
Ce chapitre (tel que le rapporte Nārada) déroule une suite de protection, de tromperie par māyā, de malédiction et de transfiguration sacrée. Hari/Nārāyaṇa, apparaissant avec les marques d’un ascète, affronte un rākṣasa et délivre la femme en détresse, Vṛndā/Vṛndārikā. Ils traversent ensuite une forêt périlleuse et parviennent à un āśrama extraordinaire, décrit avec une abondance hyperbolique—oiseaux au corps d’or, rivières semblables au nectar, arbres ruisselant de miel—qui exalte l’émerveillement propre au tīrtha. Le tournant décisif survient dans la « citraśālā » : par la māyā divine, Vṛndā est conduite à rencontrer une figure ressemblant à son époux, et l’intimité s’ensuit. Hari dévoile alors son identité, annonce la mort de Jālandhara et affirme qu’au plan ultime Śiva et Hari ne font qu’un. Vṛndā réplique par une critique éthique et prononce une malédiction : comme elle fut abusée par la māyā d’un tapasvin, ainsi Hari sera lui aussi soumis à une illusion comparable. Enfin, Vṛndā prend la résolution d’une austérité rigoureuse, se retire par le yoga, se mortifie et meurt. Ses restes sont traités rituellement, et le texte conclut par une étiologie : le lieu où elle abandonna son corps devient Vṛndāvana près de Govardhana, et sa métamorphose est liée à la sainteté de cette contrée.
Verse 1
। पञ्चदशोऽध्यायः । नारद उवाच । नारायणस्तदा देवो जटावल्कलधार्यथ । द्वितीयोऽनुचरस्तस्य ह्याययौ फलहस्तवान्
Chapitre quinze. Nārada dit : « Alors le dieu Nārāyaṇa, portant les mèches en jata et vêtu d’écorce, et son second serviteur arrivèrent en ce lieu, des fruits à la main. »
Verse 2
तौ दृष्ट्वा स्मरदूती सा विललाप मृगेक्षणा । तच्छ्रुत्वा वचनं तस्याः प्रोचतुस्तां च तावुभौ
En voyant ces deux êtres, la jeune fille aux yeux de biche—telle une messagère de Kāma—se mit à se lamenter. Entendant ses paroles, tous deux s’adressèrent à elle.
Verse 3
भयं मा गच्छ कल्याणि त्वामावां त्रातुमागतौ । वने घोरे प्रविष्टासि कथं दुष्टनिषेविते
« Ne crains rien, ô bienheureuse. Nous sommes venus te protéger. Comment es-tu entrée dans cette forêt terrible, fréquentée par les méchants ? »
Verse 4
एवमाश्वास्य तां तन्वीं राक्षसं प्राह माधवः । मुंचेमामधमाचार मृद्वंगीं चारुहासिनीम्
Ainsi, après avoir rassuré la jeune fille frêle, Mādhava dit au rākṣasa : « Relâche-la, ô être aux mœurs infâmes — cette femme aux membres délicats et au sourire gracieux. »
Verse 5
रेरे मूर्ख दुराचार किं कर्तुं त्वं व्यवस्थितः । सर्वस्वं लोकनेत्राणामाहारं कर्तुमुद्यतः
«Hé, insensé aux mœurs perverses—que t’es-tu résolu à faire ? Te prépares-tu à dévorer le trésor même qui nourrit les yeux du monde ?»
Verse 6
भव पुण्यप्रभावेयं हंस्येतां मंडनं भुवः । अद्यलोकं निरालोकं कंदर्पं दर्पवर्जितम्
«Par la puissance de son mérite, cet ornement de la terre te réduirait à néant ; aujourd’hui elle rendrait le monde sans joie, et même Kāma (l’Amour) dépouillé d’orgueil.»
Verse 7
करिष्यस्यधुना त्वं च हत्वा वृंदारिकां वने । तस्मादिमां विमुंचाशु सुखप्रासाददेवताम्
«Et maintenant tu commettrais l’acte de tuer Vṛndārikā dans la forêt ! C’est pourquoi, relâche-la sur-le-champ : elle est telle une déesse, un palais de bon augure et de joie.»
