
Agastya rapporte un enseignement théologique centré sur Kāśī, en commençant par la vie de foyer de Viśvānara et de Śuciṣmatī. Le chapitre déroule, dans l’ordre, les saṃskāra classiques—garbhādhāna, puṃsavana, sīmanta, les réjouissances de la naissance et le rite formel d’imposition du nom—jusqu’à ce que l’enfant soit nommé « Gṛhapati », appuyé par une citation mantrique de style védique. Une grande assemblée de sages et d’êtres divins est décrite comme assistant à la fête de naissance, confirmant l’auspiciosité de l’enfant au sein d’un ordre public sacral. L’exposé se tourne ensuite vers l’éthique domestique : le texte affirme la valeur de la progéniture pour le gṛhastha-āśrama, propose une typologie des fils et présente la continuité de la lignée comme une exigence du dharma. Nārada arrive, enseigne l’obéissance filiale comme règle morale, puis procède à un examen détaillé des marques du corps et de la paume (lakṣaṇa-parīkṣā), lisant les signes comme indices de souveraineté et de fortune, tout en avertissant que le destin peut renverser les qualités. Un pronostic annonce un danger possible autour de la douzième année (lié à la foudre/au feu), plongeant les parents dans la peine ; l’enfant les console et fait vœu d’apaiser Mṛtyuñjaya (Śiva) afin de surmonter la menace, recentrant le récit sur la dévotion, la protection et l’horizon salvifique śaiva de Kāśī.
Verse 1
अगस्तिरुवाच । शृणु सुश्रोणि सुभगे वैश्वानरसमुद्भवम् । पुण्यशीलसुशीलाभ्यां यथोक्तं शिवशर्मणे
Agastya dit : Écoute, ô belle aux hanches, ô bienheureuse, ce récit né de Vaiśvānara, le Feu sacré. Il fut rapporté à Śivaśarman par le couple vertueux Puṇyaśīla et Suśīlā, tel qu’il advint.
Verse 2
अथ कालेन तद्योषिदंतर्वत्नी बभूव ह । विधिवद्विहिते तेन गर्भाधानाख्य कर्मणि
Puis, avec le temps, cette femme devint enceinte, après qu’il eut accompli comme il se doit, selon la règle, le rite nommé Garbhādhāna.
Verse 3
ततः पुंसवनं तेन स्पंदनात्प्राग्विपश्चिता । गृह्योक्तविधिना सम्यक्कृतं पुंस्त्वविवृद्धये
Ensuite, avant le premier frémissement du fœtus, le sage fit accomplir correctement le rite de Puṃsavana selon la règle enseignée dans les textes Gṛhya, afin d’affermir la lignée masculine.
Verse 4
सीमन्तोथाष्टमे मासि गर्भरूपसमृद्धिकृत् । सुखप्रसव सिद्ध्यै च तेनाकारि क्रियाविदा
Puis, au huitième mois, ceux qui étaient experts en observances sacrées accomplirent le rite nommé Sīmanta, afin que la forme du fœtus s’épanouisse et qu’un accouchement aisé et réussi soit assuré.
Verse 5
अथातः सत्सुतारासु ताराधिप वराननः । केंद्रे गुरौ शुभे लग्ने सुग्रहेष्वयुगेषु च
Ensuite, lorsque dominaient les auspiceuses constellations lunaires, et que la Lune —seigneur des étoiles, au visage gracieux— se tenait avec Jupiter en un angle favorable, avec un ascendant heureux et des planètes bénéfiques dans les divisions impaires, l’instant devint souverainement propice.
Verse 6
अरिष्टं दीपयन्दीप्त्या सर्वारिष्टविनाशकृत् । तनयो नाम तस्यां तु शुचिष्मत्यां बभूव ह
Rayonnant d’un éclat qui anéantissait tout présage funeste, un fils naquit véritablement d’elle, Śuciṣmatī, dont la seule splendeur détruisait tout mauvais signe.
Verse 7
सद्यः समस्तसुखदो भूर्भुवःस्वर्निवासिनाम् । गंधवाहागन्धवाहादिग्वधूमुखवासनाः
Aussitôt, il devint dispensateur d’une joie parfaite aux habitants de Bhūḥ, Bhuvaḥ et Svaḥ ; et des brises parfumées s’élevèrent, telles des senteurs issues des visages des vierges des directions, répandant leur douceur de tous côtés.
Verse 8
इष्टगन्धप्रसूनौघैर्ववर्षुस्ते घनाघनाः । देवदुन्दुभयो नेदुः प्रसेदुः सर्वतोदिशः
Ces nuées épaisses firent pleuvoir des torrents de fleurs au parfum chéri ; les tambours divins des devas retentirent, et de tous côtés les directions devinrent sereines et bienveillantes.
Verse 9
परितः सरितः स्वच्छा भूतानां मानसैः सह
Tout autour, les rivières devinrent limpides ; et avec elles, les esprits des êtres s’éclaircirent et s’apaisèrent.
Verse 10
सत्त्वाः सत्त्वसमायुक्ता वसुधासीच्छुभा तदा । कल्याणी सर्वतो वाणी प्राणिनः प्रीणयंत्यभूत्
Les êtres furent remplis de bonté ; la terre elle-même devint alors propice ; et de toutes parts s’éleva une parole bienfaisante et douce, réjouissant tout ce qui vit.
Verse 11
तिलोत्तमोर्वशीरंभा प्रभा विद्युत्प्रभा शुभा । सुमंगला शुभालापा सुशीलाड्या वरांगनाः
Tilottamā, Urvaśī, Rambhā, Prabhā, Vidyutprabhā, Śubhā, Sumaṅgalā, Śubhālāpā et Suśīlā — nobles jeunes filles célestes riches de grâce — apparurent pour la célébration.
