
Le chapitre 19 présente un récit théologique en deux volets, rapporté à la première personne par le sage Mārkaṇḍeya. (1) Lors du pralaya à l’état d’ekārṇava, quand l’univers n’est plus qu’un seul océan, le rishi, épuisé et proche de mourir, aperçoit une vache rayonnante se déplaçant sur les eaux. Elle le rassure : par la faveur de Mahādeva, la mort ne l’atteindra pas ; elle lui ordonne de saisir sa queue et lui offre un lait divin qui efface faim et soif et rend une vigueur extraordinaire. La vache se révèle être Narmadā, envoyée par Rudra pour sauver le brāhmaṇa, établissant le fleuve comme agent conscient de salut et véhicule de la grâce śaiva. (2) Le récit se transforme ensuite en vision cosmogonique : le narrateur contemple le Seigneur suprême dans les eaux, associé à Umā et à la śakti cosmique ; puis la divinité s’éveille et prend la forme de Varāha pour relever la Terre engloutie. Le texte propose une synthèse non sectaire en affirmant que Rudra/Hari et les fonctions créatrices sont non-différents au sens ultime, et met en garde contre l’hostilité née d’interprétations divisantes. Les vers finaux, en phalaśruti, déclarent que lire ou entendre chaque jour purifie et conduit à des destinées heureuses après la mort dans les sphères célestes.
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततस्त्वेकार्णवे तस्मिन्मुमूर्षुरहमातुरः । काकूच्छ्वासस्तरंस्तोयं बाहुभ्यां नृपसत्तम
Śrī Mārkaṇḍeya dit : Alors, dans cet océan unique, en détresse et proche de la mort, je flottais sur les eaux, haletant et suppliant, nageant à la force de mes bras, ô meilleur des rois.
Verse 2
शृणोम्यर्णवमध्यस्थो निःशब्दस्तिमिते तदा । अम्भोरवमनौपम्यं दिशो दश विनादिनम्
Alors, situé au milieu de l'océan dans un calme sans bruit, j'entendis le rugissement incomparable des eaux, résonnant dans les dix directions.
Verse 3
हंसकुदेन्दुसंकाशां हारगोक्षीरपाण्डुराम् । नानारत्नविचित्राङ्गीं स्वर्णशृङ्गां मनोरमाम्
Je vis une vache, rayonnante comme un cygne, une fleur de jasmin et la lune ; pâle comme une guirlande et comme le lait. Ses membres étaient parés de toutes sortes de joyaux et ses cornes étaient d'or, d'un charme exquis à contempler.
Verse 4
सुरैः प्रवालकमयैर्लाङ्गुलध्वजशोभिताम् । प्रलम्बघोणां नर्दन्तीं खुरैरर्णवगाहिनीम्
Elle était parée d’ornements semblables au corail, dignes des dieux, et embellie d’une queue et d’un étendard. Au long museau, rugissante, elle traversait l’océan, le foulant de ses sabots.
Verse 5
गां ददर्शाहमुद्विग्नो मामेवाभिमुखीं स्थिताम् । किंकिणीजालमुक्ताभिः स्वर्णघण्टासमावृताम्
Troublé, je vis cette vache debout, seule, tournée vers moi, couverte de guirlandes de grelots tintants et de perles, et parée de cloches d’or.
Verse 6
तस्याश्चरणविक्षेपैः सर्वमेकार्णवं जलम् । विक्षिप्तफेनपुञ्जौघैर्नृत्यन्तीव समं ततः
Par les vifs mouvements de ses pieds, toute cette eau devint comme un unique océan cosmique. Les masses d’écume projetées en flots donnaient l’impression que les eaux elles-mêmes dansaient partout.
Verse 7
ररास सलिलोत्क्षेपैः क्षोभयन्ती महार्णवम् । सा मामाह महाभाग श्लक्ष्णगम्भीरया गिरा
Par les jets d’eau qu’elle soulevait, elle bouleversait le grand océan et rugissait. Puis, d’une voix douce et profonde, elle me dit : «Ô bienheureux…».
Verse 8
मा भैषीर्वत्स वत्सेति मृत्युस्तव न विद्यते । महादेवप्रसादेन न मृत्युस्ते ममापि च
«Ne crains point, mon enfant, mon enfant : pour toi il n’est point de mort. Par la grâce de Mahādeva, il n’y a pas de mort pour toi, ni pour moi non plus».
