
Cet adhyāya est construit comme un dialogue à plusieurs niveaux. Le roi Ānarta demande un récit complet de l’origine et de la grandeur de Śaṅkhatīrtha. Viśvāmitra rapporte un précédent : un ancien roi, frappé de lèpre, voyant son pouvoir s’effondrer et ses richesses disparaître, cherche conseil et rencontre Nārada. Nārada apaise son angoisse liée au karma en affirmant qu’il ne porte aucun mal d’une vie antérieure ; au contraire, il fut jadis un souverain juste de la lignée Somavaṃśa. Il détourne ainsi la quête de blâme vers le remède rituel. Nārada prescrit un rite de tīrtha très précis : se baigner à Śaṅkhatīrtha dans le Hāṭakeśvara-kṣetra, le huitième jour clair (bright eighth) du mois Mādhava/Vaiśākha, un dimanche à l’aurore, puis accomplir l’adoration et le darśana de Śaṅkheśvara. Il est promis la délivrance de la lèpre et l’accomplissement des buts légitimes. Le texte donne ensuite la légende d’origine du lieu : deux frères savants, Likhita et Śaṅkha, se querellent au sujet de fruits pris dans un ermitage vide ; Likhita condamne l’acte comme un vol selon le dharmaśāstra, et Śaṅkha accepte la pénitence afin de ne pas perdre son tapas. Dans une discipline extrême, ses mains sont tranchées ; il entreprend alors une longue ascèse à Hāṭakeśvara, endurant les saisons, récitant des passages de Rudra et vénérant le Soleil. Mahādeva apparaît avec une imagerie liée à Sūrya et accorde des grâces : restitution des mains, établissement de la présence divine dans le liṅga, nomination et renommée des eaux comme Śaṅkhatīrtha, et proclamation du phala pour les pèlerins à venir. Enfin, il est dit que, dans la lignée de celui qui écoute ou lit ce récit, la lèpre ne se manifeste pas.
Verse 1
आनर्त उवाच । सांप्रतं मुनिशार्दूल शंखतीर्थ समुद्भवम् । माहात्म्यं वद मे कृत्स्नं श्रद्धा मे महती स्थिता
Ānarta dit : Ô tigre parmi les sages, dis-moi maintenant en entier l’origine et la grandeur de Śaṃkhatīrtha ; en moi demeure fermement établie une foi immense.
Verse 2
अहो तीर्थमहो तीर्थं हाटकेश्वरसंज्ञितम् । क्षेत्रं यच्च धरापृष्ठे सर्वाश्चर्यमयं शुभम्
Ah ! quel tīrtha sacré, quel tīrtha vraiment sacré, renommé Hāṭakeśvara ! Ce kṣetra saint à la surface de la terre est tout entier rempli de merveilles et de bon augure.
Verse 3
नाहं तृप्तिं द्विजश्रेष्ठ प्रगच्छामि कथंचन । शृण्वानस्तु सुमाहात्म्यं क्षेत्रस्यास्य समुद्भवम्
Ô le meilleur des deux-fois-nés, je ne parviens nullement à la satiété—même en écoutant—au sujet de l’excellente grandeur et de l’origine de ce lieu sacré.
Verse 4
विश्वामित्र उवाच । अत्र ते कीर्तयिष्यामि पूर्ववृत्तं कथांतरम् । शंखतीर्थस्य माहात्म्यं यथाजातं धरातले
Viśvāmitra dit : Ici je te raconterai un fait ancien, un autre récit sacré : la grandeur de Śaṅkhatīrtha, telle qu’elle advint sur la terre.
Verse 5
आनर्ताधिपतिः पूर्वमासीदन्यो महीपतिः । यथा त्वं सांप्रतं भूमौ सर्वलोकप्रपालकः
Autrefois, il y eut un autre roi, souverain d’Ānarta ; de même que toi, à présent sur la terre, protecteur de tous les peuples.
Verse 6
सोऽकस्मात्कुष्ठभाग्जातो विकलांगो बभूव ह । अपुत्रः शत्रुभिर्व्याप्तस्त्रस्तश्च नृपसत्तमः
Soudain, il fut frappé de lèpre et ses membres devinrent infirmités. Sans fils, cerné par les ennemis et saisi de crainte, tel devint ce roi d’exception.
