Adhyaya 129
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 129

Adhyaya 129

Sūta présente un āśrama renommé et un tīrtha (site d’eaux sacrées) lié à Yājñavalkya, réputé accorder l’accomplissement même à ceux qui n’ont pas étudié les Veda. Les ṛṣi interrogent sur l’ancien guru de Yājñavalkya et sur les circonstances où les Veda furent enlevés puis recouvrés. Sūta décrit Śākalya, Brāhmaṇa savant, maître et prêtre royal, et rapporte un épisode de cour où Yājñavalkya est envoyé accomplir un rite d’apaisement pour le roi. Une tension sociale et rituelle surgit : le roi, voyant Yājñavalkya dans un état jugé impropre, refuse sa bénédiction et ordonne de jeter l’eau consacrée sur un pilier de bois. Yājñavalkya invoque un mantra védique et lance l’eau, si bien que le pilier se couvre aussitôt de feuilles, de fleurs et de fruits—manifestant la puissance du mantra tout en révélant l’incompétence rituelle du roi. Le roi demande un abhiṣeka (onction/consécration), mais Yājñavalkya refuse, affirmant que l’efficacité du mantra dépend du homa et de la juste procédure. Lorsque Śākalya exige qu’il retourne auprès du roi, Yājñavalkya rejette l’injonction et cite un principe de dharma : on peut quitter un guru orgueilleux et confus dans son devoir. Furieux, Śākalya, par des mantras atharvaniques et l’eau, impose une renonciation symbolique au savoir transmis ; Yājñavalkya expulse ce qu’il avait appris et proclame son indépendance. En quête de siddhi-kṣetra, il est dirigé vers le puissant Hāṭakeśvara-kṣetra, où les fruits répondent à la disposition intérieure. Là, il pratique un tapas rigoureux et le culte solaire. Bhāskara (le Soleil) accorde des grâces : des mantras semblables à ceux de Sarasvatī sont placés dans un kuṇḍa ; le bain et la récitation rendent la connaissance védique immédiatement retenue et éclairent le sens des tattva par la grâce. Yājñavalkya demande d’être libéré de l’obligation ordinaire envers un maître humain ; le Soleil lui confère la siddhi de laghimā et lui enseigne à apprendre par la forme divine du cheval (Vājikarṇa), recevant directement le savoir védique. Le chapitre s’achève sur le phala : se baigner au tīrtha, contempler le Soleil et réciter la formule « nādabindu » mène à une obtention orientée vers la libération.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । तथान्योऽपि च तत्रास्ति याज्ञवल्क्यसमुद्रवः । आश्रमो लोक विख्यातो मूर्खाणामपि सिद्धिदः

Sūta dit : «De plus, il s’y trouve un autre lieu sacré — Yājñavalkya-samudrava — un āśrama renommé dans le monde, qui accorde l’accomplissement même aux esprits obtus.»

Verse 2

यत्र तप्त्वा तपस्तीव्रं याज्ञवल्क्येन धीमता । संप्राप्ता निखिला वेदा गुरुणाऽपहृताश्च ये

En ce lieu saint, le sage Yājñavalkya accomplit une austérité ardente ; et là même il recouvra intégralement tous les Veda que son maître lui avait auparavant retirés.

Verse 3

ऋषय ऊचुः । कोऽसौ गुरुरभूत्तस्य याज्ञवल्क्यस्य धीमतः । पाठयित्वा पुनर्येन हृता वेदा महात्मना

Les sages dirent : «Qui donc fut le maître de ce sage Yājñavalkya, ce grand d’âme, qui, après l’avoir instruit, lui reprit les Veda ?»

Verse 4

किमर्थं च समाचक्ष्व सूतपुत्रात्र विस्तरात् । कौतुकं परमं जातं सर्वेषां नो द्विजन्मनाम्

Et pour quelle raison cela advint-il ? Explique-le ici en détail, ô fils de Sūta ; en nous tous, les deux-fois-nés, s’est levée une très grande curiosité.

Verse 5

सूत उवाच । आसीद्ब्राह्मणशार्दूलः शाकल्य इति विश्रुतः । भार्गवान्वयसंभूतो वेद वेदांगपारगः

Sūta dit : Jadis vécut un brāhmane éminent, tel un tigre parmi les brāhmanes, renommé sous le nom de Śākalya — né dans la lignée de Bhārgava — savant du Veda et accompli dans les Vedāṅga.

