
Skanda s’adresse à Agastya et met en lumière le rôle de Bhagiratha, qui fit descendre Gaṅgā pour le bien des trois mondes, jusqu’à son association avec Maṇikarṇikā à Kāśī. Le chapitre approfondit la théologie d’Avimukta : Kāśī est dite n’être jamais abandonnée par Śiva, et constitue un champ suprême de salut où la délivrance peut être obtenue même sans les disciplines philosophiques ordinaires, par la faveur de Śiva et l’instruction « tāraka » donnée à l’instant de la mort. Le texte explique ensuite la géographie protectrice et l’accès réglementé au kṣetra. Les divinités instituent des puissances de garde et les rivières-frontières Asi et Varaṇā, d’où naît le nom de Vārāṇasī. Śiva nomme des gardiens (dont un Vināyaka) pour contrôler l’entrée : sans l’autorisation de Viśveśa, nul ne peut demeurer ni recueillir le fruit spirituel du lieu. Un exemplum inséré raconte le marchand Dhanañjaya, dévoué à sa mère, transportant ses restes ; par une suite d’événements incluant le vol d’un porteur et le thème du déplacement non autorisé, le texte montre que le fruit du kṣetra dépend d’une entrée légitime et d’une juste orientation intérieure. La dernière partie déploie une louange prolongée de Vārāṇasī, sans égale pour le salut, affirmant que des êtres de toute sorte qui y meurent atteignent une fin élevée sous la vigilance de Śiva.
Verse 1
स्कंद उवाच । शृण्वगस्त्यमहाभाग स च राजा भगीरथः । आराध्य श्रीमहादेवमुद्दिधीर्षुः पितामहान्
Skanda dit : Écoute, ô bienheureux Agastya. Ce roi Bhagīratha, désireux de délivrer ses ancêtres, adora le glorieux Mahādeva.
Verse 2
ब्रह्मशाप विनिर्दग्धान्सर्वान्राजर्षिसत्तमः । महता तपसा भूमिमानिनाय त्रिवर्त्मगाम्
Ce meilleur des rois-sages, par une grande austérité, fit descendre sur la terre la (Gaṅgā) qui chemine par les trois voies, pour tous ceux consumés par la malédiction de Brahmā.
Verse 3
त्रयाणामपि लोकानां हिताय महते नृपः । समानैषीत्ततो गंगां यत्रासीन्मणिकर्णिका
Pour le grand bien des trois mondes, le roi conduisit alors la Gaṅgā au lieu où se trouvait Maṇikarṇikā.
Verse 4
आनंदकाननं शंभोश्चक्रपुष्करिणी हरेः । परब्रह्मैकसुक्षेत्रं लीलामोक्षसमर्पकम्
C’est l’Ānandakānana de Śambhu ; c’est la Cakrapuṣkariṇī de Hari ; c’est l’unique et excellent kṣetra du Brahman suprême, offrant la délivrance comme un līlā divin.
Verse 5
प्रापयामास तां गंगां दैलीपिः पुरतश्चरन् । निर्वाणकाशनाद्यत्र काशीति प्रथिता पुरी
Marchant devant elle, Dailīpi amena la sainte Gaṅgā jusqu’à la cité—là où, parce qu’elle éclaire le nirvāṇa, la ville est renommée “Kāśī”.
Verse 6
अविमुक्तं महाक्षेत्रं न मुक्तं शंभुना क्वचित । प्रागेव हि मुनेऽनर्घ्यं जात्यं जांबूनदं स्वयम्
Ô sage, Avimukta est le grand kṣetra sacré que Śambhu (Śiva) n’abandonne jamais, en aucun temps. De lui-même il est inestimable, tel l’or pur et natif nommé Jāmbūnada.
Verse 7
पुनर्वारितरेणापि हीरेणयदि संगतम् । चक्रपुष्करणीतीर्थं प्रागेव श्रेयसांपदम्
Quand bien même une chose serait jointe à un diamant raffiné encore et encore, le Tīrtha de Cakrapuṣkaraṇī demeure, dès l’origine, la demeure même de l’auspice et du bien suprême.
Verse 8
ततः श्रेष्ठतरं शंभोर्मणिश्रवणभूषणात् । आनंदकानने तस्मिन्नविमुक्ते शिवालये
Plus excellent encore que l’ornement d’oreille serti de joyaux de Śambhu est ce séjour de Śiva—Avimukta—là, dans la forêt de félicité nommée Ānandakānana.
Verse 9
प्रागेव मुक्तिः संसिद्धा गंगासंगात्ततोधिका । यदा प्रभृति सा गंगा मणिकर्ण्यां समागता
Là, la délivrance était déjà pleinement accomplie; et pourtant elle devint plus grande encore par l’union avec la Gaṅgā, depuis que la Gaṅgā est venue à Māṇikarṇī.
Verse 10
तदाप्रभृति तत्क्षेत्रं दुष्प्रापं त्रिदशैरपि । कृत्वा कर्माण्यनेकानि कल्याणानीतराणि वा
Dès lors, ce kṣetra sacré devint difficile à atteindre même pour les dieux ; quand bien même les êtres accompliraient d’innombrables actes, favorables ou non.
Verse 11
तानि क्षणात्समुत्क्षिप्य काशीसंस्थोऽमृतोभवेत् । तस्यां वेदांतवेद्यस्य निदिध्यासनतो विना
Les rejetant en un instant, celui qui demeure à Kāśī devient immortel. Là, même sans la profonde contemplation (nididhyāsana) de l’Unique connu par le Vedānta…
Verse 12
विना सांख्येन योगेन काश्यां संस्थोऽमृतो भवेत् । कर्मनिर्मूलनवता विना ज्ञानेन कुंभज
Même sans Sāṅkhya ni Yoga, celui qui demeure à Kāśī devient immortel. Ô Kumbhaja (Agastya), même sans cette connaissance qui déracine le karma…
Verse 13
शशिमौलिप्रसादेन काशीसंस्थोऽमृतो भवेत् । यत्नतोऽयत्नतो वापि कालात्त्यक्त्वा कलेवरम्
Par la grâce du Seigneur au croissant de lune (Śiva), celui qui demeure à Kāśī devient immortel — qu’il quitte son corps au temps fixé avec effort ou sans effort.
