Adhyaya 155
Avanti KhandaReva KhandaAdhyaya 155

Adhyaya 155

Dans le chapitre 155, sous forme de dialogue, Mārkaṇḍeya désigne Śukla Tīrtha, sur la rive nord de la Narmadā, comme un lieu de pèlerinage sans égal. Il y établit une hiérarchie des tīrtha et affirme que les autres lieux saints n’atteignent pas même une infime part de l’efficacité de Śukla Tīrtha. Cette affirmation est étayée par l’éloge doctrinal de la Narmadā, purificatrice universelle, puis par un récit d’origine : Viṣṇu accomplit de longues austérités à Śukla Tīrtha, et Śiva se manifeste, consacrant un espace qui accorde à la fois prospérité ici-bas et délivrance (mokṣa). Vient ensuite un exemplum autour du roi Cāṇakya : deux êtres maudits, sous forme de corbeaux, sont envoyés au royaume de Yama ; mais Yama déclare que ceux qui meurent à Śukla Tīrtha échappent à sa juridiction et atteignent un état supérieur sans jugement. Les corbeaux rapportent des visions de la cité de Yama, l’énumération des mondes infernaux et de leur causalité morale, ainsi que la jouissance des fruits du dāna par les donateurs. Le chapitre s’achève sur la renonciation de Cāṇakya aux passions, le don de ses richesses et, après immersion au tīrtha, l’obtention d’une fin vaiṣṇava, confirmant la portée éthique et salvifique de l’enseignement.

Shlokas

Verse 1

। श्रीमार्कण्डेय उवाच । अतः परं प्रवक्ष्यामि सर्वतीर्थादनुत्तमम् । उत्तरे नर्मदाकूले शुक्लतीर्थं युधिष्ठिर

Śrī Mārkaṇḍeya dit : À présent, je vais exposer l’incomparable entre tous les tīrtha : Śukla-tīrtha, sur la rive nord de la Narmadā, ô Yudhiṣṭhira.

Verse 2

तस्य तीर्थस्य चान्यानि पुण्यत्वाच्छुभदर्शनात् । पृथिव्यां सर्वतीर्थानि कलां नार्हन्ति षोडशीम्

Par la sainteté de ce tīrtha et par sa vision de bon augure, tous les autres tīrthas sur la terre n’atteignent pas même le seizième de sa gloire.

Verse 3

युधिष्ठिर उवाच । तस्य तीर्थस्य माहात्म्यं श्रोतुमिच्छामि तत्त्वतः । भ्रातृभिः सहितः सर्वैस्तथान्यैर्द्विजसत्तमैः

Yudhiṣṭhira dit : Je souhaite entendre, en toute vérité et pleinement, la grandeur de ce tīrtha, avec tous mes frères, ainsi qu’avec d’autres brāhmaṇas éminents.

Verse 4

श्रीमार्कण्डेय उवाच । शुक्लतीर्थस्य चोत्पत्तिमाकर्णय नरेश्वर । यस्य संदर्शनादेव ब्रह्महत्या प्रलीयते

Śrī Mārkaṇḍeya dit : Ô roi, écoute l’origine de Śukla-tīrtha ; par sa seule vision se dissout même le péché du meurtre d’un brāhmaṇa.

Verse 5

नर्मदा सरितां श्रेष्ठा सर्वपापप्रणाशिनी । यच्च बाल्यं कृतं पापं दर्शनादेव नश्यति

La Narmadā est la plus éminente des rivières, celle qui détruit tous les péchés ; et même la faute commise dans l’enfance s’évanouit à sa seule vue.

Verse 6

मोक्षदानि न सर्वत्र शुक्लतीर्थमृते नृप । शुक्लतीर्थस्य माहात्म्यं पुराणे यच्छ्रुतं मया

Ô roi, les lieux saints qui accordent la mokṣa ne se trouvent pas partout, sauf à Śukla-tīrtha. La grandeur de Śukla-tīrtha est ce que j’ai entendu dans les Purāṇas.

Verse 7

समागमे मुनीनां तु देवानां हि तथैव च । कथितं देवदेवेन शितिकण्ठेन भारत । कैलासे पर्वतश्रेष्ठे तत्ते संकथयाम्यहम्

Dans l’assemblée des munis, et de même des dieux, cela fut proclamé par le Dieu des dieux, Śitikaṇṭha (Śiva), ô Bhārata, sur le Kailāsa, le plus noble des monts. Ce récit, je vais à présent te le rapporter.

Verse 8

पुरा कृतयुगस्यादौ तोषितुं गिरिजापतिम् । तपश्चचार विपुलं विष्णुर्वर्षसहस्रकम् । वायुभक्षो निराहारः शुक्लतीर्थे व्यवस्थितः

Autrefois, au commencement du Kṛta Yuga, afin de réjouir le Seigneur de Girijā (Śiva), Viṣṇu accomplit d’immenses austérités durant mille ans. Ne se nourrissant que d’air, sans aucune nourriture, il demeura établi au Śukla-tīrtha.

Verse 9

ततः प्रत्यक्षतामागाद्देवदेवो महेश्वरः । प्रादुर्भूतस्तु सहसा तत्र तीर्थे नराधिप

Alors le Dieu des dieux, Maheśvara, devint visible en personne ; soudain il apparut là, en ce tīrtha, ô souverain des hommes.

Verse 10

क्रोशद्वयमिदं चक्रे भुक्तिमुक्तिप्रदायकम् । तस्मिंस्तीर्थे नरः स्नात्वा मुच्यते सर्वकिल्बिषैः

Il fit de ce lieu, s’étendant sur deux krośas, un dispensateur de bhukti et de mukti. En se baignant dans ce tīrtha, l’homme est délivré de toutes les fautes.