Verse 6

बृहत्कल्पे पुरा विप्रा वर्धमाने पुरोत्तमे । बहुशिष्यसमायुक्तो वेदाध्ययनतत्परः

En un âge ancien, ô brāhmanes, dans l’excellente cité nommée Vardhamāna, il demeurait entouré de nombreux disciples, voué à l’étude et à l’enseignement du Veda.

Verse 7

स सदा प्रातरुत्थाय विद्यादानं प्रयच्छति । शिष्येभ्यश्चानुरूपेभ्यः प्रसादाद्विजसत्तमाः

Chaque matin, se levantant, il accordait sans cesse le don de la connaissance ; et, ô meilleurs des deux-fois-nés, par sa grâce il instruisait les disciples convenables selon leur capacité.

Verse 8

चकार स तदा विप्राः पौरोहित्यं महीपतेः । सूर्यवंशप्रसूतस्य सुप्रियस्य महात्मनः

En ce temps-là, ô brāhmanes, il exerça la charge de purohita, prêtre royal du roi, le magnanime Supriya, issu de la dynastie solaire (Sūryavaṃśa).

Verse 9

स तस्य धर्मकृत्यानि सर्वाण्येव दिनेदिने । कृत्वा स्वगृहमभ्येति पूजितस्तेन भूभुजा

Jour après jour, ayant accompli toutes les œuvres de dharma prescrites pour le roi, il rentrait dans sa demeure, honoré et révéré par ce souverain.

Verse 10

एकं शिष्यं समारोप्य शांत्यर्थं तस्य भूपतेः । कथयित्वा प्रमाणं च विधानं होमसंभवम्

Ayant établi un disciple pour le rite de śānti du roi, il lui exposa les justes mesures et l’ordonnance de l’homa, l’offrande au feu qui procure apaisement et bien-être.

Verse 11

शिष्योऽपि सकलं कृत्वा तत्कर्म सुसमाहितः । आशीर्वादं प्रदत्त्वा च भूपतेर्गृहमेति च

Le disciple, tout entier recueilli, accomplit le rite dans son intégralité ; puis, après avoir donné sa bénédiction, il se rendit à la demeure du roi.

Verse 12

एवं प्रकुर्वतस्तस्य शाकल्यस्य महात्मनः । पौरोहित्यं गतः कालः कियन्मात्रो द्विजोत्तमाः

Tandis que le magnanime Śākalya agissait ainsi dans la charge de prêtre royal, combien de temps s’écoula pour lui, ô le meilleur des deux-fois-nés ?

Verse 13

तदा वैवाहिके काले शप्तो यः शंभुना स्वयम् । सुनिंद्यां विकृतिं दृष्ट्वा तस्य वेद्यां गतस्य च

Alors, lors de la cérémonie nuptiale, lui—que Śambhu en personne avait maudit—voyant une difformité des plus blâmables, et s’avançant vers l’autel du sacrifice…

Verse 14

अथ तं योजयामास शांत्यर्थं नृपमंदिरे । याज्ञवल्क्यं स शाकल्यः प्रतिपद्यागतं तदा

Puis, pour la śānti, Śākalya l’engagea au palais du roi : Yājñavalkya, arrivé en ce temps-là.

Verse 15

सोऽपि तारुण्यगर्वेण वेश्याकरजविक्षतः । सर्वांगेषु सुनिर्लज्जः प्रकटांगो जगाम वै

Lui aussi, enivré de l’orgueil de la jeunesse et griffé par les ongles d’une courtisane, allait çà et là sans honte, le corps découvert et marqué de toutes parts.

Verse 16

ततश्च शांतिकं कृत्वा जपांते भूपतिं च तम् । शांतोदकप्रदानाय हस्यमानो जनैर्ययौ

Puis, après avoir accompli le rite d’apaisement et achevé le japa pour ce roi, il alla remettre l’« eau de paix » sanctifiée, tandis que les gens se moquaient de lui.

Verse 17

पार्थिवोऽपि च तं दृष्ट्वा तादृग्रूपं विटं द्विजम् । नाशीर्जग्राह तेनोक्तां वाक्यमेतदुवाच ह

Le roi aussi, voyant ce brāhmane dans un tel état—tel un dandy débauché—n’accepta pas la bénédiction qu’il avait dite et prononça ces paroles.