Verse 14
तारकस्योपदेशेन काशीसंस्थोऽमृतो भवेत् । अनेकजन्मसंसिद्धैर्बद्धोऽपि प्राकृतैर्गुणैः
Par l’enseignement du Tāraka, celui qui demeure à Kāśī devient immortel, même s’il est lié par les guṇa naturels, consolidés au fil de nombreuses naissances.
Verse 16
देहत्यागोऽत्र वै योगः काश्यां निर्वाणसौख्यकृत् । प्राप्योत्तरवहां काश्यामतिदुष्कृतवानपि
Ici, en vérité, le ‘yoga’ même est l’abandon du corps ; à Kāśī il engendre la béatitude du nirvāṇa. Même celui qui porte des fautes extrêmement mauvaises, parvenu à Kāśī où la Gaṅgā s’écoule vers le nord…
Verse 17
यायात्स्वं हेलया त्यक्त्वा तद्विष्णोः परमं पदम् । यमेंद्राग्निमुखा देवा दृष्ट्वा मुक्तिपथोन्मुखान्
Abandonnant leurs propres demeures comme une chose sans importance, ils se hâtèrent vers la suprême demeure de Viṣṇu. Voyant les êtres tournés vers la voie de la délivrance, les dieux—Yama, Indra, Agni et les autres—se tinrent en éveil.
Verse 18
सर्वान्सर्वे समालोक्य रक्षां चक्रुः पुरापुरः । असिं महासिरूपां च पाप्यसन्मतिखंडनीम्
Tous, ayant tout considéré, établirent des protections, de cité en cité. Et ils instituèrent une épée—pareille à une grande lame—dont l’office était de trancher le péché et l’intelligence pervertie.
Verse 19
दुष्टप्रवेशं धुन्वानां धुनीं देवा विनिर्ममुः । वरणां च व्यधुस्तत्र क्षेत्रविघ्ननिवारिणीम्
Les dieux façonnèrent un cours d’eau sacré qui secoue et repousse l’entrée des méchants. Là, ils établirent aussi la Varaṇā, celle qui écarte les obstacles menaçant le saint kṣetra.
Verse 20
दुर्वृत्तसुप्रवृत्तेश्च निवृत्तिकरणीं सुराः । दक्षिणोत्तरदिग्भागे कृत्वाऽसिं वरणां सुराः
Afin d’opérer la retenue—détourner la conduite mauvaise et guider l’âme bien disposée—les dieux instituèrent ces puissances. Dans les quartiers du sud et du nord, ils établirent Asi et la Varaṇā.
Verse 21
क्षेत्रस्य मोक्षनिक्षेप रक्षां निर्वृतिमाप्नुयुः । क्षेत्रस्य पश्चाद्दिग्भागे तं देहलिविनायकम्
Ainsi obtinrent-ils la quiétude en gardant le kṣetra, dépôt même de la délivrance. Et sur le côté occidental du champ sacré, ils établirent Dehalī‑Vināyaka, Gaṇeśa du seuil.
Verse 22
स्वयं व्यापारयामास रक्षार्थं शशिशेखरः । अनुज्ञातप्रवेशानां विश्वेशेन कृपावता
Śaśiśekhara, le Seigneur au croissant de lune (Śiva), prit Lui-même en charge la garde, afin que soient protégés ceux dont l’entrée fut accordée par le compatissant Viśveśa.
Verse 23
ते प्रवेशं प्रयच्छंति नान्येषां हि कदाचन । इत्यर्थे कथयिष्येऽहमितिहासं पुरातनम् । आश्चर्यकारिपरमं काशीभक्तिप्रवर्धनम्
Ils accordent l’entrée, et jamais à d’autres, en aucun temps. Pour en exposer le sens, je raconterai une antique histoire, souverainement merveilleuse, qui fait croître la dévotion envers Kāśī.
Verse 24
स्कंद उवाच । दक्षिणाब्धितटे कश्चित्सेतुबंधसमीपतः । वणिग्धनंजयो नाम मातृभक्तिसमन्वितः
Skanda dit : Sur la rive de l’océan du Sud, près de Setubandha, vivait un marchand nommé Dhanaṃjaya, rempli de piété filiale envers sa mère.
Verse 25
पुण्यमार्गार्जित धनो धनतोषितमार्गणः । मार्गणस्फारितयशा यशोदातनयार्चकः
Sa fortune fut acquise par la voie du mérite; de ses biens il comblait les suppliants. Sa renommée s’étendit par sa largesse, et il adorait le Fils de Yaśodā (Kṛṣṇa).
Verse 26
समुन्नतोपि संपत्त्या विनयानतकंधरः । आकरोपि गुणानां हि गुणिष्वाकारगोपकः
Bien qu’élevé par la prospérité, il inclinait le cou dans l’humilité. Bien qu’il fût une mine de vertus, il voilait son excellence parmi les vertueux.
Verse 27
रूपसंपदुदारोपि परदारपराङ्मुखः । ससंपूर्णकलोप्यासीन्निष्कलंकोदयः सदा
Bien que pourvu d’une belle apparence et d’une noble prospérité, il détournait toujours le visage de l’épouse d’autrui. Bien qu’accompli en tous les arts, il demeurait à jamais sans tache dans sa conduite.
