्या मुख्यो महागुणः । विद्यां विनांधवद्विप्राश्चक्षुष्मंतो हि ते मताः

Parmi ces trois, l’apprentissage (vidyā) est la vertu majeure. Sans savoir, même les brāhmaṇas sont tenus pour aveugles, quand bien même on les dirait «pourvus d’yeux» de nom.

Verse 20

तस्माच्चक्षुष्मतो विद्वान्देशे देशे परीक्षयेत् । प्रश्रान्ये मम वक्ष्यंति तेभ्यो दास्याम्यहं ततः

Ainsi, l’homme savant, doté d’un vrai discernement, doit examiner (les récipiendaires) de lieu en lieu. À ceux qui répondront à mes questions, à eux seuls je donnerai ensuite.

Verse 21

इति संचिंत्य मनसा तस्माद्देशात्समुत्थितः । आश्रमेषु महर्षीणां विचराम्यस्मि फाल्गुन

Ayant ainsi médité en son cœur, il se leva de ce lieu. Au mois de Phālguna, il erra à travers les āśramas des grands sages.

Verse 22

इमाञ्छ्लोकान्गायमानः प्रश्ररूपाञ्छृणुष्व तान् । मातृकां को विजानाति कतिधा कीदृशाक्षराम्

Écoute ces stances que je chante sous forme de questions : qui connaît vraiment la Mātṛkā (l’alphabet sacré) — combien elle compte, et de quelle nature sont ses lettres ?

Verse 23

पंचपंचाद्भुतं गेहं को विजानाति वा द्विजः । बहुरूपां स्त्रियं कर्तुमेकरूपां च वत्ति कः

Quel « deux-fois-né » connaît vraiment la merveilleuse « demeure » du cinq-et-cinq ? Et qui sait faire que la femme aux multiples formes devienne d’une seule forme (stable et unique) ?

Verse 24

को वा चित्रकथाबंधं वेत्ति संसारगोचरः । को वार्णवमहाग्राहं वेत्ति विद्यापरायणः

Qui, évoluant dans le domaine du saṃsāra, comprend l’entrelacs subtil des récits ? Et qui, voué à la connaissance, connaît le puissant « saisisseur » au sein de l’océan ?

Verse 25

को वाष्टविधं ब्राह्मण्यं वेत्ति ब्राह्मणसत्तमः । युगानां च चतुर्णां वा को मूलदिवसान्वदेत्

Quel meilleur des brāhmanes connaît la nature octuple du brāhmaṇya (l’état brahmanique) ? Et qui peut énoncer les jours fondamentaux (la mesure racine) des quatre yuga ?

Verse 26

चतुर्दशमनूनां वा मूलवासरं वेत्ति कः । कस्मिंश्चैव दिने प्राप पूर्वं वा भास्करो रथम्

Qui peut connaître en vérité le jour primordial des quatorze Manu ? Ou bien, quel jour le Soleil obtint-il pour la première fois son char ?

Verse 27

उद्वेजयति भूतानि कृष्णाहिरिववेत्ति कः । को वास्मिन्घोरसंसारे दक्षदक्षतमो भवेत्

Qui peut savoir ce qui épouvante les êtres, tel un serpent noir ? Et qui, dans ce redoutable cycle du saṃsāra, pourrait être le plus souverainement capable ?

Verse 28

पंथानावपि द्वौ कश्चिद्वेत्ति वक्ति च ब्राह्मणः । इति मे द्वादश प्रश्रान्ये विदुर्ब्राह्मणोत्तमाः

Même au sujet des deux voies, quelque brahmane peut les connaître et les exposer. Ainsi, mes douze questions sont comprises par les plus éminents des brahmanes.

Verse 29

ते मे पूज्यतमास्तेषामहामाराधकश्चिरम् । इत्यहं गायमानो वै भ्रमितः सकलां महीम्

Ils sont les plus dignes de mon culte ; depuis longtemps je suis leur adorateur fervent. Disant cela et le chantant, j’ai erré par toute la terre.

Verse 30

ते चाहुर्दुःखदाः ख्याताः प्रश्रास्ते कुर्महे नमः । इत्यहं सकलां पृथ्वीं विचिंत्यालब्धब्राह्मणः

Et ils dirent : «Ces questions sont réputées donner la souffrance ; devant ces questions, nous nous inclinons». Ainsi, après avoir considéré toute la terre, je ne trouvai point un tel brahmane (capable de répondre).

Verse 31

हिमाद्रिशिखरासीनो भूयश्चिंतामवाप्तवान् । सर्वे विलोकिता विप्राः किमतः कर्तुमुत्सहे

Assis au sommet de l’Himālaya, je retombai dans l’angoisse : «J’ai vu tous les brahmanes ; que puis-je seulement entreprendre à présent ?»

Verse 32

ततो मे चिंतयानस्य पुनर्जातामतिस्त्वियम् । अद्यापि न गतश्चाहं कलापग्राममुत्तमम्

Alors, tandis que je méditais, cette pensée renaquit en moi : «Même aujourd’hui, je ne suis pas allé au village excellent nommé Kalāpa.»

Verse 33

यस्मिन्विप्राः संवसंति मूर्तानीव तपांसि च । चतुराशीतिसाहस्राः श्रुताध्ययनशालिनः

En ce lieu demeurent des brahmanes—comme si l’ascèse elle-même s’y était incarnée—au nombre de quatre-vingt-quatre mille, riches de śruti et de l’étude des Veda.

Verse 34

स्थाने तस्मिन्गमिष्यामीत्युक्त्वाहं चलितस्तदा । खेचरो हिममाक्रम्य परं पारं गतस्ततः

Disant : «J’irai en ce lieu», je me mis alors en route ; parcourant le ciel, je franchis les chaînes neigeuses et gagnai l’autre rive, au loin.

