Adhyaya 3
Prabhasa KhandaDvaraka MahatmyaAdhyaya 3

Adhyaya 3

Ce chapitre déploie un enseignement théologique à plusieurs niveaux sur la séparation, la pédagogie divine et la naissance d’un tīrtha. Les Ṛṣi s’émerveillent de la patience de Kṛṣṇa et de la force de vérité contenue dans la parole d’un sage. Prahlāda raconte comment Rukmiṇī, frappée par la malédiction de Durvāsā, se lamente de sa séparation d’avec Kṛṣṇa et interroge la justice d’un châtiment subi malgré son innocence. Son chagrin la mène à l’évanouissement; alors Samudra, l’Océan, survient et la ranime. Nārada l’exhorte à la constance et expose la métaphysique: Kṛṣṇa et Rukmiṇī sont des principes inséparables, Puruṣottama et Māyā/Śakti. La séparation apparente n’est qu’un voile « à la manière humaine » destiné à instruire le monde. Samudra confirme ces paroles, glorifie le rang de Rukmiṇī et annonce l’arrivée de Bhāgīrathī (Gaṅgā), dont la présence embellit et purifie la contrée; un bosquet divin se forme, attirant les habitants de Dvārakā. Mais Durvāsā, voyant l’issue heureuse, ravive sa colère et renforce les effets de la malédiction sur la terre et les eaux. Accablée, Rukmiṇī résout de mourir, mais Kṛṣṇa accourt, empêche l’irréparable et enseigne la non-dualité ainsi que les limites du pouvoir d’une malédiction face au Divin. Durvāsā se repent et demande pardon; Kṛṣṇa maintient la véracité de la parole du ṛṣi tout en établissant une réconciliation. Le chapitre s’achève par les mérites: se baigner au confluent à la nouvelle ou pleine lune dissipe la peine; contempler Rukmiṇī à certains jours lunaires accorde les buts désirés, consacrant le lieu comme un tīrtha qui apaise la souffrance.

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । अहो ब्रह्मण्यदेवस्य कृष्णस्यामिततेजसः । महिमा यदयं नैव मृषा चक्रे मुनेर्वचः

Les sages dirent : « Ah ! Telle est la grandeur de Kṛṣṇa, le Seigneur dévoué aux brâhmanes, d’une splendeur sans mesure : Il ne laissa pas les paroles du muni devenir mensonge. »

Verse 2

तेन चक्रे न रोषं स सेतुपालो जनार्दनः । भृगोर्यश्चरणाघातं दधार हृदि लाञ्छनम्

Ainsi, Janārdana, gardien du setu et protecteur de l’ordre du monde, ne se mit pas en colère ; et Il porta sur Sa poitrine, comme un signe, le coup de pied de Bhṛgu.

Verse 3

सा तु देवी कथं तेन प्रेयसा विप्रयोजिता । एकाकिनी स्थिता तत्र कथ्यतामसुरेश्वर

Mais comment cette Déesse fut-elle séparée de son bien-aimé ? Demeurant là, toute seule—dis-le-nous, ô seigneur des asuras.

Verse 4

उत्कण्ठिता अति वयं श्रोतुं द्वारवतीं मुदा । इदमादौ बुभुत्सामश्चित्तखेदापनुत्तये

Nous brûlons d’entendre, dans la joie, le récit de Dvāravatī. Mais d’abord nous voulons comprendre ceci, afin que la peine du cœur soit dissipée.

Verse 5

प्रह्लाद उवाच । श्रूयतामृषयः सर्वे गदतो मम विस्तरात् । यथा शापोद्भवं दुःखं मुमोच हरिवल्लभा

Prahlāda dit : « Écoutez, ô tous les sages, tandis que je le raconte en détail : comment la Bien-aimée de Hari (Rukmiṇī) fut délivrée de la peine née d’une malédiction. »

Verse 6

अथ दुर्वाससः शापमवाप्यारुन्तुदं तदा । यादवेन्द्रस्य गृहिणी सहसा पर्यदेवयत्

Alors, ayant encouru la malédiction aiguë et perçante de Durvāsas, l’épouse du seigneur des Yādavas (Rukmiṇī) éclata soudain en lamentations.

