
Ce chapitre, rapporté par Sūta, déroule une suite d’événements à forte portée théologique. La jeune Śāradā, après avoir accompli durant un an un grand vœu avec des niyama rigoureux auprès de son guru, célèbre l’udyāpana en nourrissant des brāhmaṇa et en offrant des dons convenables. Lors d’une veille nocturne, le sage et la dévote intensifient japa, arcana et méditation; Devī Bhavānī (Gaurī) se manifeste alors dans une forme incarnée « dense », et le sage auparavant aveugle recouvre aussitôt la vue. La Déesse accorde une grâce; le sage demande l’accomplissement de sa promesse faite à Śāradā: une longue vie conjugale et un fils d’excellence. Devī expose les causes karmiques: dans une naissance antérieure, Śāradā avait semé la discorde dans le mariage, d’où des veuvages répétés; mais son ancienne adoration de la Déesse a neutralisé le péché résiduel. Vient ensuite une résolution morale complexe: Śāradā s’unit chaque nuit à son époux en rêve (réincarné ailleurs), conçoit par ce mode extraordinaire et subit les accusations du village. Une voix désincarnée la justifie publiquement, atteste sa chasteté et menace de conséquences immédiates les calomniateurs; les anciens réinterprètent l’événement à la lumière de récits exemplaires de conceptions inhabituelles. Le chapitre s’achève par la naissance d’un fils brillant, formé avec soin. En pèlerinage à Gokarṇa, les époux se reconnaissent, transmettent par l’enfant le « fruit du vœu » et atteignent finalement une demeure divine. La phalaśruti promet à l’auditeur ou au récitant l’effacement des fautes, la prospérité, la santé, le bien-être auspicious des femmes et l’atteinte ultime.
Verse 1
सूत उवाच । एवं महाव्रतं तस्याश्चरंत्या गुरुसन्निधौ । संवत्सरो व्यतीयाय नियमासक्तचेतसः
Sūta dit : Ainsi, tandis qu’elle accomplissait ce grand vœu en la présence de son guru, une année entière s’écoula pour elle, l’esprit fermement attaché à la règle et à l’observance sacrée.
Verse 2
संवत्सरांते सा बाला तत्रैव पितृमंदिरे । चकारोद्यापनं सम्यग्विप्रभोजनपूर्वकम्
À la fin de l’année, la jeune fille, là même dans la demeure de son père, accomplit comme il se doit le rite de clôture (udyāpana), en commençant par nourrir les brāhmaṇas.
Verse 3
दत्त्वा च दक्षिणां तेभ्यो ब्राह्मणेभ्यो यथार्हतः । विसृज्य तान्नमस्कृत्य पितृभ्यामभिनंदिता
Après avoir donné à ces brāhmaṇas la dakṣiṇā convenable selon leur mérite, elle prit congé d’eux avec de pieuses salutations; et ses parents la louèrent et la bénirent.
Verse 4
उपोषिता स्वयं तस्मिन्दिने नियममाश्रिता । जजाप परमं मंत्रमुपदिष्टं महात्मना
Jeûnant ce jour-là même et se réfugiant dans l’observance des règles sacrées, elle récita le mantra suprême que le sage au grand cœur lui avait transmis.
Verse 5
अथ प्रदोषसमये प्राप्ते संपूज्य शंकरम् । तस्मिन्गृहांतिकमठे गुरोस्तस्य च सन्निधौ
Puis, lorsque vint l’heure du pradoṣa, après avoir rendu un culte dû à Śaṅkara, elle demeura dans l’ermitage proche de la demeure, en la présence même de son guru.
Verse 6
जपार्चनरता साध्वी ध्यायती परमेश्वरम् । तस्मिञ्जागरणे रात्रावुपविष्टा शिवांतिके
Cette femme vertueuse, vouée au japa et au culte, méditait le Seigneur Suprême; et, durant cette nuit de veille, elle s’assit près de Śiva, en Sa présence.
Verse 7
युग्मम् । तस्यां रात्रौ तया सार्धं स मुनिर्जगदंबिकाम् । जपध्यान तपोभिश्च तोषयामास पार्वतीम्
(Distique.) Cette nuit-là, avec elle, le sage contenta Pārvatī, la Mère du monde, par le japa, la méditation et les austérités du tapas.
Verse 8
तस्याश्च भक्त्या व्रतभाविताया मुनेस्तपोयोगसमाधिना च । तुष्टा भवानी जगदेकमाता प्रादुर्बभूवा कृतसांद्रमूर्तिः
Satisfaite de sa dévotion, mûrie par les vœux sacrés, et de l’ascèse du sage, de sa pratique du yoga et de son profond samādhi, Bhavānī, l’unique Mère de l’univers, se manifesta devant eux en une forme pleinement substantielle et tangible.