Verse 8
इति श्रुत्वा हरेर्वाक्यं राक्षसः कुपितोऽब्रवीत् । समर्थस्त्वं यदि तदा मोचयाद्यैव मत्करात्
Entendant les paroles de Hari, le rākṣasa, courroucé, répliqua : «Si tu en es vraiment capable, délivre-la à l’instant même de ma main !»
Verse 9
इत्युक्तमात्रे वचने माधवेन क्रुधेक्षितः । पपात भस्मसाद्भूतस्त्यक्त्वा वृंदां सुदूरतः
À peine ces mots furent-ils prononcés que Mādhava jeta un regard courroucé ; le rākṣasa tomba, réduit en cendres, et Vṛndā fut délivrée, rejetée bien loin de lui.
Verse 10
अथोवाच प्रमुग्धा सा मायया जगदीशितुः । कस्त्वं कारुण्यजलधिर्येनाहमिह रक्षिता
Alors, troublée par la puissance merveilleuse du Seigneur du monde, elle dit : «Qui es-tu—océan de compassion—par qui j’ai été protégée en ce lieu ?»
Verse 11
शारीरं मानसं दुःखं सतापं तपसां निधे । त्वया मधुरया वाचा हृतं राक्षसनाशनात्
«Ô trésor d’austérité, ma souffrance du corps et de l’esprit—avec son brûlant tourment—a été ôtée par tes paroles douces et par la destruction du rākṣasa.»
Verse 12
तवाश्रमे तपः सौम्य करिष्यामि तपोधन
«Ô doux seigneur, dans ton ermitage j’accomplirai l’austérité, ô trésor de puissance ascétique.»
Verse 13
तापस उवाच । भरद्वाजात्मजश्चाहं देवशर्मेति विश्रुतः । विहाय भोगानखिलान्वनं घोरमुपागतः
L’ascète dit : «Je suis le fils de Bharadvāja, renommé sous le nom de Devaśarmā. Ayant renoncé à toutes les jouissances, je suis venu dans cette forêt redoutable.»
Verse 14
अनेन बटुनासार्धं मम शिष्येण कामगाः । बहुशः संति चान्येऽपि मच्छिष्याः कामरूपिणः
«Avec ce jeune disciple qui est le mien, il y a des êtres qui se déplacent selon le désir ; et beaucoup d’autres encore—mes disciples—peuvent prendre des formes à volonté.»
Verse 15
त्वं चेन्ममाश्रमे स्थित्वा चिकीर्षसि तपः शुभे । एहि राज्ञ्यपरं यामो वनं दूरस्थितं यतः
«Si tu le souhaites, ô reine de bon augure, demeure dans mon āśrama et accomplis l’austérité sacrée; viens, allons plus loin, vers une forêt située au loin.»
Verse 16
इत्युक्त्वा राजपत्नीं तां ययौ प्राचीं दिशं हरिः । वनं प्रेतपिशाचाढ्यं मंदगत्या नराधिप
Après avoir ainsi parlé à l’épouse du roi, Hari se dirigea vers l’orient; lentement, ô seigneur des hommes, il entra dans une forêt peuplée de pretas et de piśācas.
Verse 17
वृंदारिकाश्रुपूर्णाक्षी तस्य पृष्ठानुगा ययौ । स्मरदूती च तत्पृष्ठे मां प्रतीक्षेति वादिनी
Vṛṃdārikā, les yeux pleins de larmes, le suivit de tout près. Et Smaradūtī aussi venait derrière, en criant : «Attends-moi !»
Verse 18
अत्रांतरे दुराचारः कोपि पापाकृतिर्वने । जालं प्रसारयामास तद्यदा जीवपूरितम्
Cependant, dans cette forêt, un être dépravé, comme façonné de péché, déploya un filet; et lorsque celui-ci fut rempli de créatures vivantes—
Verse 19
ततः संकोचयामास तज्जालं पापनायकः । जालस्थांस्तु तदा जीवानुपाहृत्य मुमोच ह
Alors ce chef des pécheurs resserra le filet; puis, ayant pris les êtres pris au piège, il relâcha de nouveau (le filet).
Verse 20
स च व्याधः स्त्रियौ दृष्ट्वा स्मरदूती जगाद ताम् । देवि मामत्तुमायाति करे गृह्णातु मां सखी
Ce chasseur, voyant les deux femmes, dit à Smaradūtī : «Ô Déesse, il vient pour me dévorer ; que ton amie me prenne dans sa main !»
