Adhyaya 41
Kashi KhandaPurva ArdhaAdhyaya 41

Adhyaya 41

Ce chapitre offre un enseignement prescriptif attribué à Skanda, qui ordonne la discipline religieuse de la fin de vie dans les troisième et quatrième āśrama. L’ouverture décrit le passage du gṛhastha au vānaprastha : renoncer aux aliments du village, modérer ses biens, maintenir les devoirs du pañca-yajña, et subsister avec austérité par feuilles, racines et fruits (śāka–mūla–phala), avec des indications pratiques de préparation, de conservation et des avertissements sur ce qui est interdit. Vient ensuite l’idéal du parivrājaka/yati : errer seul, sans attachement, demeurer égal dans la joie et la peine, régler la parole, pratiquer une non-violence attentive (y compris selon les saisons) et ne porter que peu d’objets—récipients non métalliques, bâton simple et vêtement sobre—tout en se gardant des pièges des sens. Le texte se tourne alors vers la voie de la délivrance : l’ātmajñāna est déclaré décisif, le yoga est présenté comme la discipline qui le rend possible, et l’abhyāsa (pratique répétée) comme le moyen de réussite. Après avoir examiné diverses définitions du yoga, l’enseignement culmine dans la maîtrise du mental et des sens, et l’établissement de la conscience dans le kṣetrajña/paramātman. La séquence du ṣaḍaṅga-yoga est exposée—āsana, prāṇāyāma, pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna, samādhi—avec des notes sur les postures (siddhāsana/padmāsana/svastika), les lieux propices, les mesures graduées du prāṇāyāma, les dangers d’une pratique forcée, les signes de la nāḍī-śuddhi et les effets promis. La conclusion relie la stabilité yogique à la cessation de la contrainte rituelle et à la libération, tout en présentant Kāśī comme un lieu particulièrement accessible au kaivalya lorsqu’il est uni à la méthode du yoga.

Shlokas

Verse 1

स्कंद उवाच । उषित्वैवं गृहे विप्रो द्वितीयादाश्रमात्परम् । वलीपलितसंयुक्तस्तृतीयाश्रममाविशेत्

Skanda dit : Ayant ainsi vécu dans la maison en maître de foyer, le brāhmaṇa—après avoir accompli le second āśrama—lorsqu’il est marqué de rides et de cheveux blancs, doit entrer dans le troisième āśrama, la vie du forestier.

Verse 2

अपत्यापत्यमालोक्य ग्राम्याहारान्विसृज्य च । पत्नीं पुत्रेषु संत्यज्य पत्न्या वा वनमाविशेत्

Ayant vu ses enfants et petits-enfants en sûreté, et renonçant aux nourritures du monde, il doit confier son épouse à ses fils; ou bien, avec son épouse, entrer dans la forêt.

Verse 3

वसानश्चर्मचीराणि साग्निर्मुन्यन्नवर्तनः । जटी सायंप्रगे स्नायी श्मश्रुलोनखलोमभृत्

Vêtu de peaux et d’écorces, gardant le feu sacré, se nourrissant de la forêt; portant les cheveux en jata, se baignant matin et soir, qu’il laisse croître barbe, cheveux, ongles et poils du corps, selon la règle de l’ascèse.

Verse 4

शाकमूलफलैर्वापि पंचयज्ञन्न हापयेत् । अम्मूलफलभिक्षाभिरर्चयेद्भिक्षुकातिथीन्

Même s’il vit de légumes, de racines et de fruits, qu’il ne néglige pas les cinq grands yajñas; et par l’aumône d’eau, de racines et de fruits, qu’il honore les mendiants et les hôtes.

Verse 5

अनादाता च दाता च दांतः स्वाध्यायतत्परः । वैतानिकं च जुहुयादग्निहोत्रं यथाविधि

Qu’il ne reçoive pas de dons superflus, tout en demeurant généreux; maître de lui et voué à l’étude des Veda; et qu’il offre, selon la règle, les rites vaitānika et accomplisse l’Agnihotra comme il se doit.

Verse 6

मुन्यन्नैः स्वयमानीतैः पुरोडाशांश्च निर्वपेत् । स्वयंकृतं च लवणं खादेत्स्नेहं फलोद्रवम्

Avec des grains de la forêt qu’il aura lui-même recueillis, qu’il prépare les gâteaux sacrificiels (puroḍāśa); et qu’il mange le sel fait de sa main, avec des graisses et des sucs de fruits.

Verse 7

वर्जयेच्छेलुशिग्रू च कवकं पललं मधु । मुन्यन्नमाश्विनेमासि त्यजेद्यत्पूर्वसंचितम्

Qu’il évite chelu et śigrū, ainsi que les champignons, la viande et le miel. Au mois d’Āśvina, qu’il renonce même au grain de la forêt amassé auparavant.

Verse 8

ग्राम्याणि फलमूलानि फालजान्नं च संत्यजेत् । दंतोलूखलको वा स्यादश्मकुट्टोथ वा भवेत्

Qu’il renonce aux fruits et racines du village, ainsi qu’au grain né du labour. Qu’il vive comme celui qui pile au mortier et au pilon, ou comme celui qui broie entre des pierres.

Verse 9

सद्यः प्रक्षालको वा स्यादथवा माससंचयी । त्रिषड्द्वादशमासान्नफलमूलादिसंग्रही

Il peut être de ceux qui recueillent et consomment la nourriture le jour même, ou de ceux qui amassent pour un mois; ou encore rassembler des provisions de grains, fruits, racines et autres pour trois, six ou douze mois.

