Adhyaya 7
Kashi KhandaPurva ArdhaAdhyaya 7

Adhyaya 7

Agastya présente un brāhmaṇa savant de Mathurā et son fils, Śivaśarmā, qui maîtrise un vaste ensemble de disciplines : Veda et sciences auxiliaires, Dharmaśāstra, Purāṇa, logique, Mīmāṃsā, médecine, arts, science du gouvernement et langues. Malgré une vie assurée—richesse, famille, réussite sociale—Śivaśarmā est saisi d’une angoisse intérieure en voyant la vieillesse et les limites du savoir accumulé. Il entreprend alors un sévère « examen de conscience » éthique, énumérant les devoirs dévotionnels et sociaux négligés : adoration insuffisante de Śiva, Viṣṇu, Gaṇeśa, Sūrya et de la Devī ; abandon des yajña ; manque d’hospitalité ; absence de nourriture offerte aux brāhmaṇas ; non‑plantation d’arbres ; défaut d’aide aux femmes en vêtements et ornements ; absence de dons de terre, d’or et de vaches ; non‑construction de réservoirs d’eau ; manque d’assistance aux voyageurs ; non‑soutien aux mariages ; non‑accomplissement de vœux purificatoires ; et absence de fondation de temples ou d’établissement de liṅga. Il conclut qu’un itinéraire de pèlerinage aux tīrtha est seul capable de réorienter sa vie vers le bien suprême. À une date faste, après les rites préliminaires, il part vers de grands tīrtha tels qu’Ayodhyā et surtout Prayāga. La confluence y est louée comme un tīrtha aux dimensions multiples—dharma/artha/kāma/mokṣa—doté d’une puissante vertu de purification. Après y avoir séjourné, il atteint Vārāṇasī : il vénère Dehalivināyaka au seuil, se baigne à Maṇikarṇikā, fait des offrandes aux dieux et aux ancêtres, puis adore Viśveśvara, émerveillé par la grandeur incomparable de Kāśī. Bien qu’il reconnaisse cette grandeur, il poursuit vers Mahākālapurī (Ujjayinī), décrite comme repoussant souillure et pouvoir de Yama, riche d’une topographie dense de liṅga, où le simple souvenir de Mahākāla est salvateur. Les dernières lignes annoncent une détresse aiguë suivie d’un dénouement divin, porté par un motif de résolution venue des airs.

Shlokas

Verse 1

अगस्तिरुवाच । मथुरायां द्विजः कश्चिदभूद्भूदेवसत्तमः । तस्य पुत्रो महातेजाः शिवशर्मेति विश्रुतः

Agastya dit : À Mathurā vivait un certain deux-fois-né, le plus éminent des « dieux sur la terre », un vénérable brāhmaṇa. Son fils, d’un grand éclat, était renommé sous le nom de Śivaśarmā.

Verse 2

अधीत्यवेदान्विधिवदर्थं विज्ञाय तत्त्वतः । पठित्वा धर्मशास्त्राणि पुराणान्यधिगम्य च

Ayant étudié selon la règle les Veda et en ayant compris le sens en vérité, et ayant lu les Dharmaśāstra et maîtrisé aussi les Purāṇa,

Verse 3

अंगान्यभ्यस्य तर्कांश्च परिलोड्य समंततः । मीमांसाद्वयमालोक्य धनुर्वेदं विगाह्य च

Et, s’étant exercé aux Vedāṅga, ayant scruté de toutes parts les voies du raisonnement, considéré les deux Mīmāṃsā, et s’étant aussi plongé dans la science du Dhanurveda,

Verse 4

आयुर्वेदं विचार्यापि नाट्यवेदे कृतश्रमः । अर्थशास्त्राण्यनेकानि प्राप्याश्वगजचेष्टितम्

Ayant médité l’Āyurveda, peiné dans le Nāṭyaveda, acquis de nombreux Arthaśāstra, et appris l’art de conduire et de dresser chevaux et éléphants,

Verse 5

कलासु च कृताभ्यासो मन्त्रशास्त्रविचक्षणः । भाषाश्च नाना देशानां लिपीर्ज्ञात्वा विदेशजाः

Exercé dans les arts, versé dans les śāstra des mantras; et—ayant appris les langues de maintes contrées—connaissant même des écritures venues de pays lointains,

Verse 6

अर्थानुपार्ज्य धर्मेण भुक्त्वा भोगान्यदृच्छया । उत्पाद्य पुत्रान्सुगुणांस्तेभ्यो ह्यर्थं विभज्य च

Ayant amassé des biens par des moyens conformes au dharma, il goûta les jouissances sans effort excessif; il engendra des fils vertueux et leur partagea la richesse en leur part,

Verse 7

यौवनं गत्वरं ज्ञात्वा जरां दृष्ट्वाश्रितां श्रुतिम् । चिन्तामवाप महती शिवशर्मा द्विजोत्तमः

Sachant la jeunesse fugitive, et voyant la vieillesse s’installer, ainsi que l’enseigne la śruti, l’excellent dvija Śivaśarmā fut saisi d’une profonde réflexion et d’un grand souci.

Verse 8

पठतो मे गतः कालस्तथोपार्जयतो धनम् । नाराधितो महेशानः कर्मनिर्मूलनक्षमः

Mon temps s’est écoulé dans l’étude, et de même dans l’acquisition des richesses ; pourtant Maheśāna, qui peut déraciner le karma, je ne l’ai pas adoré.