Verse 9
प्रादुर्भूता यदा गौरी तयोरग्रे जगन्मयी । अन्धोऽपि तत्क्षणादेव मुनिः प्राप दृशोर्द्वयम्
Lorsque Gaurī, qui est l’univers même et le pénètre tout entier, apparut devant eux deux, le sage, bien qu’aveugle, recouvra aussitôt la vue de ses deux yeux.
Verse 10
तां वीक्ष्य जगतां धात्रीमाविर्भूतां पुरःस्थिताम् । निपेततुस्तत्पदयोः स मुनिः सा च कन्यका
Voyant la Soutenante des mondes, manifestée et debout devant eux, le sage et la jeune fille tombèrent prosternés à ses pieds.
Verse 11
तौ भक्तिभावोच्छ्वसितामलाशयावानंदबाष्पोक्षित सर्वगात्रौ । उत्थाप्य देवी कृपया परिप्लुता प्रेम्णा बभाषे मृदुवल्गुभाषिणी
Le cœur purifié et soulevé par la dévotion, tout le corps arrosé de larmes de joie, la Déesse, débordante de compassion, les releva et leur parla avec amour, en paroles douces et mélodieuses.
Verse 12
देव्युवाच । प्रीतास्मि ते मुनिश्रेष्ठ वत्से प्रीतास्मि तेऽनघे । किं वा ददाम्यभिमतं देवानामपि दुर्लभम्
La Déesse dit : «Ô le meilleur des sages, je suis satisfaite de toi ; chère enfant, ô irréprochable, je suis satisfaite de toi. Quel don désiré dois-je t’accorder, un don difficile à obtenir même pour les dieux ?»
Verse 13
मुनिरुवाच । एषा तु शारदा नाम कन्या तु गतभतृका । मया प्रतिश्रुतं चास्यै तुष्टेन गतचक्षुषा
Le sage dit : «Cette jeune fille se nomme Śāradā, et elle a perdu son époux. Moi, bien que j’eusse alors les yeux privés de vue, mais le cœur apaisé, je lui fis une promesse.»
Verse 14
सह भर्त्रा चिरं कालं विहृत्य सुतमुत्तमम् । लभस्वेति मया प्रोक्तं सत्यं कुरु नमोऽस्तु ते
«Je lui dis : “Après avoir longtemps vécu dans la joie avec ton époux, puisses-tu obtenir un fils excellent.” Ô Déesse, rends mes paroles véridiques ; hommage à Toi.»
Verse 15
श्रीदेव्युवाच । एषा पूर्वभवे बाला द्राविडस्य द्विजन्मनः । आसीद्द्वितीया दयिता भामिनी नाम विश्रुता
La Déesse bienheureuse dit : «Dans une naissance antérieure, cette enfant fut la seconde épouse bien-aimée d’un brāhmane né en Drāviḍa, renommée sous le nom de Bhāminī.»
Verse 16
सा भर्तृप्रेयसी नित्यं रूपमाधुर्यपेशला । भर्तारं वशमानिन्ये रूपवश्यादिकैतवैः
Toujours chère à son époux, douée d’une beauté charmante et d’une douceur exquise, elle amena son mari sous son pouvoir par des artifices trompeurs, l’enchaînant par sa grâce et d’autres ruses.
Verse 17
अस्यां चासक्तहृदयः स विप्रो मोहयंत्रितः । कदाचिदपि नैवागाज्ज्येष्ठपत्नीं पतिव्रताम्
Le cœur attaché à elle, ce brāhmane, enchaîné par l’illusion, n’alla jamais, pas même une fois, vers son épouse aînée, pativratā fidèle.
Verse 18
अनभ्यागमनाद्भर्तुः सा नारी पुत्रवर्जिता । सदा शोकेन संतप्ता कालेन निधनं गता
Parce que son époux ne revint pas, cette femme demeura sans fils ; toujours consumée par le chagrin, en son temps elle alla vers la mort.
Verse 19
अस्या गृहसमीपस्थो यः कश्चिद्ब्राह्मणो युवा । इमां वीक्ष्याथ चार्वंगीं कामार्तः करमग्रहीत्
Près de sa demeure vivait un jeune brāhmaṇa ; l’ayant vue, aux membres gracieux, tourmenté par le désir, il lui saisit la main.
Verse 20
अनया रोषताम्राक्ष्या स विप्रस्तु निवारितः । इमां स्मरन्दिवानक्तं निधनं प्रत्यपद्यत
Repoussé par elle, aux yeux rougis de colère, ce brāhmaṇa fut écarté ; pourtant, la songeant jour et nuit, il alla à la mort.
