Adhyaya 33
Prabhasa KhandaPrabhasa Kshetra MahatmyaAdhyaya 33

Adhyaya 33

Le chapitre s’ouvre sur l’interrogation de Devī au sujet d’une suite d’événements antérieurs. Īśvara raconte alors que les dieux doivent contenir et déplacer le redoutable feu Vāḍava, dont la présence menace l’ordre cosmique. Viṣṇu organise la solution en désignant Sarasvatī comme véhicule (yāna-bhūtā) chargé de transporter ce feu et en sollicitant l’aide des divinités des rivières; mais Gaṅgā et les autres avouent leur impuissance face à sa force destructrice. Sarasvatī, liée par l’obéissance filiale et la contrainte rituelle (ne pas agir sans l’ordre du père), reçoit l’autorisation de Brahmā, qui prescrit un trajet souterrain et explique que, lorsqu’elle sera épuisée par le feu, elle se manifestera sur terre comme prācī, ouvrant des accès de tīrtha aux pèlerins. Le récit détaille ensuite le voyage de Sarasvatī: départ de bon augure, motifs de compagnonnage, apparition sous forme de rivière depuis les régions himalayennes, et passages répétés entre l’écoulement souterrain et la visibilité terrestre. Un segment majeur introduit quatre ṛṣi à Prabhāsa (Harina, Vajra, Nyaṅku, Kapila). Par compassion et pour assurer le mérite, Sarasvatī devient pañca-srotas, reçoit cinq noms (Harīṇī, Vajriṇī, Nyaṅku, Kapilā, Sarasvatī) et institue un schéma de purification: des fautes graves sont associées à ces eaux, et le bain ou la prise d’eau selon la règle est dit capable d’effacer des états sévères de pāpa. Un autre épisode met en scène l’obstruction d’une montagne, Kṛtasmarā, qui tente d’imposer un mariage; Sarasvatī, avec sagesse, lui demande de tenir le feu, et la montagne est détruite au contact, tandis que ses pierres ramollies sont expliquées comme propres à la construction de sanctuaires domestiques. Enfin, au bord de l’océan, le feu Vāḍava offre une grâce; sur le conseil de Viṣṇu, Sarasvatī demande qu’il devienne «à bouche d’aiguille» (sūcī-mukha), afin de boire les eaux sans consumer les dieux. Le chapitre se conclut par une phalaśruti promettant une haute élévation spirituelle à qui écoute ou récite ce récit.

Shlokas

Verse 1

देव्युवाच । पितुर्वधामर्षसुजात मन्युना यद्यत्कृतं कर्म पुरा महर्षिणा । दधीचिपुत्रेण सुरप्रसाधिना सर्वं श्रुतं तद्धि मया समाधिना

La Déesse dit : «Tous les actes accomplis jadis par ce grand sage—fils de Dadhīci, qui assura le succès des dieux—nés de la colère suscitée par l’indignation devant le meurtre de son père, je les ai tous entendus dans une profonde samādhi.»

Verse 2

पुनःपुनर्वै विबुधैः समानं यद्वृत्तमासी त्किमपि प्रधानम् । कार्यं हि तत्सर्वमनुक्रमेण विज्ञातुमिच्छामि कुतूहलेन

«Et quel fut ce point essentiel qui se produisit maintes fois de concert avec les dieux ? Par curiosité, je souhaite connaître toute l’affaire dans l’ordre convenable.»

Verse 3

ईश्वर उवाच । उक्तो यदासौ विबुधैः समस्तैरापः पुरा त्वं भुवि भक्षयस्व । यतोऽमराणां प्रथमं हि जाता आपोऽग्रजाः सर्वसुरासुरेभ्यः

Īśvara dit : «Lorsqu’il fut interpellé par l’ensemble des dieux, ils dirent jadis : “Sur la terre, consume les Eaux.” Car les Eaux naquirent en vérité les premières parmi les immortels, aînées de tous les dieux et des asura.»

Verse 4

तेनैवमुक्तस्तु महात्मना तदा प्रदर्शयध्वं मम ता यतः स्थिताः । पीत्वा सुराः सर्वमहं पुरस्तात्कृत्यं करिष्ये सुरभक्षणं हि

Ainsi, interpellé de la sorte par ce grand être, il répondit alors : «Montrez-moi où se tiennent ces Eaux. Après les avoir toutes bues, j’accomplirai ce qui doit être fait ensuite — oui, la consommation des dieux.»

Verse 5

तत्रापि नेतुं यदि मां समर्था यत्रासते वारिचयाः समेताः । अतोऽन्यथा नाहमलीकवादी प्राणे प्रयाते मुनिवाक्यकारी

Si vous pouvez me conduire là—où demeurent rassemblées les multitudes des eaux—faites-le. Sinon, je ne suis pas de ceux qui profèrent le mensonge; fût-ce au prix de la vie, j’accomplis la parole du muni.

Verse 6

आहोक्ते पुंडरीकाक्ष और्वं हि वाडवं तदा । त्वां प्रापयिष्ये यत्रापः केन यानेन वाडव

Alors Puṇḍarīkākṣa dit à Vāḍava (Aurva) : «Je te conduirai là où sont les Eaux; mais par quel véhicule, ô Vāḍava ?»

