Adhyaya 35
Mahesvara KhandaKedara KhandaAdhyaya 35

Adhyaya 35

Le chapitre s’ouvre sur le récit de Lomaśa : Girijā est accablée lorsque Mahādeva s’enfonce dans la forêt, et ni palais ni retraites ne lui apportent la paix. Sa compagne Vijayā l’exhorte à une réconciliation rapide, rappelant les fautes du jeu et les conséquences d’un retard. Girijā répond avec une conscience théologique d’elle-même : elle affirme sa maîtrise des formes et du cosmos, déclarant que la manifestation de Maheśa en saguṇa/nirguṇa et même le jeu cosmique relèvent de sa puissance créatrice. Elle prend alors l’apparence d’une Śabarī (femme des bois/ascète), décrite avec abondance, s’approche de Śiva en méditation et, par le son et la présence, trouble son samādhi, suscitant en lui un égarement passager et le désir. Śiva interroge l’inconnue ; le dialogue devient ironique lorsqu’il propose de lui trouver un époux convenable, puis affirme être lui-même l’époux approprié. Girijā, sous ce déguisement, met en lumière la tension entre l’idéal yogique de détachement et l’attachement soudain ; lorsque Śiva saisit sa main, elle réprimande l’inconvenance et l’invite à la demander selon le dharma à son père, Himālaya. La scène se transporte à Kailāsa : Himālaya loue la souveraineté cosmique de Śiva. Nārada survient et avertit Śiva du péril éthique et de réputation qu’entraîne une relation guidée par le désir. Śiva reconnaît la justesse du conseil, qualifie sa conduite d’étonnante et d’indue, puis se retire par le yoga sur une voie inaccessible. Nārada exhorte alors Girijā, Himālaya et les serviteurs à solliciter le pardon et à vénérer Śiva ; le chapitre s’achève par une prosternation commune, des hymnes, une réjouissance céleste et l’assurance de fruit : entendre les actes merveilleux de Śiva purifie et procure un bien spirituel.

Shlokas

Verse 1

लोमश उवाच । वनं गते महादेवे गिरिजा विरहातुरा । सुखं न लेभे तन्वंगी हर्म्येष्वायतनेषु वा

Lomaśa dit : Lorsque Mahādeva partit pour la forêt, Girijā, tourmentée par la séparation, ne trouva aucun bonheur, ni dans les palais ni même dans les demeures sacrées.

Verse 2

चिंतयंती शिवंतन्वी सर्वभावेन शोभना । चिंतमानां शिवां ज्ञात्वा ह्युवाच विजया सखी

Cette belle aux membres graciles, songeant à Śiva de tout son être, demeurait absorbée. Quand son amie Vijayā comprit que Śivā (Pārvatī) se perdait en ces pensées, elle lui adressa la parole.

Verse 3

विजयोवाच । तपसा महता चैव शिवं प्राप्तासि शोभने । मृषशा द्यूतं कृतं तेन शंकरेण तपस्विना

Vijayā dit : Par une grande austérité tu as obtenu Śiva, ô belle. Pourtant cet ascète, Śaṅkara, a joué avec toi un jeu de dés trompeur.

Verse 4

द्यूते हि वहवो दोषा न श्रुताः किं त्वयाऽनघे । क्षमा पय शिवं तन्वि त्वरेणैव विचक्षणे

Dans le jeu, certes, il y a bien des fautes—ne les as-tu pas entendues, ô irréprochable ? Ainsi, ô dame svelte et clairvoyante, hâte-toi d’aller implorer le pardon de Śiva.

Verse 5

अस्माभिः सहिता देवि गच्छगच्छ वरानने

Ô Déesse, ô visage gracieux—viens, viens, et marche avec nous.

Verse 6

यावच्छंभुर्दूरतो नाभिगच्छेत्तावद्गत्वा शंकरं क्षामयस्व । नो चेतन्वि क्षामयेथाः शिवं त्वं दुःखं पश्चात्ते भविष्यत्यवश्यम्

Avant que Śambhu n’arrive de loin, va sur-le-champ et demande pardon à Śaṅkara. Sinon, ô svelte—si tu n’apaises pas Śiva—la douleur te viendra ensuite, à coup sûr.

Verse 7

निशम्य वाक्य विजयाप्रयुक्तं प्रहस्यामाना समधीरचेताः । उवाच वाक्यं विजयां सखीं च आश्चर्यभूतं परमार्थयुक्तम्

Entendant les paroles dites par Vijayā, elle sourit, l’esprit stable et recueilli. Puis elle répondit à son amie Vijayā par une parole merveilleuse, établie dans la vérité suprême.