Verse 10

नक्ताश्ये कांतराशी वा षष्ठकालाशनोपि वा । चांद्रायणव्रती वा स्यात्पक्षभुग्वाथ मासभुक्

Il peut ne manger que la nuit, ou manger à intervalles; ou même ne prendre nourriture qu’à chaque sixième repas. Ou bien il observera le vœu de Cāndrāyaṇa, ou vivra en mangeant une fois par quinzaine, ou une fois par mois.

Verse 11

वैखानस मतस्थस्तु फलमूलाशनोपि वा । तपसा शोषयेद्देहं पितॄन्देवांश्च तर्पयेत्

Établi dans l’observance vaikhānasa—vivant même de fruits et de racines—il doit, par l’austérité (tapas), mortifier le corps et, par les offrandes prescrites, contenter les Ancêtres et les Dieux.

Verse 12

अग्निमात्मनि चाधाय विचरेदनिकेतनः । भिक्षयेत्प्राणयात्रार्थं तापसान्वनवासिनः

Ayant allumé en lui-même le feu sacré, il doit errer sans demeure fixe; et, pour la seule subsistance du souffle vital, il peut mendier auprès des ascètes vivant dans la forêt.

Verse 13

ग्रामादानीय वाश्नीयादष्टौ ग्रासान्वसन्वने । इत्थं वनाश्रमी विप्रो ब्रह्मलोके महीयते

Apportant la nourriture du village, il ne doit prendre que huit bouchées tout en demeurant dans la forêt. Ainsi, le brāhmaṇa qui vit l’āśrama forestier est honoré en Brahmaloka.

Verse 14

अतिवाह्यायुषोभागं तृतीयमिति कानने । आयुषस्तु तुरीयांशे त्यक्त्वा संगान्परिव्रजेत्

Après avoir passé la troisième part de la vie dans la forêt, durant la quatrième part—ayant renoncé à tout attachement—il doit s’en aller, errant comme renonçant.

Verse 15

ऋणत्रयमसंशोध्य त्वनुत्पाद्य सुतानपि । तथा यज्ञाननिष्ट्वा च मोक्षमिच्छन्व्रजत्यधः

Mais si, sans acquitter les trois dettes—sans engendrer de fils et sans accomplir les sacrifices—quelqu’un recherche la délivrance, il chute et s’égare du chemin.

Verse 16

वायुतत्त्वं भ्रुवोर्मध्ये वृत्तमंजनसन्निभम् । यंबीजमीशदैवत्यं ध्यायन्वायुं जयेदिति

En méditant le principe de Vāyu entre les sourcils—rond et sombre comme le khôl—et la syllabe-graine «yaṃ», présidée par Īśa, on doit vaincre et maîtriser le souffle vital.

Verse 17

एक एव चरेन्नित्यमनग्निरनिकेतनः । सिद्ध्यर्थमसहायः स्याद्ग्राममन्नार्थमाश्रयेत्

Qu’il chemine toujours seul, sans entretenir de feu extérieur et sans demeure fixe. Pour l’accomplissement spirituel (siddhi), qu’il reste sans compagnon, ne recourant au village que pour obtenir sa nourriture.

Verse 18

जीवितं मरणं वाथ नाभिकांक्षेत्क्वचिद्यतिः । कालमेव प्रतीक्षेत निर्देशं भृतको यथा

Un renonçant ne doit jamais désirer ni la vie ni la mort. Qu’il attende seulement le Temps, tel un serviteur attendant l’ordre de son maître.

Verse 19

सर्वत्र ममता शून्यः सर्वत्र समतायुतः । वृक्षमूलनिकेतश्च मुमुक्षुरिह शस्यते

Ici l’on loue le chercheur de délivrance : partout dépourvu de possessivité, partout établi dans l’équanimité, et prenant demeure au pied des arbres.

Verse 20

ध्यानं शौचं तथा भिक्षा नित्यमेकांतशीलता । यतेश्चत्वारिकर्माणि पंचमं नोपपद्यते

Méditation, pureté, aumône et amour constant de la solitude : tels sont les quatre devoirs d’un renonçant ; un cinquième n’a pas lieu.

Verse 21

वार्षिकांश्चतुरोमासान्विहरेन्न यतिः क्वचित् । बीजांकुराणां जंतूनां हिंसा तत्र यतो भवेत्

Durant les quatre mois de la saison des pluies, le yati ne doit errer nulle part, car alors la hiṃsā envers les germes des graines et les petits êtres est à craindre.

Verse 22

गच्छेत्परिहरन्जन्तून्पिबेत्कं वस्त्रशोधितम् । वाचं वदेदनुद्वेगां न क्रुध्येत्केनचित्क्वचित्

Qu’il marche avec précaution en évitant les êtres vivants ; qu’il boive l’eau filtrée à travers un tissu ; qu’il prononce des paroles sans trouble ; et qu’il ne se mette en colère contre personne, nulle part.

Verse 23

चरेदात्मसहायश्च निरपेक्षो निराश्रयः । नित्यमध्यात्मनिरतो नीचकेश नखो वशी

Qu’il vive avec le Soi pour seul compagnon, sans dépendance et sans refuge en autrui ; toujours adonné à la discipline intérieure, cheveux et ongles courts, maître de lui-même.

