Adhyaya 338
Prabhasa KhandaPrabhasa Kshetra MahatmyaAdhyaya 338

Adhyaya 338

Īśvara décrit un liṅga très vénéré sur la rive de la Devikā, nommé Jāleśvara, honoré par des jeunes filles nāga et rayonnant d’éclat ; il est dit que le seul souvenir de ce liṅga détruit le grave péché de brahmahatyā. Devī demande l’origine de ce nom et les mérites attachés à la fréquentation de ce lieu sacré. Īśvara raconte alors un ancien itihāsa : le sage Āpastamba pratiquait l’ascèse à Prabhāsa. Des pêcheurs jetèrent un grand filet et, sans le vouloir, tirèrent de l’eau le sage plongé en méditation ; saisis de remords, ils implorèrent son pardon. Āpastamba réfléchit à la compassion et à l’éthique du bienfait envers les êtres souffrants, souhaitant que son propre mérite serve aux autres et que leur faute retombe sur lui. Le roi Nābhāga, averti, vint avec ses ministres et son prêtre ; il tenta d’indemniser les pêcheurs par de l’argent comme « valeur » du sage, mais celui-ci refusa toute mesure monétaire. Le sage Lomasha conseilla qu’une vache était le prix convenable ; Āpastamba l’accepta, louant la sainteté des vaches, les substances purificatrices du pañcagavya et le devoir religieux de les protéger et de les honorer chaque jour. Les pêcheurs offrirent la vache ; le sage les bénit pour qu’ils montent au ciel, avec les poissons qu’ils avaient tirés de l’eau, en soulignant l’intention et le bien-être. Nābhāga célébra la valeur de la compagnie des saints, reçut un enseignement contre l’orgueil royal et demanda le rare don de l’intelligence du dharma. Īśvara conclut que le liṅga fut établi par le sage et nommé Jāleśvara parce qu’il était tombé dans un filet (jāla). Le chapitre se termine par des prescriptions de pèlerinage : se baigner et adorer à Jāleśvara, écouter le māhātmya et faire des offrandes—en particulier le piṇḍa-dāna au Śukla Trayodaśī de Caitra et le go-dāna à un brāhmaṇa connaissant les Veda—sont présentés comme hautement méritoires.

Shlokas

Verse 1

ईश्वर उवाच । ततो गच्छेन्महादेवि देविकातटसंस्थितम् । जालेश्वरेति विख्यातं सुरासुरनमस्कृतम्

Īśvara dit : Ensuite, ô grande Déesse, qu’on se rende au lieu saint établi sur la rive de la Devikā, renommé sous le nom de Jāleśvara, honoré par les dieux comme par les asuras.

Verse 2

मन्वन्तरे चाक्षुषे च सम्प्राप्ते द्वापरे युगे । नाम्ना जालेश्वरं लिंगं देविकातटसंस्थितम्

Dans le Cākṣuṣa Manvantara, lorsque survint l’âge Dvāpara, il y eut un liṅga nommé Jāleśvara, établi sur la rive de la Devikā.

Verse 3

पूज्यते नागकन्याभिर्न तत्पश्यंति मानवाः । महा तेजोमणिमयं चंद्रबिंबसमप्रभम् । स्मरणात्तस्य देवस्य ब्रह्महत्या प्रणश्यति

Il est adoré par les filles des Nāgas, mais les hommes ne le voient point. Il est fait d’un éclat de joyau, brillant comme le disque de la lune. Par le seul souvenir de cette Divinité, le péché de brahmahatyā est anéanti.

Verse 4

देव्युवाच । कथं जालेश्वरं नाम कस्मिन्काले बभूव तत्

La Déesse dit : Comment fut-il nommé Jāleśvara, et en quel temps apparut-il ?