Verse 8

मया जितोऽसौ निरपत्रपश्च पुरा वृतो वै परया विभूत्या । किंचिच्च कृत्यं मम नास्ति सद्यो मया विनासौ च विरूप आस्थितः

« Je l’ai déjà vaincu—jadis, cet impudent fut accablé par ma puissance suprême. À présent, je n’ai plus rien à accomplir; et sans moi, il demeure difforme et incomplet. »

Verse 9

रूपीकृतो मया देवो महेशो नान्यथा वद । मया तेन वियोगश्च संयोगो नैव जायते

Par moi, le dieu Maheśa a reçu une forme manifeste—ne dis pas autrement. Avec Lui, séparation comme union ne surgissent que par moi, et non d’elles-mêmes.

Verse 10

साकारो हि निराकारो महेशो हि मया कृतः

En vérité, Maheśa, l’Informe, a été rendu « avec forme » par moi.

Verse 11

कृतं मया विश्वमिदं समग्रं चराचरं देववरैः समेतम् । क्रीडार्थमस्योद्भववृत्तिहेतुभिश्चिक्रीडितं मे विजये प्रपश्य

Par moi fut façonné cet univers tout entier—le mobile et l’immobile—avec les plus éminents des dieux. Pour le seul jeu, par les causes de sa naissance et de sa durée, j’ai déployé mon sport divin ; contemple ma victoire !

Verse 12

एवमुक्त्वा तदा देवी गिरिजा सर्वमंगला । शबरीरूपमास्थाय गंतुकामा महेश्वरम्

Ayant ainsi parlé, la Déesse Girijā—toute de bon augure—prit la forme d’une Śabarī (femme des forêts) et, désireuse de partir, se mit en route vers Maheśvara.

Verse 13

श्यामा तन्वी शिखरदशना बिंबबिंबाधरोष्ठी सुग्रीवाढ्या कुचभरनता गिरिजा स्निग्धकेशी । मध्ये क्षामा पृथुकटितटा हेमरंभोरुगौरी पल्लीयुक्ता वरवलयिनी बर्हिबर्हावतंसा

Girijā apparut telle une jeune fille à la peau sombre et au corps svelte, aux dents pointues et aux lèvres semblables au fruit bimba mûr ; le cou gracieux, le corps fléchissant sous le poids de sa poitrine, la chevelure douce et luisante. Mince de taille, large de hanches, claire, avec des cuisses pareilles à des tiges de bananier d’or ; vêtue d’atours forestiers, parée de superbes bracelets et couronnée d’ornements de plumes de paon.

Verse 14

पाणौ मृणालसदृशं दधती च चापं पृष्ठे लसत्कृतककेतकिबाणकोशम् । सा तं निरीशमलोकयति स्म तत्र संसेविता सुवदना बहुभिः सखीभिः

Dans sa main, elle tenait un arc semblable à une tendre tige de lotus, et sur son dos brillait un carquois de flèches façonné de roseaux de ketakī. Cette belle au visage gracieux y contempla le Seigneur, entourée et servie par nombre de ses compagnes.

Verse 15

भृंगीनादेन महता नादयंती जगत्त्रयम् । गिरिजा मन्मथं सद्यो जीवयंती पुनःपुनः

Par un grand bourdonnement, Girijā fit retentir les trois mondes, et aussitôt ranima Manmatha encore et encore.

Verse 17

एकाकी संस्थितो यत्र यमाधिस्थो महेश्वरः । दृष्टस्ततस्तया देव्या भृंगीनादेन मोहितः

Là où Maheśvara se tenait seul, assis en samādhi, la Déesse le vit; et, par ce bourdonnement, il fut envoûté.

Verse 18

प्रबद्धो हि महादेवो निरीक्ष्य शबरीं तदा । समाधेरुत्थितः सद्यो महेशो मदनान्वितः

En vérité, lorsque Mahādeva regarda alors la Śabarī, Maheśa se releva aussitôt du samādhi, rempli des frémissements du désir.

Verse 19

यावत्करे गृह्यमाणो गिरिजां स समीपगः । तावत्तस्य पुरः सद्यस्तिरोधानं गता सती

Au moment même où il s’approcha et allait saisir la main de Girijā, Satī, la vertueuse, disparut aussitôt de devant lui.