Verse 7
स सर्वैर्भूमिपालैश्च सर्वतः परिपीडितः । राज्यभ्रंशसमोपेतः प्राप्तो रैवतकं गिरिम्
Accablé de toutes parts par les autres rois, et déchu de son royaume, il parvint au mont Raivataka.
Verse 8
तत्रापि पीड्यते नित्यं सर्वतस्तु मलिम्लुचैः
Même là, il était sans cesse harcelé de toutes parts par les malimluca, pillards hors-la-loi.
Verse 9
हस्त्यश्वरथहीनस्तु कोशहीनो यदाऽभवत् । स तदा चिंतयामास किं करोमि च सांप्रतम्
Lorsqu’il se trouva privé d’éléphants, de chevaux et de chars, et que son trésor fut épuisé, alors il songea : «Que dois-je faire à présent ?»
Verse 10
कलत्राण्यपि सर्वाणि ह्रियंते तस्करैर्बलात्
Même toutes ses épouses furent enlevées de force par des voleurs.
Verse 11
स एवं चिंतयानस्तु गतो वै नारदं विभुम् । द्रष्टुं पार्थिवशार्दूल वैष्णवे दिवसे स्थिते
Tandis qu’il méditait ainsi, ce tigre parmi les rois alla voir le puissant Nārada, en un jour saint vaiṣṇava.
Verse 12
तत्रापश्यत्स संप्राप्तं नारदं मुनिसत्तमम् । तीर्थयात्राप्रसंगेन दामोदरदिदृक्षया
Là, il vit Nārada, le meilleur des sages, arrivé à l’occasion d’un pèlerinage aux tīrtha sacrés, désireux de contempler Dāmodara.
Verse 13
तं प्रणम्याथ शिरसा कृतांजलिपुटः स्थितः । प्रोवाच वचनं दीन उपविश्य तदग्रतः
S’inclinant devant lui la tête, il demeura les mains jointes en révérence; puis l’homme affligé s’assit devant lui et dit ces paroles.
Verse 14
राजोवाच । शत्रुभिः परिभूतोऽहं समतान्मुनिसत्तम । ततो राज्यपरिभ्रंशात्संप्राप्तोऽत्र महागिरौ
Le roi dit : «Ô meilleur des sages, j’ai été accablé par les ennemis de toutes parts. Puis, déchu de mon royaume, je suis venu ici, sur cette grande montagne».
Verse 15
विपिने तस्करैः पापैः प्रपीड्येऽहं समंततः । यत्किंचिदश्वनागाद्यं मया सह समागतम्
Dans la forêt, je suis harcelé de toutes parts par des brigands pécheurs; et tout ce que j’avais avec moi—chevaux, éléphants et autres—est aussi tombé sous leurs attaques.
Verse 16
तत्सर्वं तस्करैर्नीतं कोशा दारास्तथा वसु । तस्माद्वद मुनिश्रेष्ठ वैराग्यं मे महत्स्थितम्
Tout cela a été emporté par les brigands—mon trésor, mes épouses et mes richesses. C’est pourquoi, ô le meilleur des sages, instruis-moi : en moi s’est levé un grand détachement (vairāgya).
Verse 17
अन्यजन्मोद्भवं किंचिन्मम पापं सुदारुणम् । येनेमां च दशां प्राप्तः सहसा मुनिसत्तम
Il doit exister quelque péché mien, d’une effroyable gravité, né d’une autre vie ; par lui je suis soudain tombé en cet état, ô le plus éminent des sages.
Verse 18
तस्य तद्वचनं श्रुत्वा चिरं ध्यात्वा मुनीश्वरः । प्रोवाचाऽथ नृपं दीनं ज्ञात्वा दिव्येन चक्षुषा
Ayant entendu ses paroles, le seigneur des sages réfléchit longuement ; puis, par la vision divine, connaissant la situation du roi affligé, il prit la parole.
Verse 19
नारद उवाच । न त्वया कुत्सितं किंचित्पूर्व देहांतरे कृतम् । मया ज्ञातं महाराज सर्वं दिव्येन चक्षुषा
Nārada dit : «Tu n’as rien fait de blâmable dans une incarnation antérieure. Ô grand roi, j’ai tout su par la vision divine».
Verse 20
त्वमासीः पार्थिवः पूर्वं सिद्धपन्नगसंज्ञिते । पत्तने सोमवंशीयः सर्व शत्रुनिबर्हणः
Autrefois, tu fus un roi dans la cité nommée Siddhapannaga—né de la dynastie lunaire (Somavaṃśa), anéantisseur de tous les ennemis.
