
Ce chapitre présente un récit théologique en deux volets, unissant le mythe du champ de bataille à la cartographie du pèlerinage. D’abord, Sūta raconte une suite de combats où la Devī—nommée Ambikā/Caṇḍikā/Durgā/Bhadrakālī—vainc les ministres et champions de Mahiṣāsura, tels Caṇḍakopa, Citrabhānu et Karāla, par les armes, la stratégie guerrière et la puissance divine. Mahiṣāsura se métamorphose pour tromper (buffle, allure de lion, homme à l’épée, éléphant, puis de nouveau buffle), tandis que le lion, monture de la Déesse, prend part à la lutte. Une aśarīrā vāc (voix désincarnée) révèle qu’il se cache dans les eaux de Dharmapuṣkariṇī; le lion boit l’eau jusqu’à l’assécher, l’asura est exposé, et la Devī le maîtrise—pied sur la tête, lance à la gorge—puis le décapite, rétablissant l’ordre cosmique au milieu des louanges. Ensuite, l’exposé se tourne vers le tīrtha-māhātmya et l’itinéraire rituel: la Devī fonde une cité sur le rivage méridional; les tīrthas reçoivent noms et bienfaits (avec un lien à l’amṛta). Le parcours est indiqué: bain dans la zone du navapāṣāṇa, visite de Cakratīrtha, puis, avec saṅkalpa, marche vers Setubandha. Le chapitre intègre la construction du Setu par Rāma grâce à Nala et aux vānaras, précise dimensions et sainteté, et se conclut par une phalaśruti promettant des fruits spirituels à qui lit ou écoute avec dévotion.
Verse 1
श्रीसूत उवाच । स्वसैन्यमवलोक्याथ महिषो दानवेश्वरः । हतं देव्या महाक्रोधाच्चंडकोपमथाब्रवीत्
Śrī Sūta dit : Alors Mahīṣa, seigneur des dānavas, voyant sa propre armée abattue par la Déesse, s’adressa à Caṇḍakopa dans une grande colère.
Verse 2
महिष उवाच । चंडकोप महावीर्य युद्ध्यस्वैनां दुरात्मिकाम् । तथास्त्विति स चोक्त्वाथ चंडकोपः प्रतापवान्
Mahīṣa dit : « Ô Caṇḍakopa à la grande vaillance, combats cette femme au cœur mauvais ! » Disant : « Qu’il en soit ainsi », le puissant Caṇḍakopa se mit en mouvement.
Verse 3
अवाकिरद्बाणवर्षैर्देवीं समरमूर्द्धनि । बाणजालानि तस्याशु चंडकोपस्य लीलया
Au plus fort du combat, il couvrit la Déesse d’une pluie de flèches ; et, comme par simple jeu de Caṇḍakopa, des nappes de traits furent aussitôt décochées.
Verse 4
छित्त्वा जघान शस्त्रेण चंडकोपस्य सांबिका । चकर्त वाजिनोऽप्यस्य सारथिं च ध्वजं धनुः
L’ayant abattu, Ambikā frappa Caṇḍakopa de son arme ; elle trancha aussi ses chevaux, son cocher, son étendard et son arc.
Verse 5
उन्ममाथ रथं चापि तं बाणैर्हृद्यताडयत् । स भग्नधन्वा विरथो हताश्वो हतसारथिः
Elle brisa aussi son char et le frappa au cœur de la poitrine de ses flèches. L’arc rompu, le char détruit, les chevaux tués et le cocher abattu, il demeura sans recours.
Verse 6
चंडकोपस्ततो देवीं खड्गचर्मधरोऽभ्यगात् । खड्गेन सिंहमाजघ्ने देव्या वाहं महासुरः
Alors Caṇḍakopa, l’épée et le bouclier en main, s’avança vers la Déesse. De son épée, le grand asura frappa le lion, monture de la Devī.
Verse 7
देवीमपि भुजे सव्ये खड्गेन प्रजघान सः । खङ्गो देव्या भुजे सव्ये व्यशीर्यत सहस्रधा
Il frappa aussi la Déesse au bras gauche de son épée. Mais l’épée, sur le bras gauche de la Déesse, se brisa en mille éclats.
Verse 8
ततः शूले न महता चंडकोपं तदांबिका । जघान हृदये सोऽपि पपात च ममार च
Alors Ambikā frappa Caṇḍakopa en plein cœur d’une lance pourtant peu grande. Il s’effondra et rendit la vie.