Verse 35

अद्राक्षं पुण्यभूमिस्थं ग्रामरत्नमहं महत् । शतयोजनविस्तीर्णं नानावृक्षसमाकुलम्

Je vis, établie sur une terre sainte, une grande bourgade—joyau parmi les villages—s’étendant sur cent yojanas, foisonnante d’arbres de toutes sortes.

Verse 36

यत्र पुण्यवतां संति शतशः प्रवराश्रमाः । सर्वेषामपि जीवानां यत्रान्योन्यं न दुष्टता

Là se trouvent des centaines d’ermitage excellents appartenant aux méritants, et là—parmi tous les êtres vivants—il n’y a nulle malveillance réciproque.

Verse 37

यज्ञभाजां मुनीनां यदुपकारकरं सदा । सतां धर्मवतां यद्वदुपकारो न शाम्यति

Ce qui est à jamais bénéfique aux munis qui prennent part au yajña; de même, l’assistance des justes, établis dans le dharma, ne s’éteint jamais.

Verse 38

मुनीनां यत्र परमं स्थानं चाप्यविनाशकृत् । स्वाहास्वधावषट्कारहन्तकारो न नश्यति

Là se trouve la demeure suprême des munis, un lieu qui écarte la ruine; là, les paroles sacrées « svāhā », « svadhā » et « vaṣaṭ », avec le destructeur des obstacles, ne périssent jamais.

Verse 39

यत्र कृतयुगस्तार्थं बीजं पार्थावशिष्यते । सूर्यस्य सोमवंशस्य ब्राह्मणानां तथैव च

Là où demeure sur la terre la semence du vrai dessein du Kṛta-yuga; de même y demeure la semence de la lignée solaire, de la lignée lunaire, et celle des brāhmaṇas.

Verse 40

स्थानकं तत्समासाद्य प्रविष्टोऽहं द्विजाश्रमान् । तत्र ते विविधान्वादान्विवदंते द्विजोत्तमाः

Ayant atteint ce lieu saint, j’entrai dans les āśramas des « deux-fois-nés ». Là, les meilleurs brāhmaṇas débattaient de multiples doctrines.

Verse 41

परस्परं चिंतयाना वेदा मूर्तिधरा यथा । तत्र मेधाविनः केचिदर्थमन्यैः प्रपूरितम्

Ils méditaient les uns avec les autres, comme si les Vedas eux-mêmes avaient pris corps. Là, quelques intelligences éclatantes complétaient le sens que d’autres avaient laissé inachevé.

Verse 42

विचिक्षिपुर्महात्मानो नभोगतमिवामिषम् । तत्रा हं करमुद्यम्य प्रावोचं पूर्यतां द्विजाः

Ces grandes âmes lançaient des arguments comme de la viande jetée au ciel. Alors je levai la main et dis : «Qu’il en soit décidé, ô deux-fois-nés !»

Verse 43

काकारावैः किमतैर्वो यद्यस्ति ज्ञानशालिता । व्याकुरुध्वं ततः प्रश्रान्मम दुर्विषहान्बहून्

À quoi servent ces cris de corbeau et ces querelles, s’il y a en vous une vraie science? Expliquez donc mes nombreuses questions, si difficiles à soutenir soient-elles.

Verse 44

ब्राह्मणा ऊचुः । वद ब्राह्मण प्रश्रान्स्वाञ्छ्रुत्वाऽधास्यामहे वयम् । परमो ह्येष नो लाभः प्रक्षान्पृच्छति यद्भवान्

Les brāhmaṇas dirent : «Parle, ô brāhmaṇa, de tes questions ; les ayant entendues, nous répondrons. C’est là notre plus grand gain : que tu interroges.»

Verse 45

अहं पूर्विकया ते वै न्यषेधंत परस्परम् । अहं पूर्वमहं पूर्वमिति वीरा यथा रणे

Alors, par l’orgueil du «moi d’abord», ils se contrariaient les uns les autres ; chacun disait : «Je parlerai le premier, moi le premier !», tels des héros sur le champ de bataille.

Verse 46

ततस्तान्ब्रवं प्रश्रानहं द्वादश पूर्वकान् । श्रुत्वा ते मामवो चंत लीलायंतो मुनीश्वराः

Alors je m’adressai à ces douze anciens avec mes questions. M’ayant entendu, les plus grands des sages répondirent, presque avec aisance, comme si la chose leur était légère.

Verse 47

किं ते द्विज बालप्रश्नैरमीभिः स्वल्पकैरपि । अस्माकं यन्निहीनं त्वं मन्यसे स ब्रवीत्वमून्

Ô brāhmane, à quoi servent ces questions d’enfant, fussent-elles minimes ? Si tu penses qu’il est en nous quelque insuffisance, dis-la sans détour.

Verse 48

ततोति विस्मितश्चाहं मन्यमानः कृतार्थताम् । तेषां निहीनं संचिंत्य प्रावोचं प्रब्रवीत्वयम्

Alors je fus saisi d’étonnement, pensant que mon dessein était accompli. Réfléchissant à ce qui pouvait leur manquer, je pris la parole et formulai mon avis.

Verse 49

ततः सुतनुनामा स बालोऽबालोऽभ्युवाच माम् । मम मंदायते वाणी प्रश्नैः स्वल्पैस्तव द्विज । तथापि वच्मि मां यस्मान्निहीनं मन्यते भवान्

Alors le garçon nommé Sutanū me parla—jeune, mais nullement enfantin : «Ô brāhmane, tes petites questions font hésiter ma parole. Pourtant je parlerai, puisque tu me tiens pour déficient.»