Verse 7

वाडव उवाच । नाहं हयादिभिर्यानैर्गंतुं तत्र समुत्सहे । कुमारीकरसंपर्कमेकं मुक्त्वा मतं हि मे

Vāḍava dit : «Je ne consens pas à m’y rendre par des montures telles que les chevaux et autres. Une seule voie m’est acceptable : le contact de la main d’une jeune fille.»

Verse 8

विष्णुरुवाच । एतत्ते सुलभं यानं तां कन्यामानयाम्यहम् । या त्वां नेतुं समर्था स्यादपां स्थानं सुनिश्चितम्

Viṣṇu dit : «Pour toi, ce véhicule est aisé à obtenir. J’amènerai cette jeune fille, capable de te conduire jusqu’au séjour assuré des eaux.»

Verse 9

ईश्वर उवाच । सुरभीशापसंतप्ता प्रागुपात्तदशाफला । सरस्वती यानभूता तस्य सा विष्णुना कृता

Īśvara dit : «Sarasvatī—accablée par la malédiction de Surabhī et portant le fruit de l’état qu’elle avait jadis assumé—fut, par Viṣṇu, faite le véhicule de celui-ci.»

Verse 10

ततोऽब्रवीद्विभुर्गंगां पार्श्वतः समुपस्थिताम् । एनं वह्निं महाभागे वेगान्नय महोदधिम् । नान्या शक्ता समानेतुं त्वां विना लोकपावनि

Alors le Seigneur s’adressa à Gaṅgā, qui se tenait à ses côtés : «Ô bienheureuse, porte sans délai ce feu jusqu’au Grand Océan. Nul autre que toi ne peut l’y conduire, ô purificatrice des mondes.»

Verse 11

गङ्गोवाच । नास्ति मे भगवञ्छक्ति रौर्वं वोढुं जगत्पते । रौद्ररूपी महानेष दहत्येवानलो भृशम्

Gaṅgā dit : «Ô Seigneur bienheureux, ô Maître des mondes, je n’ai pas la force de porter le feu de Raurva. Cette flamme puissante, de forme farouche, brûle avec une ardeur extrême.»

Verse 12

ततस्तु यमुनां प्राह सिन्धुं तस्या ह्यनन्तरम् । अन्या नदीश्च विविधाः पृथक्पृथगुदारधीः

Puis il s’adressa à Yamunā, et après elle à Sindhu, ainsi qu’à d’autres rivières diverses, chacune à part, animée d’une intention noble selon sa propre voie.

Verse 13

अशक्तास्ताः समानेतुं पृष्टाश्च सुरसत्तमैः । ततः सरस्वतीं प्राह देवदेवो जनार्द्दनः । त्वमेव वज कल्याणि प्रतीच्यां लवणोदधौ

Ces rivières, interrogées par les plus éminents des dieux, furent incapables de le transporter. Alors Janārdana, Dieu des dieux, dit à Sarasvatī : «Toi seule, ô bienfaisante, va vers l’Occident, jusqu’à l’Océan salé.»

Verse 14

एवं कृते सुराः सर्वे भविष्यन्ति भयोज्झिताः । अन्यथा वाडवेनैते दह्यंते स्वेन तेजसा

Si cela est accompli, tous les dieux seront délivrés de la peur ; autrement, ils seront consumés par Vāḍava, par sa propre énergie flamboyante.

Verse 15

तस्मात्त्वं रक्ष विबुधाने तस्मात्तुमुलाद्भयात् । मातेव भव सुश्रोणि सुराणामभयप्रदा

C’est pourquoi protège les dieux de cette effroyable crainte. Ô toi aux hanches gracieuses, sois telle une mère et accorde aux devas l’intrépidité, le don de l’absence de peur.

Verse 16

एवमुक्ता हि सा तेन विष्णुना प्रभविष्णुना । आह नाहं स्वतन्त्रास्मि पिता मे ध्रियते चिरात्

Ainsi interpellée par le puissant Viṣṇu, elle répondit : « Je ne suis pas indépendante ; depuis longtemps mon père exerce son autorité sur moi. »

Verse 17

तस्याहं कारिणी नित्यं कुमारी च धृतव्रता । कालत्रयेप्यस्वतन्त्रा श्रूयते विबुधैः सुता

« Je suis à jamais l’exécutrice de sa volonté : toujours vierge, ferme dans mes vœux. Même à travers les trois temps—passé, présent et avenir—je ne suis pas indépendante ; ainsi les sages parlent-ils de la fille. »

Verse 18

पित्रादेशं विना नाहं पदमेकमपि क्वचित् । गच्छामि तस्मात्कोऽप्यन्य उपायश्चिंत्यतां हरे

« Sans l’ordre de mon père, je ne vais nulle part, pas même d’un seul pas. C’est pourquoi, ô Hari, qu’un autre moyen soit envisagé. »

Verse 19

तत्स्वरूपं विदित्वैवं समभ्येत्य पितामहम् । तमब्रवीद्वासुदेवो देवकार्यमिदं कुरु

Ayant ainsi compris la véritable situation, Vāsudeva s’approcha de Pitāmaha (Brahmā) et lui dit : « Accomplis cette œuvre pour la cause des dieux. »

Verse 20

नान्यथा शक्यते नेतुं वाडवोऽग्निर्महाबलः । अदृष्टदोषां मुक्त्वेमां कुमारीं तनयां तव

«Il n’est pas d’autre moyen d’emporter le puissant feu Vāḍava. Relâche cette jeune fille—ta fille—en qui l’on ne voit aucune faute».

