Adhyaya 8
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 8

Adhyaya 8

Le chapitre 8 s’ouvre sur l’exposé doctrinal de Sūta : ceux qui connaissent le Śiva-tattva comme éternel, paisible et au-delà de toute construction conceptuelle atteignent l’état suprême ; même ceux qui demeurent attachés aux objets des sens peuvent progresser grâce à la pūjā karmamaya, discipline accessible fondée sur l’acte rituel. Le texte précise ensuite la valeur du culte de Somavāra (le lundi) rendu à Śiva—avec jeûne, pureté, maîtrise de soi et rites accomplis selon la règle—comme moyen sûr d’obtenir à la fois des accomplissements mondains et l’apavarga (la délivrance). Vient alors un récit exemplaire : en Āryāvarta, Sīmantinī, fille du roi Citravarman, est louée par des brāhmanes astrologues, mais une autre prédiction annonce son veuvage à quatorze ans. Cherchant un remède, elle consulte Maitreyī, épouse de Yājñavalkya, qui prescrit le vœu du lundi pour adorer Śiva et Gaurī, avec offrandes et repas donnés aux brāhmanes ; elle détaille la logique des upacāras—abhiṣeka, gandha, mālya, dhūpa, dīpa, naivedya, tāmbūla, namaskāra, japa, homa—et les fruits qui leur sont attribués. Malgré la tragédie—son époux Candrāṅgada disparaît dans la Yamunā—elle demeure fidèle à son vœu. En parallèle, le chapitre évoque des troubles politiques et la survie de Candrāṅgada dans le royaume nāga de Takṣaka ; sa confession explicite de foi śaiva impressionne Takṣaka, qui lui apporte aide et retour. Ainsi se confirme l’affirmation que la bhakti envers Śiva protège jusque dans l’adversité extrême, et le chapitre se clôt en annonçant une suite sur la grandeur du Somavāra-vrata.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । नित्यानंदमयं शांतं निर्विकल्पं निरामयम् । शिवतत्त्वमनाद्यंतं ये विदुस्ते परं गताः

Sūta dit : Ceux qui connaissent en vérité la réalité de Śiva—faite de béatitude éternelle, paisible, sans constructions mentales, sans affliction, sans commencement ni fin—parviennent à l’état suprême.

Verse 2

विरक्ताः कामभोगेभ्यो ये प्रकुर्वंत्यहैतुकीम् । भक्तिं परां शिवे धीरास्तेषां मुक्तिर्न संसृतिः

Ceux dont l’esprit est ferme, détachés des plaisirs du désir et qui cultivent envers Śiva une dévotion suprême, sans motif : pour eux, il y a la délivrance, non le retour dans le saṃsāra.

Verse 3

विषयानभिसंधाय ये कुर्वंति शिवे रतिम् । विषयैर्नाभिभूयंते भुंजानास्तत्फलान्यपि

Ceux qui, sans viser les objets du monde, cultivent leur joie en Śiva, ne sont pas dominés par les objets des sens, même lorsqu’ils goûtent aux fruits qui leur échoient.

Verse 4

येन केनापि भावेन शिवभक्तियुतो नरः । न विनश्यति कालेन स याति परमां गतिम्

L’homme uni à la dévotion envers Śiva—par quelque sentiment sincère que ce soit—ne périt pas sous le pouvoir du Temps ; il atteint la plus haute demeure.

Verse 5

आरुरुक्षुः परं स्थानं विषयासक्तमानसः । पूजयेत्कर्मणा शंभुं भोगांते शिवमाप्नुयात्

Celui qui désire s’élever vers la demeure suprême, mais dont l’esprit demeure attaché aux objets du monde, doit vénérer Śambhu par les actes rituels prescrits ; au terme des jouissances, il peut atteindre Śiva.

Verse 6

अशक्तः कश्चिदुत्स्रष्टुं प्रायो विषयवासनाम् । अतः कर्ममयी पूजा कामधेनुः शरीरिणाम्

La plupart ne peuvent renoncer aux désirs latents des objets des sens ; ainsi, le culte fondé sur l’action (karma) est telle Kāmadhenu, la vache qui exauce les vœux, pour les êtres incarnés.

Verse 7

मायामयेपि संसारे ये विहृत्य चिरं सुखम् । मुक्तिमिच्छन्ति देहांते तेषां धर्मोयमीरितः

Même dans ce monde tissé de māyā, ceux qui ont longtemps goûté ses plaisirs et pourtant désirent la délivrance au terme de la vie : pour eux ce dharma est proclamé.

Verse 8

शिवपूजा सदा लोके हेतुः स्वर्गापवर्गयोः । सोमवारे विशेषेण प्रदोषादिगुणान्विते

Dans le monde, le culte de Śiva est toujours cause du ciel comme de la délivrance ; surtout lorsqu’il est accompli le lundi, enrichi des mérites de Pradoṣa et d’autres observances propices.

Verse 9

केवलेनापि ये कुर्युः सोमवारे शिवार्चनम् । न तेषां विद्यते किंचिदिहामुत्र च दुर्लभम्

Rien que par cela — adorer Śiva le lundi — rien n’est difficile à obtenir pour eux, ici-bas comme dans l’au-delà.

Verse 10

उपोषितः शुचिर्भूत्वा सोमवारे जितेंद्रियः । वैदिकैर्लौकिकैर्वापि विधिवत्पूजयेच्छिवम्

Après avoir jeûné, devenu pur et maître des sens le lundi, qu’on adore Śiva selon la règle, par des rites védiques ou par des observances traditionnelles (laukika).