Verse 9

न मया तोषितो विष्णुः सर्वपापहरो हरिः । सर्वकामप्रदो नृणां गणेशो नार्चितो मया

Je n’ai pas satisfait Viṣṇu—Hari, l’ôte-tout-péché—; et je n’ai pas non plus adoré Gaṇeśa, dispensateur de tous les désirs des hommes.

Verse 10

तमस्तोमहरः सूर्यो नार्चि तो वै मया क्वचित् । महामाया जगद्धात्री न ध्याता भवबंधहृत्

Le Soleil, qui dissipe les masses de ténèbres, je ne l’ai jamais adoré ; et Mahāmāyā, la Mère qui soutient les mondes et tranche les liens du devenir, je ne l’ai pas méditée.

Verse 11

न प्रीणिता मया देवा यज्ञैः सर्वैः समृद्धिदाः । तुलसीवन शुश्रूषा न कृता पापशांतये

Je n’ai pas satisfait les dieux, dispensateurs de prospérité, par aucun sacrifice ; et je n’ai pas rendu service au bosquet de Tulasī pour apaiser les péchés.

Verse 12

न मया तर्पिता विप्रा मृष्टान्नैर्मधुरै रसैः । इहापि च परत्रापि विपदामनुतारकाः

Je n’ai pas réjoui les brāhmaṇas par des mets raffinés et de douces saveurs—ces actes qui, ici comme dans l’au-delà, aident à franchir les malheurs.

Verse 13

बहुपुष्पफलोपेताः सुच्छायाः स्निग्धपल्लवाः । पथि नारोपिता वृक्षा इहामुत्रफलप्रदाः

Des arbres riches de maintes fleurs et de fruits—à l’ombre douce, aux jeunes pousses tendres et luisantes—je ne les ai point plantés le long du chemin, bien qu’ils donnent des fruits et des mérites ici-bas et dans l’au-delà.

Verse 14

दुकूलैः स्वानुकूलैश्च चोलैः प्रत्यंगभूषणैः । नालंकृताः सुवासिन्य इहामुत्रसुवासदाः

Je n’ai point paré les femmes de bonne conduite (suvāsinī) de vêtements précieux, d’étoffes convenables et d’ornements pour les membres—dons qui accordent bonne demeure et confort ici et dans l’au-delà.

Verse 15

द्विजाय नोर्वरा दत्ता यमलोकनिवारिणी । सुवर्णं न सुवर्णाय दत्तं दुरितहृत्परम्

À un deux-fois-né (dvija, brāhmane) je n’ai pas donné de terre fertile, qui écarte du royaume de Yama ; ni n’ai offert de l’or au digne récipiendaire—l’or qui, souverainement, efface les fautes.

Verse 16

नालंकृता सवत्सा गौः पात्राय प्रतिपादिता । इह पापापहंत्र्याशु सप्तजन्मसुखावहा

Je n’ai pas offert à un digne récipiendaire une vache parée avec son veau—don qui, ici même, détruit vite les péchés et apporte le bonheur durant sept naissances.

Verse 17

ऋणापनुत्तये मातुः कारितो न जलाशयः । नातिथिस्तोषितः क्वापि स्वर्गमार्गप्रदर्शकः

Pour acquitter ma dette envers ma mère, je n’ai pas fait construire de réservoir d’eau ; et je n’ai jamais comblé un hôte—alors que l’hospitalité indique la voie du ciel.

Verse 18

छत्रोपानत्कुंडिकाश्च नाध्वगाय समर्पिताः । यास्यतः संयमिन्यां हि स्वर्गमार्गसुखप्रदाः

Je n’ai pas offert au voyageur l’ombrelle, les sandales ni la cruche d’eau : dons qui, en vérité, procurent douceur sur la route du ciel à celui qui se rend à Saṃyamanī, la cité de Yama.

Verse 19

न च कन्याविवाहार्थं वसु क्वापि मयार्पितम् । इह सौख्यसमृद्ध्यर्थं दिव्यकन्यार्पकं दिवि

Je n’ai jamais, nulle part, offert des richesses pour célébrer le mariage d’une jeune fille. En cette vie, pour le bien-être et l’abondance, je n’ai pas accompli ce don qui, au ciel, confère le fruit d’avoir offert une vierge céleste.

Verse 20

न वाजपेयावभृथे स्नातो लोभवशादहम् । इह जन्मनि चान्यस्मिन्बहुमृष्टान्नपानदे

Sous l’emprise de l’avidité, je ne me suis pas baigné lors de l’ablution finale du rite du Vājapeya ; et dans cette naissance—ou dans toute autre—je ne fus pas un donateur généreux d’abondants mets et breuvages raffinés.

Verse 21

न मया स्थापितं लिंगं कृत्वा देवालयं शुभम । यस्मिन्संस्थापिते लिंगो विश्वं संस्थापितं भवेत्

Je n’ai pas installé de liṅga après avoir bâti un temple divin, sacré et propice ; pourtant, lorsque le liṅga est établi selon le rite, c’est comme si l’univers tout entier était solidement fondé.

Verse 22

विष्णोरायतनं नैव कृतं सर्वसमृद्धिदम् । न च सूर्यगणेशानां प्रतिमाः कारिता मया

Je n’ai pas édifié de sanctuaire pour Viṣṇu, dispensateur de toute prospérité ; et je n’ai pas non plus fait façonner des images de Sūrya et de Gaṇeśa.