Verse 9
ममाश्रयस्व लाङ्गूलं त्वामतस्तारयाम्यहम् । घोरादस्माद्भयाद्विप्र यावत्संप्लवते जगत्
«Saisis fermement ma queue; ainsi je te ferai passer. Ô brāhmane, de cette effroyable crainte—jusqu’à ce que le monde entier soit submergé par le déluge—je te délivrerai.»
Verse 10
क्षुत्तृषाप्रतिघातार्थं स्तनौ मे त्वं पिबस्व ह । पयोऽमृताश्रयं दिव्यं तत्पीत्वा निर्वृतो भव
«Pour repousser la faim et la soif, bois à mes seins. Ce lait divin a pour fondement l’amṛta; l’ayant bu, deviens apaisé et comblé.»
Verse 11
तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा हर्षात्पीतो मया स्तनः । न क्षुत्तृषा पीतमात्रे स्तने मह्यं तदाभवत्
Ayant entendu ses paroles, je bus à son sein avec joie. Dès que je bus, la faim et la soif cessèrent de me tourmenter.
Verse 12
दिव्यं प्राणबलं जज्ञे समुद्रप्लवनक्षमम् । ततस्तां प्रत्युवाचेदं का त्वमेकार्णवीकृते
En moi naquit une force divine du souffle vital, capable de franchir l’océan. Alors je lui répondis : «Qui es-tu, lorsque tout est devenu cette unique mer cosmique ?»
Verse 13
भ्रमसे ब्रूहि तत्त्वेन विस्मयो मे महान्हृदि । भ्रमतोऽत्र ममार्तस्य मुमूर्षोः प्रहतस्य
«Dis-moi en vérité qui tu es, toi qui erres ici ; un grand étonnement s’est levé dans mon cœur. Tandis que je vagabondais ici, affligé, proche de la mort et terrassé…»
Verse 14
त्वं हि मे शरणं जाता भाग्यशेषेण सुव्रते
En vérité, tu es devenue mon refuge—par le dernier vestige de ma bonne fortune, ô femme aux vœux nobles.
Verse 15
गौरुवाच । किमहं विस्मृता तुभ्यं विश्वरूपा महेश्वरी । नर्मदा धर्मदा न्ःणां स्वर्गशर्मबलप्रदा
Gaurī dit : «M’as-tu oubliée ? Je suis Maheśvarī, de forme universelle—je suis Narmadā, dispensatrice du dharma aux êtres, accordant la félicité du ciel et la force d’y parvenir».
Verse 16
दृष्ट्वा त्वां सीदमानं तु रुद्रेणाहं विसर्जिता । तं द्विजं तारयस्वार्ये मा प्राणांस्त्यजतां जले
Te voyant sombrer, Rudra m’a dépêchée. Ô noble dame, sauve ce brāhmane—qu’il ne rende pas son souffle dans les eaux.
Verse 17
गोरूपेण विभोर्वाक्यात्त्वत्सकाशमिहागता । मा मृषावचनः शम्भुर्भवेदिति च सत्वरा
Ayant pris la forme d’une vache, et sur l’ordre du Seigneur, je suis venue ici vers toi—sans tarder—afin que la parole de Śambhu ne soit pas démentie.
Verse 18
एवमुक्तस्तयाहं तु इन्द्रायुधनिभं शुभम् । लाङ्गूलमव्ययं ज्ञात्वा भुजाभ्यामवलम्बितः
Ainsi interpellé par elle, je reconnus cette queue bénie—pareille au foudre d’Indra et impérissable—et je m’y agrippai de mes deux bras.
Verse 19
अध्याय
« Chapitre » — marque de scribe ou de section, plutôt qu’un vers métrique.
Verse 20
ततो युगसहस्रान्तमहं कालं तया सह । व्यचरं वै तमोभूते सर्वतः सलिलावृते
Ensuite, durant un temps égal à mille yuga, j’errrai avec elle, dans un monde englouti par les ténèbres et couvert d’eaux de toutes parts.
Verse 21
महार्णवे ततस्तस्मिन् भ्रमन्गोः पुच्छमाश्रितः । निर्वाते चान्धकारे च निरालोके निरामये
Alors, dans ce grand océan, dérivant et m’agrippant à la queue de la vache, je demeurai dans une obscurité sans vent — sans lumière et sans affliction.
Verse 22
अकस्मात्सलिले तस्मिन्नतसीपुष्पसन्निभम् । विभिन्नांजनसङ्काशमाकाशमिव निर्मलम्
Soudain, dans ces eaux, apparut quelque chose semblable à la fleur du lin — pur comme le ciel, mais sombre comme du khôl en poudre dispersé.