Verse 12
क्वणत्कंकण पात्राणि कृत्वा करतलं मुदा । मुक्तमुक्ताफलाढ्यानि यक्षकर्दमवंति च
Dans la joie, elles joignirent les paumes, faisant tinter bracelets et coupes ; et elles portèrent des offrandes riches de perles et de grappes de gemmes nacrées, ainsi que le Yakṣa-kardama, trésor des Yakṣas.
Verse 13
वज्रवैदूर्य दीपानि हरिद्रा लेपनानि च । गारुत्मतैकरूपाणि शंखशुक्तिदधीनि च
Il y avait des lampes de diamant et de vaidūrya (œil-de-chat), ainsi que des onctions de curcuma ; des objets d’un seul éclat, pareil à celui de Garuḍa, et aussi des conques sacrées, des coquilles d’huître et du caillé, offerts comme signes de bon augure.
Verse 14
पद्मरागप्रवालाख्यरत्नकुंकुमवंति च । गोमेदपुष्परागेंद्र नीलसन्माल्यभांजि च
Ils étaient parés de matières de bon augure : vermillon et poudres tirées de gemmes telles que le padmarāga (rubis) et le pravāla (corail) ; ils portaient aussi le gomeda, le puṣparāga (topaze), des ornements d’un bleu saphir (nīla) et de magnifiques guirlandes.
Verse 15
विद्याधर्यश्च किन्नर्यस्तथाऽमर्यः सहस्रशः । चामर व्यग्रहस्ताग्र मंगलद्रव्यपाणयः
Par milliers arrivèrent des Vidyādharī, des Kinnarī et des jeunes filles divines ; les unes, affairées, tenaient des éventails en queue de yak (cāmara), tandis que d’autres portaient en leurs mains les objets rituels de bon augure.
Verse 16
गंधर्वोरगयक्षाणां सुवासिन्यः शुभस्वराः । गायंत्यो ललितं गीतं तत्राजग्मुरनेकशः
Nombreuses furent les femmes richement parées des Gandharvas, des Nāgas et des Yakṣas—à la voix suave et au ton de bon augure—qui vinrent là en chantant des chants gracieux.
Verse 17
मरीचिरत्रि पुलहः पुलस्त्यः क्रतुरंगिराः । वसिष्ठः कश्यपश्चाहं विभांडो मांडवीसुतः
Étaient présents Marīci, Atri, Pulaha, Pulastya, Kratu et Aṅgiras ; Vasiṣṭha et Kaśyapa, et moi-même, avec Vibhāṇḍa, fils de Māṇḍavī : tous se tenaient là.
Verse 18
लोमशो लोमचरणो भरद्वाजोथ गौतमः । भृगुस्तु गालवो गर्गो जातूकर्ण्यः पराशरः
S’y assemblèrent Lomaśa et Lomacaraṇa, Bharadvāja et Gautama ; ainsi que Bhṛgu, Gālava, Garga, Jātūkarṇya et Parāśara—tous ces sages étaient réunis en ce lieu.
Verse 19
तत्र स्नात्वा विधानेन दृष्ट्वा विश्वेश्वरं विभुम् । त्रैलोक्यप्राणिसंत्राणकारिणं प्रणनाम ह
S’étant baigné là selon la règle rituelle, puis ayant contemplé Viśveśvara, le Seigneur qui pénètre tout, protecteur des êtres des trois mondes, il se prosterna avec vénération.
Verse 20
जमदग्निश्च संवर्तो मतंगो भरतोंशुमान् । व्यासः कात्यायनः कुत्सः शौनकः सुश्रुतः शुकः
Étaient présents aussi Jamadagni et Saṃvarta, Mataṅga et Bharata le rayonnant ; Vyāsa, Kātyāyana, Kutsa, Śaunaka, Suśruta et Śuka—ces sages se trouvaient là également.
Verse 21
ऋष्यशृंगोथ दुर्वासा रुचिर्नारदतुंबुरू । उत्तंको वामदेवश्च च्यवनोसितदेवलौ
Vinrent aussi Ṛṣyaśṛṅga, puis Durvāsas, Ruci, Nārada et Tumburu ; Uttaṅka et Vāmadeva, ainsi que Cyavana, Asita et Devala—tous se rendirent en ce lieu.
Verse 22
शालंकायनहारी तौ विश्वामित्रोथभार्गवः । मृकंडः सह पुत्रेण दाल्भ्य उद्दालकस्तथा
S’y trouvaient Śālaṃkāyana et Hārī, Viśvāmitra et Bhārgava ; Mṛkaṇḍa avec son fils, et Dālbhya et Uddālaka aussi—tous s’y assemblèrent.
Verse 23
धौम्योपमन्युवत्साद्या मुनयो मुनिकन्यकाः । तच्छांत्यर्थं समाजग्मुर्धन्यं विश्वानराश्रमम्
Les sages—Dhaumya, Upamanyu, Vatsa et d’autres—ainsi que des jeunes filles issues de lignées d’ascètes, se réunirent pour cette pacification et cette bénédiction, puis gagnèrent l’āśrama béni de Viśvānara.
Verse 24
ब्रह्मा बृहस्पतियुतो देवो गरुडवाहनः । नंदि भृंगि समायुक्तो गौर्या सह वृषध्वजः
Brahmā vint accompagné de Bṛhaspati; le dieu qui chevauche Garuḍa arriva aussi. Et le Seigneur au drapeau du Taureau (Śiva), avec Gaurī, se présenta également, entouré de Nandin et de Bhṛṅgin, en cette grande solennité sacrée.
Verse 25
महेंद्रमुख्या गीर्वाणा नागाः पातालवासिनः । रत्नान्यादाय बहुशः ससरित्का महाब्धयः
Les dieux menés par Mahendra (Indra) vinrent; vinrent aussi les Nāgas demeurant en Pātāla. Même les grands océans arrivèrent, avec leurs rivières, apportant maintes sortes de joyaux, encore et encore, en offrande.