Verse 24

कुसुंभवासा दंडाढ्यो भिक्षाशी ख्यातिवर्जितः । अलाबुदारुमृद्वेणु पात्रं शस्तं न पंचमम्

Vêtu d’un habit teint au carthame (kusumbha), muni d’un bâton, vivant d’aumônes et fuyant la renommée : son écuelle recommandée sera de gourde, de bois, d’argile ou de bambou ; une cinquième n’est pas admise.

Verse 25

न ग्राह्यं तैजसं पात्रं भिक्षुकेण कदाचन । वराटके संगृहीते तत्रतत्र दिनेदिने

Un mendiant ne doit jamais accepter un récipient de métal. Qu’il recueille, çà et là, des cauris‑monnaie, jour après jour.

Verse 26

गोसहस्रवधं पापं श्रुतिरेषा सनातनी । हृदि सस्नेह भावेन चेद्द्रक्षेत्स्त्रियमेकदा

Telle est l’antique doctrine de la śruti : si l’on regarde une femme ne fût‑ce qu’une fois avec, au cœur, une affection mêlée de désir, c’est un péché égal au meurtre de mille vaches.

Verse 27

कोटिद्वयं ब्रह्मकल्पं कुंभीपाकी न संशयः । एककालं चरेद्भैक्षं न कुर्यात्तत्र विस्तरम्

Durant deux crores d’années de Brahmā, il souffrira en Kumbhīpāka, sans aucun doute. Qu’il ne fasse donc l’aumône qu’une fois par jour et n’y recherche point d’arrangements complaisants.

Verse 28

विधूमेसन्न मुसले व्यंगारे भुक्तवज्जने । वृत्ते शरावसंपाते भिक्षां नित्यं चरेद्यतिः

Que le renonçant aille régulièrement quêter lorsque le foyer est sans fumée, que le pilon est au repos, que le feu s’est éteint, que les gens ont mangé et que le fracas des vaisselles a cessé.

Verse 29

अल्पाहारो रहःस्थायी त्त्विंद्रियार्थेष्वलोलुपः । रागद्वेषविर्निर्मुक्तो भिक्षुर्मोक्षाय कल्पते

Mangeant peu, demeurant dans la retraite, sans convoitise pour les objets des sens, et délivré de l’attachement comme de l’aversion, un tel mendiant devient apte à la délivrance (mokṣa).

Verse 30

आश्रमे तु यतिर्यस्य मुहूर्तमपि विश्रमेत् । किं तस्यानेकतंत्रेण कृतकृत्यः स जायते

Mais si un yati se repose ne fût-ce qu’un muhūrta dans un āśrama, quel besoin a-t-il de tant d’autres observances ? Il devient celui qui a accompli ce qui devait l’être.

Verse 31

संचितं यद्ग्रहस्थेन पापमामरणांतिकम् । निर्धक्ष्यति हि तत्सर्वमेकरात्रोषितो यतिः

Tout le péché amassé par le maître de maison jusqu’au terme même de la vie—oui, le yati qui demeure ne fût-ce qu’une seule nuit le consume entièrement par le feu.

Verse 32

दृष्ट्वा जराभिभवनमसह्यं रोगपीडितम् । देहत्यागं पुनर्गर्भं गर्भक्लेशं च दारुणम्

Voyant l’emprise de la vieillesse, insupportable et tourmentée par la maladie ; voyant la mort, puis le retour dans le sein maternel, et l’atroce souffrance dans le sein—

Verse 33

नानायोनि निवासं च वियोगं च प्रियैः सह । अप्रियैः सह संयोगमधर्माद्दुःखसंभवम्

—la demeure dans d’innombrables matrices de naissance, la séparation d’avec les êtres chers, la compagnie des non-aimés, et la souffrance née de l’adharma—

Verse 34

पुनर्निरयसंवासंनानानरकयातनाः । कर्मदोषसमुद्भूता नृणांगतिरनेकधा

De nouveau, il y a séjour en enfer et les multiples tourments des divers narakas, nés des fautes du karma ; les voies des hommes sont innombrables.

Verse 35

देहेष्वनित्यतां दृष्ट्वा नित्यता परमात्मनः । कुर्वीत मुक्तये यत्नं यत्रयत्राश्रमे रतः

Voyant l’impermanence des corps et l’éternité du Soi suprême (Paramātman), qu’on s’efforce de la délivrance, demeurant dévot dans l’āśrama où l’on se tient.

Verse 36

करपात्रीति विख्याता भिक्षापात्रविवर्जिता । तेषां शतगुणं पुण्यं भवत्येव दिनेदिने

Ceux qu’on nomme « karapātrin »—dépourvus de bol d’aumône—acquièrent un mérite centuplé, jour après jour.

Verse 37

आश्रमांश्चतुरस्त्वेवं क्रमादासेव्य पंडितः । निर्द्वंद्वस्त्यक्तसंगश्च ब्रह्मभूयाय कल्पते

Ainsi, ayant servi successivement les quatre āśramas selon l’ordre, le sage—libre des paires d’opposés et ayant renoncé à l’attachement—devient apte à la réalisation de Brahman.

Verse 38

असंयतः कुबुद्धीनामात्मा बंधाय कल्पते । धीमद्भिः संयतः सोपि पदं दद्यादनामयम्

Pour les insensés, le soi sans discipline devient cause d’asservissement; mais ce même soi, discipliné par les sages, confère l’état sans tache et sans douleur.