Verse 50

सुतनुरुवाच । अक्षरास्तु द्विपं चाशन्मातृकायाः प्रकीर्तिताः

Sutanū dit : «Il est proclamé que les lettres de la Mātr̥kā sont au nombre de cinquante-deux.»

Verse 51

ओंकारः प्रथमस्तत्र चतुर्दश स्वरास्तथा । स्पर्शाश्चैव त्रयस्त्रिं शदनुस्वारस्तथैव च

«Là, l’Oṃkāra est le premier ; viennent ensuite les quatorze voyelles ; et les consonnes de la classe “sparśa” sont au nombre de trente-trois—avec l’anusvāra également.»

Verse 52

विसर्ज्जनीयश्च परो जिह्वामूलीय एव च । उपध्मानीय एवापि द्विपंचाशदमी स्मृताः

Et le visarga, le son «para», le jihvāmūlīya et l’upadhmānīya : ainsi s’en fait la mémoire, portant le total à cinquante-deux.

Verse 53

इति ते कथिता संख्या अर्थं चैषां श्रृणु द्विज । अस्मिन्नर्थे चेति हासं तव वक्ष्यामि यः पुरा

Ainsi t’ai-je exposé leur nombre ; maintenant, écoute leur signification, ô brāhmane. Et sur ce sens même, je te dirai un ancien récit instructif qui jadis fit rire.

Verse 54

मिथिलायां प्रवृत्तोऽभूद्ब्राह्मणस्य निवेशने । मिथिलायां पुरा पुर्यां ब्राह्मणः कौथुमाभिधः

Autrefois, dans la cité de Mithilā, vivait un brāhmane nommé Kauthuma, établi dans sa propre demeure.

Verse 55

येन विद्याः प्रपठिता वर्तंते भुवि या द्विज । एकत्रिंशत्सहस्राणि वर्षाणां स कृतादरः

Ô brāhmane, il étudia à fond les sciences en usage dans le monde. Avec un zèle dévot, il s’y consacra durant trente et un mille ans.

Verse 56

क्षणमप्यनवच्छिन्नं पठित्वा गेहवानभूत् । ततः केनापि कालेन कौथुमस्याभवत्सुतः

Après avoir étudié sans interruption, ne fût-ce qu’un instant, il devint maître de maison ; puis, quelque temps après, un fils naquit à Kauthuma.

Verse 57

जडवद्वर्त्तमानः स मातृकां प्रत्यपद्यत । पठित्वा मातृकामन्यन्नाध्येति स कथंचन

Vivant tel un esprit obtus, il ne s’adonna qu’à l’apprentissage de l’alphabet; et même après avoir maîtrisé les lettres, il ne put, d’aucune manière, avancer vers une étude plus haute.

Verse 58

ततः पिता खिन्नरूपी जडं तं समभाषत । अधीष्व पुत्रकाधीष्व तव दास्यामि मोदकान्

Alors le père, l’air accablé, s’adressa à ce fils obtus : «Étudie, mon enfant, étudie ! Je te donnerai de doux modakas.»

Verse 59

अथान्यस्मै प्रदास्यामि कर्णावुत्पाटयामि ते

«Sinon, je les donnerai à quelqu’un d’autre—et je t’arracherai les oreilles !»

Verse 60

पुत्र उवाच । तात किं मोदकार्थाय पठ्यते लोभहेतवे । पठनंनाम यत्पुंसां परामार्थं हि तत्स्मृतम्

Le fils dit : «Père, étudie-t-on pour des modakas, par avidité ? L’étude, pour les hommes, est tenue en mémoire comme vouée au but suprême.»

Verse 61

कौथुम उवाच । एवं ते वदमानस्य आयुर्भवतु ब्रह्मणः । साध्वी बुद्धिरियं तेऽस्तु कुतो नाध्येष्यतः परम्

Kauthuma dit : «Puisque tu parles ainsi, puisses-tu avoir la longévité de Brahmā. Que cette noble intelligence soit tienne—comment ne poursuivrais-tu pas une étude plus élevée ?»

Verse 62

पुत्र उवाच । तात सर्वं परिज्ञेयं ज्ञानमत्रैव वै यतः । ततः परं कंठशोषः किमर्थं क्रियते वद

Le fils dit : «Père, puisque tout savoir connaissable se trouve ici même, pourquoi poursuivre une récitation qui dessèche la gorge ? Dis-moi : dans quel but le fait-on ?»

Verse 63

पितोवाच । विचित्रं भाषसे बाल ज्ञातोऽत्रार्थश्च कस्त्वया । ब्रूहि ब्रूहि पुनर्वत्स श्रोतुमिच्छामि ते गिरम्

Le père dit : «Enfant, tu parles d’une manière étonnante. Quel sens as-tu compris ici ? Parle, parle encore, mon cher ; je veux entendre tes paroles.»

Verse 64

पुत्र उवाच । एकत्रिंशत्सहस्राणि पठित्वापि त्वया पितः । नानातर्कान्भ्रांतिरेव संधिता मनसिस्वके

Le fils dit : «Père, même après avoir étudié trente et un mille, par tant d’arguments variés tu n’as fait que coudre la confusion dans ton propre esprit.»

Verse 65

अयमयं चायमिति धर्मो यो दर्शनोदितः । तेषु वातायते चेतस्तव तन्नाशयामि ते

«Ceci, cela, et encore cela» : tel est le ‘dharma’ proclamé par des doctrines rivales ; parmi elles, ton esprit souffle et vacille comme le vent. Cela, je l’anéantirai pour toi.

Verse 66

उपदेशं पठस्येव नैवार्थज्ञोऽसि तत्त्वतः । पाठमात्रा हि ये विप्रा द्विपदाः पशवो हि ते

Tu ne fais que réciter l’enseignement, mais en vérité tu n’en connais pas le sens. Car les brahmanes qui ne possèdent que la lecture par cœur ne sont, en effet, que des bêtes à deux pieds.