Verse 23
नीलोत्पलदलश्यामं पीतवाससमव्ययम् । किरीटेनार्कवर्णेन विद्युद्विद्योतकारिणा
Sombre comme le pétale du lotus bleu, revêtu d’un vêtement jaune impérissable, et couronné d’un diadème couleur de soleil, étincelant comme l’éclair—
Verse 24
भ्राजमानेन शिरसा खमिवात्यन्तरूपिणम् । कुण्डलोद्धष्टगल्लं तु हारोद्द्योतितवक्षसम्
La tête rayonnante, d’une beauté parfaite comme le ciel lui-même ; les joues effleurées par les boucles d’oreilles, et la poitrine illuminée par l’éclat d’un collier—
Verse 25
जाम्बूनदमयैर्दिव्यैर्भूषणैरुपशोभितम् । नागोपधानशयनं सहस्रादित्यवर्चसम्
Paré d’ornements divins en or jāmbūnada ; reposant, la Serpente pour oreiller—rayonnant de l’éclat de mille soleils.
Verse 26
अनेकबाहूरुधरं नैकवक्त्रं मनोरमम् । सुप्तमेकार्णवे वीरं सहस्राक्षशिरोधरम्
Je contemple le Seigneur héroïque, endormi dans l’unique océan cosmique—délicieux à voir, portant de nombreux bras et de puissantes cuisses, aux multiples visages, couronné de milliers d’yeux et de têtes.
Verse 27
जटाजूटेन महता स्फुरद्विद्युत्समार्चिषा । एकार्णवं जगत्सर्वं व्याप्य देवं व्यवस्थितम्
Avec une vaste couronne de cheveux emmêlés, flamboyante comme l’éclair; la Divinité demeure établie—pénétrant l’océan unique et l’univers tout entier.
Verse 28
ग्रसित्वा शङ्करः सर्वं सदेवासुरमानवम् । प्रपश्याम्यहमीशानं सुप्तमेकार्णवे प्रभुम्
Après que Śaṅkara a tout englouti—dieux, asuras et humains—je contemple le Seigneur souverain, Īśāna, endormi dans l’unique océan cosmique.
Verse 29
सर्वव्यापिनमव्यक्तमनन्तं विश्वतोमुखम् । तस्य पादतलाभ्याशे स्वर्णकेयूरमण्डिताम्
Il est omniprésent, non manifesté, sans fin, tourné vers toutes les directions. Près des plantes de Ses pieds, je La vis, parée de bracelets d’or—
Verse 30
विश्वरूपां महाभागां विश्वमायावधारिणीम् । श्रीमयीं ह्रीमयीं देवीं धीमयीं वाङ्मयीं शिवाम्
…la Déesse à la forme universelle, la très fortunée, porteuse de la māyā du monde—pleine de Śrī et de pudeur sacrée; la Devī qui est sagesse même et parole même, la gracieuse Śivā.
Verse 31
सिद्धिं कीर्तिं रतिं ब्राह्मीं कालरात्रिमयोनिजाम् । तामेवाहं तदात्यन्तमीश्वरान्तिकमास्थिताम्
Je La reconnus comme Siddhi, Kīrti, Rati, Brāhmī et Kālarātri—l’Inengendrée; et alors je La vis demeurer tout entière auprès du Seigneur.
Verse 32
अद्राक्षं चन्द्रवदनां धृतिं सर्वेश्वरीमुमाम्
Je vis Umā, au visage de lune—Dhṛti elle-même, la Souveraine suprême de tous.
Verse 33
शान्तं प्रसुप्तं नवहेमवर्णमुमासहायं भगवन्तमीशम् । तमोवृतं पुण्यतमं वरिष्ठं प्रदक्षिणीकृत्य नमस्करोमि
Après avoir accompli la pradakṣiṇā, je me prosterne devant le Seigneur Bienheureux—paisible, endormi, de la teinte de l’or nouveau, accompagné d’Umā; voilé de ténèbres et pourtant le plus saint, le plus élevé de tous.
Verse 34
ततः प्रसुप्तः सहसा विबुद्धो रात्रिक्षये देववरः स्वभावात् । विक्षोभयन् बाहुभिरर्णवाम्भो जगत्प्रणष्टं सलिले विमृश्य
Alors, à la fin de la nuit, le plus excellent des dieux s’éveilla soudain, selon sa propre nature. Remuant de ses bras les eaux de l’océan, il contempla le monde disparu dans le déluge.
