
Le chapitre 2 déploie un enseignement théologique en plusieurs plans sur l’éthique du pèlerinage aux tīrtha et sur l’éthique du don (dāna). Sūta raconte qu’Arjuna s’approche de Nārada, honoré par les devas; Nārada loue l’intelligence d’Arjuna tournée vers le dharma et lui demande si le long pèlerinage de douze ans a engendré fatigue ou irritation, introduisant la thèse majeure: le fruit d’un tīrtha dépend de la discipline des mains, des pieds et de l’esprit, non du simple voyage. Arjuna confirme la supériorité du contact direct avec le lieu sacré et sollicite les qualités (guṇa) du contexte saint présent. Nārada répond en insérant un récit cosmographique: au Brahmaloka, Brahmā interroge des messagers sur des événements merveilleux qui procurent du mérite rien qu’à les entendre. Suśravas rapporte la question de Kātyāyana sur la rive de la Sarasvatī, où Sārasvata enseigne une appréciation réaliste de l’instabilité du monde et prescrit de chercher refuge en «Sthāṇu» (Śiva) par la dévotion et surtout par le dāna. S’ensuit une argumentation soutenue: donner est présenté comme la discipline la plus difficile et la plus vérifiable socialement, car elle exige de renoncer à une richesse durement acquise; elle n’est pas perte mais croissance, elle est une «barque» pour traverser le saṃsāra, et doit être réglée selon le lieu, le temps, la dignité du bénéficiaire et la pureté du cœur. Des exemples de donateurs illustres affermissent la norme, et le chapitre se clôt sur la réflexion de Nārada au sujet de sa propre pauvreté et de la difficulté pratique de donner, rappelant que l’intention droite et le discernement sont au centre de la voie.
Verse 1
सूत उवाच । ततो द्विजौः परिवृतं नारदं देवपूजितम् । अभिगम्योपजग्राह सर्वानथ स पाण्डवः
Sūta dit : Alors le Pāṇḍava s’approcha de Nārada—honoré même par les dieux et entouré de sages deux-fois-nés—et il salua dûment chacun d’eux.
Verse 2
ततस्तं नारदः प्राह जयारातिधनंजय । धर्मे भवति ते बुद्धिर्देवेषु ब्राह्मणेषु च
Alors Nārada lui dit : «Ô Dhanaṃjaya, dompteur des ennemis, ton intelligence est établie dans le dharma—envers les dieux et envers les brāhmaṇas aussi.»
Verse 3
कच्चिदेतां महायात्रां वीर द्वादशवारषिकीम् । आचरन्खिद्यसे नैवमथ वा कुप्यसे न च
Ô héros, tandis que tu accomplis ce grand pèlerinage de douze années, ne te lasses-tu point—et ne t’irrites-tu pas non plus ?
Verse 4
मुनीनामपि चेतांसि तीर्थयात्रासु पांडव । खिद्यंति परिकृप्यंति श्रेयसां विघ्नमूलतः
Ô Pāṇḍava, même l’esprit des sages se lasse et s’attriste durant les pèlerinages vers les tīrthas, car des obstacles surgissent à la racine même de leur bien spirituel.
Verse 5
कच्चिन्नैतेन दोषेण समाश्लिष्टोऽसि पांडव । अत्र चांगिरसा गीतां गाथामेतां हि शुश्रुम
Ô Pāṇḍava, je te le demande : n’es-tu pas enlacé par cette faute ? Car ici, en vérité, nous avons entendu cette même stance d’enseignement chantée par un Āṅgirasa.
Verse 6
यस्य हस्तौ च पादौ च मनश्चैव सुसंयतम् । निर्विकाराः क्रियाः सर्वाः स तीर्थफलमश्नुते
Celui dont les mains, les pieds et l’esprit sont bien maîtrisés—dont tous les actes sont sans altération ni passion—celui-là, en vérité, goûte le fruit du pèlerinage aux tīrtha.
Verse 7
तदिदं हृदि धार्यं ते किं वा त्वं तात मन्यसे । भ्राता युधिष्ठिरो यस्य सखा यस्य स केशवः
Ainsi, garde cet enseignement dans ton cœur. Qu’en penses-tu, cher enfant—puisque ton frère est Yudhiṣṭhira et ton ami, Keśava ?
Verse 8
पुनरेतत्समुचितं यद्विप्रैः शिक्षणं नृणाम् । वयं हि धर्मगुरवः स्थापितास्तेन विष्णुना
De plus, il convient que les brāhmaṇa instruisent les hommes ; car nous sommes des maîtres du dharma, établis en cette charge par Viṣṇu lui-même.
Verse 9
विष्णुना चात्र श्रृणुमो गीतां गाथां द्विजान्प्रति
Et ici nous entendons une stance chantée par Viṣṇu, adressée aux dvija, les « deux-fois-nés ».
Verse 10
यस्यामलामृतयशःश्रवणावगाहः सद्यः पुनाति जगदा श्वपचाद्विकुंठः । सोहं भवद्भिरुपलब्ध सुतीर्थकीर्तिश्छद्यां स्वबाहुमपि यः प्रतिकूलवर्ती
Celui dont l’immersion dans l’écoute de la gloire sans tache et immortelle—Vikuṇṭha—purifie sur-le-champ le monde, jusqu’au plus vil des exclus : je suis ce même Être, connu de vous comme illustre par les véritables tīrtha ; et si mon propre bras agissait contre le dharma, je le trancherais moi aussi.
Verse 11
प्रियं च पार्थ ते ब्रूमो येषां कुशलकामुकः । सर्वे कुशलिनस्ते च यादवाः पांडवास्तथा
Et, ô Pārtha, nous te disons ce qui t’est agréable : tous ceux à qui tu souhaites le bien sont saufs et florissants—les Yādava comme les Pāṇḍava, pareillement.
