
Mārkaṇḍeya, répondant à l’interrogation de Yudhiṣṭhira, raconte l’origine liée à Pippaleśvara. Le récit s’ouvre sur l’ascèse de Yājñavalkya et une complication d’éthique domestique concernant sa sœur veuve, d’où naît un enfant abandonné sous un aśvattha (pippala). L’enfant survit, grandit et reçoit le nom de Pippalāda. Vient ensuite une rencontre à la fois cosmique et morale avec Śanaiścara (Saturne), qui implore d’être délivré de la colère de Pippalāda; une limite est alors fixée: Saturne ne doit pas tourmenter les enfants jusqu’à l’âge de seize ans, établissant une règle normative au sein du dialogue mythique. La fureur de Pippalāda s’amplifie et engendre une kṛtyā destructrice contre Yājñavalkya; le sage cherche refuge à travers divers mondes divins, jusqu’à la protection de Śiva qui met fin au péril. Pippalāda accomplit de sévères tapas sur la rive de la Narmadā, demande la présence permanente de Śiva en ce tīrtha et institue le culte. Le chapitre se clôt par des prescriptions de pèlerinage (snāna, tarpaṇa, nourrir les brāhmaṇas, Śiva-pūjā), des énoncés de mérite —jusqu’à l’équivalence d’un Aśvamedha— et une phalaśruti promettant la destruction des péchés et l’apaisement des mauvais rêves à qui récite ou écoute ce récit.
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो गच्छेत्तु राजेन्द्र पिप्पलेश्वरमुत्तमम् । यत्र सिद्धो महायोगी पिप्पलादो महातपाः
Śrī Mārkaṇḍeya dit : « Ensuite, ô meilleur des rois, qu’on se rende au suprême Pippaleśvara, où demeure Pippalāda, grand yogin accompli, puissant par ses austérités ».
Verse 2
युधिष्ठिर उवाच । पिप्पलादस्य चरितं श्रोतुमिच्छाम्यहं विभो । माहात्म्यं तस्य तीर्थस्य यत्र सिद्धो महातपाः
Yudhiṣṭhira dit : « Ô vénérable, je souhaite entendre la vie de Pippalāda, ainsi que la grandeur de ce tīrtha où se tient le grand ascète, être accompli (Siddha) ».
Verse 3
कस्य पुत्रो महाभाग किमर्थं कृतवांस्तपः । एतद्विस्तरतः सर्वं कथयस्व ममानघ
«Ô bienheureux, de qui est-il le fils, et dans quel dessein a-t-il accompli l’austérité (tapas) ? Dis-moi tout cela en détail, ô sans faute.»
Verse 4
मार्कण्डेय उवाच । मिथिलास्थो महाभागो वेदवेदाङ्गपारगः । याज्ञवल्क्यः पुरा तात चचार विपुलं तपः
Mārkaṇḍeya dit : «Autrefois, ô cher, l’illustre Yājñavalkya—demeurant à Mithilā et versé dans les Veda et leurs Vedāṅga—entreprit un vaste tapas, une austérité profonde.»
Verse 5
तापसी तस्य भगिनी याज्ञवल्क्यस्य धीमतः । सा सप्तमेऽपि वर्षे च वैधव्यं प्राप दैवतः
Tāpasī, la sœur du sage Yājñavalkya—par le décret du destin—devint veuve alors même qu’elle n’était qu’en sa septième année.
Verse 6
पूर्वकर्मविपाकेन हीनाभूत्पितृमातृतः । नाभूत्तत्पतिपक्षेऽपि कोऽपीत्येकाकिनी स्थिता
Par la maturation des actes passés (karma), elle fut privée de père et de mère ; et du côté de son époux aussi, il n’y avait personne : ainsi demeura-t-elle entièrement seule.
Verse 7
भूमौ भ्रमन्ती भ्रातुः सा समीपमगमच्छनैः । चचार च तपः सोऽपि परलोकसुखेप्सया
Errant sur la terre, elle s’approcha peu à peu de son frère ; et lui aussi accomplissait le tapas, désirant la félicité du monde d’au-delà.