Verse 11

गङ्गा कनखले पुण्या कुरुक्षेत्रे सरस्वती । ग्रामे वा यदि वारण्ये पुण्या सर्वत्र नर्मदा

La Gaṅgā est sainte à Kanakhala ; la Sarasvatī est sainte à Kurukṣetra. Mais la Narmadā est sainte partout, au village comme dans la forêt.

Verse 12

सर्वौषधीनामशनं प्रधानं सर्वेषु पेयेषु जलं प्रधानम् । निद्रा सुखानां प्रमदा रतीनां सर्वेषु गात्रेषु शिरः प्रधानम्

Parmi tous les remèdes, la nourriture est la première ; parmi toutes les boissons, l’eau est la première. Parmi les plaisirs, le sommeil est le premier ; parmi les délices de l’amour, la femme bien-aimée est la première. Parmi tous les membres, la tête est la première.

Verse 13

स्नातस्यापि यथा पुण्यं ललाटं नृपसत्तम । शुक्लतीर्थं तथा पुण्यं नर्मदायां युधिष्ठिर

Ô le meilleur des rois, de même que le front est tenu pour particulièrement auspiceux même chez celui qui s’est baigné, de même Śukla-tīrtha est particulièrement saint sur la Narmadā, ô Yudhiṣṭhira.

Verse 14

सरितां च यथा गङ्गा देवतानां जनार्दनः । शुक्लतीर्थं तथा पुण्यं नर्मदायां व्यवस्थितम्

De même que la Gaṅgā est la première des rivières, et que Janārdana est le premier des dieux, de même Śuklatīrtha—demeurant sur la Narmadā—est souverainement saint.

Verse 15

चतुष्पदानां सुरभिर्वर्णानां ब्राह्मणो यथा । प्रधानं सर्वतीर्थानां शुक्लतीर्थं तथा नृप

Ô Roi, de même que Surabhī est la première parmi les êtres à quatre pattes, et que le Brāhmaṇa est le premier parmi les varṇa, de même Śukla-tīrtha est le premier de tous les tīrtha.

Verse 16

ग्रहाणां तु यथादित्यो नक्षत्राणां यथा शशी । शिरो वा सर्वगात्राणां धर्माणां सत्यमिष्यते

De même que le Soleil est le chef parmi les graha, et la Lune parmi les constellations, et de même que la tête est la première de tous les membres, ainsi la vérité est tenue pour la première de tous les dharma.

Verse 17

तथैव पार्थ तीर्थानां शुक्लतीर्थमनुत्तमम् । दुर्विज्ञेयो यथा लोके परमात्मा सनातनः

De même, ô fils de Pṛthā, parmi les tīrtha, Śuklatīrtha est sans égal ; pourtant il est difficile à reconnaître, tout comme le Soi suprême, éternel, est difficile à saisir en ce monde.

Verse 18

सुसूक्ष्मत्वादनिर्देश्यः शुक्लतीर्थं तथा नृप । मन्दप्रज्ञत्वमापन्ने महामोहसमन्वितः

Ainsi aussi, ô Roi, Śuklatīrtha est difficile à désigner à cause de son extrême subtilité ; celui dont l’intelligence s’est émoussée, accablé d’une grande illusion, ne peut le saisir.

Verse 19

शुक्लतीर्थं ना जानाति नर्मदातटसंस्थितम् । बहुनात्र किमुक्तेन धर्मपुत्र पुनः पुनः

Il ne connaît pas Śuklatīrtha, établi sur la rive de la Narmadā. À quoi bon en dire davantage ici, ô Dharmaputra, encore et encore ?

Verse 20

शुक्लतीर्थं महापुण्यं सम्प्राप्तं कल्मषक्षयात् । योऽत्र दत्ते शुचिर्भूत्वा एकं रेवाजलाञ्जलिम्

Śuklatīrtha est d’un mérite immense, riche de puṇya et qui consume les souillures. Quiconque ici, devenu pur, offre ne fût-ce qu’un seul añjali d’eau de la Revā (Narmadā)—

Verse 21

कल्पकोटिसहस्राणि पितरस्तेन तर्पिताः

Par cet acte, les ancêtres sont rassasiés et apaisés pour des milliers de crores de kalpa.

Verse 22

एकः पुत्रो धरापृष्ठे पित्ःणामार्तिनाशनः । चाणक्यो नाम राजाभूच्छुक्लतीर्थं च वेद सः

Sur la face de la terre, il y eut un fils unique qui apaisa la détresse des ancêtres. Un roi nommé Cāṇakya s’éleva ; lui, en vérité, connaissait le Śuklatīrtha.

Verse 23

युधिष्ठिर उवाच । कोऽसौ द्विजवरश्रेष्ठ चाणक्यो नाम नामतः । शुक्लतीर्थस्य यो वेत्ता नान्यो वेत्ता हि कश्चन

Yudhiṣṭhira dit : «Ô le meilleur des brāhmaṇas éminents, qui est donc celui qu’on nomme Cāṇakya, connaisseur du Śuklatīrtha, et dont on dit que nul autre ne le connaît ?»

Verse 24

केनोपायेन तत्तीर्थं तेन ज्ञातं धरातले । तदहं श्रोतुमिच्छामि परं कौतूहलं हि मे

«Par quel moyen ce gué sacré (tīrtha) fut-il découvert sur la terre, et par qui ? Je désire l’entendre, car mon étonnement est très grand.»

Verse 25

श्रीमार्कण्डेय उवाच । इक्ष्वाकुप्रभवो राजा नप्ता शुद्धोदनस्य च । चाणक्यो नाम राजर्षिर्बुभुजे पृथिवीमिमाम्

Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Il y eut un roi né de la lignée d’Ikṣvāku, petit-fils de Śuddhodana. Ce sage royal, nommé Cāṇakya, régna sur cette terre.»