Verse 12
अधुना भीमसेनेन कुरूणामुपतापकः । शासनाद्धृतराष्ट्रस्य वीरवर्मा नृपो हतः
À l’instant, Bhīmasena a tué le roi Vīravarmā—qui tourmentait les Kuru—sur l’ordre de Dhṛtarāṣṭra.
Verse 13
स हि राज्ञामजेयोऽभूद्यथापूर्वं बलिर्बली । कंटकं कंटकेनेव धृतराष्ट्रो जिगाय तम्
Car il avait été invincible parmi les rois, tel le puissant Bali d’autrefois ; pourtant Dhṛtarāṣṭra le vainquit—comme on retire une épine avec une autre épine.
Verse 14
इत्यादिनारदप्रोक्तां वाचमाकर्ण्य फाल्गुनः । अतीव मुदितः प्राह तेषामकुशलं कुतः
Entendant ces paroles prononcées par Nārada, Phālguna (Arjuna), transporté de joie, répondit : «D’où pourrait donc venir le malheur pour de tels êtres ?»
Verse 15
ये ब्राह्मणमते नित्यं ये च ब्राह्मणपूजकाः । अहं च शक्त्या नियतस्तीर्थानि विचरन्ननु
Ceux qui demeurent sans cesse fidèles au conseil des Brāhmaṇas, et ceux qui honorent les Brāhmaṇas par le culte—moi aussi, selon la mesure de ma force, je parcours continuellement les tīrthas sacrés…
Verse 16
आगतस्तीर्थमेतद्धि प्रमोदोऽतीव मे हृदि । तीर्थानां दर्शनं धन्यमवगाहस्ततोऽधिकः
En vérité, je suis parvenu à ce tīrtha sacré, et mon cœur déborde de joie. La seule vue des tīrthas est bénie; mais s’y immerger porte un fruit plus grand encore.
Verse 17
माहात्म्यश्रवणं तस्मादौर्वोपि मुनिरब्रवीत् । तदहं श्रोतुमिच्छामि तीर्थस्यास्य गुणान्मुने
C’est pourquoi même le sage Aurva parla de l’écoute de la grandeur (māhātmya) d’un tīrtha. Aussi désiré-je entendre, ô muni, les vertus de ce lieu sacré.
Verse 18
एतेनैव श्राव्यमेतद्यत्त्वयांगीकृतं मुने । त्वं हि त्रिलोकीं विचरन्वेत्सि सर्वां हि सारताम्
Cela doit assurément être raconté, puisque tu y as consenti, ô muni. Car toi, qui parcours les trois mondes, tu connais l’essence même de toute chose.
Verse 19
तदेतत्सर्वतीर्थेभ्योऽधिकं मन्ये त्वदा हृतम्
Ainsi, je tiens ce tīrtha pour supérieur à tous les autres—une grandeur que tu as toi-même fait paraître.
Verse 20
नारद उवाच । उचितं तव पार्थैतद्यत्पृच्छसि गुणिन्गुणान् । गुणिनामेव युज्यन्ते श्रोतुं धर्मोद्भवा गुणाः । साधूनां धर्मश्रवणैः कीर्तनैर्याति चान्वहम्
Nārada dit : «Ô Pārtha, il est convenable que tu interroges sur les excellences des vertueux. En vérité, seuls les hommes de vertu sont dignes d’entendre les qualités nées du dharma ; et par l’écoute quotidienne du dharma et par sa récitation, la vie des justes s’élève jour après jour.»
Verse 21
पापानामसदालापैरायुर्याति यथान्वहम् । तदहं कीर्तयिष्यामि तीर्थस्यास्य गुणान्बहून्
«De même que les pécheurs gaspillent leur vie jour après jour en propos vains, ainsi vais-je maintenant célébrer les nombreuses vertus de ce tīrtha sacré.»
Verse 22
यथा श्रुत्वा विजानासि युक्तमंगीकृतं मया । पुराहं विचरन्पार्थ त्रिलोकीं कपिलानुगः
«Afin qu’en l’entendant tu comprennes que mon assentiment est solidement fondé : jadis, ô Pārtha, j’errais à travers les trois mondes, à la suite de Kapila.»
Verse 23
गतवान्ब्रह्मणो लोकं तत्रापश्यं पितामहम् । स हि राजर्षिदेवर्षिमूर्तामूर्तैः सुसंवृतः
«Je me rendis au monde de Brahmā, et là je vis le Grand Aïeul (Pitāmaha). Il était entouré de rājaṛṣi et de devaṛṣi, d’êtres incarnés et non incarnés.»
Verse 24
विभाति विमलो ब्रह्मा नक्षत्रैरुडुराडिव । तमहं प्रणिपत्याथ चक्षुषा कृतस्वागतः
Le pur Brahmā resplendissait tel la lune au milieu des étoiles. M’étant prosterné devant lui, je fus accueilli par un regard de grâce et d’approbation.
Verse 25
उविष्टः प्रमुदितः कपिलेन सहैव च । एतस्मिन्नंतरे तत्र वार्तिकाः समुपागताः
Assis dans la joie avec Kapila, à cet instant même arrivèrent là les messagers porteurs de nouvelles.
Verse 26
प्रहीयंते हि ते नित्यं जगद्द्रष्टुं हि ब्रह्मणा । कृतप्रणामानथ तान्समासीनान्पितामहः
Car ils sont sans cesse dépêchés par Brahmā pour observer les mondes. Alors Pitāmaha (Brahmā), les voyant assis après s’être prosternés, leur adressa la parole.