Verse 8
चचार सापि तत्रस्था शुश्रूषन्ती महत्तपः । कस्मिंश्चित्समये साथ स्नाताहनि रजस्वला
Elle demeura elle aussi en ce lieu, attentive au service de cette grande ascèse ; et, à un certain moment, après s’être baignée de jour, ses règles survinrent.
Verse 9
अन्तर्वासो धृतवती दृष्ट्वा कर्पटकं रहः । याज्ञवल्क्योऽपि तद्रात्रौ सुप्तो यत्र सुसंवृतः
Ayant aperçu en secret une étoffe, elle la prit pour vêtement intérieur ; et Yājñavalkya, de son côté, dormit cette nuit-là, bien couvert là où il reposait.
Verse 10
स्वप्नं दृष्ट्वात्यजच्छुक्रं कौपीने रक्तबिन्दुवत् । विराजितेन तपसा सिद्धं तदनलप्रभम्
Après avoir vu un songe, il laissa sa semence sur son pagne, telle une goutte de sang ; mais, par l’éclat de son tapas, cela fut accompli, brillant comme le feu.
Verse 11
यावत्प्रबुद्धो विप्रोऽसौ वीक्ष्योच्छिष्टं तदंशुकम् । चिक्षेप दूरतोऽस्पृश्यं शौचं कृत्वा विधानतः
Quand ce brāhmane s’éveilla et vit l’étoffe souillée, il la jeta au loin comme impure au toucher, puis accomplit la purification selon la règle.
Verse 12
निषिद्धं तु निशि स्नानमिति सुष्वाप स द्विजः । निशीथे सापि तद्वस्त्रं भगस्यावरणं व्यधात्
Pensant : «Le bain de nuit est interdit», ce deux-fois-né se rendormit ; et, à minuit, elle utilisa cette même étoffe pour couvrir ses parties secrètes.
Verse 13
प्रातरन्वेषयामास मुनिर्वस्त्रमितस्ततः । ततः सा ब्राह्मणी प्राह किं अन्वेषयसे प्रभो । केन कार्यं तव तथा वदस्व मम तत्त्वतः
Au matin, le sage chercha son vêtement çà et là. Alors la brāhmaṇī dit : «Seigneur, que cherches-tu ? Dans quel dessein agis-tu ainsi ? Dis-le-moi en toute vérité».
Verse 14
याज्ञवल्क्य उवाच । अपवित्रो मया भद्रे स्वप्नो दृष्टोऽद्य वै निशि । सक्लेदं तत्र मे वस्त्रं निक्षिप्तं तन्न दृश्यते
Yājñavalkya dit : «Ô bienheureuse, cette nuit j’ai vu un songe impur. C’est pourquoi j’y ai mis de côté mon vêtement, tout humide ; mais à présent on ne le voit plus».
Verse 15
तच्छ्रुत्वा ब्राह्मणी वाक्यं भीतभीतावदन्नृप । तद्वस्त्रं तु मया विप्र स्नात्वा ह्यन्तः कृतं महत्
Entendant ces paroles, la brāhmaṇī, tremblante de peur, dit : «Ô Roi ; ô vénérable brāhmaṇa : ce vêtement a été touché par moi ; après m’être baignée, je l’ai placé à l’intérieur (de mes appartements), commettant une lourde faute».
Verse 16
तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा हाहेत्युक्त्वा महामुनिः । निपपात तदा भूमौ छिन्नमूल इव द्रुमः
Entendant ses paroles, le grand sage s’écria : «Hélas ! Hélas !» et aussitôt tomba à terre, tel un arbre dont on a tranché les racines.
Verse 17
किमेतदिति सेत्युक्त्वा ह्याकाशमिव निर्मला । आश्वासयन्ती तं विप्रं प्रोवाच वचनं तदा
Disant : «Qu’est-ce donc ?», elle—pure comme le ciel—se mit à consoler ce brāhmaṇa, puis, à l’instant même, lui adressa ces paroles.
Verse 18
वदस्व कारणं तात गुह्याद्गुह्यतरं यदि । प्रतीकारोऽस्य येनैव विमृश्य क्रियते त्वरा
«Dis-moi la cause, ô cher enfant—fût-elle plus secrète que le secret—afin qu’après mûre réflexion, le remède convenable soit accompli sans tarder.»