Verse 5

साधुभिः सह संवासात्के गुणाः परिकीर्त्तिताः । के लोकाः कानि पुण्यानि तत्सर्वं शंस मे प्रभो

Ô Seigneur, quelles vertus dit-on naître du séjour auprès des saints ? Quels mondes atteint-on, et quels mérites en recueille-t-on ? Dis-moi tout cela, ô Maître.

Verse 6

ईश्वर उवाच । अत्रैवोदाहरंतीममितिहासं पुरातनम् । नाभागस्य च संवादमापस्तंबतपोनिधेः

Īśvara dit : Ici même, je vais rapporter un antique récit sacré — le dialogue entre Nābhāga et Āpastamba, trésor d’austérité.

Verse 7

महर्षिरात्मवान्पूर्वमापस्तंबो द्विजाग्रणीः । उपावसन्सदा रम्भो बभूव भगवांस्तदा

Autrefois, le grand ṛṣi Āpastamba — maître de lui-même et le premier parmi les deux-fois-nés — demeurait sans cesse voué au jeûne ; alors, par sa discipline, il devint rayonnant et vénérable.

Verse 8

नित्यं क्रोधं च लोभं च मोहं द्रोहं विसृज्य सः । देविकासरितो मध्ये विवेश सलिलाशये

Rejetant jour après jour la colère, l’avidité, l’illusion et la malveillance, il entra dans la demeure des eaux au milieu de la rivière Devikā.

Verse 9

क्षेत्रे प्राभासिके रम्ये सम्यग्ज्ञात्वा शिवप्रिये । तत्रास्य वसतः कालः समतीतो महांस्तदा

Ayant compris comme il se doit le charmant kṣetra sacré de Prābhāsa, cher à Śiva, il y demeura, jusqu’à ce qu’un temps très long s’écoulât.

Verse 10

परेण ध्यानयोगेन स्थाणुभूतस्य तिष्ठतः । ततः कदाचिदागत्य तं देशं मत्स्यजीविनः

Tandis qu’il demeurait, absorbé dans le yoga de la méditation suprême, immobile tel un pilier, il advint qu’un jour des pêcheurs vinrent en ce lieu.

Verse 11

प्रसार्य सुमहज्जालं सर्वे चाकर्षयन्बलात् । अथ तं च महामत्स्यं निषादा बलदर्पिताः

Déployant un très grand filet, tous le tirèrent avec force ; puis les Niṣādas, fiers de leur puissance, ramenèrent aussi un grand poisson.

Verse 12

तस्मादुत्तारयामासुः सलिलाद्ब्रह्मनंदनम् । तं दृष्ट्वा तपसा दीप्तं कैवर्त्ता भयविह्वलाः । शिरोभिः प्रणिपत्योच्चैरिदं वचनमब्रुवन्

De ces eaux, ils tirèrent le « fils de Brahman », le sage brāhmane. Le voyant flamboyer par l’austérité, les pêcheurs, saisis d’effroi, s’inclinèrent la tête en hommage et prononcèrent à haute voix ces paroles :

Verse 13

निषादा ऊचुः । अज्ञानात्कृतपापानामस्माकं क्षन्तुमर्हसि । किं वा कार्यं प्रियं तेऽद्य तदाज्ञापय सुव्रत

Les Niṣādas dirent : Pardonne-nous, nous qui avons commis des fautes par ignorance. Quel service agréable veux-tu que nous accomplissions aujourd’hui pour toi ? Ordonne-nous, ô toi aux vœux nobles.

Verse 14

स मुनिस्तन्महद्दृष्ट्वा मत्स्यानां कदनं कृतम् । कृपया परयाविष्टो दाशान्प्रोवाच दुःखितः

Ce sage, voyant le grand massacre de poissons qui avait été commis, fut envahi d’une compassion profonde ; accablé de peine, il s’adressa aux pêcheurs.