Verse 18

उच्छिष्टोऽहं द्विजश्रेष्ठ शय्यारूढो व्यवस्थितः । अत्र शालोद्भवे स्तंभे तस्मादेतज्जलं क्षिप

«Ô meilleur des brāhmanes, je suis en état d’impureté, étendu et demeurant sur ma couche. Aussi, jette cette eau ici, sur ce pilier issu d’un arbre śāla.»

Verse 19

सोऽपि सावज्ञमाज्ञाय तं भूपं कुपिताननः । तं च स्तंभं समुद्दिश्य ध्यात्वा तद्ब्रह्म शाश्वतम्

Lui aussi, comprenant le mépris du roi, le visage courroucé, dirigea son intention vers ce pilier et médita sur le Brahman éternel.

Verse 20

द्यां त्वमालिख्य इत्येव प्रोक्त्वा मंत्रं च याजुषम् प्राक्षिपच्छांतिकं तोयं तस्य मूर्धनि सत्वरम्

Après avoir récité le mantra du Yajurveda commençant par : « Tu inscriras le ciel… », il répandit aussitôt l’eau pacificatrice sur le sommet de sa tête.

Verse 21

ततः स पतिते तोये स्तंभः पल्लवशोभितः । तत्क्षणादेव संजज्ञे फल पुष्पैर्विराजितः

Puis, lorsque cette eau fut tombée, le pilier se para de jeunes pousses; à l’instant même, il resplendit de fruits et de fleurs.

Verse 22

तं दृष्ट्वा पार्थिवः सोऽथ विस्मयोत्फुल्ललोचनः । पश्चात्तापं विधायाथ वाक्यमेतदुवाच ह

À cette vue, le roi—les yeux écarquillés d’émerveillement—fut saisi de repentir; puis il prononça ces paroles.

Verse 23

अभिषेकं द्विजश्रेष्ठ ममापि त्वं प्रयच्छ भोः । अनेनैव तु मन्त्रेण शुचित्वं मे व्यवस्थितम्

Ô meilleur des deux-fois-nés, accorde-moi aussi, je t’en prie, le rite d’onction sacrée (abhiṣeka). Par ce mantra même, ma pureté sera justement établie.

Verse 24

याज्ञवल्क्य उवाच । ममाभिषेकदानस्य त्वमनर्होऽसि पार्थिव । तस्माद्यास्याम्यहं सद्यो यत्रस्थः स गुरुर्मम

Yājñavalkya dit : Ô roi, tu n’es pas apte à recevoir l’abhiṣeka que je confère. C’est pourquoi je partirai sur-le-champ là où demeure mon propre guru.

Verse 25

राजोवाच । तव दास्यामि वस्त्राणि वाहनानि वसूनि च । तस्माद्यच्छाभिषेकं मे मन्त्रेणाऽनेन सांप्रतम्

Le roi dit : Je t’offrirai des vêtements, des véhicules et des richesses aussi. Accorde-moi donc, dès maintenant, l’abhiṣeka au moyen de ce mantra.

Verse 26

याज्ञवल्क्य उवाच । न होमांतं विना मन्त्रः स्फुरते पार्थिवोत्तम । अभिषेकविधौ प्रोक्तो यः पूर्वं पद्मयोनिना । तस्मान्नाहं करिष्यामि तव यद्वै हृदि स्थितम्

Yājñavalkya dit : Ô meilleur des rois, sans achever le rite par le homa, le mantra ne manifeste pas sa puissance véritable. Ce mantra du rituel d’abhiṣeka fut jadis enseigné par le Né du Lotus (Brahmā). Aussi ne ferai-je pas ce qui n’est que désir arrêté dans ton cœur.

Verse 27

इत्युक्त्वा वचनं भूपं याज्ञवल्क्यः स वै द्विजः । जगाम स्वगृहं तूर्णं निस्पृहत्वं समाश्रितः

Après avoir ainsi parlé au roi, le brahmane Yājñavalkya se rendit promptement à sa demeure, établi dans le détachement.

Verse 28

अपरेऽह्नि समायातं शाकल्यमथ भूपतिः । प्रोवाच प्रांजलिर्भूत्वा विनयावनतः स्थितः

Le lendemain, lorsque Śākalya arriva, le roi, les mains jointes et incliné avec humilité, s’adressa à lui.