Verse 19
ततः स सुचिरं ध्यात्वा लब्धवाग्वै ततः क्षणम् । प्रोवाच साध्वसमना यत्तच्छृणु नरेश्वर
Alors, après avoir longtemps médité, il retrouva la parole un instant plus tard et, l’esprit anxieux, dit : «Écoute, ô seigneur des hommes, ce qui est advenu.»
Verse 20
नात्र दोषोऽस्ति ते कश्चिन्मम चैव शुभव्रते । तवोदरे तु गर्भो यस्तत्र दैवं परायणम्
«Il n’y a ici aucune faute—ni en toi ni en moi, ô femme aux vœux bénis. Mais quant à l’enfant dans ton sein, là, le destin—la dispensation divine—est l’ultime refuge.»
Verse 21
तस्य तत्त्वेन रक्षा च त्वया कार्या सदैव हि । विनाशी नैव कर्तव्यो यावत्कालस्य पर्ययः
«C’est pourquoi tu dois le protéger en vérité, et toujours. Ne cause pas sa perte, jusqu’à ce que s’accomplisse le retournement du temps, le cours fixé.»
Verse 22
तथेति व्रीडिता साध्वी दूयमानेन चेतसा । अपालयच्च तं गर्भं यावत्पुत्रो ह्यजायत
«Ainsi soit-il», dit la femme vertueuse ; honteuse et le cœur meurtri, elle protégea pourtant cette grossesse jusqu’à la naissance d’un fils.
Verse 23
जातमात्रं च तं गर्भं गृहीत्वा ब्राह्मणी च सा । अश्वत्थच्छायामाश्रित्य तमुत्सृज्य वचोऽब्रवीत्
À peine l’enfant né, cette brāhmaṇī le prit; se mettant à l’abri sous l’ombre d’un aśvattha, elle le déposa et prononça ces paroles.
Verse 24
यानि सत्त्वानि लोकेषु स्थावराणि चराणि च । तानि सर्वाणि रक्षन्तु त्यक्तं वै बालकं मया
«Que tous les êtres des mondes—immobiles et mobiles—protègent cet enfant que j’ai abandonné.»
Verse 25
एवमुक्त्वा गता सा तु ब्राह्मणी नृपसत्तम । तथागतः स तु शिशुस्तत्र स्थित्वा मुहूर्तकम्
Après avoir ainsi parlé, cette brāhmaṇī s’en alla, ô meilleur des rois. L’enfant, laissé tel quel, demeura là un court moment.
Verse 26
पाणिपादौ विनिक्षिप्य निकुञ्च्य नयने शुभे । आस्यं तु विकृतं कृत्वा रुरोद विकृतैः स्वरैः
Posant mains et pieds, il serra ses beaux yeux; déformant son visage, il se mit à pleurer d’une voix âpre et dissonante.
Verse 27
तेन शब्देन वित्रस्ताः स्थावरा जङ्गमाश्च ये । आकम्पिता महोत्पातैः सशैलवनकानना
À ce son, tous les êtres—immobiles et mobiles—furent saisis d’effroi; et, sous de grands présages, la terre, avec ses montagnes, forêts et bosquets, fut ébranlée.
Verse 28
ततो ज्ञात्वा महद्भूतं क्षुधाविष्टं द्विजर्षभम् । न जहाति नगश्छायां पानार्थाय ततः परम् । अपिबच्च सुतं तस्मादभृतं चैव भारत
Alors, comprenant la gravité de la situation—que le taureau parmi les brāhmaṇas était tourmenté par la faim—elle ne quitta pas l’ombre de l’arbre, cherchant ensuite de quoi boire. Et, ô Bhārata, elle but de lui (allaita son fils) et le soutint ainsi, le maintenant en vie.
Verse 29
एवं स वर्धितस्तत्र कुमारो निजचेतसि । चिन्तयामास विश्रब्धः किं मम ग्रहगोचरम्
Ainsi nourri en ce lieu, le garçon, paisible en son propre esprit, se mit à réfléchir avec assurance : «Qu’est-ce qui gouverne mon destin, quelle influence des grahas (planètes) s’est abattue sur moi ?»