Verse 15

केन मे स्यादुपायो हि सर्वे स्वार्थे बत स्थिताः । ज्ञानिनामपि यच्चेतः केवलात्महिते रतम्

« Quel moyen me reste-t-il ? Hélas ! Tous demeurent attachés à leur seul intérêt ; même le cœur des sages se complaît uniquement dans son propre bien. »

Verse 16

ज्ञानिनोपि यदा स्वार्थमाश्रित्य ध्यानमास्थिताः । दुःखार्त्तानीह सत्त्वानि क्व यास्यंति सुखं ततः

« Lorsque même les sages s’adonnent à la méditation en s’attachant à leur intérêt personnel, où donc les êtres souffrants de ce monde trouveront-ils le bonheur ? »

Verse 17

योऽभिवांछति भोक्तुं वै दुःखान्येकांततो जनः । पापात्पापतरं तं हि प्रवदंति मुमुक्षवः

« Celui qui désire vraiment ‘jouir’ uniquement de la souffrance—un tel homme, déclarent les chercheurs de délivrance, est plus pécheur que le péché lui-même. »

Verse 18

को नु मे स्यादुपायो हि येनाहं दुःखितात्मवान् । अंतः प्रविष्टः सत्त्वानां भवेयं सर्वदुःखभुक्

«Quel moyen y aurait-il pour moi, le cœur accablé de peine, afin d’entrer en tous les êtres et de partager toute souffrance ?»

Verse 19

यन्ममास्ति शुभं किचित्तदेनानुपगच्छतु । यत्कृतं दुष्कृतं तैश्च तदशेषमुपेतु माम्

«Quelque mince mérite qui soit mien, qu’il aille vers eux. Et les fautes qu’ils ont commises, que tout cela, sans rien en laisser, retombe sur moi.»

Verse 20

दृष्ट्वांधान्कृपणान्व्यंगाननाथान्रोगिणस्तथा । दया न जायते यस्य स रक्ष इति मे मतिः

«Ayant vu les aveugles, les miséreux, les infirmes, les sans-protecteur et les malades, celui en qui la compassion ne s’éveille pas est, selon moi, un rākṣasa.»

Verse 21

प्राणसंशयमापन्नान्प्राणिनो भयविह्वलान् । यो न रक्षति शक्तोपि स तत्पापं समश्नुते

«Les êtres tombés dans le péril de mort et tremblant de peur—celui qui, bien qu’en ayant le pouvoir, ne les protège pas, encourt ce péché.»

Verse 22

आहुर्जनानामार्त्तानां सुखं यदुपजायते । तस्य स्वर्गोऽपवर्गो वा कलां नार्हति षोडशीम्

«On dit que la joie qui naît chez ceux qui souffrent lorsqu’ils sont secourus—ni le ciel ni la délivrance ne valent même un seizième de celle-ci.»

Verse 23

तस्मान्नैतानहं दीनांस्त्यक्त्वा मीनान्सुदुःखितान् । पदमात्रं तु यास्यामि किं पुनस्त्रिदशालयम्

C’est pourquoi je n’abandonnerai pas ces poissons misérables, accablés d’une grande souffrance. Je ne ferai pas même un pas—à plus forte raison vers la demeure des dieux.

Verse 24

ईश्वर उवाच । निशम्यैतदृषेर्वाक्यं दाशास्ते जातसंभ्रमाः । यथावृत्तं तु तत्सर्वं नाभागाय न्यवेदयन्

Īśvara dit : Ayant entendu les paroles du sage, les pêcheurs, saisis d’émoi, rapportèrent à Nābhāga l’événement tout entier, exactement tel qu’il s’était produit.

Verse 25

नाभागोऽपि ततः श्रुत्वा तं द्रष्टुं ब्रह्मनन्दनम् । त्वरितः प्रययौ तत्र सामात्यः सपुरोहितः

L’ayant appris, Nābhāga se hâta d’aller voir ce fils de Brahmā. Il s’y rendit promptement, accompagné de ses ministres et de son prêtre royal.