Verse 35
किं कार्यमित्येव विचिन्तयित्वा वाराहरूपोऽभवदद्भुताङ्गः । महाघनाम्भोधरतुल्यवर्चाः प्रलम्बमालाम्बरनिष्कमाली
Se disant : «Que faut-il accomplir ?», il prit la forme de Varāha, aux membres prodigieux ; son éclat était pareil à un vaste nuage sombre de pluie, paré d’une longue guirlande, de vêtements et d’ornements d’or.
Verse 36
सशङ्खचक्रासिधरः किरीटी सवेदवेदाङ्गमयो महात्मा । त्रैलोक्यनिर्माणकरः पुराणो देवत्रयीरूपधरश्च कार्ये
Couronné, portant conque, disque et épée, ce Seigneur à la grande âme est fait des Veda et de leurs auxiliaires. L’Ancien, créateur des trois mondes, lorsqu’il y a œuvre à accomplir, revêt les formes de la triade divine : Brahmā, Viṣṇu et Rudra.
Verse 37
स एव रुद्रः स जगज्जहार सृष्ट्यर्थमीशः प्रपितामहोऽभूत् । संरक्षणार्थं जगतः स एव हरिः सुचक्रासिगदाब्जपाणिः
Lui seul est Rudra : il résorbe l’univers. Pour la création, le Seigneur devient le Prāpitāmaha, Brahmā. Et pour la sauvegarde du monde, il est lui-même Hari, dont les mains portent le disque splendide, l’épée, la massue et le lotus.
Verse 38
तेषां विभागो न हि कर्तुमर्हो महात्मनामेकशरीरभाजाम् । मीमांसाहेत्वर्थविशेषतर्कैर्यस्तेषु कुर्यात्प्रविभेदमज्ञः
Nulle séparation ne doit être établie entre ces grands êtres qui partagent un seul corps essentiel. Est ignorant celui qui, par des querelles d’exégèse, de causalité et de logique pointilleuse, s’efforce d’y forger des différences.
Verse 39
स याति घोरं नरकं क्रमेण विभागकृद्द्वेषमतिर्दुरात्मा । या यस्य भक्तिः स तयैव नूनं देहं त्यजन् स्वं ह्यमृतत्वमेति
L’être à l’âme mauvaise—qui provoque les divisions et se complaît dans la haine—va, pas à pas, vers l’effroyable enfer. Mais la divinité qu’un homme vénère vraiment avec bhakti, par cette même dévotion, en quittant le corps, il atteint assurément l’immortalité.
Verse 40
संमोहयन्मूर्तिभिरत्र लोकं स्रष्टा च गोप्ता क्षयकृत्स देवः । तस्मान्न मोहात्मकमाविशेत द्वेषं न कुर्यात्प्रविभिन्नमूर्तिः
Ce même Dieu, par des formes diverses, trouble ce monde, devenant Créateur, Protecteur et Artisan de la dissolution. Aussi ne faut-il pas entrer dans l’illusion, ni nourrir la haine, en croyant les formes réellement séparées.
Verse 41
वाराहमीशानवरोऽप्यतोऽसौ रूपं समास्थाय जगद्विधाता । नष्टे त्रिलोकेऽर्णवतोयमग्ने विमार्गितोयौघमयेऽन्तरात्मा
Ainsi ce Seigneur—suprême même au-dessus d’Īśāna—assuma la forme du Sanglier (Varāha), ordonnateur du cosmos. Quand les trois mondes eurent péri, submergés par le déluge de l’océan, le Soi intérieur scruta la masse des eaux pour retrouver ce qui était perdu.
Verse 42
भित्त्वार्णवं तोयमथान्तरस्थं विवेश पातालतलं क्षणेन । जले निमग्नां धरणीं समस्तां समस्पृशत्पङ्कजपत्रनेत्राम्
Fendant les eaux de l’océan et pénétrant en ce qui se trouvait au-dedans, en un instant il atteignit le sol de Pātāla. Là, il toucha la Terre tout entière, engloutie sous les eaux—la Terre aux yeux pareils à des pétales de lotus, belle et lumineuse.
Verse 43
विशीर्णशैलोपलशृङ्गकूटां वसुंधरां तां प्रलये प्रलीनाम् । दंष्ट्रैकया विष्णुरतुल्यसाहसः समुद्दधार स्वयमेव देवः
Cette Terre, dont montagnes, rochers, pics et escarpements étaient disloqués, et qui, dans le pralaya, s’était dissoute, Viṣṇu—Dieu au courage sans égal—la souleva d’une seule défense, par lui-même.