Verse 21

तच्छ्रुत्वा विष्णुना प्रोक्तं कुमारीं तनयां तदा । शिरस्याधाय सस्नेहमुवाच प्रपितामहः

Ayant entendu les paroles de Viṣṇu, Prapitāmaha (Brahmā) prit alors la jeune fille—sa fille—et, avec affection, la posa sur sa tête, puis parla.

Verse 22

याहि देवि सुरान्सर्वान्रक्ष त्वं भयमागतान् । विनिक्षिप त्वं नीत्वैनं वाडवं लवणांभसि । पितुर्वाक्यं हि सा श्रुत्वा प्रोवाच श्रुतिलक्षणा

«Va, ô Déesse; protège tous les dieux saisis par la crainte. Emporte ce feu Vāḍava et jette-le dans l’océan aux eaux salées.» Ayant entendu la parole de son père, elle—marquée de la sainteté védique—répondit.

Verse 23

सरस्वत्युवाच । एषास्मि प्रस्थिता तात तव वाक्या दसंशयम् । रौद्रोऽयं वाडवो वह्निस्तनुं मे भक्षयिष्यति

Sarasvatī dit : «Père, je pars sans aucun doute, selon ton ordre. Mais ce feu Vāḍava est farouche ; il consumera mon corps».

Verse 24

प्राप्तं कलियुगं रौद्रं सांप्रतं पृथिवीतले । लोकः पापसमाचारः स्पर्शयिष्यति मां प्रभो

«À présent, l’âge farouche de Kali est descendu sur la terre. Les hommes, voués aux actes de péché, me toucheront, ô Seigneur».

Verse 25

ततो दुःखतरं किं स्याद्यत्पापैः सह संगमः

Qu’y a-t-il de plus douloureux que de s’associer aux pécheurs et de les fréquenter ?

Verse 26

ब्रह्मोवाच । यदि पापजनाकीर्णं न वांछसि धरातलम् । पातालतलसंस्था त्वं नय वह्निं महोदधौ

Brahmā dit : «Si tu ne souhaites pas que la surface de la terre soit encombrée de gens pécheurs, demeure dans Pātāla et mène ce feu jusqu’au grand océan».

Verse 27

यदातिश्रमसंयुक्ता वह्निना दह्यसे भृशम् । तदा विभिद्य वसुधां प्रत्यक्षा भव पुत्रिके

Lorsque tu seras accablée d’une fatigue extrême et que le feu te brûlera avec violence, alors fends la terre et manifeste-toi aux yeux de tous, ô fille.

Verse 28

कृत्वा वक्त्रं विशालाक्षि प्राची भव सुमध्यमे । ततो यास्यंति तीर्थानि त्वां श्रांतां चारुहासिनीम्

Tourne ton visage vers l’orient, ô toi aux grands yeux et à la taille fine ; alors les tīrtha sacrés viendront à toi tandis que tu te reposes, ô toi au beau sourire.

Verse 29

तानि सर्वाणि चागत्य साहाय्यं ते वरानने । करिष्यंति त्रयस्त्रिंशत्कोट्यो वै मम शासनात्

Tous ces tīrthas viendront et t’apporteront leur secours, ô beau visage : en vérité, trente-trois crores, selon mon ordre.

Verse 30

गच्छ पुत्रि न संतापस्त्वया कार्यः कथंचन । अरिष्टं व्रज पंथानं मा सन्तु परिपंथिनः

Va, ô ma fille ; ne t’attriste en aucune manière. Chemine par une voie sans péril : qu’il n’y ait ni obstacle ni adversaire sur ta route.

Verse 31

ईश्वर उवाच । एवमुक्ता तदा तेन ब्रह्मणाथ सरस्वती । त्यक्त्वा भयं हृष्टमनाः प्रयातुं समुपस्थिता

Īśvara dit : Ainsi admonestée alors par Brahmā, Sarasvatī rejeta la crainte et, le cœur réjoui, se tint prête à partir.

Verse 32

तस्याः प्रयाणसमये शंखदुंदुभिनिःस्वनैः । मंगलानां च निर्घोषैर्जगदापूरितं शुभैः

Au moment de son départ, au son des conques et des tambours dundubhi, et aux proclamations auspiciées de bénédictions, le monde entier fut rempli d’une joie sacrée.

Verse 33

सितांबरधरा देवी सितचंदनगुंठिता । शारदांबुदसंकाशा तारहारविभूषिता

La déesse portait des vêtements blancs, ointe de santal blanc ; elle resplendissait telle un nuage d’automne et était parée d’un collier de perles.