Verse 67

तत्ते ब्रवीमि तद्वाक्यं मोहमार्तंडमद्भुतम्

Ainsi je te dirai cette parole—merveilleuse comme un soleil qui dissipe l’illusion.

Verse 68

अकारः कथितो ब्रह्मा उकारो विष्णुरुच्यते । मकारश्च स्मृतो रुद्रस्त्रयश्चैते गुणाः स्मृताः

Le son « A » est proclamé Brahmā ; le son « U » est dit être Viṣṇu ; et le son « M » est rappelé comme Rudra. Ces trois-là sont aussi rappelés comme les trois guṇas.

Verse 69

अर्धमात्रा च या मूर्ध्नि परमः स सदाशिवः । एवमोंकारमाहात्म्यं श्रुतिरेषा सनातनी

Et la demi-syllabe (ardhamātrā) qui demeure au sommet du crâne est le Suprême—Sadāśiva. Telle est la grandeur de l’Oṃkāra : tel est l’enseignement éternel de la Śruti.

Verse 70

ओंकारस्य च माहात्म्यं याथात्म्येन न शक्यते । वर्षाणामयुतेनापि ग्रंथकोटिभिरेव वा

La grandeur de l’Oṃkāra ne peut être exprimée pleinement telle qu’elle est en vérité—ni en dix mille ans, ni même avec dix millions de livres.

Verse 71

पुनर्यत्सारसर्वस्वं प्रोक्तं तच्छ्रूयतां परम् । अःकारांता अकाराद्या मनवस्ते चतुर्दश

Écoute encore l’essence suprême de ce qui a été enseigné. Les quatorze Manus—commençant par « A » et s’achevant par « Aḥ »—sont ceux-ci.

Verse 72

स्वायंभुवश्च स्वारोचिरौत्तमो रैवतस्तथा । तामसश्चाक्षुषः षष्ठस्तथा वैवस्वतोऽधुना

Svāyaṃbhuva, Svārociṣa, Uttama et de même Raivata ; puis Tāmasa et Cākṣuṣa comme le sixième ; et maintenant, Vaivasvata.

Verse 73

सावर्णिर्ब्रह्मसावर्णी रुद्रसावर्णिरेव च । दक्षसावर्णिरेवापि धर्मसावर्णिरेव च

Sāvarṇi, Brahma-sāvarṇi et Rudra-sāvarṇi ; ainsi encore Dakṣa-sāvarṇi, et de même Dharma-sāvarṇi.

Verse 74

रौच्यो भौत्यस्तथा चापि मनवोऽमी चतुर्दश । श्वेतः पांडुस्तथा रक्तस्ताम्रः पीतश्च कापिलः

Raucya et aussi Bhautyā : tels sont les quatorze Manus. (Ils sont) Blanc, Pâle, Rouge, Cuivré, Jaune et Fauve.

Verse 75

कृष्णः श्यामस्तथा धूम्रः सुपिशंगः पिशंगकः । त्रिवर्णः शबलो वर्णैः कर्कंधुर इति क्रमात्

(Puis viennent) Noir, Sombre, Fumé, Fauve éclatant, Fauve ; ensuite Tricolore et Bigarré de teintes — ainsi, dans l’ordre, (jusqu’à) Karkaṃdhura.

Verse 76

वैवस्वतः क्षकारश्च तात कृष्णः प्रदृश्यते । ककाराद्य हकारांतास्त्रयस्त्रिंशच्च देवताः

« Vaivasvata » est indiqué par la syllabe « kṣa » ; et, ô bien-aimé, « Kṛṣṇa » est aussi vu comme ainsi signifié. De « ka » au commencement jusqu’à « ha » à la fin, on comprend les trente-trois divinités.

Verse 77

ककाराद्याष्ठकारांता आदित्या द्वादश स्मृताः । धाता मित्रोऽर्यमा शक्रो वरुणाश्चांशुरेव च

De « ka » comme premier jusqu’à « ṭha » comme dernier, on se souvient des douze Āditya : Dhātā, Mitra, Aryamā, Śakra, Varuṇa, et aussi Aṃśu.

Verse 78

भगो विवस्वान्पूषा च सविता दशमस्तथा । एकादशस्तथा त्वष्टा विष्णुर्द्वादश उच्यते

Bhaga, Vivasvān et Pūṣan, avec Savitṛ comme le dixième ; Tvaṣṭṛ comme le onzième ; et Viṣṇu est proclamé le douzième (parmi les Āditya).

Verse 79

जघन्यजः स सर्वेषामादित्यानां गुणाधिकः । डकाराद्या बकारांता रुद्राश्चैकादशैव तु

Celui qui naquit en dernier surpasse tous les Āditya par ses qualités. De « ḍa » comme premier jusqu’à « ba » comme dernier, ce sont bien les onze Rudra.

Verse 80

कपाली पिंगलो भीमो विरुपाक्षो विलोहितः । अजकः शासनः शास्ता शंभुश्चण्डो भवस्तथा

Kapālī, Piṅgala, Bhīma, Virūpākṣa, Vilohita, Ajaka, Śāsana, Śāstā, Śambhu, Caṇḍa, et de même Bhava : tels sont les Rudra.

Verse 81

भकाराद्याः षकारांता अष्टौ हि वसवो मताः । ध्रुवो घोरश्च सोमश्च आपश्चैव नलोऽनिलः

De « bha » comme premier jusqu’à « ṣa » comme dernier, on tient pour acquis les huit Vasu : Dhruva, Ghora, Soma, Āpa, Nala et Anila.