Verse 21
वृंदा तयोक्तं श्रुत्वैनं विकृतास्यं व्यलोकयत् । वीक्ष्यतं भयवातेन निर्धूता सिंधुजप्रिया
Entendant leurs paroles, Vṛṃdā le regarda et vit son visage déformé par l’effroi. À cette vue, la bien-aimée de celui né du Sindhu fut secouée par un vent de peur.
Verse 22
दुद्राव विकलं शुभ्रं स्मरदूत्या समं वने । विद्रवंती समं सख्या तापसाश्रममागता
Éperdue et tremblante, la dame rayonnante s’enfuit dans la forêt avec la messagère de Kāma. Courant avec sa compagne, elle parvint à l’ermitage des ascètes.
Verse 23
सा तापसवने तस्मिन्ददर्शात्यंतमद्भुतम् । पक्षिणः कांचनीयांगान्नानाशब्दसमाकुलान्
Là, dans le bois des ascètes, elle vit une merveille sans pareille : des oiseaux aux membres d’or, emplissant le lieu d’un chœur de mille sons.
Verse 24
सापश्यद्धेमपद्माढ्यां वापीं तु स्वर्णभूमिकाम् । क्षीरं वहंति सरितः स्रवंति मधु भूरुहः
Elle vit un bassin riche en lotus d’or, dont les rives semblaient d’or. Là, les rivières coulaient de lait, et les arbres eux-mêmes distillaient du miel.
Verse 25
शर्कराराशयस्तत्र मोदकानां च संचयाः । भक्ष्याणि स्वादुसर्वाणि बहून्याभरणानि च
Là se trouvaient des monceaux de sucre et des réserves de modaka sucrés—toutes sortes de mets délicieux—ainsi que de nombreux ornements.
Verse 26
बहुशस्त्राणि दिव्यानि नभसः संपतंति च । क्रीडंति हरयस्तृप्ता उत्पतंति पतंति च
Bien des armes divines descendirent aussi du ciel. Des lions rassasiés s’ébattaient—bondissant puis retombant à nouveau.
Verse 27
मठेति सुंदरं वृंदा तं ददर्श तपस्विनम् । व्याघ्रचर्मासनगतं भासयंतं जगत्त्रयम्
S’écriant : «Ô belle de l’ermitage !», Vṛndā vit cet ascète, assis sur une peau de tigre, rayonnant comme s’il illuminait les trois mondes.
Verse 28
तमुवाच विभो पाहि पाहि पापर्द्धिकादथ । तपसा किं च धर्मेण मौनेन च जपेन च
Elle lui dit : «Ô Seigneur, protège-moi, protège-moi de ce fléau né du péché ! À quoi servent l’austérité, le dharma, le silence ou la récitation des mantras, si l’on n’accorde pas refuge à celui qui tremble de peur ?»
Verse 29
भीतत्राणात्परं नान्यत्पुण्यमस्ति तपोधन । एवमुक्तवती भीता सालसांगी तपस्विनम्
«Ô trésor d’austérité, il n’est pas de mérite plus haut que de sauver celui qui a peur.» Ainsi parla la femme tremblante, se serrant contre l’ascète.
Verse 30
तावत्प्राप्तः सदुष्टात्मा सर्वजीवप्रबंधकः । वृंदादेवी भयत्रस्ता हरिकंठे समाश्लिषत्
À cet instant même survint un être foncièrement pervers, oppresseur de tous les vivants. Vṛndādevī, saisie d’effroi, enlaca le cou de Hari.
Verse 31
सुखस्पर्शं भुजाभ्यां सा शोकवल्लीव लिंगिता । तवालिंगनभावेन पुनरेव भविष्यति
Enlacée par ses bras, au toucher qui apporte le réconfort, elle s’agrippa telle une liane de chagrin. Pourtant, par la puissance de ton étreinte, elle redeviendra elle-même.
Verse 32
शिरः सर्वांगसंपन्नं त्वद्भर्तुरधिकं गुणैः । अथ त्वं प्रमदे गच्छ पत्यर्थे चित्रशालिकाम्
«Cette tête est parfaite en tous ses membres et surpasse même ton époux en qualités. Va donc, ô belle dame, sans tarder à la Citraśālā, pour ton mari.»