Verse 26
स्थावरा जंगमं रूपं धृत्वा याताः सहस्रशः । महामहोत्सवे तस्मिन्बभूवाकालकौमुदी
Les êtres d’ordinaire immobiles, revêtant une forme mouvante, vinrent par milliers. En cette très grande fête, une clarté lunaire hors saison sembla se lever.
Verse 27
जातकर्म स्वयं चक्रे तस्य देवः पितामहः । श्रुतिं विचार्य तद्रूपां नाम्ना गृहपतिस्त्वयम्
Pour lui, le divin Pitāmaha (Brahmā) accomplit lui-même les rites de naissance. Ayant médité la Śruti conforme à cette forme, il déclara : « Ton nom sera Gṛhapati ».
Verse 28
इति नाम ददौ तस्मै देयमेकादशेहनि । नामकर्मविधानेन तदर्थं श्रुतिमुच्चरन्
Ainsi lui donna-t-il ce nom, à conférer le onzième jour. Selon le rite de l’imposition du nom, il récita la Śruti qui en énonce le sens.
Verse 29
अयमग्निर्गृहपतिर्गार्हपत्यः प्रजाया वसुवित्तमः । अग्ने गृहपतेभिद्युम्नमभि सह आयच्छस्व
«Cet Agni est le Gṛhapati —le feu Gārhapatya—, dispensateur de richesse et de prospérité pour la lignée. Ô Agni, ô Seigneur de la demeure, apporte et confère-nous ensemble l’éclat resplendissant.»
Verse 30
अग्ने गृहपते स्थित्या परामपि निदर्शयन् । चतुर्निगममंत्रोक्तैराशीर्भिरभिनंद्य च
Ô Agni, ô Gṛhapati : par ton ordre inébranlable tu manifestes même l’état suprême. Et il l’honora par des bénédictions dites au moyen des mantras des quatre Veda.
Verse 31
कृत्वा बालोचितां रक्षां हरेण हरिणा सह । निर्ययौ हंसमारुह्य सर्वेषां प्रपितामहः
Après avoir accompli les protections convenant à un nourrisson, le Prāpitāmaha —l’Aïeul suprême de tous, Brahmā— s’en alla, avec Hari (Viṣṇu) et Hara (Śiva), monté sur son cygne.
Verse 32
अहोरूपमहो तेजस्त्वहो सर्वांगलक्षणम् । अहो शुचिष्मतीभाग्यमाविरासीत्स्वयं हरः
«Ah, quelle beauté ! Ah, quelle splendeur ! Ah, quels signes parfaitement auspices sur chacun de ses membres ! Ah, la fortune pure et lumineuse : Hara (Śiva) lui-même est apparu en personne !»
Verse 33
अथवा किमिदं चित्रं शर्वभक्तजनेष्वहो । आविर्भवेत्स्वयं रुद्रो यतोरुद्रास्तदर्चकाः
Ou bien, quelle merveille est-ce donc, au sein des dévots de Śarva ? Rudra lui-même se manifeste en personne, car ceux qui l’adorent sont, par leur bhakti, comme des Rudra.
Verse 34
इति स्तुवंतस्त्वन्योन्यं जग्मुः सर्वे यथागतम् । विश्वानरं समापृच्छ्य संप्रहृष्टतनूरुहाः
Ainsi, se louant les uns les autres, ils s’en allèrent tous comme ils étaient venus ; après avoir pris congé de Viśvānara, leurs corps frémissaient de joie.
Verse 35
अतः पुत्रं समीहंते गृहस्थाश्रमवासिनः । पुत्रेण लोकाञ्जयति श्रुतिरेषा सनातनी
C’est pourquoi ceux qui demeurent dans l’āśrama du maître de maison désirent un fils ; car par un fils on conquiert les mondes : tel est l’enseignement éternel de la Śruti.
Verse 36
अपुत्रस्य गृहं शून्यमपुत्रस्यार्जनं वृथा । अपुत्रस्यान्वयश्छिन्नो नापवित्रं ह्यपुत्रतः
Pour celui qui n’a pas de fils, la maison est dite vide ; pour celui qui n’a pas de fils, l’acquisition est vaine. Pour celui qui n’a pas de fils, la lignée est rompue ; en vérité, nul purificateur n’égale un fils.
Verse 37
न पुत्रात्परमो लाभो न पुत्रात्परमं सुखम् । न पुत्रात्परमं मित्रं परत्रेह च कुत्रचित्
Il n’est point de gain plus grand qu’un fils, point de bonheur plus grand qu’un fils ; il n’est point d’ami plus grand qu’un fils, ni en ce monde ni dans l’au-delà, nulle part.
Verse 38
औरसः क्षेत्रजः क्रीतो दत्तः प्राप्तः सुतासुतः । आपत्सुरक्षितश्चान्यः पुत्राः सप्तात्र कीर्तिताः
Ici sont proclamées sept sortes de fils : le légitime (né de sa propre épouse), le kṣetraja, l’acheté, le donné (adopté), l’obtenu, le fils de la fille, et un autre encore : celui qui fut protégé au temps du malheur.
Verse 39
एषामन्यतमः कार्यो गृहस्थेन विपश्चिता । पूर्वपूर्वः सुतः श्रेयान्हीनःस्यादुत्तरोत्तरः
Parmi ceux-ci, le maître de maison avisé doit en établir un comme fils. Chaque type nommé auparavant est supérieur ; chaque type nommé ensuite est, de degré en degré, inférieur.