Verse 26

स सम्यक्पूजयित्वा तं देवकल्पमुनिं नृपः । प्रोवाच भगवन्ब्रूहि किं करोमि तवाज्ञया

Après avoir honoré comme il se doit ce sage, éclatant tel un dieu, le roi dit : « Ô Bienheureux, dis-moi : que dois-je faire selon ton ordre ? »

Verse 27

आपस्तंब उवाच । श्रमेण महताविष्टाः कैवर्त्ता दुःखजीविनः । मम मूल्यं प्रयच्छेति यद्योग्यं मन्यसे नृप

Āpastamba dit : « Les pêcheurs, accablés d’un labeur immense et vivant dans la peine, disent : “Verse mon prix.” Si tu le juges convenable, ô roi, accorde ce paiement. »

Verse 28

नाभाग उवाच । सहस्राणां शतं मूल्यं निषादेभ्यो ददाम्यहम् । निग्रहाख्यस्य भगवन्यथाह ब्रह्मनंदनः

Nabhāga dit : « Ô Bienheureux, je donnerai aux Niṣādas un paiement de cent mille, conformément à l’enseignement du fils de Brahmā au sujet de celui qu’on nomme Nigraha. »

Verse 29

आपस्तंब उवाच । नाहं शतसहस्रैश्च नियम्यः पार्थिव त्वया । सदृशं दीयतां मूल्यममात्यैः सह चिंतय

Āpastamba dit : « Ô roi, je ne puis être “acheté”, fût-ce pour cent mille. Qu’on donne un paiement convenable ; réfléchis-y avec tes ministres. »

Verse 30

नाभाग उवाच । कोटिः प्रदीयतां मूल्यं निषादेभ्यो द्विजोत्तम । यद्येतदपि ते मूल्यं ततो भूयः प्रदीयते

Nabhāga dit : « Ô le meilleur des deux-fois-nés, qu’un koṭi soit donné aux Niṣādas comme paiement. Et si même cela n’est pas le juste prix, on donnera davantage. »

Verse 31

आपस्तंब उवाच । नार्हं मूल्यं च मे कोटिरधिकं वापि पार्थिव । सदृशं दीयतां मूल्यं ब्राह्मणैः सह चिंतय

Āpastamba dit : « Ô roi, ni un koṭi ni davantage ne saurait être un “prix” digne de moi. Qu’on donne un paiement approprié ; délibère-en avec les brāhmanes. »

Verse 32

नाभाग उवाच । अर्द्धराज्यं समस्तं वा निषादेभ्यः प्रदीयताम् । एतन्मूल्यमहं मन्ये किं वाऽन्यन्मन्यसे द्विज

Nabhāga dit : « Qu’on donne aux Niṣādas la moitié de mon royaume, ou même tout le domaine. Je tiens cela pour le paiement convenable. Ou bien, ô brāhmane, juges-tu qu’autre chose soit plus approprié ? »

Verse 33

आपस्तंब उवाच । अर्धराज्यसमस्तं वा नाहमर्हामि पार्थिव । सदृशं दीयतां मूल्यमृषिभिः सह चिंतय

Āpastamba dit : «Ô roi, je ne mérite ni la moitié du royaume ni sa totalité. Qu’une offrande convenable soit donnée—délibérez-en avec les ṛṣi.»

Verse 34

महर्षेस्तद्वचः श्रुत्वा नाभागः स विषादवान् । चिन्तयामास दुःखार्तः सामात्यः सपुरोहितः

Entendant ces paroles du grand sage, Nabhāga fut accablé. Tourmenté par la peine, il se mit à délibérer—avec ses ministres et son prêtre royal.

Verse 35

ततः कश्चिदृषिस्तत्र लोमशस्तु महातपाः । नाभागमब्रवीन्मा भैस्तोषयिष्यामि तं मुनिम्

Alors parut en ce lieu le grand ascète, le ṛṣi Lomaśa. Il dit à Nabhāga : «Ne crains rien ; je satisferai ce muni.»