Verse 11

ब्रह्मचारी गृहस्थो वा कन्या वापि सभर्त्तृका । विभर्तृका वा संपूज्य लभते वरमीप्सितम्

Qu’on soit brahmacārī ou maître de maison, jeune fille, épouse ou veuve : en rendant un culte conforme à ce vœu sacré/à cette divinité, on obtient la grâce désirée.

Verse 12

अत्राहं कथयिष्यामि कथां श्रोतृमनोहराम् । श्रुत्वा मुक्तिं प्रयांत्येव भर्तिर्भवति शांभवी

Ici je vais raconter un récit qui charme le cœur des auditeurs ; en l’entendant, ils atteignent assurément la délivrance, et la bhakti envers Śambhu (Śiva) s’éveille.

Verse 13

आर्यावर्ते नृपः कश्चिदासीद्धर्मभृतां वरः । चित्रवर्मेति विख्यातो धर्मराजो दुरात्मनाम्

Dans l’Āryāvarta, jadis, régna un roi, le meilleur des gardiens du dharma ; on le connaissait sous le nom de Citravarman, tel un roi de Justice pour les méchants.

Verse 14

स गोप्ता धर्मसेतूनां शास्ता दुष्पथगामिनाम् । यष्टा समस्तयज्ञानां त्राता शरणमिच्छताम्

Il était le gardien des ponts du dharma, le châtieur de ceux qui suivent les voies mauvaises ; le patron de tous les yajñas, et le protecteur de ceux qui cherchaient refuge.

Verse 15

कर्त्ता सकलपुण्यानां दाता सकलसंपदाम् । जेता सपत्नवृंदानां भक्तः शिवमुकुन्दयोः

Il accomplissait toute œuvre méritoire, dispensait toute prospérité ; vainqueur des troupes ennemies, il était dévot de Śiva et de Mukunda (Viṣṇu).

Verse 16

सोनुकूलासु पत्नीषु लब्ध्वा पुत्रान्महौजसः । चिरेण प्रार्थितां लेभे कन्यामेकां वराननाम्

Bien qu’il eût obtenu de ses épouses au cœur bienveillant des fils d’une grande vigueur, après longtemps il reçut—tant implorée—une unique fille au visage gracieux.

Verse 17

स लब्ध्वा तनयां दिष्ट्या हिमवानिव पार्वतीम् । आत्मानं देवसदृशं मेने पूर्णमनोरथम्

Ainsi, par heureuse fortune, ayant obtenu une fille—comme Himavān obtenant Pārvatī—il se crut semblable à un dieu, ses vœux pleinement accomplis.

Verse 18

स एकदा जातकलक्षणज्ञानाहूय साधून्द्विजमुख्यवृंदान् । कुतूहलेनाभिनिविष्टचेताः पप्रच्छ कन्याजनने फलानि

Un jour, il fit venir des brahmanes éminents et vertueux, connaisseurs des horoscopes et des signes de bon augure; l’esprit saisi de curiosité, il interrogea sur les fruits et les effets liés à la naissance d’une fille.

Verse 19

अथ तत्राब्रवीदेको बहुज्ञो द्विजसत्तमः । एषा सीमंतिनी नाम्ना कन्या तव महीपते

Alors, l’un d’eux, très savant, le meilleur des brahmanes, prit la parole : «Ô roi, cette fille qui est la tienne porte le nom de Sīmaṃtinī.»

Verse 20

उमेव मांगल्यवती दमयंतीव रूपिणी । भारतीव कलाभिज्ञा लक्ष्मीरिव महागुणा

Elle est de bon augure comme Umā, belle comme Damayantī, experte en arts comme Bhāratī (Sarasvatī), et riche de grandes vertus comme Lakṣmī.

Verse 21

सुप्रजा देवमातेव जानकीव धृतव्रता । रविप्रभेव सत्कांतिश्चंद्रिकेव मनोरमा

Elle sera bénie d’une noble descendance, telle une mère divine ; ferme dans ses vœux comme Jānakī (Sītā). Sa belle clarté sera comme l’éclat du soleil, et elle sera charmante comme la lumière de la lune.

Verse 22

दशवर्षसहस्राणि सह भर्त्रा प्रमोदते । प्रसूय तनयानष्टौ परं सुखमवाप्स्यति

Pendant dix mille ans, elle se réjouira avec son époux. Après avoir mis au monde huit fils, elle atteindra le bonheur suprême.

Verse 23

इत्युक्तवंतं नृपतिर्धनैः संपूज्य तं द्विजम् । अवाप परमां प्रीतिं तद्वागमृतसेवया

Après ces paroles, le roi honora ce brāhmaṇa par des présents. En goûtant le nectar de ses mots, le roi obtint une joie profonde.

Verse 24

अथान्योऽपि द्विजः प्राह धैर्यवानमितद्युतिः । एषा चतुर्दशे वर्षे वैधव्यं प्रतिपत्स्यति

Alors un autre brāhmaṇa parla, ferme et d’une splendeur sans mesure : «Dans sa quatorzième année, elle connaîtra la condition de veuve».

Verse 25

इत्याकर्ण्य वचस्तस्य वज्रनिर्घातनिष्ठुरम् । मुहूर्तमभवद्राजा चिंताव्याकुलमानसः

En entendant ces paroles, dures comme le choc de la foudre, le roi demeura un instant bouleversé, l’esprit troublé par l’inquiétude.

Verse 26

अथ सर्वान्समुत्सृज्य ब्राह्मणान्ब्रह्मवत्सलः । सर्वं दैवकृतं मत्त्वा निश्चिंतः पार्थिवोऽभवत्

Puis, après avoir congédié avec respect tous les brāhmaṇas, le roi—dévoué au dharma—tint tout pour ordonné par la destinée divine et demeura sans souci.