Verse 20

तद्दृष्ट्वा तत्क्षणादेव देवो भ्रांतिविनाशनः । भ्रममाणस्तदा शंभुर्नापश्यदसितेक्षणाम्

Voyant cela, à l’instant même, le Seigneur—destructeur de l’illusion—se mit à errer; pourtant Śambhu ne put apercevoir celle aux yeux sombres.

Verse 21

विरहेण समायुक्तो हृच्छयेन समन्वितः । मदनारिस्तदा शंभुर्ज्ञानरूपो निरंतरम्

Uni à la peine de la séparation et rempli d’angoisse du cœur, Śambhu—ennemi de Kāma—demeurait sans cesse établi dans la forme même de la connaissance.

Verse 22

निर्मोहो मोहमापन्नो ददर्श गिरिजां पुनः । उवाच वाक्यं शबरीं प्रस्ताव सदृशं महत्

Bien que libre d’illusion, il entra dans le trouble; puis il revit Girijā et adressa à la Śabarī une parole grave, digne de l’instant.

Verse 23

शिव उवाच । वाक्यं मे श्रृणु तन्वंगि श्रुत्वा तत्कर्तुमर्हसि । कासि कस्यासि तन्वंगि किमर्थमटनं वने । तत्कथ्यतां महाभागे याथातथ्यं सुमध्यमे

Śiva dit : «Écoute mes paroles, ô toi aux membres graciles ; les ayant entendues, tu dois agir en conséquence. Qui es-tu, et à qui appartiens-tu ? Dans quel but erres-tu dans la forêt ? Ô bienheureuse, à la taille harmonieuse, dis-le-moi véridiquement, exactement tel que c’est».

Verse 24

शिवोवाच । पतिमन्वेषयिष्यामि सर्वज्ञं सकलार्थदम् । स्वतंत्रं निर्विकारं च जगतामीश्वरं वरम्

Śiva dit : «Je chercherai un époux : l’Omniscient, dispensateur de tous les buts, souverain, immuable, le Seigneur excellent des mondes».

Verse 25

इत्युक्तः प्रत्युवाचेदं गिरिजां वृषभध्वजः । अहं तवोचितो भद्रे पतिर्नान्यो हि भामिनि

Ainsi interpellé, Vṛṣabhadhvaja répondit à Girijā : «Ô bienheureuse, je suis l’époux qui te convient ; il n’en est point d’autre, ô dame au noble orgueil.»

Verse 26

विमृश्यतां वरारोहे तत्त्वतो हि वरानने । वचो निशम्य रुद्रस्य स्मितपूर्वमभाषत

«Réfléchis, ô toi aux cuisses gracieuses ; oui, ô toi au visage charmant, selon la vérité même.» Entendant les paroles de Rudra, elle répondit, d’abord avec un sourire.

Verse 27

मयार्थितो महाभाग पतिस्त्वं नान्यथा वद । किं तु वक्ष्यामि भद्रं ते निर्गुणोऽसि परंतपः

«C’est toi que j’ai imploré, ô très fortuné ; ne dis pas autrement : tu es mon époux. Pourtant, pour ton bien, je dirai ceci : tu es au-delà des qualités, ô dompteur des ennemis.»

Verse 28

यया पुरा वृतोऽसि त्वं तपसा च परेण हि । परित्यक्ता त्वयारण्ये क्षणमात्रेण भामिनी

«Celle par qui jadis tu fus obtenu par l’austérité suprême—cette femme au cœur ardent—tu l’as délaissée dans la forêt en l’espace d’un instant.»

Verse 29

दुराराध्योऽसि सततं सर्वेषां प्राणिनामपि । तस्मान्न वाच्यं हि पुनर्यदुक्तं ते ममाग्रतः

Tu es sans cesse difficile à apaiser pour tous les êtres vivants. Aussi, ne répète plus ce que tu as dit devant moi.

Verse 30

शबर्या वचनं श्रुत्वा प्रत्युवाच वृषध्वजः । मैवं वद विशालाक्षि न त्यक्ता सा तपस्विनी । यदि त्यक्ता मया तन्वि किं वक्तुमिह पार्यते

Ayant entendu les paroles de Śabarī, Vṛṣadhvaja répondit : «Ne parle pas ainsi, ô toi aux grands yeux. Cette ascète n’a pas été délaissée par moi. Si je l’avais abandonnée, ô toi au corps gracile, que pourrait-on dire ici, en vérité ?»