Verse 7

रुक्मिण्युवाच । कल्याणी बत वाणीयं लौकिकी संविभाव्यते । कूपके चैव सिन्धौ च प्रमाणान्नाधिकं जलम्

Rukmiṇī dit : « Hélas ! Cette parole dite “auspicieuse” est pesée d’une manière mondaine : dans un petit puits comme dans l’océan, l’eau n’est jamais plus que la mesure qu’on peut contenir. »

Verse 8

यासाहं भूरिभाग्या वै प्राप्य नाथं जगत्पतिम् । इयमेकाकिनी जाता पौलस्त्याद्देवहेलनात्

Moi qui fus vraiment comblée de fortune—ayant atteint le Seigneur, maître du monde—me voici désormais seule, par mépris du divin, du fait de Paulastya (Durvāsas).

Verse 9

क्व मंगलालयः श्रीमाननवद्यगुणो हरिः । अल्पपुण्या सुसंबाधा कामिनी क्वातिचञ्चला

Où est Hari—demeure de l’auspice, glorieux, aux vertus sans défaut—et où suis-je, femme mue par le désir, pauvre en mérite, resserrée par les limites, et d’une inconstance extrême ?

Verse 10

तथापि घटयामास धाता वंचनकोविदः । विधानमशुभाया मे वियोगविषमव्यथम्

Et pourtant, l’Ordonnateur, habile à susciter des détours déroutants, a disposé pour moi—malheureuse que je suis—un destin d’âpre souffrance par la séparation.

Verse 11

अन्यथा वर्णगुरवः स्नातास्त्रैविद्यवर्त्मनि । कथं नु शप्तुमर्हन्ति स्वयं खिन्नामनागसम्

Autrement, comment les vénérables maîtres des ordres sociaux—purifiés dans la voie des trois Veda—pourraient-ils être dignes de maudire celle qui est elle-même accablée et sans faute ?

Verse 12

विदधे वज्रमयं तु किं न्विदं हृदयं मेऽतिकठोरमेव हि । शतधा न विदीर्यते यतो विरहे दुर्विषहे मधुद्विषः

Le Créateur a-t-il donc fait mon cœur de diamant—si terriblement dur—puisqu’il ne se brise pas en cent morceaux, même dans cette séparation insupportable d’avec Madhudviṣ (Kṛṣṇa) ?

Verse 13

अधिकृत्य सुदुश्चरं तपः प्रतिलब्धः प्रथमं मयात्मजः । तनयेन विनाकृताऽप्यहं न मृता पंचसु वासरेष्विह

Après avoir entrepris une austérité des plus difficiles, j’obtins d’abord un fils ; et pourtant, bien que privée de mon enfant, je ne suis pas morte ici, même après cinq jours.

Verse 14

उपलभ्य सुदारुणामिमामपि पीडामवितास्म्यहं तदा । यदिदं विधुनोति कल्मषं खलु तन्मां समुपेत्य लक्षवृद्धिम्

Même après avoir rencontré cette affliction si terrible, je vivrai encore ; car cela, en vérité, secoue et chasse l’impureté. Qu’elle vienne donc sur moi et fasse croître mon mérite au cent-milleuple.

Verse 15

इति साऽतिविलप्य दुःखितार्था कुररीतुल्यतया शुशोच वेगात् । विरहेण विघूर्णिताशया द्विजशापापहता मुमूर्च्छ सद्यः

Ainsi, après s’être longuement lamentée dans sa douleur, elle fut saisie d’un chagrin soudain, telle l’oiseau kurarī. L’esprit bouleversé par la séparation et terrassée par la malédiction d’un brāhmaṇa, elle s’évanouit aussitôt.

Verse 16

अथ दुर्वाससा शप्ता रुक्मिणी कृष्णवल्लभा । मूर्च्छनामाप तत्रैव ह्याजगाम पयोनिधिः

Alors Rukmiṇī, bien-aimée de Kṛṣṇa, maudite par Durvāsas, tomba en pâmoison sur-le-champ ; et, à cet instant même, l’Océan, seigneur des eaux, vint en ce lieu.

Verse 17

सुधाशीकरगर्भेण पद्मकिंजल्कवायुना । न्यवीजयदिमां देवीं रुक्मिणीं कृष्णवल्लभाम्

D’une brise portant des gouttelettes semblables au nectar et parfumée du pollen des lotus, l’Océan éventa doucement la déesse Rukmiṇī, bien-aimée de Kṛṣṇa.