Verse 27
चक्षुषामृतकल्पेन प्लावयन्निव चाब्रवीत् । कुत्र कुत्र विचीर्णं वो दृष्टं श्रुतमथापि वा
Comme s’il les baignait d’un regard semblable au nectar, il dit : « Où donc, où donc avez-vous erré ? Qu’avez-vous vu — ou même entendu — en chemin ? »
Verse 28
किंचिदेवाद्भुतं ब्रूत श्रवणाद्येन पुण्यता । एवमुक्ते भगवता तेषां यः प्रवरो मतः
« Dites-moi quelque chose de vraiment merveilleux, dont l’écoute seule confère du mérite. » Ainsi parla le Bienheureux, et le plus éminent d’entre eux s’avança.
Verse 29
सुश्रवानाम ब्रह्माणं प्रणिपत्येदमूचिवान् । प्रभोरग्रे च विज्ञप्तिर्यथा दीपो रवेस्तथा
Un nommé Suśravā se prosterna devant Brahmā et dit : « Seigneur, mon rapport devant Toi est comme une lampe devant le soleil. »
Verse 30
तथापि खलु वाच्यं मे परार्थं प्रेरितेन ते । मुनिः कात्यायनोनाम श्रुत्वा धर्मान्पुनर्बहून्
Pourtant, je dois parler—poussé par toi—en vue d’un dessein plus élevé. Il est un sage nommé Kātyāyana qui, ayant entendu maintes fois les enseignements du dharma…
Verse 31
सारजिज्ञासया तस्थावेकांगुष्ठः शतं समाः । ततः प्रोवाच तं दिव्या वाणी कात्यायन श्रृणु
Désireux de connaître l’essence même, il demeura en équilibre sur un seul orteil durant cent ans. Alors une voix divine lui dit : « Kātyāyana, écoute. »
Verse 32
पुण्ये सरस्वतीतीरे पृच्छ सारस्वतं मुनिम् । स ते सारं धर्मसाध्यं धर्मज्ञोऽभिवदिष्यति
« Sur la rive sacrée de la Sarasvatī, interroge le sage Sārasvata. Ce connaisseur du dharma te révélera l’essence : ce qui doit être accompli par le dharma. »
Verse 33
इति श्रुत्वा मुनिवरो मुनिश्रेष्ठमुपेत्य तम् । प्रणम्य शिरसा भूमौ पप्रच्छेदं हृदि स्थितम्
Ayant entendu cela, l’éminent sage s’approcha du plus grand des sages ; la tête inclinée jusqu’à terre en hommage, il posa la question qui demeurait depuis longtemps en son cœur.
Verse 34
सत्यं केचित्प्रशंसंतितपः शौचं तथा परे । सांख्यं केचित्प्रशंसंति योगमन्ये प्रचक्षते
Certains louent la véracité ; d’autres exaltent l’austérité et la pureté. Les uns célèbrent le Sāṃkhya, tandis que d’autres proclament le Yoga comme la voie suprême.
Verse 35
क्षमां केचित्प्रशंसंति तथैव भृशमार्ज्जवम् । केचिन्मौनं प्रशंसंति केचिदाहुः परं श्रुतम्
Les uns louent la patience, et de même la grande droiture. Les uns louent le silence; d’autres disent que la Śruti, l’Écriture révélée, est suprême.
Verse 36
सम्यग्ज्ञानं प्रशंसंति केचिद्वैराग्यमुत्तमम् । अग्निष्टोमादिकर्माणि तथा केचित्परं विदुः
Les uns louent la juste connaissance; d’autres louent le détachement suprême (vairāgya). D’autres tiennent pour suprêmes les rites tels que le sacrifice Agniṣṭoma et les œuvres semblables.
Verse 37
आत्मज्ञानं परं केचित्समलोष्टाश्मकांचनम् । इत्थं व्यवस्थिते लोके कृत्याकृत्यविधौ जनाः
Certains tiennent pour suprême la connaissance du Soi (ātma-jñāna), où motte de terre, pierre et or sont vus d’un même regard. Ainsi, dans ce monde ainsi ordonné, les hommes se divisent quant à ce qu’il faut faire ou ne pas faire.
Verse 38
व्यामोहमेव गच्छंति किं श्रेय इति वादिनः । यदेतेषु परं कृत्यम् नुष्ठेयं महात्मभिः
Les disputeurs qui débattent : «Qu’est-ce qui est vraiment salutaire ?» ne tombent que dans la confusion. Aussi, parmi tout cela, le devoir le plus élevé doit être accompli par les âmes magnanimes.
Verse 39
वक्तुमर्हसि धर्मज्ञ मम सर्वार्थसाधकम्
Ô connaisseur du dharma, il te sied de me dire ce qui accomplit pour moi tous les buts.
Verse 40
सारस्वत उवाच । यन्मां सरस्वती प्राह सारं वक्ष्यामि तच्छृणु । छायाकारं जगत्सर्वमुत्पत्तिक्षयधर्मि च । वारांगनानेत्रभंगस्वद्वद्भंगुरमेव तत्
Sārasvata dit : Écoute l’essence que Sarasvatī m’a confiée, et que je vais proclamer. Ce monde tout entier est semblable à une ombre, voué à naître et à périr ; il est vraiment fragile, tel le jeu fugitif du regard oblique d’une courtisane.
Verse 41
धनायुर्यौवनं भोगाञ्जलचंद्रवदस्थिरान् । बुद्ध्या सम्यक्परामृश्य स्थाणुदानं समाश्रयेत्
Richesse, durée de vie, jeunesse et jouissances sont instables comme le reflet de la lune sur l’eau. Après avoir bien réfléchi avec discernement, qu’on prenne refuge dans le don, en offrant le dāna à Sthāṇu (Śiva).