Verse 33
सा चित्रशालामित्युक्ता विवेश मुनिना तदा । दिव्यपर्यंकमारूढा गृह्य कांतस्य तच्छिरः
Ainsi instruite par le sage, elle entra dans la Citraśālā. Montant sur un lit divin, elle prit la tête de son bien-aimé.
Verse 34
चकाराधरपानं सा मीलिताक्ष्यतिलोलुपा । यावत्तावदभूद्राजन्रूपं जालंधराकृति
Les yeux clos, dévorée de désir, elle but le nectar de ses lèvres. Dans ce même instant, ô Roi, surgit une forme portant l’apparence de Jālandhara.
Verse 35
तत्कांतसदृशाकारस्तद्वक्षस्तद्वदुन्नतिः । तद्वाक्यस्तन्मनोभावस्तदासीज्जगदीश्वरः
Alors le Seigneur du monde apparut sous une forme semblable à celle de l’aimé d’elle : poitrine, stature, parole, et même l’inclination du cœur, tout était identique.
Verse 36
अथ संपूर्णकायं तं प्रियं वीक्ष्य जगाद सा । तव कुर्वे प्रियं स्वामिन्ब्रूहि त्वं स्वरणं च मे
Voyant son bien-aimé désormais entier de corps, elle dit : « Ô mon seigneur, j’accomplirai ce qui te plaît ; dis-moi aussi ce que je dois garder en mémoire comme vœu et appui. »
Verse 37
वृंदावचनमाकर्ण्य प्राह मायासमुद्रजः । शृणु देवि यथा युद्धं वृत्तं शंभोर्मया सह
Entendant les paroles de Vṛndā, le fils de Māyā dit : « Déesse, écoute : comment se déroula le combat entre Śambhu et moi. »
Verse 38
प्रिये रुद्रेण रौद्रेण छिन्नं चक्रेण मे शिरः । तावत्वत्सिद्धियोगाच्च त्वद्गतेन ममात्मना
« Bien-aimée, le farouche Rudra trancha ma tête de son disque terrible. Pourtant, par la puissance de ton siddhi-yoga accompli, mon être demeura tourné vers toi et fut maintenu. »
Verse 39
छिन्नं तदत्र चानीतं जीवितं तेंगसंगतः । प्रिये त्वं मद्वियोगेन बाले जातासि दुःखिता
« Cette tête tranchée fut apportée ici, et la vie fut de nouveau réunie au corps. Ô jeune aimée, par la séparation d’avec moi tu es devenue toute douleur. »
Verse 40
क्षंतव्यं विप्रियं मह्यं यत्त्वां त्यक्त्वा रणं गतः । इत्यादि वचनैस्तेन वृंदा संस्मारिता तदा
«Pardonne ce qui, de ma part, t’a déplu : je t’ai quittée pour aller au combat.» Par ces paroles et d’autres encore, Vṛndā fut alors apaisée et ramenée au souvenir.
Verse 41
तांबूलैश्च विनोदैश्च वस्त्रालंकरणैः शुभैः । अथ वृंदारिका देवी सर्वभोगसमन्विता
Avec le bétel, les divertissements, et des vêtements et ornements de bon augure, Vṛndā-devī fut alors comblée de tout confort et de toute jouissance.
Verse 42
प्रियं गाढं समालिंग्य चुचुंब रतिलोलुपा । मोक्षादप्यधिकं सौख्यं वृंदा मोहनसंभवम्
Éprise d’ardeur, Vṛndā serra son bien-aimé dans ses bras et l’embrassa. De cette union enivrante naquit pour elle une félicité qu’elle estima supérieure même à la délivrance (mokṣa).
Verse 43
मेने नारायणो देवो लक्ष्मीप्रेमरसाधिकम् । वृंदां वियोगजं दुःखं विनोदयति माधवे
Nārāyaṇa songea : «Cette douceur surpasse même le rasa d’amour de Lakṣmī.» Ainsi, en tant que Mādhava, il s’employa à dissiper la peine de Vṛndā née de la séparation.
