Adhyaya 6
Mahesvara KhandaKedara KhandaAdhyaya 6

Adhyaya 6

Le chapitre 6 s’ouvre sur l’interrogation des sages : comment accomplir la liṅga-pratiṣṭhā (l’établissement du culte du liṅga) lorsque Śiva semble mis à l’écart ? Lomasha répond en relatant un épisode édifiant survenu à Dāruvana. Śiva s’y manifeste comme un mendiant digambara, reçoit l’aumône des épouses des sages et devient l’objet de leur attention ; au retour, les sages y voient une atteinte à l’ordre ascétique et accusent Śiva de faute. En réponse à leur malédiction, le liṅga de Śiva tombe sur la terre et s’étend en une forme cosmique englobant le monde, dissolvant les catégories ordinaires de direction, d’élément et de dualité. Le liṅga se révèle comme signe théologique de l’Absolu qui soutient l’univers. Les dieux cherchent ses limites : Viṣṇu explore vers le bas et Brahmā vers le haut, mais nul ne trouve de terme. Brahmā prétend alors avoir vu le sommet, avec Ketakī et Surabhī pour témoins. Une voix désincarnée dévoile le faux témoignage et prononce des blâmes qui valent commentaire éthique sur la falsification et l’autorité. Le chapitre s’achève lorsque dieux et sages, accablés, prennent refuge dans le liṅga, affirmant celui-ci comme centre stabilisateur de la bhakti et du sens métaphysique.

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । लिंगे प्रतिष्ठा च कथं शिवं हित्वा प्रवर्तिता । तत्कथ्यतां महाभाग परं शुश्रुषतां हि नः

Les sages dirent : Comment la pratique d’établir (et de vénérer par) le liṅga est-elle née, comme si l’on mettait de côté Śiva dans sa forme directe ? Ô bienheureux, dis-le-nous—car nous désirons l’entendre pleinement.

Verse 2

लोमश उवाच । यदा दारुवने शंभुर्भिक्षार्थं प्राचरत्प्रभुः

Lomaśa dit : Lorsque, dans la forêt de Dāru, le Seigneur Śambhu errait en quête d’aumônes—

Verse 3

दिगंबरो मुक्तजटाकलापो वेदांतवेद्यो भुवनैकभर्ता । स ईश्वरो ब्रह्मकलापधारो योगीश्वराणां परमः परश्च

Nu comme le ciel, la gerbe de ses mèches emmêlées déliée; connu par le Vedānta, unique soutien des mondes—Lui, le Seigneur, porteur de la totalité du savoir sacré, est le suprême parmi les seigneurs des yogin, et plus haut encore que le plus haut.

Verse 4

अणोरणीयान्महतो मही यान्महानुभावो भुवनाधिपो महान् । स ईश्वरो भिक्षुरूपी महात्मा भिक्षाटनं दारुवने चकार

Plus petit que le plus petit, plus grand que le plus grand; d’une majesté immense, le grand Seigneur des mondes—Lui, le Seigneur, la grande âme, prit la forme d’un mendiant et accomplit la quête d’aumônes dans la forêt de Dāru.

Verse 5

मध्याह्न ऋषयो विप्रास्तीर्थं जग्मुः स्वकाश्रमात् । तदानीमेव सर्वास्ता ऋषीभार्याः समागताः

À midi, les sages brāhmaṇa quittèrent leurs ermitages pour se rendre au tīrtha, le lieu sacré des ablutions; à cet instant même, toutes les épouses des rishis s’y assemblèrent.

Verse 6

विलोकयंत्यः शंभुं तमाचख्युश्च परस्परम् । कोऽसौ भिक्षुकरूपोयमागतोऽपूर्वदर्शनः

Le regardant, Śambhu, elles se dirent l’une à l’autre : « Qui est donc celui-ci, venu ici sous la forme d’un mendiant, d’un aspect jamais vu auparavant ? »

Verse 7

अस्मै भिक्षां प्रयच्छामो वयं च सखिभिः सह । तथेति गत्वा सर्वास्ता गृहेभ्य आनयन्मुदा

«Offrons-lui l’aumône, nous avec nos compagnes.» Disant «Qu’il en soit ainsi», elles allèrent toutes chez elles et, dans la joie, rapportèrent des offrandes d’aumône.

Verse 8

भिक्षान्नं विविधं श्लक्ष्णं सोपचारं च शक्तितः । प्रदत्तं भिक्षितं तेन देवदेवेन शूलिना

Selon leurs moyens, ils offrirent en aumône des mets variés, délicats et raffinés, avec les égards convenables ; et cette nourriture d’aumône fut acceptée et consommée par le Seigneur au Trident, le Dieu des dieux.