Verse 39

श्रुति स्मृति पुराणं च विद्योपनिषदस्तथा । श्लोकाः मंत्राणि भाष्याणि यच्चान्यद्वाङ्मयं क्वचित्

La Śruti et la Smṛti, les Purāṇa, les sciences et les Upaniṣad ; les śloka, les mantras, les commentaires (bhāṣya) et tout autre ensemble de parole sacrée, où qu’il se trouve—

Verse 40

वेदानुवचनं ज्ञात्वा ब्रह्मचर्य तपो दमः । श्रद्धोपवासः स्वातंत्र्यमात्मनोज्ञानहेतवः

Ayant compris la récitation et l’enseignement des Veda ; la discipline du brahmacarya, l’austérité et la maîtrise de soi ; le jeûne empreint de foi et l’indépendance intérieure — tels sont les moyens qui mènent à la Connaissance du Soi.

Verse 41

स हि सर्वैर्विजिज्ञास्य आत्मैवाश्रमवर्तिभिः । श्रोतव्यस्त्वथ मंतव्यो द्रष्टव्यश्च प्रयत्नतः

Ce Soi, en vérité, doit être connu de tous ceux qui demeurent dans les disciplines de vie (āśrama). Il faut l’entendre, puis le méditer, et enfin le réaliser directement, avec un effort ardent.

Verse 42

आत्मज्ञानेन मुक्तिः स्यात्तच्च योगादृते नहि । स च योगश्चिरं कालमभ्यासादेव सिध्यति

De la connaissance du Soi naît la délivrance ; mais cette connaissance ne vient pas sans le yoga. Et ce yoga s’accomplit seulement par une longue pratique assidue.

Verse 43

नारण्यसंश्रयाद्योगो न नानाग्रंथ चिंतनात् । न दानैर्न व्रतैर्वापि न तपोभिर्न वा मखैः

Le yoga ne s’obtient pas simplement en se retirant dans la forêt, ni en méditant sur d’innombrables livres. Il ne s’acquiert pas non plus par les dons, les vœux, les austérités ou les sacrifices (yajña).

Verse 44

न च पद्मासनाद्योगो न वा घ्राणाग्रवीक्षणात् । न शौचे न न मौनेन न मंत्राराधनैरपि

Le yoga ne s’obtient pas non plus seulement par la posture du lotus, ni en fixant le regard sur la pointe du nez. Ni par les rites de pureté, ni par le silence, ni même par le seul culte des mantras.

Verse 45

अभियोगात्सदाभ्यासात्तत्रैव च विनिश्चयात् । पुनःपुनरनिर्वेदात्सिध्येद्योगो न चान्यथा

Le yoga s’accomplit par l’effort consacré, la pratique ininterrompue, la résolution ferme en cela seul, et la persévérance répétée sans découragement — jamais autrement.

Verse 46

आत्मक्रीडस्य सततं सदात्ममिथुनस्य च । आत्मन्येव सु तृप्तस्य योगसिद्धिर्न दूरतः

Pour celui qui se réjouit sans cesse dans le Soi, qui ne tient compagnie qu’au Soi et qui trouve en le Soi une pleine satiété, la perfection du yoga n’est pas lointaine.

Verse 47

अत्रात्मव्यतिरेकेण द्वितीयं यो न पश्यति । आत्मारामः स योगींद्रो ब्रह्मीभूतो भवेदिह

Ici, celui qui ne voit aucun « second » en dehors du Soi, se réjouissant dans le Soi, devient un seigneur parmi les yogins et, en cette vie même, se réalise en Brahman.

Verse 48

संयोगस्त्वात्ममनसोर्योग इत्युच्यते बुधैः । प्राणापानसमायोगो योग इत्यपि कैश्चन

Les sages disent que le yoga est l’union du Soi et du mental. Certains disent aussi que le yoga est l’union harmonieuse de prāṇa et d’apāna.

Verse 49

विषयेंद्रिय संयोगो योग इत्यप्यपंडितैः । विषयासक्तचित्तानां ज्ञानं मोक्षश्च दूरतः

Les ignorants appellent même « yoga » le contact des sens avec les objets. Mais pour ceux dont l’esprit s’attache aux objets des sens, la connaissance et la délivrance (mokṣa) demeurent lointaines.

Verse 50

दुर्निवारा मनोवृत्तिर्यावत्सा न निवर्तते । किं वदंत्यपियोगस्य तावन्नेदीयसी कुतः

Tant que les mouvements agités de l’esprit—si difficiles à contenir—ne s’apaisent pas, que peut-on dire du Yoga ? Jusque-là, comment le Yoga pourrait-il être tout proche ?

Verse 51

वृत्तिहीनं मनः कृत्वा क्षेत्रज्ञे परमात्मनि । एकीकृत्य विमुच्येत योगयुक्तः स उच्यते

Rendant l’esprit sans fluctuations et l’unifiant dans le Kṣetrajña—le Paramātman, le Soi suprême—on obtient la délivrance. Un tel être est dit yoga-yukta, véritablement uni au Yoga.