Verse 44
तत्क्रीडाचारुविलसद्वापिका राजहंसके । तद्रूपभावात्कृष्णोऽसौ पद्मायां विगतस्पृहः
Au bassin charmant où leur jeu rayonnait de beauté—tel un séjour de haṃsa royal—Kṛṣṇa, absorbé par sa forme et son bhāva, devint sans désir pour Padmā (Lakṣmī).
Verse 45
अभूद्वृंदावने तस्मिंस्तुलसीरूप धारिणी । वृंदांगस्वेदतो भूम्यां प्रादुर्भूताति पावनी
En ce Vṛndāvana, elle prit la forme de Tulasī. De la sueur du corps de Vṛndā, sur la terre, se manifesta Tulasī, la très-suprême purificatrice.
Verse 46
वृंदांग संगजं चेदमनुभूय सुंखं हरिः । दिनानि कतिचिन्मेने शिवकार्यं जगत्पतिः
Ayant goûté la joie née du contact du corps de Vṛndā, Hari—Seigneur des mondes—demeura plusieurs jours, comme s’il remettait à plus tard l’œuvre à accomplir pour Śiva.
Verse 47
एकदा सुरतस्यांते सा स्वकंठे तपस्विनम् । वृंदा ददर्श संलग्नं द्विभुजं पुरुषोत्तमम्
Un jour, à la fin de leurs ébats, Vṛndā vit, attaché à son propre cou, l’Être suprême aux deux bras, apparu sous l’aspect d’un ascète.
Verse 48
तं दृष्ट्वा प्राह सा कंठाद्विमुच्य भुजबंधनम् । कथं तापसरूपेण त्वं मां मोहितुमागतः
L’ayant vu, elle délia l’étreinte de ses bras de son cou et dit : «Comment es-tu venu me séduire par ruse, revêtu de la forme d’un ascète ?»
Verse 49
निशम्य वचनं तस्याः सांत्वयन्प्राह तां हरिः । शृणु वृंदारिके त्वं मां विद्धि लक्ष्मीमनोहरम्
Entendant ses paroles, Hari voulut l’apaiser et dit : «Écoute, ô Vṛndārikā ; sache que je suis celui qui charme même Lakṣmī.»
Verse 50
तव भर्ता हरं जेतुं गौरीमानयितुं गतः । अहं शिवः शिवश्चाहं पृथक्त्वे न व्यवस्थितौ
«Ton époux est parti pour vaincre Hara et ramener Gaurī. Je suis Śiva—et Śiva est moi; en vérité, nous ne sommes pas établis comme deux êtres séparés.»
Verse 51
जालंधरो हतः संख्ये भज मामधुनानघे । नारद उवाच । इति विष्णोर्वचः श्रुत्वा विषण्णवदनाभवत् । ततो वृंदारिका राजन्कुपिता प्रत्युवाच ह
«Jālaṃdhara a été tué au combat; maintenant, ô irréprochable, accepte-moi.» Nārada dit : Entendant ces paroles de Viṣṇu, son visage s’assombrit. Alors, ô Roi, Vṛndārikā, courroucée, répliqua.
Verse 52
रणे बद्धोऽसि येन त्वं जीवन्मुक्तः पितुर्गिरा । विविधैः सत्कृतो रत्नैर्युक्तं तस्य हृता वधूः
Celui par qui tu fus lié au combat—bien que tu aies été relâché vivant sur l’ordre de ton père—fut ensuite honoré de joyaux de toutes sortes; et pourtant, même son épouse légitime lui fut enlevée.
Verse 53
पतिर्धर्मस्य यो नित्यं परदाररतः कथम् । ईश्वरोऽपि कृतं भुंक्ते कर्मेत्याहुर्मनीषिणः
Comment celui qui demeure sans cesse voué au Dharma pourrait-il convoiter l’épouse d’autrui ? Les sages déclarent que même le Seigneur doit goûter le fruit des actes : telle est la loi du karma.
Verse 54
अहं मोहं यथानीता त्वया माया तपस्विना । तथा तव वधूं माया तपस्वीकोऽपि नेष्यति
De même que j’ai été menée dans l’illusion par toi—par Māyā, bien que tu portes l’apparence d’un ascète—de même Māyā emportera ta propre épouse, fût-elle une femme d’austérité.