Verse 42
दानवान्पुरुषः पापं नालं कर्तुमिति श्रुतिः । स्थाणुभक्तो जन्ममृत्यू नाप्नोतीति श्रुति स्तथा
L’Écriture dit que l’homme charitable n’est pas capable de commettre le péché. De même, l’Écriture dit que celui qui est dévot de Sthāṇu (Śiva) n’atteint plus la naissance et la mort.
Verse 43
सावर्णिना च गाथे द्वे कीर्तिते श्रृणु ये पुरा । वृषो हि भगवान्धर्मो वृषभो यस्य वाहनम्
Écoute les deux gāthās que Sāvarṇi récita jadis : «Le Dharma est vraiment le Taureau bienheureux ; et Celui dont la monture est le taureau…»
Verse 44
पूज्यते स महादेवः स धर्मः पर उच्यते । दुःखावर्ते तमोघोरे धर्माधर्मजले तथा
Ce Grand Dieu, Mahādeva, doit être adoré : cela est proclamé comme le Dharma suprême. Dans le tourbillon de la souffrance, dans l’obscurité effroyable, et dans les eaux du dharma et de l’adharma qui emportent les êtres, Lui seul est le refuge.
Verse 45
क्रोधपंके मदग्राहे लोभबुद्बदसंकटे । मानगंभीरपाताले सत्त्वयानविभूषिते
Dans la fange de la colère, au milieu du crocodile de l’ivresse; dans le tumulte périlleux des bulles de l’avidité; et dans le profond monde souterrain de l’orgueil—l’océan du saṃsāra est effrayant, fût-il paré du « véhicule » du sattva (bonté apparente).
Verse 46
मज्जंतं तारयत्येको हरः संसारसागरात् । दानं वृत्तं व्रतं वाचः कीर्तिधर्मौ तथायुषः
Hara (Śiva) seul sauve celui qui se noie de l’océan du saṃsāra. L’aumône, la conduite droite, les vœux, la parole disciplinée, la bonne renommée et le Dharma—jusqu’à la longévité—sont soutenus et accomplis par le refuge en Lui.
Verse 47
परोपकरणं कायादसारात्सारमुद्धरेत् । धर्मे रागः श्रुतौ चिंता दाने व्यसनमुत्तमम्
Du corps périssable, il faut tirer l’essence : le service d’autrui. L’amour du Dharma, la méditation sur l’enseignement sacré, et une noble « addiction » au don (aumône) — voilà le meilleur.
Verse 48
इंद्रियार्थेषु वैराग्यं संप्राप्तं जन्मनः फलम् । देशेऽस्मिन्भारते जन्म प्राप्य मानुष्यमध्रुवम्
Le détachement des objets des sens (vairāgya) est le vrai fruit de la naissance. Ayant obtenu la naissance en cette terre de Bhārata et une vie humaine impermanente, il faut tendre avec effort vers le but suprême.
Verse 49
न कुर्यादात्मनः श्रेयस्तेनात्मा वंचतश्चिरम् । देवासुराणां सर्वेषां मानुष्यमतिदुर्लभम्
Si l’on ne poursuit pas son véritable bien, on se trompe soi-même longtemps. Pour tous—dieux et asuras pareillement—la naissance humaine est extrêmement difficile à obtenir.
Verse 50
तत्संप्राप्य तथा कुर्यान्न गच्छेन्नरकं यथा । सर्वस्य मूलं मानुष्यं तथा सर्वार्थसाधकम्
Ayant obtenu cette naissance humaine, qu’on agisse de telle sorte qu’on ne tombe pas en enfer. La vie humaine est la racine de toute chose et, de même, le moyen d’accomplir tout but véritable.
Verse 51
यदि लाभे न यत्नस्ते मूलं रक्ष प्रयत्नतः । महता पुण्यमूल्येन क्रीयते कायनौस्त्वया
Même si tu ne t’efforces pas d’obtenir un gain supplémentaire, garde au moins avec ardeur le capital premier. Car cette « barque du corps » a été acquise par toi au grand prix du mérite accumulé (puṇya).
Verse 52
गंतुं दुःखोदधेः पारं तर यावन्न भिद्यते । अविकारिशरीरत्वं दुष्प्राप्यं वै ततः
Pour atteindre l’autre rive de l’océan de la souffrance, traverse tant que (ce corps, ce moyen) n’est pas encore brisé. Car ensuite, un corps exempt de changement et de déclin est vraiment difficile à obtenir.
Verse 53
नापक्रामति संसारादात्महा स नराधमः । तपस्तप्यन्ति यतयो जुह्वते चात्र यज्विनः । दानानि चात्र दीयंते परलोकार्थमादरात्
Celui qui ne se retire pas du saṃsāra est le meurtrier de son propre Soi ; il est le plus vil des hommes. Ici, les ascètes pratiquent les austérités ; les sacrifiants versent les oblations ; et les aumônes sont données avec révérence pour le bien du monde d’au-delà.
Verse 54
कात्यायन उवाच । दानस्य तपसो वापि भगवन्किं च दुष्करम् । किं वा महत्फलं प्रेत्य सारस्वत ब्रवीहि तत्
Kātyāyana dit : «Ô Vénérable, entre le don (dāna) et l’austérité (tapas), qu’est-ce qui est vraiment difficile à accomplir ? Et qu’est-ce qui porte le plus grand fruit après la mort ? Ô Sārasvata, dis-le-moi».