Verse 40
गणावूचतुः । निष्क्रमोथ चतुर्थेऽस्य मासि पित्राकृतो गृहात् । अन्नप्राशनमब्दार्धे चूडाब्दे चार्थवत्कृता
Les Gaṇas dirent : « Ensuite, à son quatrième mois, le père accomplit depuis la maison le rite de faire sortir l’enfant. À la moitié de l’année, il fit la première prise de nourriture solide ; et, l’année de la tonsure, il accomplit comme il se doit le rite de la cūḍā, avec les dons convenables ».
Verse 41
कर्णवेधं ततः कृत्वा श्रवणर्क्षे सकर्मवित् । ब्रह्मतेजोभिवृद्ध्यर्थं पंचमेऽब्दे व्रतं ददौ
Ensuite, versé dans les rites, il accomplit la cérémonie du percement des oreilles sous la constellation Śravaṇa ; et, la cinquième année, il conféra un vœu afin d’accroître l’éclat brahmanique (la splendeur spirituelle).
Verse 42
उपाकर्म ततः कृत्वा वेदानध्यापयत्सुधीः । त्र्यब्दं वेदान्सविधिनाऽध्यैष्ट सांगपदक्रमान्
Ensuite, après avoir accompli l’upākarma, le sage entreprit l’étude des Veda. Pendant trois ans, il étudia les Veda selon la règle : avec leurs auxiliaires, la récitation mot à mot et la récitation en enchaînement.
Verse 43
विद्याजातं समस्तं च साक्षिमात्राद्गुरोर्मुखात् । विनयादिगुणानाविष्कुर्वञ्जग्राह शक्तिमान्
Tout le savoir qu’il devait acquérir, il le reçut directement de la bouche du guru, comme par le simple fait d’en être témoin ; et, doué de puissance, il l’assimila en manifestant des vertus telles que l’humilité.
Verse 44
ततोथ नवमे वर्षे पित्रोः शुश्रूषणे रतम् । वैश्वानरं गृहपतिं दृष्ट्वा कामचरो मुनिः
Puis, dans la neuvième année, voyant l’enfant Gṛhapati Vaiśvānara tout entier voué au service de ses parents, le sage—libre d’errer à son gré—vint à sa rencontre.
Verse 45
विश्वानरोटजं प्राप्य देवर्षिर्नारदः सुधीः । पप्रच्छ कुशलं तत्र गृहीतार्घासनः क्रमात्
Parvenu à l’ermitage de Vaiśvānara, le sage devarṣi Nārada—dûment honoré par l’arghya et un siège—s’enquit ensuite de son bien-être, selon l’ordre convenable.
Verse 46
नारद उवाच । विश्वानर महाभाग शुचिष्मति शुभव्रते । कुरुते युवयोर्वाक्यमयं गृहपतिः शिशुः
Nārada dit : « Ô bienheureux Vaiśvānara, ô esprit pur aux vœux propices : cet enfant, Gṛhapati, accomplit vraiment vos paroles (vos commandements). »
Verse 47
नान्यत्तीर्थं न वा देवो न गुरुर्न च सत्किया । विहाय पित्रोर्वचनं नान्यो धर्मः सुतस्य हि
Pour un fils, il n’est point d’autre tīrtha, point d’autre divinité, point d’autre guru, ni d’autre pratique méritoire, en dehors de l’obéissance fidèle à la parole de ses parents ; en vérité, il n’est pour lui pas de dharma plus élevé.
Verse 48
न पित्रोरधिकं किंचित्त्रिलोक्यां तनयस्य हि । गर्भधारणपोषाभ्यां पितुर्माता गरीयसी
Pour un fils, dans les trois mondes, rien n’est plus grand que ses parents ; et pour l’avoir porté dans son sein et nourri, la mère est plus vénérable encore que le père.
Verse 49
अंभोभिरभिषिच्यस्वं जननीचरणच्युतैः । प्राप्नुयात्स्वर्धुनीशुद्ध कबंधाधिकशुद्धताम्
Si l’on se baigne avec l’eau qui a coulé des pieds de sa mère, on obtient—ô toi, pur comme la Gaṅgā—une pureté surpassant même la pureté renommée acquise par les moyens sacrés.
Verse 50
संन्यस्ताखिलकर्मापि पितुर्वंद्यो हिमस्करी । सर्ववंद्येन यतिना प्रसूर्वंद्या प्रयत्नतः
Même si elle a renoncé à toutes les actions, la mère demeure digne de la révérence du père ; et avec un soin particulier elle doit être vénérée même par un ascète—honoré de tous—car elle est la source même de sa naissance.
Verse 51
इदमेव तपोत्युग्रमिदमेवपरं व्रतम् । अयमेव परो धर्मो यत्पित्रोः परितोषणम्
Ceci seul est l’austérité ardente ; ceci seul est le vœu suprême ; ceci seul est le plus haut dharma : combler pleinement ses parents.
Verse 52
मन्येमान्यो नाधमस्य तथान्यस्य यथा युवाम् । सुखाकारैर्विनीतस्य शिशोर्गृहपतेरहम्
Je ne tiens personne pour plus digne, ni personne pour inférieur, comme vous deux l’êtes en vérité, exemplaires ; car par des voies bienveillantes vous avez doucement éduqué cet enfant, Gṛhapati.
Verse 53
वैश्वानरसमभ्येहि ममोत्संगे निषीद भो । लक्षणानि परीक्षेहं पाणिं दर्शय दक्षिणम्
«Ô Vaiśvānara, approche et assieds-toi sur mes genoux. J’examinerai tes signes de bon augure : montre-moi ta main droite.»
Verse 54
इत्युक्तो मुनिना बालः पित्रोराज्ञामवाप्य सः । प्रणम्य नारदं श्रीमान्भक्त्याप्रह्व उपाविशत्
Ainsi instruit par le sage, le noble enfant obtint l’accord de ses parents. Puis, se prosternant devant Nārada avec dévotion et humilité, il s’assit.