Verse 55
इति शप्तस्तथा विष्णुर्जगामादृश्यतां क्षणात् । सा चित्रशालापर्यंकः स च तेऽथप्लवंगमाः
Ainsi maudit, Viṣṇu disparut du regard en un instant. Et cette salle richement ornée avec sa couche—ainsi que ces serviteurs—s’évanouit à son tour.
Verse 56
नष्टं सर्वं हरौ याते वनं शून्यं विलोक्य सा । वृंदा प्राह सखीं प्राप्य जिह्मं तद्विष्णुना कृतम्
Quand Hari fut parti, tout fut perdu. Voyant la forêt déserte, Vṛndā, retrouvant son amie, dit : «Cette œuvre tortueuse, c’est Viṣṇu qui l’a faite.»
Verse 57
त्यक्तं पुरं गतं राज्यं कांतः संदेहतां गतः । अहं वने विदित्वैतत्क्व यामि विधिनिर्मिता
La cité est délaissée, le royaume s’en est allé, et mon bien-aimé est tombé dans le doute et la ruine. Sachant cela dans la forêt, où irai-je, moi que le destin a façonnée ?
Verse 58
मनोरथानां विषयमभून्मे प्रियदर्शनम् । प्राह निःश्वस्य चैवोष्णं राज्ञी वृंदातिदुःखिता
La vue de mon bien-aimé—jadis l’objet des désirs de mon cœur—est devenue pour moi source de tourment. La reine Vṛndā, accablée de douleur, parla en poussant de brûlants soupirs.
Verse 59
मम प्राप्तं हि मरणं त्वया हि स्मरदूतिके । इत्युक्ता सा तया प्राह मम त्वं प्राणरूपिणी
«La mort est sûrement venue sur moi à cause de toi, ô messagère du désir», dit-elle. Ainsi apostrophée, l’autre répondit : «Tu es mon souffle même, ma vie».
Verse 60
तस्यास्तथोक्तमाकर्ण्य इतिकर्त्तव्यतां ततः । वने निश्चित्य सा वृंदा गत्वा तत्र महत्सरः
Entendant ses paroles, Vṛndā résolut alors ce qui devait être fait. Ayant pris sa décision dans la forêt, elle se rendit à ce grand lac.
Verse 61
विहाय दुःखमकरोद्गात्रक्षालनमंबुना । तीरे पद्मासनं बद्ध्वा कृत्वा निर्विषयं मनः
Rejetant le chagrin, elle lava ses membres avec de l'eau. Sur la rive, elle prit la posture du lotus, libérant son esprit des objets des sens.
Verse 62
शोषयामास देहं स्वं विष्णुसंगेन दूषितम् । तपश्चचारसात्युग्रं निराहारा सखीसमम्
Elle laissa son propre corps dépérir, le jugeant souillé par son association avec Viṣṇu ; et elle entreprit des austérités extrêmement féroces — vivant sans nourriture — avec sa compagne.
Verse 63
गंधर्वलोकतो वृंदामथागत्याप्सरोगणः । प्राह याहीति कल्याणि स्वर्गं मा त्यज विग्रहम्
Alors, une troupe d'Apsaras vint voir Vṛndā depuis le monde des Gandharvas et dit : « Viens, ô toi qui es de bon augure — va au ciel ; n'abandonne pas ta forme incarnée. »
Verse 64
गांधर्वं शस्त्रमेतत्त्रिभुवनविजयं श्रीपतिस्तोषमग्र्यं । नीतो येनेह वृंदे त्यजसि कथमिदं तद्वपुः प्राप्तकामम् । कांतं ते विद्धि शूलिप्रवरशरहतं पुण्यलाभस्य भूषास्वर्गस्य त्वं । भवाद्य द्रुतममरवनं चंडिभद्रे भज त्वम्
« Ce sortilège des Gandharvas est le vainqueur des trois mondes et le moyen suprême de plaire à Śrīpati. C'est par lui que tu as été conduite ici, ô Vṛndā — comment peux-tu abandonner ce corps qui a atteint son but ? Sache que ton bien-aimé a été abattu par les excellentes flèches du Seigneur au Trident ; tu es un ornement de mérite et du ciel. Par conséquent, ô Caṇḍibhadre, rends-toi rapidement au bosquet des immortels. »
Verse 65
श्रुत्वा शास्त्रं वधूनां जलधिजदयिता वाक्यमाह प्रहस्य । स्वर्गादाहृत्य मुक्तात्रिदशपति वधूश्चातिवीरेण पत्या । आदौ पात्रं सुखानामहममरजिता प्रेयसा तद्वियुक्तानिर्दुष्टा तद्य । तिष्ये प्रियममृतगतं प्राप्नुयां येन चैव
Ayant entendu l’avis de ces femmes célestes, la bien-aimée du Seigneur né de l’Océan parla avec un sourire : «Même les épouses du Souverain des dieux, bien qu’amenées du ciel, furent délivrées par un époux d’un héroïsme suprême. Jadis, j’étais le réceptacle des joies, invaincue des immortels ; et pourtant, séparée de mon bien-aimé, je demeure sans tache. Ainsi demeurerai-je, afin d’atteindre celui que j’aime, parti vers l’immortalité.»