Verse 36

नाभाग उवाच । ब्रूहि मूल्यं महाभाग मुनेरस्य महात्मनः । परित्रायस्व मामस्मात्सज्ञातिकुलबांधवम्

Nabhāga dit : «Ô bienheureux, dis-moi quel est le “prix”, c’est-à-dire l’offrande convenable, pour ce muni à la grande âme. Sauve-moi de ce péril, moi avec mes proches, ma lignée et mes parents.»

Verse 37

निर्दहेद्भगवान्रुद्रस्त्रैलोक्यं सचराचरम् । किं पुनर्मानुषं हीनमत्यंतवि षयात्मकम्

Le Seigneur Rudra pourrait consumer les trois mondes, avec tout ce qui est mobile et immobile ; combien plus aisément donc un humain fragile, inférieur, entièrement lié aux objets des sens !

Verse 39

लोमश उवाच । त्वमीड्यो हि महाराज जगत्पूज्यो द्विजोत्तमः । गावश्च दिव्यास्तस्माद्गौर्मूल्यमम्यै प्रदीयताम्

Lomaśa dit : «Ô grand roi, tu es vraiment digne de louange, le plus éminent parmi les deux-fois-nés et honoré par le monde. Or les vaches sont divines ; qu’on lui donne donc une vache comme offrande convenable.»

Verse 40

उत्तिष्ठोत्तिष्ठ भगवन्क्रीत एव न संशयः । एतद्योग्यतमं मूल्यं भवतो मुनिसत्तम

«Lève-toi, lève-toi, ô vénérable ; sans nul doute tu as été dûment “acheté”, c’est-à-dire pleinement satisfait. Voici l’offrande la plus convenable pour toi, ô meilleur des sages.»

Verse 41

आपस्तंब उवाच । उत्तिष्ठाम्येष सुप्रीतः सम्यक्क्रीतोऽस्मि पार्थिव । गोभ्यो मूल्यं न पश्यामि पवित्रं परमं भुवि

Āpastamba dit : «Je me lève, pleinement réjoui, ô roi. J’ai été satisfait comme il se doit. Je ne vois point de “prix” supérieur aux vaches, la purification suprême sur la terre.»

Verse 42

गावः प्रदक्षिणीकार्याः पूजनीयाश्च नित्यशः । मंगलायतनं देव्यः सृष्टा ह्येताः स्वयंभुवा

Il faut faire la pradakṣiṇā autour des vaches et les vénérer chaque jour. Ces êtres divins sont des demeures d’auspice, créées en vérité par le Né-de-Lui-même (Brahmā).

Verse 43

अग्न्यगाराणि विप्राणां देवतायतनानि च । यद्गोमयेन शुद्ध्यंति किंभूतमधिकं ततः

Lorsque les maisons du feu des brahmanes et même les sanctuaires des divinités sont purifiés par la bouse de vache, qu’y a-t-il de plus sublime que cela ?

Verse 44

गोमूत्रं गोमयं क्षीरं दधि सर्पिस्तथैव च । गवां पंच पवित्राणि पुनंति सकलं जगत्

Urine de vache, bouse de vache, lait, caillé et ghee : ces cinq purificateurs de la vache purifient le monde entier.

Verse 45

गावो ममाग्रतो नित्यं गावः पृष्ठत एव च । गावो मे ह्रदये चैव गवां मध्ये वसाम्यहम

Les vaches sont toujours devant moi, et les vaches sont aussi derrière moi. Les vaches sont dans mon cœur même, et j’habite au milieu des vaches.

Verse 46

एवं जपन्नरो मंत्रं त्रिसंध्यं नियतः शुचिः । मुच्यते सर्वपापेभ्यः स्वर्गलोकं च गच्छति

Ainsi, l’homme qui, discipliné et pur, récite ce mantra aux trois sandhyā (à l’aube, à midi et au crépuscule) est délivré de tous les péchés et gagne le monde céleste.