Verse 55
ततो दृष्ट्वास्य सर्वांगं तालुजिह्वाद्विजानपि । आनीय कुंकुमारक्तं सूत्रं च त्रिगुणीकृतम्
Ensuite, après avoir examiné tous ses membres—jusqu’au palais, à la langue et aux dents—le sage apporta un fil teint de rouge au kunkuma (safran) et le plia en trois.
Verse 56
स्मृत्वा शिवौ गणाध्यक्षमूर्ध्वीभूतमुदङ्मुखम् । मुनिः परिममौ बालमापादतलमस्तकम्
Se souvenant de Śiva, seigneur des gaṇas, le sage—tandis que l’enfant se tenait droit, tourné vers le nord—le mesura des plantes des pieds jusqu’au sommet de la tête.
Verse 57
तिर्यगूर्ध्वं समो माने योष्टोत्तरशतांगुलः । स भवेत्पृथिवीपालो बालोऽयं ते यथा द्विज
Si, dans la mesure, il est harmonieux en largeur comme en hauteur, et dépasse de cent aṅgulas d’une paume, alors ce garçon, ô brāhmaṇa, deviendra protecteur de la terre : un roi.
Verse 58
पंचसूक्ष्मः पंचदीर्घः सप्तरक्तः षडुन्नतः । त्रिपृथुर्लघुगंभीरो द्वात्रिंशल्लक्षणस्त्विति
Il a cinq signes subtils, cinq signes longs, sept signes rougeoyants et six signes élevés; trois signes larges, et une profondeur légère : ainsi, en vérité, il porte les trente-deux marques de bon augure.
Verse 59
पंचदीर्घाणि शस्यानि यथादीर्घायुषोस्य वै । भुजौ नेत्रे हनुर्जानु नासाऽस्य तनयस्य ते
Pour la longue vie, on loue en lui, en vérité, cinq signes longs : les bras, les yeux, la mâchoire, les genoux et le nez de ce fils qui est le tien.
Verse 60
ग्रीवाजंघा मेहनैश्च त्रिभिर्ह्रस्वोयमीडितः । स्वरेण सत्त्वनाभिभ्यां त्रिगंभीरः शिशुः शुभः
On le loue pour trois signes courts : le cou, les jambes et l’organe de génération. Et par trois qualités profondes—la voix, la vigueur vitale et le nombril—cet enfant de bon augure est «triple en profondeur».
Verse 61
त्वक्केशांगुलिदशनाः पर्वाण्यंगुलिजान्यपि । तथास्य पंचसूक्ष्माणि दिक्पालपदभाग्यथा
Sa peau, ses cheveux, ses doigts, ses dents, et même les jointures de ses doigts sont fins et délicats; ainsi possède-t-il les cinq signes «subtils», dignes de la fortune de celui qui atteint la charge de gardien des directions.
Verse 62
वक्षः कुक्ष्यलकं स्कंध करं वक्त्रं षडुन्नतम् । तथाऽत्र दृश्यते बाले महदैश्वर्यभाग्यथा
Sa poitrine, son ventre, ses boucles de cheveux, ses épaules, ses mains et son visage sont six signes élevés; ainsi voit-on en cet enfant des marques dignes d’une part de grande souveraineté et de prospérité.
Verse 63
पाण्योस्तले च नेत्रांते तालुजिह्वाधरौष्ठकम् । सप्तारुणं च सनखमस्मिन्राज्यसुखप्रदम्
Les paumes de ses mains, les coins de ses yeux, son palais et sa langue, et sa lèvre inférieure —ainsi que les ongles— sont au nombre de sept, teintés d’une rougeur sacrée ; en lui, ils accordent les délices et le bonheur de la royauté.
Verse 64
ललाटकटिवक्षोभिस्त्रिविस्तीर्णो यथाह्यसौ । सर्वतेजोतिरैश्वर्यं तथा प्राप्स्यति नान्यथा
Si l’on est bien proportionné et largement développé en trois endroits —le front, la taille et la poitrine—, alors, à coup sûr, l’on obtient la prospérité souveraine et l’éclat de toute splendeur ; il ne peut en être autrement.
Verse 65
कमठीपृष्ठकठिनावकर्मकरणौ करौ । राज्यहेतू शिशोरस्य पादौ चाध्वनि कोमलौ
Si les mains de l’enfant sont fermes et dures comme le dos d’une tortue —propres à l’ouvrage—, elles deviennent cause de royauté ; et si ses pieds sont tendres pour la route, il est voué à s’avancer sur de vastes chemins.
Verse 66
अच्छिन्ना तर्जनीं व्याप्य तथा रेखास्य दृश्यते । कनिष्ठा पृष्ठनिर्याता दीर्घायुष्यं यथार्पयेत्
Si l’on voit une ligne ininterrompue traverser l’index, et si la ligne du petit doigt se prolonge vers le dos de la main, on dit que cela lui confère une longue vie.
Verse 67
पादौ सुमांसलौ रक्तौ समौ सूक्ष्मौ सुशौभनौ । समगुल्फौ स्वेदहीनौ स्निग्धावैश्वर्यसूचकौ
Des pieds bien charnus, rougeoyants, égaux, d’un grain fin et beaux —aux chevilles équilibrées, sans sueur excessive et naturellement lisses— sont des signes qui indiquent prospérité et fortune seigneuriale.
Verse 68
स्वल्पाभिः कररेखाभिरारक्ताभिः सदासुखी । लिंगेन कृशह्रस्वेन राजराजो भविष्यति
Avec peu de lignes aux paumes, légèrement rougeâtres, il demeure toujours heureux ; et, avec un liṅga mince et court, il devient roi parmi les rois.