Verse 29

यस्त्वया प्रेषितः कल्य शिष्यो ब्राह्मणसत्तमः । शांत्यर्थं प्रेषणीयश्च भूयोऽप्येवं गृहे मम

Ô être de bon augure, que le noble disciple brahmane que tu as envoyé soit de nouveau dépêché dans ma demeure, pour la śānti, la paix sacrée.

Verse 30

बाढमित्येव स प्रोक्त्वा ततो गत्वा निजालयम् । याज्ञवल्क्यं समाहूय ततः प्रोवाच सादरम्

Disant : « Qu’il en soit ainsi », il se rendit à sa demeure; puis, ayant fait venir Yājñavalkya, il lui parla avec respect.

Verse 31

अद्यापि त्वं नरेंद्रस्य शांत्यर्थं भवने व्रज । विशेषात्पार्थिवेंद्रेण समाहूतोऽसि पुत्रक

Dès aujourd’hui, rends-toi à la demeure du roi pour la śānti, l’apaisement. Tout particulièrement, tu as été mandé par le seigneur des rois, mon fils.

Verse 32

याज्ञवल्क्य उवाच । नाहं तात गमिष्यामि शांत्यर्थं तस्य मंदिरे । अवलेपेन युक्तस्य शुद्ध्या विरहितस्य च

Yājñavalkya dit : « Père, je n’irai pas dans sa demeure-temple pour la śānti, car il est empli d’orgueil et dépourvu de pureté ».

Verse 33

मया तस्याभिषेकार्थं सलिलं चोद्यतं च यत् । सलिलं तेन तत्काष्ठे समादिष्टं कुबुद्धिना

«Et l’eau que j’avais préparée pour son abhiṣeka, son bain de consécration—cette même eau, cet homme à l’esprit mauvais ordonna de la verser sur un morceau de bois».

Verse 34

ततो मयापि तत्रैव तत्क्षणात्सलिलं च यत् । तस्मिन्काष्ठे परिक्षिप्तं नीतं वृद्धिं च तत्क्षणात्

«Alors, là même et à l’instant, je jetai moi aussi cette eau sur ce bois—et aussitôt il grandit et se développa sur-le-champ».

Verse 35

शाकल्य उवाच । अत एव विशेषेण समाहूतोऽसि पुत्रक । तस्मात्तत्र द्रुतं गच्छ नावज्ञेया महीभुजः

Śākalya dit : «C’est pour cette raison même, ô enfant bien-aimé, que tu as été mandé avec une urgence particulière. Va donc promptement là-bas ; un roi ne doit pas être méprisé.»

Verse 36

अपमानाद्भवेन्मानं पार्थिवानामसंशयम् । यः करोति पुनस्तत्र मानं न स भवेत्प्रियः

«De l’affront naît, sans aucun doute, le sentiment de l’honneur chez les rois. Et celui qui, même alors, continue d’y manifester des honneurs, ne devient pas cher au roi.»

Verse 37

कोपप्रसाद वस्तूनि विचिन्वंतीह ये सदा । आरोहंति शनैर्भृत्या धुन्वंतमपि पार्थिवम्

«Ces serviteurs d’ici, qui pèsent sans cesse les choses de la colère et de la faveur du roi, s’élèvent peu à peu—même lorsque le souverain tremble d’agitation.»

Verse 38

समौ मानापमानौ च चित्तज्ञः कालवित्तथा । सर्वंसहः क्षमी विज्ञः स भवेद्राजवल्लभः

«Celui pour qui l’honneur et l’affront sont égaux ; qui connaît les cœurs et sait le moment juste ; qui supporte tout, est patient, indulgent et clairvoyant—celui-là devient cher au roi.»

Verse 39

अपमानमनादृत्य तस्माद्गच्छ नृपालयम् । ममाज्ञापि न लंघ्या त एष धर्मः सनातनः

«Ainsi, sans tenir compte de l’affront, rends-toi au palais du roi. Mon ordre non plus ne doit pas être transgressé : telle est la Loi éternelle (dharma).»