Verse 47

तृणाहारपरा गावः कर्त्तव्या भक्तितोऽन्वहम् । अकृत्वा स्वयमाहारं कुर्वन्प्राप्नोति दुर्गतिम्

Les vaches—dont la nourriture n’est que l’herbe—doivent être servies chaque jour avec dévotion. Mais celui qui se nourrit lui-même sans leur donner leur fourrage quotidien tombe dans l’infortune.

Verse 48

तेनाग्नयो हुताः सम्यक्पितरश्चापि तर्पिताः । देवाश्च पूजितास्तेन यो ददाति गवाह्निकम्

Par cet acte, les feux sacrés reçoivent l’oblation comme il se doit, les ancêtres sont rassasiés, et les dieux sont honorés : lorsque l’on donne à la vache sa part quotidienne (nourriture et service).

Verse 49

मन्त्रः । सौरभेयी जगत्पूज्या देवी विष्णुपदे स्थिता । सर्वमेव मया दत्तं प्रतीच्छतु सुतोषिता

Mantra : «Ô Saurabheyī, Déesse vénérée par l’univers entier, demeurant au séjour de Viṣṇu — daigne, comblée de joie, recevoir tout ce que je t’ai offert.»

Verse 50

रक्षणाद्बालपुत्राणां गवां कण्डूयनात्तथा । क्षीणार्तरक्षणाच्चैव नरः स्वर्गे महीयते

En protégeant les veaux, en grattant et soignant les vaches, et en sauvegardant celles qui sont faibles et souffrantes, l’homme est honoré au ciel.

Verse 51

आदिर्गावो हि मर्त्यस्य मध्ये चांते प्रकीर्तिताः । रक्षंति तास्तु देवानां क्षीराज्यममृतं सदा

On proclame que les vaches sont au commencement, au milieu et à la fin de la vie du mortel. Sans cesse, elles soutiennent les dieux par le lait et le ghee, essence pareille au nectar d’amṛta.

Verse 52

तस्माद्गावः प्रदातव्याः पूजनीयाश्च नित्यशः । स्वर्गस्य संगमा ह्येताः सोपानमिव निर्मिताः

Ainsi, les vaches doivent être offertes en aumône et vénérées chaque jour. Car elles sont vraiment le lieu de rencontre avec le ciel, telles un escalier façonné pour s’élever.

Verse 53

एतच्छ्रुत्वा निषादास्ते गवां माहात्म्यमुत्त मम् । प्रणिपत्य महात्मानमापस्तंबमथाब्रुवन्

Ayant entendu cette suprême grandeur des vaches, ces Niṣādas se prosternèrent devant le magnanime Āpastamba, puis prirent la parole.

Verse 54

निषादा ऊचुः । संभाषो दर्शनं स्पर्शः कीर्तनं स्मरणं तथा । पावनानि किलैतानि साधूनामिति च श्रुतम्

Les Niṣādas dirent : «Parler avec eux, les voir, les toucher, chanter leurs louanges (kīrtana) et s’en souvenir : tout cela, avons-nous entendu, purifie au contact des saints.»

Verse 55

संभाषो दर्शनं चैव सहास्माभिः कृतं त्वया । कुरुष्वानुग्रहं तस्माद्गौरेषा प्रतिगृह्यताम्

«Tu nous as accordé la parole et la vision de ta personne. Aussi, fais-nous grâce : daigne accepter cette vache de notre part.»

Verse 56

आपस्तंब उवाच । एता वः प्रतिगृह्णामि गां यूयं मुक्तकिल्विषाः । निषादा गच्छत स्वर्गं सह मत्स्यैर्जलोद्धृतैः

Āpastaṃba dit : «J’accepte cette vache de votre part. Vous êtes désormais délivrés du péché. Ô Niṣādas, allez au ciel, avec les poissons que vous avez tirés hors de l’eau.»