Verse 82

प्रत्यूषश्च प्रभासश्च अष्टौ ते वसवः स्मृताः । सौ हश्चेत्यश्विनौ ख्यातौ त्रयस्त्रिंशदिमे स्मृताः

Pratyūṣa et Prabhāsa : ainsi ces huit sont rappelés comme les Vasus. ‘Sau’ et ‘Ha’ sont renommés comme les deux Aśvins. Ainsi, on se souvient d’eux comme des trente-trois (divinités).

Verse 83

अनुस्वारो विसर्गश्च जिह्वामूलीय एव च । उपध्मानीय इत्येते जरायुजास्तथांडजाः

Anusvāra, Visarga, Jihvāmūlīya et Upadhmānīya : tels sont les signes évoqués ; et ici ils correspondent aux êtres nés du ventre et à ceux nés de l’œuf.

Verse 84

स्वेदजाश्चोद्भिजाश्चेति तत जीवाः प्रकीर्तिताः । भावार्थः कथितश्चायं तत्त्वार्थं श्रृणु सांप्रतम्

Et ceux nés de la sueur et ceux qui germent de la terre : ainsi sont proclamés les êtres vivants. Tel est le sens énoncé (extérieur) ; maintenant, écoute le sens de vérité, selon le tattva.

Verse 85

ये पुमांसस्त्वमून्देवान्समाश्रित्य क्रियापराः । अर्धमात्रात्मके नित्ये पदे लीनास्त एव हि

Ceux qui, prenant refuge en ces dieux et voués à l’acte sacré, se fondent dans l’état éternel dont l’essence est la « demi-mātrā »—eux seuls, en vérité, se résorbent dans cette demeure suprême.

Verse 86

चतुर्णां जीवयोनीनां तदैव परिमुच्यते । यदाभून्मनसा वाचा कर्मणा च यजेत्सुरान्

On est aussitôt délivré des liens des quatre modes de naissance des êtres, lorsque l’on adore les dieux par la pensée, la parole et l’action juste, entièrement engagé dans la dévotion.

Verse 87

यस्मिञ्छास्त्रे त्वमी देवा मानिता नैव पापिभिः । तच्छास्त्रं हि न मंतव्यं यदि ब्रह्मा स्वयं वदेत्

Tout enseignement où ces dieux ne sont pas honorés, et que soutiennent les pécheurs, ne doit pas être tenu pour śāstra, quand bien même Brahmā lui-même le proclamerait.

Verse 88

अमी च देवाः सर्वत्र श्रौते मार्गे प्रतिष्ठिताः । पाषण्डशास्त्रे सर्वत्र निषिद्धाः पापकर्मभिः

Ces dieux sont établis partout dans la voie védique (śrauta) ; mais dans les doctrines hérétiques (pāṣaṇḍa), ils sont partout rejetés par des actes pécheurs.

Verse 89

तदमून्ये व्यतिक्रम्य तपो दानमथो जपम् । प्रकुर्वंति दुरात्मानो वेपते मरुतः पथि

Ces êtres à l’âme mauvaise, transgressant la juste révérence envers ces divinités, accomplissent austérités, dons et japa ; pourtant, la voie même du Vent—l’ordre cosmique—tremble à cause d’eux.

Verse 90

अहो मोहस्य माहात्म्यं पश्यताविजितात्मनाम् । पठंति मातृकां पापा मन्यंते न सुरानिह

Ah, voyez la puissance de l’illusion chez ceux qui ne se sont pas vaincus eux-mêmes ! Les pécheurs récitent la « mātṛkā » (lettres/mantras), et pourtant ici ils ne reconnaissent nullement les dieux.

Verse 91

सुतनुरुवाच । इति तस्य वचः श्रुत्वा पिताभूदतिविस्मितः । पप्रच्छ च बहून्प्रश्रान्सोप्य वादीत्तथातथा

Sutanu dit : Ayant entendu ses paroles, le père fut grandement étonné. Il posa de nombreuses questions, et l’autre répondit à chacune comme il convenait.

Verse 92

मयापि तव प्रोक्तोऽयं मातृकाप्रश्र उत्तमः । द्वितीयं श्रृणु तं प्रश्नं पंचपंचाद्भुतं गृहम्

Je t’ai moi aussi exposé cette excellente question concernant la mātṛkā. Écoute maintenant la seconde question : au sujet de la merveilleuse « demeure » formée de cinq et de cinq.

Verse 93

पंचभूतानि पञ्चैव कर्मज्ञानेंद्रियाणि च । पंच पंचापि विषया मनोबुद्ध्यहमेव च

Il y a les cinq éléments ; et aussi les cinq organes d’action et les cinq organes de connaissance ; de même les cinq objets des sens, avec le mental, l’intellect et l’ego.

Verse 94

प्रकृतिः पुरुषश्चैव पञ्चविंशः सदाशिवः । पञ्चपञ्चभिरेततैस्तु निष्पन्नं गृहमुच्यते

Prakṛti et Puruṣa ; et, comme vingt-cinquième, Sadāśiva. Par ces ensembles de cinq et de cinq, on dit que la « demeure » (la structure incarnée) est produite.

Verse 95

देहमेतदिदं वेद तत्त्वतो यात्यसौ शिवम् । बहुरूपां स्त्रियं प्राहुर्बुद्धिं वेदांतवादिनः

Celui qui connaît ce corps en vérité s’avance vers Śiva. Les maîtres du Vedānta appellent l’intellect (buddhi) une « femme » aux formes multiples, prenant sans cesse des apparences variées.