Verse 21
एषा संमोह्य भर्तारं ज्येष्ठपत्न्यां पराङ्मुखम् । चकार तेन पापेन भवेस्मिन्विधवाऽभवत्
Ayant abusé son époux et l’ayant détourné de l’épouse aînée, elle agit ainsi ; par ce péché, en cette vie elle devint veuve.
Verse 22
याः कुर्वंति स्त्रियो लोके जायापत्योश्च विप्रियम् । तासां कौमारवैधव्यमेकविंशतिजन्मसु
Les femmes qui, en ce monde, suscitent inimitié et discorde entre l’épouse et l’époux : pour elles, il y a veuvage dès la virginité durant vingt et une naissances.
Verse 23
यदेतया पूर्वभवे मत्पूजा महती कृता । तेन पुण्येन तत्पापं नष्टं सर्वं तदैव हि
Mais parce que, dans une existence antérieure, elle m’offrit un grand culte, par le mérite de cette vertu (puṇya) ce péché fut entièrement anéanti, sur-le-champ et en ce lieu même.
Verse 24
यो विप्रो विरहार्तः सन्मृतः कामविमोहितः । सोऽस्याः पाणिग्रहं कृत्वा भवेस्मिन्निधनं गतः
Ce brāhmane—tourmenté par la séparation et égaré par le désir—mourut ; et dans cette vie, après avoir pris sa main en mariage, il rencontra de nouveau la mort.
Verse 25
प्राग्जन्मपतिरेतस्याः पांड्यराष्ट्रेषु सोऽधुना । जातो विप्रवरः श्रीमान्सदारः सपरिच्छदः
Son époux d’une naissance antérieure est maintenant né au pays des Pāṇḍya comme un brāhmane éminent et prospère, avec épouse, maison et biens.
Verse 26
तेन भर्त्रा प्रतिनिशं सैषा प्रेम्णाभिसंगता । स्वप्ने रतिसुखं यातु श्रेष्ठं जागरणादपि
Avec cet époux, elle s’unit chaque nuit par amour ; et dans le rêve elle atteint la félicité de l’union, plus haute encore que dans l’état de veille.
Verse 27
षष्ट्युत्तरत्रिशतयोजनदूरसंस्थो देशादितो द्विजवरः स च कर्मगत्या । एनां वधूं प्रतिनिशं मनसोभिरामां स्वप्नेषु पश्यति चिरं रतिमादधानः
Bien que cet excellent brāhmane demeure en un pays éloigné d’ici de plus de trois cent soixante yojanas, par le cours du karma il voit chaque nuit en rêve cette épouse aimée, se réjouissant longtemps de leur union.
Verse 28
सैषा वै स्वप्नसंगत्या पत्युः प्रतिनिशं सती । कालेन लप्स्यते पुत्रं वेदवेदांगपारगम्
Par l’union nocturne avec son époux dans le songe, cette femme vertueuse obtiendra, en temps voulu, un fils—celui qui a gagné l’autre rive des Veda et des Vedāṅga.
Verse 29
एतस्यां तनयं जातमात्मनश्चिरसंगमात् । सोऽपि विप्रोऽनिशं स्वप्ने द्रक्ष्यति प्रेमभावितम्
D’elle, par une union longtemps ordonnée, naîtra un fils; et ce fils aussi, brāhmaṇa, verra sans cesse (sa bien-aimée) en songe, le cœur tout imprégné d’amour.
Verse 30
अनयाराधिता पूर्वे भवे साहं महामुने । अस्यैव वरदानाय प्रादुर्भूतास्मि सांप्रतम्
Ô grand muni, dans une existence antérieure elle m’a honorée par le culte; c’est pourquoi, afin de lui accorder ce bienfait, je me suis manifestée à présent.
Verse 31
सूत उवाच । अथोवाच महादेवी तां बालां प्रति सादरम् । अयि वत्से महाभागे शृणु मे परमं वचः
Sūta dit : Alors la Grande Déesse s’adressa avec tendresse à la jeune fille : «Ô chère enfant, ô très fortunée, écoute ma parole suprême».
Verse 32
यदा कदापि भर्त्तारं क्वापि देशे पुरातनम् । द्रक्ष्यसि स्वप्नदृष्टं प्राक्ज्ञास्यसे त्वं विचक्षणा
Chaque fois que, en quelque lieu de renommée antique, tu verras cet époux que tu avais jadis aperçu en songe, toi, clairvoyante, tu le reconnaîtras aussitôt.