Verse 26

विक्रान्तो मतिमाञ्छूरः सर्वलोकैरवञ्चितः । वञ्चितः सहसा धूर्तवायसाभ्यां नृपोत्तमः

Vaillant, sage et héroïque — jamais trompé par quiconque — pourtant ce meilleur des rois fut soudain dupé par deux corbeaux rusés.

Verse 27

युधिष्ठिर उवाच । कथं स वञ्चितो राजा वायसाभ्यां कुतोऽथवा । पुरा येन प्रतिज्ञातं धीगर्भेण महात्मना

Yudhiṣṭhira dit : «Comment ce roi fut-il trompé par les deux corbeaux, et d’où vinrent-ils ? Et comment se fit-il qu’autrefois le magnanime Dhīgarbha ait formulé une promesse ?»

Verse 28

न जीवे वञ्चितोऽन्येन प्राणांस्त्यक्ष्ये न संशयः । एतन्मे वद विप्रेन्द्र परं कौतूहलं मम

«Je ne vivrais pas si j’étais trompé par un autre ; je renoncerais à la vie, sans aucun doute. Dis-le-moi, ô le meilleur des brāhmaṇas : ma curiosité est ardente.»

Verse 29

श्रीमार्कण्डेय उवाच । आत्मानं वञ्चितं ज्ञात्वा तदा संगृह्य वायसौ । प्रेषयामास तीव्रेण दण्डेन यमसादनम्

Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Ayant compris qu’il avait été trompé, il saisit alors les deux corbeaux et, par un châtiment rigoureux, les envoya à la demeure de Yama, c’est-à-dire à la mort.»

Verse 30

वायसावूचतुः । सुन्दोपसुन्दयोः पुत्रावावां काकत्वमागतौ । मा वधीस्त्वं महाभाग कस्मिंश्चित्कारणान्तरे

Les deux corbeaux dirent : «Nous sommes les fils de Sunda et d’Upasunda, et nous sommes tombés dans la condition de corbeaux. Ne nous tue pas, ô roi fortuné : il y a là une raison précise.»

Verse 31

तावावां कृतसंकल्पौ त्वया कोपेन मानद । निरस्तावनिरस्तौ वा यास्यावः परमां गतिम्

«Nous deux sommes liés par une résolution du destin. Par ta colère, ô dispensateur d’honneur, que tu nous rejettes ou non, nous atteindrons la voie suprême.»

Verse 32

तदादेशय राजेन्द्र कृत्वा तव महत्प्रियम् । मुक्तशापौ भविष्यावो ब्रह्मणो वचनं तथा

Ainsi donc, ô seigneur des rois, donne-nous ton ordre, après avoir accompli ce qui te sera grandement agréable. Alors nous serons délivrés de la malédiction : telle est la parole de Brahmā.

Verse 33

तच्छ्रुत्वा काकवचनं चाणक्यो नृपसत्तमः । नाहं जीवे विदित्वैवं वञ्चितः केन कर्हिचित्

Entendant les paroles des corbeaux, Cāṇakya, le meilleur des rois, se dit : «Sachant cela, je ne vivrai plus, moi qui ai été trompé par quiconque, en aucun temps».

Verse 34

तस्मात्तीर्थं विजानीतं यमस्य सदने द्विजौ । प्रेषयामि यथान्यायं श्रुत्वा तत्कथयिष्यथः

«Ainsi donc, ô deux brāhmanes, sachez que ceci est un gué sacré jusque dans la demeure de Yama. Je vous y enverrai selon l’ordre juste ; après l’avoir vu, vous le raconterez».

Verse 35

तेनैव मुक्तौ तौ काकौ स्रक्चन्दनविभूषितौ । शीघ्रगौ प्रेषयामास यमस्य सदनं प्रति

Par cet acte même, les deux corbeaux furent délivrés, parés de guirlandes et d’onguent de santal ; rapides au vol, il les envoya vers la demeure de Yama.

Verse 36

राजोवाच । तत्र धर्मपुरं गत्वा विचरन्तावितस्ततः । यदि पृच्छति धर्मात्मा यमः संयमनो महान्

Le Roi dit : «Allez là-bas, dans la Cité du Dharma, et parcourez-la çà et là. Si Yama, l’âme juste, le grand Contraignant, vous interroge…».

Verse 37

कुतो वामागतं ब्रूतं केन वा भूषितावुभौ । मदीया भारती तस्य कथनीया ह्यशङ्कितम्

«Dites-lui de quel lieu vous êtes venus, et par qui vous deux avez été parés. Et mes propres paroles doivent lui être rapportées, sans la moindre hésitation.»

Verse 38

इक्ष्वाकुसंभवो राजा चाणक्यो नाम धार्मिकः । द्वादशाहे मृतस्यास्य तर्पितावशनादिना

«Il est un roi juste nommé Cāṇakya, né dans la lignée d’Ikṣvāku ; durant le rite des douze jours pour le défunt, il nous a comblés de nourriture et d’autres offrandes.»

Verse 39

तच्छ्रुत्वा वचनं राज्ञो गतौ तौ यमसादनम् । क्रीडितौ प्राङ्गणे तस्य स्रक्चन्दनविभूषितौ । धर्मराजेन तौ दृष्टौ पृष्टौ धृष्टौ च वायसौ

Ayant entendu les paroles du roi, tous deux gagnèrent la demeure de Yama. Parés de guirlandes et de santal, ils se divertissaient dans sa cour. Dharmarāja vit ces corbeaux hardis et les interrogea.

Verse 40

यम उवाच । कुतः स्थानात्समायातौ केन वा भूषितावुभौ । वृत्तं वै कथ्यतामेतद्वायसावविशङ्कया

Yama dit : «De quel lieu êtes-vous venus, et par qui avez-vous été tous deux parés ? Racontez tout ce qui s’est passé, ô corbeaux, sans crainte ni hésitation.»