Verse 21
त्वया चेष्टं महायज्ञैः सदा संपूर्णदक्षिणैः । महादानानि दत्तानि पूजिता ब्राह्मणोत्तमाः
Tu accomplis de grands sacrifices (mahāyajña), toujours avec la dakṣiṇā pleinement acquittée; tu fis de grands dons et tu honoras les plus éminents des brāhmaṇas.
Verse 22
तेन कर्म विपाकेन भूयः पार्थिवतां गतः
Par la maturation de ce karma même, il atteignit de nouveau l’état de roi sur la terre.
Verse 23
आनर्त उवाच । इह जन्मनि नो कृत्यं संस्मरामि विभो कृतम् । तत्किं राज्यपरि भ्रंशः सहसा मे समुत्थितः
Ānarta dit : «En cette naissance, ô Seigneur, je ne me souviens d’aucune faute commise. Pourquoi donc cette ruine et cette perte de mon royaume se sont-elles levées soudain sur moi ?»
Verse 24
लक्ष्म्या हीनस्य लोकस्य लोकेऽस्मिन्व्यर्थतां व्रजेत् । जीवितं मुनिशार्दूल विज्ञातं हि मयाऽधुना
En ce monde, la vie de celui qui est privé de Lakṣmī (prospérité et fortune de bon augure) glisse vers la vanité. Ô tigre parmi les sages, j’ai maintenant compris en vérité ce qu’est la vie.
Verse 25
मृतो नरो गतश्रीको मृतं राष्ट्रमराजकम् । मृतमश्रोत्रिये दानं मृतो यज्ञस्त्वदक्षिणः
L’homme qui a perdu sa prospérité est comme mort; un royaume sans roi est comme mort. Le don offert à un indigne (non un véritable śrotriya) est un don mort; et le sacrifice (yajña) accompli sans dakṣiṇā, l’offrande due aux prêtres, est mort lui aussi.
Verse 26
लक्ष्म्या हीनस्य मर्त्यस्य बांधवोऽपि विजायते । प्रार्थयिष्यति मां नूनं दृष्ट्वा तं चान्यतो व्रजेत्
Même un parent devient hostile envers le mortel privé de fortune. Assurément il viendra me supplier; et les gens, l’ayant vu, s’en iront ailleurs.
Verse 27
यथा मां सांप्रतं दृष्ट्वा ये मयाऽपि प्रतर्पिताः । तेऽपि दूरतरं यांति एष मां प्रार्थयि ष्यति
De même que ceux que jadis j’ai comblés et soutenus—en me voyant à présent—s’éloignent davantage, ainsi celui-ci viendra me demander (au lieu de me secourir).
Verse 28
धनहीनं नरं त्यक्त्वा कुलीनमपि चोत्तमम् । गच्छति स्वजनोऽन्यत्र शुष्कं वृक्षमिवांडजाः
Délaissant l’homme sans richesse—fût-il de noble naissance et excellent—les siens s’en vont ailleurs, comme les oiseaux quittent un arbre desséché.
Verse 29
तत्कार्यकारणार्थाय दरिद्रोऽ भ्येति चेद्गृहम् । धनिनो भर्त्सयंत्येनं समागच्छंति नांतिकम्
Si un pauvre vient dans une maison pour quelque tâche ou pour demander assistance, les riches le rabrouent et ne s’approchent pas de lui.
Verse 30
कृपणोऽपि धनाढ्यश्चेदागच्छति हि याचितुम् । एष दास्यति मे किंचि दिति चित्ते नृणां भवेत्
Mais si même un avare, fût-il riche, vient mendier, les gens se disent en leur cœur : «Assurément, il me donnera quelque chose.»
Verse 31
मम त्वं पूर्ववंशीयः पिता ते च पितुर्मम । सदा स्नेहपरश्चासीत्त्वं च स्नेहविवर्जितः
Tu appartiens à mon ancienne lignée ; ton père et mon père étaient parents. Lui était toujours plein d’affection, mais toi, tu es dépourvu d’affection.