Verse 9

काचित्प्रियतमं शंभुं बभाषे विस्मयान्विता । कोसि त्वं भिक्षुको भूत्वा आगतोत्र महामते

Alors une femme, saisie d’étonnement, s’adressa à son bien-aimé Śambhu : «Qui es-tu donc, toi qui es venu ici sous l’apparence d’un mendiant, ô grand d’âme ?»

Verse 10

ऋषीणामाश्रमं शुद्धं किमर्थं नो निषीदसि । तयोक्तोऽपि तदा शंभुर्बभाषे प्रहसन्निव

«Voici l’ermitage pur des ṛṣi ; pourquoi ne t’assieds-tu pas pour te reposer ?» Bien qu’elle lui eût parlé ainsi, Śambhu répondit alors comme en souriant.

Verse 11

ईश्वरोहं सुकेशांते पावनं प्राप्तवानिमम् । ईश्वरस्य वचः श्रुत्वा ऋषिभार्या उवाच तम्

Il dit : «Je suis Īśvara, ô toi aux beaux cheveux ; je suis parvenu en ce lieu purificateur.» Entendant les paroles d’Īśvara, l’épouse du ṛṣi s’adressa à lui.

Verse 12

ईश्वरोऽसि महाभाग कैलासपतिरेव च । एकाकिनः कथं देव भिक्षार्थमटनं तव

Elle dit : «Tu es bien Īśvara, ô bienheureux ; tu es aussi le Seigneur du Kailāsa. Comment se fait-il, ô Deva, que tu erres seul pour demander l’aumône ?»

Verse 13

एवमुक्तस्तया शंभुः पुनस्तामब्रवीद्वचः । दाक्षायण्या विरहितो विचरामि दिगंबरः

Ainsi interpellé par elle, Śambhu lui parla de nouveau : «Séparé de Dākṣāyaṇī, j’erre tel un ascète digambara, vêtu du ciel.»

Verse 14

भिक्षाटनार्थं सुश्रोणि संकल्परहितः सदा । तया सत्या विना किंचित्स्त्रीमात्रं मम भामिनि । न रोचते विशालाक्षि सत्यं प्रतिवदामि ते

«Pour l’errance de la quête d’aumônes, ô toi aux belles hanches, je demeure toujours sans dessein mondain. Sans cette Satī, ô femme ardente, nulle femme, pour elle seule, ne me plaît. Ô toi aux grands yeux, je te dis la vérité.»

Verse 15

तस्योक्तं वचनं श्रुत्वा उवाच कमलेक्षणा । स्त्रियो हि सुखसंस्पर्शाः पुरुषस्य न संशयः

Entendant ses paroles, la femme aux yeux de lotus répondit : «Les femmes sont certes agréables au toucher pour l’homme ; il n’y a point de doute.»

Verse 16

तास्स्त्रियो वर्जिताः शंभो त्वादृशेन विपश्चिता

«Ainsi donc, ô Śambhu, les femmes doivent être évitées par un homme clairvoyant tel que toi.»

Verse 17

इति च प्रमदाः सर्वा मिलिता यत्र शंकरः । भिक्षापात्रं च तच्छंभोः पूरितं च महागुणैः

Ainsi, toutes les femmes vertueuses se rassemblèrent là où se tenait Śaṅkara, et le bol d’aumônes de Śambhu fut rempli, abondamment pourvu d’offrandes excellentes et de hautes vertus.

Verse 18

अन्नैश्चतुर्विधैः षड्भी रसैश्च परिपूरितम् । यदा संभुर्गंतुकामः कैलासं पर्वतं प्रति । तदा सर्वा विप्रपत्न्यो ह्यन्गच्छन्मुदान्विताः

Tout était comblé des quatre sortes de mets et des six saveurs. Lorsque Śambhu (Śiva) voulut partir vers le mont Kailāsa, alors toutes les épouses des brāhmaṇas l’accompagnèrent, le cœur empli de joie.

Verse 19

गृहकार्यं परित्यज्य चेरुस्तद्गतमानसाः । गतासु तासु सर्वासु पत्नीषु ऋषिसत्तमाः

Délaissant les devoirs de la maison, elles avancèrent, l’esprit fixé sur Lui. Et lorsque toutes ces épouses furent parties, les plus éminents des sages (revinrent) et constatèrent leur absence.