Verse 18

एतस्मिन्नन्तरे तत्र व्योममार्गेण नारदः । गायन्गुणान्भगवतो वीणापाणिः समागतः

Cependant, Nārada arriva en ce lieu par la voie du ciel, la vīṇā à la main, chantant les vertus du Seigneur Bienheureux.

Verse 19

स दृष्ट्वा सिंधुनाऽश्वास्यमानां विश्वस्य मातरम् । अवतीर्य श्रुतकथो बोधयामास नारदः

Voyant la Mère de l’univers réconfortée par l’Océan, Nārada descendit ; après avoir entendu le récit, il se mit à l’éveiller et à la conseiller.

Verse 20

नारद उवाच । मा खेदं देव देवेशि देवि त्वदधिपे पतौ । दूरीकृते विप्रशापात्कुरु कल्याणि धीरताम्

Nārada dit : «Ne t’afflige pas, ô Déesse, souveraine des dieux. Lorsque ton Seigneur et époux aura écarté la malédiction du brāhmane, demeure ferme et recueillie, ô Bienheureuse.»

Verse 21

त्वं हि साक्षाद्भगवती कृष्णश्च पुरुषोत्तमः । अवतीर्णो धराभारमपनेतुं यदृच्छया

Car tu es manifestement Bhagavatī, la Déesse Bienheureuse, et Kṛṣṇa est Puruṣottama, la Personne Suprême. De son plein gré, il est descendu pour ôter le fardeau de la terre.

Verse 22

देवो ह्यसौ परं ब्रह्म सदाऽनिर्विण्णमानसः । मायाशक्तिस्त्वमेतस्य सर्गस्थित्यन्तकारिणः

En vérité, il est le Dieu, le Brahman suprême, dont l’esprit ne se lasse jamais. Et toi, tu es sa Māyā-Śakti, la puissance par laquelle s’accomplissent création, maintien et dissolution.

Verse 23

संहृत्य निखिलं शेते ययाऽसौ कलया स्वराट् । तदापि न वियुज्येत त्वया विश्वपतिः प्रभुः

Après avoir résorbé l’univers tout entier, le Souverain repose par cette même parcelle de puissance (kalā). Même alors, le Seigneur, Maître de l’univers, ne se sépare pas de toi.

Verse 24

अवियुक्तस्त्वया नित्यं देवदेवो जगत्पतिः । लीलावतारेष्वेतस्य सर्वेषु त्वं सहायिनी

Le Dieu des dieux, Seigneur du monde, n’est jamais séparé de toi. Dans toutes ses descentes de jeu sacré (līlā-avatāra), tu es sa compagne et son soutien.

Verse 25

योगं वियोगं च तथा न यात्येष त्वयाऽनघे । विडंबयति भूतानामुपकाराय चेश्वरः

Ô toi sans faute, il n’entre réellement ni en union ni en séparation avec toi. Le Seigneur n’en prend que l’apparence, pour le bien et l’instruction des êtres vivants.

Verse 26

आराधनीयाः सततं भूदेवा भूतिमीप्सता । प्रकोपनीया नैवैते तत्त्वज्ञा हि तपस्विनः

Celui qui recherche prospérité et bon augure doit vénérer sans cesse les “dieux sur la terre”, les brāhmaṇas. Qu’on ne les provoque jamais, car les ascètes qui connaissent la vérité sont de véritables voyants du réel.

Verse 27

इत्येवं शिक्षयंल्लोकं वियोगं तेऽनुमन्यते । मुनि शापाद्धरिः साक्षाद्गूढः कपटमानुषः

Ainsi, pour instruire le monde, il consent à cette séparation d’avec toi. Par la malédiction d’un sage, Hari lui-même demeure caché, paraissant humain par un déguisement délibéré.

Verse 28

अपि स्मरसि कल्याणि जातो रघुकुले स्वयम् । लोकानुग्रहमन्विच्छन्भूभारहरणोत्सुकः

Ô dame de bon augure, te souviens-tu qu’Il naquit Lui-même dans la lignée de Raghu, cherchant la grâce pour les mondes et désireux d’ôter à la terre son fardeau?

Verse 29

तं हरिं जगतामीशं रुक्मिणि त्वं न वेत्सि किम् । प्राणेभ्योऽपि गरीयांसमयं देवः स एव हि

Rukmiṇī, ne reconnais-tu pas Hari, le Seigneur des mondes ? Il est plus cher que le souffle même ; ce Dieu-là seul est ton refuge véritable.