Verse 52

बहिर्मुखानि सर्वाणि कृत्वा खान्यंतराणि वै । मनस्येवेंद्रियग्रामं मनश्चात्मनि योजयेत्

En tournant vers l’intérieur toutes les « ouvertures », sans plus les laisser tournées vers l’extérieur, qu’on rassemble toute la troupe des sens dans l’esprit, puis qu’on attelle l’esprit au Soi.

Verse 53

सर्वभावविनिर्मुक्तं क्षेत्रज्ञं ब्रह्मणि न्यसेत् । एतद्ध्यानं च योगश्च शेषोन्यो ग्रंथविस्तरः

Le Kṣetrajña, affranchi de tous les états conditionnés, qu’on le dépose en Brahman. Ceci est dhyāna, ceci est Yoga ; le reste n’est qu’un déploiement de traités.

Verse 54

यन्नास्ति सर्वलोकेषु तदस्तीति विरुध्यते । कथ्यमानं तदन्यस्य हृदयेनावतिष्ठते

Ce qui ne se trouve dans aucun des mondes est contredit lorsqu’on le déclare « existant » ; pourtant, lorsqu’on en parle, cela vient demeurer dans le cœur d’autrui.

Verse 55

स्वसंवेद्यं हि तद्ब्रह्म कुमारी स्त्री सुखं यथा । अयोगी नैव तद्वेत्ति जात्यंध इव वर्तिकाम्

Ce Brahman est à éprouver directement en soi-même, comme une jeune fille connaît en elle la joie de la féminité. Le non-yogin ne le connaît nullement, tel l’aveugle de naissance qui ne peut connaître une lampe.

Verse 56

नित्याभ्यसनशीलस्य स्वसंवेद्यं हि तद्भवेत् । तत्सूक्ष्मत्वादनिर्देश्यं परं ब्रह्म सनातनम्

Pour celui qui s’adonne à une pratique constante, Cela devient en vérité directement connu en soi. En raison de son extrême subtilité, le Brahman suprême et éternel ne peut être montré ni défini.

Verse 57

क्षणमप्येकमुदकं यथा न स्थिरतामियात् । वाताहतं यथा चित्तं तस्मात्तस्य न विश्वसेत्

De même que l’eau, fût-ce un instant, ne demeure pas immobile, ainsi l’esprit, frappé par les vents des impulsions, chancelle. C’est pourquoi il ne faut pas s’y fier tel qu’il est.

Verse 58

अतोऽनिलं निरुंधीत चित्तस्य स्थैर्य हेतवे । मरुन्निरोधनार्थाय षडंगं योगमभ्यसेत्

C’est pourquoi il faut contenir le vent, c’est-à-dire le souffle, afin d’établir la stabilité de l’esprit. Pour maîtriser le prāṇa, qu’on pratique le Yoga aux six membres.

Verse 59

आसनं प्राणसंरोधः प्रत्याहारश्च धारणा । ध्यानं समाधिरेतानि योगांगानि भवंति षट्

Āsana, maîtrise du prāṇa, pratyāhāra (retrait des sens), dhāraṇā (concentration), dhyāna (méditation) et samādhi : tels sont les six membres du Yoga.

Verse 60

आसनानीह तावंति यावंत्यो जीवयो नयः । सिद्धासनमिदं प्रोक्तं योगिनो योगसिद्धिदम्

Ici, les postures sont aussi nombreuses que les modes et les mouvements des êtres vivants. Pourtant, ce « Siddhāsana » est proclamé : il confère au yogin l’accomplissement du yoga.

Verse 61

एतदभ्यसनान्नित्यं वर्ष्मदार्ढ्यमवाप्नुयात्

Par la pratique constante, jour après jour, on obtient la fermeté et la vigueur du corps.

Verse 62

दक्षिणं चरणं न्यस्य वामोरूपरि योगवित् । याम्योरूपरि वामं च पद्मासनमिदं विदुः

En posant le pied droit sur la cuisse gauche, puis le pied gauche sur la cuisse droite, cela—disent les connaisseurs du yoga—est appelé Padmāsana, la Posture du Lotus.

Verse 63

कराभ्यां धारयेत्पश्चादंगुष्ठौ दृढबंधवित् । भवेत्पद्मासनादस्मादभ्यासाद्दृढविग्रहः

Ensuite, avec les deux mains, qu’il tienne fermement les gros orteils, connaissant le verrou stable ; par la pratique de ce Padmāsana, le corps devient ferme et bien assemblé.

Verse 64

अथवा ह्यासने यस्मिन्सुखमस्योपजायते । स्वस्तिकादौ तदध्यास्य योगं युंजीत योगवित्

Ou bien, dans toute posture où l’aisance naît spontanément pour lui—telle Svastikāsana—qu’il s’y assoie ; ainsi établi, le connaisseur du yoga doit s’adonner au yoga.

Verse 65

यत्प्राप्य न निवर्तेत यत्प्राप्य न च शोचति । तल्लभ्यते षडंगेन योगेन कलशोद्भव

Cet accomplissement qu’une fois atteint on ne revient plus, et qu’une fois atteint on ne s’afflige plus—ô Agastya, né du vase—s’obtient par le yoga aux six membres.

Verse 66

केशभस्मतुषांगार कीकसादि प्रदूषिते । नाभ्यसेत्पूतिगंधादौ न स्थाने जनसंकुले

Qu’on ne pratique pas en un lieu souillé par des cheveux, de la cendre, de la balle, du charbon, des os et autres impuretés; ni dans un endroit fétide, ni dans un lieu bondé.