Verse 23

न गौरी न महालक्ष्मीश्चित्रेपि परिलेखिते । प्रतिमाकरणे चैषां न कुरूपो न दुर्भगः

Je n’ai même pas fait représenter, fût-ce en peinture, ni Gaurī ni Mahālakṣmī. En façonnant leurs images, nul ne devient laid ni voué au malheur.

Verse 24

सुसूक्ष्माणि विचित्राणि नोज्ज्वलान्यंबराण्यपि । समर्पितानि विप्रेभ्यो दिव्यांबर समृद्धये

Je n’ai pas non plus offert aux brāhmaṇas des vêtements d’une finesse extrême, aux motifs merveilleux et éclatants, dons qui procurent l’abondance des parures divines.

Verse 25

न तिलाश्च घृतेनाक्ताः सुसमिद्धे हुताशने । हुता वै मन्त्रपूताश्च सर्वपापापनुत्तये

Je n’ai pas non plus versé dans le feu sacré, bien attisé, des graines de sésame ointes de ghee, oblations sanctifiées par les mantras, pour l’effacement de tous les péchés.

Verse 26

श्रीसूक्तं पावमानी च ब्राह्मणो मंडलानि च । जप्तं पुरुषसूक्तं न पापारि शतरुद्रियम्

Je n’ai récité ni le Śrīsūkta, ni la Pāvamānī, ni les Brāhmaṇa-maṇḍalas, ni le Puruṣasūkta ; je n’ai pas non plus chanté le Śatarudriya, qui anéantit les péchés.

Verse 27

अश्वत्थ सेवा न कृता त्यक्त्वा चार्कं त्रयोदशीम् । सद्यः पापहरा सा हि न रात्रौ न भृगोर्दिने

Je n’ai pas accompli le service de l’aśvattha (figuier sacré), et j’ai aussi négligé l’observance d’Arka-trayodaśī. Cette pratique efface aussitôt les péchés ; pourtant je ne l’ai faite ni la nuit ni au jour de Bhṛgu (vendredi).

Verse 28

शयनीयं न चोत्सृष्टं मृदुला च प्रतूलिका । दीपीदर्पणसंयु्क्तं सर्वभोगसमृद्धिदम्

Je n’ai pas non plus donné un lit, ni un oreiller moelleux—avec lampe et miroir—don qui accorde l’abondance de toutes jouissances.

Verse 29

अजाश्वमहिषी मेषी दासी कृष्णाजिनं तिलाः । सकरंभास्तोयकुंभा नासनं मृदुपादुके

«(On doit offrir en aumône) une chèvre, un cheval, un buffle, un bélier, une servante, une peau d’antilope noire et du sésame ; ainsi qu’une bouillie de riz assaisonnée, des jarres d’eau, un siège et des sandales souples.»

Verse 30

पादाभ्यंगं दीपदानं प्रपादानं विशेषतः । व्यजनं वस्त्रतांबूलं तथान्यन्मुखवासकृत

«Le massage des pieds, le don de lampes et, surtout, l’offrande de points d’eau ; ainsi que des éventails, des vêtements, du bétel et d’autres actes qui apportent réconfort et fraîcheur aux voyageurs.»

Verse 31

नित्यश्राद्धं भूतबलिं तथाऽतिथि समर्चनम् । विशन्त्यन्यानि दत्त्वा च प्रशस्यानि यमालये

«Le śrāddha quotidien, les offrandes de bhūta-bali et l’hommage rendu aux hôtes—après avoir donné ces dons et d’autres louables—ces mérites sont proclamés même dans la demeure de Yama.»

Verse 32

न यमं यमदूतांश्च नयामीरपि यातनाः । पश्यन्ति ते पुणयभाजो नैतच्चापि कृतं मया

«Ceux qui ont part au mérite ne voient ni Yama, ni les messagers de Yama, ni les tourments des voies infernales ; et pourtant, même cela, je ne l’ai pas accompli.»

Verse 33

कृच्छ्रचांद्रायणादीनि तथा नक्तव्रतानि च । शरीरशुद्धिकारीणि न कृतानि क्वचिन्मया

Des austérités telles que le Kṛcchra et le Cāndrāyaṇa, ainsi que des vœux comme le Naktavrata—qui purifient le corps—je ne les ai jamais accomplis, en aucun temps.

Verse 34

गवाह्निकं च नोदत्तं कोकंडूतिर्न वै कृता । नोद्धृता पंकमग्ना गौर्गोलोकसुखदायिनी

Je n’ai pas non plus offert à la vache son dû quotidien (service ou nourriture) ; je n’ai pas accompli l’acte de soulager sa détresse ; je n’ai pas relevé une vache enfoncée dans la boue—elle qui dispense les joies de Goloka.

Verse 35

नार्थिनः प्रार्थितैरर्थैः कृतार्था हि मया कृताः । देहिदेहीति जल्पाको भविष्याम्यन्यजन्मनि

Je n’ai pas comblé les indigents des biens qu’ils imploraient. Dans une autre naissance, je deviendrai celui qui ne cesse de crier : «Donne, donne !».

Verse 36

न वेदा न च शास्त्राणि नार्धो दारा न नो सुतः । न क्षेत्रं न च हर्म्यादि मायांतमनुयास्यति

Ni les Veda ni les śāstra, ni la richesse, ni l’épouse, ni le fils ; ni les champs ni les demeures et autres biens ne suivront l’homme jusqu’au terme de sa vie.