Verse 28
ससत्यानृतवृत्तिश्च प्रायः सत्यप्रियो मुने । वर्णेतरोप्यभूल्लोके सुवर्णकृतवर्णनः
Il allait entre vérité et mensonge, mais le plus souvent, ô sage, il aimait la vérité. Bien que né hors des classes reconnues, il devint dans le monde célèbre comme celui qui « fait de l’or »—artisan d’une renommée éclatante.
Verse 29
सदाचरणगोप्येष सुखयानचरः कृती । अदरिद्रोपि मेधावी सोभूत्पापदरिद्रधीः
Sa faute demeurait cachée sous le manteau d’une bonne conduite; il allait dans l’aisance, habile et capable. Bien qu’il ne fût pas pauvre de biens et qu’il fût intelligent, par le péché il devint « pauvre d’esprit ».
Verse 30
तस्यैवं वर्तमानस्य कदाचित्कालपर्ययात् । जननी निधनं प्राप्ता व्याधिताऽतिजरातुरा
Tandis qu’il vivait ainsi, un jour—par le retournement du temps—sa mère atteignit la mort, accablée par la maladie et épuisée par une extrême vieillesse.
Verse 31
तया च यौवनं प्राप्य मेघच्छायातिचंचलम् । प्रावृण्नदीपूरसमं स्वपतिः परिवंचितः
Et elle, parvenue à la jeunesse—instable comme l’ombre d’un nuage et tumultueuse comme un fleuve en saison des pluies—trompa son propre époux.
Verse 32
दिन त्रिचतुरस्थायि या नारी प्राप्य यौवनम् । भर्तारं वंचयेन्मोहात्साऽक्षयं नरकं व्रजेत्
La femme qui, après avoir atteint la jeunesse—qui ne dure, pour ainsi dire, que trois ou quatre jours—trompe son époux par égarement, va à un enfer sans fin.
Verse 33
शीलभंगेन नारीणां भर्ताधर्मपरोपि हि । पतेद्दुःखार्जितात्स्वर्गाच्छीलं रक्ष्यं ततः स्त्रिया
Par la rupture de la chasteté d’une femme, même son époux—fût-il voué au dharma—peut choir du ciel acquis au prix de peines; aussi la femme doit-elle préserver sa vertu.
Verse 34
विष्ठागर्ते च निरये स्वयं पतति दुर्मतिः । आभूतसंप्लवं यावत्ततः स्याद्ग्रामसूकरी
Celle au mauvais esprit tombe d’elle-même dans l’enfer d’une fosse d’immondices; et jusqu’à la dissolution cosmique, ensuite elle devient une truie de village.
Verse 35
स्वविष्ठापायिनी चाथ वल्गुली वृक्षलंबिनी । उलूकी वा दिवांधा स्याद्वृक्षकोटरवासिनी
Et alors elle devient celle qui se nourrit de ses propres immondices; ou une chauve-souris suspendue aux arbres; ou un hibou, aveugle le jour, demeurant dans les creux des arbres.
Verse 36
रक्षणीयं महायत्नादिदं सुकृतभाजनम् । वपुः परस्य दुःस्पर्शात्सुखाभासात्मकात्स्त्रिया
Ce corps—réceptacle des actes méritoires—doit être gardé avec un grand effort, tenu loin du contact funeste de la femme d’autrui, dont le plaisir n’est qu’un semblant de bonheur.
Verse 37
अनेनैव शरीरेण भर्तृसाद्विहितेन हि । किं सती न च तस्तंभ भानुमुद्यंतमाज्ञया
Avec ce même corps—affaibli par la souffrance du mari—la femme chaste, par son ordre, n’a-t-elle pas même arrêté le Soleil au moment où il se levait ?
Verse 38
अत्रिपत्न्यनसूया किं भर्तृभक्तिप्रभावतः । दधार न त्रयीं गर्भे पतिव्रत परायणा
Anasūyā, épouse d’Atri—entièrement vouée en pativratā—n’a-t-elle pas, par la force de sa dévotion au mari, porté dans son sein le Veda triple ?
Verse 39
इह कीर्तिश्च विपुला स्वर्गेवासस्तथाऽक्षयः । पातिव्रत्यात्स्त्रिया लभ्यं सखित्वं च श्रिया सह
De la vertu de pativratā d’une femme naissent une vaste renommée en ce monde, une demeure impérissable au ciel, et même la compagnie de Śrī (la Fortune) elle-même.
Verse 40
सादुर्वृत्त्या परित्यज्य पतिधर्मं सनातनम् । स्वच्छंदचारिणी भूत्वामृतानिरयमुद्ययौ
Mais elle, par une conduite mauvaise, abandonna le devoir éternel envers son époux ; devenue suiveuse de ses seuls caprices, elle mourut et monta vers l’enfer.
Verse 41
धनंजयोपि च मुने केनचिच्छिवयोगिना । सार्धं तपोदयादित्थं सोऽभवद्धर्मतत्परः
Et Dhanaṃjaya aussi, ô sage, par la fréquentation d’un certain yogin de Śiva et par l’essor de l’austérité, devint ainsi tout entier voué au dharma.
Verse 42
धनंजयोपि धर्मात्मा मातृभक्तिपरायणः । आदायास्थीन्यथो मातुर्गंगा मार्गस्थितोऽभवत्
Dhanaṃjaya aussi, l’âme droite et tout entier voué à la piété envers sa mère, prit les ossements de sa mère et se mit en route vers la Gaṅgā.
Verse 43
पंचगव्येन संस्नाप्य ततः पंचामृतेन वै । यक्षकर्दमलेपेन लिप्त्वा पुष्पैः प्रपूज्य च
Il les baigna avec le pañcagavya, puis, en vérité, avec le pañcāmṛta ; il les oignit de la pâte de yakṣa-kardama et les vénéra aussi par des fleurs.