Verse 67

सर्वबाधाविरहिते सर्वेंद्रियसुखावहे । मनःप्रसादजनने स्रग्धूपामोदमोदिते

Dans un lieu exempt de toute entrave, apportant douceur à tous les sens, faisant naître la paix de l’esprit, réjoui par le parfum des guirlandes et de l’encens—là, qu’on pratique.

Verse 68

नातितृप्तः क्षुधार्तो न न विण्मूत्रप्रबाधितः । नाध्वखिन्नो न चिंतार्तो योगं युंजीत योगवित्

Sans être trop rassasié, ni tourmenté par la faim, ni gêné par les besoins du corps, ni accablé par la route, ni meurtri par l’inquiétude, le connaisseur du yoga doit alors s’adonner au yoga.

Verse 69

न तोयवह्निसामीप्ये न जीर्णारण्यगोष्ठयोः । न दंशमशकाकीर्णे न चैत्ये न च चत्वरे

Ni près de l’eau ni du feu; ni dans des lieux délabrés, ni en forêt, ni dans des étables; ni là où pullulent insectes piqueurs et moustiques; ni dans un sanctuaire (caitya) ni à un carrefour—qu’on n’y pratique pas.

Verse 70

निमीलिताक्षः सत्त्वस्थो दंतैर्दंतान्न संस्पृशेत् । तालुस्थाचलजिह्वश्च संवृतास्यः सुनिश्चलः

Les yeux doucement clos, établi dans une clarté paisible, qu’il ne serre pas les dents; la langue immobile, posée au palais, la bouche close, qu’il demeure parfaitement immobile.

Verse 71

सन्नियम्येंद्रियग्रामं नातिनीचोच्छ्रितासनः । मध्यमं चोत्तमं चाथ प्राणायाममुपक्रमेत्

Après avoir bien maîtrisé l’ensemble des sens, assis ni trop bas ni trop haut, qu’il entreprenne alors la pratique du prāṇāyāma, en commençant par la méthode moyenne puis en allant vers la plus excellente.

Verse 72

चलेऽनिले चलं सर्वं निश्चले तत्र निश्चलम् । स्थाणुत्वमाप्नुयाद्योगी ततोऽनिलनिरुंधनात्

Quand le souffle s’agite, tout devient instable; quand il est rendu immobile, tout s’immobilise. Ainsi, en retenant le souffle, le yogin obtient la fermeté, tel un pilier inébranlable.

Verse 73

यावद्देहे स्थितः प्राणो जीवितं तावदुच्यते । निर्गते तत्र मरणं ततः प्राणं निरुंधयेत्

Tant que le prāṇa demeure dans le corps, on appelle cela « vie »; lorsqu’il s’en retire, c’est la mort. C’est pourquoi il faut discipliner et contenir le prāṇa.

Verse 74

यावद्बद्धो मरुद्देहे यावच्चेतो निराश्रयम् । यावद्दृष्टिर्भुवोर्मध्ये तावत्कालभयं कुतः

Tant que le souffle est lié dans le corps, tant que l’esprit demeure sans appui extérieur, et tant que le regard est fixé entre les sourcils, d’où pourrait naître la crainte du Temps (la mort) ?

Verse 75

कालसाध्वसतोब्रह्मा प्राणायामं सदाचरेत् । योगिनः सिद्धिमापन्नाः सम्यक्प्राणनियंत्रणात्

Brahmā, redoutant la puissance du Temps, pratiquait sans cesse le prāṇāyāma. Les yogins obtiennent la siddhi par la juste maîtrise du prāṇa.

Verse 76

मंदो द्वादशमात्रस्तु मात्रा लघ्वक्षरा मता । मध्यमो द्विगुणः पूर्वादुत्तमस्त्रिगुणस्ततः

Le prāṇāyāma doux (du débutant) est de douze mātrās ; une mātrā est tenue pour la durée d’une syllabe brève. Le moyen est le double du précédent, et le supérieur en est le triple.

Verse 77

स्वेदं कंपं विषादं च जनयेत्क्रमशस्त्वसौ । प्रथमेन जयेत्स्वेदं द्वितीयेन तु वेपथुम्

Selon l’ordre voulu, cette pratique engendre sueur, tremblement et abattement. Par le premier degré on vainc la sueur ; par le second, le tremblement.

Verse 78

विषादं हि तृतीयेन सिद्धः प्राणोथ योगिनः । भवेत्क्रमात्सन्निरुद्धः सिद्धः प्राणोथ योगिना । क्रमेण सेव्यमानोसौ नयते यत्र चेच्छति

Assurément, par le troisième degré il surmonte l’abattement ; alors le prāṇa du yogin devient parfait. Quand, peu à peu, le prāṇa est entièrement contenu et maîtrisé, par une pratique assidue il mène le yogin où qu’il le veuille.

Verse 79

हठान्निरुद्धप्राणोयं रोमकूपेषु निःसरेत् । देहंविदारयत्येष कुष्ठादिजनयत्यपि

Si l’on retient le prāṇa avec violence, il peut jaillir par les pores de la peau. Il peut déchirer le corps et même engendrer des maladies telles que la lèpre et autres.

Verse 80

तत्प्रत्याययितव्योसौ क्रमेणारण्यहस्तिवत् । वन्यो गजो गजारिर्वा क्रमेण मृदुतामियात्

Ainsi faut-il le maîtriser peu à peu, tel un éléphant sauvage de la forêt. Un éléphant indompté, voire l’ennemi de l’éléphant, ne devient doux que par degrés.