Verse 32
एवं ब्रुवंति लोकेऽत्र धनिनां पुरतः स्थिताः । कुलीना अपि पापानां दृश्यंते धनलिप्सया । दरिद्रस्य मनुष्यस्य क्षितौ राज्यं प्रकुर्वतः
Ainsi, en ce monde, ceux qui se tiennent devant les riches parlent de la sorte. Même les gens de noble naissance se voient commettre le péché par convoitise de l’argent—surtout lorsqu’un pauvre cherche à établir sa souveraineté sur la terre.
Verse 33
प्रशोषः केवलं भावी हृदयस्य महामुने । द्वाविमौ कण्टकौ तीक्ष्णौ शरीरपरिशोषिणौ । यश्चाधनः कामयते यश्च कुप्यत्यनीश्वरः
Ô grand sage, le cœur n’est voué qu’au dessèchement. Deux épines aiguës épuisent le corps : le démuni qui convoite les biens, et l’impuissant qui brûle de colère.
Verse 34
श्मशानमपि सेवंते धनलुब्धा निशागमे । जनेतारमपि त्यक्त्वा नित्यं यांति सुदूरतः
Ceux qui convoitent la richesse fréquentent même le lieu de crémation la nuit. Abandonnant jusqu’à leur bienfaiteur, ils s’en vont sans cesse au loin, en quête de profit.
Verse 35
सुमूर्खोपि भवेद्विद्वानकुलीनोऽपि सत्कुलः । यस्य वित्तं भवे द्धर्म्ये विपरीतमतोऽन्यथा
Même un grand sot peut être tenu pour un savant, et même celui qui n’a point de lignée pour membre d’une bonne famille, lorsque sa richesse est acquise selon le dharma. Sinon, on voit l’inverse.
Verse 36
निर्विण्णोऽहं मुनिश्रेष्ठ जीवितस्य च सांप्रतम् । तस्माद्ब्रूहि किमर्थं मे दारिद्र्यं समुपस्थितम्
Ô le meilleur des sages, à présent je suis las de la vie elle-même. Dis-moi donc : pourquoi la pauvreté est-elle venue sur moi ?
Verse 37
कुष्ठश्चापि ममोपेतः शत्रुभिश्च पराभवम् । अन्यजन्मांतरं दृष्टं त्वया दिव्येन चक्षुषा
La lèpre aussi m’a atteint, et j’ai été vaincu par mes ennemis. Par ta vision divine, tu as vu également mes autres naissances.
Verse 38
कुकर्मणा न संस्पृष्टं स्वल्पेनापि ब्रवीषि माम् । एतज्जन्मातरं दृष्टं स्मरामि मुनिसत्तम
Tu dis que je n’ai été touché, fût-ce légèrement, par aucune mauvaise action. Pourtant, ô le plus noble des sages, je me souviens que tu as vu une autre de mes naissances.
Verse 39
न मया कुकृतं किंचित्कदाचित्समनुष्ठितम् । तत्किं राज्यपरिभ्रंशो जातोऽयं मम सन्मुने
Je n’ai jamais accompli la moindre mauvaise action, à aucun moment. Pourquoi donc cette chute de mon royaume m’est-elle advenue, ô sage vénérable ?
Verse 40
अत्र मे कौतुकं जातं तस्माद्देहि विनिर्णयम् । भवेन्न वा भवेत्कर्म कृतं यच्च शुभाशुभम्
Ici un doute s’est levé en moi; accorde-moi donc un jugement décisif : le karma accompli—heureux ou funeste—porte-t-il sûrement son fruit, ou se peut-il qu’il n’en porte pas ?
Verse 41
विश्वामित्र उवाच । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा चिरं ध्यात्वा तु नारदः । कृपया परयाविष्टस्ततः प्रोवाच सादरम्
Viśvāmitra dit : Ayant entendu ses paroles, Nārada demeura longtemps en profonde réflexion. Puis, pénétré d’une grande compassion, il parla avec un respect attentif.
Verse 42
शृणु राजन्प्रवक्ष्यामि यथा शुद्धिः प्रजायते । तव राज्यस्य संप्राप्तिर्यथा भूयोऽपि जायते
Écoute, ô Roi ; je t’exposerai comment naît la purification, et comment l’obtention de ton royaume peut de nouveau t’advenir.