Verse 37

शिवशर्मेति संचिंत्य बुद्धिं संधाय सर्वतः । निश्चिकाय मनस्येवं भवेत्क्षेमतरं मम

Méditant sur «la protection et la paix de Śiva», et rassemblant mon esprit de toutes parts, je résolus en mon cœur : «Ainsi, pour moi, ce sera plus sûr et plus auspicious».

Verse 38

यावत्स्वस्थोस्ति मे देहो यावन्नेंद्रियविक्लवः । तावत्स्वश्रेयसां हेतुं तीर्थयात्रां करोम्यहम्

Tant que mon corps demeure sain et que mes sens ne s’affaiblissent point, j’accomplirai le pèlerinage vers les tīrtha sacrés, en en faisant la cause de mon bien suprême.

Verse 39

दिनानि पंचपाण्येवमतिवाह्य गृहो द्विजः । शुभे तिथौ शुभे वारे शुभलग्नबले द्विजः

Après avoir ainsi passé cinq jours à la maison, le dvija—choisissant une tithi de bon augure, un jour favorable et un lagna puissant et propice—se prépara à partir sous des signes bénins.

Verse 40

उपोष्य रजनीमेकां प्रातः श्राद्धं विधाय च । गणेशान्ब्राह्मणान्नत्वा भुक्त्वा प्रस्थितवान्सुधीः

Après avoir jeûné une nuit et accompli à l’aube le śrāddha, le sage se prosterna devant Gaṇeśa et devant les brāhmaṇas ; puis, ayant pris son repas, il se mit en route.

Verse 41

इति निश्चित्य निर्वाणपदनिःश्रेणिकां पराम् । सर्वेषामेव जंतूनां तत्र संस्थितिकारिणाम्

Ainsi, ayant arrêté sa résolution sur cette suprême « échelle » menant à l’état de délivrance—destinée à tous les êtres qui y prennent demeure et appui—il fixa son dessein sur le bien le plus haut.

Verse 42

अथ पंथानमाक्रम्य कियंतमपि स द्विजः । मुहूर्तं पथि विश्रम्याचिंतयत्प्राक्क्व याम्यहम्

Puis, s’engageant sur la route et ayant parcouru quelque distance, le dvija se reposa un instant en chemin et songea : «D’abord… où dois-je aller ?»

Verse 43

भुवि तीर्थान्यनेकानि लोलमायुश्चलं मनः । ततः सप्तपुरीर्यायां सर्वतीर्थानि तत्र यत्

Sur la terre, il est maints gués sacrés ; la vie est instable et l’esprit changeant. C’est pourquoi je dois aller aux Sept Cités saintes, car là, en vérité, se rassemblent tous les tīrthas.

Verse 44

अयोध्यां च पुरीं गत्वा सरयूमवगाह्य च । तत्तत्तीर्थेषु संतर्प्य पितॄन्पिंडप्रदानतः

Il se rendit dans la cité d’Ayodhyā et s’immergea dans la Sarayū ; aux divers tīrthas de ce lieu, il rassasia les ancêtres en offrant des piṇḍas.

Verse 45

पंचरात्रमुषित्वा तु ब्राह्मणान्परिभोज्य च । प्रयागमगमद्विप्रस्तीर्थराजं सुहृष्टवत्

Après y avoir séjourné cinq nuits et avoir nourri comme il se doit les brāhmaṇas, le deux-fois-né se rendit à Prayāga, roi des tīrthas, le cœur plein d’allégresse.

Verse 46

सिताऽसिते सरिच्छ्रेष्ठे यत्रास्तां सुरदुर्लभे । यत्राप्लुतो नरः पापः परं ब्रह्माधिगच्छति

Là, où demeurent les excellentes rivières Sitā et Asitā, rares même pour les dieux, tout homme pécheur qui s’y baigne atteint le Brahman suprême.

Verse 47

क्षेत्रं प्रजापतेः पुण्यं सर्वेषामेव दुर्लभम् । लभ्यते पुण्यसंभारैर्नान्यथार्थस्य राशिभिः

Ce saint kṣetra de Prajāpati est, en vérité, difficile à obtenir pour tous ; on ne l’acquiert que par des réserves accumulées de mérite, non par des monceaux de simple richesse.

Verse 48

दमयंतीं कलिं कालं कलिंदतनयां शुभाम् । आगत्य मिलिता यत्र पुण्या स्वर्गतरंगिणी

Là, la sainte Svarga-taraṅgiṇī —la rivière qui s’écoule du ciel— vient et s’unit à Damayantī, à Kalī, à Kāla, et à l’auspicieuse fille de Kaliṃda (Yamunā).

Verse 49

प्रकृष्टं सर्वयागेभ्यः प्रयागमिति गीयते । यज्वनां पुनरावृत्तिर्न प्रयागार्द्रवर्ष्मणाम्

Prayāga est célébré comme surpassant tous les sacrifices. Pour les sacrifiants dont le corps est humidifié par (le bain sacré à) Prayāga, il n’y a plus de retour au saṃsāra.

Verse 50

यत्र स्थितः स्वयं साक्षाच्छूलटंको महेश्वरः । तत्राप्लुतानां जंतूनां मोक्षवर्त्मोपदेशकः

Là où Mahādeva demeure lui-même, manifesté en Śūlaṭaṅka, il enseigne aux êtres qui s’y sont baignés la voie menant à la délivrance (mokṣa).