Verse 9
चंडकोपे हते तस्मिन्महावीर्ये महाबले । चित्रभानुर्गजारूढो देवीं तामभ्यधावत
Lorsque Caṇḍakopa, d’une grande vaillance et d’une grande force, eut été mis à mort, Citrabhānu, juché sur un éléphant, se rua vers la Déesse.
Verse 10
दिव्यां शक्तिं ससर्जाथ महाघंटारवाकुलाम् । न्यवारयत हुंकारैर्देवी शक्तिं निराकुलाम्
Alors il lança une lance divine, accompagnée du tumulte semblable au fracas d’une grande cloche. Sans trouble, la Déesse arrêta ce trait par ses hūṃkāras retentissants.
Verse 11
ततः शूलेन सा देवी चित्रभानुं व्यदारयत् । मृते तस्मिंस्ततो युद्धे करालो द्रुतमभ्यगात्
Alors la Déesse déchira Citrabhānu de son trident. Lorsqu’il tomba mort au combat, Karāla s’avança promptement.
Verse 12
करमुष्टिप्रहारेण सोऽपि देव्या निपातितः । ततो देवी मदोन्मत्तं गदया व्यसुमातनोत्
Lui aussi fut terrassé par la Déesse sous les coups de ses mains et de ses poings. Puis la Déesse frappa de sa massue l’ennemi ivre d’orgueil et lui ôta la vie.
Verse 13
बाष्कलं पट्टिशेनापि चक्रेणापि तथांतिकम् । प्राहिणोद्यमलोकाय दुर्गा देवी द्विजोत्तमाः
Ô le meilleur des deux-fois-nés, la Déesse Durgā envoya Bāṣkala au royaume de Yama—à son terme—par la hache de guerre (paṭṭiśa) et aussi par son disque, au corps à corps.
Verse 14
एवमन्यान्महाकायान्मंत्रिणो महिषस्य च । शूलेन प्रोथयित्वाथ प्राहिणोद्यमसादनम्
Ainsi, après avoir transpercé de son trident les autres ministres de Mahiṣa, aux corps immenses, elle les envoya à la demeure de Yama, le royaume de la mort.
Verse 15
आत्मसैन्ये हते त्वेवं दुर्गया महिषासुरः । माहिषेणाथ रूपेण गणान्देव्या अभक्षयत्
Lorsque sa propre armée eut ainsi été abattue par Durgā, Mahiṣāsura prit la forme d’un buffle et se mit à dévorer les troupes servantes de la Devī.
Verse 16
तुण्डेन निजघानैकान्सुराघातैस्तथापरान् । निश्वासवायुभिश्चान्यान्पातयामास रोषितः
Pris de fureur, il en abattit certains d’un coup de mufle, d’autres par des coups tels ceux d’une bête déchaînée, et d’autres encore les fit tomber par les rafales de son souffle.
Verse 17
देव्या भूतगणं त्वेवं निहत्य महिषासुरः । सिंहं मारयितुं देव्याश्चुक्रोध च ननाद च
Après avoir ainsi tué la troupe d’êtres de la Déesse, Mahiṣāsura s’emporta et rugit, cherchant à mettre à mort le lion de la Devī.
Verse 18
ततः सिंहोऽभवत्क्रुद्धो महावीर्यो महाबलः । सुराभि घातनिर्भिन्नमहीतलमहीधरः
Alors le lion s’emporta, grand en vaillance et immense en force, tel une haute montagne qui, par un choc impétueux, a brisé la surface de la terre.
Verse 19
महिषासुरमायांतं नखैरेनं व्यदारयत् । चंडिकापि ततः क्रुद्धा वधे तस्याकरोन्मतिम्
Lorsque Mahiṣāsura se rua, le lion le déchira de ses griffes. Alors Caṇḍikā aussi, courroucée, prit la résolution de le mettre à mort.
Verse 21
सिंहवेषोऽभवद्दैत्यो महाबलपराक्रमः । देवी तस्य शिरोयावच्छेत्तुं बुद्धिमधारयत्
Le daitya prit l’apparence d’un lion, pourvu d’une grande force et d’une vaillance redoutable. La Devī forma l’intention de lui trancher la tête.
Verse 22
तावत्स पुरुषो भूत्वा खड्गपाणिरदृश्यत । अथ तं पुरुषं देवी खड्गहस्तं शरोत्करैः
Cependant, il apparut changé en homme, l’épée à la main. Alors la Devī fit face à cet homme brandissant l’épée par des volées de flèches.