Verse 44
सा तस्य दंष्ट्राग्रविलम्बिताङ्गी कैलासशृङ्गाग्रगतेव ज्योत्स्ना । विभ्राजते साप्यसमानमूर्तिः शशाङ्कशृङ्गे च तडिद्विलग्ना
Suspendue à la pointe de Sa défense, elle, la Terre, resplendissait—telle la clarté lunaire reposant sur le faîte du Kailāsa. Cette Terre à la forme sans égale étincelait aussi, pareille à l’éclair accroché à la corne de la Lune.
Verse 45
तामुज्जहारार्णवतोयमग्नां करी निमग्नामिव हस्तिनीं हठात् । नावं विशीर्णामिव तोयमध्यादुदीर्णसत्त्वोऽनुपमप्रभावः
D’un élan, Il la tira des profondeurs de l’océan—tel un éléphant relevant une éléphante engloutie. Avec une vigueur montante et une puissance sans pareille, Il la retira comme on repêche une barque brisée du milieu des eaux.
Verse 46
स तां समुत्तार्य महाजलौघात्समुद्रमार्यो व्यभजत्समस्तम् । महार्णवेष्वेव महार्णवाम्भो निक्षेपयामास पुनर्नदीषु
Après avoir relevé la terre du déluge immense, ce Seigneur noble répartit l’océan tout entier. Puis Il remit les eaux des grandes mers dans les vastes océans, et les relâcha de nouveau dans les rivières.
Verse 47
शीर्णांश्च शैलान्स चकार भूयो द्वीपान्समस्तांश्च तथार्णवांश्च । शैलोपलैर्ये विचिताः समन्ताच्छिलोच्चयांस्तान्स चकार कल्पे
Il refaçonna les montagnes brisées, ainsi que tous les continents et les océans. Les contrées où, de toutes parts, gisaient des pierres de montagne éparses, Il en fit de hauts amas de roches pour l’ordonnance du kalpa.
Verse 48
अनेकरूपं प्रविभज्य देहं चकार देवेन्द्रगणान्समस्तान् । मुखाच्च वह्निर्मनसश्च चन्द्रश्चक्षोश्च सूर्यः सहसा बभूव
Partageant Son corps en de multiples formes, Il fit naître toutes les cohortes des dieux. De Sa bouche surgit le feu; de Son esprit, la lune; et de Son œil, soudain, advint le soleil.
Verse 49
जज्ञेऽथ तस्येश्वरयोगमूर्तेः प्रध्यायमानस्य सुरेन्द्रसङ्घः । वेदाश्च यज्ञाश्च तथैव वर्णास्तथा हि सर्वौषधयो रसाश्च
Alors, tandis que le Seigneur—dont la forme même est la souveraineté yogique—entrait en profonde contemplation, naquit l’assemblée des dieux. Les Veda et les sacrifices (yajña), les varṇa, et même toutes les herbes et leurs essences vitales surgirent aussi.
Verse 50
जगत्समस्तं मनसा बभूव यत्स्थावरं किंचिदिहाण्डजं वा । जरायुजं स्वेदजमुद्भिज्जं वा यत्किंचिदा कीटपिपीलकाद्यम्
Tout cet univers advint par son esprit : tout ce qui est immobile, tout ce qui naît de l’œuf, du ventre, de la sueur ou de la pousse ; oui, tout ce qui existe, jusqu’aux vers, aux fourmis et autres êtres semblables.
Verse 51
ततो विजज्ञे मनसा क्षणेन अनेकरूपाः सहसा महेशा । चकार यन्मूर्तिभिरव्ययात्मा अष्टाभिराविश्य पुनः स तत्र
Puis, en un instant, Maheśa connut par son esprit les formes innombrables. Le Soi impérissable prit huit formes, y entra, et demeura de nouveau là, les pénétrant toutes.
Verse 52
लीलां चकाराथ समृद्धतेजा अतोऽत्र मे पश्यत एव विप्राः । तेषां मया दर्शनमेव सर्वं यावन्मुहूर्तात्समकारि भूप
Alors le Seigneur, rayonnant d’une splendeur accomplie, accomplit sa līlā divine. «Ainsi donc, ô brāhmaṇa, voyez ce que j’ai contemplé ici : dans l’espace d’un seul muhūrta, tout cela me devint visible, ô roi.»