Verse 27

सापि सीमंतिनी बाला क्रमेण गतशैशवा । वैधव्यमात्मनो भावि शुश्रावात्मसखीमुखात्

Cette jeune fille aussi, tandis que l’enfance s’éloignait peu à peu, entendit de la bouche de son amie intime que le veuvage lui était destiné.

Verse 28

परं निर्वेदमापन्ना चिंतयामास बालिका । याज्ञवल्क्यमुनेः पत्नीं मैत्रेयीं पर्यपृच्छत

Saisie d’un profond détachement, la jeune fille médita; puis elle s’approcha et interrogea Maitreyī, l’épouse du sage Yājñavalkya.

Verse 29

मातस्त्वच्चरणांभोजं प्रपन्नास्मि भयाकुला । सौभाग्यवर्धनं कर्म मम शंसितुमर्हसि

«Mère, je me réfugie à tes pieds de lotus, tremblante de peur. Daigne m’enseigner un rite qui accroît l’heureuse auspiciosité.»

Verse 30

इति प्रपन्नां नृपतेः कन्यां प्राह मुनेः सती । शरणं व्रज तन्वंगि पार्वतीं शिवसंयुताम्

Ainsi, à la fille du roi qui s’était abandonnée, la dame vertueuse dit : «Ô toi aux membres graciles, va prendre refuge en Pārvatī, unie à Śiva.»

Verse 31

सोमवारे शिवं गौरीं पूजयस्व समाहिता । उपोषिता वा सुस्नाता विरजाम्बरधारिणी

Le lundi, adore Śiva et Gaurī l’esprit recueilli—soit en jeûnant, soit après t’être bien baigné, revêtu de vêtements purs et sans tache.

Verse 32

यतवाङ्निश्चलमनाः पूजां कृत्वा यथोचिताम् । ब्राह्मणान्भोजयित्वाथ शिवं सम्यक्प्रसादयत्

La parole maîtrisée et l’esprit immobile, accomplis le culte comme il convient; puis, après avoir nourri les brāhmaṇas, obtiens véritablement la grâce de Śiva.

Verse 33

पापक्षयोऽभिषेकेण साम्राज्यं पीठपूजनात् । सौभाग्यमखिलं सौख्यं गंधमाल्याक्षतार्पणात्

Par l’abhiṣeka s’effacent les péchés; par le culte du pīṭha vient la souveraineté. En offrant parfums, fleurs et akṣata, surgissent la bonne fortune et toute félicité.

Verse 34

धूपदानेन सौगंध्यं कांतिर्दीपप्रदानतः । नैवेद्यैश्च महाभोगो लक्ष्मीस्तांबूलदानतः

Par l’offrande de dhūpa vient le doux parfum; par l’offrande de lampes vient l’éclat. Par le naivedya vient la grande jouissance, et par le don de tāmbūla vient Lakṣmī, la prospérité même.

Verse 35

धर्मार्थकाममोक्षाश्च नमस्कारप्रदानतः । अष्टैश्वर्यादिसिद्धीनां जप एव हि कारणम्

Dharma, artha, kāma et même mokṣa naissent de l’offrande de salutations révérencieuses; et pour les siddhi, tels les huit pouvoirs seigneuriaux (aṣṭaiśvarya), le japa seul est véritablement la cause.

Verse 36

होमेन सर्वकामानां समृद्धिरुपजायते । सर्वेषामेव देवानां तुष्टिर्ब्राह्मणभोजनात्

Par le homa naissent l’accomplissement et la prospérité de tous les désirs; et en nourrissant les brāhmaṇas, on obtient la satisfaction de tous les devas.

Verse 37

इत्थमाराधय शिवं सोमवारे शिवामपि । अत्यापदमपि प्राप्ता निस्तीर्णाभिभवा भवेः

Ainsi, adore Śiva, et le lundi adore aussi Śivā (la Déesse). Même si tu tombes dans une calamité extrême, tu la franchiras et ne seras pas terrassé.

Verse 38

घोराद्घोरं प्रपन्नापि महाक्लेशं भयानकम् । शिवपूजाप्रभावेण तरिष्यसि महद्भयम्

Même si tu es poussé vers ce qu’il y a de plus terrible — une grande détresse, effrayante — par la puissance du culte de Śiva, tu traverseras cette immense peur.

Verse 39

इत्थं सीमंतिनीं सम्यगनुशास्य पुनः सती । ययौ सापि वरारोहा राजपुत्री तथाऽकरोत्

Ainsi, après avoir dûment instruit l’épouse, Satī repartit. Et cette noble princesse, à la belle allure, fit exactement ainsi.

Verse 40

दमयंत्यां नलस्यासीदिंद्रसेनाभिधः सुतः । तस्य चंद्रांगदो नाम पुत्रोभू च्चंद्रसन्निभः

De Damayantī, Nala eut un fils nommé Indrasena; et de lui naquit un fils appelé Candrāṅgada, rayonnant tel la lune.

Verse 41

चित्रवर्मा नृपश्रेष्ठस्तमाहूय नृपात्मजम् । कन्यां सीमंतिनीं तस्मै प्रायच्छद्गुर्वनुज्ञया

Le roi Citravarmā, le plus éminent des souverains, fit appeler le prince et, avec l’assentiment du précepteur, lui donna en mariage sa fille Sīmantinī.

Verse 42

सोऽभून्महोत्सवस्तत्र तस्या उद्वाहकर्मणि । यत्र सर्वमहीपानां समवायो महानभूत्

Alors s’y déploya une grande fête pour les rites de ses noces, où se rassembla une vaste assemblée de rois venus de toute la terre.