Verse 20

यावदाश्रममभ्येत्य तावच्छून्यं व्यलोकयन् । परस्परमथोचुस्ते पत्न्यः सर्वाः कुतो गताः

Lorsqu’ils revinrent à l’āśrama, ils le virent désert. Alors ils se dirent les uns aux autres : «Où sont donc parties toutes nos épouses ?»

Verse 21

न विदामोऽथ वै सर्वाः केन नष्टेन चाहृताः । एवं विमृश्यमानास्ते विचिन्वंतस्ततस्ततः

Ils dirent : «Nous n’en savons rien : par qui ont-elles été emmenées et rendues invisibles ?» Ainsi, méditant, ils cherchèrent de-ci de-là.

Verse 22

समपश्यंस्ततः सर्वे शिवस्यानुगताश्च ताः । शिवं दृष्ट्वा तु संप्राप्ता ऋषयस्ते रुषान्विताः

Alors tous virent ces femmes suivant Śiva. Et, voyant Śiva, ces sages s’approchèrent, le cœur empli de colère.

Verse 23

शिवस्याथाग्रतो भूत्वा ऊचुः सर्वे त्वरान्विताः । किं कृतं हि त्वया शंभो विरक्तेन महात्मना । परदारापहर्त्तासि त्वमृषीणां न संशयः

Se tenant devant Śiva, tous parlèrent avec hâte : «Ô Śambhu, âme magnanime et détachée, qu’as-tu donc fait ? Tu es le ravisseur des épouses d’autrui, même de celles des ṛṣi ; il n’y a point de doute !»

Verse 24

एवं क्षिप्तः शिवो मौनी गच्छमानोऽपि पर्वतम् । तदा स ऋषिभिः प्राप्तो महादेवोऽव्ययस्तथा । यस्मात्कलत्रहर्ता त्वं तस्मात्षंढो भव त्वरम्

Ainsi réprimandé, Śiva, demeurant silencieux, poursuivit sa marche vers la montagne. Alors l’impérissable Mahādeva fut rejoint par les ṛṣi, qui dirent : «Puisque tu ravis les épouses, deviens sur-le-champ impuissant !»

Verse 25

एवं शप्तः स मुनिभिर्लिंगं तस्यापतद्भुवि । भूमिप्राप्तं च तल्लिंगं ववृधे तरसा महत्

Ainsi maudit par les munis, son liṅga tomba sur la terre. Et dès qu’il toucha le sol, ce liṅga grandit avec force, devenant immense.

Verse 26

आवृत्य सप्त पातालान्क्षणाल्लिंगमदोर्ध्वतः । व्याप्य पृथ्वीं समग्रां च अंतरिक्षं समावृणोत्

En un instant, le liṅga s’éleva vers le haut, recouvrant les sept Pātāla. Et, pénétrant la terre entière, il enveloppa aussi l’espace intermédiaire (antarikṣa).

Verse 27

स्वर्गाः समावृताः सर्वे स्वर्गातीतमथाभवत् । न मही न च दिक्चक्रं न तोयं न च पावकः

Tous les cieux furent voilés, et cela devint quelque chose au-delà même du ciel. Il n’y avait ni terre, ni cercle des directions ; ni eau, ni feu.

Verse 28

न च वायुर्न वाकाशं नाहंकारो न वा महत् । न चाव्यक्तं न कालश्च न महाप्रकृतिस्तथा

Il n’y avait ni vent ni éther ; ni le principe de l’ego (ahaṃkāra), ni le grand principe cosmique (mahat). Il n’y avait ni l’inmanifesté (avyakta), ni le temps, ni même la Mahāprakṛti.

Verse 29

नासीद्द्ववैतविभागं च सर्वं लीनं च तत्क्षणात् । यस्माल्लीनं जगत्सर्वं तस्मिंल्लिगे महात्मनः

Nulle division de dualité ne demeura ; en cet instant même, tout se résorba. Puisque l’univers entier se dissout en cela—dans le liṅga du Grand-Âme—

Verse 30

लयनाल्लिंगमित्येवं प्रवदंति मनीषिणः । तथाभूतं वर्द्धमानं दृष्ट्वा तेऽपि सुरर्षयः

«Parce qu’il est le lieu de la résorption (laya), on l’appelle liṅga», ainsi l’enseignent les sages. Le voyant en cet état, croissant sans cesse, même les rishis divins—

Verse 31

ब्रह्मेंद्रविष्णुवाय्यग्निलोकपालाः सपन्नगाः । विस्मयाविष्टमनसः परस्परमथाब्रुवन्

Brahmā, Indra, Viṣṇu, Vāyu, Agni, les gardiens des mondes (lokapāla)—avec les êtres-serpents (nāga)—l’esprit saisi d’émerveillement, se parlèrent alors les uns aux autres.