Verse 33
त्वां द्रक्ष्यति स विप्रोपि सुनयां स्वप्नलक्षणाम् । तदा परस्परालापो युवयोः संभविष्यति
Ce brāhmane aussi te verra, ô Su-nayā, marquée du signe du songe ; alors naîtra l’entretien entre vous deux.
Verse 34
तदा स्वतनयं भद्रे तस्मै देहि बहुश्रुतम् । फलमस्य व्रतस्याग्र्यं तस्य हस्ते समर्पय
Alors, ô bienheureuse, donne-lui ton propre fils, abondamment instruit dans la science sacrée ; et remets dans sa main le fruit le plus choisi de ce vœu.
Verse 35
ततः प्रभृति तस्यैव वशे तिष्ठ सुमध्यमे । युवयोदैहिकः संगो माभूत्स्वप्नरतादृते
Dès lors, ô taille fine, demeure sous sa conduite ; et qu’il n’y ait point d’union charnelle entre vous deux, sinon comme joie dans le songe.
Verse 36
कालात्पंचत्वमापन्ने तस्मिन्ब्राह्मणसत्तमे । अग्निं प्रविश्य तेनैव सह यास्यसि मत्पदम्
Lorsque, avec le temps, ce brāhmane excellent atteindra sa fin, entrant dans le feu, tu iras avec lui jusqu’à ma demeure.
Verse 37
पुत्रस्ते भविता सुभ्रु सर्वलोकमनोरमः । संपदश्च भविष्यंति प्राप्स्यते परमं पदम्
Ô aux beaux sourcils, tu auras un fils qui charmera tous les mondes ; la prospérité adviendra, et l’état suprême sera atteint.
Verse 38
सूत उवाच । इत्युक्त्वा त्रिजगन्माता दत्त्वा तस्यै मनोरथम् । तयोः संपश्यतोरेव क्षणेनादर्शनं गता
Sūta dit : Ayant ainsi parlé, la Mère des trois mondes lui accorda la grâce désirée ; et tandis qu’ils la regardaient encore, elle s’évanouit en un instant.
Verse 39
सापि बाला वरं लब्ध्वा पार्वत्याः करुणानिधेः । अवाप परमानंदं पूजयामास तं गुरुम्
La jeune fille, ayant reçu la grâce de Pārvatī, océan de compassion, atteignit la félicité suprême et vénéra ce guru.
Verse 40
तस्यां रात्र्यां व्यतीतायां स मुनिर्लब्धलोचनः । तस्याः पित्रोश्च तत्सर्वं रहस्याचष्ट धर्मवित्
Quand cette nuit fut passée, le muni recouvra la vue ; et, connaisseur du dharma, il révéla en confidence toute l’affaire à ses parents.
Verse 41
अथ सर्वानुपामंत्र्य शारदां च यशस्विनीम् । विधायानुग्रहं तेषां ययौ स्वैरगतिर्मुनिः
Puis, après avoir pris congé de tous — surtout de l’illustre Śāradā — et leur avoir accordé sa bénédiction, le sage s’en alla, allant à sa guise.
Verse 42
एवं दिनेषु गच्छत्सु सा बाला च प्रतिक्षणम् । भर्तुः समागमं लेभे स्वप्ने सुख विवर्धनम्
Ainsi, au fil des jours, la jeune femme, à chaque instant, goûtait en rêve l’union avec son époux, et sa joie ne cessait de croître.
Verse 43
गौर्या वरप्रदानेन शारदा विशदव्रता । दधार गर्भं स्वप्नेपि भर्तुः संगानुभावतः
Par la grâce accordée par Gaurī, Śāradā—ferme dans son vœu de pureté—conçut même en songe, par la puissance de l’union avec son époux telle qu’elle y fut éprouvée.
Verse 44
तां श्रुत्वा भर्तृरहितां शारदां गर्भिणी सतीम् । सर्वे धिगिति प्रोचुस्तां जारिणीति जगुर्जनाः
En apprenant que Śāradā, bien que privée de son époux, était pourtant enceinte, tous s’écrièrent : « Honte ! »; et les gens la traitèrent d’adultère.
Verse 45
संपरेतस्य तद्भर्तुर्ये जातिकुलवबांधवाः । तां वार्तां दुःसहां श्रुत्वा ययुस्तत्पितृमंदिरम्
Les parents de son époux défunt—unis par la naissance et la lignée—ayant entendu cette nouvelle insupportable, se rendirent à la demeure de son père.