Verse 40

याज्ञवल्क्य उवाच । आज्ञाभंगो ध्रुवं भावी परिपाटीव्यतिक्रमात् । करोषि यदि शिष्याणां ये त्वया तत्र योजिताः

Yājñavalkya dit : «La rupture de l’ordre surviendra à coup sûr, pour avoir transgressé la juste règle—si tu fais usage des disciples que tu as postés là-bas.»

Verse 41

तस्माद्यदि बलान्मां त्वं योजयिष्यसि तं प्रति । त्वां त्यक्त्वाऽन्यत्र यास्यामि यतः प्रोक्तं महर्षिभिः

«C’est pourquoi, si tu me contraints avec force à le servir, je te quitterai et j’irai ailleurs—car telle est la parole proclamée par les grands ṛṣis.»

Verse 42

गुरोरप्यवलिप्तस्य कार्याकार्यमजानतः । उत्पथे वर्तमानस्य परित्यागो विधीयते

Même un maître—s’il est orgueilleux, incapable de discerner ce qui doit ou ne doit pas être fait, et s’engage sur une voie dévoyée—peut être légitimement abandonné ; tel renoncement est prescrit par le dharma.

Verse 43

सूत उवाच । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा शाकल्यः क्रोधमूर्छितः । ततः प्रोवाच तं भूयो भर्त्समानो मुहुर्मुहुः

Sūta dit : «Ayant entendu ces paroles, Śākalya, submergé par la colère, lui parla de nouveau, encore et encore, le réprimandant sans cesse.»

Verse 44

एकमप्यक्षरं यत्र गुरुः शिष्ये निवेदयेत् । पृथिव्यां नास्ति तद्द्रव्यं यद्दत्त्वा ह्यनृणी भवेत्

Quand bien même un guru ne transmettrait à son disciple qu’une seule syllabe, il n’est sur la terre aucune richesse dont le don puisse rendre vraiment quitte de cette dette.

Verse 45

तस्माद्गच्छ द्रुतं दत्त्वा मदध्ययनमालयम् । त्यक्त्वा विद्यां मया दत्तां नो चेच्छप्स्याम्यहं तव

Va donc sur-le-champ, après avoir rendu tout l’enseignement que je t’ai transmis. Renonce au savoir que je t’ai donné; sinon, je te maudirai.

Verse 46

एवमुक्त्वाभिमंत्र्याथ नादबिंदुसमुद्भवैः । मंत्रैराथर्वणैस्तोयं पानार्थं चार्पयत्ततः

Après avoir parlé ainsi, il consacra l’eau par des mantras atharvaniques nés de nāda et bindu (son et semence), puis il offrit cette eau à boire.

Verse 47

सोऽपिबत्तत्क्षणात्तोयं तत्पीत्वा व्याकुलेंद्रियः । उद्गिरद्वांतिधर्मेण तत्त्वविद्याविमिश्रितम्

Il but cette eau sur-le-champ; l’ayant bue, ses sens furent bouleversés, et il se mit à vomir selon la loi du vomissement—et, mêlée à cela, jaillit la tattva-vidyā, la science des principes véritables.

Verse 48

ततः प्रोवाच तं भूयः शाकल्यं कुपिताननः । एकमप्यक्षरं नास्ति तावकीयं ममोदरे

Alors, le visage courroucé, il dit de nouveau à Śākalya : «Il ne reste en moi pas même une seule syllabe qui soit tienne».

Verse 49

तस्माच्छिष्योऽस्मि ते नाहं न च मे त्वं गुरुः स्थितः । सांप्रतं स्वेच्छयाऽन्यत्र प्रयास्यामि करोषि किम्

«Ainsi, je ne suis pas ton disciple, et toi, tu ne te tiens plus pour moi comme un guru. À présent, de mon propre gré, je partirai ailleurs : que peux-tu y faire ?»

Verse 50

एवमुक्त्वाऽथ निर्गत्य तस्मात्स्थानाच्चिरंतनात् । पप्रच्छ मानवान्भूयः सिद्धिक्षेत्राणि चासकृत्

Ayant ainsi parlé, il quitta ce lieu très ancien et, de nouveau et encore, interrogea les gens au sujet des kṣetra sacrés qui confèrent la siddhi (l’accomplissement).