Verse 32

किमायामं च विस्तारं क्व चांतः क्व च पीठिका । इति चिंतान्विता विष्णुमूचुः सर्वे सुरास्तदा

«Quelle est sa longueur et sa largeur ? Où est sa limite, et où est sa base ?»—ainsi, pleins de souci, tous les dieux s’adressèrent alors à Viṣṇu.

Verse 33

देवा ऊचुः । अस्य मूलं त्वया विष्णो पद्मोद्भव च मस्तकम् । युवाभ्यां च विलोक्यं स्यात्स्थाने स्यात्परिपालकौ

Les dieux dirent : « Ô Viṣṇu, cherche sa racine ; et toi, ô Né du Lotus (Brahmā), son sommet. Qu’il soit examiné par vous deux ; demeurez chacun à votre poste comme gardiens. »

Verse 34

श्रुत्वा तु तौ महाभागौ वैकुंठकमलोद्भवौ । विष्णुर्गतो हि पातालं ब्रह्मा सर्वर्गं जगाम ह

À ces paroles, ces deux bienheureux — Viṣṇu, Seigneur de Vaikuṇṭha, et le Né du Lotus (Brahmā) — se mirent en route : Viṣṇu descendit vers Pātāla, tandis que Brahmā gagna le ciel.

Verse 35

स्वर्गं गतस्तदा ब्रह्मा अवलोकनतत्परः । नापस्यत्तत्र लिंगस्य मस्तकं च विचक्षमः

Alors Brahmā gagna le ciel, tout entier voué à la recherche. Pourtant, bien qu’avisé, il n’y aperçut pas le sommet de ce liṅga.

Verse 36

तथा गतेन मार्गेण प्रत्यावृत्त्याब्जसंभवः । मेरुपृष्ठमनुप्राप्तः सुरभ्या लक्षितस्ततः

Revenant par le même chemin, le Né du Lotus (Brahmā) parvint à l’arête du mont Meru ; là, Surabhī l’aperçut.

Verse 37

स्थिता या केतकीच्छायामुवाच मधुरं वचः । तस्या वचनमाकर्ण्य सर्वलोकपितामहः । उवाच प्रहसन्वाक्यं छलोक्त्या सुरभिं प्रति

Debout à l’ombre du ketakī, elle prononça de douces paroles. Les entendant, l’Aïeul de tous les mondes (Brahmā) rit et, avec une intention trompeuse, s’adressa à Surabhī.

Verse 38

लिंगं महाद्भुतं दृष्टं येनव्याप्तं जगत्त्रयम् । दर्शनार्थं च तस्यांतं देवैः संप्रेषितोस्मयहम्

J’ai contemplé un Liṅga prodigieusement merveilleux, qui pénètre les trois mondes; et, afin d’en voir l’extrémité, les dieux m’ont envoyé.

Verse 39

न दृष्टं मस्तकं तस्य व्यापकस्य महात्मनः । किं वक्ष्येऽहं च देवाग्रे चिंता मे चाति वर्तते

Je n’ai pas vu la tête de ce grand Être qui pénètre tout. Que dirai-je devant les dieux ? Une immense inquiétude m’accable.

Verse 40

लिंगस्य मस्तकं दृष्टं देवानां च मृषा वदेः । ते सर्वे यदि वक्ष्यंति इंद्राद्या देवतागणाः

«Je dirai mensongèrement aux dieux que j’ai vu la tête du Liṅga, si toutes les assemblées de divinités, à commencer par Indra, l’affirment aussi pour me soutenir.»

Verse 41

ते संति साक्षिमो देवा अस्मिन्नर्थे वदत्वरम् । अर्थेऽस्मिन्भव साक्षी त्वं केतक्या सह सुव्रते

«Ces dieux sont témoins en cette affaire : parle vite pour appuyer. En cette question, toi aussi tu dois être témoin, ô vertueuse, avec la ketakī.»

Verse 42

तद्वचः शिरसा गृह्य ब्रह्मणः परमेष्ठिनः । केतकीसहिता तत्र सुरभी तदमानयत्

Recevant, la tête inclinée, ces paroles de Brahmā, le Parameṣṭhin, Surabhī y amena la ketakī, selon l’injonction.