Verse 46
अथ सर्वे समायाता ग्रामवृद्धाश्च पंडिताः । समाजं चक्रिरे तत्र कुलवृद्धैः समन्वितम्
Alors tous s’y rassemblèrent—les anciens du village et les hommes instruits—et ils tinrent une assemblée, avec les aînés de la famille.
Verse 47
अन्तर्वत्नीं समाहूय शारदां विनताननाम् । अतर्जयन्सुसंक्रुद्धाः केचिदासन्पराङ्मुखाः
Ils firent venir Śāradā, enceinte et le visage incliné; certains, saisis d’une colère ardente, la menacèrent et la couvrirent de reproches, tandis que d’autres détournèrent le regard avec blâme.
Verse 48
अयि जारिणि दुर्बुद्धे किमेतत्ते विचेष्टितम् । अस्मत्कुले सुदुष्कीर्त्तिं कृतवत्यसि बालिशे
Ô adultère, ô esprit pervers ! Quelle est cette conduite ? Ô sotte jeune fille, tu as jeté un opprobre terrible sur notre lignée.
Verse 49
इति संतर्जयंतस्ते ग्रामवृद्धा मनीषिणः । सर्वे संमंत्रयामासुः किं कुर्म इति भाषिणः
Ainsi, après l'avoir menacée et réprimandée, les sages anciens du village se mirent tous à délibérer ensemble, disant : « Que devons-nous faire ? »
Verse 50
तत्रोचुः के च वृद्धास्तां बालां प्रति विनिर्दयाः । एषा पापमतिर्बाला कुलद्वयविनाशिनी
Là, certains anciens, sans pitié envers la jeune femme, dirent : « Cette fille a des intentions pécheresses, elle ruinera les deux familles. »
Verse 51
कृत्वास्याः केशवपनं छित्त्वा कर्णौ च नासिकाम् । निर्वास्यतां बहिर्ग्रामात्परित्यज्य स्वगोत्रतः
Qu'on lui rase la tête, qu'on lui coupe les oreilles et le nez, et qu'elle soit chassée hors du village, bannie de sa propre lignée.
Verse 52
इति सर्वे समालोच्य तां तथा कर्तुमुद्यताः । अथांतरिक्षे संभूता शुश्रुवे वागगोचरा
S'étant ainsi concertés, ils s'apprêtaient à agir ; alors, du ciel, une voix se fit entendre, au-delà de toute perception ordinaire.
Verse 53
अनया न कृतं पापं न चैव कुलदूषणम् । व्रतभंगो न चैतस्यास्सुचरित्रेयमंगना
Par elle, nul péché n’a été commis, ni aucune souillure du lignage. Nul vœu n’a été rompu : cette femme est de conduite irréprochable.
Verse 54
इतः परमियं नारी जारिणीति वदंति ये । तेषां दोषविमूढानां सद्यो जिह्वा विदीर्यते
Désormais, quiconque traite cette femme d’« adultère », ces êtres égarés par la faute verront leur langue se fendre sur-le-champ.
Verse 55
इत्यंतरिक्षे जनितां वाणीं श्रुत्वाऽशरीरिणीम् । सर्वे प्रजहृषुस्तस्या जननीजनकादयः
Entendant cette voix sans corps née dans le ciel, tous les siens—sa mère, son père et les autres—exultèrent de joie.
Verse 56
ततः ससंभ्रमाः सर्वे ग्रामवृद्धाः सभाजनाः । मुहूर्त्तं मौनमालंब्य भीतास्तस्थुरधोमुखाः
Alors tous les anciens du village et l’assemblée, saisis d’effroi, gardèrent un moment le silence et demeurèrent craintifs, le visage baissé.
Verse 57
तत्र केचिदविश्वस्ता मिथ्यावाणीत्यवादिषुः । तेषां जिह्वा द्विधा भिन्ना ववमुस्ते कृमीन्क्षणात्
Là, quelques incrédules dirent : « C’est une voix mensongère ». Aussitôt leur langue se fendit en deux, et sur-le-champ ils vomirent des vers.
Verse 58
ततः संपूजयामासुस्तां बालां ज्ञातिबांधवाः । बांधवाश्च स्त्रियो वृद्धाः शशंसुः साधुसाध्विति
Alors ses parents et proches honorèrent cette jeune fille ; et les femmes âgées de la lignée la louaient sans cesse en disant : « Bien, bien ! »
Verse 59
मुमुचुः केचिदानंदबाष्पबिंदून्कुलोत्तमाः । कुलस्त्रियः प्रमुदितास्तामुद्दिश्य समाश्वसन्
Certains des plus nobles du clan laissèrent couler des larmes de joie ; et les femmes de la maison, réjouies, prononcèrent des paroles de réconfort en pensant à elle.