Verse 51

तत्राऽक्षय्यवटोऽप्यस्ति सप्तपातालमूलवान् । प्रलयेपि यमारुह्य मृकंडतनयोऽवसत्

Là se trouve aussi l’Akṣaya-vaṭa, le Banians impérissable, dont les racines atteignent les sept pātālas. Même lors du pralaya, le fils de Mṛkaṇḍa, y étant monté, demeura en sûreté.

Verse 52

हिरण्यगर्भो विज्ञेयः स साक्षाद्वटरूपधृक् । तत्समीपे द्विजान्भक्त्या संभोज्याक्षय पुण्यभाक्

Sache que Hiraṇyagarbha y est véritablement manifesté, revêtant la forme même du banian. Celui qui, avec dévotion, nourrit près de lui les dvijas (les deux-fois-nés) obtient un mérite impérissable.

Verse 53

यत्र लक्ष्मीपतिः साक्षाद्वैकुंठादेत्य मानवान् । श्रीमाधवस्वरूपेण नयेद्विष्णोः परं पदम्

Là, l’Époux de Lakṣmī vient en personne de Vaikuṇṭha ; sous la forme de Śrī Mādhava, il mène les humains vers la demeure suprême de Viṣṇu.

Verse 54

श्रुतिभिः परिपठ्येते सिताऽसित सरिद्वरे । तत्राप्लुतां गाह्यमृतं भवंतीति विनिश्चितम्

Les Śrutis elles-mêmes célèbrent les rivières excellentes comme «la Blanche» et «la Sombre». Il est établi avec certitude que ceux qui s’y baignent goûtent l’immortalité d’ambroisie.

Verse 56

शिवलोकाद्ब्रह्मलोकादुमालोकवरात्पुनः । कुमारलोकाद्वैकुंठात्सत्यलोकात्समंततः । तपोजनमहर्भ्यश्च सर्वे स्वर्लोकवासिनः । भुवोलोकाच्च भूर्लोकान्नागलोकात्तथाऽखिलात्

De Śivaloka, de Brahmaloka, et encore du royaume excellent d’Umā ; du monde de Kumāra, de Vaikuṇṭha, et de Satyaloka de toutes parts ; de Tapoloka, de Janaloka et de Maharloka ; et tous les habitants de Svarga ; aussi de Bhuvarloka et de Bhūloka, et pareillement de Nāgaloka : de chaque région, tous viennent.

Verse 57

अचला हिमवन्मुख्याः कल्पवृक्षादयो नगाः । स्नातुं माघे समायांति प्रयागमरुणोदये

Les immobiles, les êtres sacrés : les grandes montagnes menées par Himavān, et même le Kalpavṛkṣa et d’autres, viennent à Prayāga à l’aurore du mois de Māgha pour s’y baigner.

Verse 58

दिगंगनाः प्रार्थयंति यत्प्रयागानिलानपि । तेपि नः पावयिष्यंति किं कुर्मः पंगवो वयम्

Les jeunes filles des directions implorent même les vents de Prayāga : «Eux aussi nous purifieront ; que ferons-nous, nous qui sommes estropiées ?» — ainsi se lamentent-elles.

Verse 59

अश्वमेधादियागाश्च प्रयागस्य रजः पुनः । तुलितं ब्रह्मणा पूर्वं न ते तद्रजसा समाः

Les sacrifices commençant par l’Aśvamedha furent jadis pesés par Brahmā face à la poussière de Prayāga ; ils ne l’égalaient pas, cette poussière.

Verse 60

मज्जागतानि पापानि बहुजन्मार्जितान्यपि । प्रयागनामश्रवणात्क्षीयंतेऽतीव विह्वलम्

Même les péchés enfoncés au plus profond, amassés au fil de nombreuses naissances, se consument, tout ébranlés, rien qu’à entendre le nom de Prayāga.

Verse 61

धर्मतीर्थमिदं सम्यगर्थतीर्थमिदं परम् । कामिकं तीर्थमेतच्च मोक्षतीर्थमिदं ध्रुवम्

Ceci est véritablement un Dharma-tīrtha ; ceci est le suprême Artha-tīrtha. Ce lieu même est aussi un tīrtha qui accomplit le Kāma, et assurément un Mokṣa-tīrtha.

Verse 62

ब्रह्महत्यादि पापानि तावद्गर्जंति देहिषु । यावन्मज्जंति नो माघे प्रयागे पापहारिणि

Des péchés tels que la brahmahatyā rugissent dans les êtres incarnés tant qu’ils ne se baignent pas à Prayāga durant le mois de Māgha, l’ôte-souillure.

Verse 63

तद्विष्णोः परमं पदं सदा पश्यंति सूरयः । एतद्यत्पठ्यते वेदे तत्प्रयागं पुनः पुनः

Cette demeure suprême de Viṣṇu, les sages voyants la contemplent sans cesse. Cette même réalité que l’on récite dans le Veda, c’est elle, encore et encore, Prayāga.

Verse 64

सरस्वती रजो रूपा तमोरूपा कलिंदजा । सत्त्वरूपा च गंगात्र नयंति ब्रह्मनिर्गुणम्

Ici, Sarasvatī est de nature rajasique ; la Kalindajā (Yamunā) est de nature tamasique ; et la Gaṅgā est de nature sattvique — ensemble, elles mènent au Brahman sans attributs.

