Adhyaya 64
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 64

Adhyaya 64

Ce chapitre relate un différend éthique et rituel au Devī-kuṇḍa consacré, lors du pèlerinage des Pāṇḍava pendant leur exil après le jeu de dés. Épuisés avec Draupadī, ils parviennent au lieu sacré de Caṇḍikā; Bhīma, pressé par la soif, entre dans le bassin pour boire et se laver, malgré l’avertissement de Yudhiṣṭhira sur la conduite correcte. Un gardien, nommé Suhṛdaya, le réprimande: cette eau est réservée au bain des divinités; il faut se laver les pieds à l’extérieur et ne pas souiller les eaux consacrées. Il invoque les enseignements des śāstra sur l’impureté et la gravité morale des actes irréfléchis dans les tīrtha. Bhīma réplique par une défense pragmatique fondée sur la nécessité du corps et sur l’injonction générale de se baigner dans les lieux saints. La querelle dégénère en combat; Bhīma est maîtrisé par l’extraordinairement puissant Bārbarīka, qui tente de le jeter à la mer. La vigilance divine intervient: Rudra ordonne à Bārbarīka de relâcher Bhīma, révèle un lien de parenté/patriarcal et requalifie l’affrontement en faute commise par ignorance. Saisi de remords, Bārbarīka veut se détruire, mais des déesses liées à la Devī l’en dissuadent, rappellent les principes śāstriques concernant la faute non intentionnelle et prophétisent sa mort future par la main de Kṛṣṇa, une fin plus haute et légitimée. L’épisode s’achève par la réconciliation, un nouveau bain des Pāṇḍava au tīrtha et l’installation par Bhīma du liṅga de Bhīmeśvara; un vrata à la Caturdaśī de la quinzaine sombre de Jyeṣṭha est indiqué, promettant la purification des fautes liées à la naissance, et le liṅga est loué comme égal en fruit aux liṅga éminents et comme destructeur des péchés.

Shlokas

Verse 1

एवं तत्र स्थिते तीरे देव्याराधनतत्परे । सप्तलिंगार्चनरते भीमनन्दननन्दने

Ainsi demeurait-il sur la rive du fleuve, tout entier voué à l’adoration de la Déesse, se réjouissant du culte rendu aux sept liṅga ; Barbarīka, petit-fils de Bhīma, y resta encore.

Verse 2

ततः कालेन केनापि पांडवा द्यूतनिर्जिताः । तत्राजग्मुश्च क्रमतस्तीर्थस्नानकृते भुवम्

Puis, au bout d’un certain temps, les Pāṇḍava —vaincus au jeu de dés— y parvinrent à leur tour, cheminant à travers le pays afin de se baigner dans les tīrtha sacrés.

Verse 3

प्रागेव चंडिकां देवीं क्षेत्रादीशानतः स्थिताम् । आसेदुर्मार्गखिन्नास्ते द्रौपदीपंचमास्तदा

D’abord, ils s’approchèrent de Caṇḍikā Devī, établie au nord-est de ce lieu sacré. Épuisés par la route, ils y arrivèrent alors, Draupadī étant la cinquième parmi eux.

Verse 4

तत्रैव चोपविष्टोऽभूत्तदानीं चंडिकागणः । बर्बरीकश्च तान्वीरान्समायातानपश्यत

Là même, en ce temps-là, la troupe des serviteurs de Caṇḍikā était assise. Et Barbarīka vit ces héros s’avancer vers eux.

Verse 5

परं नासौ वेद पाण्डून्पाण्डवास्तं च नो विदुः । आजन्म यस्मान्नैवाभूत्पाण्डूनां चास्य संगमः

En vérité, il ne connaissait pas Pāṇḍu, et les Pāṇḍava ne le connaissaient pas non plus ; car depuis sa naissance, il n’y avait jamais eu de rencontre entre lui et les fils de Pāṇḍu.

Verse 6

ततः प्रविश्य वै तस्मिन्देवीमासाद्य पांडवाः । पिंडकाद्यं तत्र मुक्त्वा तृषा प्रैक्षि जलं तदा

Alors, entrant en ce lieu et s’approchant de la Déesse, les Pāṇḍava y déposèrent les offrandes de piṇḍa et autres présents; puis, tourmentés par la soif, ils cherchèrent de l’eau alentour.