Verse 57

प्राणिनां प्रीतिमुत्पाद्य निन्दिते नापि कर्मणा । नरकं यदि पश्यामि वत्स्यामि स्वर्ग एव तत्

«En faisant naître la joie chez les êtres vivants, fût-ce par un acte tenu pour blâmable, si je devais voir l’enfer, j’y demeurerais comme au ciel.»

Verse 58

यन्मया सुकृतं किञ्चिन्मनोवाक्कायकर्मभिः । कृतं स्यात्तेन दुःखार्ताः सर्वे यांतु शुभां गतिम्

«Quelque faible bien que j’aie accompli par la pensée, la parole et le corps : par ce mérite, que tous ceux que la souffrance accable atteignent une destinée propice.»

Verse 59

ततस्तस्य प्रसादेन महर्षेर्भावितात्मनः । निषादास्तेन वाक्येन सह मत्स्यैर्दिवं गताः

Alors, par la grâce de ce grand ṛṣi à l’âme purifiée, les Niṣāda—par ces mêmes paroles—montèrent au ciel avec les poissons.

Verse 60

तान्दृष्ट्वा व्रजतः स्वर्गं समत्स्यान्मत्स्यजीविनः । सामात्यभृत्यो नृपतिर्विस्मयादिदमब्रवीत्

Voyant ces pêcheurs, avec les poissons, partir vers le ciel, le roi—avec ses ministres et ses serviteurs—prononça ces paroles, saisi d’étonnement :

Verse 61

सेव्याः श्रेयोऽर्थिभिः सन्तः पुण्यतीर्थे जलोपमाः । क्षणो पासनमप्यत्र न येषां निष्फलं भवेत्

«Ceux qui recherchent le bien suprême doivent servir les saints. En ce tīrtha sacré, ils sont comme une eau qui donne la vie ; ne fût-ce qu’un instant de service ici n’est jamais sans fruit.»

Verse 62

सद्भिः सह सदासीत सद्भिः कुर्वीत सत्कथाम् । सतां व्रतेन वर्तेत नासद्भिः किञ्चिदाचरेत्

«Demeure toujours en compagnie des gens de bien ; avec eux, tiens une noble conversation. Vis selon le vœu et la discipline des vertueux, et n’accomplis rien en compagnie des méchants.»

Verse 63

सतां समागमादेते समत्स्या मत्स्यजीविनः । त्रिविष्टपमनुप्राप्ता नराः पुण्यकृतो यथा

«Par la fréquentation des vertueux, ces pêcheurs—avec les poissons—sont parvenus à Triviṣṭapa (le ciel), tout comme les hommes qui ont accompli des actes méritoires.»

Verse 64

आपस्तंबो मुनिस्तत्र लोमशश्च महामनाः । वरैस्तं विविधैरिष्टैश्छंदयामासतुर्नृपम्

Là, le sage Āpastaṃba et le magnanime Lomasha réjouirent le roi en lui accordant des grâces variées, chacune chère à son cœur.

Verse 65

ततः स वरयामास धर्मबुद्धिं सुदुर्लभाम् । तथेति चोक्त्वा तौ प्रीत्या तं नृपं वै शशंसतुः

Alors le roi choisit la grâce, très rare, d’un esprit porté vers le dharma. « Qu’il en soit ainsi », dirent les deux sages, et, réjouis, ils louèrent ce roi.

Verse 66

अहो धन्योऽसि राजेन्द्र यत्ते धर्मपरा मतिः । धर्मः सुदुर्लभः पुंसां विशेषेण महीक्षिताम्

Ô meilleur des rois, tu es vraiment béni, car ton esprit est voué au dharma. Le dharma est en effet très difficile à obtenir pour les hommes, surtout pour ceux qui portent le fardeau de régner sur la terre.