Verse 41

काकावूचतुः । इक्ष्वाकुसम्भवो राजा चाणक्यो नाम धार्मिकः । द्वादशाहे मृतस्यास्य तर्पितावशनादिभिः

Les deux corbeaux dirent : «Un roi juste nommé Cāṇakya, né dans la lignée d’Ikṣvāku ; durant l’observance des douze jours pour le défunt, il nous a rassasiés de nourriture et d’autres offrandes.»

Verse 42

तयोस्तद्वचनं श्रुत्वा सदा वैवस्वतो यमः । चित्रगुप्तं कलिं कालं वीक्ष्यतामिदमब्रवीत्

Ayant entendu leur déclaration, Yama, le Vaivasvata, tourna son regard vers Citragupta, Kali et Kāla, puis prononça ces paroles.

Verse 43

अण्डजस्वेदजातीनां भूतानां सचराचरे । विहितं लोककर्त्ःणां सान्निध्यं ब्रह्मणा मम

«Pour les êtres nés de l’œuf et de la sueur—oui, pour toute la création, mobile et immobile—Brahmā, le Créateur des mondes, a établi ma présence comme ordonnateur.»

Verse 44

गतः कुत्र दुराचारश्चाणक्यो नामतस्त्विह । अन्विष्यतां पुराणेषु त्वितिहासेषु या गतिः

«Où est allé cet homme au mauvais comportement, connu ici sous le nom de Cāṇakya ? Cherchez dans les Purāṇa et les Itihāsa quel sort lui est échu.»

Verse 45

ततस्तैर्धर्मपालैस्तु धर्मराजप्रचोदितैः । निरीक्षिता पुराणोक्ता कर्मजा गतिरागतिः

Alors ces gardiens du dharma, poussés par Dharmarāja (Yama), examinèrent la voie d’aller et de revenir proclamée dans les Purāṇa, destinée née des actes accomplis.

Verse 46

ततः प्रोवाच वचनं धर्मो धर्मभृतां वरः । शृण्वतां धर्मपालानां मेघगम्भीरया गिरा

Alors Dharma—le plus éminent des porteurs de droiture—s’adressa aux dharmapālas attentifs, d’une voix profonde comme les nuées d’orage.

Verse 47

शुक्लतीर्थे मृतानां तु नर्मदाविमले जले । अण्डजस्वेदजातीनां न गतिर्मम सन्निधौ

Mais ceux qui meurent à Śukla Tīrtha, dans les eaux immaculées de la Narmadā, n’ont point d’accès à mon domaine, fût-ce des êtres nés d’œufs ou de sueur.

Verse 48

तत्तीर्थं धार्मिकं लोके ब्रह्मविष्णुमहेश्वरैः । निर्मितं परया भक्त्या लोकानां हितकाम्यया

Ce tīrtha est renommé dans le monde comme un siège du dharma, façonné par Brahmā, Viṣṇu et Maheśvara avec une dévotion suprême, pour le bien de tous les êtres.

Verse 49

पापोपपातकैर्युक्ता ये नरा नर्मदाजले । शुक्लतीर्थे मृताः शुद्धा न ते मद्विषयाः क्वचित्

Même les hommes chargés de péchés et de fautes légères, s’ils meurent à Śukla Tīrtha dans les eaux de la Narmadā, sont purifiés ; jamais ils ne relèvent de mon autorité.

Verse 50

एतच्छ्रुत्वा तु वचनं तौ काकौ यमभाषितम् । आगतौ शीघ्रगौ पार्थ दृष्ट्वा यमपुरं महत्

Ayant entendu ces paroles dites par Yama, les deux corbeaux, prompts au vol, revinrent, ô Pārtha, après avoir vu la grande cité de Yama.

Verse 51

पृष्टौ तौ प्रणतौ राज्ञा यथावृत्तं यथाश्रुतम् । कथयामासतुः पार्थ दानवौ काकतां गतौ

Questionnés par le roi, tous deux, prosternés, rapportèrent exactement ce qui s’était passé et ce qu’ils avaient entendu, ô Pārtha : deux dānavas ayant pris la forme de corbeaux.

Verse 52

अस्मात्स्थानाद्गतावावां यमस्य पुरमुत्तमम् । पृथिव्या दक्षिणे भागे ह्यतीत्य बहुयोनिजम्

De ce lieu, nous partîmes vers l’excellente cité de Yama ; dépassant maintes contrées aux naissances diverses, nous allâmes vers la région méridionale de la terre.

Verse 53

तत्पुरं कामगं दिव्यं स्वर्णप्राकारतोरणम् । अनेकगृहसम्बाधं मणिकाञ्चनभूषितम्

Cette cité était divine et merveilleuse, se manifestant à volonté ; ses remparts et ses portails étaient d’or, serrée de demeures innombrables, ornée de gemmes et d’or resplendissant.

Verse 54

चतुष्पथैश्चत्वरैश्च घण्टामार्गोपशोभितम् । उद्यानवनसंछन्नं पद्मिनीखण्डमन्दितम्

Ornée de carrefours à quatre voies et de vastes places, embellie d’avenues marquées de cloches ; couverte de jardins et de bosquets, et parée d’ensembles d’étangs de lotus.

Verse 55

हंससारससंघुष्टं कोकिलाकुलसंकुलम् । सिंहव्याघ्रगजाकीर्णमृक्षवानरसेवितम्

Elle retentissait des cris des cygnes et des grues, et foisonnait de troupes de coucous ; remplie de lions, de tigres et d’éléphants, elle était fréquentée par les ours et les singes.

Verse 56

नरनारीसमाकीर्णं नित्योत्सवविभूषितम् । शंखदुन्दुभिर्निर्घोषैर्वीणावेणुनिनादितम्

Peuplée d’hommes et de femmes, parée de fêtes qui semblaient sans fin ; elle résonnait du fracas des conques et des tambours, et vibrait au son de la vīṇā et de la flûte.