Verse 7

ततो भीमः कुण्डमध्यं जलं पातुं विवेश ह । प्रविशंतं च तं प्राह युधिष्ठिर इदं वचः

Puis Bhīma entra au milieu de l’étang pour y boire. Comme il s’y avançait, Yudhiṣṭhira lui adressa ces paroles.

Verse 8

उद्धृत्य भीम तोयं त्वं पादौ प्रक्षाल्य भो बहिः । ततः पिबाऽन्यथा दोषो महांस्त्वामुपपत्स्यते

«Ô Bhīma, puise l’eau et lave-toi les pieds à l’extérieur; ensuite bois. Sinon, une grande faute s’abattra sur toi.»

Verse 9

एतद्राज्ञो वचो भीमस्तृषा व्याकुललोचनः । अश्रुत्वैव विवेशासौ कुण्डमध्ये जलेच्छया

Bhīma, les yeux troublés par la soif, n’écouta pas les paroles du roi; poussé par le désir d’eau, il entra droit au milieu de l’étang.

Verse 10

स च दृष्ट्वा जलं पातुं तत्रैव कृतनिश्चयः । मुखं हस्तौ च चरणौ क्षालयामास शुद्धये

Voyant l’eau et résolu à boire sur-le-champ, il y lava son visage, ses mains et ses pieds, pensant ainsi se purifier.

Verse 11

यतः पीतं जलं पुंसामप्रक्षाल्य च यद्भवेत् । प्रेताः पिशाचास्तद्रूपं संक्रम्य प्रपिबंति तत्

Car lorsqu’un homme boit de l’eau sans s’être purifié comme il se doit, les preta et les piśāca prennent cette même forme et la boivent, comme à travers lui.

Verse 12

एवं प्रक्षालयाने च पादौ तत्र वृकोदरे । उपरिस्थस्तदा प्राह सत्यं सुहृदयो वचः

Tandis que Vṛkodara y lavait ses pieds en ce lieu, quelqu’un qui se tenait au-dessus parla alors : des paroles véridiques, nées d’une bienveillance amicale.

Verse 13

दुर्मते भोः किमेतत्त्वं कुरुषे पापनिश्चयः । देवीकुण्डे क्षालयसि मुखं पादौ करौ च यत्

« Ô esprit insensé ! Qu’est-ce donc que tu fais avec une intention pécheresse : laver ton visage, tes pieds et tes mains dans le Devī-kuṇḍa ? »

Verse 14

यतो देवी सदानेन जलेन स्नाप्यते मया । दत्र प्रक्षिपंस्तोयं मलपापान्न बिभ्यसि

« Car c’est avec cette même eau que je baigne sans cesse la Déesse. Et toi, en y rejetant (ce que tu laves), ne crains-tu donc ni souillure ni péché ? »

Verse 15

मलाक्ततोयं यन्नाम अस्पृश्यं तन्नरैरपि । कुतो देवैश्च तत्पापं स्पृश्यते तत्त्वतो वद

Dis-moi la vérité : si une eau est dite souillée d’ordure et donc intouchable même pour les hommes, comment ce péché pourrait-il être touchable par les dieux, en vérité ?

Verse 16

शीघ्रं च त्वं निःसरास्मात्कुण्डाद्भूत्वा बहिः पिब । यद्येवं पाप मूढोऽसि तीर्थेषु भ्रमसे कुतः

Sors vite de ce bassin et ne bois l’eau que depuis l’extérieur. Si tu es un insensé chargé de péché, pourquoi donc errer parmi les tīrtha, les gués sacrés ?

Verse 17

भीम उवाच । किमेतद्भाषसे क्रूर परुषं राक्षसाधम । यतस्तोयानि जंतूनामुपभो गार्थमेव हि

Bhīma dit : Pourquoi profères-tu des paroles si cruelles et si dures, ô le plus vil des rākṣasas ? L’eau existe en vérité pour l’usage et la subsistance des êtres vivants.

Verse 18

तीर्थेषु कार्यं स्नानं चेत्युक्तं मुनिवरैरपि । अंगप्रक्षालनं स्नानमुक्तं मां निंदसे कुतः

Même les plus grands sages ont déclaré que l’on doit se baigner aux tīrtha. Et le « bain » a été défini comme le lavage des membres ; pourquoi donc me couvres-tu d’opprobre ?