Verse 30

येनेदं पूरितं विश्वं बहिरन्तश्च सुव्रते । असंगस्य विभोः संगः कथं स्यादिति मन्मतिः

Ô femme de vœu pur, Lui par qui l’univers entier est pénétré, au-dehors comme au-dedans : comment y aurait-il « attachement » pour le Tout-Puissant, naturellement sans attache ? Telle est ma pensée.

Verse 31

तया त्वया नियुक्तोऽसाविति प्रत्येमि सर्वशः । तद्विमुञ्चाऽधिमत्यर्थमात्मानमनुसंस्मर । प्रसीद मातः संधेहि धीरतां स्वमनीषया

Je suis pleinement convaincu qu’Il a été mandaté par toi pour ce dessein. Aussi, renonce au chagrin excessif et rappelle-toi ta vraie nature. Sois apaisée, ô mère : ressaisis-toi et rassemble la fermeté par ton propre discernement.

Verse 32

इति ब्रुवति देवर्षाववसाने नदीपतिः । प्रोवाच वचनं तस्यै वाचा मृदुसुवर्णया

Quand le sage divin eut ainsi achevé ses paroles, le seigneur des fleuves lui répondit d’une voix douce, au miel d’or.

Verse 33

समुद्र उवाच । यदाह देवि देवर्षिर्नत्वा त्वां सत्यमेव तत् । गीयसे त्वं हि वेदेषु नित्यं विष्णुः सहायिनी

Samudra dit : Ô Déesse, ce que le sage divin a proclamé après s’être prosterné devant toi est véritablement vrai. Car dans les Veda, tu es sans cesse célébrée comme l’éternelle compagne et le soutien de Viṣṇu.

Verse 34

परः पुमानेव निरस्तविग्रहो गूढोऽधिपस्ते विदधाति भूयः । विश्वं व्यवस्थापयति स्वरोचिषा त्वया सहायेन बिभर्ति मूर्तिम्

La Personne Suprême—sans forme en son essence—mais cachée comme Souverain, accomplit de nouveau ses œuvres. Par sa propre splendeur, il ordonne l’univers; et avec toi pour soutien, il revêt et porte une forme manifeste.

Verse 35

तदेष परिखेदस्ते न मनागपि युज्यते । वक्षःस्थलस्था भवती नित्यं श्रीवत्सलक्ष्मणः

Ainsi, cette peine qui est la tienne ne convient pas, fût-ce le moins du monde. Tu demeures à jamais sur la poitrine de Viṣṇu, marqué du Śrīvatsa, demeure éternelle de Lakṣmī.

Verse 36

इयं भागीरथी देवी मदादेशादुपागता । विनोदयिष्यत्यनिशं त्वां हि देवि शरीरिणी

Cette déesse Bhāgīrathī est venue ici sur mon ordre. Ô Déesse, elle—incarnée et présente—te réjouira et te consolera sans cesse.

Verse 37

एतस्याः स्यान्मृदु स्वादु पयः पूरोपशोभितम् । प्रदेशोऽयमशेषोऽपि भविता त्वत्सुखप्रदः

Ses eaux seront douces et suaves, embellies par un flot abondant. Et toute cette contrée, sans rien omettre, deviendra pour toi dispensatrice de bonheur.

Verse 38

नानाद्रुमलताकीर्णं निकुंजैरुपशोभितम् । मातंगैश्च समाजुष्टं मंजुगुंजन्मधुव्रतम्

Il se remplit d’arbres et de lianes de toutes sortes, embelli par des bosquets et des berceaux de verdure; fréquenté par les éléphants, et vibrant du doux bourdonnement des abeilles en quête de miel.

Verse 39

नवपल्लवभङ्गीभिः कुसुमस्तबकैः शुभैः । फलैरमृतकल्पैश्च मंजरी राजिभिस्तथा

Par les gracieuses formes des jeunes pousses, par d’heureux bouquets de fleurs, par des fruits pareils au nectar, et par des rangées de grappes florales, il brillait d’un éclat splendide.

Verse 40

नंदनस्य श्रिया जुष्टं मनोनयननन्दनम् । वनं रम्यतरं चात्र ह्यचिरेण भविष्यति

Une forêt parée de la splendeur de Nandana—joie du cœur et des yeux—s’élèvera bientôt ici, plus enchanteresse encore qu’auparavant.