Verse 96

सा हि नानार्थभजनान्नानारूपं प्रपद्यते । धर्मस्यैकस्य संयोगाद्बहुधाप्येकिकैव सा

Bien qu’on y recoure pour des buts divers, elle revêt de nombreuses formes extérieures ; pourtant, par son lien avec l’unique Dharma, elle demeure essentiellement une, même lorsqu’elle apparaît de multiples façons.

Verse 97

इति यो वेदे तत्त्वार्थं नासौ नरकमाप्नुयात् । मुनिभिर्यश्च न प्रोक्तं यन्न मन्येत दैवतान्

Celui qui comprend le sens véritable n’échoit pas en enfer. Et l’on ne doit pas tenir pour divin ce que les sages munis n’ont pas proclamé.

Verse 98

वचनं तद्बुधाः प्रहुर्बंधं चित्रकथं त्विति । यच्च कामान्वितं वाक्यं पंचमं वाप्यतः श्रुणु

Les sages appellent une telle parole un lien : un simple récit chatoyant. Et maintenant, écoute aussi la cinquième sorte d’énoncé : la parole mue par le désir.

Verse 99

एको लोभो महान्ग्राहो लोभात्पापं प्रवर्तते । लोभात्क्रोधः प्रभवति लोभात्कामः प्रवर्तते

La cupidité seule est un puissant prédateur. De la cupidité jaillit le péché ; de la cupidité naît la colère ; de la cupidité le désir se multiplie sans fin.

Verse 100

लोभान्मोहश्च माया च मानः स्तम्भः परेष्सुता । अविद्याऽप्रज्ञता चैव सर्वं लोभात्प्रवर्तते

De la cupidité viennent l’égarement et la tromperie, l’orgueil et l’arrogance entêtée, l’hostilité envers autrui ; l’ignorance et l’absence de discernement : en vérité, tout cela procède de la cupidité.

Verse 101

हरणं परवित्तानां परदाराभिमर्शनम् । साहसानां च सर्वेषामकार्याणआं क्रियास्तथा

Dérober les biens d’autrui, souiller l’époux ou l’épouse d’un autre, et toute forme de violence et de forfait : de tels actes interdits naissent eux aussi de ce vice.

Verse 102

स लोभः सह मोहेन विजेतव्यो जितात्मना । दम्भो द्रोहश्च निंदा च पैशुन्यं मत्सरस्तथा

Cette avidité, avec l’aveuglement de l’illusion, doit être vaincue par celui qui s’est maîtrisé. D’elle procèdent l’hypocrisie, la perfidie, la calomnie, la médisance et l’envie.

Verse 103

भवन्त्येतानि सर्वाणि लुब्धानामकृतात्मनाम् । सुमहां त्यपि सास्त्राणि धारयंति बहुश्रुताः

Tous ces défauts naissent chez les cupides qui ne se sont pas purifiés. Même ceux qui ont beaucoup entendu et retiennent de vastes Écritures y tombent.

Verse 104

छेत्तारः संशयानां च लोभग्रस्ता व्रजंत्यधः । लोभक्रोधप्रसक्ताश्च शिष्टाचारबहिष्कृताः

Même ceux qui tranchent les doutes chutent lorsqu’ils sont saisis par l’avidité. Attachés à l’avidité et à la colère, ils sont rejetés hors de la conduite des gens accomplis.

Verse 105

अन्तःक्षुरा वाङ्मधुराः कूपाश्धन्नास्तृणौरिव । कुर्वते ये बहून्मार्गांस्तांस्तान्हेतुबलन्विताः

Au dedans ils sont comme des rasoirs, mais leur parole est douce; tels des puits recouverts d’herbe. Ceux qui ouvrent de multiples voies (trompeuses) le font tour à tour, armés d’arguments et de puissance.

Verse 106

सर्वमार्गं विलुंमपंति लोभाज्जातिषु निष्ठुराः । धर्मावतंसकाः क्षुद्रा मुष्णंति ध्वजिनो जगत्

Poussés par l’avidité, les cœurs durs—paraissant parmi divers groupes—pillent toutes les voies. Petits hommes, portant le « dharma » en parure, ils dépouillent le monde en paradant sous des bannières.

Verse 107

एतेऽतिपापिनो ज्ञेया नित्यं लोभसमन्विताः । जनको युवनाश्वश्च वृषादर्भिः प्रसेनजित्

Ceux-ci doivent être reconnus comme d’extrêmes pécheurs, toujours liés à l’avidité : Janaka, Yuvanāśva, Vṛṣādarbhi et Prasenajit.

Verse 108

लोभक्षयाद्दिवं प्राप्तास्तथैवान्ये जनाधिपाः । तस्मात्त्यजंति ये लोभं तेऽतिक्रामंति सागरम्

Par l’extinction de l’avidité, des rois ont atteint le ciel, et d’autres de même. Ainsi, ceux qui renoncent à l’avidité traversent l’océan (du saṃsāra).

Verse 109

संसाराख्यमतोऽनये ये ग्राहग्रस्ता न संशयः । अथ ब्राह्मणभेदांस्त्वमष्टो विप्रावधारय

Ainsi, ceux que saisit ce qu’on nomme « saṃsāra » sont, sans doute, comme des victimes happées par un crocodile. Maintenant, ô brāhmaṇa, comprends de ma bouche les huit classifications des brāhmaṇas.

Verse 110

मात्रश्च ब्राह्मणश्चैव श्रोत्रियश्च ततः परम् । अनूचानस्तथा भ्रूण ऋषिकल्प ऋषिर्मुनिः

Ils sont : le mātra (le « seulement né »), le brāhmaṇa, le śrotriya ; puis l’anūcāna ; de même le bhrūṇa, le ṛṣikalpa, le ṛṣi et le muni.