Verse 19

यदि न क्रियते पानमंगप्रक्षालनं तथा । तत्किमर्थं पूर्तधर्माः क्रियन्ते धर्मशालिभिः

Si l’on ne doit ni boire ni laver ses membres, dans quel but les hommes de dharma accomplissent-ils les œuvres de mérite public (pūrta-dharma) ?

Verse 20

सुहृदय उवाच । स्नातव्यं तीर्थमुख्येषु सत्यमेतन्न संशयः । चरेषु किं तु संविश्य स्थावरेषु बहिः स्थितः

Suhṛdaya dit : Il est vrai—sans aucun doute—qu’il faut se baigner dans les tīrtha les plus éminents. Toutefois, dans les eaux courantes on peut entrer ; dans les eaux immobiles, il convient de rester au dehors.

Verse 21

स्थावरेष्वपि संविश्य तन्न स्नानं विधीयते । न यत्र देवस्नानार्थं भक्तैः संगृह्यते जलम्

Même si l’on pénètre dans des eaux immobiles, ce n’est pas là le bain prescrit—surtout là où les dévots recueillent l’eau pour le bain sacré de la Divinité.

Verse 22

यच्च हस्तशतादूर्ध्वं सरस्तत्र विधीयते । संवेशेऽपि क्रमश्चायं पादौ प्रक्षाल्य यद्बहिः

Et si un lac se trouve au-delà de cent hastas, le bain y est autorisé. Pourtant, même alors, voici l’ordre juste : laver d’abord les pieds en demeurant à l’extérieur.

Verse 23

ततः स्नानं प्रकर्तव्यमन्यथा दोष उच्यते । किं न श्रुतस्त्वया प्रोक्तः श्लोकः पद्मभुवा पुरा

Ce n’est qu’ensuite qu’il faut accomplir le bain ; autrement, une faute est proclamée. N’as-tu pas entendu le vers jadis énoncé par Padmabhū (Brahmā) ?

Verse 24

मलं मूत्रं पुरीषं च श्लेष्म निष्ठीनाश्रु च । गंडूषाश्चैव मुञ्चति ये ते ब्रह्महणैः समाः

Ceux qui déversent saleté, urine, excréments, mucosités, crachats, larmes, et même l’eau des rinçages de bouche dans de telles eaux sacrées—sont tenus pour égaux aux meurtriers d’un brāhmaṇa.

Verse 25

तस्मान्निःसर शीघ्रं त्वं यद्येवमजितेन्द्रियः । तत्किमर्थं दुराचार तीर्थेष्वटसि बालिश

Sors donc au plus vite—si, vraiment, tes sens ne sont pas maîtrisés. Alors, ô homme de mauvaise conduite, insensé, pourquoi erres-tu parmi les tīrthas, les gués sacrés ?

Verse 26

यस्य हस्तौ च पादौ च मनश्चैव सुसंयतम् । निर्विकाराः क्रियाः सर्वाः स हि तीर्थफलं लभेत्

Celui dont les mains et les pieds—et même l’esprit—sont parfaitement maîtrisés, et dont toutes les actions sont sans trouble ni altération, celui-là obtient véritablement le fruit des tīrtha sacrés.

Verse 27

भीम उवाच । अधर्मो वापि धर्मोऽस्तु निर्गंतुं नैव शक्नुयाम् । क्षुधा तृषा मया नित्यं वारितुं नैव शक्यते

Bhīma dit : «Qu’il s’agisse d’adharma ou de dharma, je ne puis m’empêcher de partir. La faim et la soif—toujours en moi—ne peuvent être retenues.»

Verse 28

सुहृदय उवाच । जीवितार्थे भवान्कस्मात्पापं प्रकुरुते वद । किं न श्रुतस्त्वया श्लोकः शिबिना यः समीरितः

Suhṛdaya dit : «Dis-moi : pourquoi, pour la seule survie, commets-tu le péché ? N’as-tu pas entendu le śloka proclamé par le roi Śibi ?»

Verse 29

मुहूर्तमपि जीवेत नरः शुक्लेन कर्मणा । न कल्पमपि जीवेत लोकद्वयविरोधिना

Qu’un homme vive ne fût-ce qu’un instant par une action pure ; mais qu’il ne vive pas même un éon par des actes qui s’opposent aux deux mondes, celui-ci et l’autre.