Verse 44
आवेष्ट्य नेत्रवस्त्रेण ततः पट्टांबरेण वै । ततः सुरसवस्त्रेण ततो मांजिष्ठवाससा
Les enveloppant d’abord d’un tissu fin, puis, en vérité, de vêtements de soie ; ensuite d’une étoffe parfumée, et enfin d’un tissu teint à la mañjiṣṭhā.
Verse 45
नेपालकंबलेनाथ मृदाचाऽथ विशुद्धया । ताम्रसंपुटके कृत्वा मातुरंगान्यहो वणिक्
Puis, avec une couverture de laine du Népal et aussi avec de l’argile purifiée, il plaça les restes de sa mère dans un coffret de cuivre—hélas, ce marchand !
Verse 46
अस्पृष्टहीनजातिः स शुचिष्मान्स्थंडिलेशयः । आनयञ्ज्वरितोप्यासीन्मध्ये मार्गं धनंजयः
Bien que né d’une condition humble, tenu pour « intouchable », il demeurait pur et couchait sur la terre nue ; même brûlant de fièvre, Dhanaṃjaya continuait de porter (les restes) au milieu de la route.
Verse 47
भारवाहः कृतस्तेन कश्चिद्दत्त्वोचितां भृतिम् । किं बहूक्तेन घटज काशी प्राप्ताऽथ तेन वै
Il engagea quelqu’un comme porteur et lui donna le salaire convenable. Que dire de plus, ô Né du Vase (Agastya) ? En temps voulu, il parvint vraiment à Kāśī.
Verse 48
धृत्वा संभृतिरक्षार्थं भारवाहं धनंजयः । जगामापणमानेतुं किंचिद्वस्त्वशनादिकम्
Afin de protéger ses provisions amassées, Dhanañjaya laissa le porteur en sentinelle, puis se rendit au marché pour rapporter quelques objets — nourriture et autres.
Verse 49
भारवाह्यंतरं प्राप्य तस्य संभृतिमध्यतः । ताम्रसंपुटमादाय धनं ज्ञात्वा गृहं ययौ
Entrant dans le logis du porteur, du milieu des provisions il prit un coffret de cuivre ; comprenant qu’il contenait de l’argent, il s’en alla chez lui.
Verse 50
वासस्थानमथागत्य तमदृष्ट्वा धनंजयः । त्वरावान्संभृतिं वीक्ष्य ताम्रसंपुटवर्जिताम्
Quand Dhanañjaya revint au gîte et ne le vit pas, il se hâta d’examiner les provisions et les trouva privées du coffret de cuivre.
Verse 51
हाहेत्याताड्य हृदयं चक्रंद बहुशो भृशम् । इतस्ततस्तमालोक्य गतस्तदनुसारतः
Criant «Hélas !», se frappant la poitrine, il sanglota maintes fois dans une douleur cuisante. Regardant de-ci de-là, il s’en alla à sa poursuite.
Verse 52
अकृत्वा जाह्नवीस्नानमनवेक्ष्य जगत्पतिम् । तस्य संवसथं प्राप्तो भारवोढुर्धनंजयः
Sans accomplir le bain sacré dans la Jāhnavī (Gaṅgā), et sans contempler le Seigneur du monde, Dhanañjaya, le porteur de fardeaux, parvint à sa demeure.
Verse 53
भारवाडप्यरण्यान्यां ताम्रसंपुटमध्यतः । दृष्ट्वास्थीनि विनिःश्वस्य तानि त्यक्त्वा गृहं ययौ
Dans la forêt, le porteur aussi, ouvrant l’écrin de cuivre, vit des os à l’intérieur. Poussant un profond soupir, il les jeta et rentra chez lui.
Verse 54
वणिक्च तद्गृहं प्राप्य शुष्ककंठोष्ठतालुकः । दृष्ट्वाऽथ चैलशकलं तृणकुट्यंतरे तदा
Le marchand, parvenu à cette maison la gorge, les lèvres et le palais desséchés, remarqua alors un morceau d’étoffe à l’intérieur de la hutte de chaume.
Verse 55
आशया किंचिदाश्वस्य तत्पत्नीं परिपृष्टवान् । सत्यं ब्रूहि न भेतव्यं दास्याम्यन्यदपि ध्रुवम्
Avec un brin d’espoir, l’ayant un peu réconfortée, il interrogea l’épouse de cet homme : «Dis la vérité, ne crains rien ; assurément je te donnerai aussi autre chose».
Verse 56
वसु क्व ते गतो भर्ता मातुरस्थीनिमेऽर्पय । वयं कार्पटिका भद्रे भवामो न च दुःखदाः
«Où donc ton époux est-il parti avec les richesses ? Remets-moi ces ossements de ta mère. Noble dame, nous sommes de pauvres gens en haillons ; ce n’est pas nous qui faisons le mal.»
Verse 57
अज्ञात्वा लोभवशतस्तेन नीतोऽस्थिसंपुटः । तस्यैष दोषो नो भद्रे मातुर्मे कर्म तादृशम्
«Sans en connaître la vraie nature, poussé par l’avidité, il emporta le reliquaire d’ossements. La faute est sienne seule, ô bonne dame, non celle de ma mère : son acte n’était pas de cette sorte.»
Verse 58
अथवा न प्रसू दोषो मंदभाग्योऽस्मि तत्सुतः । सुतेनकृत्यं यत्कृत्यं तत्प्राप्तिर्नास्ति भिल्लि मे
«Ou bien la mère n’a aucune faute ; moi, son fils, je suis l’infortuné. Ce qu’un fils doit accomplir, cette juste réalisation ne m’est pas échue, ô Bhillī.»
Verse 59
उद्यमं कृतवानस्मि न सिद्ध्येन्मंदभाग्यतः । आयातु सत्यवाक्यान्मे मा बिभेतु वनेचरः
«J’ai fait effort, mais cela n’aboutit pas, par mon mauvais destin. Que l’habitant de la forêt revienne par la puissance de mes paroles véridiques ; qu’il ne me craigne point.»