Verse 43
तव भूमौ महापुण्यमस्ति क्षेत्रं जगत्त्रये । हाटकेश्वरसंज्ञं तु तीर्थं तत्रास्ति शोभनम् । शंखतीर्थमिति ख्यातं सर्वपातकनाशनम्
Dans ton pays se trouve un kṣetra d’un mérite suprême, renommé dans les trois mondes. Là resplendit un beau tīrtha nommé Hāṭakeśvara ; il est célèbre comme Śaṃkhatīrtha, qui détruit tous les péchés.
Verse 44
यस्तत्र कुरुते स्नानं श्रद्धया परया युतः । अष्टम्यां शुक्लपक्षस्य संप्राप्ते मासि माधवे
Quiconque s’y baigne, animé de la foi la plus haute, le huitième jour lunaire (Aṣṭamī) de la quinzaine claire, lorsque le mois de Mādhava est arrivé—
Verse 45
सूर्यवारे तु सम्प्राप्ते भास्करस्योदयं प्रति । सर्वकुष्ठविनिर्मुक्तो जायते सूर्यसंनिभः
Quand vient le dimanche, en se tournant vers le lever de Sūrya, on est délivré de toute lèpre et l’on resplendit tel le Soleil lui-même.
Verse 46
यंयं काममभिध्यायेत्तंतं सर्वेषु दुर्लभम् । स तदाऽप्नोत्यसंदिग्धं दृष्ट्वा शंखेश्वरं शुभम्
Quel que soit le désir que l’on médite—même le plus rare de tous—on l’obtient alors sans doute, en contemplant l’auspicieux Seigneur Śaṃkheśvara.
Verse 47
किं त्वया न श्रुतं तत्र स्वदेशे वसता नृप । तस्य तीर्थस्य माहात्म्यं यत्त्वमत्र समागतः
Ô Roi, demeurant dans ton propre pays, n’avais-tu donc pas entendu la grandeur de ce tīrtha sacré, pour être venu ici à présent ?
Verse 48
सिद्धसेन उवाच । कथं शंखेश्वरो देवः संजातो वद सन्मुने
Siddhasena dit : « Ô muni saint, dis-moi : comment le dieu Śaṃkheśvara s’est-il manifesté ? »
Verse 49
नारद उवाच । अहं ते कथयिष्यामि कथामेतां पुरातनीम् । यथा शंखेश्वरो जातः शंखतीर्थं तु पार्थिव
Nārada dit : « Ô Roi, je vais te raconter ce récit ancien : comment Śaṃkheśvara advint, et comment naquit Śaṃkhatīrtha. »
Verse 50
आसतुर्ब्राह्मणौ पूर्वं लिखितः शंख एव च । भ्रातरौ वेदविदुषौ तपस्युग्रे व्यवस्थितौ
Autrefois vivaient deux frères brāhmaṇa—Likhita et Śaṅkha—savants des Veda et solidement établis dans une austérité ardente.
Verse 51
कस्यचित्त्वथ कालस्य लिखितस्याश्रमं प्रति । भ्रातुर्ज्येष्ठस्य संप्राप्तो नमस्कारकृते नृप
Puis, après quelque temps, Śaṅkha parvint à l’ermitage de Likhita, son frère aîné, ô Roi, afin de lui rendre hommage par ses salutations.
Verse 52
सोऽपश्यदाश्रमं शून्यं लिखितेन विवर्जितम्
Il vit l’ermitage vide, abandonné : Likhita n’y était pas.
Verse 53
अथापश्यद्वने तस्मि न्परिपक्वफलानि सः । प्रणयात्प्रतिजग्राह मत्वा भ्रातुर्नृपाऽश्रमम्
Puis, dans cette forêt, il vit des fruits mûrs. Par tendre familiarité, il les prit, pensant : «C’est l’ermitage de mon frère».
Verse 54
एतस्मिन्नन्तरे प्राप्तो लिखितस्तत्र चाश्रमे । यावत्पश्यति शंखं स प्रगृही तबृहत्फलम्
Entre-temps, Likhita arriva à l’ermitage. Dès qu’il aperçut Śaṅkha, celui-ci tenait un gros fruit à la main.
Verse 55
किमिदं विहितं पाप पापं साधुविगर्हितम् । चौर्यकर्म त्वया निंद्यं यद्धृतानि फलानि च
«Qu’as-tu donc fait, ô pécheur—cet acte mauvais que les vertueux réprouvent ? Ton geste de vol est blâmable, car tu as emporté les fruits.»