Verse 23
जघान तीक्ष्णधाराग्रैः परमर्मविदारणैः । ततः स पुरुषो विप्रा गजोऽभूद्धस्तदन्तवान्
Elle le frappa de pointes de flèches tranchantes comme des lames, déchirant les articulations vitales. Alors cet homme, ô brāhmaṇas, devint un éléphant, pourvu de trompe et de défenses.
Verse 24
दुर्गाया वाहनं सिंहं करेण विचकर्ष च । ततः सिंहः करं तस्य विचकर्त नखांकुरैः
Il saisit de sa main et traîna le lion, monture de Durgā. Alors le lion mit en pièces cette main avec la pointe de ses griffes.
Verse 25
भूयो महासुरो जातो माहिषं वेषमाश्रितः । ततः क्रुद्धा भद्रकाली महत्पानमसेवत
De nouveau le grand Asura se leva, prenant l’apparence d’un buffle. Alors Bhadrakālī, courroucée, s’adonna à une profonde libation d’hydromel, se préparant à l’affrontement décisif.
Verse 26
ततः पानवशा न्मत्ता जहासारुणलोचना । महिषः सोऽपि गर्वेण शृंगाभ्यां पर्वतोत्करान्
Puis, vaincue par la boisson, elle s’enivra et éclata de rire, les yeux rougeoyants. Ce démon-buffle aussi, gonflé d’orgueil, soulevait de ses cornes des amas de montagnes.
Verse 27
चंडिकां प्रतिं चिक्षेप सा च तानच्छिनच्छरैः । ततो देवी जग न्माता महिषासुरमब्रवीत्
Il les lança contre Caṇḍikā, mais elle les trancha de ses flèches. Alors la Déesse, Mère du monde, s’adressa à Mahīṣāsura.
Verse 28
देव्युवाच । कुरु गर्वं क्षणं मूढ मधु यावत्पिबाम्यहम् । निवृत्तमधुपानाहं त्वां नयिष्ये यमक्षयम्
La Déesse dit : «Va, insensé, nourris ton orgueil un instant, tandis que je bois cet hydromel. Quand j’aurai fini de boire, je te conduirai au séjour de Yama, à ta ruine».
Verse 29
हते त्वयि दुराधर्षे मया दैवतकंटके । स्वंस्वं स्थानं प्रपद्यंतां सिद्धा साध्या मरुद्गणाः
«Quand toi, difficile à vaincre, épine des dieux, tu seras terrassé par moi, que les Siddhas, les Sādhyas et les troupes des Maruts regagnent chacun sa demeure propre».
Verse 31
दक्षिणस्योदधेस्तीरेप्रदुद्राव त्वरान्वितः । अनुदुद्राव तं देवी सिंहमारुह्य वाहनम्
Le long du rivage de l’océan du Sud, il s’enfuit en hâte ; la Déesse le poursuivit, montée sur son lion, son véhicule sacré.
Verse 32
अनुद्रुतस्ततो देव्या महिषो दानवेश्वरः । धर्मपुष्कीरणीतोये दशयोजनमायते
Ainsi pourchassé par la Déesse, Mahīṣa —seigneur des Dānavas— entra dans les eaux du lac Dharmapuṣkarī, vaste de dix yojanas.
Verse 33
प्रविश्यांतर्हितस्तस्थौ दुर्गाताडनविह्वलः । ततो दुर्गा समासाद्य धर्मपुष्करिणीतटम्
Y étant entré, il demeura caché, accablé par les coups de Durgā. Alors Durgā parvint à la rive de la Dharmapuṣkariṇī.
Verse 34
नददर्शासुरं तत्र महिषं चंडिका तदा । अशरीरा ततो वाणी दुर्गा देवीमभाषत
Alors Caṇḍikā n’y vit point l’asura Mahīṣa. À cet instant, une voix sans corps s’adressa à la Déesse Durgā.
Verse 35
भद्रकालि महादेवि महिषो दानवस्त्वया । ताडितो मुष्टिना भद्रे धर्मपुष्करिणीजले
«Ô Bhadrakālī, ô grande Déesse ! Ce Mahīṣa, le Dānava, a été frappé par toi de ton poing, ô Bienheureuse, dans les eaux de la Dharmapuṣkariṇī.»
Verse 36
अस्मिन्नंतर्हितः शेते भयार्तो मारयस्व तम् । येनकेनाप्युपायेन चैनं प्राणैर्वियोजय
«Il gît ici, caché, accablé de peur : tue-le. Par quelque moyen que ce soit, sépare-le de son souffle de vie.»