Verse 69
उत्कंटासनगुल्फास्फिग्नाभिरस्यापि वर्तुला । दक्षिणावर्तमरुणं महदैश्वर्यसूचिका
Ses fesses, ses cuisses, ses chevilles et son nombril sont arrondis ; et une marque rougeâtre, tournant vers la droite et de bon augure, indique une grande souveraineté et une prospérité abondante.
Verse 70
धारैका मूत्रयत्यस्मिन्दक्षिणावर्तिनी यदि । गंधश्च मीनमधुनोर्यदि वीर्ये तदा नृपः
Si son urine s’écoule en un seul jet constant, tournant vers la droite, et si sa semence porte le parfum du poisson et du miel, alors il devient roi.
Verse 71
विस्तीर्णौ मांसलौ स्निग्धौ स्फिचावस्य सुखोचितौ । वामावर्तौ सुप्रलंबौ दोषौ दिग्रक्षणोचितौ
Si ses fesses sont larges, charnues et lisses, faites pour le confort, et si ses testicules tournent vers la gauche et pendent bien, il est digne de garder les directions, c’est-à-dire d’assurer la protection et l’autorité royales.
Verse 72
श्रीवत्सवज्रचक्राब्ज मत्स्यकोदंडदंडभृत् । तथास्य करगा रेखा यथा स्यात्त्रिदिवस्पतिः
Si les lignes de ses mains portent des marques telles que le Śrīvatsa, le vajra, le cakra, le lotus, le poisson, l’arc et le bâton, alors il devient semblable au Seigneur des trois mondes.
Verse 73
द्वात्रिंशद्दशनश्चायं करकंबु शिरोधरः । कौंचदुंदुभिहंसाभ्र स्वरः सर्वेश्वराधिकः
Il a trente-deux dents ; ses mains sont pareilles à des conques ; sa tête et son cou sont harmonieusement formés ; et sa voix—semblable au héron, au tambour dundubhi, au cygne et au nuage—surpasse tout, digne de la souveraineté sur l’univers.
Verse 74
मधुपिंगलनेत्रोऽसौ नैनं श्रीस्त्यजति क्वचित् । पंचरेखललाटस्तु तथा सिंहोदरः शुभः
Ses yeux sont d’un or couleur de miel ; Lakṣmī, la prospérité, ne l’abandonne jamais. Son front porte cinq lignes distinctes, et son ventre est tel celui d’un lion : tout en lui est de bon augure.
Verse 75
ऊर्ध्वरेखांकितपदो निःश्वसन्पद्मगंधवान् । अच्छिद्रपाणिः सुनखो महालक्षणवानयम्
Ses pieds portent des lignes tournées vers le haut ; même son souffle exhale le parfum du lotus. Ses mains sont sans défaut, ses ongles sont beaux, et il est pourvu de grands signes de bon augure.
Verse 76
किंतु सर्वगुणोपेतं सर्वलक्षणलक्षितम् । संपूर्णनिर्मलकलं पातयेद्विधुवद्विधिः
Pourtant, même celui qui réunit toutes les vertus et porte tous les signes de bon augure—entier et sans tache en chacune de ses parties—peut être terrassé par un destin contraire, comme la lune est abaissée par sa course prescrite.
Verse 77
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन रक्षणीयस्त्वसौ शिशुः । गुणोपि दोषतां याति वक्रीभूते विधातरि
C’est pourquoi, par tous les moyens, il faut protéger cet enfant. Car même une vertu devient faute lorsque l’Ordonnateur du destin se fait contraire.
Verse 78
शंकेऽस्य द्वादशेवर्षे प्रत्यूहो विद्युदग्नितः । इत्युक्त्वा नारदो धीमान्स जगाम यथागतम्
«Je soupçonne qu’en sa douzième année surviendra un empêchement né de l’éclair et du feu.» Ayant parlé ainsi, le sage Nārada s’en alla, comme il était venu.
Verse 79
विश्वानरः सपत्नीकस्तच्छ्रुत्वा नारदेरितम् । तदैव मन्यमानोभूद्वज्रपातं सुदारुणम्
Viśvānara, avec son épouse, entendant les paroles de Nārada, s’imagina aussitôt une chute de foudre d’une effroyable violence.
Verse 80
हाहतोस्मीति वचसा हृदयं समताडयत् । मूर्च्छामवाप महतीं पुत्रशोकसमाकुलः
S’écriant : «Hélas, je suis perdu !», il frappa son propre cœur par ses paroles; et, accablé du chagrin pour son fils, il tomba dans une profonde syncope.
Verse 81
शुचिष्मत्यपि दुःखार्ता रुरोदातीव दुःसहम् । आर्तस्वरेण हारावैरत्यंत व्याकुलेद्रिया
Même Śuciṣmatī, tourmentée par la peine, pleura d’une manière insoutenable. D’une voix plaintive, les sens entièrement bouleversés, elle cria encore et encore.
Verse 82
हाशिशो हागुणनिधे हा पितुर्वाक्यकारक । हा कुतो मंदभाग्याया जठरे मे समागतः
«Hélas, mon enfant ! Hélas, trésor de vertus ! Hélas, toi qui as accompli la parole de ton père ! Hélas—comment es-tu venu dans mon sein, moi si malheureuse ?»
Verse 83
त्वदेकपुत्रां हापुत्रकोऽत्र मां त्रायते पुरा । त्वदृते त्वद्गुणोर्म्याढ्ये पतितां शोकसागरे
«Hélas, mon fils ! Qui me protégera ici, moi qui n’ai que toi pour unique enfant ? Sans toi, ô toi riche des vagues de vertus, je suis tombée dans un océan de chagrin.»
Verse 84
हा बाल हा विमल हा कमलायताक्ष हा लोकलोचनचकोर कुरंगलक्ष्मन् । हा तात तात नयनाब्ज मयूखमालिन्हा मातुरुत्सवसहस्रसुखैकहेतो
«Hélas, enfant ; hélas, pur ; hélas, aux yeux de lotus ! Ô joie du regard du monde, ô gracieux faon ! Hélas, mon cher fils, mon cher fils — ô toi dont les yeux-lotus sont ceints de guirlandes de rayons — ô unique cause des mille joies de fête d’une mère !»