Verse 65

इयं वेणीहि निःश्रेणी ब्रह्मणो वर्त्मयास्यतः । जंतोर्विशुद्धदेहस्य श्रद्धाऽश्रद्धाप्लुतस्य च

Cette Veṇī est vraiment l’échelle vers le Brahman, la voie du voyageur. Elle sert l’être incarné au corps purifié, qu’il soit rempli de foi ou même dépourvu de foi.

Verse 66

काशीति काचिदबला भुवनेषु रूढा लोलार्क केशवविलोलविलोचना । तद्दोर्युगं च वरणासिरियं तदीया वेणीति याऽत्र गदिताऽक्षयशर्मभूमिः

Il est une jeune fille renommée dans tous les mondes sous le nom de « Kāśī », aux yeux mobiles comme Lōlārka et Keśava. Ses deux bras sont Varaṇā et Asī ; et sa « tresse », ici, est appelée Veṇī — terre de paix et de bienfait impérissables.

Verse 67

अगस्तिरुवाच । सुधर्मिणि गुणांस्तस्य कोत्र वर्णयितुं क्षमः । तीर्थराजप्रयागस्य तीर्थैः संसेवितस्य च

Agastya dit : Ô homme juste, qui donc ici serait capable de décrire ses qualités — celles de Prayāga, roi des tīrtha, que les autres lieux saints viennent aussi honorer et servir ?

Verse 68

पापिनां यानि पापानि प्रसह्य क्षालितान्यहो । तच्छुद्ध्यै सेव्यते तीर्थैः प्रयागमधिकं ततः

Ah ! Les péchés des pécheurs sont lavés de force ; pour cette purification même, les autres tīrtha se rendent à Prayāga et le servent — c’est pourquoi Prayāga leur est supérieur.

Verse 69

प्रयागस्य गुणान्ज्ञात्वा शिवशर्मा द्विजः सुधीः । तत्र माघमुष्त्वाऽथ प्राप वाराणसीं पुरीम्

Ayant reconnu les excellences de Prayāga, le sage brāhmane Śivaśarmā y demeura tout le mois de Māgha ; puis il atteignit la cité de Vārāṇasī.

Verse 70

प्रवेश एव संवीक्ष्य स देहलिविनायकम् । अन्वलिंपत्ततो भक्त्या साज्यसिंदूरकर्दमैः

Dès l’entrée, voyant Dehalī-Vināyaka, il l’oignit avec dévotion d’une pâte de ghee mêlée de sindūra rouge.

Verse 71

निवेद्यमोदकान्पंच वंचयंतं निजं जनम् । महोपसर्गवर्गेभ्यस्ततोंऽतः क्षेत्रमाविशत्

Offrant cinq modaka en naivedya, et repoussant ainsi loin des siens les grands amas de calamités, il entra alors dans le kṣetra sacré de Kāśī.

Verse 72

आगत्य दृष्ट्वा मणिकर्णिकायामुदग्वहां स्वर्गतरंगिणीं सः । संक्षीणपुण्येतरपुण्यकर्मणां नृणां गणैः स्थाणुगणैरिवावृताम्

Étant arrivé, il vit à Maṇikarṇikā le fleuve porteur du ciel, aux vagues célestes, entouré de foules d’hommes dont les actes mêlés de mérite et de démérite s’étaient épuisés, tels des troupes de gaṇa de Śiva rassemblées autour.

Verse 73

सचैलमाप्लुत्य जलेऽमलेऽमलेऽविलंबमालंबित शुद्धबुद्धिः । संतर्प्य देर्वीषमनुष्यदिव्यपितॄन्पितॄन्स्वान्सहि कर्मकांडवित्

Sans tarder, encore vêtu, il se baigna dans les eaux pures et immaculées ; son esprit fut purifié. Connaisseur des rites, il accomplit le tarpaṇa, rassasiant les devas, les ṛṣi, les hommes, les ancêtres divins et ses propres aïeux.

Verse 74

विधाय च द्राक्स हि पंचतीर्थिकां विश्वेशमाराध्य ततो यथास्वम् । पुनःपुनर्वीक्ष्यपुरीं पुरारेरिदं मयालोकिनवेति विस्मितः

Ayant promptement accompli l’observance des cinq tīrtha, il adora ensuite Viśveśvara selon le rite; puis, encore et encore, il fixa la cité de l’Ennemi de Tripura (Śiva), saisi d’émerveillement, se disant : «L’ai-je vraiment vue ?»

Verse 75

न स्वः पुरी सा त्वनया पुरासमं समंजसापि प्रतिसाम्यमावहेत । प्रबंधभेदाद्व्यतिरिक्तपुस्तकप्रतिर्यथा सल्लिपिभेदभंगतः

La cité du ciel ne saurait, même avec une comparaison raisonnable, atteindre l’égalité avec cette cité très ancienne; car, de même qu’une copie d’un autre livre ne peut égaler l’original à cause des différences de composition—et parce que même la plus belle écriture varie—ainsi en est-il ici.

Verse 76

पयोपि यत्रत्यमचिंत्यवैभवं दिविस्थिता साधुसुधाप्यतोमुधा । तथा प्रसूतेस्तु पयोधरे पयो न पीयते पीतमिदं यदि क्वचित्

Même le « lait » qu’on y trouve possède une grandeur inconcevable; aussi le nectar du ciel, en comparaison, n’est-il que peu de chose. De même, le lait du sein d’une mère nourricière ne se boit plus lorsqu’on a goûté ceci—si tant est qu’on le goûte jamais.