Verse 57

यममार्गेऽपि विहितं स्वर्गलोकमिवापरम् । गतौ तत्र पुनश्चान्यैर्यमदूतैर्यमाज्ञया

Même sur la route de Yama, cela fut établi comme un autre ciel. Parvenus de nouveau en ce lieu, sur l’ordre de Yama, ils poursuivirent avec d’autres messagers de Yama.

Verse 58

विदितौ प्रेषितौ तत्र यत्र देवो जगत्प्रभुः । प्राणस्य भीत्या दृष्टोऽसौ सिंहासनगतः प्रभुः

Reconnus, ils furent dépêchés là où se tenait le dieu, Seigneur du monde. On le vit, terrifiant jusqu’au souffle de vie, assis sur son trône, le Maître.

Verse 59

महाकायो महाजङ्घो महास्कन्धो महोदरः । महावक्षा महाबाहुर्महावक्त्रेक्षणो महान्

Au corps immense, aux jambes puissantes, aux épaules larges et au ventre énorme; à la poitrine vaste et aux bras vigoureux — grand assurément, au visage immense et au regard impérieux.

Verse 60

महामहिषमारूढो महामुकुटभूषितः । तत्रान्यश्च कलिः कालश्चित्रगुप्तो महामतिः

Monté sur un grand buffle et paré d’une haute couronne. Là se tenaient aussi d’autres: Kali et Kāla, et Citragupta, d’une grande sagesse.

Verse 61

समागतौ तदा दृष्टौ मध्ये ज्वलितपावकौ । पुण्यपापानि जन्तूनां श्रुतिस्मृत्यर्थपारगौ

Alors on en vit deux, arrivés là, se tenant au milieu d’un feu flamboyant: ceux qui discernent les mérites et les fautes des êtres, versés dans le sens de la Śruti et de la Smṛti.

Verse 62

विचारयन्तौ सततं तिष्ठाते तौ दिवानिशम् । ततो ह्यावां प्रणामान्ते यमेन यममूर्तिना

Délibérant sans cesse, ces deux-là demeuraient là, jour et nuit. Puis, à la fin de notre prosternation, Yama —incarnation de sa charge— s’adressa à nous.

Verse 63

पृष्टावागमने हेतुं तमब्रूव शृणुष्व तत् । उज्जयिन्यां महीपालश्चाणक्योऽभूत्प्रतापवान्

Interrogé sur la raison de notre venue, il dit : «Écoute ceci». À Ujjayinī, il y eut un roi puissant et illustre nommé Cāṇakya.

Verse 64

द्वादशाहे मृतस्यास्य भुक्त्वा प्राप्तौ यमालयम् । ततोऽस्माकं वचः श्रुत्वा कम्पयित्वा शिरो यमः

Après le rite des douze jours pour le défunt, nous avions mangé puis étions parvenus à la demeure de Yama. Entendant nos paroles, Yama secoua la tête d’étonnement.

Verse 65

उवाच वचनं सत्यं सभामध्ये हसन्निव । अस्ति तत्कारणं येन चाणक्यः पापपूरुषः

Au milieu de l’assemblée, Yama dit des paroles vraies, comme en souriant : «Il est une cause pour laquelle cet homme pécheur, Cāṇakya, n’est pas venu ici».

Verse 66

नायातो मम लोके तु सर्वपापभयंकरे । शुक्लतीर्थे मृतानां तु नर्मदायां परं पदम्

«Il n’est pas venu dans mon royaume, redoutable séjour craint pour tous les péchés. Car pour ceux qui meurent à Śukla-tīrtha, sur la Narmadā, il est l’état suprême».

Verse 67

जायते सर्वजन्तूनां नात्र काचिद्विचारणा । अवशः स्ववशो वापि जन्तुस्तत्क्षेत्रमण्डले

Pour tous les êtres, là le fruit prescrit naît sans autre examen : qu’il soit sans recours ou maître de lui, l’être vivant, dans l’enceinte sacrée (kṣetra-maṇḍala), obtient le fruit établi.

Verse 68

मृतः स वै न सन्देहो रुद्रस्यानुचरो भवेत् । तद्धर्मवचनं श्रुत्वा निर्गत्य नगराद्बहिः

Celui qui meurt là—sans aucun doute—devient un suivant, un serviteur de Rudra. Ayant entendu cet enseignement du dharma, ils sortirent hors de la cité.

Verse 69

पश्यन्तौ विविधां घोरां नरके लोकयातनाम् । त्रिंशत्कोट्यो हि घोराणां नरकाणां नृपोत्तम

Tandis que tous deux regardaient les multiples et terribles supplices des êtres en enfer, (il fut dit) : «Ô meilleur des rois, il existe trente crores d’enfers redoutables».

Verse 70

दृष्टा भीतौ परामार्तिगतौ तत्र महापथि । नरको रौरवस्तत्र महारौरव एव च

Sur cette grande voie (de l’au-delà), on les vit, saisis de peur et accablés d’angoisse. Là apparut l’enfer nommé Raurava, ainsi que Mahāraurava.

Verse 71

पेषणः शोषणश्चैव कालसूत्रोऽस्थिभञ्जनः । तामिस्रश्चान्धतामिस्रः कृमिपूतिवहस्तथा

On y trouvait (des enfers nommés) Peṣaṇa et Śoṣaṇa ; Kālasūtra et Asthibhañjana ; Tāmisra et Andhatāmisra ; et de même Kṛmipūtivaha.

Verse 72

दृष्टश्चान्यो महाज्वालस्तत्रैव विषभोजनः । नरकौ दंशमशकौ तथा यमलपर्वतौ

Et l’on y vit encore d’autres (enfers) : Mahājvāla, et là même Viṣabhojana ; les enfers nommés Daṃśa et Maśaka ; ainsi que les deux Yamalaparvata jumeaux.