Verse 55
सारस्वत उवाच । न दानाद्दुष्करतरं पृथिव्यामस्ति किंचन । मुने प्रत्यक्षमेवैतद्दृश्यते लोकसाक्षिकम्
Sārasvata dit : «Sur cette terre, rien n’est plus difficile que le don (dāna). Ô sage, on le voit de ses propres yeux : le monde lui-même en est témoin.»
Verse 56
परित्यज्य प्रियान्प्राणान्धनार्थे हि महाभयम् । प्रविशंति महालोभात्समुद्रमटवीं गिरिम्
Pour l’argent, ils renoncent même à la vie chérie ; poussés par une grande avidité, ils entrent dans des périls effroyables : l’océan, la forêt sauvage et les montagnes.
Verse 57
सेवामन्ये प्रपद्यंते श्ववृत्तिरिति या स्मृता । हिंसाप्रायां बहुक्लेशां कृषिं चैव तथा परे
Les uns se vouent au service, que la smṛti qualifie de « gagne-pain de chien » ; d’autres encore se tournent vers l’agriculture, pleine de violence et de multiples peines.
Verse 58
तस्य दुःखार्जितस्येह प्राणेभ्योपि गरीयसः । आयासशतलब्धस्य परित्यागः सुदुष्करः
La richesse acquise ici dans la souffrance—plus chère même que la vie—est extrêmement difficile à abandonner, surtout lorsqu’elle a été obtenue au prix de centaines d’efforts.
Verse 59
यद्ददाति यदश्नाति तदेव धनिनो धनम् । अन्ये मृतस्य क्रीडंति दारैरपि धनैरपि
Ce que le riche donne et ce qu’il consomme—voilà seul son vrai trésor. Quand il meurt, d’autres jouent avec ce qui reste : sa famille comme ses richesses.
Verse 60
अहन्यहनि याचंतमहं मन्ये गुरुं यथा । मार्जनं दर्पणस्येव यः करोति दिनेदिने
Je tiens pour maître celui qui mendie jour après jour ; tel le polissage quotidien d’un miroir, il amène chacun à se purifier de jour en jour.
Verse 61
दीयमानं हि नापैति भूय एवाभिवर्धते । कूप उत्सिच्यमानो हि भवेच्छुद्धो बहूदकः
Ce qui est donné ne diminue pas ; au contraire, cela croît davantage. Tel un puits qu’on remplit régulièrement, il devient limpide et riche en eau.
Verse 62
एकजन्मसुखस्यार्थे सहस्राणि विलापयेत् । प्राज्ञो जन्मसहस्रेषु संचिनोत्येकजन्मनि
Pour les plaisirs d’une seule vie, on peut dilapider les fruits de milliers. Mais le sage, en une seule vie, amasse un mérite qui soutient mille naissances.
Verse 63
मूर्खो हि न ददात्यर्थानिह दारिद्र्यशंकया । प्राज्ञस्तु विसृजत्यर्थानमुत्र तस्य शंकया
L’insensé ne donne pas ses biens ici, par crainte de la pauvreté ; mais le sage les offre, par crainte de la pauvreté dans l’au-delà.
Verse 64
किं धनेन करिष्यंति देहिनो भंगुराश्रयाः । यदर्थं धनमिच्छंति तच्छरीरमशाश्वतम्
Que feront de la richesse les êtres incarnés, appuyés sur un support fragile ? C’est pour ce corps qu’ils désirent les biens, et pourtant ce corps est impermanent.
Verse 65
अक्षरद्वयमभ्यस्तं नास्तिनास्तीति यत्पुरा । तदिदं देहिदेहिति विपरीतमुपस्थितम्
Le refrain de deux syllabes jadis pratiqué était : «Il n’y a pas, il n’y a pas». Or voici que ce même couple apparaît à l’envers : «Donne, donne !»
Verse 66
बोधयंति च यावंतो देहीति कृपणं जनाः । अवस्थेयमदानस्य मा भूदेवं भवानपि
Quand bien même nombreux seraient ceux qui reprennent l’avare en disant : «Donne !», l’opprobre de ne pas donner demeure. Que pareille destinée ne soit pas la tienne.
Verse 67
दातुरेवोपकाराय वदत्यर्थीति देहि मे । यस्माद्दाता प्रयात्यूर्ध्वमधस्तिष्ठेत्प्रतिग्रही
Le mendiant dit : «J’en ai besoin—donne-moi», pour le bien même du donateur ; car celui qui donne s’élève, tandis que le simple receveur demeure en bas.
Verse 68
दरिद्रा व्याधिता मूर्खाः परप्रेष्यकराः सदा । अदत्तदानाज्जायंते दुःखस्यैव हि भाजनाः
Pauvreté, maladie, sottise et servitude perpétuelle envers autrui naissent de l’aumône refusée ; en vérité, ils ne deviennent que des vases de souffrance.
Verse 69
धनवंतमदातारं दरिद्रं वाऽतपस्विनम् । उभावंभसि मोक्तव्यौ कंठे बद्धा महाशिलाम्
Le riche qui ne donne pas et le pauvre qui ne pratique pas l’austérité : tous deux méritent d’être jetés aux eaux, une lourde pierre liée au cou.
Verse 70
शतेषु जायते शूरः सहस्रेषु च पंडितः । वक्ता शतसहस्रेषु दाता जायेत वा न वा
Parmi des centaines naît un héros; parmi des milliers, un savant. Parmi des centaines de milliers surgit un orateur éloquent—mais un véritable donateur peut naître, ou ne pas naître du tout.
Verse 71
गोभिर्विप्रैश्च वेदैश्च सतीभिः सत्यवादिभिः । अलुब्धैर्दानशीलैश्च सप्तभिर्धार्यते मही
La terre est soutenue par sept: les vaches, les brāhmaṇas, les Veda, les femmes chastes, les véridiques, les non-cupides et ceux voués au don.