Verse 41

त्वया संबोधनीयाः स्म वयं मातः सदैव हि । अगम्यरूपा विद्या त्वमस्माभिर्बोध्यसे कथम्

Ô Mère, c’est nous qui devons toujours être instruits par toi. Tu es la Vidyā, la Connaissance même, d’une forme insondable; comment pourrions-nous prétendre t’éclairer ?

Verse 42

तदा वामनुजानीहि प्रसीद परमेश्वरि । नमस्ते विश्वजननि भूयो ऽपि च नमोनमः

Accorde-nous alors congé, ô Déesse suprême; sois favorable. Salut à toi, ô Mère de l’univers—encore et encore, nous nous inclinons avec vénération.

Verse 43

प्रह्लाद उवाच । एवमुक्त्वा जगद्धात्रीं जग्मतुस्तौ यथागतम् । आजगाम च तत्रैव देवी भागीरथी स्वयम्

Prahlāda dit : Après avoir ainsi parlé à la Mère qui soutient le monde, tous deux s’en allèrent comme ils étaient venus ; et là même, la déesse Bhāgīrathī arriva en personne.

Verse 44

वनं समभवत्तत्र दिव्यभूरुहसेवितम् । सेव्यं समस्तलोकानां फलपुष्पसमृद्धिमत्

Là se forma une forêt, habitée par des arbres divins ; digne d’être visitée par tous les êtres, riche en fruits et en fleurs.

Verse 45

प्रसादेन च भूतानां गंगाऽशेषाघहारिणी । भूषयामास तद्देशं सा च विष्णुपदी सरित्

Par la grâce accordée à tous les êtres, la Gaṅgā—qui efface toute faute—orna cette contrée. Ce fleuve, renommé Viṣṇupadī (issu du pied de Viṣṇu), embellit la terre.

Verse 46

देवो च मुनिवाक्येन गंगायाश्च विनोदनात् । सौन्दर्या तस्य देशस्य किञ्चित्स्वास्थ्यमवाप ह

Et par la parole du sage, et par l’intervention bienfaisante de la Gaṅgā, la beauté de cette contrée retrouva quelque mesure de bien-être et d’équilibre.

Verse 47

अथ विष्णुपदीं देवीं श्रुत्वा सागरसंगताम् । इतस्ततः समाजग्मुः श्रद्दधानाः पयस्विनीम्

Alors, apprenant que la déesse Viṣṇupadī (la Gaṅgā) avait rejoint l’océan, des fidèles affluèrent de toutes parts vers ce fleuve aux eaux abondantes.

Verse 48

द्वारकावासिनश्चैव जनाः काननशोभया । हृष्टचित्ताः समाजग्मुरनिशं रुक्मिणीवनम्

Et les habitants de Dvārakā, ravis par la beauté de la forêt, s’y rendaient sans cesse, le cœur joyeux, vers le bosquet de Rukmiṇī.

Verse 49

श्रुत्वा तदखिलं सर्वं दुर्वासाः शांभवी कला । चुकोप स्मयमानश्च भूय एतदभाषत

Ayant tout entendu, Durvāsā—incarnation de la puissance Śāmbhavī—s’emporta; pourtant, souriant, il reprit et dit encore ces paroles.

Verse 50

दुर्वासा उवाच । कः प्रभुस्त्रिषु लोकेषु मह्यं वचनमन्यथा । विधातुमपि देवानामाद्यो लोकपितामहः

Durvāsā dit : Qui, dans les trois mondes, a le pouvoir de rendre ma parole autre—fût-ce l’Aïeul primordial des mondes, le premier parmi les dieux ?

Verse 51

किं न जानाति लोकोऽयं मयि रोषकषायिते । शक्रं प्रति त्रिभुवनं भ्रष्टश्रीकमभूत्तदा

Ce monde ne sait-il donc pas ce qui advient lorsque ma colère s’éveille ? Jadis, à cause de Śakra, les trois mondes furent dépouillés de leur splendeur.

Verse 52

मम शापमविज्ञाय नन्दनप्रतिमे वने । कथं सा रुक्मिणी तत्र रमते जनसेविते

Sans tenir compte de ma malédiction, comment cette Rukmiṇī peut-elle se réjouir là-bas, dans ce bosquet pareil à Nandana, si fréquenté et servi par les hommes ?