Verse 73

नदी वैतरणी दृष्टा सर्वपापप्रणाशिनी । शीतलं सलिलं यत्र पिबन्ति ह्यमृतोपमम्

Ils virent la rivière Vaitaraṇī, qui détruit tous les péchés ; là, l’eau est fraîche, et on la boit comme si c’était l’amṛta, le nectar d’immortalité.

Verse 74

तदेव नीरं पापानां शोणितं परिवर्तते । असिपत्रवनं चान्यद्दृष्टान्या महती शिला

Cette même eau se change en sang pour les pécheurs. On y voit aussi une autre terreur : Asipatravana, la forêt aux feuilles semblables à des épées ; et l’on y aperçoit pareillement une vaste dalle de pierre écrasante.

Verse 75

अग्निपुंजनिभाकारा विशाला शाल्मली परा । इत्यादयस्तथैवान्ये शतसाहस्रसंज्ञिताः

Il est l’enfer suprême Śālmalī, vaste en étendue, dont la forme paraît un amas de feu. Ainsi sont encore évoqués bien d’autres enfers, connus par des noms se comptant par centaines de milliers.

Verse 76

घोरघोरतरा दृष्टाः क्लिश्यन्ते यत्र मानवाः । वाचिकैर्मानसैः पापैः कर्मजैश्च पृथग्विधैः

On vit des domaines toujours plus terribles, où les humains sont tourmentés, à cause des péchés de la parole, des péchés de l’esprit, et de diverses fautes nées des actes.

Verse 77

अहंकारकृतैर्दोषैर्मायावचनपूर्वकैः । पिता माता गुरुर्भ्राता अनाथा विकलेन्द्रियाः

Par les fautes nées de l’orgueil, précédées de paroles trompeuses, l’homme devient père, mère, maître ou frère ; et pourtant il demeure sans secours, sans protection, aux sens affaiblis.

Verse 78

भ्रमन्ति नोद्धृता येषां गतिस्तेषां हि रौरवे । तत्र ते द्वादशाब्दानि क्षपित्वा रौरवेऽधमाः

Ceux qui errent sans être délivrés—dont la voie est assurément Raurava—y demeurent ; et après y avoir passé douze années, ces misérables poursuivent leur chute.

Verse 79

इह मानुष्यके लोके दीनान्धाश्च भवन्ति ते । देवब्रह्मस्वहर्त्ःणां नराणां पापकर्मणाम्

Ici, dans le monde des hommes, ils deviennent misérables et aveugles : ces pécheurs qui dérobent les biens appartenant aux dieux et aux brahmanes.

Verse 80

महारौरवमाश्रित्य ध्रुवं वासो यमालये । ततः कालेन महता पापाः पापेन वेष्टिताः

Relégués à Mahāraurava, ils demeurent assurément dans la demeure de Yama. Puis, après un long temps, les pécheurs—enveloppés de leur propre péché—sont entraînés plus avant par leur sort.

Verse 81

जायन्ते कण्टकैर्भिन्नाः कोशे वा कोशकारकाः । मृगपक्षिविहङ्गानां घातका मांसभक्षकाः

Ils renaissent transpercés d’épines, ou bien comme tisseurs de cocons au sein du cocon : ceux qui tuent bêtes et oiseaux et vivent en mangeurs de chair.

Verse 82

पेषणं नरकं यान्ति शोषणं जीवबन्धनात् । तत्रत्यां यातनां घोरां सहित्वा शास्त्रचोदिताम्

Ils vont à l’enfer nommé Peṣaṇa, puis à Śoṣaṇa, pour avoir enchaîné des êtres vivants. Là, après avoir enduré l’effroyable supplice établi selon les śāstra, (ils avancent ensuite selon leur karma).

Verse 83

इह मानुष्यतां प्राप्य पङ्ग्वन्धबधिरा नराः । गवार्थे ब्राह्मणार्थे च ह्यनृतं वदतामिह

Ici, même après avoir obtenu une naissance humaine, les hommes deviennent boiteux, aveugles et sourds : ceux qui, en ce monde, profèrent le mensonge pour le bétail ou pour les brāhmaṇa.

Verse 84

पतनं जायते पुंसां नरके कालसूत्रके । तत्रत्या यातना घोरा विहिता शास्त्रकर्तृभिः

Les hommes tombent dans l’enfer nommé Kālasūtra ; et les terribles tourments qui s’y trouvent ont été fixés par les auteurs des prescriptions sacrées.

Verse 85

भुक्त्वा समागता ह्यत्र ते यास्यन्त्यन्त्यजां गतिम् । बन्धयन्ति च ये जीवांस्त्यक्त्वात्मकुलसन्ततिम्

Après avoir éprouvé ces fruits et être revenus ici, ils vont à la condition d’ant’yaja, l’exclu. Et ceux qui enchaînent les êtres vivants, renonçant à la continuité de leur propre lignée, (subissent un tel sort).

Verse 86

पतन्ति नात्र सन्देहो नरके तेऽस्थिभञ्जने । तत्र वर्षशतस्यान्त इह मानुष्यतां गताः

Ils tombent, sans aucun doute, dans l’enfer nommé Asthibhañjana. Au terme de cent années là-bas, ils obtiennent de nouveau ici une naissance humaine.

Verse 87

कुब्जा वामनकाः पापा जायन्ते दुःखभागिनः । ये त्यजन्ति स्वकां भार्यां मूढाः पण्डितमानिनः

Les pécheurs qui délaissent leur propre épouse—égarés, se croyant savants—renaissent bossus et nains, héritiers de la souffrance.

Verse 88

ते यान्ति नरकं घोरं तामिस्रं नात्र संशयः । तत्र वर्षशतस्यान्ते इह मानुष्यतां गताः

Ils vont sans nul doute dans l’effroyable enfer nommé Tāmisra. Après cent ans passés là, ils reviennent ici à une naissance humaine.