Verse 72
शिबिरौशीनरोङ्गानि सुतं च प्रियमौरसम् । ब्राह्मणार्थमुपाकृत्य नाकपृष्ठमितो गतः
Śibi, fils d’Uśīnara, pour un brāhmaṇa offrit même ses propres membres et son fils bien-aimé né de lui; et d’ici il atteignit les hauteurs du ciel.
Verse 73
प्रतर्द्दनः काशिपति प्रदाय नयने स्वके । ब्राह्मणायातुलां कीर्तिमिह चामुत्र चाश्नुते
Pratarddana, seigneur de Kāśī, en donnant ses propres yeux à un brāhmaṇa, obtint une renommée sans égale, en ce monde et dans l’autre.
Verse 74
निमी राष्ट्रं च वैदेहो जामदग्न्यो वसुंधराम् । ब्राह्मणेभ्यो ददौ चापि गयश्चोर्वीं सपत्तनाम्
Nimi de Vaideha donna son royaume; Jāmadagnya (Paraśurāma) donna la terre; et Gaya aussi offrit les terres—avec tous les revenus qui en dépendent—aux brāhmaṇas.
Verse 75
अवर्षति च पर्जन्ये सर्वभूतनिवासकृत् । वसिष्ठो जीवयामास प्रजापतिरिव प्रजाः
Lorsque les nuages refusèrent la pluie, Vasiṣṭha—protecteur du séjour de tous les êtres—soutint et ranima le peuple, tel Prajāpati lui-même soutenant ses créatures.
Verse 76
ब्रह्मदत्तश्च पांचाल्यो राजा बुद्धिमतां वरः । निधिं शंखं द्विजाग्र्येभ्यो दत्त्वा स्वर्गमवाप्तवान्
Brahmadatta, roi de Pāñcāla—le premier parmi les sages—atteignit le ciel après avoir offert aux meilleurs des deux-fois-nés un trésor nommé Śaṅkha.
Verse 77
सहस्रजिच्च राजर्षिः प्राणानिष्टान्महायशाः । ब्राह्मणार्थे परित्यज्य गतो लोकाननुत्तमान्
Sahasrajit, le royal sage à la grande renommée, renonça même à sa vie bien-aimée pour la cause des brāhmaṇas, et gagna ainsi des mondes sans égal.
Verse 78
एते चान्ये च बहवः स्थाणोर्दानेन भक्तितः । रुद्रलोकं गता नित्यं शान्तात्मानो जितेन्द्रियाः
Ceux-ci—et bien d’autres—par l’offrande charitable faite avec dévotion à Sthāṇu (Śiva), sont allés au monde de Rudra, l’âme toujours paisible et les sens maîtrisés.
Verse 79
एषां प्रतिष्ठिता कीर्तिर्यावत्स्थास्यति मेदिनी । इति संचिंत्य सारार्थी स्थाणुदानपरो भव
Leur renommée demeure établie tant que la terre subsiste. Réfléchissant ainsi, ô chercheur de l’essence suprême, sois voué à l’aumône offerte à Sthāṇu (Śiva).
Verse 80
सोऽपि मोह परित्यज्य तथा कात्यायनोऽभवत्
Lui aussi, renonçant à l’illusion, devint ainsi un véritable disciple dans la lignée de Kātyāyana.
Verse 81
नारद उवाच । एवं सुश्रवसा प्रोक्तां कथामाकर्ण्य पद्मभूः । हर्षाश्रुसंयुतोऽतीव प्रशशंस मुहुर्मुहुः
Nārada dit : Ayant entendu le récit tel que l’avait exposé Suśravas, Padmabhū (Brahmā) fut saisi de larmes de joie et le loua encore et encore.
Verse 82
साधु ते व्याहृतं वत्स एवमेतन्न चान्यथा । सत्यं सारस्वतः प्राह सत्या चैवं तथा श्रुतिः
«Bien parlé, mon enfant : il en est ainsi, et non autrement. Sārasvata l’a déclaré comme vérité, et la Śruti, la Révélation sacrée, l’atteste elle aussi comme vraie.»
Verse 83
दानं यज्ञानां वरूथं दक्षिणा लोके दातारंसर्वभूतान्युपजीवंति दानेनारातीरंपानुदंत दानेन द्विषंतो मित्रा भवंति दाने सर्वं प्रतिष्ठितं तस्माद्दानं परमं वदंतीति
«La charité est le rempart des sacrifices ; elle est la dakṣiṇā sacrée dans le monde. Tous les êtres vivent du don, dépendant du donateur. Par la charité on repousse les adversités ; par la charité même l’ennemi devient ami. Tout est établi dans la charité ; c’est pourquoi l’on proclame la charité suprême.»
Verse 84
संसारसागरे घोरे धर्माधर्मोर्मिसंकुले । दानं तत्र निषेवेत तच्च नौरिव निर्मितम्
Dans l’effroyable océan du saṃsāra, agité par les vagues du dharma et de l’adharma, qu’on pratique le dāna (le don) ; car là, il est façonné tel une barque pour traverser.
Verse 85
इति संचिंत्य च मया पुष्करे स्थापिता द्विजाः । गङ्गायमुनयोर्मध्ये मध्यदेशे द्विजाः सृते
Ainsi, après y avoir réfléchi, j’établis des brāhmaṇas à Puṣkara ; et des brāhmaṇas furent aussi installés au Madhyadeśa, dans la contrée entre la Gaṅgā et la Yamunā.