Verse 34

संपूर्णचंद्रवदना पद्मपत्रायतेक्षणा । कीर्तिर्यथा महेंद्रस्य पूरयन्ती दिशो दश

Son visage était tel la pleine lune et ses yeux comme des pétales de lotus ; telle la renommée du grand Indra, elle emplissait les dix directions.

Verse 35

स्वतेजसा द्योतयंती सर्वमाभासयज्जगत् । अनुव्रजंती गंगा वै तयोक्ता वरवर्णिनि

Rayonnant de son propre éclat et illuminant l’univers entier, Gaṅgā la suivait; ainsi lui fut-elle adressée : «Ô toi au teint le plus beau».

Verse 36

द्रक्ष्यामि त्वां पुनरहं कुत्र वै वसतीं सखि । एवमुक्ता तया गंगा प्रोवाच स्निग्धया गिरा

«Amie, où donc te reverrai-je, et où demeureras-tu vraiment ?» Ainsi interpellée, Gaṅgā répondit d’une voix pleine de tendresse.

Verse 37

यदैव वीक्षसे प्राचीदिशि प्राप्स्यसि मां तदा । सुरैः परिवृता सर्वैस्तत्राहं तव सुवृते

Chaque fois que tu porteras ton regard vers l’Orient, à cet instant même tu m’atteindras. Là je serai pour toi, ô vertueuse, entourée de tous les dieux.

Verse 38

दर्शनं संप्रदास्यामि त्यज शोकं शुचिस्मिते । तामापृच्छ्य ततो गंगां पुनर्दर्शनमस्तु ते

Je te donnerai assurément mon darśana ; renonce au chagrin, ô toi au sourire pur. Puis, après avoir pris congé de Gaṅgā, puisse-t-il y avoir pour toi une rencontre à nouveau.

Verse 39

गच्छ स्वमालयं भद्रे स्मर्त्तव्याऽहं त्वयाऽनघे । यमुनापि तथा चैवं गायत्री सुमनोरमा

«Retourne à ta demeure, ô dame de bon augure ; souviens-toi de moi, ô toi sans faute. Souviens-toi aussi de Yamunā, et de même de la belle et très charmante Gāyatrī».

Verse 40

सावित्रीसहिताः सर्वाः सख्यः संप्रेषितास्तदा । ततो विसृज्य तां देवी नदी भूत्वा सरस्वती

Alors toutes ses compagnes, avec Sāvitrī, furent renvoyées. Ensuite la Déesse, l’ayant congédiée, devint un fleuve — Sarasvatī.

Verse 41

हिमवंतं गिरिं प्राप्य प्लक्षात्तत्र विनिर्गता । अवतीर्णा धरापृष्ठे मत्स्यकच्छपसंकुला

Parvenue au mont Himavat, elle jaillit là du figuier plakṣa. Descendue sur la surface de la terre, elle foisonnait de poissons et de tortues.

Verse 42

ग्राहडिंडिमसंपूर्णा तिमिनक्रगणैर्युता । हसंती च महादेवी फेनौघैः सर्वतो दिशम्

Remplie du tumulte des crocodiles, accompagnée de troupes de poissons timi et de makara, la grande Déesse s’écoulait comme en riant, lançant des flots d’écume en tous sens.

Verse 43

पुण्यतो यवहा देवीस्तूयमाना द्विजातिभिः । वाडवं वह्निमादाय हयवेगेन निःसृता

Auspiceuse et dispensatrice de mérite, la Déesse, louée par les deux-fois-nés, prit le feu Vāḍava et jaillit avec la vitesse d’un cheval.

Verse 44

भित्त्वा वेगाद्धरापृष्ठं प्रविष्टाथ महीतलम् । यदायदाभवच्छ्रांता दह्यते वाडवाग्निना । तदातदा मर्त्यलोके याति प्रत्यक्षतां नदी

Par la force de son élan, elle brisa la surface de la terre et s’enfonça dans le sol. Chaque fois qu’elle se lasse et qu’elle est brûlée par le feu Vāḍava, alors le fleuve redevient manifeste dans le monde des mortels.

Verse 45

ततस्तु जायते प्राची संतप्ता वाडवेन तु । ततो वै यानि तीर्थानि कीर्त्तितानि पुरातनैः

Alors naît la rivière nommée Prācī, échauffée par le feu Vāḍava. Puis, en vérité, les tīrtha célébrés par les Anciens se trouvent en proche voisinage sacré et prennent toute leur portée.

Verse 46

दिव्यांतरिक्षभौमानि सांनिध्यं यांति भामिनि । ततश्चाश्वासिता तैः सा सरस्वती पुनर्नदी । पातालतलमा साद्य जगाम मकरालयम्

Ô dame rayonnante, les tīrtha et les puissances, divines, célestes, de l’espace et de la terre, s’approchent en étroite présence. Alors elle—Sarasvatī, redevenue rivière—réconfortée par eux, atteignit le domaine de Pātāla et se dirigea vers la demeure des makaras, l’Océan.

Verse 47

खदिरामोदमासाद्य तत्र सा वीक्ष्य सागरम् । गंतुं प्रवृत्ता तं वह्निमादाय सुरसुंदरि

Parvenue au bosquet parfumé de khadiras, elle y contempla l’Océan. Alors cette belle dame divine se mit en route pour poursuivre, emportant avec elle ce feu sacré.