Verse 30
ततः क्रूरसभाचारः क्रूरं दृष्ट्वा निरीक्षितः । पपात सहसा भूमौ शनैश्चारी शनैश्चरः
Alors Śanaiścara, connu pour sa conduite rude dans l’assemblée, sous un regard sévère, tomba soudain à terre : le marcheur lent fut terrassé.
Verse 31
उवाच च भयत्रस्तः कृताञ्जलिपुटस्तदा । किं मयापकृतं विप्र पिप्पलाद महामुने
Saisi de peur, les mains jointes en hommage, il dit alors : «Quel tort ai-je commis, ô brāhmaṇa, ô Pippalāda, grand muni ?»
Verse 32
चरन्वै गगनाद्येन पातितो धरणीतले । सौरिणा ह्येवमुक्तस्तु पिप्पलादो महामुनिः
Tandis qu’il cheminait dans le ciel, il fut précipité sur la terre par cette puissance. Ainsi interpellé par Sauri (Śani), le grand muni Pippalāda répondit.
Verse 33
क्रोधरूपोऽब्रवीद्वाक्यं तच्छृणुष्व नराधिप । पितृमातृविहीनस्य मम बालस्य दुर्मते । पीडां करोषि कस्मात्त्वं सौरे ब्रूहि ह्यशेषतः
Prenant la forme de la colère, il prononça ces paroles : « Écoute, ô roi. Pourquoi tourmentes-tu mon enfant, privé de père et de mère ? Ô Sauri, à l’esprit dévoyé, dis-m’en entièrement la raison. »
Verse 34
शनैश्चर उवाच । क्रूरस्वभावः सहजो मम दृष्टिस्तथेदृशी । मुञ्चस्व मां तथा कर्ता यद्ब्रवीषि न संशयः
Śanaiścara dit : « Une nature dure m’est innée, et mon regard est de cette même sorte. Délivre-moi ; j’agirai selon ta parole, sans aucun doute. »
Verse 35
पिप्पलाद उवाच । अद्यप्रभृति बालानां वर्षादा षोडशाद्ग्रह । पीडा त्वया न कर्तव्या एष ते समयः कृतः
Pippalāda dit : « À partir d’aujourd’hui, ô Graha, tu ne devras plus faire souffrir les enfants, de l’âge d’un an jusqu’à seize ans. Tel est l’engagement que je fixe pour toi. »
Verse 36
एवमस्त्विति चोक्त्वा स जगाम पुनरागतः । देवमार्गं शनैश्चारी प्रणम्य ऋषिसत्तमम्
Disant « Qu’il en soit ainsi », il s’en alla puis revint encore, avançant lentement sur la voie des devas, après s’être incliné devant le plus éminent des ṛṣi.
Verse 37
गते चादर्शनं तत्र सोऽपि बालो महाग्रहः । विचिन्तयन्वै पितरं क्रोधेन कलुषीकृतः
Lorsqu’il fut parti et qu’on ne le vit plus en ce lieu, ce jeune et puissant Graha, lui aussi, se mit à méditer sur son père, l’esprit souillé par la colère.
Verse 38
आग्नेयीं धारणां ध्यात्वा जनयामास पावकम् । कृत्यामन्त्रैर्जुहावाग्नौ कृत्या वै संभवत्विति
Méditant la concentration ignée (Āgneya-dhāraṇā), il fit naître le feu sacré ; puis, par les mantras de kṛtyā, il offrit dans ce feu en disant : «Que la Kṛtyā, certes, prenne naissance».
Verse 39
तावज्झटिति सा कन्या ज्वालामालाविभूषिता । हुतभुक्सदृशाकारा किं करोमीति चाब्रवीत्
Aussitôt, en un clin d’œil, apparut cette jeune fille, parée de guirlandes de flammes ; sa forme ressemblait au Feu qui consume les offrandes, et elle dit : «Que dois-je faire ?»