Verse 86
स्थापिताः श्रीहरिभ्यां तु श्रीगौर्या वेदवित्तमाः । रुद्रेण नागराश्चैव पार्वत्या शक्तिपूर्भवाः
Par les deux Haris vénérables et par l’auspicieuse Gaurī furent établis les plus éminents connaisseurs des Veda ; par Rudra furent installés les Nāgaras, et par Pārvatī ceux issus de Śaktipura.
Verse 87
श्रीमाले च तथा लक्ष्म्या ह्येवमादिसुरोत्तमैः । नानाग्रहाराः संदत्ता लोकोद्धरणकांक्षया
De même à Śrīmāla, et par Lakṣmī—ainsi que par d’autres divinités suprêmes—furent accordés de nombreux agrahāras (domaines dotés), dans le désir de relever le monde.
Verse 88
न हि दानफले कांक्षा काचिन्नऽस्ति सुरोत्तमाः । साधुसंरक्षणार्थं हि दानं नः परिकीर्तितम्
Ô dieux les plus excellents, nous n’avons nul désir du fruit du don ; car notre dāna est proclamé pour la protection des justes (sādhus).
Verse 89
ब्राह्मणाश्च कृतस्थाना नानाधर्मोपदेशनैः । समुद्धरंति वर्णांस्त्रींस्ततः पूज्यतमा द्विजाः
Les brāhmaṇas, dûment établis, relèvent les trois varṇa par de multiples enseignements du dharma ; c’est pourquoi les deux-fois-nés (dvija) sont les plus dignes d’honneur.
Verse 90
दानं चतुर्विधं दानमुत्सर्गः कल्पितं तथा । संश्रुतं चेति विविधं तत्क्रमात्परिकीर्तितम्
La charité est de quatre sortes : (1) dāna, le don offert de la main à la main ; (2) utsarga, la fondation publique, l’offrande établie pour durer ; (3) kalpita, le don prévu et assigné ; (4) saṃśruta, le don promis, voué par engagement. Telle est l’énumération, selon l’ordre.
Verse 91
वापीकूपतडागानां वृक्षविद्यासुरौकसाम् । मठप्रपागृहक्षेत्रदानमुत्सर्ग इत्यसौ
Le fait d’offrir en fondation des puits, des réservoirs et des étangs, des arbres, des lieux d’étude et des demeures divines ; ainsi que des monastères, des maisons d’eau, des abris et des terres : voilà ce qu’on nomme « utsarga ».
Verse 92
उपजीवन्निमान्यश्च पुण्यं कोऽपि चरेन्नरः । षष्ठमंशं स लभते यावद्यो विसृजेद्द्विजः
Même celui qui ne fait que vivre en s’appuyant sur ces fondations peut acquérir quelque mérite ; il en reçoit la sixième part, tant que le donateur—ô brāhmane—n’a pas retiré ni abandonné la donation.
Verse 93
तदेषामेव सर्वेषां विप्रसंस्थापनं परम् । देवसंस्थापनं चैव धर्मस्तन्मूल एव यत्
Ainsi, pour toutes ces formes de don, l’acte suprême est d’établir et de soutenir dignement les brāhmanes ; et de même d’établir les dieux, c’est-à-dire le culte au temple. Car le dharma prend racine en ce fondement même.
Verse 94
देवतायतनं यावद्यावच्च ब्राह्मणगृहम् । तावद्दातुः पूर्वजानां पुण्यांशश्चोपतिष्ठति
Tant que demeure le sanctuaire de la divinité—et tant que demeure la maison d’un brāhmane—jusque-là une part de mérite se tient auprès des ancêtres du donateur.
Verse 95
एतत्स्वल्पं हि वाणिज्यं पुनर्बहुफलप्रदम् । जीर्णोद्धारे च द्विगुणमेतदेव प्रकीर्तितम्
Ce « commerce » demande peu d’effort, et pourtant il donne des fruits abondants ; et dans la restauration de ce qui est tombé en décrépitude, ce même mérite est déclaré doublé.
Verse 96
तस्मादिदं त्वहमपिब्रवीमि सुरसत्तमाः । नास्ति दानसमं किंचित्सत्यं सारस्वतो जगौ
C’est pourquoi je le proclame moi aussi, ô les meilleurs des dieux : rien n’égale le don charitable. En vérité, ainsi parla Sārasvata.
Verse 97
नारद उवाच । इति सारस्वतप्रोक्तां तथा पद्मभुवेरिताम् । साधुसाध्वित्यमोदंत सुराश्चाहं सुविस्मिताः
Nārada dit : « Ainsi, aux paroles prononcées par Sārasvata et pareillement confirmées par Padmabhū (Brahmā), les dieux et moi—fort étonnés—nous réjouîmes en clamant : “Bien dit ! Bien dit !” »
Verse 98
ततः सभाविसर्गांते सुरम्ये मेरुमूर्धनि । उपविश्य शिलापृष्ठे अहमेतदचिंतयम्
Puis, l’assemblée levée, sur le gracieux sommet du mont Meru, je m’assis sur une dalle de pierre et méditai sur cette affaire.
Verse 99
सत्यमाह विरंचिस्तु स किमर्थं तु जीवति । येनैकमपि तद्धृत्तं नैव येन कृतार्थता
« Virañci (Brahmā) a dit vrai ; mais dans quel but vit celui qui n’accomplit pas ne fût-ce qu’un seul acte de ce don, et par qui la vie n’est pas rendue pleine de sens ? »
Verse 100
तदहं दानपुण्यं हि करिष्यामि कथं स्फुटम् । कौपीनदण्डात्मधनो धनं स्वल्पं हि नास्ति मे
Dès lors, comment accomplirai-je clairement le mérite du don? Ma richesse n’est qu’un pagne et un bâton; en vérité, je n’ai pas même un peu d’argent.