Verse 48

निरूढभारमात्मानं देवादेशाद्विचिंत्य सा । प्रहृष्टा सुमनास्तस्मात्प्रवृत्ता दक्षिणामुखी

Réfléchissant qu’au commandement des dieux son fardeau avait été dûment pris en charge, elle devint joyeuse et l’esprit apaisé ; dès lors elle poursuivit, tournée vers le sud.

Verse 49

एतस्मिन्नेव काले तु ऋषयो वेदपारगाः । चत्वारश्च महादेवि प्रभासं क्षेत्रमाश्रिताः

En ce même temps, ô grande déesse, quatre ṛṣi, maîtres des Veda, prirent refuge dans le kṣetra sacré de Prabhāsa.

Verse 50

हरिणश्चाथ वज्रश्च न्यंकुः कपिल एव च । तपस्तप्यंति तत्रस्थाः स्वाध्यायासक्तमानसाः

Hariṇa, Vajra, Nyaṅku et Kapila—demeurant en ce lieu—accomplirent des austérités, l’esprit voué au svādhyāya, l’étude et la récitation des Veda.

Verse 51

पृथक्पृथक्समाहूताः स्नानार्थं तैः सरस्वती । सागरः सम्मुखस्तस्याः सहसा सम्मुपस्थितः

Appelée par eux, chacun séparément, pour le bain sacré, Sarasvatī s’avança; et soudain l’Océan se tint face à elle, tout proche.

Verse 52

ततः सा चिन्तयामास कथं मे सुकृतं भवेत् । शापभीता च सा साध्वी पंचस्रोतास्तदाऽभवत्

Alors elle songea : «Comment le mérite naîtra-t-il pour moi ?» Et cette vertueuse, craignant une malédiction, devint alors une rivière aux cinq courants.

Verse 53

एकैकं तोषयामास तमृषिं वरवर्णिनि । ततोऽस्याः पंच नामानि जातानि पृथिवीतले

Ô dame au teint éclatant, elle contenta chaque sage, l’un après l’autre ; ainsi, sur la terre, naquirent cinq noms qui furent les siens.

Verse 54

हरिणी वज्रिणी न्यंकुः कपिला च सरस्वती । पानावगाहनान्नृणां पंचस्रोताः सरस्वती

Hariṇī, Vajriṇī, Nyaṅku, Kapilā et Sarasvatī elle-même : ainsi Sarasvatī devint aux cinq courants ; pour les hommes, en en buvant et en s’y plongeant, elle accorde la purification.

Verse 55

ब्रह्महत्या सुरापानं स्तेयं गुर्वंगनागमः । एषां संयोगजं चान्यन्नराणां पंचमं हि यत्

Le meurtre d’un brahmane, la boisson enivrante, le vol et l’union avec l’épouse du guru — ainsi qu’un cinquième péché, né de la combinaison de ces fautes parmi les hommes.

Verse 56

एतत्पंचविधं पुंसां पंचधाऽवस्थिता सती । नाशयेत्पातकं घोरं सखीभिः सहिता नदी

Cet ensemble quintuple de péchés des hommes — elle, demeurant en cinq formes — détruit la faute terrible ; le fleuve, accompagné de ses « compagnes » (les cinq courants), anéantit l’effroyable transgression.

Verse 57

ब्रह्महत्यां महाघोरां प्रतिलोमा सरस्वती । पानावगाहनान्नृणां नाशयत्यखिलं हि सा

Sarasvatī — louée ici sous le nom de « Pratilomā » — détruit entièrement, pour les hommes, le plus effroyable péché, celui du meurtre d’un brahmane, par le fait de boire ses eaux et de s’y baigner.

Verse 58

प्रमादान्मदिरापानदोषेणोपहतात्मनाम् । तद्व्यपोहाय कपिला द्विजानां वहते नदी

Pour les deux-fois-nés dont l’âme a été blessée par la faute de la boisson enivrante due à la négligence, la rivière Kapilā s’écoule afin d’en ôter la souillure.

Verse 59

उपवासाज्जपाद्धोमात्स्नानात्पानाद्द्विजन्मनाम् । सप्ताहान्नाशयेत्पापं तत्तद्भावेन चेतसा

Par le jeûne, par le japa, par le homa, par le bain et par le fait de boire (l’eau sacrée), les péchés des deux-fois-nés sont détruits en sept jours — lorsque l’esprit est pénétré de l’intention dévotionnelle convenant à chaque acte.

Verse 60

स्वयं तेऽपि विशुध्यंति यथोक्तविधिकारिणः । न्यंकुं नदीं समासाद्य महतः पातकात्कृतात्

Eux-mêmes deviennent purs—ceux qui accomplissent les rites tels qu’ils sont prescrits—lorsqu’ils s’approchent de la rivière Nyaṃku; même les grands péchés commis s’y trouvent lavés.