Verse 81

करोति शास्तृनिर्देशं न च तं परिलंघयेत् । तथा प्राणो हदिस्थोयं योगिनाक्रमयोगतः । गृहीतः सेव्यमानस्तु विश्रंभमुपगच्छति

De même qu’on suit l’enseignement du maître sans le transgresser, de même ce prāṇa, demeurant dans le cœur, est peu à peu maîtrisé par le yogin grâce à une discipline progressive. Ainsi retenu et servi avec constance, il s’établit dans une quiétude confiante.

Verse 82

षट्त्रिंशदंगुलो हंसः प्रयाणं कुरुते बहिः । सव्यापसव्यमार्गेण प्रयाणात्प्राण उच्यते

Le haṃsa (le souffle de vie) se porte au dehors jusqu’à la mesure de trente-six aṅgulas. Parce qu’il chemine par les voies gauche et droite, on l’appelle « prāṇa », celui qui s’élance au-dehors.

Verse 83

शुद्धिमेति यदा सर्वं नाडीचक्र मनाकुलम् । तदैव जायते योगी क्षमः प्राणनिरोधने

Lorsque tout le réseau des nāḍīs est purifié et sans trouble, alors véritablement naît le yogin, apte à retenir le prāṇa.

Verse 84

दृढासनो यथाशक्ति प्राणं चंद्रेण पूरयेत् । रेचयेदथ सूर्येण प्राणायामोयमुच्यते

Assis fermement, selon sa force, qu’on remplisse le prāṇa par le canal de la « lune »; puis qu’on l’expulse par le canal du « soleil ». Cela est appelé prāṇāyāma.

Verse 85

स्रवत्पीयूषधारौघं ध्यायंश्चंद्रसमन्वितम् । प्राणायामेन योगींद्रः सुखमाप्नोति तत्क्षणात्

Méditant sur un flot de courants ruisselants semblables à l’ambroisie, uni au principe lunaire, le yogin souverain obtient la félicité à l’instant même par le prāṇāyāma.

Verse 86

रविणा प्राणमाकृष्य पूरयेदौदरीं दरीम् । कुंभयित्वा शनैः पश्चाद्योगी चंद्रेण रेचयेत्

En attirant le prāṇa par le canal du « soleil », qu’on remplisse la cavité du ventre ; l’ayant retenu en kumbhaka, le yogin expirera ensuite lentement par le canal de la « lune ».

Verse 87

ज्वलज्वलनपुंजाभं शीलयन्नुष्मगुं हृदि । अनेन याम्यायामेन योगींद्रः शर्मभाग्भवेत्

Nourrissant dans le cœur une chaleur pareille à un amas de feu flamboyant, par ce prāṇāyāma « du Sud » le yogin éminent devient participant de paix et de bien-être.

Verse 88

इत्थं मासत्रयाभ्यासादुभयायामसेवनात् । शुद्धनाडीगणो योगी सिद्धप्राणोभिधीयते

Ainsi, par trois mois de pratique et l’usage des deux modes de prāṇāyāma, le yogin dont la multitude des nāḍīs est purifiée est nommé «celui qui a perfectionné le prāṇa».

Verse 89

यथेष्टं धारणं वायोरनलस्य प्रदीपनम् । नादाभिव्यक्तिरारोग्यं भवेन्नाडीविशोधनात्

De la purification des nāḍīs naissent : la faculté de retenir le souffle à volonté, l’embrasement du feu intérieur, la manifestation du son intérieur (nāda) et une santé vigoureuse.

Verse 90

प्राणोदेहगतोवायुरायामस्तन्निबंधनम् । एकश्वासमयी मात्रा प्राणायामो निरुच्यते

Le prāṇa est le souffle-vent qui se meut dans le corps ; ‘āyāma’ en est la règle et la retenue. La mesure d’un seul souffle est proclamée prāṇāyāma.

Verse 91

प्राणायामेऽधमे घर्मः कंपो भवति मध्यमे । उत्तिष्ठेदुत्तमे देहो बद्धपद्मासनो मुहुः

Dans le prāṇāyāma, au degré inférieur naît la sueur ; au degré moyen survient le tremblement. Au degré suprême, même le padmāsana solidement scellé, le corps se redresse de lui-même à maintes reprises.

Verse 92

प्राणायामैर्दहेद्दोषान्प्रत्याहारेण पातकम् । मनोधैर्यं धारणया ध्यानेनेश्वरदर्शनम्

Par le prāṇāyāma on consume les impuretés du corps ; par le pratyāhāra on détruit le péché. Par la dhāraṇā l’esprit acquiert la stabilité, et par le dhyāna on obtient la vision du Seigneur.

Verse 93

समाधिना लभेन्मोक्षं त्यक्त्वा धर्मं शुभाशुभम् । आसनेन वपुर्दार्ढ्यं षडंगमिति कीर्तितम्

Par le samādhi on obtient la délivrance, ayant dépassé mérite et démérite. Par l’āsana le corps acquiert la fermeté : ainsi est proclamée la discipline aux six membres.

Verse 94

प्राणायामद्विषट्केन प्रत्याहार उदाहृतः । प्रत्याहारैर्द्वादशभिर्धारणा परिकीर्तिता

On dit que le pratyāhāra s’obtient par douze séries de prāṇāyāma ; et l’on proclame que la dhāraṇā s’accomplit par douze pratyāhāras.