Verse 60
अथ तत्रापरे प्रोचुर्देवो वदति नानृतम् । कथमेषां दधौ गर्भं शीलान्न चलिता ध्रुवम्
Alors d’autres dirent là : « La Divinité ne profère pas le mensonge. Mais comment a-t-elle conçu une grossesse ? Assurément elle ne s’est pas écartée de la bonne conduite. »
Verse 61
इति सर्वान्सभ्यजना न्संशयाविष्टचेतसः । विलोक्य वृद्धस्तत्रैको सर्वज्ञो लोकतत्त्ववित्
Voyant tous les gens honorables ainsi saisis par le doute, un vieillard présent là—omniscient et connaisseur des lois du monde—les observa.
Verse 62
मायामयमिदं विश्वं दृश्यते श्रूयते च यत् । किं भाव्यं किमभाव्यं वा संसारेऽस्मिन्क्षणात्मके
Cet univers—tout ce qui se voit et tout ce qui s’entend—est tissé de māyā. Dans ce monde fugitif, fait d’instants, qu’est-ce donc vraiment « possible » et qu’est-ce « impossible » ?
Verse 64
यूपकेतोश्च राजर्षेः शुक्रं निपतितं जले । सशुक्रं तज्जलं पीत्वा वेश्या गर्भं दधौ किल
La semence du rājārṣi Yūpaketu tomba dans l’eau ; et l’on dit qu’une veśyā but cette eau mêlée à elle, et conçut ainsi.
Verse 65
मुनेर्विभांडकस्यापि शुक्रं पीत्वा सहांभसा । हरिणी गर्भिणी भूत्वा ऋष्यशृंगमसूयत
De même, une biche but, avec l’eau, la semence du muni Vibhāṇḍaka ; devenue enceinte, elle enfanta Ṛṣyaśṛṅga.
Verse 66
सुराष्ट्रस्य तथा राज्ञः करं स्पृष्ट्वा मृगांगना । तत्क्षणाद्गर्भिणी भूत्वा मुनिं प्रासूत तापसम्
Ainsi encore, une biche, pour avoir seulement touché la main du roi de Surāṣṭra, devint enceinte à l’instant même et enfanta un muni ascète.
Verse 67
तथा सत्यवती नारी शफरीगर्भसंभवा । तथैव महिषीगर्भो जातश्च महिषासुरः
De même, la femme Satyavatī naquit du sein d’un poisson śapharī ; et de la même manière, Mahiṣāsura naquit du ventre d’une bufflesse.
Verse 68
तथा संति पुरा नार्यः कारुण्याद्गर्भसंभवाः । तथा हि वसुदेवेन रोहिण्या स्तनयोऽभवत्
Ainsi encore, jadis, il y eut des femmes qui conçurent par compassion, en des circonstances prodigieuses. De même, Rohiṇī eut un enfant par Vasudeva.
Verse 69
देवतानां महर्षीणां शापेन च वरेण च । अयुक्तमपि यत्कर्म युज्यते नात्र संशयः
Par la malédiction et aussi par la bénédiction des dieux et des grands ṛṣis, même un acte qui paraît inconvenant peut devenir juste ; il n’y a là aucun doute.
Verse 70
सांबस्य जठराज्जातं मुसलं मुनिशापतः । युवनाश्वस्य गर्भोऽभून्मुनीनां मंत्रगौरवात्
Du ventre de Sāmba naquit une massue, par la malédiction des munis ; et Yuvanāśva devint enceinte, par la puissance grave des mantras des munis.
Verse 71
नूनमेषापि कल्याणी महर्षेः पादसेवनात् । महाव्रतानुभावाच्च धत्ते गर्भमनिं दिता
Assurément, cette femme de bon augure et sans tache porte un enfant, grâce au service rendu aux pieds du grand ṛṣi et par la puissance de ses grands vœux.
Verse 72
अस्मिन्नर्थे रहस्येनां सत्यं पृच्छंतु योषितः । ततो निवृत्तसंदेहो भविष्यति महाजनः
En cette affaire, que les femmes lui demandent en secret la vérité ; alors la foule sera délivrée du doute.
Verse 73
ततस्तद्वचनादेव तामपृच्छन्स्त्रियो मिथः । ताभ्यः शशंस तत्सर्वं सा स्ववृत्तं महाद्भुतम्
Alors, selon cette parole, les femmes l’interrogèrent entre elles ; et elle leur raconta en entier sa propre aventure merveilleuse.
Verse 74
विजानंतस्ततः सर्वे मानयित्वा च तां सतीम् । मोदमानाः प्रशंसंतः प्रययुः स्वं स्वमालयम्
L’ayant compris, tous honorèrent cette femme vertueuse ; dans la joie et en la louant, ils regagnèrent chacun sa demeure.