Verse 61

स्नानोपासनपानेन वज्रिणी गुरुतल्पगम् । नाशयत्यखिलं पुंसां पापं भूरिभयंकरम्

Par le bain, le culte et le fait d’en boire l’eau, Vajriṇī anéantit entièrement, pour les hommes, le péché terriblement redoutable du gurutalpa (violer le lit du maître).

Verse 62

संयोगजस्य पापस्य हरणाद्धरिणी स्मृता । नदी पुण्यजलोपेता सप्ताहमवगाहनात्

Parce qu’elle enlève le péché né d’une fréquentation fautive, on se souvient d’elle sous le nom de Hariṇī. Cette rivière, riche d’eaux saintes, purifie par l’immersion durant sept jours.

Verse 63

एवमेतानि पापानि सर्वाणि सुरसुंदरि । नदी नाशयते तथ्यं पंचस्रोता सरस्वती

Ainsi, ô beauté parmi les célestes, la rivière Sarasvatī—qui s’écoule en cinq bras—détruit véritablement tous ces péchés.

Verse 64

ततोऽपश्यत्पुनश्चारु सा देवी पथि संस्थितम् । पर्वतं सागरस्यांते रोद्धुं मार्गमिव स्थितम्

Puis, de nouveau, la gracieuse Déesse aperçut sur sa route une montagne au bord de l’océan, dressée comme pour lui barrer le passage.

Verse 65

ब्रह्माण्डमानदण्डोऽयं पुरतो गिरिसत्तमः । व्रजन्त्याः सुरकार्येण मम विघ्नकरः स्थितः

Cette montagne, la plus éminente—tel un bâton de mesure du cosmos—se dresse devant moi comme un obstacle, alors même que je vais pour une mission divine.

Verse 66

उच्चैस्तरं महाशैलमवलोक्य सरस्वती । अथ वेगेन रुद्धेन गिरिणा विस्मिता सती

Voyant la montagne, si haute et si vaste, Sarasvatī—dont l’élan rapide fut arrêté par ce sommet—demeura saisie d’étonnement.

Verse 67

एवं संचिन्तयेद्यावन्मनसा तन्म हाद्भुतम् । तावन्मंगलशब्देन प्रतिबुद्धः कृतस्मरः

Tandis qu’elle réfléchissait en son esprit à cette merveille, à l’instant même elle fut éveillée par un cri de bon augure; et, revenue à elle, elle retrouva toute sa lucidité.

Verse 68

गिरिशृंगद्वंद्वचरं ददर्श पुरुषं च सा । तामाह देवीं स नगो मार्गो नास्तीह सुव्रते

Elle vit alors un homme se mouvoir entre deux pics jumeaux. Et cette Montagne dit à la Déesse : «Ô toi aux vœux gracieux, il n’y a point de passage ici.»

Verse 69

अन्यत्र क्वापि गच्छ त्वं यत्र तेऽभिमतं शुभे । आहैवमुक्ते सा देवी नरं नगशिरःस्थितम्

«Va ailleurs—où que ce soit—là où tu le désires, ô bienheureuse.» À ces mots, la Déesse répondit à l’homme posté au sommet de la montagne.

Verse 70

देवादेशात्समायाता न निरोध्या गिरे त्वया । एवमुक्ते गिरिः प्राह तां देवीं सुमनोरमाम्

«Je suis venue sur l’ordre des dieux ; ô Montagne, tu ne dois pas m’entraver.» À ces mots, la Montagne s’adressa à la Déesse la plus ravissante.

Verse 71

पर्वतोऽहं त्वया भद्रे किं न ज्ञातः कृतस्मरः । त्वत्स्पर्शनान्न दोषोस्ति कुमारी त्वं यतोऽनघे

«Je suis une Montagne ; ô noble dame, pourquoi ne m’as-tu pas reconnu ? Et il n’y a point de faute à ce que je te touche, ô sans tache, car tu es une vierge.»

Verse 72

अतस्त्वां वरये देवि भार्या मे भव सुव्रते

«C’est pourquoi je te choisis, ô Déesse : deviens mon épouse, ô toi aux vœux purs.»

Verse 73

सरस्वत्युवाच । पिता मे ध्रियते यस्मात्तेन नाहं स्वयंवरा । तव भार्या भविष्यामि मार्गं यच्छ ममाधुना

Sarasvatī dit : «Puisque l’autorité de mon père est maintenue, je ne suis pas libre de choisir par moi-même. Je deviendrai ton épouse ; accorde-moi maintenant le passage.»

Verse 74

एवमुक्तो गिरिः प्राह अनिच्छंतीं महाबलात् । उद्वाहयिष्ये त्वां भद्रे कस्त्राता स्ति तवाधुना

Ainsi interpellée, la Montagne dit —bien qu’elle n’y consentît pas— par la force de sa grande puissance : «Ô noble dame, je te prendrai pour épouse. Qui donc te protégera à présent ?»

Verse 75

सा तं मनोभवाक्रान्तं मत्वा दिव्येन चक्षुषा । आह नास्ति मम त्राता त्वामेव शरणं गता

Par la vision divine, elle vit qu’il était submergé par le désir, et dit : «Je n’ai point de protecteur ; en toi seul j’ai pris refuge.»