Verse 56
अनेन कर्मणा तुभ्यं तपो यास्य ति संक्षयम् । चौर्यकर्मप्रवृत्तस्य ब्राह्मणैर्गर्हितस्य च
«Par cet acte, ton austérité sera réduite à néant ; celui qui s’adonne au vol est blâmé par les brāhmaṇas.»
Verse 57
शंख उवाच । एकोदरसमुत्पन्नो ज्येष्ठभ्राता यथा पिता । भूयादिति श्रुतिर्लोके प्रसिद्धा सर्वतः स्थिता
Śaṅkha dit : «Nés d’un même sein, l’aîné est comme un père ; telle est l’instruction de la tradition, connue partout dans le monde.»
Verse 58
तत्किं पुत्रस्य विप्रेन्द्र नाधिकारः पितुर्धने । यथैवं निष्ठुरैर्वाक्यैर्निर्भर्त्सयसि मां विभो
«Alors, ô le meilleur des brāhmaṇas, un fils n’aurait-il aucun droit sur la richesse de son père ? Pourquoi me réprimandes-tu avec des paroles si dures, ô vénérable ?»
Verse 59
लिखित उवाच । न दोषो जायते हर्तुः पुत्रस्यात्र कथंचन । एकत्र संस्थितस्यात्र पितुर्वित्तमसंशयम्
Likhita dit : «Ici, aucune faute ne naît pour le fils qui prend (un bien) lorsque tous demeurent ensemble ; car, dans cet état indivis, la richesse est sans doute celle du père.»
Verse 60
विभक्तस्तु यदा पुत्रो भ्राता वाऽपहरेद्धनम् । तदा दोषमवाप्नोति चौर्योत्थं मतमेव मे
Mais lorsqu’un fils —ou un frère— déjà séparé dans le partage s’empare d’une richesse, il encourt une faute : elle naît du vol. Telle est ma conviction arrêtée.
Verse 61
पुत्रस्य तु पुनर्वित्तं पिता हरति सर्वदा । न तस्य विद्यते दोषो विभक्त स्यापि कर्हिचित्
Mais le père peut toujours reprendre la richesse du fils ; pour lui il n’y a pas de faute—à aucun moment, même si le fils est séparé.
Verse 62
अत्र श्लोकः पुरा गीतो मनुना स्मृतिकारिणा । तं तेऽहं संप्रवक्ष्यामि धर्मशास्त्रोद्भवं वचः
Voici un śloka jadis chanté par Manu, l’auteur de la Smṛti. Je vais maintenant vous énoncer cette parole issue du Dharmaśāstra.
Verse 63
त्रय एवाधप्रोक्ता भार्या दासस्तथा सुतः । यत्ते समधिगच्छंति यस्य ते तस्य तद्धनम्
Trois sont déclarés dépendants : l’épouse, le serviteur et de même le fils. Tout ce qu’ils acquièrent appartient à celui à qui ils appartiennent : telle est, en vérité, sa richesse.
Verse 64
शंख उवाच । यद्येवं चौर्यदोषोऽस्ति मम तात महत्तरः । निग्रहं कुरु मे शीघ्रं येन न स्यात्तपःक्षयः
Śaṃkha dit : Si une telle faute de vol est en moi, ô père, et qu’elle est très grande, réprime-moi et châtie-moi vite, afin que mon austérité (tapas) ne soit pas dissipée.
Verse 65
विश्वामित्र उवाच । तस्य तं निश्चयं ज्ञात्वा शस्त्रमादाय निर्मलम् । चकर्ताथ भुजौ तस्य भ्राता भ्रातुश्च निर्घृणः । सोपि च्छिन्नकरो विप्रो व्यथयापि समन्वितः
Viśvāmitra dit : Connaissant sa ferme résolution, son frère — impitoyable même envers son propre frère — saisit une arme immaculée et lui trancha les bras. Ce brāhmaṇa aussi, les mains coupées, fut rempli de douleur.
Verse 66
मन्यमानः प्रसादं तं भ्रातुर्ज्येष्ठस्य पार्थिव
Ô roi, considérant cet acte comme la faveur de son frère aîné,
Verse 67
ततस्तु कामदं क्षेत्रं हाटकेश्वरसंज्ञितम् । मत्वा प्राप्य तपस्तेपे कंचित्प्राप्य जलाशयम्
Alors, considérant la région sacrée appelée Hāṭakeśvara comme un kṣetra exauçant les vœux, il l'atteignit ; et, étant arrivé à un certain réservoir d'eau là-bas, il pratiqua des austérités.