Verse 75
अथ काले शुभे प्राप्ते शारदा विमलाशया । असूत तनयं बाला बालार्कसमतेजसम्
Puis, lorsque vint l’heure favorable, Śāradā, au dessein immaculé, enfanta un fils, un enfant rayonnant tel le soleil levant.
Verse 76
स कुमारो महोदारलक्षणः कमलेक्षणः । अवाप्य महतीं विद्यां बाल्य एव महामतिः
Ce garçon, marqué de signes nobles et aux yeux de lotus, acquit un grand savoir dès l’enfance ; vraiment, son intelligence était immense.
Verse 77
अथोपनीतो गुरुणा काले लोकमनोरमः । स शारदेय एवेति लोके ख्याति मवाप ह
En temps voulu, son maître lui conféra le cordon sacré ; charmant pour le monde, il devint célèbre parmi les hommes sous le nom de « Śāradeya ».
Verse 78
ऋग्वेदमष्टमे वर्षे नवमे यजुषां गणम् । दशमे सामवेदं च लीलयाध्यगमत्सुधीः
À sa huitième année, il maîtrisa le Ṛgveda ; à la neuvième, les recueils du Yajurveda ; et à la dixième, le Sāmaveda : sans peine, comme en jouant, ce sage les apprit.
Verse 79
अथ त्रिलोकमहिते संप्राप्ते शिवपर्वणि । गोकर्णं प्रययुः सर्वे जनाः सर्वनिवासिनः
Puis, lorsque advint la fête de Śiva, célébrée et révérée dans les trois mondes, tous les peuples de toutes les contrées se mirent en route vers Gokarṇa.
Verse 80
शारदापि स्वपुत्रेण गोकर्णं प्रययौ सती
Śāradā aussi, la dame vertueuse, se rendit à Gokarṇa avec son propre fils.
Verse 81
तत्रापश्यत्समायातं सदा स्वप्नेषु लक्षितम् । पूर्वजन्मनि भर्त्तारं द्विजबंधुजनावृतम्
Là, elle le vit arriver, celui qu’elle reconnaissait sans cesse en rêve : son époux d’une naissance antérieure, entouré de parents et de compagnons parmi les dvija.
Verse 82
तं दृष्ट्वा प्रेमनिर्विण्णा पुलकांकितविग्रहा । निरुद्धबाष्पप्रसरा तस्थौ तन्न्यस्तलोचना
En le voyant, elle demeura submergée d’amour ; son corps se couvrit de frissons ; retenant le flot des larmes, elle resta, les yeux posés sur lui.
Verse 83
स च विप्रोऽपि तां दृष्ट्वा रूपलक्षणलक्षिताम् । स्वप्ने सदा भुज्यमानामात्मनो रतिदायिनीम्
Ce brāhmane aussi, en la voyant—marquée par la beauté et des signes de bon augure—reconnut la femme même qu’il goûtait sans cesse en rêve, celle qui donnait joie à son cœur.
Verse 84
तं कुमारमपि स्वप्ने दृष्ट्वा चात्म शरीरजम् । विलोक्य विस्मयाविष्टस्तदंतिकमुपाययौ
Et voyant aussi l’enfant —qu’il avait déjà aperçu en songe, né de son propre corps— il le contempla, saisi d’émerveillement, puis s’approcha tout près d’eux.
Verse 85
भद्रे त्वां प्रष्टुमिच्छामि यत्किंचिन्मनसि स्थितम् । इति प्रथममाभाष्य रहः स्थानं निनाय ताम्
«Ô douce dame, je souhaite te demander ce qui demeure en ton esprit.» Ayant d’abord prononcé ces mots, il lui parla et la mena en un lieu retiré.
Verse 86
का त्वं कथय वामोरु कस्य भार्यासि सुव्रते । को देशः कस्य वा पुत्री किन्नामेत्यब्रवीच्च ताम्
Il lui dit : «Qui es-tu ? Dis-le-moi, ô toi aux belles cuisses ; de qui es-tu l’épouse, ô femme aux vœux purs ? De quel pays es-tu, de qui es-tu la fille, et quel est ton nom ?»
Verse 87
इति तेन समापृष्टा सा नारी बाष्पलोचना । व्याजहारात्मनोवृत्तं बाल्ये वैधव्यकारणम्
Ainsi questionnée par lui, la femme —les yeux baignés de larmes— raconta son histoire, jusqu’à la cause de son veuvage dès l’enfance.