Verse 53
कृत्वा त्वशेषं किल लीलयैव स देवदेवो जगतां विधाता । सर्वत्रदृक्सर्वग एव देवो जगाम चादर्शनमादिकर्ता
Ayant tout accompli, comme par simple jeu, ce Devadeva, ordonnateur des mondes, qui voit partout et se meut partout, le Créateur primordial se retira alors hors de la vue.
Verse 54
यत्तन्मुहूर्तादिह नामरूपं तावत्प्रपश्यामि जगत्तथैव । द्वीपैः समुद्रैरभिसंवृतं हि नक्षत्रतारादिविमानकीर्णम्
Dès ce même muhūrta, je contemple ici le monde tel qu’il est, en nom et en forme : ceint d’îles-continents et d’océans, et rempli de chars célestes parmi les étoiles et les constellations.
Verse 55
वियत्पयोदग्रहचक्रचित्रं नानाविधैः प्राणिगणैर्वृतं च । तां वै न पश्यामि महानुभावां गोरूपिणीं सर्वसुरेश्वरीं च
Je vois le ciel orné de nuages, de planètes et de leurs courses circulaires, et je le vois entouré d’êtres de maintes espèces ; pourtant je ne contemple pas cette Grande, la Souveraine suprême de tous les devas, qui se manifeste sous la forme d’une vache.
Verse 56
क्व सांप्रतं सेति विचिन्त्य राजन्विभ्रान्तचित्तस्त्वभवं तदैव । दिशो विभागानवलोकयानृते पुनस्तां कथमीश्वराङ्गीम्
«Où est-elle à présent ?»—songeant ainsi, ô Roi, mon esprit fut aussitôt troublé. Si je n’examinais pas avec soin chaque direction, comment pourrais-je la revoir, la Déesse-Rivière, membre même du Seigneur ?
Verse 57
पश्यामि तामत्र पुनश्च शुभ्रां महाभ्रनीलां शुचिशुभ्रतोयाम् । वृक्षैरनेकैरुपशोभिताङ्गीं गजैस्तुरङ्गैर्विहगैर्वृतां च
Je la contemple de nouveau là : éclatante et claire, bleu sombre comme un grand nuage de pluie, aux eaux pures et lumineuses. Son corps est embelli de nombreux arbres, et elle est entourée d’éléphants, de chevaux et de vols d’oiseaux.
Verse 58
यथा पुरातीरमुपेत्य देव्याः समास्थितश्चाप्यमरकण्टके तु । तथैव पश्यामि सुखोपविष्ट आत्मानमव्यग्रमवाप्तसौख्यम्
Comme auparavant, m’étant approché de la rive de la Déesse, je me trouvai établi là—oui, à Amarakāṇṭaka. De même je me vois assis en paix, sans agitation, ayant atteint la joie du contentement.
Verse 59
तथैव पुण्या मलतोयवाहां दृष्ट्वा पुनः कल्पपरिक्षयेऽपि । अम्बामिवार्यामनुकम्पमानामक्षीणतोयां विरुजां विशोकः
Ainsi, en contemplant de nouveau ce fleuve sacré qui emporte l’impureté dans ses eaux —même à la fin d’un éon— je suis délivré du chagrin et de la maladie. Tel une mère noble, il fait grâce et compassion ; ses eaux ne tarissent jamais, et il confère santé et paix.
Verse 60
एवं महत्पुण्यतमं च कल्पं पठन्ति शृण्वन्ति च ये द्विजेन्द्राः । महावराहस्य महेश्वरस्य दिने दिने ते विमला भवन्ति
Ainsi, ô meilleur des deux-fois-nés, ceux qui récitent et ceux qui écoutent ce récit au mérite suprême —la sainte narration de Maheśvara, le Grand Sanglier— deviennent purs de jour en jour.
Verse 61
अशुभशतसहस्रं ते विधूय प्रपन्नास्त्रिदिवममरजुष्टं सिद्धगन्धर्वयुक्तम् । विमलशशिनिभाभिः सर्व एवाप्सरोभिः सह विविधविलासैः स्वर्गसौख्यं लभन्ते
Ayant secoué des centaines de milliers d’actes néfastes, ils atteignent les mondes célestes chers aux dieux, peuplés de Siddhas et de Gandharvas ; et tous, en compagnie d’Apsaras éclatantes comme la lune sans tache, goûtent la félicité du ciel aux jeux et délices multiples.