Verse 30

भीम उवाच । काकारवेण ते मह्यं कर्णौ बधिरतां गतौ । पास्याम्येव जलं चात्र कामं विलप शुष्य वा

Bhīma dit : «À force de ton croassement de corbeau, mes oreilles sont devenues sourdes. Je boirai l’eau ici malgré tout—lamente-toi tant que tu veux, ou dessèche-toi si tu préfères.»

Verse 31

सुहृदय उवाच । क्षत्रियाणां कुले जातस्त्वहं धर्माभिरक्षिणाम् । तस्मात्ते पातकं कर्तुं न दास्यामि कथंचन

Suhṛdaya dit : « Je suis né dans une lignée de Kṣatriyas, protecteurs du Dharma. Par conséquent, je ne te laisserai jamais commettre ce péché. »

Verse 32

तद्वराकाथ शीघ्रं त्वमस्मात्कुंडाद्विनिःसर

"Par conséquent, misérable, sors rapidement de cet étang !"

Verse 33

इष्टकाशकलैः शीघ्रं चूर्णयिष्येऽन्यथा शिरः । इत्युक्त्वा चेष्टकां गृह्य मुमोच शिरसः प्रति

« Sinon, je te fracasserai la tête en poudre avec des morceaux de brique. » Ayant dit cela, il saisit une brique et la lança vers sa tête.

Verse 34

भीमश्च वंचयित्वा तामुत्प्लुत्य बहिराव्रजत् । भर्त्सयंतौ ततश्चोभावन्योन्यं भीमविक्रमौ

Bhīma, l'esquivant, bondit et sortit. Alors tous deux, d'une prouesse terrible, s'invectivèrent mutuellement.

Verse 35

युयुधाते प्रलंबाभ्यां बाहुभ्यां युद्धपारगौ । व्यूढोरस्कौ दीर्घभुजौ नियुद्धकुशलावुभौ

Ces deux maîtres du combat luttèrent avec leurs longs bras ; tous deux avaient la poitrine large, les bras longs et étaient experts en lutte.

Verse 36

मुष्टिभिः पार्ष्णिघातैश्च जानुभिश्चाभिजघ्नतुः । ततो मुहूर्तात्कौरव्यः पर्यहीयत पांडवः

Ils se frappèrent l’un l’autre de poings, de coups de talon et de genoux. Bientôt, le Kaurava prit l’avantage, et le Pāṇḍava commença à faiblir.

Verse 37

हीयमानस्ततो भीम उद्यतोऽभूत्पुनः पुनः । अहीयत ततोऽप्यंग ववृधे बर्बरीककः

À mesure que Bhīma s’épuisait, il se relevait encore et encore. Pourtant, ô bien-aimé, il continuait de reculer, tandis que Barbarīka ne faisait que croître en puissance.

Verse 38

ततो भीमं समुत्पाट्य बर्बरीको बलादिव । निष्पिपेष ततः क्रुद्धस्तदद्भुतमिवाभवत्

Alors Barbarīka, comme par la seule force, arracha Bhīma et, dans sa colère, l’écrasa—un acte qui parut prodigieusement étonnant.

Verse 39

मूर्छितं चैवमादाय विस्फुरन्तं पुनःपुनः । सागराय प्रचलितः क्षेप्तुं तत्र महांभसि

Le prenant ainsi évanoui, tandis qu’il tressaillait encore et encore, il se dirigea vers l’océan, voulant le jeter là dans les eaux immenses.

Verse 40

ददृशुः पांडवा नैतद्देव्या नयनयंत्रिताः

Les Pāṇḍavas ne virent pas cela, comme si la Déesse les eût retenus en bridant leur regard.

Verse 41

तथा गृहीते कुरुवीरमुख्ये वीरेण तेनाद्भुतविक्रमेण । आश्चर्यमासीद्दिवि देवतानां देवीभिराकाशतले निरीक्ष्य तम्

Lorsque le plus éminent héros parmi les Kuru fut saisi par ce guerrier à la prouesse merveilleuse, les dieux du ciel furent saisis d’étonnement ; et les déesses aussi l’observèrent depuis l’immense étendue du firmament.

Verse 42

सागरस्य ततस्तीरे बर्बरीकं गतं तदा । निरीक्ष्य भगवान्रुद्रो वियत्स्थः समभाषत

Alors, lorsque Barbarīka parvint au rivage de l’océan, le Bienheureux Rudra—demeurant dans les airs—le considéra et prit la parole.