Verse 77

अनामयाश्चिंतनया न येशितुर्जनामनाग्यत्र विना पिनाकिना । न कर्मसत्कर्मकृतोपि कुर्वतेऽनुकुर्वते शर्वगणांश्च सर्वतः

Là, sans le Porteur du Pināka (Śiva), les êtres n’atteignent pas la maîtrise, fût-ce par une intention paisible et pure. Même ceux qui ont accompli de bonnes œuvres n’agissent pas en agents séparés; de toutes parts, ils se meuvent selon les troupes de Śarva (Śiva).

Verse 78

न वर्ण्यते कैः किल काशिकेयं जंतोः स्थितस्यात्र यतोंतकाले । पचेलिमैः प्राक्कृतपुण्यभारैरोंकारमोंकारयतींदुमौलिः

Qui donc pourrait décrire la grandeur de Kāśī pour l’être qui demeure ici à l’heure de la mort ? Car, grâce au fardeau mûri des mérites amassés en des vies antérieures, le Seigneur au Croissant de Lune (Śiva) lui fait proférer le saint Oṃkāra.

Verse 79

संसारिचिंतामणिरत्र यस्मात्तं तारकं सज्जनकर्णिकायाम् । शिवोभिधत्ते सहसांऽतकाले तद्गीयतेसौ मणि कर्णिकेति

Car ici, à Sajjana-karṇikā, Śiva prononce soudain le Tāraka—le joyau qui exauce les vœux de ceux que lie le saṃsāra—à l’instant de la mort ; c’est pourquoi ce lieu est célébré sous le nom de « Maṇikarṇikā ».

Verse 80

मुक्तिलक्ष्मी महापीठ मणिस्तच्चरणाब्जयोः । कर्णिकेयं ततः प्राहुर्यां जना मणिकर्णिकाम्

Aux pieds de lotus du Seigneur se trouve le grand siège de la Délivrance, Muktilakṣmī ; là se tient aussi le joyau (maṇi). C’est pourquoi les gens disent que ce lieu est la « karṇikā », l’ornement de l’oreille, et l’appellent Maṇikarṇikā.

Verse 81

जरायुजांडजोद्भिज्जाः स्वेदजाह्यत्र वासिनः । न समा मोक्षभाजस्ते त्रिदशैर्मुक्तिदुर्दशैः

Ceux qui demeurent ici—nés du ventre, de l’œuf, du germe ou de la sueur—ont tous part à la mokṣa ; ils ne sont même pas comparables aux dieux, car les dieux n’obtiennent la délivrance qu’avec une extrême difficulté.

Verse 82

मम जन्म वृथाजातं दुर्वृत्तस्य जडात्मनः । नाद्ययावन्मयै क्षिष्ट काशिका मुक्तिकाशिका

«Ma naissance fut vaine—moi, à la conduite mauvaise et à l’esprit obtus—tant que je ne suis pas allé à Kāśikā, la Kāśī qui accorde la délivrance.»

Verse 83

पुनःपुनश्च तत्क्षेत्रमतिथीकृत्यनेत्रयोः । विचित्रं च पवित्रं च तृप्तिं नाधिजगाम ह

Encore et encore, il fit de ce kṣetra sacré l’« hôte » de ses yeux, le contemplant sans cesse ; bien qu’il fût merveilleux et purifiant, il n’atteignit pourtant pas la pleine satisfaction.

Verse 84

सप्तानां च पुरीणां हि धुरी णामवयाम्यहम् । वाराणसीं सुनिर्वाणविश्राणनविचक्षणाम्

Parmi les sept cités sacrées, je proclame Vārāṇasī la première, experte à dispenser le Nirvāṇa suprême, la délivrance ultime.

Verse 85

तथापि न चतस्रोन्या मया दृग्गोचरीकृताः । तासां प्रभावं विज्ञायाप्यागमिष्याम्य हं पुनः

Pourtant, les quatre autres (cités sacrées) ne se sont pas encore offertes à mon regard. Ayant compris aussi leur puissance, j’irai de nouveau les visiter.

Verse 86

तीर्थयात्रां प्रतिदिनं कुर्वन्नूनं सवत्सरम् । न प्राप सर्वतीर्थानि तीर्थं काश्यां तिलेतिले

Quand bien même l’on ferait chaque jour un pèlerinage aux tīrtha durant une année entière, on n’atteindrait pas tous les tīrtha ; car à Kāśī, un tīrtha se trouve à chaque grain, à chaque parcelle.

Verse 87

अगस्तिरुवाच । जानन्न पि गुणान्देवि क्षेत्रस्यास्य परान्द्विजः । नाना प्रमाणैः प्रवणो निरगात्स तथाप्यहो

Agastya dit : «Ô Déesse, bien que ce deux-fois-né connût les suprêmes excellences de ce champ sacré, et bien qu’il fût porté par maintes preuves et autorités, pourtant—hélas !—il s’en alla.»

Verse 88

किं कुर्वंति हि शास्त्राणि सप्रमाणानि सुंदरि । महामायां भवित्री तां को निवारयितुं क्षमः

Que peuvent donc les śāstra, même munis de toutes leurs preuves, ô belle ? Quand la Grande Māyā est sur le point de se lever, qui pourrait la retenir ?

Verse 89

कः समुच्चलितं चेतस्तोयंवा संप्रतीपयेत् । प्रोच्चथानस्थितमपि स्वभावोयच्चलस्तयोः

Qui pourrait apaiser l’esprit soudain soulevé, comme on voudrait rendre l’eau immobile ? Même retenus dans un vase, leur nature demeure agitée.