Verse 89

दुश्चर्माणो दुर्भगाश्च जायन्ते मानवा हि ते । मानकूटं तुलाकूटं कूटकं तु वदन्ति ये

En vérité, ces gens naissent avec la peau malade et une mauvaise fortune : ceux qui parlent de fausses mesures, de faux poids et de contrefaçons trompeuses.

Verse 90

नरके तेऽन्धतामिस्रे प्रपच्यन्ते नराधमाः । शतसाहस्रिकं कालमुषित्वा तत्र ते नराः

Dans l’enfer nommé Andhatāmisra, ces hommes abjects sont cuits. Après y avoir demeuré cent mille ans, ils poursuivent leur voie selon le karma.

Verse 91

इह शत्रुगृहे त्वन्धा भ्रमन्ते दीनमूर्तयः । पितृदेवद्विजेभ्योऽन्नमदत्त्वा येऽत्र भुञ्जते

Ici-bas, ils errent aveugles dans la maison d’un ennemi, sous une forme misérable : ceux qui mangent sans donner de nourriture aux ancêtres, aux dieux et aux deux-fois-nés.

Verse 92

नरके कृमिभक्ष्ये ते पतन्ति स्वात्मपोषकाः । ततः प्रसूतिकाले हि कृमिभुक्तश्च सव्रणः

Ceux qui ne nourrissent qu’eux-mêmes tombent dans l’enfer nommé Kṛmibhakṣya. Puis, au moment de la naissance, ils sont rongés par les vers et couverts de plaies.

Verse 93

जायतेऽशुचिगन्धोऽत्र परभाग्योपजीवकः । स्वकर्मविच्युताः पापा वर्णाश्रमविवर्जिताः

Ici, il naît avec une odeur impure, vivant de la fortune d’autrui : pécheurs déchus de leurs devoirs propres, renonçant aux disciplines de varṇa et d’āśrama.

Verse 94

नरके पूयसम्पूर्णे क्लिश्यन्ते ह्ययुतं समाः । पूर्णे तत्र ततः काले प्राप्य मानुष्यकं भवम्

Dans un enfer rempli de fange putride, ils souffrent vraiment durant dix mille ans. Quand le temps imparti s’y achève, ils obtiennent de nouveau une naissance humaine.

Verse 95

उद्वेजनीया भूतानां जायन्ते व्याधिभिर्वृताः । अग्निदो गरदश्चैव लोभमोहान्वितो नरः

Ils naissent, redoutables aux êtres, entourés de maladies. Un tel homme—incendiaire et empoisonneur—agit sous l’emprise de l’avidité et de l’illusion.

Verse 96

नरके विषसम्पूर्णे निमज्जति दुरात्मवान् । तत्र वर्षशतात्कालादुन्मज्जनमवस्थितः

L’homme au mauvais esprit s’enfonce dans un enfer entièrement rempli de poison ; et là, sans remonter, il demeure durant cent ans.

Verse 97

भुवि मानुषतां प्राप्य कृपणो जायते पुनः । पादुकोपानहौ छत्रं शय्यां प्रावरणानि च

Ayant obtenu la naissance humaine sur la terre, il renaît encore en avare, s’attachant aux sandales et aux chaussures, au parasol, au lit et aux couvertures comme à ses biens.

Verse 98

अदत्त्वा दंशमशकैर्भक्ष्यन्ते जन्यसप्ततिम् । पितुर्द्रव्यापहर्तारस्ताडनक्रोशने रताः

Ceux qui ne donnent rien sont tourmentés par des insectes piqueurs et des moustiques durant soixante-dix naissances. Et ceux qui dérobent les biens de leur père se complaisent dans les coups et les cris de plainte dans les lieux de châtiment.

Verse 99

पीडनं क्रियते तेषां यत्र तौ युग्मपर्वतौ । या सा वैतरणी घोरा नदी रक्तप्रवाहिनी

Là, au lieu où se dressent ces deux Montagnes Jumelles, on leur inflige le supplice. C’est la redoutable Vaitaraṇī, rivière dont le courant s’écoule comme du sang.

Verse 100

पिबन्ति रुधिरं तत्र येऽभियान्ति रजस्वलाम् । असिपत्रवने घोरे पीड्यन्ते पापकारिणः

Là, les pécheurs qui s’approchent d’une femme durant ses menstrues sont contraints de boire du sang ; de tels malfaiteurs sont tourmentés dans l’effroyable forêt aux feuilles semblables à des épées, l’Asipatravana.

Verse 101

परपीडाकरा नित्यं ये नरोऽन्त्यजगामिनः । गुरुदाररतानां तु महापातकिनामपि

Ces hommes qui, sans cesse, font souffrir autrui, qui sombrent dans la conduite des plus déchus, et ceux qui se complaisent auprès des épouses de leurs maîtres : eux aussi sont comptés parmi les grands pécheurs, les mahāpātakins.

Verse 102

शिलावगूहनं तेषां जायते जन्मसप्ततिम् । ज्वलन्तीमायसीं घोरां बहुकण्टकसंवृताम्

Pour eux naît, durant soixante-dix existences, le supplice nommé « l’étreinte de pierre » : une prison de fer, terrible et flamboyante, close de toutes parts par d’innombrables épines.

Verse 103

शाल्मलीं तेऽवगूहन्ति परदाररता हि ये । परस्य योषितं हृत्वा ब्रह्मस्वमपहृत्य च

Ceux qui s’attachent à l’épouse d’autrui sont contraints d’étreindre le Śālmalī, l’arbre aux épines; de même, ceux qui enlèvent la femme d’un autre et ceux qui dérobent le bien des brāhmaṇas (brahma-sva) sont poussés vers ce supplice.