Verse 60
अस्थीनि दर्शयत्वाशु धनं दास्येऽधिकं ततः । इत्युक्ता तेन सा भिल्ली व्याजहार निजं पतिम्
«Montre-moi vite les ossements ; ensuite je te donnerai une richesse plus grande encore.» Ainsi interpellée par lui, cette Bhillī s’adressa à son propre époux.
Verse 61
लज्जानम्रशिराःसोऽथ वृत्तांतं विनिवेद्य च । निनाय तामरण्यानीं शबरस्तं धनंजयम्
Alors, la tête inclinée de honte, il rapporta les faits et mena Dhanaṃjaya vers la solitude de la forêt; le Śabara (chasseur/homme des tribus) l’emmena avec lui.
Verse 62
वनेचरोऽथ तत्स्थानं दैवाद्विस्मृतवान्मुने । दिग्भ्रांतिं समवाप्याथ परिबभ्राम कानने
Puis l’homme des bois, par décret du destin, oublia ce lieu, ô sage. Saisi d’égarement, il erra dans le taillis.
Verse 63
इतोरण्यात्ततो याति ततोरण्यादितो व्रजेत् । वनाद्वनांतरं भ्रांत्वा खिन्नः सोपि वनेचरः
De cette forêt il allait à celle-là, puis de celle-là il revenait à celle-ci. Errant de bois en bois, même cet homme des forêts s’épuisa.
Verse 64
विहाय मध्येऽरण्यानि तं ययौ च स्वपक्कणम् । द्वित्राण्यहानि संभ्रम्य स कार्पटिकसत्तमः
Laissant les forêts derrière lui, il gagna sa propre demeure. Après avoir erré, agité, durant deux ou trois jours, ce meilleur des kārpaṭika (mendiants pèlerins)…
Verse 66
तन्मंदभाग्यतां श्रुत्वा लोकात्कार्पटिको मुने । कृत्वा गयां प्रयागं च ततः स्वविषयं ययौ
Ayant appris du peuple ce malheur, ô sage, le kārpaṭika (pèlerin) se rendit à Gayā et à Prayāga; puis il retourna dans son propre pays.
Verse 67
काश्यां प्रवेशं प्राप्यापि तदस्थीनि घटोद्भव । विना वैश्वेश्वरीमाज्ञां बहिर्यातानि तत्क्षणात्
Même après être entrés à Kāśī, ces os—ô Ghaṭodbhava (Agastya)—sans l’ordre de Vaiśveśvarī, furent rejetés dehors à l’instant même.
Verse 68
एवं काश्यां प्रविश्यापि पापी धर्मानुषंगतः । न क्षेत्रफलमाप्नोति बहिर्भवति तत्क्षणात्
Ainsi, même si un pécheur entre à Kāśī, s’il demeure souillé par un attachement seulement superficiel au dharma, il n’obtient pas le fruit du saint Kṣetra ; à l’instant même il est rejeté au dehors.
Verse 69
तस्माद्विश्वेश्वराज्ञैव काशीवासेऽत्र कारणम् । असिश्च वरणा यत्र क्षेत्ररक्षाकृतौ कृते
C’est donc par l’ordre même de Viśveśvara que le séjour à Kāśī est ici cause d’un tel mérite—là où l’Asi et la Varaṇā furent établies pour garder le territoire sacré.
Verse 70
वाराणसीति विख्याता तदारभ्य महामुने । असेश्च वरणायाश्च संगमं प्राप्य काशिका
Dès lors, ô grand muni, Kāśikā devint célèbre sous le nom de « Vārāṇasī », ayant atteint la confluence de l’Asi et de la Varaṇā.
Verse 71
वाराणसीह करुणामयदिव्यमूर्तिरुत्सृज्य यत्र तु तनुं तनुभृत्सुखेन । विश्वेशदृङ्महसि यत्सहसा प्रविश्य रूपेण तां वितनुतां पदवीं दधाति
Ici, à Vārāṇasī, la Présence divine, toute de compassion—où l’être quitte aisément son corps—entre soudain dans l’éclat du regard de Viśveśa et, par sa forme nouvelle, atteint cette condition dilatée et sublime.
Verse 72
जातो मृतो बहुषु तीर्थवरेषु रे त्वं जंतो न जातु तव शांतिरभून्निमज्य । वाराणसी निगदतीह मृतोऽमृतत्वं प्राप्याधुना मम बलात्स्मरशासनः स्याः
Né et mort maintes fois en de sublimes tīrtha, ô créature, jamais tu ne trouvas la paix, même après l’immersion du bain. Mais Vārāṇasī l’énonce : «Qui meurt ici obtient l’immortalité» ; et désormais, par ma puissance, tu seras le vainqueur de Kāma, le désir.
Verse 73
अन्यत्र तीर्थ सलिले पतितोद्विजन्मा देवादिभावमयते न तथा तु काश्याम् । चित्रं यदत्र पतितः पुनरुत्थितिं न प्राप्नोति पुल्कसजनोपि किमग्र जन्मा
Ailleurs, un deux-fois-né tombé dans les eaux d’un tīrtha peut se relever vers des états divins ; mais il n’en va pas ainsi à Kāśī. Étrange merveille : celui qui tombe ici ne retrouve plus l’essor du monde ; si même un né pulkasa y est délivré, que dire de celui de naissance plus élevée ?
Verse 74
नैषा पुरी संसृतिरूपपारावारस्य पारं पुरहा पुरारिः । यस्यां परं पौरुषमर्थमिच्छन्सिद्धिं नयेत्पौरपरंपरांसः
Cette cité n’est pas une simple ville : elle est l’autre rive de l’océan qu’est le saṃsāra, manifestée par le Destructeur des forteresses de Tripura, l’ennemi du démon Pura. En elle, celui qui désire le but suprême de la vie humaine est mené à la perfection, jusque par les lignées mêmes de ses habitants.