Verse 90

शिवशर्मा व्रजन्सोथ देशाद्देशांतरं क्रमात् । महाकाल पुरीं प्राप कलिकालविवर्जिताम्

Alors Śivaśarmā, cheminant pas à pas d’un pays à l’autre, parvint à la cité de Mahākāla, demeure sacrée épargnée par l’âge de Kali.

Verse 91

कल्पेकल्पेखिलंविश्वं कालयेद्यः स्वलीलया । तं कालं कलयित्वा यो महाकालो भवत्किल

Celui qui, à chaque kalpa, résorbe l’univers entier par son propre jeu divin—ayant maîtrisé le Temps—devient en vérité Mahākāla, le Grand Temps.

Verse 92

पापादवंती सा विश्वमवंतीति निगद्यते । युगेयुगेन्यनाम्नी सा कलावुज्जयिनीति च

Parce qu’elle protège le monde du péché, on l’appelle Avantī. À chaque yuga elle porte des noms différents ; et dans l’âge de Kali, elle est aussi connue sous le nom d’Ujjayinī.

Verse 93

विपन्नो यत्र वै जंतुः प्राप्यापि शवतां स्फुटम् । न पूतिगंधमाप्नो ति समुच्छ्रयति न क्वचित्

En ce lieu, même lorsqu’un être meurt et devient manifestement un cadavre, il ne prend pas d’odeur fétide, et ne se corrompt ni ne gonfle nulle part.

Verse 94

यमदूता न यस्यां हि प्रविशंति कदाचन । परःकोटीनि लिंगानि तस्यां संति पदेपदे

Dans cette cité, les messagers de Yama n’entrent jamais; et là, à chaque pas, se trouvent d’innombrables liṅga, au-delà de toute mesure.

Verse 95

हाटकेशो महाकालस्तारके शस्तथैव च । एकलिंगं त्रिधा भूत्वा त्रिलोकीं व्याप्य संस्थितम्

Hāṭakeśa, Mahākāla et de même Tārakeśa : un unique Liṅga devint triple et demeure établi, imprégnant les trois mondes.

Verse 96

ज्योतिः सिद्धवटे ज्योतिस्ते पश्यंतीह ये द्विजाः । अथवाश्रीमहाकालद्रष्टारः पुण्यराशयः

La Lumière divine est à Siddhavaṭa; les deux-fois-nés qui contemplent ici cette Lumière—oui, ceux qui obtiennent la vision du vénérable Mahākāla—deviennent un amas de mérites.

Verse 97

महाकालस्य तल्लिंगं यैर्दृष्टं कष्टिभिः क्वचित । न स्पृष्टास्ते महापापैर्न दृष्टास्ते यमोद्भटैः

Ceux qui, au prix de grandes peines, ont un jour contemplé ce Liṅga de Mahākāla, ne sont pas atteints par de grands péchés, ni aperçus par les farouches serviteurs de Yama.

Verse 98

महाकालपताकाग्रैः स्पृष्टपृष्ठास्तुरंगमाः । अरुणस्य कशाघातं क्षणं विश्रमयंति खे

Les chevaux dont le dos est effleuré par la pointe des étendards de Mahākāla se reposent un instant dans le ciel, à l’abri des coups de fouet d’Aruṇa.

Verse 99

महाकालमहाकालमहाकालेतिसंततम् । स्मरतःस्मरतो नित्यं स्मरकर्तृस्मरांतकौ

Répétant sans cesse : «Mahākāla, Mahākāla, Mahākāla», et Le remémorant jour après jour, encore et encore, il se souvient à la fois du Créateur de Kāma et de l’Anéantisseur de Kāma.

Verse 100

एवमाराध्य भूतेशं महाकालं ततो द्विजः । जगाम नगरीं कांतीं कांतां त्रिभुवनादपि

Après avoir ainsi vénéré Bhūteśa—Mahākāla—, le brāhmane se rendit ensuite dans cette cité rayonnante, si charmante qu’elle surpasse même la beauté des trois mondes.

Verse 110

युगेयुगे द्वारवत्या रत्नानि परितो मुषन् । अब्धीरत्नाकरोद्यापि लोकेषु परिगीयते

Âge après âge, pillant de toutes parts les joyaux autour de Dvāravatī, il est encore aujourd’hui célébré dans les mondes comme «l’océan, mine de joyaux».

Verse 120

चिंतार्णवे निमग्नोभूत्त्यक्ताशो जीविते धने । सांयात्रिक इवागाधे भिन्नपोतो महार्णवे

Il s’enfonça dans un océan d’inquiétude, renonçant à l’espoir de la vie comme de la richesse, tel un marchand-voyageur dont le navire s’est brisé dans la mer profonde et vaste.

Verse 130

एवं चिंतयतस्तस्य पीडासीदतिदारुणा । कोटि वृश्चिकदष्टस्य यावस्था तामवाप सः

Tandis qu’il méditait ainsi, une souffrance des plus terribles le saisit ; il en vint à l’état de celui qu’auraient piqué dix millions de scorpions.

Verse 135

तद्विमानमथारुह्य पीतवासाश्चतुर्भुजः । अलंचक्रे नभोवर्त्म स द्विजो दिव्यभूषणः

Alors, montant sur ce vimāna céleste, le brāhmane—vêtu de jaune, aux quatre bras, paré d’ornements divins—s’engagea sur la voie du firmament.