Verse 111

एते ह्यष्टौ समुद्दिष्टा ब्राह्मणाः प्रथमं श्रुतौ । तेषां परः परः श्रेष्ठो विद्यावृत्तविशेषतः

Ces huit sortes de brāhmaṇas sont, en vérité, d’abord proclamées dans la tradition. Parmi eux, chacun qui vient ensuite est supérieur au précédent, selon les distinctions de savoir et de conduite.

Verse 112

ब्राह्मणानां कुले जातो जातिमात्रो यदा भवेत् । अनुपेतः क्रियाहीनो मात्र इत्यभिधीयते

Celui qui naît dans une lignée de brāhmaṇa mais n’est brāhmaṇa que par la naissance—sans upanayana et privé des devoirs prescrits—est appelé « mātra », brāhmaṇa de simple origine.

Verse 113

एकोद्देश्यमतिक्रम्य वेदस्याचारवानृजुः । स ब्राह्मण इति प्रोक्तो निभृतः सत्यवाग्घृणी

Celui qui dépasse la simple leçon unique du Veda, qui est discipliné dans sa conduite et droit—paisible, véridique en parole et compatissant—est déclaré « brāhmaṇa ».

Verse 114

एकां शाखां सकल्पां च षड्भिरंगैरधीत्य च । षट्कर्मनिरतो विप्रः श्रोत्रियोनाम धर्मवित्

Le vipra qui a étudié une śākhā du Veda avec le Kalpa et les six Vedāṅga, et qui s’adonne aux six devoirs, est appelé « śrotriya », connaisseur du dharma.

Verse 115

वेदवेदांगतत्त्वज्ञः शुद्धात्मा पापवर्जितः । श्रेष्ठः श्रोत्रियवान्प्राज्ञः सोऽनूचान इति स्मृतः

Celui qui connaît la véritable portée du Veda et des Vedāṅga, dont l’âme est pure et exempte de péché—éminent, pourvu du savoir śrotriya et sage—est tenu pour un « anūcāna ».

Verse 116

अनूचानगुणोपेतो यज्ञस्वाध्याययंत्रितः । भ्रूण इत्युच्यते शिष्टैः शेषभोजी जितेंद्रियः

Doté des vertus d’un apprentissage discipliné, contenu par le yajña et le svādhyāya védique, ne mangeant que ce qui demeure après les offrandes et maître de ses sens—les sages l’appellent « bhrūṇa », brāhmaṇa accompli et bien formé.

Verse 117

वैदिकं लौकिकं चैव सर्वज्ञानमवाप्य यः । आश्रमस्थो वशी नित्यमृषिकल्प इति स्मृतः

Celui qui a acquis toute connaissance—védique et mondaine—et demeure établi dans son āśrama avec une maîtrise de soi constante, est tenu en mémoire comme « semblable à un ṛṣi » (ṛṣikalpa).

Verse 118

ऊर्ध्वरेता भवत्यग्र्यो नियताशी नसंश यी । शापानुग्रहयोः शक्तः सत्यसंधो भवेदृषिः

Il devient le plus éminent—sublimant son énergie vitale, mangeant avec retenue, sans doute; capable de maudire ou de bénir, et fermement voué à la vérité—tel est celui qui devient un ṛṣi (voyant).

Verse 119

निवृत्तः सर्वतत्त्वज्ञः कामक्रोधविवर्जितः । ध्यानस्थानिष्क्रियो दांतस्तुल्यमृत्कांचनो मुनिः

Retiré des poursuites mondaines, connaissant la vérité de tous les principes, libre du désir et de la colère; demeurant en méditation, sans agir, discipliné—voyant l’argile et l’or comme égaux—tel est un muni (sage silencieux).

Verse 120

एवमन्वयविद्याभ्यां वृत्तेन च समुच्छ्रिताः । त्रिशुक्लानाम विप्रेंद्राः पूज्यन्ते सवनादिषु

Ainsi, élevés par la noblesse de la lignée et par le savoir, ainsi que par une conduite exemplaire, les Brāhmaṇa les plus éminents de la classe Triśukla sont honorés dans des rites tels que les savanas (offices sacrificiels).

Verse 121

इत्येवंविधविप्रत्वमुक्तं श्रृणु युगादयः । नवमी कार्तिके शुक्ला कृतादिः परिकीर्तिता

Ainsi a été décrite l’excellence d’une telle condition brāhmanique. Écoute maintenant au sujet des Yugādi (commencements des âges) : le neuvième jour de la quinzaine claire (śukla) de Kārttika est proclamé comme le début du Kṛta Yuga.

Verse 122

वैशाखस्य तृतीया या शुक्ला त्रेतादिरुच्यते । माघे पञ्चदशीनाम द्वापरादिः स्मृता बुधैः

Le troisième jour lumineux de Vaiśākha est nommé commencement du Yuga Tretā; et les sages se souviennent de la pleine lune de Māgha comme commencement du Yuga Dvāpara.

Verse 123

त्रयोदशी नभस्ये च कृष्णा सा हि कलेः स्मृता । युगादयः स्मृता ह्येता दत्तस्याक्षयकारकाः

Et le treizième jour sombre du mois de Nabhasya est rappelé comme le commencement du Kali Yuga. Ceux-ci sont appelés Yugādis, et ils rendent le dāna (don sacré) d’un fruit inépuisable.

Verse 124

एताश्चतस्रस्तिथयो युगाद्या दत्तं हुतं चाक्षयमाशु विद्यात् । युगेयुगे वर्षशतेन दानं युगादिकाले दिवसेन तत्फलम्

Sachez sans tarder que ces quatre tithis sont des Yugādi : tout don de charité ou offrande au sacrifice (huta) accompli en ces jours devient vite inépuisable. Un don fait durant cent ans en chaque yuga porte le même fruit lorsqu’il est fait en un seul jour au temps de Yugādi.