Verse 37
एवं वाचाऽशरी रिण्या कथिता चंडिका तदा । प्राह स्ववाहनं सिंहमसुरेंद्रवधोद्यता
Ainsi interpellée par la voix sans corps, Caṇḍikā s’adressa alors à sa propre monture, le lion, prête à abattre le seigneur des asuras.
Verse 38
मृगेंद्र सिंहविक्रांत महावलपराक्रम । धर्मपुष्कीरणीतोयं निःशेषं पीय तां त्वया
«Ô seigneur des bêtes, à la démarche du lion, grand en force et en vaillance : bois jusqu’à la dernière goutte cette eau de Dharmapuṣkariṇī.»
Verse 39
देव्यैवमुक्तः पंचास्यो धर्मपुष्करिणीजलम् । निःशेषं च पपौ विप्रा यथा पांसुर्भवेत्तथा
Ainsi commandé par la Déesse, celui aux cinq bouches but entièrement l’eau de Dharmapuṣkariṇī, ô brāhmanes, jusqu’à ce qu’il n’en restât pour ainsi dire que de la poussière.
Verse 40
निरगान्महिषो दीनस्ततस्तस्मा ज्जलाशयात् । आयांतमसुरं देवी पादेनाक्रम्य मूर्द्धनि
Alors le démon-buffle sortit, misérable, de ce réservoir. Comme l’asura s’avançait, la Déesse posa son pied sur sa tête.
Verse 41
कंठं शूलेन तीक्ष्णेन पीडयामास कोपिता । ततो देव्यसिमादाय चकर्तास्य शिरो महत्
Enragée, elle pressa sa gorge avec une lance acérée ; puis la Déesse saisit son épée et trancha sa tête massive.
Verse 42
एवं स महिषो विप्राः सभृत्यबलवाहनः । दुर्गया निहतो भूमौ पपात च ममार च
Ainsi, ô brāhmaṇas, ce démon-buffle — avec ses serviteurs, ses forces et ses montures — fut tué par Durgā ; il tomba à terre et mourut.
Verse 43
ततो देवाः सगंधर्वाः सिद्धाश्च परमर्षयः । स्तुत्वा देवीं ततः स्तोत्रैस्तुष्टा जहृषिरे तदा
Alors les dieux — accompagnés des Gandharvas, des Siddhas et des sages suprêmes — louèrent la Déesse par des hymnes ; satisfaits, ils se réjouirent.
Verse 44
अनुज्ञातास्ततो देव्या देवा जग्मुर्यथागतम् । ततो देवी जगन्माता स्व नाम्ना पुरमुत्तमम्
Puis, avec la permission de la Déesse, les dieux repartirent comme ils étaient venus. Par la suite, la Déesse, Mère du monde, établit une excellente cité à son propre nom.
Verse 45
दक्षिणस्य समुद्रस्य तीरे चक्रे तदोत्तरे । ततो देव्यनुशिष्टास्ते देवाः शक्रपुरोगमाः
Elle l’établit sur le côté nord du rivage de l’océan du Sud. Alors ces dieux—conduits par Śakra (Indra)—agirent selon les injonctions de la Déesse.
Verse 46
पूरयामासुरमृतैर्धर्मपुष्क रिणीं तदा । ततो ह्यमृततीर्थाख्यां लेभे तत्तीर्थमुत्तमम्
Alors ils remplirent de nectar (amṛta) la sainte Dharmapuṣkariṇī. Dès lors, ce gué d’exception fut renommé “Amṛta-tīrtha”, lieu de pèlerinage souverainement propice.
Verse 47
ततो देवी वरमदात्स्वपुरस्य मुदान्विता । पशव्यं चापरोगं च पुरमेतद्भवत्विति
Alors la Déesse, toute réjouie, accorda une grâce à sa propre cité : «Que cette ville soit riche en bétail et exempte de maladies».
Verse 49
ददौ तीर्थाय च वरं स्नातानामत्र वै नृणाम् । यथाभिलाषं सिद्धिः स्यादित्युक्त्वा सा दिवं ययौ
Elle accorda aussi une grâce au tīrtha lui-même : pour les hommes qui s’y baignent, que l’accomplissement advienne selon leur désir. Après ces paroles, elle s’en alla au ciel.