Verse 95

भवेदीश्वरसंगत्यै ध्यानं द्वादशधारणम् । ध्यानद्वादशकेनैव समाधिरभिधीयते

Pour la communion avec le Seigneur, le dhyāna est dit composé de douze dhāraṇās ; et par douze dhyānas seuls, on définit le samādhi.

Verse 96

समाधेः परतो ज्योतिरनंतं स्वप्रकाशकम् । तस्मिन्दृष्टे क्रियाकांडं यातायातं निवर्तते

Au-delà du samādhi se tient une Lumière infinie, lumineuse par elle-même. Quand Cela est vu, l’action rituelle et le cycle des allées et venues (renaissance) cessent.

Verse 97

पवने व्योमसंप्राप्ते ध्वनिरुत्पद्यते महान् । घंटादीनां प्रवाद्यानां ततः सिद्धिरदूरतः

Quand le souffle vital parvient à l’espace intérieur, un grand son s’élève—tel la résonance des cloches et d’autres instruments. De là, la perfection n’est pas loin.

Verse 98

प्राणायामेन युक्तेन सर्वव्याधिक्षयोभवेत् । अयुक्ताभ्यासयोगेन सर्वव्याधिसमुद्भवः

Par un prāṇāyāma bien réglé, toutes les maladies sont détruites ; mais par une discipline mal pratiquée, toutes les afflictions surgissent.

Verse 99

हिक्का श्वासश्च कासश्च शिरः कर्णाक्षिवेदनाः भवंति विविधा दोषाः पवनस्य व्यतिक्रमात्

Hoquet, troubles du souffle, toux, douleurs de la tête, des oreilles et des yeux : diverses afflictions naissent lorsque le souffle vital est troublé et sort de son juste ordre.

Verse 100

युक्तं युक्तं त्यजेद्वायुं युक्तंयुक्तं च पूरयेत् । युक्तंयुक्तं च बध्नीयादित्थं सिध्यति योगवित्

Qu’il expire le souffle avec juste mesure, qu’il inspire avec juste mesure, et qu’il le retienne avec juste mesure. Ainsi le connaisseur du yoga parvient à l’accomplissement.

Verse 110

नित्यं सोमकलापूर्णं शरीरं यस्य योगिनः । तक्षकेणापि दष्टस्य विषं तस्य न सर्पति

Le yogin dont le corps est sans cesse rempli de l’essence lunaire—fraîche vitalité d’amṛta—, même mordu par Takṣaka, voit son venin ne point se répandre en lui.

Verse 120

सगुणं वणर्भेदेन निर्गुणं केवलं मतम् । समंत्रं सगुणं विद्धि निर्गुणं मंत्रवर्जितम्

Selon la distinction des syllabes sacrées (varṇa), la pratique est dite « avec qualités » (saguṇa), tandis que le « sans qualités » (nirguṇa) est tenu pour pur et solitaire. Sache que la forme mantrique est saguṇa; nirguṇa est ce qui est sans mantra.

Verse 130

युक्ताहारविहारश्च युक्तचेष्टो हि कर्मसु । युक्तनिद्रावबोधश्च योगी तत्त्वं प्रपश्यति

Mesuré dans la nourriture et le délassement, mesuré dans l’effort au sein des actes, et mesuré dans le sommeil et l’éveil, le yogin en vient à voir directement la Réalité (tattva).

Verse 140

चंद्रांगे तु समभ्यस्य सूर्यांगे पुनरभ्यसेत् । यावत्तुल्या भवेत्संख्या ततो मुद्रां विसर्जयेत्

Après avoir pratiqué sur le canal lunaire, qu’on pratique de nouveau sur le canal solaire, jusqu’à ce que les comptes deviennent égaux; alors qu’on relâche la mudrā.

Verse 150

जालंधरे कृते बंधे कंठसकोचलक्षणे । न पीयूषं पतत्यग्नौ न च वायुः प्रधावति

Lorsque l’on accomplit le bandha de Jālandhara—marqué par la gorge resserrée—le pīyūṣa, nectar sacré, ne tombe pas dans le feu digestif, et le souffle vital ne s’élance pas en tous sens.

Verse 160

योजनानां शतं यातुं शक्तिःस्यान्निमिषार्धतः । अचिंतितानि शास्त्राणि कंठपाठी भवंति हि

On peut obtenir la puissance de parcourir cent yojanas en la moitié d’un clignement; et même des traités non étudiés deviennent récités par cœur : tels sont, en vérité, les accomplissements évoqués.

Verse 170

काश्यां सुखेन कैवल्यं यथालभ्येत जंतुभिः । योगयुक्त्याद्युपायैश्च न तथान्यत्र कुत्रचित्

À Kāśī, les êtres obtiennent aisément le kaivalya, la délivrance, par les méthodes du yoga et les moyens qui s’y rattachent; nulle part ailleurs cela ne se trouve ainsi.

Verse 180

जलस्य धारणं मूर्ध्नि विश्वेश स्नानजन्मनः । एष जालंधरो बंधः समस्तसुरदुर्लभः

Ô Viśveśa, retenir l’« eau » au sommet de la tête—née du bain sacré—tel est le bandha de Jālandhara, difficile à obtenir même pour l’ensemble des dieux.