Verse 43

तस्याः पाणिग्रहं काले कृत्वा चंद्रांगदः कृती । उवास कतिचिन्मासांस्तत्रैव श्वशुरालये

Au moment prescrit, le capable Candrāṅgada accomplit le rite sacré de la prise de main nuptiale, puis demeura là quelques mois, dans la demeure de son beau-père.

Verse 44

एकदा यमुनां तर्तुं स राजतनयो बली । आरुरोह तरीं कैश्चिद्वयस्यैः सह लीलया

Un jour, ce prince vigoureux, désirant traverser la Yamunā, monta dans une barque avec insouciance, accompagné de quelques compagnons de son âge.

Verse 45

तस्मिंस्तरति कालिंदीं राजपुत्रे विधेर्वशात् । ममज्ज सह कैवतैरावर्त्ताभिहता तरी

Tandis que le prince traversait la Kāлиндī (Yamunā), par la puissance du destin la barque, frappée par un tourbillon, sombra avec les bateliers.

Verse 46

हा हेति शब्दः सुमहानासीत्तस्यास्तटद्वये । पश्यतां सर्वसैन्यानां प्रलापो दिवम स्पृशत्

Sur les deux rives s’éleva un cri immense : « Hélas ! Hélas ! » ; et sous les yeux de toutes les armées, la plainte monta comme si elle touchait les cieux.

Verse 47

मज्जंतो मम्रिरे केचित्केचिद्ग्राहोदरं गताः । राजपुत्रादयः केचिन्नादृश्यंत महाजले

Les uns, en sombrant, périrent ; d’autres furent entraînés dans le ventre des crocodiles. Et d’autres encore—à commencer par le prince—ne se voyaient plus dans cette vaste étendue d’eau.

Verse 48

तदुपश्रुत्य राजापि चित्रवर्मातिवि ह्वलः । यमुनायास्तटं प्राप्य विचेष्टः समजायत

À l’écoute de ce récit, le roi Citravarmā fut entièrement bouleversé ; parvenu à la rive de la Yamunā, il tomba dans une agitation sans recours.

Verse 49

श्रुत्वाथ राजपत्न्यश्च वभूबुर्गतचेतनाः । सा च सीमंतिनी श्रुत्वा पपाप डूवि मूर्च्छिता

En l’entendant, les épouses royales perdirent connaissance ; et Sīmantinī aussi, à cette nouvelle, tomba à terre, évanouie.

Verse 50

तथान्ये मंत्रिमुख्याश्च नायकाः सपुरोहिताः । विह्वलाः शोकसंतप्ता विलेपुर्मुक्तमूर्धजाः

De même les principaux ministres, les chefs et les prêtres : accablés, consumés par le chagrin, ils pleurèrent, les cheveux dénoués dans la détresse.

Verse 51

इंद्रसेनोपि राजेद्रः पुत्रवार्त्तां सुदुःखितः । आकर्ण्य सह पत्नीभिर्नष्टसंज्ञः पपात ह

Le roi Indrasena aussi, ayant entendu la nouvelle au sujet de son fils, fut accablé d’une douleur extrême ; avec ses reines, il perdit connaissance et s’effondra aussitôt.

Verse 52

तन्मंत्रिणश्च तत्पौरास्तथा तद्देशवासिनः । आबालवृद्धवनिताश्चुक्रुशुः शोकविह्वलाः

Alors ses ministres, les gens de la cité et les habitants de ce pays—les femmes, des fillettes jusqu’aux vieilles—poussèrent des cris, bouleversés et submergés par le chagrin.

Verse 53

शोकात्केचिदुरो जघ्नुः शिरो जघ्नुश्च केचन । हा राजपुत्र हा तात क्वासि क्वासीति बभ्रमुः

Sous l’effet du chagrin, les uns se frappaient la poitrine, d’autres se meurtrissaient la tête ; ils criaient : « Hélas, prince ! Hélas, enfant chéri ! Où es-tu, où es-tu ? » et erraient, éperdus.

Verse 54

एवं शोकाकुलं दीनमिंद्रसेनमहीपतेः । नगरं सहसा क्षुब्धं चित्रवर्मपुरं तथा

Ainsi, tandis que le roi Indrasena, misérable, était ballotté par le chagrin, la cité aussi—Citravarmapura—fut soudain jetée dans le tumulte.

Verse 55

अथ वृद्धैः समाश्वस्तश्चित्रवर्मा महीपतिः । शनैर्नगरमागत्य सान्त्वयामास चात्मजाम्

Puis le roi Citravarmā, réconforté par les anciens, revint lentement à la cité et consola sa fille.

Verse 56

स राजांभसिमग्नस्य जामातुस्तस्य बांधवैः । आगतैः कारयामास साकल्यादौर्ध्वदैहिकम्

Ce roi, avec les parents accourus, fit accomplir intégralement, selon le rite prescrit, toutes les cérémonies funéraires pour son gendre englouti par les eaux.

Verse 57

सा च सीमंतिनी साध्वी भर्तृलोकमतिः सती । पित्रा निषिद्धा स्नेहेन वैधव्यं प्रत्यपद्यत

Et cette femme vertueuse, chaste, l’esprit tourné vers le monde de son époux, bien que son père la retînt avec tendresse, accepta l’état de veuve.

Verse 58

मुनेः पत्न्योऽपदिष्टं यत्सोमवारव्रतं शुभम् । न तत्याज शुभाचारा वैधव्यं प्राप्तवत्यपि

Le vœu propice du lundi, enseigné par les épouses du sage, elle, au comportement pur, ne l’abandonna pas, même lorsque la veuvage l’atteignit.