Verse 31

एवं ज्ञात्वा विशालाक्षि कृपणं कृपणप्रियम् । तस्मात्त्वया हि कर्तव्यं वचनं मे सुमध्यमे

Sachant cela, ô toi aux grands yeux—que je suis au cœur simple et que j’aime les simples—ainsi, ô toi à la taille gracieuse, tu dois vraiment accéder à ma demande.

Verse 32

एवमभ्यर्थिता तेन बहुधा शूलपाणिना । प्रहस्य गिरिजा प्राह उपहासपरं वच

Ainsi, maintes fois suppliée par le Seigneur au trident, Girijā sourit et dit des paroles empreintes d’une taquinerie enjouée.

Verse 33

तपोधनोऽसि योगीश विरक्तोऽसि निरंजनः । आत्मारामो हि निर्द्वंद्वो मदनो येन घातितः

«Tu es riche du trésor des austérités, ô Seigneur des yogins ; tu es détaché et sans tache. Tu te réjouis dans le Soi, libre de toute dualité—toi par qui même Kāma fut terrassé.»

Verse 34

स त्वं साक्षाद्विरूपाक्षो मया दृष्टोसि चाद्य वै । अशक्यो हि मया प्राप्तुं सर्वेषां दुरतिक्रमः । तस्मात्त्वया न वक्तव्यं यदुक्तं च पुरा मम

«Et toi—Virūpākṣa en personne—je t’ai véritablement vu aujourd’hui. Tu es pour moi impossible à atteindre, Toi que tous peinent à dépasser. C’est pourquoi tu ne dois pas redire ce que j’ai prononcé jadis.»

Verse 35

तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा प्रोवाच मदनांतकः । मम भार्या भव त्वं हि नान्यथा कर्तुमर्हसि

Ayant entendu ses paroles, le Destructeur de Madana déclara : « Tu dois devenir mon épouse ; il ne te sied pas d’agir autrement. »

Verse 36

इत्युक्त्वा तां करेऽगृह्णाच्छबरीं मदनातुरः । उवाच तं स्मयंती सा मुंचमुंचेति सादरम्

Après avoir parlé ainsi, saisi de désir, il prit Śabarī par la main. Elle, souriante, lui dit avec respect : « Lâche, lâche. »

Verse 37

नोचितं भगवान्कर्तुं तापसेन बलादिदम् । याचयस्व पितुर्मे त्वं नान्यथाभिभविष्यसि

« Ô Seigneur, il ne convient pas à un ascète d’agir ainsi par la force. Demande-moi à mon père ; autrement tu ne l’emporteras pas. »

Verse 38

महादेव उवाच । पितरं कथयाशु त्वं स्थितः कुत्र शुभानने । द्रक्ष्यामि तं विशालाक्षि प्रणिपातपुरःसरम्

Mahādeva dit : « Dis-moi sans tarder où demeure ton père, ô visage gracieux. Ô aux grands yeux, j’irai le voir, précédé de ma prosternation respectueuse. »

Verse 39

एतदुक्तं तदा तेन निशम्यासितनेत्रया । आनीतो हि तया तन्व्या पितरं वृषभध्वजः

Lorsqu’il eut parlé ainsi, la jeune fille élancée aux yeux sombres l’entendit et amena son père ; et Vṛṣabhadhvaja (Śiva, dont l’étendard porte le taureau) fut conduit devant lui.

Verse 40

स्थितं कैलासशिखरे हिमवंतं नगोत्तमम् । अहिभिर्बहुभिश्चैव संवृतं च महाप्रभम्

Il vit Himavān, le plus excellent des monts, se tenant sur le sommet du Kailāsa—puissant et rayonnant—entouré de nombreux serpents.

Verse 41

द्वारि स्थितं तया देव्या दर्शितं शंकरस्य च । असौ मम पिता देव याचस्व विगतत्रपः । ददाति मां न संदेहस्तपस्विन्मा विलंबितम्

Debout au seuil, la Déesse le montra à Śaṅkara et dit : «Ô Deva, voici mon père. Demande-le-lui sans hésiter. Il me donnera à toi, sans nul doute. Ô ascète, ne tarde pas.»

Verse 42

तथेति मत्वा सहसा प्रणम्य हिमालयं वाक्यमिदं बभाषे । प्रयच्छ तां चाद्य गिरीशवर्य ह्यार्ताय कन्यां सुभगां महामते

Pensant : «Qu’il en soit ainsi», il se prosterna aussitôt devant Himālaya et dit : «Ô le meilleur des seigneurs des montagnes, ô grand d’âme, accorde-moi aujourd’hui cette jeune fille de bon augure, car je demeure dans le désir ardent.»