Verse 68
वर्षास्वाकाशशायी च हेमन्ते सलिलाश्रयः । पञ्चाग्निसाधको ग्रीष्मे षष्ठकालकृताशनः
Pendant la saison des pluies, il restait exposé à ciel ouvert ; en hiver, il demeurait dans l'eau ; en été, il pratiquait l'austérité des cinq feux ; et il ne mangeait qu'à la sixième période.
Verse 69
संस्नाप्य भास्करं स्थाणुं तत्पुरः शतरुद्रियम् । जपन्सामोक्तरुद्रांश्च भव रुद्रांस्तथा जपन् । प्राणरुद्रांस्तथा नीलान्स्कन्दसूक्तसमन्वितान्
Après avoir rituellement baigné Bhāskara et Sthāṇu, il récita le Śatarudrīya en leur présence ; il chanta aussi les hymnes à Rudra enseignés dans le Sāman, chantant de même les Bhava-Rudras, les Prāṇa-Rudras et les formes Nīla — ainsi que le Skanda-sūkta.
Verse 70
ततो वर्षसहस्रांते तुष्टस्तस्य महेश्वरः । प्रोवाच दर्शनं गत्वा सह सूर्य वृषेश्वरैः
Puis, au terme de mille années, Mahēśvara—satisfait de lui—se manifesta à sa vue et parla, accompagné de Sūrya et de Vṛṣeśvara.
Verse 71
महेश्वर उवाच । शंख तुष्टोऽस्मि ते वत्स तपसानेन सुव्रत । तस्मात्कथय मे क्षिप्रं यद्ददामि तवाऽधुना
Mahēśvara dit : «Śaṃkha, mon enfant bien-aimé, toi aux vœux excellents, je suis satisfait de toi par cette austérité. Dis-moi donc sans tarder ce que je dois t’accorder à présent.»
Verse 72
शंख उवाच । यदि तुष्टोऽसि मे देव यदि देयो वरो मम । जायेतां तादृशौ हस्तौ यादृशो मे पुरा स्थितौ
Śaṅkha dit : «Si tu es satisfait de moi, ô Seigneur, et si un vœu doit m’être accordé, que mes deux mains redeviennent telles qu’elles étaient autrefois.»
Verse 73
त्वयाऽत्रैव सदा वासः कार्यः सुरवरेश्वर । लिंगे कृत्वा दयां देव ममोपरि महत्तराम्
«Et toi, ô Seigneur des plus excellents des dieux, demeure ici à jamais ; en établissant la compassion dans ce liṅga, ô Deva, accorde-moi la plus grande miséricorde.»
Verse 74
एतज्जलाशयं नाथ मम नाम्ना धरातले । प्रसिद्धिं यातु लोकस्य यावच्चन्द्रार्कतारकाः
«Ô Seigneur, que ce réservoir d’eau sur la terre devienne célèbre parmi les hommes sous mon nom, tant que dureront la lune, le soleil et les étoiles.»
Verse 75
अत्र यः कुरुते स्नानं धृत्वा मनसि दुर्लभम् । किंचिद्वस्तु समग्रं तु तस्य संपत्स्यते विभो
Quiconque se baigne ici, portant en son esprit un désir difficile à obtenir, l’obtiendra assurément dans sa plénitude, ô Seigneur.
Verse 76
श्रीभगवानुवाच । अद्याहं दर्शनं प्राप्तस्तव चैवाष्टमीदिने । माधवस्य सिते पक्षे यस्माद्ब्राह्मणसत्तम
Le Seigneur Bienheureux dit : «Aujourd’hui je t’ai accordé mon darśana—au jour d’Aṣṭamī, dans la quinzaine claire du mois de Mādhava (Vaiśākha), ô le plus excellent des brāhmaṇas.»
Verse 77
तस्मात्संक्रमणं लिंगे तावकेऽस्मिन्द्विजोत्तम । करिष्यामि न सन्देहो दिनमेकमसंशयम्
C’est pourquoi, ô le plus excellent des deux-fois-nés, j’entrerai et demeurerai assurément dans ce liṅga qui est le tien—sans aucun doute—pendant un jour entier.