Verse 59

एवं चतुर्दशे वर्षे दुःखं प्राप्य सुदारुणम् । ध्यायन्ती शिवपादाब्जं वत्सरत्रयमत्यगात्

Ainsi, dans sa quatorzième année, ayant subi une souffrance d’une extrême cruauté, elle passa trois ans à méditer les pieds de lotus de Śiva.

Verse 60

पुत्रशोकादिवोन्मत्तमिंद्रसेनं महीपतिम् । प्रसह्य तस्य दायादाः सप्तांगं जह्रुरोजसा

Indrasena, le roi, comme rendu fou par le chagrin de son fils, fut violemment maîtrisé par ses héritiers, qui s’emparèrent du royaume, avec ses sept membres, par la seule force.

Verse 61

हृतसिंहासनः शूरैर्दायादैः सोऽप्रजो नृपः । निगृह्य काराभवने सपत्नीको निवेशितः

Ce roi, privé d’héritier, fut dépouillé de son trône par ses vaillants parents. Maîtrisé, il fut enfermé dans une prison avec sa reine.

Verse 62

चंद्रागदोऽपि तत्पुत्रो निमग्नो यमुनाजले । अधोधोमज्जमानोऽसौ ददर्शोरगकामिनीः

Et son fils Candrāgada aussi, englouti dans les eaux de la Yamunā, tandis qu’il descendait toujours plus bas, aperçut des jeunes filles-serpents.

Verse 63

जलक्रीडासु सक्तास्ता दृष्ट्वा राजकुमार कम् । विस्मितास्तमथो निन्युः पातालं पन्नगालयम्

Absorbées dans leurs jeux d’eau, ces jeunes filles, voyant le jeune prince, furent saisies d’étonnement; puis elles le menèrent à Pātāla, demeure des Nāga.

Verse 64

स नीयमानस्तरसा पन्नगीभिर्नृपात्मजः । तक्षकस्य पुरं रम्यं विवेश परमाद्भुतम्

Emporté avec hâte par les jeunes filles Nāga, le fils du roi entra dans la ravissante cité de Takṣaka, merveille au-delà de toute mesure.

Verse 65

सोऽपश्यद्राजतनयो महेंद्रभवनोपमम् । महारत्नपरिभ्राजन्मयूखपरिदीपितम्

Là, le prince vit un palais semblable à la demeure du grand Indra, éclairé de toutes parts par l’éclat de joyaux splendides et puissants.

Verse 66

वज्रवैडूर्यपाचादिप्रासादशतसंकुलम् । माणिक्य गोपुरद्वारं मुक्तादामभिरुज्ज्वलम्

Il était rempli de centaines de palais de diamant, de béryl, de cristal et autres; ses tours-portails, serties de rubis, brillaient de guirlandes de perles.

Verse 67

चंद्रकांतस्थलं रम्यं हेमद्वारकपाटकम् । अनेकशतसाहस्रमणिदीपविराजितम्

Ses ravissantes cours étaient de pierre de lune; ses vantaux étaient d’or, resplendissants de lampes de gemmes par centaines et par milliers.

Verse 68

तत्रापश्यत्सभा मध्ये निषण्णं रत्नविष्टरे । तक्षकं पन्नगाधीशं फणानेकशतोज्ज्वलम्

Là, au milieu de la salle d’assemblée, il vit Takṣaka, seigneur des Nāgas, assis sur un trône de joyaux, rayonnant de centaines de capuchons.

Verse 69

दिव्यांबरधरं दीप्तं रत्नकुण्डलराजितम् । नानारत्नपरिक्षिप्तमुकुट द्युतिरंजितम्

Il rayonnait, revêtu d’habits divins, paré de boucles d’oreilles serties de joyaux; sa couronne, ceinte de multiples gemmes, était baignée d’une splendeur lumineuse.

Verse 70

फणामणिमयूखाढ्यैरसंख्यैः पन्नगोत्तमैः । उपासितं प्रांजलिभिश्चित्ररत्नविभूषितैः

Il était honoré par d’innombrables Nāgas éminents, riches des rayons des gemmes sur leurs capuchons; debout, les mains jointes, parés de joyaux merveilleux.

Verse 71

रूपयौवनमाधुर्यविलासगति शोभिना । नागकन्यासहस्रेण समंतात्परिवारितम्

Il resplendissait de beauté, de charme juvénile, de douceur, de gracieuse espièglerie et d’une démarche élégante, entouré de toutes parts par mille jeunes filles Nāga.

Verse 72

दिव्याभरणदीप्तांगं दिव्यचंदनचर्चितम् । कालाग्निमिव दुर्धर्षं तेजसादित्यसन्निभम्

Ses membres flamboyaient de l’éclat d’ornements célestes, et il était oint de pâte de santal divine : invincible tel le feu de la dissolution, rayonnant de splendeur comme le soleil.

Verse 73

दृष्ट्वा राजसुतो धीरः प्रणिपत्य सभास्थले । उत्थितः प्रांजलिस्तस्य तेजसाक्षिप्तलोचनः

Le voyant, le prince au cœur ferme se prosterna dans la salle de l’assemblée ; puis il se releva, les mains jointes, les yeux saisis et submergés par cette splendeur ardente.

Verse 74

नागराजोपि तं दृष्ट्वा राजपुत्रं मनोरमम् । कोऽयं कस्मादिहायात इति पप्रच्छ पन्नगीः

Le roi des Nāga, voyant ce prince charmant, demanda aux jeunes filles-serpents : «Qui est-il, et d’où est-il venu ici ?»