Verse 40
शोषयामि समुद्रान् किं चूर्णयामि च पर्वतान् । अवनिं वेष्टयामीति पातये किं नभस्तलम्
«Dois-je assécher les océans ? Dois-je réduire les montagnes en poussière ? Dois-je ceindre la terre ? Ou bien abattre la voûte même du ciel ?»
Verse 41
कस्य मूर्ध्नि पतिष्यामि घातयामि च कं द्विज । शीघ्रमादिश्यतां कार्यं मा मे कालात्ययो भवेत्
«Sur la tête de qui dois-je tomber ? Qui dois-je frapper à mort, ô Brāhmane ? Ordonne vite l’œuvre, afin que mon temps assigné ne soit pas perdu».
Verse 42
। अध्याय
Adhyāya — indication de chapitre ; marque le passage à une nouvelle section.
Verse 43
महता क्रोधवेगेन मया त्वं चिन्तिता शुभे । पिता मे याज्ञवल्क्यश्च तस्य त्वं पत माचिरम्
Poussé par un puissant élan de colère, je t’ai mandée, ô bienheureuse. Mon père est Yājñavalkya : fonds sur lui, sans tarder.
Verse 44
एवमुक्त्वागमच्छीघ्रं स्फोटयन्ती नभस्तलम् । मिथिलास्थो महाप्राज्ञस्तपस्तेपे महामनाः
Après ces paroles, elle s’en alla en hâte, comme fendant l’étendue du ciel. Cependant, à Mithilā, le grand sage, très avisé et magnanime, demeurait absorbé dans l’austérité.
Verse 45
यावत्पश्यति दिग्भागं ज्वलनार्कसमप्रभम् । याज्ञवल्क्यो महातेजा महद्भूतमुपस्थितम्
Lorsque Yājñavalkya, le sage au grand éclat, porta son regard vers un quartier du ciel flamboyant de la splendeur du feu et du soleil, il vit devant lui un puissant être élémentaire.
Verse 46
तद्दृष्ट्वा सहसायान्तं भीतभीतो महामुनिः । अनुयुक्तोऽथ भूतेन जनकं नृपतिं ययौ
Le voyant fondre soudain sur lui, le grand muni, saisi d’effroi, fut pressé par cet être et se rendit auprès du roi Janaka.
Verse 47
शरण्यं मामनुप्राप्तं विद्धि त्वं नृपसत्तम । महद्भूतभयाद्रक्ष यदि शक्नोषि पार्थिव
«Sache, ô meilleur des rois, que je suis venu à toi en quête d’asile. Protège-moi de la crainte de ce puissant être, si tu le peux, ô maître de la terre.»
Verse 48
ब्रह्मतेजोभवं भूतमनिवार्यं दुरासदम् । न च शक्नोम्यहं त्रातुं राजा वचनमब्रवीत्
Le roi répondit : «Cet être est né du tejas ardent de Brahmā, irrésistible et imprenable. Je ne puis te sauver.»
Verse 49
ततश्चान्यं नृपश्रेष्ठं शरणार्थी महातपाः । जगाम तेन मुक्तोऽसौ चेन्द्रस्य सदनं भयात्
Alors le grand ascète, en quête d’asile, se rendit auprès d’un autre roi éminent ; et, repoussé là encore, il alla, saisi de crainte, vers la demeure d’Indra.
Verse 50
देवराज नमस्तेऽस्तु महाभूतभयान्नृप । कम्पमानोऽब्रवीद्विप्रो रक्षस्वेति पुनःपुनः
«Ô Devarāja, salut à toi, ô roi ! Par crainte du grand être», dit le brāhmane tremblant, «protège-moi», encore et encore.
Verse 51
तस्य तद्वचनं श्रुत्वा देवराजोऽब्रवीदिदम् । न शक्नोमि परित्रातुं ब्रह्मकोपादहं मुने
Entendant ses paroles, le roi des dieux dit : «Ô sage, je ne puis te délivrer, par crainte de la colère de Brahmā.»
Verse 52
ततः स ब्रह्मभवनं ब्राह्मणो ब्रह्मवित्तमः । जगाम विष्णुलोकं च तेनापीत्युक्त एव सः
Alors ce brāhmane, le plus grand connaisseur du Brahman, se rendit à la demeure de Brahmā, puis au monde de Viṣṇu ; mais là aussi on lui dit la même chose.