Verse 78
यश्चात्र दिवसे प्राप्ते तीर्थेऽत्रैव भवोद्भवे । स्नानं कृत्वा रवेर्वार उदयं समुपस्थिते
Et quiconque, lorsque ce jour sera venu, en ce tīrtha même né de Bhava (Śiva), se baignera ici un dimanche, à l’heure du lever du soleil…
Verse 79
पूजयिष्यति मे मूर्तिं त्वया संस्थापितां द्विज । कुष्ठव्याधिविनिर्मुक्तो मम लोकं स यास्यति
…et vénère ma forme que tu as établie, ô brāhmaṇa ; délivré de la maladie de la lèpre, il ira en mon monde.
Verse 80
शेषकालेऽपि विप्रेन्द्र अज्ञानविहितादघात् । मुक्तिं प्राप्स्यत्यसंदिग्धं मम वाक्याद्द्विजोत्तम
Même à l’ultime heure (la mort), ô seigneur des brāhmaṇas, fût-il un péché commis par ignorance, il obtiendra sans doute la délivrance, par Ma parole, ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 81
तथा तवापि यौ हस्तौ छिन्नावेतावुभावपि । तस्मिन्योगेऽभिषेकात्तौः स्यातां भूयोऽपि तादृशौ
De même, tes deux mains—bien que toutes deux aient été tranchées—par l’ablution consacrante (abhiṣeka) en ce yoga propice, redeviendront telles qu’auparavant.
Verse 82
एष मे प्रत्ययो विप्र भविष्यति तवाऽधुना । भूयः स्नानं विधाय त्वं ततो मूर्तिं ममार्चय
Ô brāhmaṇa, désormais Ma confiance en toi est entière. Accomplis encore le bain sacré (snāna), puis vénère Mon image (mūrti).
Verse 83
अन्येऽपि व्यंगतां प्राप्ताः संयोगेऽत्र तव स्थिते । स्नात्वा मां पूजयिष्यंति मुक्तिं यास्यंति ते द्विज
Ô brāhmaṇa, d’autres encore, tombés dans l’affliction, lorsque cette conjonction propice sera ici du fait de ta présence, se baigneront et Me vénéreront — et ils atteindront la délivrance.
Verse 84
एवमुक्त्वा सहस्रांशुस्ततश्चादर्शनं गतः । शंखोऽपि तत्क्षणात्स्नात्वा पूजयित्वा दिवाकरम्
Après avoir ainsi parlé, Sahasrāṃśu (le Soleil) disparut de la vue. Et Śaṃkha, à l’instant même, se baigna et vénéra Divākara (le Soleil).
Verse 85
यावत्पश्यति चात्मानं तावद्धस्तसमन्वितम् । आत्मानं पश्यमानस्तु विस्मयं परमं गतः
Dès qu’il se contempla lui-même, il découvre sa main rétablie. Se voyant ainsi, il fut saisi du plus grand émerveillement.
Verse 86
ततःप्रभृति तत्रैव कृत्वाऽश्रमपदं नृप । तपस्तेपे द्विज श्रेष्ठो गतश्च परमां गतिम्
Dès lors, ô roi, il établit en ce lieu même un āśrama. Ce brāhmane éminent accomplit des austérités et atteignit l’état suprême.
Verse 87
तस्मात्त्वमपि राजेंद्र संयोगं प्राप्य तत्त्वतः । तेनैव विधिना स्नात्वा त्वं पूजय दिवाकरम्
Ainsi donc, ô seigneur des rois, ayant obtenu en vérité cette heureuse occasion, baigne-toi selon ce même rite et adore Divākara (le Soleil).
Verse 88
यश्चैतच्छृणुयान्नित्यं पठेद्वा पुरतो रवेः । तस्यान्वयेऽपि नो कुष्ठी कदाचित्सम्प्रजायते
Quiconque écoute chaque jour ce récit, ou le récite devant Ravi (le Soleil), verra sa lignée qu’aucun lépreux ne naîtra jamais.
Verse 209
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहिताया षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये शंखादित्यशंखतीर्थोत्पत्तिवृत्तांतवर्णनंनाम नवोत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le deux-cent-neuvième chapitre, intitulé « Récit de l’origine de Śaṃkhāditya et de Śaṃkha-tīrtha », dans le Hāṭakeśvara-kṣetra Māhātmya du Nāgara Khaṇḍa, sixième section du Śrī Skanda Mahāpurāṇa (dans la recension de quatre-vingt-un mille vers).