Verse 101
अनर्हते यद्ददाति न ददाति तथार्हते । अर्हानर्हपरिज्ञानाद्दानधर्मो हि दुष्करः
Quand on donne à l’indigne et qu’on ne donne pas au digne—parce qu’il est difficile de discerner le digne de l’indigne—alors, en vérité, le dharma du don devient difficile à accomplir.
Verse 102
देशेकाले च पात्रे च शुद्धेन मनसा तथा । न्यायार्जितं च यो दद्याद्यौवने स तदश्नुते
Celui qui, d’un esprit pur, donne ce qui a été acquis avec justice—en considérant le lieu, le temps et un réceptacle digne—jouit de son fruit même dans la jeunesse.
Verse 103
तमोवृतस्तु यो दद्यात्क्रोधात्तथैव च । भुंक्ते दान फलं तद्धि गर्भस्थो नात्र संशयः
Mais celui qui donne, voilé par les ténèbres (de l’illusion), ou de même par colère—celui-là éprouve le fruit de ce don alors qu’il est encore dans le sein maternel; il n’y a là aucun doute.
Verse 104
बालत्वेऽपि च सोऽश्राति यद्दत्तं दम्भकारणात् । दत्तमन्यायतो वित्तं वै चार्थकारणम्
Même dans la jeunesse, l’homme court à sa perte s’il donne par hypocrisie; et la richesse acquise injustement, lorsqu’elle est donnée pour un profit mondain, ne mène elle aussi qu’à la chute.
Verse 105
वृद्धत्वे हि समश्राति नरो वै नात्र भविष्यति । तस्माद्देशे च काले च सुपात्रे विधिना नरः । शुभार्जितं प्रयुञ्जीत श्रद्धया शाठ्यवर्जितः
Dans la vieillesse, l’homme décline assurément—il n’en est point de doute. Aussi, au lieu et au moment convenables, à un récipiendaire digne, qu’il offre selon le dharma ce qui fut acquis avec droiture, avec foi et sans tromperie.
Verse 106
तदेतन्निर्धनत्वाच्च कथं नाम भविष्यति । सत्यमाहुः पुरा वाक्यं पुराणमुनयोऽमलाः
Mais comment cela serait-il possible quand on est pauvre ?—ainsi s’interroge-t-on. Pourtant, les sages immaculés d’autrefois ont énoncé dans les Purāṇa une parole, et elle est vraie.
Verse 107
नाधनस्यास्त्ययं लोको न परश्च कथंचन । अभिशस्तं प्रपश्यंति दरिद्रं पार्श्वतः स्थितम्
Pour l’homme sans richesse, ni ce monde ni l’autre ne semblent exister; on regarde le pauvre, debout tout près, comme s’il était maudit et condamné.
Verse 108
दारिद्र्यं पातकं लोके कस्तच्छंसितुमर्हति । पतितः शोच्यते सर्वैर्निर्धनश्चापि शोच्यते
Dans le monde, la pauvreté est tenue pour un péché—qui pourrait louer pareille chose ? Les déchus sont plaints de tous, et les démunis aussi sont plaints.
Verse 109
यः कृशाश्वः कृशधनः कृशभृत्यः कृशातिथिः । स वै प्रोक्तः कृशोनाम न शरीरकृशः कृशऋ
Celui dont les chevaux sont maigres, dont la richesse est maigre, dont les serviteurs sont maigres et dont l’hospitalité envers l’hôte est maigre—lui seul est dit « vraiment maigre », non pas seulement celui qui est mince de corps.
Verse 110
अर्थवान्दुष्कुलीनोऽपि लोके पूज्यतमो नरः । शशिनस्तुल्यवंशोऽपि निर्धनः परिभूयते
Même un homme de basse lignée, s’il possède des richesses, devient le plus honoré dans le monde ; mais même celui dont la noble naissance est semblable à la lune, s’il est pauvre, est méprisé et humilié.
Verse 111
ज्ञानवृद्धास्तपोवृद्धा ये च वृद्धा बहुश्रुताः । ते सर्वे धनवृद्धस्य द्वारि तिष्ठन्ति किंकराः
Ceux qui ont grandi en connaissance, grandi en austérité, et les anciens instruits de nombreuses Écritures : tous se tiennent à la porte de l’homme riche comme des serviteurs.
Verse 112
यद्यप्ययं त्रिभुवने अर्थोऽस्माकं पराग्नहि । तथाप्यन्यप्रार्थितो हि तस्यैव फलदो भवेत्
Même si cette richesse, dans les trois mondes, n’est pas véritablement nôtre, pourtant, lorsqu’un autre la demande, la donner devient fécond pour celui-là même qui donne, en mérite.
Verse 113
अथवैतत्पुरा सर्वं चिंतयिष्यामि सुस्फुटम् । विलोकयामि पूर्वं तु किंचिद्योग्यं हि स्थानकम्
Ou bien, d’abord je réfléchirai à tout cela avec une parfaite clarté ; et avant toute chose, je chercherai un lieu convenable, digne de l’acte envisagé.
Verse 114
स चिंतयित्वेति बहुप्रकारं देशांश्च ग्रामान्नगराणि चाश्रमान् । बहूनहं पर्यटन्नाप्तवान्हि स्थानं हितं स्थापये यत्र विप्रान्
Après avoir réfléchi de bien des façons et parcouru contrées, villages, cités et ermitages, j’ai longtemps erré ; pourtant je n’ai pas trouvé de lieu vraiment salutaire où je puisse établir les brāhmaṇas.