Verse 53
ततः स मुनिरुद्विग्नो निराशो जीविते नृप । अनुगम्यमानो भूतेन अगच्छच्छङ्करालयम्
Alors le sage, troublé et sans espoir de vivre, ô roi, et toujours suivi par cet être, se rendit à la demeure de Śaṅkara.
Verse 54
तस्य योगबलोपेतो महादेवस्य पाण्डव । नखमांसान्तरे गुप्तो यथा देवो न पश्यति
Doué de puissance yogique, ô Pāṇḍava, cet être se cacha dans l’étroit intervalle entre l’ongle et la chair de Mahādeva, afin que le Seigneur ne le voie pas.
Verse 55
तदन्ते चागमद्भूतं ज्वलनार्कसमप्रभम् । मुञ्च मुञ्चेति पुरुषं देवदेवं महेश्वरम्
À la fin de cet épisode survint un être surnaturel, éclatant comme le feu et le soleil. Criant : « Libère-le, libère-le ! », il s’adressa à Maheśvara, le Dieu des dieux.
Verse 56
एवमुक्तो महादेवस्तेन भूतेन भारत । योगीन्द्रं दर्शयामास नखमांसान्तरे तदा
Ainsi interpellé par cet esprit, ô Bhārata, Mahādeva révéla alors le seigneur des yogins, qu’on voyait logé entre l’ongle et la chair.
Verse 57
संस्थाप्य भूतं भूतेशः परमापद्गतं मुनिम् । उवाच मा भैस्त्वं विप्र निर्गच्छस्व महामुने
Après avoir maîtrisé et remis à sa place cet esprit, Bhūteśa (Śiva) s’adressa au sage tombé dans un péril extrême : « Ne crains pas, ô brāhmane ; va en paix, ô grand muni ».
Verse 58
ततः सुसूक्ष्मदेहस्थं भूतं दृष्ट्वाब्रवीदिदम् । किमस्य त्वं महाभूत करिष्यसि वदस्व मे
Alors, voyant l’esprit demeurer dans un corps d’une extrême subtilité, il dit : «Ô grand être, que feras-tu de celui-ci ? Dis-le-moi.»
Verse 59
कृत्योवाच । क्रोधाविष्टेन देवेश पिप्पलादेन चिन्तिता । अस्य देहं हनिष्यामि हिंसार्थं विद्धि मां प्रभो
La Kṛtyā dit : «Ô Seigneur des dieux, Pippalāda m’a conçue lorsqu’il était saisi de colère. Je détruirai le corps de cet homme ; sache-le, ô Seigneur : je suis vouée à nuire.»
Verse 60
एतच्छ्रुत्वा महादेवो भूतस्य वदनाच्च्युतम् । कटिस्थं याज्ञवल्क्यं च मन्त्रयामास मन्त्रवित्
À ces mots, Mahādeva, connaisseur des mantras, consulta Yājñavalkya qui se tenait à sa ceinture, et prêta aussi attention à ce qui était tombé de la bouche de l’esprit, à savoir son énoncé.
Verse 61
योगीश्वरेति विप्रस्य कृत्वा नाम युधिष्ठिर । विसर्जयित्वा देवेशस्तत्रैवान्तरधीयत
Ô Yudhiṣṭhira, après avoir donné au brāhmane le nom de « Yogīśvara », le Seigneur des dieux le congédia, puis disparut sur-le-champ.
Verse 62
प्रेषयित्वा तु तं भूतं पिप्पलादोऽपि दुर्मनाः । पितृमातृसमुद्विग्नो नर्मदातटमाश्रितः
Après avoir envoyé cet esprit, Pippalāda fut lui aussi accablé ; troublé au sujet de son père et de sa mère, il se réfugia sur la rive de la Narmadā.
Verse 63
एकाङ्गुष्ठो निराहारो वर्षादा षोडशान्नृप । तोषयामास देवेशमुमया सह शङ्करम्
Ô roi, se tenant sur un seul orteil et jeûnant, durant seize années il apaisa Śaṅkara, Seigneur des dieux, avec Umā.