Verse 43

कृपणं वाक्यमाकर्ण्य समुत्थाय हिमालयः । महेशं च समादाय ह्युवाच गिरिराट् स्वयम्

Entendant ces paroles implorantes, Himālaya se leva; puis, attirant Maheśa auprès de lui, le roi des montagnes parla de sa propre bouche.

Verse 44

किं जल्पसि हि भो देव तावयुक्तं च सांप्रतम् । त्वं दाता त्रिषु लोकेषु त्वं स्वामी जगतां विभो

«Pourquoi parles-tu ainsi, ô Dieu ? De telles paroles ne conviennent pas en ce moment. Tu es le Donateur dans les trois mondes ; tu es le Seigneur de tous les êtres, ô Toi qui pénètres tout.»

Verse 45

त्वया ततमिदं विश्वं जगदेतच्चराचरम् । एवं स्तुतिपरोऽभूच्च हिमालयागिरिर्महान् । आगतो नारदस्तत्र ऋषिभिः परिवारितः

Par Toi, tout cet univers est pénétré, ce monde du mobile et de l’immobile. Ainsi la grande montagne Himālaya demeura absorbée dans la louange. Alors Nārada y arriva, entouré de sages.

Verse 46

उवाच प्रहसन्वाक्यं शूलपाणे नमः प्रभो । हे शंभो श्रृणु मे वाक्यं तत्त्वसारमयं परम्

Souriant, il dit : «Hommage à Toi, Seigneur, ô Śūlapāṇi, porteur du trident. Ô Śambhu, écoute mes paroles—suprêmes, pleines de l’essence de la vérité.»

Verse 47

योषिद्भिः संगति पुंसां विडंबायोपकल्पते । त्वं स्वामी जगतां नाथः पराणां परमः परः । विमृश्य सर्वं देवेश यथावद्वक्तुमर्हसि

«La fréquentation des femmes est souvent façonnée comme une cause de dérision pour les hommes. Pourtant, Tu es le Seigneur des mondes, le Nātha, le Suprême au-delà du suprême. Ô Seigneur des dieux, considère toute chose et parle comme il convient.»

Verse 48

एवं प्रबोधितस्तेन नारदेन महात्मना । प्रबोधमगमच्छंभुर्जहास परमेश्वरः

Ainsi, éveillé par le magnanime Nārada, Śambhu parvint à la pleine lucidité ; et le Seigneur Suprême éclata de rire.

Verse 49

शिव उवाच । सत्यमुक्तं त्वया चात्र नान्यथा नारदक्वचित् । योषित्संगतिमात्रेण नृणां पतनमेव च

Śiva dit : «Ce que tu as dit ici est vrai ; jamais il n’en est autrement, ô Nārada. Par la seule fréquentation née du désir pour les femmes, les hommes tombent assurément dans la chute.»

Verse 50

भविष्यति न संदेहो नान्यथा वचनं तव । अनया मोहितोऽद्याहमानीतो गंधमादनम्

Ainsi en sera-t-il, sans aucun doute ; ta parole ne saurait être autrement. Troublé par elle, j’ai été conduit aujourd’hui jusqu’à Gandhamādana.

Verse 51

पिशाचवत्कृतमिदं चरितं परमाद्भुतम्

Cet acte—comme accompli par un piśāca—est un épisode des plus stupéfiants.

Verse 52

तस्मान्न तिष्ठामि गिरेः समीपे व्रजामि चाद्यैव वनांतरं पुनः । इत्येवमुक्त्वा स जगाम मार्गं दुरत्ययं योगेनामप्यगम्यम्

C’est pourquoi je ne demeurerai pas près de la montagne ; dès aujourd’hui je retournerai au cœur de la forêt. Ayant ainsi parlé, il s’engagea sur un chemin difficile à franchir, inabordable même par la voie du yoga.

Verse 53

निरालंबं स विज्ञाय नारदो वाक्यमब्रवीत् । गिरिजां च गिरींद्रं च पार्षदान्प्रति सत्वरम्

Comprenant qu’il était devenu sans appui (et qu’il s’en allait), Nārada s’adressa en hâte à Girijā, au seigneur des montagnes et aux serviteurs.

Verse 54

वंदनीयश्च स्तुत्यश्च क्षाम्यतां परमार्थतः । महेशोऽयं जगन्नाथस्त्रिपुरारिर्महायशाः

Il est digne de vénération et de louange—qu’il pardonne en vérité cette faute. C’est Maheśa, le Seigneur du monde, de grande renommée, l’ennemi de Tripura.