Verse 53

तदेते तरवः सर्वे संत्वभोज्यफला नृणाम् । विभ्रष्टसर्वसौभाग्याः कुसुमस्तबकोज्झिताः

Ainsi, que tous ces arbres deviennent tels que leurs fruits ne soient plus dignes d’être goûtés par les hommes—dépouillés de toute grâce et privés de grappes de fleurs.

Verse 54

इयं तु शापनिर्दग्धा हरचूडामणिः सरित् । वार्यस्याः स्यादपेयं तु नैवेह स्थातुमर्हति

Et cette rivière—Haracūḍāmaṇi, le «joyau du diadème de Hara»—brûlée par la malédiction, que ses eaux deviennent impropres à boire ; en vérité, elle ne mérite pas de demeurer ici.

Verse 55

प्रह्लाद उवाच । तदा सर्वमभूत्तत्र यद्यदाह च वै मुनिः । वाचि वीर्यं हि विप्राणां निर्मितं विष्णुना स्वयम्

Prahlāda dit : Alors, en ce lieu, tout advint exactement comme le sage l’avait énoncé. Car la puissance qui demeure dans la parole des brāhmaṇas est façonnée et soutenue par Viṣṇu lui-même.

Verse 56

सा तु देवी तथा वृत्तमवेक्ष्य भृशदुःखिता । मेने दुरत्ययं दैवमापतत्तत्पुनःपुनः

Mais la déesse, voyant les choses se dérouler ainsi, fut accablée d’une profonde tristesse. Elle pensa qu’un destin inéluctable s’abattait sur elle, encore et encore.

Verse 57

ततस्तु सा विनिश्चित्य मरणं दुःखभेषजम् । उत्तरीयांबरेणैव बहिः किञ्चित्प्रबद्ध्य तु

Alors elle décida que la mort serait le remède à sa peine. Avec son vêtement supérieur, elle noua dehors une boucle, l’attachant solidement en ce lieu.

Verse 58

अथावबुध्य तत्सर्वं सर्वभूतगुहाशयः । तां ज्ञात्वा सत्वरं चाऽगात्सुपर्णेन दयानिधिः

Alors, Celui qui demeure dans la caverne secrète du cœur de tous les êtres comprit tout. Ayant connu la détresse d’elle, l’Océan de compassion s’y hâta, monté sur Suparṇa (Garuḍa).

Verse 59

ददर्श तादृशीं देवीं कण्ठपाशकरां विभुः । अधस्तात्तरुशाखायां निमीलितविलोचनाम्

Le Seigneur vit la déesse en cet état, tenant un nœud coulant contre sa gorge. Sous une branche d’arbre, elle se tenait, les yeux clos.

Verse 60

विभ्रष्टभूषणगणां कृशदेहवल्लीं म्लानाननांबुजरुचं मरणे प्रसक्ताम् । मेने स विग्रहवतीं करुणां कृपालुस्तां सौख्यदां गुणवतीं प्रणतार्तिहन्त्रीम्

Ses parures étaient tombées; son corps, tel un sarment flétri, s’était amaigri; l’éclat de lotus de son visage s’était terni, et son esprit s’attachait à la mort. La voyant ainsi, le Seigneur miséricordieux reconnut en elle la Compassion incarnée : dispensatrice de réconfort, pleine de vertu, et celle qui dissipe la détresse des âmes prosternées dans l’abandon.

Verse 61

संश्रुत्य साऽपि पतगाधिपते रवं वै प्रोन्मील्य नेत्रकमलेऽथ ददर्श कृष्णम् । सामन्यत त्रिकविवर्तितलोचनाब्जं प्राप्तं तमिष्टसुहृदं निजजीवनाथम्

Entendant le cri du seigneur des oiseaux (Garuḍa), elle ouvrit ses yeux de lotus et vit Kṛṣṇa. Elle le contempla—l’ami bien-aimé venu à elle, le Seigneur de sa vie—tandis que ses yeux, tels des lotus, se tournaient sans cesse, émerveillés.

Verse 62

सा रोमहर्षविवशा त्रपया परीता कोपानुरागकलुषा कृतविप्रलापा । संवर्द्धितद्विगुणशोकभरा च देवी नानारसं बत दृशोर्विषयं प्रपेदे

La déesse fut saisie d’un frisson, la chair hérissée, envahie de pudeur; son cœur, troublé d’un mélange de colère et d’amour, la fit balbutier des paroles disjointes. Le poids de son chagrin doubla, et ses yeux rencontrèrent un tourbillon de sentiments aux mille saveurs.