Verse 85
हा पूर्णचंद्रमुख हा सुनखांगुलीक हा चाटुकारवचनामृतवीचिपूर । दुःखैः कियद्भिरहहां गमयात्वमाप्तः किं किं कृतं गृहपते न मया त्वदाप्त्यै
«Hélas, visage de pleine lune ! Hélas, aux doigts et aux ongles si beaux ! Hélas, dont les paroles caressantes sont des vagues de nectar ! Par combien de douleurs — hélas — as-tu été emporté ? Ô maître de ma demeure, qu’ai-je donc omis de faire pour t’obtenir et te garder ?»
Verse 86
नोप्तो बलिर्न बत कासु च देवता सुतीर्थानि कानि न मयाध्युषितानि वत्स । के के मया न नियमौषधमंत्रयंत्राः संसाधितास्तव कृते सुकृतैकलभ्य
«Assurément, nulle offrande ne fut laissée de côté ; et à quelles divinités n’ai-je pas supplié ? Quels gués sacrés n’ai-je pas fréquentés, mon enfant ? Quels vœux, remèdes, mantras et instruments rituels n’ai-je pas accomplis pour toi, ô toi qu’on n’obtient que par des mérites amassés ?»
Verse 87
संसारसागरतरे हर दुःखभारं सारं मुखेंदुमभिदर्शय सौख्यसिंधो । पुन्नामतीव्रनरकार्णव वाडवाग्नेस्संजीवयस्व पितरं निजवाक्सुधोक्षैः
«Ô passeur à travers l’océan du saṃsāra, ôte le fardeau de la douleur. Ô océan de béatitude, révèle de nouveau la lune de ton visage, l’essence même de la vie. Ô feu sous-marin dans l’océan infernal et farouche nommé “Punnāma”, ranime ton père par des averses de ta parole, semblable au nectar.»
Verse 88
किंदेवता अहह जन्ममहोत्सवेऽस्य ज्ञात्वेति भाविमिलिता युगपत्समस्ताः । एकस्थ सर्वगुण शील कलाकलाप सौंदर्यलक्षणपरीक्षणपूर्णहर्षाः
«Quelle divinité est-ce donc ?»—ainsi pensaient-ils ; tous se rassemblèrent d’un même élan à la grande fête de sa naissance, comblés de joie en reconnaissant, en cet unique enfant, la plénitude de toute vertu, conduite, arts, beauté et marques de bon augure.
Verse 89
शंभो महेश करुणाकर शूलपाणे मृत्युंजयस्त्वमिति वेदविदो वदंति । त्वद्दत्त बालतनये यदि कालकालः स्यादेवमत्र वद कस्य भवेन्न पातः
Ô Śambhu, Maheśa, océan de compassion, toi qui portes le trident : les connaisseurs du Veda déclarent que tu es le Vainqueur de la Mort. Si, pour le fils enfant que tu as accordé, la Mort elle-même est devenue sa mort, dis-moi : qui, en ce monde, ne tomberait pas dans la perdition ?
Verse 90
हा हंतहंतभवता भव तापहारी कस्माद्विधेऽत्र विदधे बहुभिः प्रयत्नैः । बालो विशालगुणसिंधुमगाधमध्यं सद्रत्नसारमखिलं सविधं विधाय
Hélas ! hélas ! Ô Créateur, toi qui ôtes la brûlure des peines du monde, pourquoi l’as-tu façonné ici avec tant d’efforts : un enfant, vaste océan de vertus, aux profondeurs insondables, quintessence de toutes les gemmes, accompli en tout ?
Verse 91
हा कालबालकवती किमुतेन राज्ञी त्वत्कालतां न हृतवान्नसुताननेंदुः । बालेति कोमलमृणाल लतांगलीलं दंभोलिनिष्ठुरकठोरकुठारदंष्ट्रः
Hélas—rendue sans enfant par le Temps ! Et cette reine, qu’en est-il ? La lune du visage de son fils ne lui a-t-elle pas ravi jusqu’à la vie ? «Un enfant !»—pourtant, ce jeu délicat d’un corps pareil à une tige de lotus et à une liane souple a été frappé par le Temps, dont les crocs sont comme la foudre cruelle, la hache dure, la lame impitoyable.
Verse 92
इत्थं विलप्य बहुशो नयनांबुधारासंपातजात तटिनी शतमुत्तरंगम् । सा तोकशोकजनितानल तापतप्ता प्रोच्छ्वस्यदीर्घविपुलोष्णमहो शुशोष
Ainsi se lamentant sans cesse, elle versa des flots de larmes, comme des centaines de rivières aux vagues enflées. Brûlée par la chaleur du feu né du chagrin pour son enfant, elle poussa de longs soupirs, vastes et brûlants—et, hélas, se dessécha peu à peu.
Verse 93
आकर्ण्य तत्करुणवत्परिदेवितानि तानि द्रुमा व्रततयः कुसुमाश्रुपातैः । प्रायो रुदंति पततां विरुतार्तरावैरालोल्यमौलिमसकृत्पवनच्छलेन
Entendant ces plaintes pleines de compassion, les arbres—tels des ascètes fermes dans leur vœu—semblèrent pleurer en averses de fleurs, comme des larmes. Le plus souvent, ils gémissaient avec les cris douloureux des oiseaux qui tombaient, leurs cimes se balançant sans cesse, comme sous le prétexte du vent.