Verse 75

ता ऊचुर्यमुनातोये दृष्टोऽस्माभिर्यदृच्छया । अज्ञातकुलनामायमानीतस्तव सन्निधिम्

Elles répondirent : «Par hasard, nous l’avons vu dans les eaux de la Yamunā. Son nom et sa lignée nous étaient inconnus ; c’est pourquoi nous l’avons amené en ta présence.»

Verse 76

अथ पृष्टो राजपुत्रस्तक्षकेण महात्मना । कस्यासि तनयः कस्त्वं को देशः कथमागतः

Alors le prince fut interrogé par le magnanime Takṣaka : « De qui es-tu le fils ? Qui es-tu ? Quel est ton pays, et comment es-tu venu ici ? »

Verse 77

राजपुत्रो वचः श्रुत्वा तक्षकं वाक्यमब्रवीत्

Entendant ces paroles, le prince répondit et s’adressa à Takṣaka.

Verse 78

राजपुत्र उवाच । अस्ति भूमंडले कश्चिद्देशो निषधसंज्ञकः । तस्याधिपोऽभवद्राजा नलो नाम महा यशाः । स पुण्यकीर्तिः क्षितिपो दमयन्तीपतिः शुभः

Le prince dit : « Sur cette terre existe un pays nommé Niṣadha. Son souverain fut le roi Nala, illustre et d’une grande renommée ; de sainte réputation, roi juste, l’époux de bon augure de Damayantī. »

Verse 79

तस्मादपींद्रसेनाख्यस्तस्य पुत्रो महाबलः । चंद्रांगदोस्मि नाम्नाहं नवोढः श्वशुरालये । विहरन्यमुनातोये निमग्नो देवचोदितः

« De lui naquit Indrasena, puissant par la force ; je suis son fils, nommé Candrāṅgada. Nouvellement marié et demeurant chez mon beau-père, tandis que je me divertissais dans les eaux de la Yamunā, je fus englouti, poussé par un décret divin. »

Verse 80

एताभिः पन्नगस्त्रीभिरानीतोस्मि तवांतिकम् । दृष्ट्वाहं तव पादाब्जं पुण्यैर्जन्मांतरार्जितैः

«Amené par ces femmes-serpents en ta présence, je contemple à présent tes pieds de lotus, grâce aux mérites amassés dans des naissances antérieures.»

Verse 81

अद्य धन्योऽस्मि धन्योऽस्मि कृतार्थो पितरौ मम । यत्प्रेक्षितोऽहं कारुण्यात्त्वया संभाषितोपि च

«Aujourd’hui je suis vraiment béni — béni en vérité ! Mes parents ont trouvé l’accomplissement, car, par compassion, tu m’as regardé et tu m’as même adressé la parole.»

Verse 82

सूत उवाच । इत्युदारमसंभ्रांतं वचः श्रुत्वातिपेशलम् । तक्षकः पुनरौत्सुक्याद्बभाषे राजनंदनम्

Sūta dit : «Entendant ces paroles nobles, sans trouble et d’une douceur exquise, Takṣaka, de nouveau saisi d’ardeur, s’adressa au prince.»

Verse 83

तक्षक उवाच । भोभो नरेंद्रदायाद मा भैषीर्धीरतां व्रज । सर्वदेवेषु को देवो युष्माभिः पूज्यते सदा

Takṣaka dit : «Ô héritier du roi, ne crains point : demeure ferme. Parmi tous les dieux, quelle divinité adorez-vous sans cesse ?»

Verse 84

राजपुत्र उवाच । यो देवः सर्वेदेवेषु महादेवं इति स्मृतः । पूज्यते स हि विश्वात्मा शिवोऽस्माभिरुमापतिः

Le prince dit : «Le dieu qui, parmi tous les dieux, est célébré sous le nom de “Mahādeva” — Lui, l’Âme de l’univers, Śiva, l’Époux d’Umā, c’est Lui que nous adorons.»

Verse 85

यस्य तेजोंशलेशेन रजसा च प्रजापतिः । कृतरूपोऽसृजद्विश्वं स नः पूज्यो महेश्वरः

«Par une infime parcelle de son éclat —et par le rajas— Prajāpati, prenant forme, créa l’univers ; ainsi Maheśvara est Celui que nous vénérons.»

Verse 86

यस्यांशात्सात्त्विकं दिव्यं बिभ्रद्विष्णुः सनातनः । विश्वं बिभर्त्ति भूतात्मा शिवोऽस्माभिः स पूज्यते

D’une part de Lui, l’éternel Viṣṇu revêt la puissance divine sāttvique et soutient l’univers comme l’Âme intime des êtres ; ce Śiva, nous l’adorons.

Verse 87

यस्यांशात्तामसाज्जातो रुद्रः कालाग्निसन्निभः । विश्वमेतद्धरत्यंते स पूज्योऽस्माभिरीश्वरः

D’une part de Lui, par le tamas, naît Rudra, semblable au feu du Temps à la fin ; et à l’ultime terme il résorbe cet univers. Ce Seigneur (Īśvara), nous l’adorons.

Verse 88

यो विधाता विधातुश्च कारणस्यापि कारणम् । तेजसां परमं तेजः स शिवो नः परा गतिः

Il est l’Ordonnateur, et l’ordonnateur de l’ordonnateur ; la cause même des causes ; la suprême splendeur parmi toutes les lumières. Ce Śiva est notre plus haute destination.