Verse 43

भोभो राक्षसशार्दूल बर्बरीक महाबल । मुंचैनं भरतश्रेष्ठं भीमं तव पितामहम्

« Hé, hé, tigre parmi les rākṣasa, Barbarīka à la grande force ! Relâche ce Bhīma, le meilleur des Bhārata : il est ton propre aïeul. »

Verse 44

अयं हि तीर्थयात्रायां विचरन्भ्रातृभिर्युतः । कृष्णया चाप्यदस्तीर्थं स्नातुमेवाभ्युपाययौ

« Car il chemine en pèlerinage vers les tīrtha, accompagné de ses frères et aussi de Kṛṣṇā ; il est venu à ce gué sacré uniquement pour s’y baigner. »

Verse 45

सम्मानं सर्वथा तस्मादर्हः कौरवनंदनः । अपापो वा सपापो वा पूज्य एव पितामहः

« C’est pourquoi, ô fils de la lignée des Kuru, il est en tout point digne d’honneur. Qu’il soit sans faute ou chargé de faute, un aïeul doit être vénéré de la même manière. »

Verse 46

सूत उवाच । इति रुद्रवचः श्रुत्वा सहसा तं विमुच्य सः । न्यपतत्पादयोर्हा धिक्कष्टं कष्टं च प्राह सः

Sūta dit : Ayant entendu ces paroles de Rudra, il le relâcha aussitôt, tomba à ses pieds et s'écria : « Hélas ! Honte sur cette misère, quelle horreur, quelle horreur ! »

Verse 47

क्षम्यतां क्षम्यतां चेति पुनः पुनरवोचत । शिरश्च ताडयन्स्वीयं रुरोद च मुहुर्मुहुः

Il suppliait encore et encore : « Pardonne-moi, pardonne-moi », se frappant la tête et pleurant à maintes reprises.

Verse 48

तं तथा परिशोचंतं मुह्यमानं मुहुर्मुहुः । भीमसेनः समालिंग्य आघ्राय च वचोऽब्रवीत्

Le voyant ainsi affligé et perdant sans cesse contenance, Bhīmasena l'étreignit, huma sa tête avec affection, puis lui parla.

Verse 49

वयं त्वां नैव जानीमस्त्वं चास्माञ्जन्मकालतः । अत्र वासश्च ते पुत्र भैमेः कृष्णाच्च संश्रुतः

« Nous ne t'avons pas reconnu du tout, et toi non plus tu ne nous as pas connus depuis ta naissance. Mais, cher fils, ta résidence ici a été promise, au nom de Bhīma et aussi par Kṛṣṇā. »

Verse 50

परं नो विस्मृतं सर्वं नानादुःखैः प्रमुह्यताम् । दुःखितानां यतः सर्वा स्मृतिर्लुप्ता भवेत्स्फुटम्

« De plus, tout a échappé à notre mémoire, car nous sommes accablés par de nombreuses sortes de chagrins. En effet, pour les affligés, tout souvenir se perd clairement. »

Verse 51

तदस्माकमिदं दुःखं सर्वकालविधानतः । मा शोचस्त्वं च तनय न ते दोषोऽस्ति चाण्वपि

Cette peine qui est la nôtre est survenue selon l’ordonnance du Temps. Ne t’afflige pas, mon fils : il n’y a en toi pas la moindre faute.

Verse 52

यतः सर्वः क्षत्रियस्य दंड्यो विपथिसंस्थि तः । आत्मापिदंड्यः साधूनां प्रवृत्तः कुपथाद्यदि

Car quiconque se tient sur une voie dévoyée est punissable par un kṣatriya ; et même son propre être devient punissable aux yeux des justes s’il s’engage sur une route mauvaise.

Verse 53

पितृमातृसुहृद्भ्रातृपुत्रादीनां किमुच्यते । अतीव मम हर्षोऽयं धन्योहं पूर्वजाश्च मे

Que dire alors des pères, des mères, des amis, des frères, des fils et des autres ? Immense est ma joie ; je suis béni, et mes ancêtres le sont aussi.