Verse 75
तीर्थांतराणि मनुजः परितोऽवगाह्य हित्वा तनुं कलुषितां दिवि दैवतं स्यात् । वाराणसीपरिसरे तु विसृज्य देहं संदेहभाग्भवति देहदशाप्तयेपि
L’homme peut se plonger dans bien d’autres tīrthas et, quittant un corps souillé, devenir un deva au ciel. Mais s’il délaisse son corps dans l’enceinte de Vārāṇasī, il devient objet de doute, même quant à l’obtention d’un autre état incarné (car la renaissance y est tranchée).
Verse 76
वाराणसी समरसीकरणादृतेपि योगादयोगिजनतां जनतापहंत्री । तत्तारकं श्रवणगोचरतां नयंती तद्बह्मदर्शयति येन पुनर्भवो न
Vārāṇasī, qui ôte les afflictions du peuple, yogins ou non-yogins, même sans « égalisation » imposée, rend audible la vérité Tāraka, salvatrice, et révèle le Brahman par lequel il n’est plus de retour à la renaissance.
Verse 77
वाराणसी परिसरे तनुमिष्टदात्रीं धर्मार्थकामनिलयामहहाविसृज्य । इष्टं पदं किमपि हृष्टतरोभिलष्य लाभोस्तुमूलमपि नो यदवाप शून्यम्
Hélas ! Ayant quitté le corps dans l’enceinte de Vārāṇasī, dispensatrice des grâces désirées, demeure du dharma, de l’artha et du kāma, l’être aspire avec joie à quelque état suprême chéri ; qu’il y ait profit, car ici même sa racine n’est pas vide : assurément on l’obtient.
Verse 78
आःकाशिवासिजनता ननु वंचिताभूद्भाले विलोचनवतावनितार्धभाजा । आदाय यत्सन्ध्यकृतभाजनमिष्टदेहं निर्वाणमात्रमपवर्जयतापुनर्भु
Hélas ! Les habitants de Kāśī furent, semble-t-il, frustrés par le Seigneur aux Trois Yeux, qui porte la Déesse comme moitié de son corps ; car il leur ôta ce corps chéri, façonné par leur culte du crépuscule (sandhyā), et ne leur accorda que le nirvāṇa, leur refusant toute renaissance.
Verse 79
वाराणसी स्फुरदसीमगुणैकभूमिर्यत्र स्थितास्तनुभृतःशशिभृत्प्रभावात् । सर्वे गले गरलिनोऽक्षियुजो ललाटे वामार्धवामतनवोऽतनवस्ततोंऽते
Vārāṇasī est l’unique terre où brillent des qualités sans bornes. Par la puissance du Seigneur au croissant de lune, tous les êtres incarnés qui y demeurent deviennent : à la gorge, tels le porteur du poison ; au front, tels le Trois‑Yeux ; et dans leur forme, comme s’ils partageaient l’auspicieuse moitié gauche ; ainsi, à la fin, ils atteignent son état sans corps, la délivrance.
Verse 80
आनंदकाननमिदं सुखदं पुरैव तत्त्रापि चक्रसरसी मणिकर्णिकाऽथ । स्वः सिंधुसंगतिरथो परमास्पदं च विश्वेशितुः किमिह तन्न विमुक्तये यत्
Cet Ānandakānana, depuis les temps anciens, est dispensateur de joie. En son sein se trouve la Cakrasarasī—Maṇikarṇikā—et aussi la confluence du fleuve céleste. C’est la demeure suprême de Viśveśvara (Śiva). Qu’y a‑t‑il ici qui ne mène à la délivrance ?
Verse 81
वाराणसीह वरणासि सरिद्वरिष्ठा संभेदखेदजननी द्युनदी लसच्छ्रीः । विश्रामभूमिरचलाऽमलमोक्षलक्ष्म्याहैनां विहाय किमुसीदति मूढजंतुः
Ô Vārāṇasī, ô Varaṇā, la plus excellente des rivières, courant céleste à l’éclat resplendissant, qui dissout la séparation et met fin à la lassitude ! Tu es la terre immobile du repos, parée de la pure fortune du mokṣa. T’ayant délaissée, pourquoi donc l’être égaré s’enfoncerait‑il dans la chute du monde ?
Verse 82
किं विस्मृतं त्वहहगर्भजमामनस्यं कार्तांतदूतकृतबंधन ताडनं च । शंभोरनुग्रह परिग्रह लभ्य काशीं मूढो विहाय किमु याति करस्थ मुक्तिम्
As-tu oublié—hélas—la souffrance qui commence dans le sein maternel, ainsi que les liens et les coups infligés par les messagers de Yama ? Kāśī ne s’obtient que par l’accueil gracieux et la faveur de Śambhu (Śiva). Si un insensé délaisse Kāśī, comment pourrait-il atteindre la délivrance qui, pour ainsi dire, est déjà dans sa propre main ?
Verse 83
तीर्थांतराणि कलुषाणि हरति सद्यः श्रेयो ददत्यपि बहु त्रिदिवं नयंति । पानावगाहनविधानतनुप्रहाणैर्वाराणसी तु कुरुते बत मूलनाशम्
D’autres tīrthas, certes, ôtent aussitôt les souillures ; ils accordent aussi maints bienfaits et peuvent mener au ciel. Mais Vārāṇasī—par les observances de boire ses eaux, de l’immersion/baignade rituelle, et même d’y déposer le corps—opère vraiment l’étonnante destruction du péché jusqu’à sa racine.