Verse 89

योंतिकस्थोऽपि दूरस्थः पापोपहृतचेतसाम् । अपरिच्छेद्य धामासौ शिवो नः परमा गतिः

Bien qu’il soit tout proche, il est lointain pour ceux dont l’esprit est emporté par le péché ; sa demeure est sans mesure. Ce Śiva est notre refuge suprême.

Verse 90

योऽग्नौ तिष्ठति यो भूमौ यो वायौ सलिले च यः । य आकाशे च विश्वात्मा स पूज्यो नः सदाशिवः

Lui qui demeure dans le feu, dans la terre, dans le vent et dans l’eau, et qui est dans l’espace comme l’Âme de l’univers : ce Sadāśiva est digne de notre culte.

Verse 91

यः साक्षी सर्वभूतानां य आत्मस्थो निरंजनः । यस्येच्छावशगो लोकः सोऽस्माभिः पूज्यते शिवः

Lui qui est le Témoin de tous les êtres, qui demeure dans le Soi et demeure sans tache; par la seule force de sa volonté le monde est gouverné—ce Śiva, nous le vénérons.

Verse 92

यमेकमाद्यं पुरुषं पुराणं वदंति भिन्नं गुणवैकृतेन । क्षेत्रज्ञमेकेथ तुरीयमन्ये कूटस्थमन्ये स शिवो गतिर्नः

Cet Unique—le Puruṣa premier, l’Ancien—ils le disent multiple par les métamorphoses des guṇas; les uns l’appellent le Connaisseur du Champ, d’autres le Quatrième (turīya), d’autres l’Immuable (kūṭastha) : ce Śiva est notre refuge.

Verse 93

यं नास्पृशंश्चैत्यमचिंत्यतत्त्वं दुरंतधामानमतत्स्वरूपम् । मनोवचोवृत्तय आत्मभाजां स एष पूज्यः परमः शिवो नः

Lui que l’esprit ne peut effleurer—dont la réalité est inconcevable, dont la demeure est imprenable, dont la forme véritable dépasse tout « cela »—; les mouvements de la pensée et de la parole, chez les êtres incarnés, ne l’atteignent pas. Lui, le Śiva suprême, est digne de notre culte.

Verse 94

यस्य प्रसादं प्रतिलभ्य संतो वांछंति नैंद्रं पदमुज्ज्वलं वा । निस्तीर्णकर्मार्गलकालचक्राश्चरंत्यभीताः स शिवो गतिर्नः

Ayant reçu sa grâce, les saints ne désirent plus même la demeure éclatante d’Indra; ayant franchi les entraves du karma et la roue du temps, ils cheminent sans crainte—ce Śiva est notre refuge.

Verse 95

यस्य स्मृतिः सकलपापरुजां विघातं सद्यः करोत्यपि चु पुल्कसजन्मभाजाम् । यस्य स्वरूपमखिलं श्रुतिभिर्विमृग्यं तस्मै शिवाय सततं करवाम पूजाम्

Son souvenir anéantit sur-le-champ la douleur de tous les péchés, même chez ceux nés dans la communauté Pulkaśa; sa nature entière est recherchée par les Vedas. À ce Śiva, nous offrirons sans cesse notre culte.

Verse 96

यन्मूर्ध्नि लब्धनिलया सुरलोकसिंधुर्यस्यांगगां भगवती जगदंबिका च । यत्कुंडले त्वहह तक्षकवासुकी द्वौ सोऽस्माकमेव गतिरर्धशशांकमौलिः

Ce Seigneur au croissant de lune sur le front : sur sa tête le fleuve céleste a trouvé demeure ; sur son corps repose la sainte Gaṅgā, avec la Bienheureuse Mère du monde ; et dans ses pendants d’oreilles—oui, vraiment—se tiennent Takṣaka et Vāsuki. Il est, pour nous, l’unique refuge.

Verse 97

जयति निगमचूडाग्रेषु यस्यांघ्रिपद्मं जयति च हृदि नित्यं योगिनां यस्य मूर्तिः । जयति सकलतत्त्वोद्भासनं यस्य मूर्तिः स विजितगुणसर्गः पूज्यतेऽस्माभिरीशः

Victoire au Seigneur dont les pieds de lotus sont exaltés au faîte des Védas ; victoire à Celui dont la forme demeure sans cesse au cœur des yogins ; victoire à Celui dont la forme illumine tous les tattvas. Cet Īśa, qui a vaincu tout le déploiement des guṇas, est vénéré par nous.

Verse 98

सूत उवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य तक्षकः प्रीतमानसः । जातभक्तिर्महादेवे राजपुत्रमभाषत

Sūta dit : Ayant entendu ces paroles, Takṣaka, l’esprit réjoui et la dévotion envers Mahādeva éveillée, s’adressa au prince.

Verse 99

तक्षक उवाच । परितुष्टोऽस्मि भद्रं स्तात्तव राजेद्रनंदन । बालोपि यत्परं तत्त्वं वेत्सि शैवं परात्परम्

Takṣaka dit : Je suis pleinement satisfait ; que l’auspice soit sur toi, ô fils du roi des rois. Car, bien que tu sois encore un enfant, tu connais la vérité suprême : la réalité śaiva, au-delà de tout au-delà.

Verse 100

एष रत्नमयो लोक एताश्चारुदृशोऽबलाः । एते कल्पद्रुमाः सर्वे वाप्योमृतरसांभसः

Ce monde est fait de joyaux ; ces femmes ont un regard ravissant. Tous ceux-ci sont des arbres kalpadruma qui exaucent les vœux, et ces bassins contiennent des eaux au goût d’amṛta, tel un nectar.