Verse 94
रुण्णं तया किल तथा बहुमुक्तकंठमार्तस्वरैः प्रतिरवच्छलतो यथोच्चैः । तद्दुःखतोनुरुरुदुर्गिरिकंदरास्याः सर्वा दिशः स्थगितपत्रिमृगागमा हि
Elle pleura avec une telle violence que sa gorge se serrait sans cesse, et elle criait d’une voix d’angoisse si forte que les échos rebondissaient encore et encore. Sous l’élan de cette douleur, jusqu’aux bouches des cavernes de la montagne semblèrent gémir, et toutes les directions furent remplies et comme étouffées, car oiseaux et bêtes se turent.
Verse 95
श्रुत्वार्तनादमिति विश्वनरोपि मोहं हित्वोत्थितः किमिति किंत्विति किंकिमेतत् । उच्चैर्वदन्गृहपतिः क्व समे बहिस्थः प्राणोंतरात्मनिलयः सकलेंद्रियेशः
Entendant ce cri de détresse, Viśvanara aussi rejeta sa torpeur et se dressa d’un bond, s’écriant : «Qu’est-ce donc ? Pourquoi cela ? Qu’est-il arrivé ?» Le maître de maison parla à haute voix : «Où est-il—dehors, sur le sol uni—, lui qui est la vie même, demeurant comme le Soi intérieur, seigneur de tous les sens ?»
Verse 96
अगस्त्य उवाच । ततो दृष्ट्वा स पितरौ बहुशोकसमावृतौ । स्मित्वोवाच ततो मातस्त्रासस्त्वीदृक्कुतो हि वाम्
Agastya dit : Alors, voyant ses parents accablés d’une grande douleur, il sourit et dit : «Mère, d’où vous vient à tous deux une telle frayeur ?»
Verse 97
न मांकृत वपुस्त्राणं भवच्चरणरेणुभिः । कालः कलयितुं शक्तो वराकी चंचलाल्पिका
Ne faites pas de mon corps une «chose à protéger» avec la poussière de vos pieds. Le Temps n’a pas le pouvoir de me mesurer—ce Temps, misérable, changeant et si petit.
Verse 98
प्रतिज्ञां शृणुतं तातौ यदि वां तनयो ह्यहम् । करिष्येहं तथा तेन विद्युन्मत्तस्त्रसिष्यति
Écoutez mon vœu, chers parents. Si je suis vraiment votre fils, j’agirai de telle sorte que même celui qui rugit tel l’éclair en tremblera.
Verse 99
मृत्युंजयं समाराध्य सर्वज्ञं सर्वदं सताम् । कालकालं महाकालं कालकूटविषादिनम्
En vénérant comme il se doit Mṛtyuñjaya—l’Omniscient, dispensateur de tous les dons aux justes—, Kālakāla, Mahākāla, celui qui dévore même le poison Kālakūṭa.
Verse 100
इति श्रुत्वा वचस्तस्य जरितौ द्विजदंपती । अकालामृतवर्षौघ शांततापौ तदोचतुः
Entendant ses paroles, le vieux couple de brahmanes—dont la brûlure de la peine s’apaisa comme sous un déluge de nectar tombé hors saison—prit alors la parole.
Verse 110
अंधकं यस्त्रिशूलाग्रप्रोतं वर्षायुतं पुरा । त्रैलोक्यैश्वर्यसंमूढं शोषयामास भानुना
Celui qui jadis empala Andhaka à la pointe de son trident durant dix mille ans, et dessécha, par l’ardeur de sa radiance, celui qu’aveuglait la souveraineté des trois mondes—
Verse 120
आलोक्यालोक्य तल्लिंगं तुतोष हृदये बहु । परमानंदकंदाख्यं स्फुटमेतन्न संशयः
Le regardant encore et encore, ce Liṅga combla son cœur d’une grande joie. Manifestement, sans aucun doute, c’est bien celui qu’on nomme «Paramānanda-kanda», la racine-bulbe de la béatitude suprême.
Verse 130
विश्वेषां विश्वबीजानां कर्माख्यानां लयो यतः । अस्मिन्निर्वाणदे लिंगे विश्वलिंगमिदं ततः
Car dans ce Liṅga, dispensateur de nirvāṇa, s’opère la dissolution de toutes les semences cosmiques et de tous les récits du karma ; c’est pourquoi on l’appelle « Viśva-liṅga », le Liṅga de l’univers.
Verse 140
उवाच मधुरं धीरः कीरवन्मधुराक्षरम् । मघवन्वृत्रशत्रो त्वां जाने कुलिशपाणिनम्
Le vaillant parla avec douceur, en des syllabes aussi mélodieuses que le chant d’un perroquet : «Ô Maghavan, vainqueur de Vṛtra, je te reconnais : tu es Indra, porteur du vajra, la foudre.»
Verse 150
परिज्ञाय महादेवं गुरुवाक्यत आगमात् । हर्ष बाष्पाकुलः सन्न कठो रोमांचकंचुकः
Ayant reconnu Mahādeva par les paroles du maître et l’autorité du saint āgama, il fut bouleversé par des larmes de joie ; son corps se raidit d’extase, comme revêtu d’une chair hérissée.
Verse 160
ततः काशीं पुनः प्राप्य कल्पांते मोक्षमाप्नुयात् । वीरेश्वरस्य पूर्वेण गंगायाः पश्चिमे तटे
Ensuite, revenu de nouveau à Kāśī, on obtient la délivrance à la fin du kalpa : en ce lieu à l’est de Vīreśvara, sur la rive occidentale de la Gaṅgā.
Verse 163
गणावूचतुः । इत्थमग्निस्वरूपं ते शिवशर्मन्प्रवर्णितम् । किमन्यच्छ्रोतुकामोसि कथयावस्तदीरय
Les Gaṇas dirent : «Ainsi a été décrite ta nature de feu, ô Śivaśarman. Que désires-tu entendre encore ? Dis-le-nous, énonce-le clairement.»