Verse 51

ततस्तस्य समादिष्टं क्षेत्रमेतन्मनीषिभिः । सिद्धिदं सर्वजंतूनां न वृथा स्यात्कथंचन

Alors les sages lui indiquèrent ce lieu sacré même : dispensateur de siddhi à tous les êtres ; il ne saurait, d’aucune manière, être vain ou sans fruit.

Verse 52

आस्तां तावत्तपस्तप्त्वा व्रतं नियममेव वा । हाटकेश्वरजे क्षेत्रे सिद्धिः संवसतोऽपि च

Même sans austérités, sans vœux ni observances rigoureuses : le seul fait de demeurer dans le kṣetra de Hāṭakeśvara fait obtenir la siddhi spirituelle.

Verse 53

येनयेन च भावेन तत्र क्षेत्रे वसेज्जनः । तस्यानुरूपिणी सिद्धिः शुभा स्याद्यदि वाऽशुभा

Selon la disposition intérieure avec laquelle on demeure dans ce kṣetra, une siddhi conforme surgit : favorable, ou même défavorable.

Verse 54

तच्छ्रुत्वा च द्रुतं प्राप्य क्षेत्रमेतद्द्विजोत्तमाः । भानुमाराधयामास स्थापयित्वा ततः परम्

L’ayant entendu, le plus éminent des deux-fois-nés parvint promptement à cette région sainte ; puis, après avoir établi le siège/le rite, il rendit un culte à Bhānu (le Soleil).

Verse 55

नियतो नियताहारो ब्रह्मचर्यपरायणः । गायत्रं न्यासमासाद्य निर्विकल्पेन चेतसा

Discipliné, au régime réglé, voué au brahmacarya, il accomplit le Gāyatrī-nyāsa et demeura l’esprit sans vacillation, établi dans l’indétermination paisible.

Verse 56

ततश्च भगवांस्तुष्टो वर्षांते तमुवाच सः । दर्शने तस्य संस्थित्वा तेजः संयम्य दारुणम्

Alors le Seigneur Bienheureux, satisfait, lui parla au terme d’une année ; se tenant devant lui, il retint l’éclat redoutable de sa splendeur.

Verse 57

याज्ञवल्क्य वरं ब्रूहि यत्ते मनसि रोचते । सर्वमेव प्रदास्यामि नादेयं विद्यते त्वयि

«Yājñavalkya, dis le don qui réjouit ton cœur. Je t’accorderai tout : rien ne doit t’être refusé.»

Verse 58

याज्ञवल्क्य उवाच । यदि तुष्टः सुरश्रेष्ठ वेदाध्ययनसंभवे । गुरुर्भव ममाद्यैव ममैतद्वांछितं हृदि

Yājñavalkya dit : «Si tu es satisfait, ô le meilleur des dieux, pour que s’éveille l’étude védique, sois dès aujourd’hui mon maître. Voilà le désir de mon cœur.»

Verse 59

भास्कर उवाच । अहं तव कृपाविष्टस्तेजः संहृत्य तत्परम् । ततश्चात्र समायातस्तेन नो दह्यसे द्विज

Bhāskara dit : «Par compassion pour toi, j’ai retiré et contenu ma splendeur. C’est pourquoi je suis venu ici ainsi, ô deux-fois-né, afin que tu ne sois pas brûlé par elle.»

Verse 60

तस्मादत्रैव कुंडे च मंत्रान्सारस्वताञ्छुभान् । वेदोक्तान्क्षेपयिष्यामि स्वयमेव द्विजोत्तम

C’est pourquoi, ici même, dans ce bassin (kuṇḍa), moi-même je déposerai en toi les mantras de bon augure nés de Sarasvatī, ceux que proclame le Veda, ô le meilleur des deux-fois-nés.

Verse 61

तत्र स्नात्वा शुचिर्भूत्वा यत्किंचिद्वेदसंभवम् । पठिष्यसि सकृत्तत्ते कंठस्थं संभविष्यति

Après t’y être baigné et être devenu pur, toute part issue du Veda que tu réciteras ne fût-ce qu’une seule fois se fixera dans ta gorge, comme gravée dans la mémoire.

Verse 62

तत्त्वार्थं प्रकटं कृत्स्नं विदितं ते भविष्यति । मत्प्रसादान्न संदेहः सत्यमेतन्मयोदितम्

Par ma grâce, la vérité tout entière, rendue claire et manifeste, te sera assurément connue. N’aie aucun doute : ce que j’ai dit est vérité.