Verse 43

एवं समागतो ब्रह्म देवाग्रे समुवाच ह

Ainsi arrivé, Brahmā parla en présence des dieux.

Verse 44

ब्रह्मोवाच । लिंगस्य मस्तकं देवा दृष्टवानहमद्भुतम् । समीचीनं चार्तितं च केतकीदल संयुतम्

Brahmā dit : «Ô dieux, j’ai vu la tête merveilleuse du Liṅga — bien formée et parée, ornée de pétales de ketakī.»

Verse 45

विशालं विमलं श्लक्ष्णं प्रसन्नतरमद्भुतम् । रम्यं च रमणीयं च दर्शनीयं महाप्रभम्

«Vaste, immaculée, lisse, d’un éclat toujours plus rayonnant—merveilleuse ; belle et charmante, digne d’être contemplée, d’une grande splendeur.»

Verse 46

एतादृशं मया दृष्टं न दृष्टं तद्विनाक्वचित् । ब्रह्मणो हि वचः श्रुत्वा सुरा विस्मयमाययुः

«Une telle vision, je l’ai vue ; jamais, nulle part, je n’en ai vu de semblable.» En entendant les paroles de Brahmā, les dieux furent saisis d’émerveillement.

Verse 47

एवं विस्मयपूर्णास्ते इंद्राद्या देवतागणाः । तिष्ठंति तावत्सर्वेशो विष्णुरध्यात्मदीपकः

Ainsi, Indra et les cohortes de dieux, remplis d’étonnement, demeurèrent là. Et en ce temps-là, Viṣṇu—Seigneur de tout, lampe du discernement intérieur—était présent.

Verse 48

पातालादागतः सद्यः सर्वेषामवदत्त्वरम् । तस्याप्यंतो न दृष्टो मे ह्यवलोकनतत्परः

Revenu aussitôt de Pātāla, il déclara d’urgence à tous : «Bien que je me sois appliqué à chercher et à contempler, je n’en ai pas vu la fin.»

Verse 49

विस्मयो मे महाञ्जातः पातालात्परतश्चरन् । अतलं सुतलं चापि नितलं च रसातलम्

Une immense stupeur s’éleva en moi tandis que je cheminais au-delà de Pātāla, franchissant Atala, Sutala, Nitala et Rasātala.

Verse 50

तथा गतस्तलं चैव पातालं च तथातलम् । तलातलानि तान्येनं शून्यवद्यद्विभाव्यते

Ainsi traversa-t-il aussi les régions—Stala, Pātāla et Atala ; et ces mondes d’en bas, comparés à Lui, paraissaient comme vides et sans poids.

Verse 51

शून्यादपि च शून्यं च तत्सर्वं सुनिरीक्षितम् । न मूलं च न मध्यं च न चांतो ह्यस्य विद्यते

Tout cela fut scruté—un vide plus vide que le vide même ; et pourtant, il n’y a là ni racine ni milieu, ni véritablement de fin à découvrir.

Verse 52

लिंगरूपी महादेवो येनेदं धार्यते जगत् । यस्य प्रसादादुत्पन्ना यूयं च ऋषयस्तथा

Mahādeva, sous la forme du Liṅga, est Celui par qui ce monde entier est soutenu. Par sa grâce, vous aussi—ô sages ṛṣi—êtes venus à l’existence.

Verse 53

श्रुत्वा सुराश्च ऋषयस्तस्य वाक्यमपूजयन् । तदा विष्णुरुवाचेदं ब्रह्माणं प्रहसन्निव

Ayant entendu ces paroles, les dieux et les ṛṣi les honorèrent avec vénération. Alors Viṣṇu s’adressa à Brahmā, comme avec un sourire doux et pénétrant.

Verse 54

दृष्टं हि चेत्त्वया ब्रह्मन्मस्तकं परमार्थतः । साक्षिणः के त्वया तत्र अस्मिन्नर्थे प्रकल्पिताः

« Si vraiment tu as vu le sommet selon la vérité suprême, ô Brahmā, quels témoins as-tu établis là-bas pour attester cette déclaration ? »

Verse 55

आकर्ण्य वचनं विष्णोर्ब्रह्मा लोकपितामहः । उवाच त्वरितेनैव केतकी सुरभीति च

Entendant les paroles de Viṣṇu, Brahmā —l’aïeul des mondes— répondit aussitôt : « Ketakī et Surabhī ».