Verse 55

एतच्छ्रुत्वा तु वचनं नारदस्य मुखोद्गतम् । गिरिजां पुरतः कृत्वा गिरयो हि महाप्रभाः

Ayant entendu ces paroles sorties de la bouche de Nārada, les montagnes puissantes, plaçant Girijā (Pārvatī) à l’avant, se préparèrent à agir.

Verse 56

दण्डवत्पतिताः सर्वे शंकरं लोकशंकरम् । तुष्टुवुः प्रणताः सर्वे प्रमथा गुह्यकादयः

Tous tombèrent prosternés comme un bâton (daṇḍavat) devant Śaṅkara, bienfaiteur des mondes. Courbés, les Pramathas, les Guhyakas et les autres le célébrèrent.

Verse 57

स्तूयमानो हि भगवानागतो गंधमादनम् । अंगिरसा हि सर्वेशो ह्यभिषिक्तो महात्मभिः

Ainsi loué, le Seigneur Bienheureux parvint à Gandhamādana. Là, le Maître de tout fut consacré (abhiṣeka) par Aṅgiras et par des sages magnanimes.

Verse 58

तदा दुन्दुभयो नेदुर्वादित्राणि बहूनि च । इन्द्रादयः सुराः सर्वे पुष्पवर्षं ववर्षिरे

Alors les tambours dundubhi retentirent et de nombreux instruments résonnèrent. Indra et tous les dieux firent pleuvoir une pluie de fleurs.

Verse 59

ब्रह्मादिभिः सुरगणैर्बहुभिः परीतो योगीश्वरो गिरिजया सह विश्ववंद्यः । अभ्यर्थितः परममंगल मंगलैश्च दिव्यासनोपरि रराज महाविभूत्या

Entouré de Brahmā et de nombreuses cohortes de dieux, le Seigneur des yogins—vénéré par l’univers—siégea avec Girijā (Pārvatī). Ainsi sollicité par des louanges souverainement auspicieuses, il resplendit sur un trône divin d’une grande majesté.

Verse 60

एवंविधान्यनेकानि चरितानि महात्मनः । महेशस्य च भो विप्राः पापहारीणि श्रृण्वताम्

Ô brāhmanes, nombreux sont les hauts faits de Maheśa, l’âme magnanime, de cette nature ; les entendre efface les péchés de ceux qui écoutent.

Verse 61

यानियानीह रुद्रस्य चरितानि महांत्यपि । श्रुतानि परमाण्येव भूयः किं कथयामि वः

Quels que soient ici les grands exploits de Rudra, ces récits d’une excellence suprême ont déjà été entendus ; que pourrais-je encore vous redire ?

Verse 62

ऋषय ऊचुः । एव मुक्तं त्वया सूत चरितं शंकरस्य च । अनेन चरितेनैव संतृप्ताः स्मो न संशयः

Les sages dirent : Ô Sūta, tu as véritablement raconté les actes de Śaṅkara. Par ce seul récit, nous sommes comblés ; il n’y a aucun doute.

Verse 63

सूत उवाच । व्यासप्रसादाच्छ्रुतमस्ति सर्वं मया ततं शंकररूपमद्भुतम् । सुविस्तृतं चाद्भुतवेदगर्भं ज्ञानात्मकं परमं चेदमुक्तम्

Sūta dit : Par la grâce de Vyāsa, j’ai tout entendu : cet enseignement merveilleux, imprégné de la forme même de Śaṅkara. Vaste, prodigieux, portant en son sein l’essence des Veda, il a été énoncé comme suprême et fait de connaissance spirituelle.

Verse 64

श्रद्धया परयोपेताः श्रावयंति शिवप्रियम् । श्रृण्वंति चैव ये भक्त्या शंभेर्माहात्म्यमद्भुतम् । शिवशास्त्रमिदं प्रीत्या ते यांति मरमां गतिम्

Ceux qui, dotés d’une foi suprême, font réciter cet enseignement cher à Śiva, et ceux qui écoutent avec dévotion la merveilleuse grandeur de Śambhu—recevant avec amour ce Śiva-śāstra—atteignent l’état le plus élevé.

Verse 3516

सकामना राजहंसा बभूवुस्तत्क्षणादपि । द्विरेफा बर्हिणश्चैव सर्वे ते हृच्छयान्विताः

À l’instant même, ceux qui portaient des désirs devinrent des cygnes royaux; les autres devinrent aussi des abeilles et des paons—chacun rempli de la nostalgie du cœur.