Verse 104

अरण्ये निर्जले देशे स भवेत्क्रूरराक्षसः । देवस्वं ब्राह्मणस्वं च लोभेनैवाहरेच्च यः

Celui qui, par avidité, dérobe les biens voués aux dieux ou appartenant aux brāhmaṇas devient un rākṣasa cruel, demeurant dans une forêt désolée, sans eau.

Verse 105

स पापात्मा परे लोके गृध्रोच्छिष्टेन जीवति । एवमादीनि पापानि भुञ्जन्ते यमशासनात्

Cette âme pécheresse, dans l’autre monde, vit des restes laissés par les vautours ; ainsi, selon l’ordonnance de Yama, ils subissent les fruits de tels péchés et d’autres semblables.

Verse 106

येषां तु दर्शनादेव श्रवणाज्जायते भयम् । तथा दानफलं चान्ये भुञ्जाना यममन्दिरे

Il en est pour qui la peur naît dès la seule vision (de ces scènes) ou dès qu’on en entend parler ; tandis que d’autres, dans la demeure de Yama, jouissent des fruits de leur charité.

Verse 107

दृष्टाः श्रुतं कथयतां दूतानां च यमाज्ञया । रथैरन्ये गजैरन्ये केचिद्वाजिभिरावृताः

On vit les messagers—sur l’ordre de Yama, rapportant ce qui fut vu et entendu—: les uns entourés de chars, les autres d’éléphants, et certains de chevaux.

Verse 108

दृष्टास्तत्र महाभाग तपःसंचयसंस्थिताः । गोदाता स्वर्णदाता च भूमिरत्नप्रदा नराः

Là, ô très fortuné, on vit des hommes établis dans l’accumulation des austérités : donateurs de vaches, donateurs d’or, et ceux qui offraient terres et joyaux.

Verse 109

शय्याशनगृहादीनां स लोकः कामदो नृणाम् । अन्नं पानीयसहितं ददते येऽत्र मानवाः

Ce séjour devient exauceur de désirs pour les hommes, accordant lits, sièges, demeures et autres—surtout à ceux qui, ici, donnent la nourriture avec l’eau à boire.

Verse 110

तत्र तृप्ताः सुसंतुष्टाः क्रीडन्ते यमसादने । अत्र यद्दीयते दानमपि वालाग्रमात्रकम्

Là, rassasiés et pleinement comblés, ils se divertissent dans la demeure de Yama. Même une aumône donnée ici—fût-elle aussi infime que la pointe d’un cheveu—ne se perd pas.

Verse 111

तदक्षयफलं सर्वं शुक्लतीर्थे नृपोत्तम । एतत्ते कथितं सर्वं यद्दृष्टं यच्च वै श्रुतम्

Tout cela porte un fruit impérissable à Śuklatīrtha, ô meilleur des rois. Ainsi t’ai-je tout rapporté : ce qui fut vu et ce qui, en vérité, fut entendu.

Verse 112

कुरुष्व यदभिप्रेतं यदि शक्नोषि मुच्यताम् । तयोस्तद्वचनं श्रुत्वा चाणक्यो हृष्टमानसः

Fais ce que ton cœur désire ; si tu le peux, que tes liens soient dénoués. Entendant les paroles de ces deux-là, Cāṇakya se réjouit au fond de l’âme.

Verse 113

विसर्जयामास खगावभिनन्द्य पुनःपुनः । ताभ्यां गताभ्यां सर्वस्वं दत्त्वा विप्रेषु भारत

Il honora maintes fois les deux oiseaux, puis les congédia. Lorsqu’ils furent partis, ô Bhārata, il distribua tous ses biens parmi les brāhmaṇas.

Verse 114

कामक्रोधौ परित्यज्य जगामामरपर्वतम् । तत्र बद्ध्वोडुपं गाढं कृष्णरज्ज्वावलम्बितम्

Renonçant au désir et à la colère, il se rendit à Amaraparvata. Là, il fixa solidement une petite barque, la suspendant à une corde noire.

Verse 115

प्लवमानो जगामाऽशु ध्यायन्देवं जनार्दनम् । आरोग्यं भास्करादिच्छेद्धनं वै जातवेदसः

Porté par les flots, il poursuivit promptement sa route, méditant le Seigneur Janārdana. De Sūrya vient la santé, et d’Agni, certes, l’octroi des richesses désirées.

Verse 116

प्राप्नोति ज्ञानमीशानान्मोक्षं प्राप्नोति केशवात् । नीलं रक्तं तदभवन्मेचकं यद्धि सूत्रकम्

D’Īśāna on obtient la vraie connaissance ; de Keśava on obtient la délivrance (mokṣa). Et le fil, bleu sombre et rouge, devint d’une teinte profonde, pareille à un nuage obscur.

Verse 117

शुद्धस्फटिकसङ्काशं दृष्ट्वा रज्जुं महामतिः । आप्लुत्य विमले तोये गतोऽसौ वैष्णवं पदम्

Voyant la corde étinceler telle du cristal pur, ce grand être se plongea dans l’eau sans tache et atteignit l’état suprême de Vaiṣṇava.

Verse 118

गायन्ति यद्वेदविदः पुराणं नारायणं शाश्वतमच्युताह्वयम् । प्राप्तः स तं राजसुतो महात्मा निक्षिप्य देहं शुभशुक्लतीर्थे

Ce Purāṇa éternel de Nārāyaṇa, chanté par les connaisseurs des Veda et nommé « Acyuta », fut atteint par ce grand prince ; et, au Śuklatīrtha de bon augure, il déposa son corps.

Verse 119

एषा ते कथिता राजन्सिद्धिश्चाणक्यभूभृतः । तथान्यत्तव वक्ष्यामि शृणुष्वैकाग्रमानसः

Ô Roi, je t’ai ainsi rapporté l’accomplissement du souverain Cāṇakya. À présent je te dirai encore autre chose : écoute l’esprit recueilli.