Verse 67

यदि राजा मदाविष्टः स्वधर्मं न परि त्यजेत् । ततो जगति कस्तस्मात्पुमानभ्यधिको भवेत्

Si un roi, même enivré de puissance, n’abandonne pas son devoir juste, alors qui, en ce monde, pourrait lui être supérieur ?

Verse 68

ध्रुवं जन्म सदा राज्ञां मोहश्चापि सदा ध्रुवः । मोहाद्ध्रुवश्च नरको राज्यं निन्दन्त्यतो बुधाः

Pour les rois, la naissance dans la souveraineté est certaine, et l’illusion l’est tout autant, toujours présente. De l’illusion, l’enfer devient une issue assurée; c’est pourquoi les sages blâment la royauté (lorsqu’elle engendre l’attachement).

Verse 69

राज्यं हि बहु मन्यंते नरा विषयलोलुपाः । मनीषिणस्तु पश्यन्ति तदेव नरकोपमम्

Les hommes avides des objets des sens prisent grandement la royauté; mais les sages discernent que cette royauté même est semblable à l’enfer.

Verse 70

तस्माल्लोकद्वयध्वंसी न कर्त्तव्यो मदस्त्वया । यदीच्छसि महाराज शाश्वतीं गतिमात्मनः

C’est pourquoi tu ne dois pas t’abandonner à l’orgueil, car il détruit les deux mondes. Si tu désires pour toi une destinée éternelle, ô grand roi, renonce à l’arrogance.

Verse 71

ईश्वर उवाच । इत्युक्त्वा तौ महात्मानौ जग्मतुः स्वं स्वमाश्रमम् । नाभागोऽपि वरं लब्ध्वा प्रहृष्टः प्राविशत्पुरम्

Īśvara dit : Après avoir ainsi parlé, ces deux grandes âmes retournèrent chacune à son propre āśrama. Et Nābhāga aussi, ayant obtenu la grâce, entra joyeusement dans la cité.

Verse 72

एतत्ते कथितं देवि प्रभावं देविकोद्भवम् । ऋषिणा स्थापितश्चापि भवो जाले श्वरस्तदा

Ô Déesse, ceci t’a été rapporté : la puissance merveilleuse née de Devikā. Et là même, Bhava (Śiva) fut aussi établi par le ṛṣi sous le nom de Jāleśvara.

Verse 73

जाले निपतितो यस्माद्दाशानामृषिसत्तमः । जालेश्वरेति नामासौ विख्यातः पृथिवीतले

Parce que le plus éminent des ṛṣis tomba dans un filet de pêcheurs, il devint célèbre sur la terre sous le nom de « Jāleśvara ».

Verse 74

तत्र स्नात्वा महादेवि जालेश्वरसमर्चनात् । आपस्तंबश्च नाभागो निषादा मत्स्यजीविनः

Là, ô Grande Déesse, après s’être baignés et avoir vénéré comme il se doit Jāleśvara, Āpastamba et Nābhāga—ainsi que les Niṣādas vivant de la pêche—obtînrent des fruits de bon augure.

Verse 75

मत्स्यैः सह गताः स्वर्गं देविकायाः प्रभावतः । चैत्रस्यैव तु मासस्य शुक्लपक्षे त्रयोदशीम्

Par la puissance sacrée de Devikā, ils gagnèrent le ciel avec les poissons. Ce mérite est lié au treizième jour lunaire, durant la quinzaine claire du mois de Caitra.

Verse 76

दद्यात्पिण्डं पितृभ्यो यस्तस्यांतो नैव विद्यते । गोदानं तत्र देयं तु ब्राह्मणे वेदपारगे । श्रोतव्यं चैव माहात्म्यं द्रष्टव्यो जालकेश्वरः

Quiconque y offre des piṇḍa aux ancêtres obtient un mérite sans fin. Là aussi, il convient d’accorder le don d’une vache (go-dāna) à un brāhmaṇa versé dans les Veda. Il faut écouter la grandeur sacrée du lieu et recevoir le darśana de Jālakeśvara.