Verse 64
ततस्तत्तपसा तुष्टः शङ्करो वाक्यमब्रवीत्
Alors Śaṅkara, satisfait par cette austérité, prononça ces paroles.
Verse 65
ईश्वर उवाच । परितुष्टोऽस्मि ते विप्र तपसानेन सुव्रत । वरं वृणीष्व ते दद्मि मनसा चेप्सितं शुभम्
Īśvara dit : «Ô brāhmane, ô toi aux vœux nobles, je suis pleinement satisfait de toi grâce à cette austérité. Choisis une grâce ; je t’accorde le désir auspicious que ton esprit a formé».
Verse 66
पिप्पलाद उवाच । यदि मे भगवांस्तुष्टो यदि देयो वरो मम । अत्र संनिहितो देव तीर्थे भव महेश्वर
Pippalāda dit : «Si le Seigneur Bienheureux est satisfait de moi, et si une grâce doit m’être accordée, alors, ô Deva, demeure ici, en ce tīrtha sacré. Ô Maheśvara, réside en ce lieu».
Verse 67
एवमुक्तस्तथेत्युक्त्वा पिप्पलादं महामुनिम् । जगामादर्शनं देवो भूतसङ्घसमन्वितः
Ainsi sollicité, le Dieu dit «Qu’il en soit ainsi» au grand sage Pippalāda, puis, accompagné de troupes d’êtres, il disparut à la vue.
Verse 68
पिप्पलादो गते देवे स्नात्वा तत्र महाम्भसि । स्थापयित्वा महादेवं जगामोत्तरपर्वतम्
Lorsque le Dieu se fut retiré, Pippalāda se baigna là dans les grandes eaux ; puis, après y avoir établi Mahādeva, il gagna la montagne du Nord.
Verse 69
तत्र तीर्थे नरो भक्त्या स्नात्वा मन्त्रयुतं नृप । तर्पयित्वा पित्ःन् देवान् पूजयेच्च महेश्वरम्
Ô Roi, en ce tīrtha l’homme doit se baigner avec dévotion, accompagné de mantras ; puis, après avoir offert le tarpaṇa aux Pères et aux dieux, qu’il adore Maheśvara.
Verse 70
अश्वमेधस्य यज्ञस्य फलं प्राप्नोत्यनुत्तमम् । मृतो रुद्रपुरं याति नात्र कार्या विचारणा
Il obtient le fruit sans égal du sacrifice de l’Aśvamedha ; et, à sa mort, il gagne Rudrapura. Ici, nul besoin de doute ni de réflexion.
Verse 71
अथ यो भोजयेद्विप्रान् पित्ःनुद्दिश्य भारत । तस्य ते द्वादशाब्दानि मोदन्ते दिवि तर्पिताः
De plus, ô Bhārata, quiconque nourrit des brāhmaṇas en dédiant l’acte aux ancêtres : ces ancêtres, ainsi comblés, se réjouissent au ciel durant douze années.
Verse 72
संन्यासेन तु यः कश्चित्तत्र तीर्थे तनुं त्यजेत् । अनिवर्तिका गतिस्तस्य रुद्रलोकात्कदाचन
Mais quiconque, dans l’état de renoncement (saṃnyāsa), y abandonne son corps en ce tīrtha—sa voie est irrévocable : jamais il ne revient du monde de Rudra.
Verse 73
एतत्सर्वं समाख्यातं यत्पृष्ठे हि त्वयानघ । माहात्म्यं पिप्पलादस्य तीर्थस्योत्पत्तिरेव च
Tout cela a été exposé, ô irréprochable, selon ta question : la grandeur de Pippalāda et l’origine même de ce tīrtha.
Verse 74
एतत्पुण्यं पापहरं धन्यं दुःस्वप्ननाशनम् । पठतां शृण्वतां चैव सर्वपापक्षयो भवेत्
Ce récit est méritoire, destructeur des fautes, béni et dissipateur des mauvais rêves. Pour ceux qui le récitent et ceux qui l’écoutent, s’accomplit vraiment l’anéantissement de tous les péchés.