Verse 76

त्वयोद्वाह्या यद्य वश्यमहमेवं महाबल । अस्नातां नोद्वह विभो स्नानं कर्त्तुं च देहि मे

«Si vraiment tu dois m’épouser, ô puissant, ne m’épouse pas alors que je ne me suis pas baignée, ô Seigneur plein de force. Accorde-moi la permission d’accomplir mon bain rituel.»

Verse 77

तामुवाच ततः शैलः स्वसंपदभिमानवान् । सौख्यदं पश्य सुभगे मयि संपूर्णवैभवम्

Alors la montagne, fière de ses propres richesses, lui dit : «Ô dame de bon augure, vois en moi cette splendeur parfaite, dispensatrice de bonheur.»

Verse 78

द्वंद्वानि यत्र गायंति किंनराणां मनोरमम् । श्रूयते च सुनिध्वानं तंत्रीवाद्यमथापरम्

Là, l’on chante les ravissants chants responsoriaux des Kiṃnaras ; et l’on entend aussi de doux sons résonnants — instruments à cordes et autres musiques encore.

Verse 79

तत्र तालास्तमालाश्च पिप्पलाः पनसास्तथा । सदैव फलपुष्पाश्चा दृश्यंते सुमनोरमाः

Là se trouvent des palmyras, des tamālas, des pippalas sacrés et des jacquiers ; toujours parés de fruits et de fleurs, ils apparaissent d’une beauté exquise.

Verse 80

कुटजैः कोविदारैश्च कदंबैः कुरबैस्तथा । मत्तालिकुलघुष्टैश्च भूधरो भाति सर्वतः

Orné de kuṭaja, de kovidāra, de kadamba et de kuraba, et retentissant du bourdonnement des essaims d’abeilles enivrées, le mont resplendit de tous côtés.

Verse 81

हरांगरागवद्भाति क्वचित्कुटजकुड्मलैः । क्वचित्तु कर्णिकारैश्च विष्णोर्वासःसमप्रभः

En certains lieux, grâce aux boutons de kuṭaja, il luit comme l’onguent sur les membres de Hara (Śiva) ; ailleurs, par les fleurs de karṇikāra, il resplendit d’un éclat pareil au séjour de Viṣṇu.

Verse 82

तमालदलसंछन्नः क्वचिद्वैवस्वतद्युतिः । क्वचिद्धातुविलिप्तांगो गणाध्यक्षवपुर्नगः

Par endroits, couvert de feuilles de tamāla, le mont porte l’éclat de Vaivasvata (le Soleil) ; ailleurs, enduit de teintes minérales, il prend l’allure et la majesté du Seigneur des Gaṇas (Gaṇeśa).

Verse 83

चतुर्मुख इवाभाति हरितालवपुः क्वचित् । क्वचित्सप्तच्छदैर्विष्णोर्वपुषा भात्ययं गिरिः

En certains endroits, le mont, au corps teinté comme le haritāla, paraît tel le Quatre-Visages (Brahmā) ; ailleurs, avec les arbres saptacchada, cette montagne resplendit d’une forme semblable à Viṣṇu.

Verse 84

क्वचित्कात्यायनीप्रख्यः प्रियंगुसुसमाकुलः । क्वचित्केसरसंयुक्तैरनलाभो विभात्यसौ

En certains lieux, tout empli de charmantes fleurs de priyaṅgu, il paraît être Kātyāyanī elle-même ; ailleurs, paré de kesara, il resplendit comme une masse de feu.

Verse 85

वृत्तैः सपुलकैः स्निग्धैः स्त्रीणामिव पयोधरैः । दुष्प्राप्यैरल्पपुण्यानां क्वचिदाभाति बिल्वकैः

En certains lieux, il resplendit de bilva : ronds, luisants, hérissés de jeunes pousses, tels les seins des femmes ; des bilva difficiles à obtenir pour ceux dont le mérite est faible.

Verse 86

सिंहैर्व्याघ्रैर्मृगैर्नागैर्वराहैर्वानरैस्तथा । क्वचित्क्वचिदसौ भाति परस्परमनुव्रतैः

En maints endroits, il paraît orné de lions, de tigres, de cerfs, d’éléphants, de sangliers et de singes, tous vivant dans une concorde réciproque et une fidèle entente.

Verse 87

शूलिकोद्भिन्नमाकाशमिव कुर्वद्भिरुच्चकैः । एवमुक्ते प्रत्युवाच शारदा तं नगोत्तमम्

Ils élevèrent un tumulte retentissant, comme s’ils perçaient le ciel de lances. Cela dit, Śāradā répondit à ce souverain des montagnes.

Verse 88

यदि मां त्वं परिणये रुदंतीमेकिकां तथा । गृहाण वाडवं हस्ते यावत्स्नानं करोम्यहम्

« Si tu veux me prendre pour épouse — moi qui pleure et suis seule — alors tiens ce Vaḍava dans ta main, jusqu’à ce que j’achève mon bain. »

Verse 89

एवमुक्ते स जग्राह त नगेद्रोऽपवर्जिम् । कृतस्मरस्तत्संस्पर्शात्क्षणाद्भस्मत्वमागतः

À ces mots, le seigneur des montagnes le prit en sa main ; mais celui qu’on nommait Kṛtasmara, par ce seul contact, fut en un instant réduit en cendre.