Verse 63

तस्याः ससाध्वसविसर्गचिकीर्षितायाः पाशं व्यपोह्य करचारु सरोरुहेण । आदाय पाणिममृतोपमया च वाचा संजीवयन्निदमुदारमुदाजहार

Comme elle allait, dans la crainte, rejeter sa vie, Il écarta le nœud coulant de sa belle main de lotus. Prenant sa main et la ranimant par des paroles pareilles à l’ambroisie, Il prononça ce discours noble.

Verse 64

श्रीकृष्ण उवाच । किमेतत्साहसं भीरु चिकीर्षत्यविचारितम् । ननु देवि ममाचक्ष्व किं नु ते खेदकारणम्

Śrī Kṛṣṇa dit : «Ô timide, quel est donc cet acte téméraire que tu veux accomplir sans y réfléchir ? Dis-le-Moi, ô déesse : quelle est, en vérité, la cause de ton chagrin ?»

Verse 65

त्वं विद्याऽहं परो बोधस्त्वं माया चेश्वरस्त्वहम् । त्वं च बुद्धिरहं जीवो वियोगः कथमावयोः

«Tu es la Vidyā, la Connaissance divine ; Je suis la Conscience suprême. Tu es Māyā, et Je suis le Seigneur. Tu es l’intellect, et Je suis le jīva incarné ; comment donc pourrait-il y avoir séparation entre nous deux ?»

Verse 66

त्वया विमोहितात्मानो भ्राम्यन्त्यजभवादयः । सा कथं क्षुभ्यसि त्वं तु किं स्वधाम न बुध्यसे

«Par toi, même Brahmā et d’autres grands êtres sont abusés et errent. Comment donc pourrais-tu, toi-même, être troublée ? Ne reconnais-tu pas ton propre dhāma, ta demeure véritable, ta nature réelle ?»

Verse 67

त्वया हि बद्धा ऋषयस्ते चरन्तीह कर्मभिः । तां त्वां कथमृषिः शप्तुं शक्नुयाद्वरवर्णिनि

«En vérité, par toi les ṛṣi eux-mêmes sont liés et cheminent ici sous la contrainte du karma. Comment donc un ṛṣi pourrait-il avoir le pouvoir de te maudire, ô dame belle et excellente ?»

Verse 68

शिक्षार्थं त्विह लोकानामेवं मे देवि चेष्टितम् । मन्मायया समाविष्टः कुरुते विवशः पुमान् । पश्य कोपपरीतात्मा यः स शान्तो मुनीश्वरः

Ô Devī, c’est pour l’instruction des êtres de ce monde que J’ai agi ainsi. L’homme, saisi et dominé par Ma Māyā, agit malgré lui, impuissant. Vois : celui dont l’esprit est maintenant envahi par la colère est en vérité ce même paisible seigneur parmi les sages.

Verse 69

प्रह्लाद उवाच । सोऽभ्येत्य भक्तिनम्रोऽथ दुर्वासा मुनिसत्तमः । विचार्य मनसा सर्वं पश्चात्तापानुपाश्रयत्

Prahlāda dit : Alors Durvāsā, le plus éminent des munis, s’approcha, incliné avec dévotion. Ayant tout examiné dans son esprit, il se réfugia ensuite dans le repentir (pénitence).

Verse 70

किं मया कृतमित्युक्त्वा तत्समीपमुपागमत् । अपतद्विलुठन्भूमौ दण्डवच्चाश्रुसंप्लुतः

Disant : « Qu’ai-je fait ? », il s’approcha d’eux. Il tomba, se roulant à terre, se prosternant tel un bâton, tout inondé de larmes.

Verse 71

पितरौ जगतो देवौ क्षामयामास दीनवत् । तुष्टाव सूक्तवाक्यैस्तु रहस्यैर्भक्तिसंयुतः

Il implora le pardon des deux divinités, parents du monde, tel un être démuni. Puis, rempli de dévotion, il les loua par des paroles bien dites, profondes et ésotériques.