Verse 50
देवीपत्तनमारभ्य सुमुहूर्ते दिने द्विजाः । विघ्नेश्वरं प्रणम्यादौ सलिलस्वामिनं तथा
À partir de Devīpattana, en un jour faste et à l’instant favorable, les brāhmaṇas se prosternèrent d’abord devant Vighneśvara, puis de même devant Salilasvāmin.
Verse 51
महादेवाभ्यनुज्ञातो रामचंद्रोऽतिधार्मिकः । स्थापयित्वा स्वहस्तेन पाषाणनवकं मुदा
Rāmacandra, d’une droiture suprême et avec l’assentiment de Mahādeva, posa de sa propre main, dans la joie, neuf pierres.
Verse 52
सेतुमारब्धवान्विप्रा यावल्लंकामतंद्रितः । सिंहासनं समारुह्य रामो नलकृतं शुभम्
Ô brāhmanes, sans relâche il entreprit la construction du pont jusqu’à Laṅkā. Rāma monta sur le trône de bon augure façonné par Nala.
Verse 53
वानरैः कारयामास सेतुमब्धौ नलादिभिः । पर्वताञ्छाखिनोवृक्षान्दृषदः काष्ठसंचयान्
Il fit bâtir dans l’océan le pont par les vānaras, sous la conduite de Nala et d’autres, avec des montagnes, des arbres aux branches déployées, des rochers et des amas de bois.
Verse 54
तृणानि च समाजह्रुर्वानरा वनमध्यतः
Les vānaras rassemblèrent aussi des herbes au milieu de la forêt.
Verse 55
नलस्तानि समादाय चक्रे सेतुं महोदधौ । पंचभिर्दिवसैः सेतुर्यावल्लंकासमीपतः
Nala prit ces matériaux et édifia le pont sur le grand océan. En cinq jours, le pont s’étendit jusqu’aux abords de Laṅkā.
Verse 56
दशयोजनविस्तीर्णश्शतयोजनमायतः । कृतः सेतुर्नलेनाब्धौ पुण्यः पापविनाशनः
Dans l’océan, Nala fit le Setu : dix yojanas de large et cent yojanas de long, pont sacré, source de mérite et destructeur des péchés.
Verse 57
देवीपुरस्य निकटे नवपाषाणरूपके । सेतुमूले नरः स्नायात्स्वपापपरिशुद्धये
Près de Devīpura, à la racine même du Setu, là où le lieu est marqué par neuf formes de pierre, que l’homme se baigne : ainsi ses fautes sont purifiées.
Verse 58
चक्रतीर्थे तथा स्नायाद्भजेत्सेत्वधिपं हरिम् । देवीपत्तनमारभ्य यत्कृतं सेतुबंधनम्
De même, qu’on se baigne à Cakratīrtha et qu’on adore Hari, le Seigneur du Setu ; car c’est depuis Devīpattana que fut entreprise l’édification du pont du Setu.
Verse 59
तत्सेतुमूलं विप्रेंद्रा यथार्थं परिकल्पितम् । सेतोस्तु पश्चिमा कोटिर्दर्भशय्या प्रकीर्तिता
Ce Setumūla, ô le meilleur des brāhmaṇas, est véritablement établi selon la vérité ; et l’extrémité occidentale du Setu est renommée Darbhaśayyā.
Verse 60
देवीपुरी च प्राक्कोटिरुभयं सेतुमूलकम् । उभयं पुण्यमाख्यातं पवित्रं पापनाशनम्
Devīpurī est l’extrémité orientale, et les deux extrémités relèvent de Setumūla ; toutes deux sont dites méritoires, purifiantes et destructrices du péché.
Verse 61
यत्सेतुमूलं गच्छंति येन मार्गेण वै नराः । तत्तन्मार्गगतास्ते ते तस्मिंस्तस्मिन्विमुक्तिदे
Quel que soit le Setumūla où se rendent les hommes, et quel que soit le chemin qu’ils empruntent, ceux qui suivent ce même sentier reçoivent, là même, la délivrance, en chaque lieu sacré.
Verse 62
स्नात्वादौ सेतुमूले तु चक्रतीर्थे तथैव च । संकल्पपूर्वकं पश्चाद्गच्छेयुः सेतुबंधनम्
Après s’être d’abord baignés à Setumūla, et de même à Cakratīrtha, puis—ayant accompli le saṅkalpa prescrit—qu’ils se rendent au Setu-bandhana, le lieu du Pont sacré.