Verse 90

ततः प्रभृति ते तस्य पाषाणा मृदुतां गताः । गृहदेवकुलार्थाय गृह्यंते शिल्पिभिः सह

Dès lors, les pierres de ce lieu devinrent tendres; et les artisans les prennent pour façonner des sanctuaires domestiques et de petits oratoires dédiés aux divinités familiales.

Verse 91

दग्ध्वा कृतस्मरं देवी पुनरादाय वाडवम् । समुद्रस्य समीपे सा स्थिता हृष्टतनूरुहा

Après avoir consumé Kṛtasmara, la Déesse reprit Vaḍava; puis elle se tint près de la mer, le corps frémissant, les poils hérissés de joie.

Verse 92

तत्रस्था सा महादेवी तमाह वडवानलम् । पश्य वाडव गर्जन्तं सागरं पुरतः स्थितम्

Se tenant là, la Grande Déesse s’adressa à Vaḍavānala : « Regarde, ô Vaḍava : devant toi se tient l’océan, mugissant. »

Verse 93

गर्जंतं सोऽपि तं दृष्ट्वा प्रसर्पंतं च वीचिभिः । तामाह किमिदं भद्रे भीतो मे लवणोदधिः

Voyant cet océan rugir et s’élancer avec ses vagues, il lui dit : « Qu’est-ce donc, ô douce ? La mer salée semble me craindre. »

Verse 94

प्रहस्योवाच सा बाला को न भीतस्तवानल । भक्ष्यस्ते विहितो यस्मात्तव देवैर्महाबल

Souriant, la jeune fille dit : « Ô Feu, qui ne te craindrait ? Car les dieux eux-mêmes ont fixé ta nourriture, ô toi le très puissant. »

Verse 95

स तस्यास्तद्वचः श्रुत्वा संप्रहृष्टस्तु पावकः । दास्यामि ते वरं भद्रे यथेष्टं प्रार्थयस्व नः

Ayant entendu ses paroles, le Feu fut transporté de joie et dit : «Ô douce dame, je t’accorderai une grâce ; demande-moi ce que tu désires.»

Verse 96

तेनैवमुक्ता सा देवी वाडवेनाग्निना तदा । सस्मार कारणात्मानं विष्णुं कमललोचनम्

Ainsi interpellée par ce feu Vāḍava, la Déesse se souvint alors de Viṣṇu—l’Âme causale, aux yeux de lotus—et le rappela en son esprit.

Verse 97

दृष्टोसावात्महृत्संस्थस्तया देवो जनार्द्दनः । स्मृतमात्रः सरस्वत्या परस्त्रिभुवनेश्वरः

Par la vision intérieure, elle vit le Seigneur Janārdana demeurant dans son propre cœur—Souverain suprême des trois mondes—qui se manifeste dès que Sarasvatī ne fait que se souvenir de Lui.

Verse 98

मनोदृष्ट्या विलोक्याह सा तमंतःस्थमच्युतम् । वाडवो यच्छति वरमहं तं प्रार्थयामि किम्

La contemplant par l’œil de l’esprit, elle s’adressa à Acyuta demeurant au-dedans : «Le feu Vāḍava offre une grâce ; que dois-je donc lui demander ?»

Verse 99

ततस्तेन हृदिस्थेन प्रोक्ता देवी सरस्वती । प्रार्थनीयो वरो भद्रे सूचीवक्त्रत्वमादरात्

Alors, par Celui qui demeurait en son cœur, la Déesse Sarasvatī fut instruite : «Ô bienheureuse, demande comme grâce—avec ferveur—d’avoir une bouche fine comme une aiguille.»

Verse 100

ततस्त्वभिहितो देव्या यदि मे त्वं वरप्रदः । ततः सूचीमुखो भूत्वा त्वं पिबापो महाबल

Alors la Déesse lui dit : «Si tu es vraiment pour moi dispensateur de grâces, ô puissant, deviens à la bouche fine comme une aiguille et bois toutes ces eaux.»

Verse 101

एवमुक्तेन तत्तेन सूचीवेधसमं कृतम् । घटिकापूरणं यद्वत्पपौ तद्वदनं जलम्

Ainsi instruit, il rendit son ouverture semblable à une piqûre d’aiguille ; et, comme l’eau remplit un vase de clepsydre, ainsi but-il ces eaux de cette manière.

Verse 102

एवं स वाडवो वह्निः सुराणां भक्षणोद्यतः । वंचितो विष्णुना याति मेधामाधाय यत्नतः

Ainsi, le feu Vāḍava—prêt à dévorer les dieux—fut déjoué par Viṣṇu ; et il s’en alla, retenant sa résolution par un effort vigilant.

Verse 103

सर्गमेतं नरः पुण्यं वाच्यमानं शृणोति यः । स विष्णु लोकमासाद्य तेनैव सह मोदते

Quiconque entend ce récit saint, tel qu’il est récité, atteint le monde de Viṣṇu et s’y réjouit avec Lui.