Verse 54

यस्य त्वीदृशकः पौत्रो धर्मज्ञो धर्मपालकः । वरार्हस्त्वं प्रशंसार्हो भवान्येषां सतां तथा

Celui dont le petit-fils est tel—connaissant le dharma et gardien du dharma—cet aïeul est digne des plus grands honneurs et mérite la louange, comme tous les justes.

Verse 55

तस्माच्छोकं विहायेमं स्वस्थो भवि तुमर्हसि

Ainsi, abandonnant ce chagrin, tu dois retrouver le calme et revenir à la paix.

Verse 56

बर्बरीक उवाच । पापं मां ताततात त्वं ब्रह्मघ्नादपि कुत्सितम् । अप्रशस्यं नार्हसीह द्रष्टुं स्प्रष्टुमपि प्रभो

Barbarīka dit : Ô père vénérable — oui, ô grand-père — je suis un pécheur, plus méprisable encore que le meurtrier d’un brāhmane. Je suis blâmable ; ô Seigneur, tu ne devrais même pas me regarder ici, à plus forte raison me toucher.

Verse 57

सर्वेषामेव पापानां निष्कृतिः प्रोच्यते बुधैः । पित्रोरभक्तस्य पुनर्निष्कृतिर्नैव विद्यते

Les sages déclarent que pour tous les péchés il existe une expiation ; mais pour celui qui n’a de dévotion ni envers le père ni envers la mère, nulle expiation ne se trouve.

Verse 58

तद्येन देहेन मया ताततातोऽभिपीडितः । तत्त्वमेव समुत्स्रक्ष्ये महीसागरसंगमे

Avec ce même corps par lequel j’ai accablé mon père et mon grand-père, c’est ce corps-là que je rejetterai au lieu où la terre rejoint l’océan.

Verse 59

मैवं भवेयमन्येषु अपि जन्मसु पातकी । न मामस्मादभिप्रायादर्हः कोऽपि निवर्तितुम्

Puissé-je ne pas devenir, dans d’autres naissances, un pécheur semblable. Nul n’a le droit de me détourner de cette résolution.

Verse 60

यतोंऽशेन विलुप्येत प्रायश्चित्तान्निवारकः । एवमुक्त्वा समुत्प्लुत्य ययौ चैवार्णवं बली

Afin qu’aucun obstacle ne vienne amoindrir l’expiation, fût-ce d’un rien, ayant ainsi parlé, le vaillant bondit et alla droit vers l’océan.

Verse 61

समुद्रोऽपि चकंपे च कथमेनं निहन्म्यहम् । ततः सिद्धांबिकायाश्च देव्यस्तत्र चतुर्दश

Même l’océan frissonna, se disant : «Comment ne pas l’abattre ?» Alors, là, apparurent quatorze Déesses de Siddhāmbikā.

Verse 62

समालिंग्य च संस्थाप्य रुद्रेण सहिता जगुः । अज्ञातविहिते पापे नास्ति वीरेंद्र कल्मषम्

L’enlaçant et le remettant d’aplomb, accompagnées de Rudra, elles chantèrent : «Ô seigneur des héros, lorsqu’un péché est commis sans le savoir, nulle souillure ne demeure sur toi.»

Verse 63

शास्त्रेषूक्तमिदं वाक्यं नान्यथा कर्तुमर्हसि । अमुं च पृष्ठलग्नं त्वं पश्य भोः स्वं पितामहम्

Cette parole est proclamée dans les śāstra ; tu ne dois pas agir autrement. Et vois—ô seigneur—ton propre aïeul, agrippé à ton dos.

Verse 64

पुत्रपुत्रेति भाषंतमनु त्वा मरणोन्मुखम् । अधुना चेत्स्वकं देहं वीर त्वं परित्यक्ष्यसि

Criant «Mon fils, mon fils !», il te suit tandis que tu te tournes vers la mort. Si maintenant, ô héros, tu abandonnes ton propre corps (considère ce que cela signifie).

Verse 65

ततस्त्यक्ष्यति भीमोऽपि पातकं तन्महत्तव । एवं ज्ञात्वा धारय त्वं स्वशरीरं महामते

Ensuite, même Bhīma rejettera cette grande faute qui est la tienne. Sachant cela, ô noble d’esprit, soutiens ton corps et ne l’abandonne pas.

Verse 66

अथ चेत्त्यक्तुकामस्त्वं तत्रापि वचनं शृणु । स्वल्पेनैव च कालेन कृष्णाद्देवकिनंदनात्

Mais si tu désires encore renoncer à la vie, écoute là même cette parole : en très peu de temps, par Kṛṣṇa, fils de Devakī, l’affaire sera tranchée.