Verse 72

आह चेदं जगन्नाथं यदि मय्यस्त्यनुग्रहः । तदा पुरेव संयोगो देव देव्या विधीयताम्

Et il dit au Seigneur de l’univers : « S’il y a pour moi quelque grâce, que soit rétablie, comme autrefois, l’union du Dieu et de la Déesse. »

Verse 73

अथ प्रहस्य गोविन्दस्तमाह मुनिसत्तमम् । न हि ते वचनं जातु मृषा भवितुमर्हति

Alors Govinda, souriant, dit au plus éminent des sages : «En vérité, ta parole ne saurait jamais devenir mensonge.»

Verse 74

मयैवं विहितः सेतुः कथमुच्छेद्यतां द्विज । सद्भिराचरितः सेतुः सिद्धो लोकस्य पालकः

«Ce setu, la limite de la Loi, a été établi par Moi : comment pourrait-il être retranché, ô brāhmane ? Ce setu, pratiqué par les justes, est accompli et protège le monde.»

Verse 75

दिनेदिने द्विकालं च आयास्ये मुनिसत्तम । विनोदयिष्ये तां तां तु मुनिकन्यां च काम्यया

«Ô le plus éminent des sages, je viendrai jour après jour, aux deux moments (matin et soir), et, selon mon désir, je réjouirai encore et encore la jeune fille du muni.»

Verse 76

तुष्यामि साधनैर्नान्यैर्मत्कथाकथनैरपि । यथा संपूज्य मामत्र मम प्रीतिर्भविष्यति

«Je ne suis pas satisfait par d’autres moyens—pas même par le récit de Mes actes—autant que lorsque Je suis ici honoré selon le rite ; alors Ma grâce s’éveillera.»

Verse 77

यदा च मयि वै कुण्ठमधिरूढे महामुने । प्रवेक्ष्यति तदा तेजो मम सर्वं त्रिविक्रमे

«Et lorsque Moi, ô grand sage, Je serai monté à Vaikuṇṭha, alors toute Ma splendeur entrera en Trivikrama.»

Verse 78

रुक्मिणीयं च मन्मूर्तेः संयोगं पुनरेष्यति । इयं भागीरथी चापि सागरेण समा गुणैः । त्यक्त्वा ह्यशेषदुःखानि सुखं चैव गमिष्यति

Rukmiṇī, elle aussi, retrouvera l’union avec Ma propre forme. Et cette Bhāgīrathī (Gaṅgā) également—égale à l’océan par ses qualités—ayant rejeté toutes les peines, ira assurément vers la béatitude.

Verse 79

अनुग्रहं विधायैवमृषिणा सह केशवः । विवेश स्वपुरीं तत्र विधायोपांतिकं मुनिम्

Ainsi, après avoir accordé sa faveur, Keśava, avec le sage, entra dans sa propre cité, après avoir placé le muni tout près, en service d’assistance.

Verse 80

सापि देवी च संबुध्य तदा तस्य विचेष्टितम् । अनुग्रहाद्भगवतो बभूव विगत ज्वरा

Cette déesse aussi comprit alors ses actes; et, par la grâce du Seigneur, elle fut délivrée de la fièvre (de l’affliction).

Verse 81

यतश्च मुक्ता दुःखेन तत्र देवी हरिप्रिया । ततो भागीरथी सा तु गदिता दुःखमोचिनी

Et puisque la déesse, bien-aimée de Hari, y fut délivrée de la peine, cette Bhāgīrathī en vint à être appelée «Celle qui ôte la souffrance».

Verse 82

अमावास्यां पौर्णमास्यां यस्तस्याः संगमे शुभे । स्नायादशेषदुःखात्तु स नरः परिमुच्यते

Aux jours de nouvelle lune et de pleine lune, quiconque se baigne à sa confluence propice est entièrement délivré de toute peine.

Verse 83

अष्टम्यां च चतुर्दश्यां नवम्यां चावलोकिता । नराणां रुक्मिणी देवी सर्वान्कामा न्प्रयच्छति

Aux huitième, quatorzième et neuvième jours lunaires, lorsque l’on contemple la Déesse Rukmiṇī, elle accorde aux hommes tous les vœux désirés.

Verse 84

इत्येतत्कथितं देव्या ऋषयो दुःखमोचनम् । अनुग्रहश्च देवस्य किं भूयः श्रोतुमिच्छथ

Ainsi, ô sages, a été dite la grandeur de la Déesse qui dissipe la peine, ainsi que la grâce du Seigneur. Que désirez-vous entendre encore ?