Verse 125

युगाद्याः कथिता ह्येता मन्वाद्याः श्रृणु सांप्रतम् । अश्वयुक्छुक्लनवमी द्वादशी कार्तिके तथा

Ces Yugādi ont été décrits ; écoute maintenant les Manvādi : le neuvième jour lumineux d’Aśvayuj, et de même le douzième jour en Kārttika.

Verse 126

तृतीया चैत्रमासस्य तथा भाद्रपदस्य च । फाल्गुनस्य त्वमावास्या पौषस्यैकादशी तथा

Le troisième tithi du mois de Caitra, ainsi que le troisième de Bhādrapada ; l’Amāvāsyā (nouvelle lune) de Phālguna ; et aussi l’Ekādaśī de Pauṣa : ces tithis sacrés sont tout particulièrement loués pour le dāna selon le dharma.

Verse 127

आषाढस्यापि दशमी माघमासस्य सप्तमी । श्रावणस्याष्टमी कृष्णा तथाषाढी च पूर्णिमा

Sont aussi loués le dixième jour d’Āṣāḍha, le septième du mois de Māgha, le huitième de la quinzaine sombre de Śrāvaṇa, et de même la pleine lune d’Āṣāḍha—des moments puissants pour le mérite du dharma, surtout pour le don (dāna).

Verse 128

कार्तिकी फाल्गुनी चैत्री ज्येष्ठे पञ्चदशी सिता । मन्वंतरादयश्चैता दत्तस्याक्षयकारकाः

La pleine lune de Kārttika, de Phālguna et de Caitra; et, au mois de Jyeṣṭha, le quinzième jour de la quinzaine claire (śukla-pakṣa); ainsi que les jours de Manvantara et autres semblables—tout cela est proclamé rendre inépuisable le fruit des dons.

Verse 129

यस्यां तिथौ रथं पूर्वं प्राप देवो दिवाकरः । सा तिथिः कथिता विप्रैर्माघे या रथसप्तमी

Le tithi où, jadis, le dieu Divākara (le Soleil) obtint son char—les brahmanes déclarent que ce même jour, au mois de Māgha, est appelé Ratha-saptamī.

Verse 130

तस्यां दत्तं हुतं चेष्टं सर्वमेवाक्षयं मतम् । सर्वदारिद्र्यशमनं भास्करप्रीतये मतम्

En ce jour, tout don, toute offrande au feu sacré (homa) et tout acte religieux accompli est tenu pour d’un fruit inépuisable. On le considère comme apaisant toute forme de pauvreté, car il est fait pour la joie de Bhāskara (le Soleil).

Verse 131

नित्योद्वेजकमाहुर्यं बुधास्तं श्रृणु तत्त्वतः । यश्च याचनिको नित्यं न स स्वर्गस्य भाजनम्

Les sages l’appellent « troubleur constant »—écoute cette vérité telle qu’elle est : celui qui mendie sans cesse, importunant autrui, n’est pas digne de la part du ciel.

Verse 132

उद्वेजयति भूतानि यथा चौरास्तथैव सः । नरकं याति पापात्मा नित्योद्वेगकरस्त्वसौ

Il épouvante les êtres vivants comme le font les voleurs ; ainsi, cet être à l’âme pécheresse—semant sans cesse le trouble—va en enfer.

Verse 133

इहोपपत्तिर्मम केन कर्मणा क्व च प्रयातव्यमितो मयेति । विचार्य चैवं प्रतिकारकारी बुधैः स चोक्तो द्विज दक्षदक्षः

«Par quel karma ai-je obtenu cette condition présente, et où dois-je aller d’ici ?»—celui qui médite ainsi et entreprend le remède approprié est appelé par les sages un véritable “deux-fois-né”, habile en ce qu’il convient de faire.

Verse 134

मासैरष्टभिरह्ना च पूर्वेण वयसायुषा । तत्कर्म पुरुषः कुर्याद्येनांते सुखमेधते

Avec la première part de la vie—fût-ce par mois, par jours, et dès le premier âge de la jeunesse—l’homme doit accomplir l’acte grâce auquel, au terme, le bonheur s’accroît.

Verse 135

अर्चिर्धूमश्च मार्गौ द्वावाहुर्वेदांतवादिनः । अर्चिषा याति मोक्षं च धूमेनावर्तते पुनः

Les maîtres du Vedānta enseignent deux voies : la voie de la lumière (arci) et la voie de la fumée (dhūma). Par la lumière on va à la délivrance ; par la fumée on revient encore (à la renaissance).

Verse 136

यज्ञैरासाद्यते धूमो नैष्कर्म्येणार्चिराप्यते । एतयोरपरो मार्गः पाखंड इति कीर्त्यते

Par les sacrifices (yajña) on n’atteint que la « fumée » ; par la discipline sans attache à l’acte (naiṣkarmya) on obtient la « flamme ». Toute voie autre que ces deux-là est proclamée pākhaṇḍa (déviance, hérésie).

Verse 137

यो देवान्मन्यते नैव धर्मांश्च मनुसूचितान् । नैतौ स याति पंथानौ तत्त्वार्थोऽयं निरूपितः

Celui qui ne reconnaît pas les dieux, ni les dharma enseignés par Manu, n’avance sur aucun de ces deux chemins. Telle est la vérité de la chose, nettement établie.

Verse 138

इते ते कीर्तिताः प्रश्राः शक्त्या ब्राह्मणसत्तम । साधु वाऽसाधु वा ब्रूही ख्यापयात्मानमेव च

Ainsi, ô meilleur des brāhmanes, ces questions t’ont été exposées selon ma capacité. Dis-moi si cela est convenable ou non, et révèle aussi ta propre identité.