Verse 67

देहपातस्तव प्रोक्तस्तं प्रतीक्ष यदीच्छ सि । यतो विष्णुकराद्वत्स देहपातो विशिष्यते

Ta chute du corps (la mort) a été annoncée : si tu le veux, attends-la. Car, ô bien-aimé, déposer le corps de la main de Viṣṇu est tenu pour particulièrement excellent.

Verse 68

तस्मात्प्रतीक्ष तं कालमस्माकं प्रार्थितेन च । एवमुक्तो निववृते बर्बरीकोऽपि दुर्मनाः

Ainsi donc, attends ce moment, comme nous l’avons imploré. À ces paroles, Barbarīka lui aussi fit demi-tour, l’esprit pourtant troublé.

Verse 69

रुद्रं देवीश्च चामुंडां सोपालंभं वचोऽब्रवीत् । त्वमेव देवि जानासि रक्ष्यते शार्ङ्गधन्विना

Il adressa des paroles de reproche à Rudra et à la Déesse—même à Cāmuṇḍā : « Toi seule, ô Déesse, sais comment il est protégé par le porteur du Śārṅga (Kṛṣṇa/Viṣṇu). »

Verse 70

पांडवा भूमिलाभार्थे तत्ते कस्मादुपेक्षितम् । त्वया च समुपागत्य रक्षितोऽयं वृकोदरः

« Les Pāṇḍava cherchent à recouvrer leur royaume : pourquoi as-tu négligé cela ? Et ce Vṛkodara (Bhīma) a été protégé après que tu es sortie pour intervenir. »

Verse 71

देव्युवाच । अहं च रक्षयिष्यामि स्वभक्तं कृष्णमृत्युतः । यस्माच्च चंडिकाकृत्ये कृतोऽनेन महारणः । तस्माच्चंडिलनाम्नायं विश्वपूज्यो भविष्यति

La Déesse dit : «Moi aussi, je protégerai mon dévot Kṛṣṇa de la mort. Et puisque, au service de Caṇḍikā, il mena un grand combat, il deviendra célèbre dans le monde et sera vénéré sous le nom de “Caṇḍila”.»

Verse 72

एवमुक्त्वा गताः सर्वे देवा देव्यस्त्वदृश्यताम् । भीमोऽपि तं समादाय पांडुभ्यः सर्वमूचिवान्

Après avoir ainsi parlé, tous les dieux et déesses s’en allèrent et devinrent invisibles. Bhīma, l’emmenant avec lui, raconta aux Pāṇḍava tout ce qui s’était passé.

Verse 73

विस्मिताः पांडवास्तं च पूजयित्वा पुनः पुनः । यथोक्तविधिना चक्रुस्तीर्थस्नानमतंद्रिताः

Émerveillés, les Pāṇḍava le vénérèrent encore et encore ; puis, sans se lasser, ils accomplirent le bain sacré au tīrtha selon le rite prescrit.

Verse 74

भीमोपि यत्र रुद्रेण मोक्षितस्तत्र सुप्रभम् । लिंगं संस्थापयामास भीमेश्वरमिति श्रुतम्

Et Bhīma aussi — au lieu même où Rudra l’avait délivré de son mal — établit un liṅga resplendissant, célèbre sous le nom de «Bhīmeśvara».

Verse 75

ज्येष्ठमासे कृष्णपक्षे चतुर्दश्यामुपोषितः । रात्रौ संपूज्य भीमेशं जन्मपापाद्विमुच्यते

Celui qui jeûne au caturdaśī (quatorzième jour lunaire) de la quinzaine sombre du mois de Jyeṣṭha et, la nuit, vénère Bhīmeśa avec une dévotion entière, est délivré des péchés amassés depuis la naissance.

Verse 76

यथैव लिंगानि सुपूजितानि सप्तात्र मुख्यानि महाफलानि । भीमेश्वरं लिंगमिदं तथैव समस्तपापापहरं सुपूज्यम्

De même que les sept liṅga principaux d’ici, lorsqu’ils sont dûment vénérés, accordent de grands fruits, de même ce liṅga de Bhīmeśvara doit être honoré avec dévotion, car il efface tous les péchés.