Verse 84
काशीपुरी परिसरे मणिकर्णिकायां त्यक्त्वा तनुं तनुभृतस्तनुमाप्नुवंति । भाले विलोचनवतीं गलनीललक्ष्मीं वामार्धबंधुरवधूं विधुरावरोधाः
Les êtres incarnés qui déposent leur corps à Maṇikarṇikā, dans l’enceinte de Kāśī, obtiennent une forme divine. Délivrés de tout empêchement, ils reçoivent l’Épouse bien-aimée : au beau front, aux yeux lumineux, parée de l’auspicieuse splendeur bleue à la gorge—Elle, charmante comme la moitié gauche du Seigneur (Śiva), sa Śakti.
Verse 85
ज्ञात्वा प्रभावमतुलं मणिकर्णिकायां यः पुद्गलं त्यजति चाशुचिपूयगंधि । स्वात्मावबोधमहसा सहसा मिलित्वा कल्पांतरेष्वपि स नैव पृथक्त्वमेति
Connaissant la puissance incomparable de Maṇikarṇikā, quiconque y délaisse cette masse corporelle—impure, empestant la souillure et le pus—se fond aussitôt dans l’éclat rayonnant de la connaissance du Soi. Et même au fil d’autres kalpas, il ne retombe jamais dans la séparation.
Verse 86
रागादिदोषपरिपूर मनो हृषीकाः काशीपुरीमतुलदिव्यमहाप्रभावाम् । ये कल्पयंत्यपरतीर्थसमां समंतात्ते पापिनो न सह तैः परिभाषणीयम्
Ceux dont l’esprit et les sens sont remplis de défauts tels que l’attachement, et qui, de toutes parts, imaginent que la cité de Kāśī—d’une puissance grande, divine et sans égale—n’est que l’égale d’autres tīrthas, ceux-là sont des pécheurs ; il ne convient même pas de converser avec eux.
Verse 87
वाराणसीं स्मरहरप्रियराजधानीं त्यक्त्वा कुतो व्रजसि मूढ दिगंतरेषु । प्राप्याप्यजाद्यसुलभांस्थिरमोक्षलक्ष्मीं लक्ष्मीं स्वभावचपलां किमु कामयेथाः
Ayant quitté Vārāṇasī, la capitale royale chérie de Smarahara (Śiva), le destructeur de Kāma, pourquoi, ô égaré, erres-tu vers des contrées lointaines ? Après avoir obtenu la Lakṣmī stable de la délivrance, si difficile même pour Brahmā et les autres, pourquoi convoiterais-tu encore la Lakṣmī mondaine, naturellement changeante ?
Verse 89
विद्या धनानि सदनानि गजाश्वभृत्याः स्रक्चंदनानि वनिताश्च नितांत रम्याः । स्वर्गोप्यगम्य इह नोद्यमभाजिपुंसि वाराणसीत्वसुलभा शलभादिमुक्तिः । धात्रा धृतानि तुलया तुलनामवैतुं वैकुंठमुख्यभुवनानि च काशिका च । तान्युद्ययुर्लघुतयान्यगियं गुरुत्वात्तस्थौ पुरीह पुरुषार्थचतुष्टयस्य
Le savoir, les richesses, les demeures, éléphants, chevaux et serviteurs, guirlandes et santal, et des femmes d’une beauté extrême—voire le ciel lui-même—ne sont pas difficiles à obtenir ici pour l’homme qui s’applique. Mais la délivrance, aussi aisée à Vārāṇasī que l’envol d’un papillon de nuit et autres, n’est pas ainsi accessible ailleurs. Le Créateur plaça sur une balance Vaikuṇṭha et les autres mondes éminents, ainsi que Kāśikā, pour en éprouver le poids. Ces mondes s’élevèrent par leur légèreté, tandis que celle-ci (Kāśī) demeura ferme par sa gravité : voici la cité qui porte les quatre buts de l’existence—dharma, artha, kāma et mokṣa.
Verse 90
काशी पुरीमधिवसन्द्रिनरोनरोपिह्मारोप्यमाणैहमान्यहवैकरुद्रः । नानोपसर्गजनिसर्गजदुःखभारैःकर्मापनुद्यसविशेत्परमेशधाम्नि
Quiconque demeure dans la cité de Kāśī—fût-il accablé de maintes épreuves et du lourd fardeau des douleurs nées de calamités diverses et des conditions du monde—rejette ses karmas et entre dans la demeure suprême de Parameśvara, l’Unique Rudra digne de tout hommage.
Verse 91
स्थिरापायं कायं जननमरणक्लेशनिलयं विहायास्यां काश्यामहहपरिगृह्णीत न कुतः । वपुस्तेजोरूपं स्थिरतरपरानंदसदनं विमूढोऽसौ जंतुः स्फुटितमिवकांम्यं विनिमयन्
Pourquoi donc, hélas, l’homme n’abandonne-t-il pas ce corps—incertain et périssable, simple demeure des tourments de la naissance et de la mort—pour se réfugier en cette Kāśī ? Car ici l’être incarné obtient une forme de splendeur divine, demeure plus stable de la béatitude suprême ; pourtant la créature égarée, comme si elle échangeait un joyau sans défaut, troque ce bien inestimable contre ce qui n’est que désiré.
Verse 92
अहो लोकः शोकं किमिह सहते हंतहतधीर्विपद्भारैः सारैर्नियतनिधनैर्ध्वसित धनैः । क्षितौ सत्यां काश्यां कथयति शिवो यत्र निधने श्रुतौ किंचिद्भूयः प्रविशति न येनोदरदरीम्
Hélas ! Pourquoi le monde endure-t-il ici le chagrin, l’intelligence frappée, écrasé sous le poids des malheurs et des biens qui ne sont que l’« essence » de la ruine—voués à périr et vite anéantis ? Alors qu’existe sur terre la véritable Kāśī, où, à l’instant de la mort, Śiva lui-même parle à l’oreille ; en l’entendant, on ne rentre plus dans la fente du sein maternel, c’est-à-dire qu’on ne revient pas à la renaissance.