Verse 101

नात्र मृत्युभयं घोरं न जरारोगपीडनम् । यथेष्टं विहरात्रैव भुंक्ष्व भोगान्यथोचितान्

Ici, nulle effroyable crainte de la mort, ni tourment de la vieillesse ou de la maladie. Demeure selon ton gré et jouis des plaisirs justes et convenables.

Verse 110

तत्सहायार्थमेकं च पन्नगेंद्रकुमारकम् । नियुज्य तक्षकः प्रीत्या गच्छेति विससर्ज तम्

Et pour lui prêter secours, Takṣaka, plein de joie, assigna un jeune prince du roi des serpents et le congédia en disant : «Va !»

Verse 120

का त्वं कस्य कलत्रं वा कस्यासि तनया सती । किमिदं तेंगने बाल्ये दुःसहं शोकलक्षणम्

Qui es-tu ? De qui es-tu l’épouse, ou de qui es-tu la fille vertueuse ? Et pourquoi, ô aux membres graciles, portes-tu dès l’enfance ces insupportables marques de chagrin ?

Verse 130

दृष्टपूर्व इवाभासि मया च स्वजनो यथा । सर्वं कथय तत्त्वेन सत्यसारा हि साधवः

Tu m’apparais comme déjà vue auparavant, telle l’un des miens. Dis-moi tout en vérité, car les justes ont pour fondement la vérité.

Verse 140

स्वपाणिस्पर्शनोद्भिन्नपुलकांचितविग्रहम् । पूर्व दृष्टानि चांगेषु लक्षणानि स्वरादिषु । वयःप्रमाणं वर्णं च परीक्ष्यैनमतर्कयत्

Voyant son corps frissonner et se couvrir de chair de poule au contact de sa propre main, et remarquant sur ses membres les signes déjà vus —dans la voix et d’autres traits—, elle examina son âge, sa taille et son teint, puis elle médita à son sujet.

Verse 141

एष एव पतिर्मे स्याद्ध्रुवं नान्यो भविष्यति । अस्मिन्नेव प्रसक्तं मे हृदयं प्रेमकातरम्

Lui seul doit être mon époux—assurément nul autre ne le sera. À lui seul mon cœur demeure attaché, meurtri et tendre d’amour.

Verse 142

परलोकादिहायातः कथमेवं स्वरूपधृक् । दुर्भाग्यायाः कथं मे स्याद्भर्तुर्नष्टस्य दर्शनम्

Comment est-il venu ici depuis l’autre monde, portant cette même apparence ? Comment moi—si infortunée—pourrais-je obtenir la vue de mon époux disparu ?

Verse 143

स्वप्नोयं किमु न स्वप्नो भ्रमोऽयं किं तु न भ्रमः । एष धूर्तोऽथवा कश्चिद्यक्षो गंधर्व एव वा

Est-ce un songe—ou n’est-ce pas un songe ? Est-ce une illusion—ou non une illusion ? Est-il un trompeur, ou bien quelque Yakṣa, ou vraiment un Gandharva ?

Verse 150

स पुरोपवनाभ्याशे स्थित्वा तं फणि पुत्रकम् । विससर्जात्मदायादान्नृपासनगतान्प्रति

Se tenant près du bosquet de plaisance royal, il dépêcha ce jeune serpent, l’orientant vers ses propres héritiers assis au trône du roi.

Verse 151

स गत्वोवाच ताञ्छीघ्रमिंद्रसेनो विमुच्यताम् । चंद्रांगदस्तस्य सुतः प्राप्तोऽयं पन्नगाल यात्

Y étant allé, il dit aussitôt : «Qu’Indrāsena soit relâché sur-le-champ. Voici Candrāṃgada, son fils, arrivé—envoyé du monde des nāgas».

Verse 152

नृपासनं विमुंचंतु भवंतो न विचार्यताम् । नो चेच्चंद्रागदस्याशु बाणाः प्राणान्हरंति वः

Vous tous, quittez sur-le-champ le trône royal; ne vous attardez pas à délibérer. Sinon, les flèches rapides de Candrāṅgada vous raviront bientôt la vie.

Verse 153

स मग्नो यमुनातोये गत्वा तक्षकमंदिरम् । लब्ध्वा च तस्य साहाय्यं पुनर्लोकादिहागतः

Plongé dans les eaux de la Yamunā, il se rendit au palais-temple de Takṣaka; et, ayant obtenu son secours, il revint de ce royaume en ce monde.

Verse 160

तं पादमूले पतितं स्वपुत्रं विवेद नासौ पृथिवीपतिः क्षणम् । प्रबोधितोऽमात्यजनैः कथंचिदुत्थाय क्लिन्नेन हृदालिलिंग

Un instant, ce seigneur de la terre ne reconnut pas son propre fils, tombé à ses pieds. Réveillé tant bien que mal par les ministres, il se releva et, le cœur trempé de chagrin, l’étreignit.

Verse 170

चन्द्रांगदोऽपि रत्नाद्यैरानीतैस्तक्षकालयात् । स्वां पत्नीं भूषयां चक्रे मर्त्यानामतिदुर्लभैः

Candrāṅgada aussi, avec des joyaux et autres richesses apportés de la demeure de Takṣaka, para son épouse d’ornements que les mortels obtiennent très difficilement.

Verse 177

सूत उवाच । विचित्रमिदमाख्यानं मया समनुवर्णितम् । भूयोऽपि वक्ष्ये माहात्म्यं सोमवारव्रतोदितम्

Sūta dit : «Ce récit merveilleux, je l’ai entièrement exposé. Et de nouveau je dirai la grandeur proclamée du vœu du lundi (Somavāra-vrata).»