Verse 88
पुनः पप्रच्छ तां बालां पुत्रः कस्यायमुत्तमः । कथं धृतो वा जठरे बालोऽयं चंद्रसन्निभः
De nouveau il interrogea la jeune femme : «De qui est ce fils excellent ? Et comment cet enfant, pareil à la lune, fut-il conçu et porté dans le sein ?»
Verse 90
इति तस्या वचः श्रुत्वा विहस्य ब्राह्मणोत्तमः । प्रोवाच कष्टात्कष्टं हि चरितं तव भामिनि
Ayant entendu ses paroles, l’éminent brāhmaṇa sourit et dit : « Ô femme au cœur ardent, le récit de ta vie n’est vraiment que peine sur peine. »
Verse 91
पाणिग्रहणमात्रं ते कृत्वा भर्त्ता मृतः किल । कथं चायं सुतो जातस्तस्य कारणमुच्यताम्
« Après avoir seulement accompli avec toi le rite de la prise de la main, on dit que ton époux est mort. Alors, comment ce fils est-il né ? Dis-m’en la cause. »
Verse 92
इति तेनोदितां वाणीमाकर्ण्यातीव लज्जिता । क्षणं चाश्रुमुखी भूत्वा धैर्यादित्थमभाषत
Entendant les paroles qu’il avait dites, elle fut saisie d’une grande honte ; un instant, son visage se couvrit de larmes, puis, rassemblant son courage, elle parla ainsi.
Verse 93
शारदोवाच । तदलं परिहासोक्त्या त्वं मां वेत्सि महामते । त्वामहं वेद्मि चार्थेऽस्मिन्प्रमाणं मन आवयोः
Śāradā dit : « Assez de paroles de plaisanterie. Ô homme à la grande âme, tu me connais — et moi aussi je te connais. En cette affaire, la seule preuve est la compréhension au fond de nos cœurs. »
Verse 94
इत्युक्त्वा सर्वमावेद्य देव्या दत्तं वरादिकम् । व्रतस्यार्धं कुमारं तं ददौ तस्मै धृतव्रतम्
Après avoir ainsi parlé, elle lui confia tout — comment la Devī lui avait accordé des grâces et autres faveurs — et elle remit ce garçon, comme « la moitié du fruit de son vœu », à ce brāhmaṇa ferme dans ses observances.
Verse 95
सोऽपि प्रमुदितो विप्रः कुमारं प्रतिगृह्य तम् । पित्रोरनुमतेनैव तां निनाय निजालयम्
Ce brāhmane, tout réjoui, accueillit l’enfant ; et, avec l’assentiment de ses parents, il la conduisit dans sa propre demeure.
Verse 96
सापि स्थित्वा बहून्मासांस्तस्य विप्रस्य मंदिरे । तस्मिन्कालवशं प्राप्ते प्रविश्याग्निं तमन्वगात्
Elle aussi demeura de longs mois dans la maison de ce brāhmane. Quand il fut saisi par la puissance du Temps (c’est-à-dire qu’il mourut), elle entra dans le feu et le suivit.
Verse 97
ततस्तौ दंपती भूत्वा विमानं दिव्यमास्थितौ । दिव्यभोगसमायुक्तौ जग्मतुः शिवमंदिरम्
Alors, devenus époux, ils montèrent dans un vimāna divin ; comblés de jouissances célestes, ils gagnèrent la demeure de Śiva.
Verse 98
इत्येततत्पुण्यमाख्यानं मया समनुवर्णितम् । पठतां शृण्वतां सम्यग्भुक्तिमुक्तिफलप्रदम्
Ainsi ai-je pleinement exposé ce récit méritoire. À ceux qui le lisent ou l’entendent comme il se doit, il accorde les fruits de la jouissance en ce monde et de la délivrance.
Verse 99
आयुरारोग्यसंपत्तिधनधत्यविवर्द्धनम् । स्त्रीणां मंगलसौभाग्यसंतानसुखसाधनम्
Il accroît la longévité, la santé, la prospérité, la richesse et l’abondance des récoltes ; et, pour les femmes, il procure auspice, bonne fortune, descendance et joie.
Verse 100
एतन्महाख्यानमघौघनाशनं गौरीमहेशव्रतपुण्यकीर्तनम् । भक्त्या सकृद्यः शृणुयाच्च कीर्त्तयेद्भुक्त्वा स भोगान्पदमेति शाश्वतम्
Ce grand récit sacré anéantit les flots de péché et célèbre le mérite du vœu de Gaurī et de Maheśa. Quiconque, ne fût-ce qu’une fois, l’écoute avec dévotion et le récite aussi—après avoir goûté des prospérités dignes—atteint l’état éternel.