Verse 93
काशिवासिनिजने वनेचरेद्वित्रिभुज्यपि समीरभोजने । स्वैरचारिणि जितेंद्रियेप्यहो काशिवासिनि जने विशिष्टता
Même si celui qui demeure à Kāśī vit tel un rôdeur des forêts—ne mangeant qu’une, deux ou trois fois, comme s’il n’était soutenu que par l’air—et même s’il va librement, ayant dompté les sens, ah ! une excellence unique appartient aux habitants de Kāśī.
Verse 94
नास्तीह दुष्कृतकृतां सुकृतात्मनां वा काचिद्विशेषगतिरंतकृतां हि काश्याम् । बीजानि कर्मजनितानि यदूषरायां नांकूरंयति हरदृग्ज्वलितानितेषाम्
Ici, à Kāśī, il n’est point de voie d’outre-tombe particulière, ni pour ceux qui ont commis le mal ni pour les âmes vertueuses; car à Kāśī, le Seigneur qui met fin à la mort accorde le même passage suprême. Les semences nées du karma, brûlées par le regard flamboyant de Hara, ne germent pas—comme des graines jetées sur une terre stérile.
Verse 95
शशका मशका बकाः शुकाः कलविंकाश्च वृकाः सजंबुकाः । तुरगोरग वानरानरा गिरिजे काशिमृताः परामृतम्
Ô Girijā, qu’ils soient lièvres ou moustiques, grues ou perroquets, oiseaux kalaviṃka, loups avec chacals, chevaux, serpents, singes ou même êtres humains—quiconque meurt à Kāśī obtient le nectar suprême de l’immortalité, la délivrance la plus haute.
Verse 96
अरुद्ररुद्राक्षफणींद्रभूषणास्त्रिपुंड्रचंद्रार्धधराधरागताः । निरंतरं काशिनिवासिनोजना गिरींद्रजे पारिषदा मता मम
Ô fille du Seigneur des Montagnes, ceux qui demeurent sans relâche à Kāśī—ornés de grains de Rudrākṣa et de parures du roi des serpents, marqués des trois lignes sacrées de cendre et portant le croissant de lune—doivent, selon moi, être tenus pour les propres serviteurs de Śiva (pāriṣadas).
Verse 97
यावंत एव निवसंति च जंतवोऽत्र काश्यां जलस्थलचरा झषजंबुकाद्याः । तावंत एव मदनुग्रह रुद्रदेहा देहावसानमधिगम्य मयि प्रविष्टाः
Autant d’êtres qu’il en demeure ici, à Kāśī—qu’ils se meuvent dans l’eau ou sur la terre, tels les poissons, les chacals et autres—autant, au terme de leur corps, entrent en Moi; car par Ma grâce ils deviennent de corps de Rudra.
Verse 98
ये तु वर्षेषवोरुद्रा दिवि देवि प्रकीर्तिताः । वातेषवोंऽतरिक्षे ये ये भुव्यन्नेषवः प्रिये
Ô Déesse, ces Rudra que l’on célèbre comme présidant aux pluies dans le ciel—ceux qui gouvernent les vents dans la région médiane, et ceux qui, sur la terre, résident dans les grains nourriciers, ô bien-aimée—tous sont une seule et même Présence divine.
Verse 99
रुद्रा दश दश प्राच्यवाची प्रत्यगुदक्स्थिताः । ऊर्ध्वदिक्स्थाश्च ये रुद्राः पठ्यंते वेदवादिभिः
On parle des Rudra par groupes de dix : ceux liés à l’Orient, ceux établis à l’Occident et au Nord, et ceux qui demeurent dans la direction d’en haut ; de tels Rudra sont récités par les interprètes du Véda.
Verse 100
असंख्याताः सहस्राणि ये रुद्रा अधिभूतले । तत्सर्वेभ्योऽधिका काश्यां जंतवो रुद्ररूपिणः
D’innombrables milliers de Rudra existent sur la terre ; pourtant, à Kāśī, les êtres qui portent la forme même de Rudra sont supérieurs à tous ceux-là.
Verse 110
दैनंदिनेऽथ प्रलये त्रिशूलकोटौ समुत्क्षिप्य पुरीं हरः स्वाम् । बिभर्ति संवर्त महास्थिभूषणस्ततो हि काशी कलिकालवर्जिता
Lors de la dissolution quotidienne et encore lors de la grande dissolution cosmique, Hara soulève sa propre cité sur la pointe de son trident et la porte—lui, le puissant Saṃvarta, paré de grands os. C’est pourquoi Kāśī est exempte des tourments de l’âge de Kali.
Verse 114
अतः परं कलशज किं शुश्रूषसि तद्वद । काशीकथा कथ्यमाना ममापि परितोषकृत्
À présent, ô Kalaśaja (Agastya), que désires-tu encore entendre ? Dis-le. Car le récit sacré de Kāśī, lorsqu’il est conté, apporte la joie même à mon cœur.
Verse 158
असिसंभेद योगेन काशीसंस्थोऽमृतो भवेत् । देहत्यागोऽत्र वै दानं देहत्यागोत्र वै तपः
Par le yoga nommé Asisaṃbheda, celui qui demeure à Kāśī devient immortel. Ici, l’abandon du corps est véritablement dāna ; l’abandon du corps ici est véritablement tapas.
Verse 865
क्षुत्क्षामः शुष्ककंठोष्ठो हाहेति परिदेवयन् । पुनः काशीपुरीं प्राप्तः परिम्लानमुखो वणिक्
Rongé par la faim, la gorge et les lèvres desséchées, gémissant «Hélas, hélas !», le marchand parvint de nouveau à la cité de Kāśī, le visage entièrement flétri.