Verse 66
इत्युक्त्वा ससखी वृंदा विससर्जाप्सरोगणान् । तत्प्रीतिपाशबद्धास्ता नित्यमायांति यांति च
Ayant ainsi parlé, Vṛndā, avec sa compagne, congédia la troupe des Apsaras. Liées à elle par le lasso de l’affection, elles venaient et repartaient sans cesse.
Verse 67
योगाभ्यासेन वृंदाथ दग्ध्वा ज्ञानाग्निना गुणान् । विषयेभ्यः समाहृत्य मनः प्राप ततः परम्
Alors Vṛndā, par la discipline du yoga, brûla les guṇa dans le feu de la connaissance ; retirant son esprit des objets des sens, elle atteignit le Suprême au-delà de tout.
Verse 68
दृष्ट्वा वृंदारिकां तत्र महांतश्चाप्सरोगणाः । तुष्टुवुर्नभसस्तुष्टा ववृषुः पुष्पवृष्टिभिः
Voyant Vṛndā en ce lieu, les nobles troupes d’Apsaras la célébrèrent ; et, réjouies dans le ciel, elles firent pleuvoir des fleurs à torrents.
Verse 69
शुष्ककाष्ठचयं कृत्वा तत्र वृंदाकलेवरम् । निधायाग्निं च प्रज्वाल्य स्मरदूती विवेश तम्
Ayant dressé là un bûcher de bois sec et y ayant déposé le corps de Vṛndā, elle alluma le feu ; puis la messagère de Smara (Kāma) entra dans cette flamme.
Verse 70
दग्धं वृंदांगरजसां बिंबं तद्गोलकात्मकम् । कृत्वा तद्भस्मनः शेषं मंदाकिन्यां विचिक्षिपुः
De la poussière consumée des membres de Vṛndā, ils façonnèrent un orbe arrondi; puis ils jetèrent les cendres restantes dans la Mandākinī.
Verse 71
यत्र वृंदा परित्यज्य देहं ब्रह्मपथं गता । आसीद्वृंदावनं तत्र गोवर्द्धनसमीपतः
Là où Vṛndā, quittant son corps, s’engagea sur la voie vers Brahman—là, près de Govardhana, naquit Vṛndāvana.
Verse 72
देव्योऽथ स्वर्गमेत्य त्रिदशपतिवधूसत्त्वसंपत्तिमाहुर्देवीभ्यस्तन्निशम्य प्रमुदितमनसो निर्जराद्याश्च सर्वे । शत्रोर्दैत्यस्य हित्वा प्रबलतरभयं भीमभेर्यो निजघ्नुः श्रुत्वा तत्रासनस्थः । परिजननिवहोवापशोभां शुभस्य
Alors les déesses montèrent au ciel et rapportèrent aux augustes épouses d’Indra le récit entier de leur vaillance et de leur réussite. En l’entendant, tous les Immortels et les autres se réjouirent au fond du cœur. Rejetant la peur, si violente, de l’ennemi daitya, ils firent retentir les terribles tambours de guerre. À ce tumulte, lui—assis en ce lieu—aperçut l’éclat de bon augure de l’assemblée des serviteurs et l’étang étincelant qui s’y trouvait.