Verse 56

ते देवा मम साक्षित्वे जानीहि परमार्थतः । ब्रह्मणो हि वचः श्रुत्वा सर्वे देवास्त्वरान्विताः

« Sachez en vérité que ces dieux sont témoins en ma faveur. » Ayant entendu les paroles de Brahmā, tous les dieux furent saisis d’empressement et se mirent en mouvement.

Verse 57

आह्वानं चक्रिरे तस्याः सुरभ्याश्च तया सह । आगते तत्क्षमादेव कार्यार्थं ब्रह्मणस्तदा

Ils la firent alors appeler, et firent venir Surabhī avec elle. Dès leur arrivée, pour servir le dessein de Brahmā, l’affaire fut aussitôt engagée.

Verse 58

इंद्राद्यैश्च तदा देवैरुक्ता च सुरभी ततः । उवाच केतकीसार्द्धं दृष्टो वै ब्रह्मणा सुराः

Alors Surabhī, sollicitée par Indra et les autres dieux, parla avec Ketakī en ces termes : «En vérité, ô dieux, Brahmā a vu le sommet.»

Verse 59

लिंगस्य मस्तको देवाः केतकीदलपूजितः । तदा नभोगता वाणी सर्वेषां श्रृण्वतामभूत्

«Ô dieux, le sommet du Liṅga a été vénéré avec des pétales de Ketakī.» À cet instant, une voix parcourant le ciel s’éleva, tandis que tous prêtaient l’oreille.

Verse 60

सुरभ्या चैव यत्प्रोक्तं केतक्या च तथा सुराः । तन्मृषोक्तं च जानीध्वं न दृष्टो ह्यस्य मस्तकः

«Ô dieux, sachez que ce qu’ont dit Surabhī et Ketakī est mensonge ; car le sommet de ce (Liṅga) n’a point été vu.»

Verse 61

तदा सर्वेऽथ विबुधाः सेंद्रा वै विष्णुना सह । शेपुश्च सुरभीं रोषान्मृषावादनतत्पराम्

Alors tous les dieux —Indra avec Viṣṇu—, saisis de colère, maudirent Surabhī, résolue à proférer le mensonge.

Verse 62

मुखेनोक्तं त्वयाद्यैवमनृतं च तथा शुभे । अपवित्रं मुखं तेऽस्तु सर्वधर्मबहिष्कृतम्

«Ô belle, puisque de ta bouche tu as proféré un tel mensonge, que ta bouche soit impure et retranchée de tout dharma.»

Verse 63

सुगंधकेतकी चापि अयोग्या त्वं शिवार्चने । भविष्यसि न संदेहो अनृता चैव भामिनि

Et toi aussi, Ketakī au parfum suave—sans nul doute—tu deviendras indigne du culte de Śiva, car tu as proféré le mensonge, ô dame.

Verse 64

तदा नभो गता वाणी ब्रह्मणं च शशाप वै । मृषोक्तं च त्वया मंद किमर्थं बालिशेन हि

Alors la voix portée par le ciel maudit en vérité Brahmā : «Ô insensé, pourquoi, par puérilité, as-tu proféré le mensonge ?»

Verse 65

भृगुणा ऋषिभिः साकं तथैव च पुरोधसा । तस्माद्युयं न पूज्याश्च भवेयुः क्लेशभागिनः

«Avec Bhṛgu, avec les sages, et de même avec ton prêtre—ainsi vous ne serez plus dignes de vénération et vous deviendrez partageurs d’affliction.»

Verse 66

ऋषयोऽपि च धर्मिष्ठास्तत्त्ववाक्यबहिष्कृताः । विवादनिरता मूढा अतत्त्वज्ञाः समत्सराः

«Même ces sages—bien que réputés justes—sont retranchés des paroles de vérité : adonnés à la controverse, égarés, ignorants du réel et remplis d’envie.»

Verse 67

याचकाश्चावदान्याश्च नित्यं स्वज्ञानघातकाः । आत्मसंभाविताः स्तब्धाः परस्परविनिंदकाः

«(Ils devinrent) des mendiants, et même ceux réputés généreux—toujours détruisant leur propre discernement ; imbus d’eux-mêmes, raides d’orgueil, et se blâmant les uns les autres.»

Verse 68

एवं शप्ताश्च मुनयो ब्रह्माद्या देवतास्तथा । शिवेन शप्तास्ते सर्वे लिंगं शरणमाययुः

Ainsi, les sages et les divinités, à commencer par Brahmā, frappés de la malédiction de Śiva, allèrent tous chercher refuge auprès du Liṅga.