Verse 63
देवीपुरे तथा दर्भशय्यायामपि भूसुराः । चक्रतीर्थे शिवे स्नानं पुण्यपापविनाशनम्
Ô bhūsura (brāhmanes), à Devīpura comme aussi à Darbhaśayyā, le bain dans l’auspicieux Cakratīrtha détruit le péché et confère le mérite (puṇya).
Verse 64
स्मरणादुभयत्रापि चक्रतीर्थस्य वै द्विजाः । भस्मीभवंति पापानि लक्षजन्मकृतान्यपि
Ô dvijas, par le seul souvenir de Cakratīrtha—ici comme là, en ces deux lieux—les péchés, même commis durant cent mille naissances, sont réduits en cendre.
Verse 65
जन्मापि विलयं यायान्मुक्तिश्चापि करे स्थिता । चक्रतीर्थसमं तीर्थं न भूतं न भविष्यति
Même la renaissance prendrait fin, et la délivrance (mokṣa) demeurerait, pour ainsi dire, au creux de la main; nul tīrtha égal à Cakratīrtha n’a existé, ni n’existera.
Verse 66
भूलोके यानि तीर्थानि गंगादीनि द्विजोत्तमाः । चक्रतीर्थस्य तान्यद्धा कलां नार्हंति षोडशीम्
Ô le meilleur des dvijas, quels que soient les tīrthas sur la terre—à commencer par la Gaṅgā—ils ne valent vraiment pas même le seizième de la gloire de Cakratīrtha.
Verse 67
आदौ तु नवपाषाणमध्येऽब्धौ स्नानमाचरेत् । क्षेत्रपिंडे ततः कुर्याच्चक्रतीर्थे तथैव च
D’abord, que l’on se baigne dans l’océan, au milieu des Neuf Pierres. Ensuite, qu’on accomplisse l’offrande sacrée appelée kṣetra-piṇḍa ; et de même au Cakra-tīrtha.
Verse 68
सेतुनाथं हरिं सेवेत्स्वपापपरिशुद्धये । एवं हि दर्भशय्यायां कुर्युस्तन्मार्गतो गताः
Que l’on serve Hari, Seigneur de Setu, pour la purification totale de ses propres fautes. Ainsi, ceux qui cheminent par cette voie sacrée doivent agir, reposant sur une couche d’herbe darbha.
Verse 69
आरूढं रामचंद्रेण यो नमस्कुरुते जनः । सिंहासनं नलकृतं न तस्य नरकाद्भयम्
Celui qui se prosterne avec révérence devant le trône qu’a occupé Rāmacandra — le trône-lion façonné par Nala — n’a nulle crainte de l’enfer.
Verse 70
सेतुमादौ नमस्कुर्याद्रामं ध्यायन्हृदा तदा । रघुवीरपदन्यास पवित्रीकृतपांसवे
Dès l’abord, que l’on se prosterne devant le Setu, puis qu’on médite Rāma dans le cœur : ce Setu dont la poussière est sanctifiée par les empreintes du héros de la lignée de Raghu.
Verse 71
दशकंठशिरश्छेदहेतवे सेतवे नमः । केतवे रामचंद्रस्य मोक्षमार्गैकहेतवे
Hommage au Setu, cause de la coupe des têtes de Daśakaṇṭha (Rāvaṇa). Hommage à lui comme étendard-signe de Rāmacandra, unique cause du chemin vers la délivrance (mokṣa).
Verse 72
सीताया मानसांभोजभानवे सेतवे नमः । साष्टांगं प्रणिपत्यादौ मंत्रेणानेन वै द्विजाः
Hommage au Setu, soleil du lotus de l’esprit de Sītā. Ô deux-fois-nés, d’abord prosternez-vous entièrement selon les huit membres, puis adorez par ce mantra même.
Verse 73
ततो वेतालवरदं तीर्थं गच्छेन्महाबलम् । तत्र स्नानादवाप्नोति सिद्धिं पारामिकां नरः
Ensuite, qu’on se rende au puissant tīrtha nommé Vetāla-varada. En s’y baignant, l’homme obtient la siddhi suprême, l’accomplissement spirituel ultime.
Verse 74
योऽध्यायमेनं पठते मनुष्यः शृणोति वा भक्तियुतो द्विजेंद्राः । स्वर्गादयस्तस्य न दुर्लभाः स्युः कैवल्यमप्यस्य करस्थमेव
Ô le meilleur des deux-fois-nés, celui qui récite ce chapitre — ou même l’entend avec dévotion — trouve le ciel et les autres fruits non difficiles à obtenir; même le kaivalya, la délivrance ultime, est comme dans sa propre main.