Verse 63

अद्यादि मानवः प्रातः स्नात्वा त्वत्र ह्रदे च यः । सावित्रेण च सूक्तेन मां दृष्ट्वा प्रपठिष्यति । तस्मै तत्स्यादसंदिग्धं यत्तवोक्तं मया द्विज

Dès ce jour, quiconque, à l’aube, se baigne dans ce lac et, m’ayant contemplé, récite l’hymne Sāvitrī, pour celui-là, ô deux-fois-né, s’accomplira sans doute ce que je t’ai dit.

Verse 64

याज्ञवल्क्य उवाच । एवं भवतु देवेश यत्त्वयोक्तं वचोऽखिलम् । परं मम वचोऽन्यच्च तच्छृणुष्व ब्रवीमि ते

Yājñavalkya dit : «Qu’il en soit ainsi, ô Seigneur des dieux ; que s’accomplisse tout ce que tu as prononcé. Mais écoute encore une autre parole de moi : je vais te la dire.»

Verse 65

नाहं मनुष्यधर्माणमुपाध्यायं कथंचन । करिष्यामि जगन्नाथ कृपां कुरु ममोपरि

Jamais, d’aucune manière, je ne prendrai pour précepteur un maître lié aux seules conventions humaines. Ô Jagannātha, Seigneur du monde, fais descendre ta compassion sur moi.

Verse 66

ततस्तस्या ददौ सूर्यो लघिमा नाम शोभनाम् । विद्यां हि तत्प्रभावाय सुतुष्टेनांतरात्मना

Alors Sūrya, intérieurement comblé, lui conféra la splendide vidyā nommée Laghimā, afin que se manifeste la puissance qui en procède.

Verse 67

ततस्तं प्राह कर्णांते ममाश्वानां प्रविश्य वै । अभ्यासं कुरु विद्यानां वेदाध्ययनमाचर

Puis il lui parla à voix basse, tout près de l’oreille : «Entre, en vérité, dans l’oreille de mes chevaux. Exerce-toi aux disciplines du savoir et adonne-toi à l’étude des Veda».

Verse 68

मन्मुखाद्ब्राह्मणश्रेष्ठ यद्येतत्तव वांछितम् । न ते स्याद्येन दोषोऽयं मम रश्मिसमुद्भवः

Ô le meilleur des brāhmaṇa, si tel est ton désir—reçu de ma propre bouche—aucune faute ne s’attachera à toi ; cette puissance naît de mes rayons.

Verse 69

एवमुक्तः स तेनाथ वाजिकर्णं समाश्रितः । लघुर्भूत्वाऽपठद्वेदान्भास्करस्य मुखात्ततः

Ainsi instruit par lui, il se réfugia alors auprès de Vājikarṇa ; devenu léger, il étudia ensuite les Veda de la propre bouche de Bhāskara.

Verse 70

एवं सिद्धिं समापन्नो याज्ञवल्क्यो द्विजोत्तमाः । कृत्वोपनिषदं चारु वेदार्थैः सकलैर्युतम्

Ainsi, parvenu à l’accomplissement, Yājñavalkya—le plus éminent des deux-fois-nés—composa une belle Upaniṣad, riche de toutes les significations des Veda.

Verse 71

जनकाय नरेंद्राय व्याख्याय च ततः परम् । कात्यायनं सुतं प्राप्य वेदसूत्रस्य कारकम्

Ensuite, l’ayant exposé au roi Janaka, seigneur parmi les hommes, il rencontra Kātyāyana, son fils—le compositeur des sūtra du Veda.

Verse 72

त्यक्त्वा कलेवरं तत्र ब्रह्मद्वारि विनिर्मिते । तत्तेजो ब्रह्मणो गात्रे योजयामास शक्तितः

Là, au « Portail de Brahman » sacré qui avait été établi, il abandonna son corps; puis, par la puissance de sa capacité spirituelle, il unit cette splendeur au corps même de Brahman.

Verse 73

तस्य तीर्थे नरः स्नात्वा दृष्ट्वा तं च दिवाकरम् । नादबिंदुं पठित्वा च तदग्रे मुक्तिमाप्नुयात्

Celui qui se baigne à ce gué sacré, contemple ce Soleil et y récite le Nādabindu en sa présence, obtient la délivrance.